FIN
PETITIOiN DES CRETOIS AU PADISCHAH^
A S. M. I. le Sultan Ahd-ul-Aziz Khan^ notre auguste Souverain.
Sire,
ISous soussignés, investis par toute la population chrétienne de l'île de Crète d'un mandat spécial, et connaissant les dispositions généreuses et bienfaisantes du gouvernement impérial en faveur de cette île, dispositions dont il a toujours donné des preuves, prenons la liberté de déposer aux pieds de V. M. I. nos respectueuses demandes formulées ci-dessous, dans l'espoir qu'elles seront favorablement accueillies.
I. Nous demandons le dégrèvement d'impôts exorbitants et disproportionnés à nos moyens. Depuis 1858 jusqu'à ce jour, contrairement à la lettre comme à l'esprit des édits d'immunités rendus en notre faveur, non seulement les impôts préexistants ont été démesurément accrus, mais on en a établi de nouveaux en grand nombre, sous toutes sortes de dénominations : gabelle, régie,
4 Voir page 193.
impôt locatif, impôt sur le vin et les spiritueux, impôt sur les affermages, sur les propriétés, sur les transports d'objets de poids, impôt sur les ventes d'immeubles, d'objets mobiliers, de bestiaux, impôt de pesage, droits de timbre très onéreux, impôts sur les teintureries, les poissonneries, les boucheries; enfin des amendes diverses, aussi fortes qu'injustifiables.
Nous pouvons établir par des tableaux statistiques que^ 'pendant ces deux dernières années^ nous avons payé des contributions et des impôts dont le totalexcède nos revenus. De plus, tandis que par tous pays les impôts servent au bien du peuple et à la chose publique, lemontant des nôtres est expédié à Stamboul sans querienou presque rien en soit consacré à l'île malheureuse qui implore Vctre Clémence. C'est donc avant tout notre système d'impôts sur lequel doit se porter Votre Sollicitude qui n'a jamais cessé de s'étendre à tous vos fidèles sujets. Le mode de perception réclame aussi une réforme. Le système des affermages aujourd'hui en vigueur non seulement est onéreux et vexatoire pour le peuple, mais il est encore très préjudiciable au gouvernement impérial ; car les fermiers se faisant concurrence, lors de l'adjudication aux enchères, contractent des obligations excessives et disproportionnées à leurs moyens: et alors ne pouvant s'acquitter de ces obligations aux échéances fixées, ils pressurent le peuple et finalement se sauvent à l'étranger, deviennent contumaces, ruinent leurs cautions et occasionnent souvent au fisc des pertes considérables. En outre, ce qui est onéreux et vexatoire pour le peuple, c'est l'inégalité de l'impôt sur le revenu, dans les différents cantons de notre île, inégalité que nous regardons comme inc violation du
tanzimat promulgué par le gouvernement de Votre Majesté, et qui promet la sûreté et l'égalité des droits à tous vos fidèles sujets. Le seul canton de Sphakia, eu égard à l'aridité et à l'infécondité du sol — car c'est un pays de montagnes — est exempt des dispositions de la loi relatives à la réforme du système des impôts. Ce canton jouissait de tout temps d'une administration à part, en vertu d'anciens privilèges dont il possède les titres et que la Sublime-Porte a toujours respectés. Nous la prions de continuer à les regarder comme étant en vigueur.
II. Un autre grief que nous osons humblement articuler devant Votre Majesté, c'est l'absence complète de voies de communication dans toute l'île ; ce qui fait que non seulement beaucoup de gens se noient tous les ans dans les rivières, mais encore que le commerce intérieur est tout à fait entravé, faute de ponts qui facilitent le transport des produits.
III. Nous supplions V. M. I. de daigner nous accorder la jouissance effective des droits et immunités que votre auguste prédécesseur nous avait généreusement octroyés en 1858 par lettres patentes. Il est vrai que cous avons des conseils municipaux et provinciaux, ainsi que des délégués ; mais quand il s'agit pour nous de voter, nos droits électoraux sont méconnus, et par conséquent ces conseils ne sont pas l'expression véritable de la volonté du peuple. Qu'il nous soit permis d'ajouter que le dernier règlement ayant trait à l'élection des conseillers municipaux et provinciaux est en grande partie défectueux ; et que, partant, il devrait être modifié pour que le but d'utilité que le législateur avait en vue, soit atteint.
IV. Nous supplions Votre Majesté de fixer son attention sur le point suivant : Vos fidèles sujets sont grevés de dettes énormes ; ils se sont endettés peu à peu et insensiblement à cause de l'avidité des marchands d'huile qui sont censés des prêteurs à intérêt, mais qui en réalité exploitent les Selems en achetant les récoltes par anticipation pour la moitié à peine de ce qu elles valent. Ces spéculateurs nous obligent, quand la récolte est mauvaise, à leur livrer le double de ce que nous avons produit et que nous leur avions vendu forcément. Nous sommes persuadés que ce funeste système des Selems serait avantageusement remplacé par la banque de crédit dont il est fait mention dans l'article 29 du Hatti- Houmaïoun impérial, qui a été rendu certainement en vue de multiplier les sources de la richesse matérielle de Votre puissant Empire.
V. Nous nous permettons d'appeler la plus sérieuse attention de Votre INIajesté, notamment sur le déplorable état des tribunaux. Plusieurs juridictions n'ayant pas de limites fixes, il en résulte une grande confusion, et les tribunaux ont souvent procédé contrairement aux règles ; bien des fois nous avons été odieusement opprimés, et pourtant jamais il n'a été rendu justice à ceux qui avaient souffert. Nous sommes en mesure de produire des rapports spéciaux pour chaque canton, où ces abus sont indiqués d'une façon précise. En conséquence, nous sollicitons la réforme de l'administration de la justice, afin que dans les jugements ce ne soit pas le droit du plus fort qui triomphe, ni l'arbitraire, ni la partialité en faveur des personnes appartenant à telle ou telle religion ; comme dans le procès des infortunés Kritziotes, Lassithiens et autres, où la famille musulmane des Kaniali, étant illéga-
lement en possession de percevoir les impôts dits Malhianès, a osé revendiquer injustement, il y a plusieurs années, la presque totalité des terres de ces malheureux, et a été mise en possession de leurs biens, contrairement à tout droit et à toute justice. Des procès semblables pourraient être mentionnés aussi dans les ressorts des tribunaux de Rétime et de la Ganée. De plus, les sentences judiciaires étaient rendues autrefois dans les deux langues, turque et grecque; mais aujourd'hui, alors que musulmans et chrétiens parlent le grec dans toute l'île, aucune sentence, aucune pièce, aucune requête ne sont rédigées en grec, m.ais seulement en turc, ce qui est un grand embarras pour les plaideurs et un obstacle à la prompte expédition des affaires. Nous supplions Votre Majesté d'ordonner que chacun puisse se servir librement de la langue grecque comme de la langue turque dans tous les actes de la procédure. Enfin^ devant nos tribunaux, le téinoignage des chrétiens ne fait pas foi, contrairanent à Vesprit et à la lettre du Hatti~Houmaïoun qui p)'i^oclame Vcgalité de tous les sujets de l'Empire.
VI. Nous attendons avec confiance de la justice de Votre Majesté qu'elle fasse respecter davantage notre liberté individuelle. Pour le moment notre existence est à la merci de n'importe quel gouverneur ou employé du gouvernement impérial. Le moindre soupçon, un caprice même, suffisent pour faire jeter dans les prisons l'homme le plus respectable et l'y détenir indéfiniment, sans qu'il soit ni jugé ni condamné.
VII. Nous supplions V. M. de daigner remédier au manque d'écoles dans les cantons situés hors des trois
villes. Nous émettons le vœu que tout homme soit libre, à quelque nationalité qu'il appartienne, d'exercer la profession de maître, pourvu qu'il possède les qualités requises pour l'enseignement, dans les cantons ruraux comme dans les villes. Nous demandons aussi que les hôpitaux soient mieux réglementés.
YIII. C'est encore un véritable fléau pour nous, Sire, et qui détruit la fécondité naturelle de notre pays, que le blocus de nos ports. Quand la bienfai?ante nature a doté notre île de tant de ports, quand dans toutes les parties du globe le commerce a pris un immense développement, depuis qu'on a brisé les liens qui l'entravaient, nous sommes forcés, nous, de transporter nos produits dans les trois places fortes en faisant des voyages de plusieurs jours, exposés aux rigueurs de l'hiver ou aux brûlantes chaleurs de l'été. L'ouverture de nos ports et la permission d'importer et d'exporter librement, contribueraient grandement à la prospérité de notre patrie. Pour le moment, dans un intérêt fiscal qui nous ruine en laissant iiourrir sur place nos "denrées, tel homme qui n"* aurait quune heure de chemin à faire pour mener SCS huiles ou son vin à une barque, est obligé de les conduire à dos de mulet, par des sentiers impraticables, quelquefois jusqu'à cinq ou six journées de marche de chez lui.
IX. La liberté de conscience proclamée par le Hatti- Houmaïoun n'existe que de nom dans l'iie de Crète : le chrétien qui embrasse l'islamisme a la faculté do demeurer dans l'ile et de recueillir l'héritage des siens ; l'Ottoman qui se fait chrétien est expulsé du pays et exclu de tout droit à la succession de sa famille.
X. Il y a deux ans, lorsque de nouveaux impôts et contributions, en disproportion avec nos ressources, furent ajoutés aux anciens, et que les privilèges que vous nous aviez accordés en 1858 furent violés, nous avons pris la liberté d'implorer la protection de V. M, en vous exposant ces mêmes griefs; mallieureusement et contre notre attente, nos plaintes d'alors ne furent point écoutées. Si donc, en présence de motifs encore plus graves, nous nous sommes vus forcés de nous rassembler encore aujourd'hui pour réitérer nos plaintes et faire connaître notre situation malheureuse, nous espérons qu'on ne nous regardera point comme des perturbateurs de l'ordre public, ainsi que le gouvernement local, par i-uite d'un malentendu, a cru devoir nous qualifier dans sa proclamation du 28 avril. Mais, voyant des préparatifs de guerre, alors que notre réunion est toute pacifique et qu'elle a été faite dans un but de supplication, et craignant que le gouvernement impérial, induit en erreur par de faux rapports, ne nous ait regardés comme des mutins, nous nous empressons, quoique tout à fait innocents, de solliciter de Votre Clémence une amnistie pleine et entière en faveur de tous ceux qui ont pris part à ce mouvement général de notre pays. Par tous ces motifs, nous nous permettons de signaler à V. ]M. la nécessité d'envoyer ici des hommes impartiaux et équitables, pour examiner les justes griefs des habitants de cette île.
Telles sont les demandes que nous osons vous soumettre. Sire, et auxquelles nous espérons que vous daignerez faire droit le plus tôt possible. Nous ne doutons point que V. M. ne prenne pitié des souffrances d'un peuple malheureux qui est pourtant digne d'un meilleur sort, et qui espère que, sous votre égide protectrice, il
verra s'améliorer sa situation. Go peuple, dont nous exprimons les vœux en ce moment, prie Dieu pour le bonheur de V. M. et la conservation de Vos précieux jours.
Cydonie, le 14/26 Mai 1866.
de V.M.I.
les trèi humbles et très fidèles sujets.
(Suivent les signatures des délégués de la population chrétienne de l'île).
Lyon. — Imp. A. Rey, 4, rue Gentil. — 37^4