‹ Souvenirs d'un préfet de police (volume 2)Chapitre 23 sur 33 · G avril · texte numérisé non relu

G avril

^» sont là autant de considérations qui m'invitent

revenir sur une thèse que je défends depuis

inglemps, peut-être avec plus de conviction et

^ persistance que de succès, quoiqu'elle me

swraisse compter de jour en jour plus d'adhérents.

Je crois le moment favorable pour parler des ^ stitutions constitutionnelles sous le régime des- •celles j'ai exercé mes fonctions de préfet de police.

Dès 1882, j'ai déposé sur le bureau de la •liambre des députés un projet de revision des c>îs constitutionnelles, tendant à faire prévaloir Icins l'organisation des pouvoirs publics le principe de la séparation de ces pouvoirs. Je me *)rononçais contre le parlementarisme tel qu'il a ^5té constitué par les législateurs de 1875.

Peu après le dépôt de cette proposiiion, 4f . Jules Ferry prenait la direction de notre politique. Ses amis saluaient son aurore et, se réunissant dans les salons du Cercle national en un banquet que présidait, je crois, ou que méritait de présider l'honorable M. Truelle, ils portaient au président du nouveau conseil un toast hospitalier, auquel M. Jules Ferry répondit par une allusion réprobatrice visant mon projet de revision ; il résumait ses espérances et les vues de sa politique en buvant « à la République parlementaire. »

Plus d'un banquet, avant celui du Cercle nal nal, avait retenti de toasts portés à diver Républiques plus ou moins chargées d'épilhèl et de reliques : on ne comptait plus les oratet qui la voulaient libérale, conservatrice, socû ou radicale, ni ceux qui réservaient leurs boi mages pour la « Une et indivisible », ni cei qui les déposaient aux pieds de la fédéral M. Jules Ferry est peut-être le premier qui: bu à la République parlementaire, et ncllonM affirmé par là son attachement pour le syslè de la responsabilité ministérielle greffée sur institutions démocratiques.

Cet homme d'Etat n'a pourtant pas toujo ou la même conception des institutions qui c vionnentà notre pays, et en 1869, a Lausai ail (( Congivs de la paix et do la liberté », il ] nonoait un discours d'où j'exlrais ce passage, 110 méritait pas Toubli où il est tombé :

« Si vous accouplez ces deux choses, le rég parlementaire et la centralisation, disait !'< lour, sachez que le régime parlementaire, sous une République, soit sous une monarc n'a que le choix entre ces deux genres de me la pulréfaclion comme sous Louis-Philippo, l'ombuscade comme avec Napoléon III. »

M. Jules Ferry, auquel il faut rendre c

D'UN PREFET DE POLICE ioô

6lice qu'il n'est pas l'homme des coups d'Etat, 'ait résolument opté pour « la pulréfaclion », s'il a ainsi compromis chez nous le crédit, s lit-être aussi la durée du régime parlementaire, s'est du moins assuré la gratitude d'une majo- . ^ longtemps fidèle, qui, malgré l'humiliation t sa chute, lui conserve ses sympathies et ses grets.

liB public confond souvent le régime parle- ^ntaire et le régime représentatif; il est porté, tï attachement pour le second, à se prononcer >iitre ceux qui combattent le premier; il importe onc de faire cesser une confusion qui ne proie qu'au parlementarisme.

Le régime représentatif est celui dans lequel 38 attributions essentielles de la souveraineté, ui appartient en principe à la nation, sont déléuées séparément à un pouvoir exécutif et à un ouvoir législatif. Dans ce système, ceux quigouernent comme ceux qui légifèrent représentent [rectement la nation.

'Le régime parlementaire, au contraire, suppose

confusion des pouvoirs, l'abandon par la nation, IX mains d'un Parlement, de la souveraineté lUt entière.

Sans doute, dans ce système, on aperçoit, à Ué des Chambres qui délibèrent, des ministres

et un roi ou un président de la République i apparaissent comme un pouvoir exécutif, tinct du législatif.

Mais le roi n'est qu'un ornement, il est là la décoration de l'édifice ; il n'a pas de respoi bilité, parce qu'il n'a pas de pouvoir, ou ph il n'a pas de pouvoir, afin de n'avoir pas de ponsabilité.

Le roi règne et ne gouverne pas ; et, si ï: est républicain, le président, dont l'utilité, point de vue décoratif, devient plus contesta ne règne ni ne gouverne. Il est élu par les Ch bres, et, à moins de soutenir que tous les foM-l tionnaires sont plus ou moins directement élus du pays, il serait inexact de dire qu'il repré-j sente la nation.

Les ministres, de leur côté, ne représentent que le Parlement; c'est par lui qu'ils sont désignés au choix du roi ou du président; c'est par ses votes qu'ils sont renversés.

Dans le système parlementaire, les dépulés ont tous les pouvoirs, mais comme leur norabn s'oppose à ce qu'ils exercent directement le pou voir exécutif, ils désignent une commission Ji gouvernement, toujours révocable, qu'on appell» le cabinet.

Cette délégation des attributions gouverne

lentales et administratives à une commission asécutive ne fait pas obstacle à la confusion des ^)uvoirs. Les députés ne se bornent pas à légi- Srer et à voter les impôts, ils interviennent dans ^ direction politique et administrative du pays, ziyii qu'ils aient recours aux interpellations et ordres du jour pour imposer leurs volontés ministres, soit qu'ils exigent, en retour de ^iirs votes, des nominations de fonctionnaires, .^s récompenses honorifiques, des chemins de &r, des canaux ou des faveurs administratives.

D'autre part, les ministres participent à la confection des lois, non seulement pour la préparation et pour l'initiative, mais pour la discussion, et ils posent la question de portefeuille ou 'de cabinet devant les Chambres, de telle façon que le législateur se détermine, dans la solution des problèmes législatifs, moins par des considérations d'ordre juridique que par le désir de maintenir au pouvoir ses amis ou d'en chasser ses adversaires.

Les questions de cabinet sont d'ailleurs les seules qui passionnent le Parlement. La salle des séances est déserte quand on discute les lois d'affaires; mais elle se remplit dès que l'existence du cabinet est en jeu. Tout est bon pour renverser les ministères commç aussi pour les

conserver. Les majorités a cet égard scraieni mal venues à reprocher aux minorités leurs préoccupations intéressées. Témoin écœm'o Je leurs compétitions, le public n'en est plus à ignorer que les uns veulent prendre le pouvoir, que les autres veulent le garder, et que les finances, l'armée, la justice, les travaux publics, et jusqu'à la politique extérieure, sont tous les jours sacrifiés aux intrigues et aux convoitises des partis.

Le régime parlementaire n'est pas né sur notre sol ; c'est une fleur d'exil que le roi Louis XVIII avait cueillie en Angleterre.

Pas plus que l'ancienne monarchie la Révolution française n a connu le parlementai'isme, et ce n'est qu'en 1814 que le système de la responsabilité ministérielle, au sens anglais de ces mots, a fait, avec la Charte, son apparition parmi nous.

Depuis lors, une grande école s'est formée qui voit, dans les institutions anglaises, la foraie idéale du gouvernement, la seule garantie des libertés publiques et le dernier mot de la sagesse politique. Comme toutes les écoles, celle-ci traile avec dédain quiconque méconnaît sa doctrine.

Je ne voudrais pas encourir les excommunications des docteurs en . me prononçant d'une

r manière absolue contre le parlementarisme, c mais je prétends qu'il ne peut vivre et prospérer s que dans un État aristocratique, t J'admire bien volontiers le merveilleux équi- >: libre réalisé par les institutions anglaises ; mais E je nie la possibilité de le reproduire sur le sol ï mouvant d une démocratie.

La Constitution anglaise n'est pas, autre : Minerve, sortie tout armée du cerveau d'un législateur; elle est le produit du temps et de révo- : lutions successives ; elle est la combinaison naturelle et délicate d'éléments difficiles à réunir ; elle ' ne saurait s'acclimater dans un milieu trop différent de celui où elle a pu naître. ; S'il est vrai, comme on l'a dit souvent, que le ^ régime parlementaire soit le gouvernement des . partis, il faut, pour qu'un tel gouvernement soit possible, qu'il y ait dans le Parlement une majorité incontestable et assez homogène, assez forte pour délier les coalitions des minorités ; il faut deux partis en présence, des whigs et des tories comme en Angleterre ; des libéraux et dos cléricaux comme en Belgique ; et si un troisième ou un quatrième parti réussit à s'assurer une représentation dans les Chambres, il importe qu'il n'ait pas une force numérique suffisante pour trancher à son gré les questions en se portant, II 8

suivant les cas, du côté des whigs ou du côté --. tories. \^

Ce système, qui a la prétention d'assurer le f | gouvernement du pays parla majorité parlementaire, peut, en effet, aboutir, soit à rimpossibililé de gouverner, soit à l'arbitrage souverain d'une infime minorité entre deux partis disposant d'une force numérique à peu près égale. Et ce résultai, qui déjà s'est rencontré dans l'histoire, nous apparaît comme probable dans ce pays, après les élections prochaines.

Il n'est pas, en, effet, nécessaire d'être prophète pour prévoir que les fautes d'une pohtique égoïste autant qu'imprévoyante auront pour conséquence d'aggraver les divisions, déjà profondes, du parti républicain, et de ranimer les espérances des partis irréconciliables. Les vraisemblances portent à croire que les conservateurs, dans la prochaine Assemblée législative, quoique fort éloignés d'avoir la majorité, auront gagné un certain nombre de sièges sur les opportunistes, qui en perdront d'autres encore dans leur lutte coiilro les radicaux et les indépendants. Nous assisterons au singulier spectacle d'une droite, hostile au principe des institutions, se constituant à l'état de groupe Target entre deux fractions à peu près égales du parti républicain, et

apprenant aux théoriciens comment le parlementarisme peut être le gouvernement du pays par ^les minorités.

* Ces résultats des élections se produisent rare- ^ttient dans les pays de suffrage censitaire, parce ' ^e la restriction du droit de vote a pour effet de ûtemiter aux classes riches ou aristocratiques la j|K)Ssibilité de se faire représenter, et cette fraction afle la nation, ayant à peu près les mêmes intérêts, s-inaturellement attachée à la forme du gouvernement qui lui assure la prépondérance, se divise jen deux partis : des conservateurs qui ne laissent jjMis d'être des libéraux, et des libéraux qui ne laiss^Bent pas d être des conservateurs. On réalise ainsi, ^sans trop de difficultés, les vraies conditions du ■gouvernement parlementaire entre la majorité qui jirend le pouvoir et « l'opposition de la reine » -qui attend son heure et s'efforce de la rapprocher. Avec le suffrage universel, toutes les opinions, -tous les intérêts, tous les appétits, toutes les rancunes, toutes les couches de la stratification znalionale doivent être représentés dans le Parle- :inent. De là l'émiettement des partis et l'impossibilité de constituer une majorité de gouverneiwient, surtout dans un pays où, indépendamment ^es divisions résultant de l'opposition des inté- :rêts et des croyances, il faut encore compter avec

les souvenirs, les regrets et les espérances qui ont survécu aux révolutions.

Quand il s'agit de former un cabinet, si Thomme d'Ëlat chargé de cette mission ne fait appel qu'aux hommes de son «groupe », sa combinaison n'a pas de lendemain. It doit donc renoncer à faire un cabinet homogène; il cherchera à lier. par le lien de la responsabilité solidaire, des hommes qui n'ont ni les mêmes programmes ni les mêmes amis.

De là, sans doute, des lenteurs et un laborieux accouchement ; mais on finira toujours par rencontrer assez de . patriotisme et de dévouement chez les uns, assez d'ambition ou de vanité chez les autres, pour s'assurer Tadhésion d'une douzaine de ministres et de plusieurs sous-sccrétairos d'Klat.

On prendra dans chaque groupe, non pas toujours les plus dignes ni les plus capables, mais ceux qu'aura désignés le hasard de la composition du bureau. Le député de Bombignac n'a pas beaucoup de prestige et encore moins de talonl: mais il était assidu aux réunions et ne portail ombrage à personne : on Ta nommé président; il est désigné pour être ministre; on lui donnera un portefeuille d'aiïaires, car les porlofeuilles politiques sont réservés aux capacités. A la

rigueur, on pourra lui confier les sceaux de la République, s'il a été clerc de notaire.

Ces procédés, en usage pour la composition d'un cabinet, n'entraînent généralement d autres satisfactions que celles des honorables députés ou sénateurs auxquels un portefeuille est échu. Quant aux membres des groupes qui ont été distingués en la personne des nouveaux ministres, ils se demandent, non sans amertume, quels peuvent être les raisons d'une préférence qui prend facilement à leurs yeux les allures d'une iniquité.

Supposons, toutefois, que le président du conseil ait fait le bonheur de la gauche radicale en lui empruntant l'honorable M. Hérisson, et celui de l'Union démocratique en lui prenant l'honorable M. Méline : nous voilà avec des embrassements sur la planche pour la durée d'une lune tout au plus. Le lendemain, il faut gouverner; on a pu emprunter des hommes à chaque groupe, mais on ne saurait prendre à chaque groupe son programme, quaud les programmes sont opposés. Il faudra opter pour une politique, pour celle d'un groupe, c'est-à-dire pour celle d'une minorité. Aussitôt la coalition se reforme contre le cabinet, qui d'ailleurs, par le vice de son origine, ne tarde pas à sentir en lai-même le^. germes d'une mort prochaine.

Si les cabinets ne sont pas homogènes^ ils périsssent parce que rÉcriture a dit : « Toute maison divisée contre elle-même périra ; » si, aa contraire, ils connaissent le bienfait de l'homogénéité, ils tombent plus rapidement encore, parce qu'ils ont contre eux des minorités relatives qui forment par leur entente une majorité absolue.

Ces observations m'amènent à formuler ainsi ma pensée : Le parlementarisme est incompatible avec le suffrage universel, parce que le suffrage universel, en assurant à tous les partis et à toutes les classes une représentation, s'oppose à la formation d'une majorité de gouvernement.

M. Gambetta, devant qui j'ai plusieurs fois émis cette opinion, croyait avoir trouvé, dans le scrutin de liste, un heureux correctif à l'antinomie sur laquelle j'appelais son attention.

Ne voulant supprimer ni le suffrage universel, qui était la raison d'être de son parti, ni le parlementarisme, que son éloquence transformait en un instrument de domination, cet homme d'Ëlal avait rêvé d'assouplir à ses vues le suffrage universel et de se constituer une majorité de gouvernement en excluant du Parlement toutes les minorités.

él in

' Les anciens procédés de la candidature offi- ^ mêlle étant hors d'usage, le scrutin de liste ■sï-iBiraissait devoir se prêter aux combinaisons de *iC. Gambetta.

^- Il est certain que plus on étend le collège !^=3ilectoral, plus on a de chances d'exclure les î^^tiînorités, et si Ton pouvait réaliser le vœu l^Émile de Girardin, qui demandait un collège ■■iliaiique, on aurait sans doute une Chambre qui ifteraîtj.non la représentation de la nation, mais !=^ftelle d'un parti.

i« Le scrutin de liste, à moins qu'un courant opposition n'entraîne irrésistiblement la nation, e prête mieux qu'un autre à la candidature offiiâelle, parce qu'il donne d'ordinaire le succès au arti le mieux organisé, et quelle organisation •jpourrait-on imaginer qui fût supérieure à celle ii du gouvernement ayant sous sa main Jes fonctionnaires de tout ordre, les finances et les jour- ? naux officieux ou susceptibles de le devenir? A ces moyens d'action, M. Gambetta ajoutait le prestige que lui donnaient les souvenirs de la Défense nationale et l'éclat de son talent : aussi, dès qu'il prit le pouvoir, s'empressa -t-il de proposer à la Chambre le rétablissement du scrutin de liste. Dans sa pensée, ce mode de votation non seulement devait préparer l'avenir, mais

encore était de nature à transformer du jour lendemain la Chanabre déjà élue. Il s'agissait i briser le lien qui unissait les députés à leuR électeurs, de leur faire sentir que désormais les listes dressées par le chef du pouvoir prévaodraient sur les initiatives des comités dissidcnls, et de s'assurer une majorité docile et durable, ei escomptant les espérances de réélection et la servilité naturelle des parlements envers les pouvoirs forts.

Je ne fais pas difficulté de reconnaître que le succès possible du plan conçu par M. Gambelta, en assurant la formation et la durée d'une majorité de gouvernement, eût rendu plus facile le fonctionnement de la République parlementaire. Mais h quoi bon conserver -le parlementarisme s'il cesse d'être une garantie pour les libertés publiques? A quoi bon conserver le suffrage universel s'il ne doit être qu'une trompeuse apparence destinée à donner aux volontés (rmi lionime un faux air de volonté nationale? Et s'il faut prendre une livrée, quel avantage peut-il v avoir à ne pas choisir celle d'une bonne maison?

La tentative de M. Gambetta échoua devant une de ces révoltes de fierté dont sont encore capables les Chambres jeunes. Reprise par d autres et sans lui, on n'en doit attendre ni

les mêmes profits pour le pouvoir ni les mêmes *|angers pour la liberté.

^ Tandis que le chef du parti autoritaire ch^r- ^ehait, dans Texclusion des minorités, le remède *^è cette variété d'anémie qu'on appelle le parle - "^^entarisme, d'autres esprits, plus respectueux ■^ des libertés publiques, mais peut-être moins clair- " voyants, cherchaient l'amélioration de nos insti- •tutions dans la représentation proportionnelle ^ des minorités. Les divers moyens d'assurer cette représentation ont donné lieu à d'intéressants ^ écrits, à la formation d'une société d'études et "^ même à des propositions dues à l'initiative des ■ députés.

Je ne saurais trop approuver ces propositions, ^ si je les considère au point de vue du système ' qui a mes préférences. Le régime représentatif, en effet, s'accommode à merveille de la représentation de toutes les minorités ; il se prête à ce que toutes les opinions puissent se faire entendre dans l'Assemblée nationale. Celle-ci, en effet, n'ayant plus à constituer ni à faire vivre un ministère issu de son sein, n'a pas besoin d'une majorité de gouvernement.

Mais le régime parlementaire est incompatible avec la représentation proportionnelle des minorités pour les mêmes raisons qui le rendent

inconciliable avec le suffrage universel. L'Angleterre Ta bien compris, et sur ce sol où ont pris naissance les plus ingénieux systèmes destinés à assurer aux minorités une équitable représentation, si on a réussi à en faire l'application à des comités administratifs, notamment aux comités des écoles, la Chambre des communes s'est bien gardée de se prêter à de semblables expériences. C^est assez pour elle d'avoir vu surgir, à côté des whigs et des tories, un parti radical et un parti irlandais qui menacent déjà les vieilles institutions. Le jour où elle s'ouvrirait à de nouvelles minorités, elle ne tarderait pas à fournir à ma thèse un décisif argument.

Conséquence inévitable de Texlrême division des partis dans le Parlement, Tinstabilité ministérielle frappe de stérilité le régime qui s'y trouve condamné par la nature de ses institutions.

Quelle autorité peut avoir un ministre sur son personnel lorsque chaque jour qui s'écoule peut être la veille de sa chute? Quel respect, quelle obéissance obtiendra-t-il de ses subordonnés, nommés, pour la plupart, par des prédécesseurs dont il fut et dont il reste l'adversaire? N'est-il pas exposé aux pièges et à la trahison de ceux qui attendent leur avancement de la faveur d'un successeur dont l'arrivée est déjà prévue?

Aussi ne saurait-on s étonner quand on voit,

(chaque jour, les fonctionnaires apporter aux

leaders de l'opposition les renseignements et les

documents nécessaires pour les interpellations

sous lesquelles doit succomber le cabinet. J'ai,

•pour ma part, sur le bureau où j'écris ces lignes,

plusieurs dossiers fournis par les fonctionnaires

de M. Jules Ferry et de M. Waldeck-Rousseau,

et probablement j'en ferai profiter mes lecteurs,

' n'ayant plus devant moi à cette heure un cabinet

^ que je veuille interpeller.

j Ce ne sont pas seulement des ministres sans ^ autorité que nous réservent les crises trop fréquentes, ce sont des ministres sans expérience \ des affaires, sans connaissance de leur personnel, ,, ni des questions qu'ils auront à résoudre. Je , n'apprendrai rien aux employés d'un important ministère si je rappelle qu'à son arrivée chaque , nouveau ministre réclame une note claire et très élémentaire sur les attributions de chaque bureau et sur les questions dont il est saisi ; que cette note, toujours à peu près la même, est retrouvée dans les cartons et promptement recopiée ; que le ministre la lit durant les courts loisirs que lui laissent les débats des Chambres et les obsessions des députés ; qu'il y puise les premières notions indispensables à l'exercice de sa haute fonction

mais que, le plus souvent, il est remplacé avantl's

d'en avoir pu achever la lecture.

Je ne dis certainement pas ces choses pour les honorables membres du cabinet que préside M. Brisson. Je veux croire que les nouveau! minisires sont exempts des infirmités de leurs devanciers.

Mais, si j'en excepte les membres d'un cabinet qui a lavantage de n'avoir pas encore de passé, il faut bien reconnaître que les titulaires des divers portefeuilles nous ont le plus souvent donné le lamentable spectacle de supérieurs hiérarchiques inférieurs à leurs inférieurs, livrés sans défense à leurs chefs de biweau, dont ils dépendent parce qu'ils ne voient, n'entendent et ne parlent que par les organes de ces fonctionnaires.

C'est surtout dans nos rapports avec les puissances étrangères que l'instabilité des ministres apparaît avec ses lamentables conséquences. Dans cette partie serrée que jouent les diplomates, et dont les plus graves intérêts sont Tenjeu, comment espérer qu'un nouveau venu pourra, avec des chances à peu près égales, s'asseoir au tapis vert, en face du chancelier de Tempire d'Allemagne ou de Tempire de Russie?

Ce n'est pas seulement l'inexpérience et l'igiio-

rance qui font la faiblesse de lavocat improvisé rninistre, c'est pltis encore sa vanité bourgeoise 3e parvenu aux prises avec les flatteries des sonbassadeurs, troublée par le . sourire d'un prince, ou se pâmant à Tappellation d'Excellence.

A ces causes d'infériorité tirées de l'insuffiaance de la personne, viendront s'ajouter celles qu'engendre la nécessité de déposer périodiquement son bilan sur le bureau de la Chambre, de tenir les représentants du peuple au courant des traités secrets, des alliances, des plans de campagne et des dépêches des généraux.

— Ce n'est pas ainsi, messieurs, qu'on fait de . la diplomatie, s'écriait M. Jules Ferry, président

du conseil, ministre des affaires étrangères.

— Eh! sans doute, Excellence, ce n'est pas ainsi qu'on fait de la diplomatie, mais c'est ainsi .qu'on fait du parlementarisme. Portons-nous toujours des toasts à la République parlemen-

^ taire?

On me dira, sans doute, que pendant plus de

deux années M. Jules Ferry a su retenir autour

de lui une majorité confiante et discrète, toujours

^ prête a applaudir avant même qu'il eût parié.

J'en conviens, et je reconnais que Tancien prr-

-,sideut du conseil avait fort habilement créé, en

fe ' ••- .-

rapprochant les tronçons de deux groupes, une apparence de majorité gouvernementale.

Mais au prix de quels abandons cette majorité artificielle avfldt-elle été obtenue? Le souvenir, j'imagine, n'en est pas encore efîacé.

M. Jules Ferry ne fut point un président dû conseil au sens parlementaire de ce mot. D n'avait pas un programme, une politique, des amis dont il fut le chef reconnu et incontesté. Ce n'était pas un parti qui le suivait. Il n'avait derrière lui qu'un syndicat d'intérêts.

C'est en abdiquant aux mains des députés toutes les attributions du pouvoir, c'est en leur livrant les faveurs administratives, c'est en leur donnant des assurances et des gages de réélection, c'est

en se soumettant à toutes les exîg-ences et en

If

s'abaissant sons toutes les fourches caudines des hommes dont il était le prisonnier plutôt que le chef, que M. Jules Ferry put réussir à prolonger|' pendant deux années la durée de sa présidence. Il eut l'apparence du pouvoir foil; mais, à vrai dire, il n'eut que l'apparence du pouvoir. Il dura deux années; mais, toujours menacé d'une fin prochaine, il prolongeait son existence sans réussir à faire croire à sa durée. Il parut diriger le Parlement, mais il subît les directions les moins avouables. Sa majorité semblait racoueiUir

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D'UN PRÉFET DE POLICE loi

,par des manifestations spontanées ; mais, à y regarder de près, les préposés à la direction des .applaudissements étaient ses maîtres.

Il réalisa une parole souvent répétée : « Je suis leur chef, il faut bien que je les suive, » et dl prouva qu^il n'était pas loin de la vérité quand îl prévoyait, au congrès de Lausanne, dans les ■ermes que nous avons rappelés, la fin peu enviable des Républiques parlementaires.

lies observations qui précèdent ne s'appliquent ^as seulement à FEtat républicain, etje ne pense ^as qu'une monarchie puisse beaucoup plus facilement qu'une République faire vivre côte à côte k.e suffrage universel et le régime de la respon- «Mibîlité ministérielle.

L'expérience de la Grèce, où les crises se sont

ïnultipliées, donne raison à ma thèse ; encore

taut-il faire remarquer que, par son étendue

^ plus restreinte, sa moindre importance au point

"de vue des relations extérieures, les divisions

^ moins profondes des diverses classes sociales, le

^- royaiune hellénique échappe à quelques-unes des

^difficultés que nous avons reconnues.

c A mesure que s'étend le droit de suffrage,

Téquilibre du régime parlementaire est de plus

"'en plus compromis, comme on peut s'en con-

" vaincre en étjadiant Thisloire des diverses mot

narchies constitutionnelles. Cependant la royauté, qui est un des éléments historiques et rationnels du système, facilite cet équilibre, et le droit de dissolution est aux mains du roi comme un moyen de ramener au centre de gravité le Parlement qui s'en écarte.

La forme républicaine, le gouvernement de cabinet et le suffrage universel sont autant de garanties tour à tour introduites dans le droit constitutionnel des peuples pour protéger leurs libertés contre les abus possibles du pouvoir exécutif. Mais placer à la fois dans une même constitution le suffrage universel, la République et le parlementarisme, ce n'est plus prendre des garanties contre le pouvoir exécutif, c'est l'anéantir; ce n'est plus sauvegarder la liberté, c'est l'abandonner à l'anarchie. Gardons-nous de croire que l'exécutif soit nécessairement l'ennemi dos libertés publiques; sa noble mission doit être d'en être le défenseur ; pour qu'il la puisse accomplir, il ne faut pas qu'une injuste et aveugle méfiance s'ingénie à lui créer des entraves et le réduise à l'impuissance.

Je crois avoir démontré qu'il faut opter entre le parlementarisme et le suffrage universel. Je sais que, pour bien des gens, môme parmi ceux qui ne croient pas utile de l'avouer préseutemenl.

l'option serait bientôt faite, et je vois sur les bancs du centre plus d'un républicain qui sacrifierait le suffrage universel. Mais après avoir dit - qu'il faut opter, je dois ajouter qu'il n'est plus 2 temps de choisir. Ce serait perdre son temps que s'attarder à discuter les mérites ou les inconvég niants du suffrage universel; il existe, et c'est un , fait avec lequel toutes les formes de gouverneg ment auront désormais à compter.

^, Le suffrage universel est inséparable de l'État ^. démocratique, et dans ce pays où la démocratie

te

a poussé de si profondes racines, il n'y a plus ^ qu'un problème à résoudre : ce n'est pas celui de . savoir s'il faut restreindre le suffrage, c'est celui . de trouver la forme de gouvernement qui convient

le mieux à la démocratie.

^ L'expérience de la République parlementaire , a été tentée en Espagne; on sait comment elle a tourné. La même expérience se poursuit h nos dépens depuis dix années ; nous voyons peu à peu s'en aller tout ce qui fait la vie, la force, le prestige d'une nation. Quand donc enfin comprendrons-nous que c'est le parlementarisme qui nous tue?

L'exemple que l'histoire semble offrir à notre imitation n'est pas celui d'une constitution antique, dont il faille chercher, dans la nuit des

temps, les traces effacées. Depuis un siècle, de l'autre côté de TOcéan, une grande République prospère et développe ses libertés. Elle a le suffrage universel; mais elle ne connaît pas la responsabilité illusoire des ministres devant les Chambres. Son principe est celui de notre Révolution française : la séparation des pouvoirs. Son régime politique est celui que nous appelons le régime représentatif.

Je ne propose pas de transporter Washington à Paris, ni la Maison-Blanche au palais de TÉlysée. Je conviens que notre histoire, nos mœurs, notre situation géographique ne permettent guère une exacte imitation des Etats-Unis d'Amérique. Je ne cite la Constitution de la grande République américaine qu'à l'appui des principes et des exemples que je trouve déjà dans notre propre histoire.

L'essentiel, c'est que le législatif et l'exécutif ne soient plus confondus; qu'à cet effet, nous ayons un chef du pouvoir exécutif responsable, échappant à la dépendance d'un Parlement par 1 son origine comme par ses attributions, gouvernant avec des ministres qu'il couvre de sa propre responsabilité et qu'il a choisis en dehors des Chambres. Quand nous aurons remplacé le gouvernement de cabinet par le gouvernement du

président, le surplus sera secondaire, et l'expérience au besoin corrigera avec le temps les erreurs et les imperfections inhérentes à toute œuvre humaine.

Les adversaires du système représentatif craignent de donner, dans ce pays centralisé, trop de force à l'exécutif; ils entrevoient déjà les coups d'Etat et la République glissant dans le césarisme.

J'avoue ne pas partager ces appréhensions. Il faut, suivant les temps, redresser les institutions du c6té opposé à celui où elles risquent de tomber, et je n'ai point à hésiter dans l'application de cette maxime d'orthopédie politique, si je considère qu'aujourd'hui ce n'est pas la proéminence du pouvoir exécutif qui nuit à la perfection de nos formes constitutionnelles.

Il me paraît, d'ailleurs, qu'entre l'état d'anarchie où nous sommes et la dictature, il y a un milieu possible où la sagesse du législateur pourrait trouver notre repos et notre sécurité. Une magistrature indépendante, une vie plus active donnée à la commune et au département, seraient sans doute des garanties pour rassurer les plus timorés.

Mais la meilleure des sauvegardes contre les usurpations de l'exécutif, c'est celle qui résulte

me SOUVENIRS

de rattachement des citoyens aux institutions qu'ils se sont données. Au 2 décembre, la responsabilité ministérielle n'empêcha pas le coup d'Etal. Par contre, après le 16 mai, en admettant que lo coup d'État eût été dans les projets de l'exécutif, le courant irrésistible des sympathies populaires pour le régime républicain, tel qu'il apparaissait alors au pays, eût suffi à faire échouer toute tentative contraire aux lois.

Que les institutions assurent la prospérité du pays : elles seront à l'abri des coups d'État. Mais si la nation s'accoutume à confondre la République avec le parlementarisme, dont elle se désintéresse de plus en plus, le moment pourrait n'être pas éloigné où le sabre qui déchirerait les fictions de la responsabilité ministérielle n'arracherait même plus à leur indifférence les consciences endormies.

Dignitaires inutiles. — Pétition pour demander la suppression des chevaliers Kadoches.

Quoiqu'elle ait pour symbole le triangle égalitaire, la franc-maçonnerie reconnaît un grandi

nombre de grades, à chacun desquels elle attache des décorations et des signes particuliers.

Le plus élevé de tous est le trente-troisième, qui fut, dit-on, attribué à Frédéric II, roi de Prusse, et qui appartient aujourd'hui à un grand nombre de FF.*, moins illustres.

Le trentième est celui de chevalier Kadoche, d'autres écrivent Kadosch, par respect pour Tétymologie, kadoche venant, assure-t-on, de Thébreu Kadasch, qui veut dire sacré.

Depuis mon jugement, c'est le grade sacré do chevalier Kadoche qui me préoccupe le plus, car je me suis laissé dire que ces chevaliers-là sont chargés spécialement d'appliquer aux maçons indiscrets les peines^ prévues par le serment.

J'ai ouvert le Calendrier maçonnique du Grand-Orient de France : j'y ai vu que le F.*. Blanchon, propriétaire de bains, rue Pierre- Levée, 4, à Paris, est chevalier Kadoche.

Depuis lors, je me représente le F.*. Blanchon, tenant d une main la pierre ponce et de l'autre un grand sabre, et je demande aux gens bien informés où peut être la rue Pierre-Levée, afin de n'y pas passer.

Cependant, je fus condamné le 20 février; près de deux mois se sont écoulés et la Parque Atropos, qui tranche le fil des destinées humaines, ne

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s'est encore présentée à moi sous Taspect d'aucun chevalier Kadoche. Le doute a envahi mon âme, et je me suis demandé sll était utile de violer plus longtemps le principe d'égalité, et de méconnaître les enseignements du triangle pour maintenir des dignitaires qui, par leur inaction, démontrent leur inutilité. Je propose de signer une pétition à l'assemblée générale du Grand- Orient de France pour que, dans sa session de 5883, elle décide la suppression des chevaliers Kadoches.

Vous me direz qu'on aurait trop à faire s'il fallait supprimer tous les matamores qui enflent la voix pour lancer de loin la menace, et qui, dès qu'on s'approche, rentrent leur tête dans leur cuirasse.

Le journal Paris^ par exemple, dans son numéro du 2 avril, publiait la note suivante : «Nous adressons aujourd'hui même une demande en autorisation de poursuites contre M. Andrieux, député du Rhône, à M. le président de la Chambre des députés. »

Le public des tribunes a vainement attendu que le président de la Chambre donnât connaissance de la demande en autorisation de poursuites annoncée par le Paris, Pour moi, je n'ai pas été surpris du silence présidentiel ; j'ai sim-

plement supposé que le rédacteur du Paris était chevalier Kadoche.

Quelqu'un qui me veut du bien m'avait avisé qu'un juge, mécontent d'un chapitre des Souvenirs^ voulait me déférer à ses collègues. Le juge s'est tenu coi : c'était sans doute un chevalier Kadoche.

Sous le précédent ministère, tous les officieux affinnaient que le docteur Watelet avait essuyé pour moi les bancs de la police correctionnelle. J'ai vainement attendu Teffet de ces menaces. Ni le temps ni la mauvaise volonté n'ont fait défaut au défunt cabinet pour rédiger une assignation; mais tout cela c'étaient des histoires de chevaliers Kadoches.

Le 17 décembre dernier, à la « fête solsti* ciale » du suprême conseil, le F:*. Francolin a prononcé une allocution dont la Chaîne dhmion a publié le texte. On y lit :

Une encyclique récente nous a accusés de frapper avec le poignard les faux frères de notre Ordre. Il suffit de jeter autour de nous un regard sur le monde profane pour reconnaître que nous avons été plus bénins et que les oublieux de leurs serments maçonniques sont encore en vie.

Si nous avons été indulgents, c'est que nous sommes avant tout des pacifiques, des tolérants et parfois des

dédaifjfnonx. Mais il ne faut pas abuser de nos ver tus.

Eh bien! non, T.-. C*. F.*. Francolin, si «les oublieux de leurs serments maçonniques sont encore en vie », ce n'est ni parce que vous êtes « indulgents », ni parce que vous êtes « dédaigneux ». Ce n'est même pas parce qu'il y a des juges et des gendarmes à Paris. C'est parce que vous n'avez pas la foi, qui seule arme le bras des sectaires. Vous ne prenez au sérieux ni vos serments, ni vos mystères, ni vos signes, ni vos attouchements, ni Femphase de vos discours.

Certes, T.\ C*. F.\ Francolin, je n'ai nulle envie « d'abuser de votre vertu », et je vous verrais, comme dit Dorine^ « du haut jusques en bas », que je persisterais dans la réserve que vous m'inspirez. Mais avouez donc franchement qu'il est un peu ridicule de parler de votre vertu, de votre tolérance et de votre dédain.

C'est ce manque de naturel et de sincérité, ce sont ces allures de Croquemitaine, qui souJèvenl contre vous, en outre de vos ennemis naturels, tant d'esprits sceptiques qui n'aiment pas qu'on leur en impose.

Il y a de braves gens qui s'imaginent que la société française est divisée en deux parts : les

cléricaux et les francs -maçons. C'est dans cette seconde catégorie qu'ils rangent tous les républicains.

Leur erreur est grande ; car si presque tous les francs-maçons sont républicains, il s'en faut de beaucoup que tous les républicains soient francsmaçons.

C'est même du côté des républicains que me sont venues les plus chaudes adhésions, lorsque j'ai entrepris de dépouiller la franc-maçonnerie des oripeaux emblématiques dont elle aime à se couvrir.

J'ai sous les yeux des alexandrins, dignes de Némésis, qui, sous cô titre : Dies irœl me furent adressés par un républicain libre-penseur, confondant dans une même malédiction les francsmaçons et leurs irréconciliables adversaires.

J'en détache la première strophe :

Deux monstres effrayants, tortueux, ridicules, Se sont pris corps à corps et se sont enlacés, Cherchant à s'écraser entre leurs tentacules. Puis les poulpes soudain ne se sont qu'embrassés, Et tendant leurs milliers de bras inextricables, Comme pour échanger des baisers amicaux Ont tout broyé dans leurs étreintes implacables : Les francs-maçons se sont unis aux cléricaux.

Puis mon correspondant laisse Pégase s'emballer et il ajoute :

Quand donc un ouragan révolatîonnaîre Vous emportera-t-il au vent par millions? Quand donc retentira le grand coup de tonnerre Qui sonne dans les temps les réveils de lions ? 0 monde, souviens-toi qu'en ce jour de colère, Si Voltaire vivait, il te conseillerait, Puisque leur symbole a forme triangulaire, De changer le triangle en vaste couperet.

Mon correspondant me permettra de lui dire qu'il connaît mal Voltaire, et que le sceptique de Ferney, qui, à la porte de son château, dédiait un temple à Dieu, n'était point honmie à guillotiner ceux qui ne pensaient pas comme lui.

Mais, pour reprendre ma conversation avecle F.*. Francolin, je lui dirai :

Quand on veut s'associer pour faire le bien, point n'est besoin d'épreuves, ni d'attouchements, ni de huîs clos. Ouvrez vos temples ; vendez au profit des pauvres les ornements singuliers qui les décorent, parlez comme tout le monde, soyez simples et non grimés; surtout n'ayez pas Timperlinente prétention d'empêcher qu'on rie un peu de la franc-maçonnerie, dans ce siècle qui ne croit à rien.

Son Altesse M. Gourjon, maharajah de Ghandemagor.

Ayant eu, dans un chapitre précédent, Tîm- Drudence de parler de quelques projets d'interpel- .ation que le dernier cabinet avait écrasés dans sa chute, j'ai reçu de plusieurs lecteurs des lettres m'invitant à donner place dans mes Souvenirs aux faits qu'il n'est plus opportun de porter % la tribune.

C'est ainsi que je suis amené à parler de Son altesse M. Courjon, maharajah de Chander- Dagor.

Déjà, la presse s'est emparée de la décision ministérielle par laquelle M. Courjon a été élevé à la haute dignité de maharajah, et divers journaux en ont exploité le côté divertissant.

Mais ce que le public n'a pas connu, et ce qu'il eût été intéressant de faire savoir à la Chambre, c'est que la qualité de maharajah n'était point un vain titre, un hochet destiné à l'amusement de M. Courjon; que des droits importants y étaient attachés; qu'enfin, un projet financier, heureu-

JOi SOUVENIRS

sèment resté k l'état de projet, avait dû permellrt au maharajah de se constituer une sorte de liste civile. C'est le côté de la question qui mérite quelques éclaircissements.

Lorsque, après les traités de 1814 et de 18i5. les Anglais nous restituèrent nos établissements de rinde, réduits toutefois aux limites restreintes que leur avait précédemment assignées la paii de 4783, quelques territoires, connus sous k nom de logeSy et dont le plus important n'excède guère la superficie de la place de la Concorde restèrent en litige aux mains de l'Angleterre.

M. Jules Ferry, dont la politique extérieure consista principalement à susciter des difficultés entre la France et TAngleterre, avait pensé que le moment était heureusement choisi pour son lever la question des loges, et il avait envoyé dans rinde française un fonctionnaire, M. Has. avec la mission d'en préparer la solution.

M. lias avait connu, à Chandernagor, un Français nommé Courjon, et avait reçu l'hospitalité dans le palais de celui-ci, splendide épave d'une fortune naufragée.

M. Has et M. Courjon étaient de retour à Paris. M. Courjon habitait un modeste appartement rue de Chateaubriand. 11 promenait aux Champs- Elysées, dans une redingote et sous un chapeau

-jui n^avait rien d'oriental, sa personne plébéienne }t son nom roturier, lorsque fut conçu, au minis- ':ère de la marine, le projet de lui donner, avec le Litre de maharajah, la ferme générale des loges.

On commença par le titre ; car le projet d'affercaage des loges comportait l'approbation du ministère des affaires étrangères. La décision nomcaant M. Courjon maharajah de Chandernagor fut soumise à l'honorable amiral Peyron, qui, an peu surpris, en donnant sa signature, se borna à celte réflexion : «Tiens, je fais des maharajahs, maintenant! »

Qu'est-ce donc qu'un maharajah? Il est fort possible que l'honorable sous-secrétaire d'Ltat lux colonies ne s'en soit pas rendu un compte 3xact; il aura cru quo c'était quelque chose 2onime un officier d'académie.

Or, le titre de maharajah, inagnus rex, est le dIus élevé que connaisse la loi de Manou.

J'emprunte au livre VII de la loi quelques-uns ^.esslokas ou versets qui ont trait aux devoirs des rajahs :

4. — Je vais déclarer les devoirs des rajah?, la conduite qu'ils doivent tenir, quelle est leur origine et comment ils peuvent obtenir la récompense suprême.

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