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Pourcnioi j'écrie l«i « Souvenirs
do jpolice ».
:^J^ fouillant les rayons fermés de r iiK le viens de relrouver de vieux c qui me rappellent le temps passé à 1 de police depuis le 5 mars 1879 jusqi letl881.
C'est là que dorment, dans la pous presque dans l'oubli, toutes les pendant près de deux ans et demi une rissable â déverséeà sur ma personne administration.
Un laViorienx emplovi* consacrait son intelligence à découper chaque jour dans les feuilles publiques les articles diffamatoires pour son chef, et même, si par hasard il s'en trou>'aît, les articles élogieux Puis, pour élever à la mémoire du préfet un monument durable, il fixait pèle-mèle, snr un papier plus résistant, les éloges et les outrages.
C'est rœu\Te de ce bénédictin de la police que je >Tens de retrouver. A côté sont les copies des rapports quotidiens que j'adressais au président de la République et au ministre de l'intérieur, et enfin quelques dossiers que j'ai considérés comme personnels et que mon successeur m'excusera de n'avoir pas laissés entre ses mains.
Il m'a paru qu'il y avait à tirer de ces documents, peut-être plus encore de mes souvenirs, un récit intéressant et instructif.
Le lecteur me fera l'honneur de ne pas chercher dans les pages qui vont sui>Te d'autres révélations que celles que me permet le sentiment des convenances et du devoir.
En respectant les chasses gardées du secret professionnel, nous aurons encore un champ très vaste à parcourir ensemble, et de tous les buissons partira le gibier des anecdotes, sans que nous ayons besoin d'emmener des rabatteurs.
Toutefois, le compagnon lecteur m'aurait juge trop amicalement s'il croyait que mon principal souci fut de me faire le pourvoyeur de ses amusements.
Mon but est plus égoïste. J'ai beau me dire que la presse n'a jamais tué que ceux qui n'étaient pas nés viables, — je suis obligé do reconnaître qu'il reste quelque chose de la calomnie.
Ce quelque chose a pris racine dans les esprits crédules, et j'essayerai de l'en extirper. Je veux écrire le récit de mon voyaye à travers la préfecture de police, depuis le jour où M. Albert Gigot, me cédant le cabinet tendu de velours rouge, me fit les honneurs de la caisse aux fonds secrets, jusqu'au jour où, dans ce même cabinet, j'écrivis à M. Jules Ferry, déjà président du conseil, qu'après deux ans et quelques mois de réflexion, j'avais reconnu l'incompatibilité des fonctions de préfet de police avec le mandat de député.
Je vais donc me donner la satisfaction de m'expliquer sur la prétendue arrestation de M"'' Bernage, sur la mystérieuse aff'aire de larueDuphot, et sur beaucoup d'autres légendes. Et quand il n'y aura plus de mystères, je dirai son fait au naïf bourgeois qui a cru à toutes ces sottises.
J'aurai d'ailleurs à faire un peu de lumière sur des sujets plus graves, qui appartiennent l'i la I 1.
III SOUVEXIHS
politique OU qui mémo appartiendront à Thisloire. J'espère que le lecteur s'intéressera aux récils des circonstances qui m'ont amené, malgré mes répugnances, à exécuter les décrets de dispersion (les congrégations religieuses, dans un intérêt politique sur lequel je m'expliquerai avec franchise.
Ma préoccupation, d'ailleurs, n'est pas seule- Tïutni celles de ma défense personnelle. Mes anciens collaborateurs ont été souvent les victimes des haines que leur chef s'était allirées. D'autre part, l'institution mémo de la préfecture de police a été menacée.
De mon temps, elle n'était que menacée ; j'ai hion peur que depuis elle n'ait été compromise.
Le meilleur moyen de sauver cette institution, i\{xe je crois indispensable à la sécurité de Paris, c'est de reconnaître franchement les erreurs et les abus et d'entrer dans la voie des réformes nécessaires.
P(îut-étre, dans cet ordre d'idées, ne lira-t-on pas sans quelque profit les sincères aveux d'un ancien fonctionnaire qui n'a pas la vanité de ne s'être jamais trompé.
D'UN PRÉFET DE POLICE il
Ma nomination.
M. Waddington. — M. Lepère.
Le 4 mars 1879, vers dix heures du matin, M. Waddington, président du conseil des ministres, me fit riionneur de venir m'offrir la succession de M. Albert Gigot à la préfecture de police.
M. Waddington voulut bien me dire que le gouvernement s'était rappelé quelques services que j'avais pu rendre à la cause de Tordre en 1870 et 1871, dans les moments difficiles, alors que j'étais procureur de la République à Lyon. Il ajouta que ses collègues et lui avaient cru reconnaître dans le rapporteur de la loi sur l'amnistie partielle les qualités nécessaires au lonctionnaire appelé à rétablir la discipline et la confiance dans un personnel fort ébranlé par de récents assauts.
Je n'eus pas d'hésitation. La préfecture de police, par la variété et la multiplicité de ses attributions, autant que par les moyens d'investigations dont elle dispose, était à la fois un sujet et une occasion de recherches et d'études
qui tentaient ma curiosité. Mes précédentes fonctions m y ayant préparé, j'espérais pouvoir y justiiier la confiance du cabinet qui me faisait l'honneur de m'y appeler. Les difficultés mêmes que j'allais rencontrer, les attaques de la presse, l'hostilité du conseil municipal, le désarroi du personnel, n'étaient pas sans attrait pour cette humeur batailleuse qu'on m'a souvent reprochée, que j'ai toujours niée, mais dont il faut bien qu'enfin je me confesse.
Donc j'étais décidé à accepter. Cependant, j'eus soin de ne pas le laisser paraître, et je demandai quelques heures pour réfléchir.
Quand un gouvernement vous offre de hautes fonctions et paraît tenir à vos services, il faut toujours demander des délais pour réfléchir.
Trop d'empresseçient aurait un air de gloutonnerie inconvenante et grossière.
Le soir, je fis connaître à M. le président du conseil que j'étais à sa disposition, pourvu qu'il voulut bien me laisser toute latitude pour les mesures que je croirais nécessaires à la réorganisation de la préfecture.
M. Waddington accepta toutes mes réserves, — dont j'ai quelquefois abusé plus tard, — me demandant seulement de prendre au plus vilo possession de mon poste.
Le lendemain S mars, le Journal Officiel publiait un décret contre-signe par M. Ch. Lepère, ministre de Tintérieur et des cultes, aux termes duquel j'étais nommé préfet de police, en remplacement de M. Albert Gigot, dont la démission était acceptée.
Je dois ajouter que M. Lopère n*étaitpour rien dans ma nomination, et que, s'il fut responsable du choix de ma personne et des actes de mon administration, ce ne fut que par Tinjuste effet des fictions constitutionnelles.
Coup d'œil rétrospectif nécessaire à Tintelligence de ce qui va suivre. — Le conseil municipal. — ■ La « Lanterne ». — M. Yves Guyot.
La préfecture de police a toujours eu à se défendre contre des adversaires passionnés. Chargée d'assurer la sécurité de tous, elle doit inévital)lement gêner la liberté de quelques-uns ; elle s'attire les haines de ceux-ci ; les autres ne croient lui devoir aucune gratitude, car l'ordre public, la sécurité de la cité, paraissent choses trop natu-
li SOUVENIRS
relies pour qu'on songe à en reporter Thonneur au dévouement de ceux qui en ont la garde.
Toutefois, la préfecture n'avait jamais connu les épreuves par lesquelles elle venait de passer. Obligé de demander le vote de son budget au conseil municipal de la ville de Paris, le préfel avait rencontré dans celte assemblée Thostililé de ceux qui déjà réclamaient la suppression de la préfecture de police, et les prétentions non moins redoutables de ceux, plus modérés, qui se bornaient à vouloir subordonner cotte administration îi l'autorité municipale.
La presse, spéculant sur la curiosité et sur les préventions du public, secondait ce double courant d'opposition.
Le journal la Lanterne s'était fait plus particulièrement remarquer par la violence de ses attaques, d'abord contre le service dos mœurs, puis bientôt contre tous les services de la préfecture.
Il y avait, dans la rédaction do cette feuille populaire, un spécialiste, ancien conseiller municipal, qui avait fait autrefois, pour le compte du député Ménier, dont il était l'Égérie, des travaux d'économie politique.
Comment M. Yves Guyot — puisqu'il faut l'appeler pai* son nom — était-il parti de l'amour
D'UN PRÉFET DE POLICE l.»
des études économiques pour arriver à la haine de la police? Y avait-il là un phénomène d'atavisme? Je crois plutôt qu'une confusion s'élait faite dans cet esprit étroit, obstiné, breton, et qu'arrivé à l'étude des choses de la police, il voulait, avec un entêtement sincère, y faire pénétrer le principe du « laisser-faire et du laisser-passer ».
Ce n'est pas lui qui aurait feproché aux carabiniers (( d'arriver toujours trop tard ». — « Pour qu'une police soit bonne, disait-il dans son rapport au conseil municipal, il faut qu'elle se fasse désirer. »
Je lis dans le même rapport : « On appelle scandale des actes qui choquent la morale plus ou moins raisonnée de la majorité des habitants d'une ville. La police n'a pas à apprécier ou à juger la valeur de ces actes ; elle n'a qu'une mission : les empêcher de se produire dans les endroits publics, aux jours et aux heures où ils sont fréquentés. Ce dont elle doit se garder, c'est de multiplier les délits en sévissant alors que lacté ne porte préjudice à personne. »
Vous entendez bien : durant les nuits d'été, il se passe aux Champs-Elysées des actes qui choquent la morale mal raisonnée de la majorité des habitants de Paris. La police n'est pas compé-
tente pour apprécier la valeur de ces actes. Si un père de famille rentre à pied, avec ses enfants, avec sa femme, il a tort; il est indiscret; ce n'est pas rheure où les Champs-Elysées sont fréquentés; s'il n'était pas là, il n'y aurait pas d'outrage public à la pudeur, car il n'y aurait ni public, ni pudeur. Quant aux agents, s'ils connaissent leurs classiques, qu'ils se rappellent le couplet des garçons de cafés servant dans les cabinets : « Fermons les yeux : ne gênons pas, etc.. »
Surtout qu'ils ne multiplient pas les délits en sévissant! Quand viendra le moment de faire la statistique criminelle, il est bien certain que plus on aura sévi, plus il y aura de délits.
M. Yves Guyot, qui développa ces ingénieuses théories au conseil municipal, s'en inspirait quand, s'affublant de travestissements variés, il publia successivement, dans la Lanterne, les Lettres d'un ex-agent des mœurs, les T^ettres d'un médeciji, les T^ettres d'un vieux petit employé.
M. Albert Gigot. — Le procès de la « Lanterne ». — L'enquête. — L'interpellation. — L'effondrement.
Quelles qu'en fussent Thabileté et la perfidie, il n'eût pas fallu attacher à la campagne de la Lanterne plus d'importance que n'en doivent avoir les articles de journaux sous un régime de liberté, si, à côté de l'œuvre du publiciste, il n'y eût eu une œuvre d'embauchage et de corruption, vraiment dangereuse pour la discipline.
J'ai acquis la preuve que trois commissaires de police, dont je pourrais dire les noms, donnaient des renseignements à M. Yves Guyot pour la rédaction des pamphlets dirigés contre l'administration dont ils faisaient partie.
D'aulre part, la Lanterne s'était mise en relation avec des agents inférieurs, qui lui dénonnonçaient leurs chefs et lui apportaient chaque jour, à l'occasion de chaque arrestation de filles ou de malfaiteurs, les récits les plus fantaisistes.
M. Albert Gigot s'en émut et crut devoir pro-
voquer des poursuites contre le journal qui menaçait et désorganisait ainsi son administration.
M. Albert Gigot, appelé par M. Dufaure à la préfecture de police, méritait certainement, par rélévation de son intelligence et la droiture de son caractère, d'avoir fixé le choix de l'émînent garde des sceaux.
M. Albert Gigot est un jurisconsulte distingué: il a étudié avec profit la législation constitutionnelle des peuples libres, particulièrement celle (le TAnglelerre, et, dans cette étude, il s'est épris d'un sincère amour pour la liberté.
Mais il a les défauts de ses qualités. Loyal, il croit trop facilement à la loyauté de ses adversaires; il cherche à les convaincre en discutant avec eux, k les désarmer en leur faisant des concessions. Libéral, au risque de compromettre rautorilé dont il a le dépôt, il hésite quand il faut agir et se laisse arrêter par d'honorables scrupules auxquels il convient de rendre hommage, même quand ils paraissent déplacés.
Au moment des plus violentes attaques dont son personnel était l'objet, M. Gigot donnait . audience à M. Yves Guyotet prenait ses avis sur les réformes h accomplir, sur les révocations à prononcer. Et le lendemain, 23 octobre 1878, la
D'UN PREFET DE POLICE lî»
Lanterne, pouvait raconter l'entrevue en ces termes* :
« M. le préfet de police a lu une liste assez longue de révocations d'agents pour cause d'abus; mais M. Yves Guyot a été surpris de ne pas trouver dans cette liste celle du sous-brigadier X. D est vrai que le sous-brigadier X. a le même protecteur que MM. Y. et Z. M. le préfet de police reconnaît l'impuissance de la police au point de vue de la morale publique, etc. »
On comprend quel devait être sur les agents et sur les chefs de services TeHel de semblables révélations.
Aussi, lorsque M. Albert Gigot se décida à poursuivre la Lanterne, le mal était fait; j'ajoiilo que le remède était encore pire.
Prendre un tribunal pour juge eniro la préfeo-
I. M. Albert Tiigot a protesl«î depuis contre le récit do lu L^intetne.
Ce récit avait été déjà publié par Aï. Lecour, ancien chef de la l*"» division, dans son excellent livre La Campagne contre. In Préfecture de Police; et si la protestation do mon éminout prédécesseur fût venue après la publication de cet ouvrago. je ne lui aurais pas donné moi-même l'occasion do se produire.
Mais quelles que puissent être les inexactitudes contenues dans l'article de la Lanterne^ M. Albert Gigot ne contestera pas qu'il donnait audience à M. Yves Guyot, dont la présenco, dans le cabinet du Préfet, n'était pas faite pour inspirer aux chefs de service la confiance et la sécurité. L. A.
turc de police et un journaliste, c'était à coup sûr le fait d un honnête homme, qui avait confiance en son bon droit, d'un ancien avocat respectueux de la justice; mais ce n'était pas le fait d'un chef de la police, ayant le sentiment de son autorité.
Le gérant de la Lanterne fut condamné à trois mois de prison et 1,000 francs d'amende: Mais la défense fit entendre, en qualité de témoins, des inspecteurs do police retraités ou en activité, qui vinrent devant le tribimal comme ils allaient dans les bureaux du journal ; y apportèrent la même passion, les mêmes rancunes, les mêmes convoitises; s'emparèrent de quelques faits isolés, inévitables dans le fonctionnement d'une administralion si complexe, et les présentèrent comme un abus quotidien et comme une coutume.
M. Albert Gigot comprit combien sa victoire judiciaire ressemblait à celle de Pyrrhus. Mais il on tira cette singulière conclusion qu'il fallait recommencer le débat devant une commission spéciale.
Sur sa demande, une enquête fut ordonnée.
M. Albert Gigot, ne comprit pas que, pour le maintien de. son autorité, pour la dignité de sa fonction, il devait être le seul juge de ses agents, le seul enquêteur sur les abus, s'il y avait des abus. Semblable à im mari qui interrogerait ses
amis sur les sentiments de sa femme, il consulta des sénateurs et des députés pour savoir si son personnel était fidèle.
L'enquête ne put aboutir. Après avoir appelé les enquêteurs, on eut des pudeurs tardives : on voulut leur interdire de lever les voiles intimes et on prétendit limiter leurs investigations. Les enquêteurs donnèrent leur démission.
Après ce dernier scandale, une interpellation fut portée à la tribune par M. Clemenceau.
Le ministre de Tintérieur, M. de Marcère, fatigué, écœuré, malade, répondit avec une indignation molle. Il dut se retirer après s'être vu refuser par la Chambre un ordre du jour de confiance. M. Albert Gigot disparaissait dans cet effondrement.
Deux cerbèx^s. — M. Bonhoure habite rue du
Monthabor, n» 13.
Ce rapide récit était nécessaire pour expliquer les difficultés que j'allais rencontrer à la préfecture de police.
Mou objectif n'était pas de conquérir les bonnes grâces de la Lanterne ^ ni même de nouer pour longtemps avec le conseil municipal une entente H coup sûr désirable, mais certainement impossible. Ma préoccupation exclusive était de rétablir l'autorité préfectorale, de faire- revivre la discipline, de réorganiser l'administration de la polic(% dont les procès, les enquêtes, les interpellalions, avaient dispersé la poussière aux quatre vents.
Pour cette œuvre, j'avais besoin que la presse et le conseil municipal me laissassent quelque répit. J'essayai de jeter quelques gâteaux à ces deux cerbères.
La Lanterne d'abord ne parut point éloignée (le vouloir flirter avec le nouveau préfet.
Avant même que j'eusse pris possession de mes fonctions, je vis entrer chez moi un petit homme à lunettes, que j'avais vu souvent dans les couloirs de la Chambre, fait à la fois de bonhomie, de finesse et de brusquerie, toujours affairé, souriant discrètement en passant aux députés ses amis, adressant à quelques-uns un petit salut protecteur.
C'était M. Bonhoure, secrétaire-rédacteur à la Chambre des députés et principal rédacteur de la Lanterne.
Cet aimable cumulard causa d'abord avec mon secrétaire particulier :
— Vous voyez, lui dit-il, eu bas, sur le trottoir, cet homme qui fume sa pipe. (Vc^st un agent de M. Lombard. Je les connais tous. Déjà M. Lombard fait filer M. Andrieux.
L'homme ainsi désigné n'était autre que le fruitier d'en face.
Je reçus de mon mieux M. Bonhoure. J'écoutais, sans l'interrompre, les conseils abondants qu^il voulut bien me donner. Je connus par lui ceux de mes agents que je devais révoquer, et ceux auquels une réparation était due pour les injustes vexations dont mes prédécesseurs les avaient abreuvés.
Je fus bien vite fixé sur les conditions auxquelles je pouvais avoir la protection de la Lantonie. Je compris fort bien que le journal de M. Mayer ne pouvait se compromettre jusqu'à soutenir ostensiblement un préfet de police, mais qu'il saurait reconnaître ma docilité par une neutralité bienveillante.
D'ailleurs, M. Bonhoure m'ofl'rait de compléter par d'autres entretiens ces premiers renseignements et se mettait amicalement à ma disposition.
— J'habite, me dit-il, rue du Monthabor, u'' 13 ! Vous n'avez qu'à m'écrire.
Et je vois toujours M. Bonhoure, descendant mon escalier, levant vers moi Tindex avec un geste d'intelligence et de mystère, et me répétant encore :
— Surtout, n'oubliez pas que j'habite rue du Monthabor, nM3 !
Gomment le vice-président du conseil municipal entre daxùi la police. — M. Gaubet et M. Fontaine. — M. E. Richtemberger.
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Rassuré du côté de la Lanterne, je songeais, non sans inquiétude, au terrible conseil municipal.
Je doutais 'que cette assemblée appréciât au même degré que M. W^addington mon discours jj sur Tamnistie, et je me demandais si c'étaient des politesses que nous échangerions bientôt à l'occasion de mon installation.
Une idée se présenta, que je n'ai pas trouvée tout seul. Rendons à M* Antonin Dubost ce qui
appailient à M. Anloniu Dubost. Ce fut lui qui me proposa de mettre M. Caubet à la tète de la police municipale, en l'emplacement de M. Ansart, dont la démission avait été acceptée par M. Gigot.
M. Caubet était alors vice-président du conseil municipal, et il me parut que sa nomination apaiserait pour quelque temps ses collègues.
Il n'était point étranger aux choses de la police, puisque, après le 4 Septembre, il avait été chef de bureau à la sûreté générale.
Dans le cours d'une existence déjà longue, il avait beaucoup vu et devait avoir beaucoup retenu. Il avait notamment connu (< Tacacia », et il occupait les plus hautes fonctions dans une association influente. Enfin, il avait pour lui l'appui d'Antonin Dubost, en ce temps directeur du cabinet du garde des sceaux.
J'allai chercher M. Caubet dans sa petite librairie de la rue de Seine, oh il vendait la Aevue positive, de M. Littré ; il prit le temps de raccourcir ses cheveux et sa barbe et s'en fut au boulevard du Palais.
La presse conservatrice poussa des cris de
pintade et déclara que je livrais la police au
conseil municipal. M. Waddington ne fut pas
sans inquiétude. Je fis appel à son expérience
des hommes, el je réussis bien vite à le rassurer, en lui rappelant que le frottement des fonctions publiques polit et adoucit toujours les intransijj^eances les plus rugueuses.
Du reste, M. Caubct allait avoir auprès de lui un homme expérimenté, qui devait lui rendre sa lâche plus facile; je veux parler de M. Fontaine, rhef-adjoint à la police municipale.
Je dois ajouter que j'accablais M. Caubet de ma confiance, en lui donnant, avec le commandement de la police municipale, Temploi de chef du cabinet.
(^e cumul, dans ma pensée, n'était que provisoire, et, en cette dernière qualité, M. Caubet devait simplement remplir im intérim.
Pour compléter mon état-major, il me fallait un secrétaire particulier. La fortune, qui visiblement me favorisait, détacha du ministère des finances M. Eugène Richtemberger, et l'amitié d'un grand homme le désigna à mon choix.
I) L N PRKb^ET DE POLICK 27
Le cabinet du Préfet. — Le numéro 14207.
Les dossiers de police.
Ces encombrants préliminaires prirent moins de temps qu'il ne m'en faut pour les rappeler, et le 5 mars, à dix heures, je quittai la rue de Rovigo pour entrer dans cette caserne de la Cité, immense, triste, mal bâtie, mal distribuée, mal éclairée, mal meublée, où le général Valentin dut se réfugier avec ses agents, après que l'incendie, allumé par les combattants de la Commune, eût dévoré les vieux bâtiments de la rue de Jérusalem.
M. Albert Gigot m'accueillit avec la plus gracieuse affabilité :
— En quittant la préfecture de police j'ai, me dit-il, une consolation, c'est que je la laisse entre vos mains.
M. Albert Gigot mit beaucoup d'empressement et de courtoisie à me donner tous les renseig'nements dont je pouvais avoir besoin; puis, après m avoir remis les services, il se retira discrètement, et me laissa seul dans ce cabinet pré-
fectoral, témoin ou confesseur de lapt (rintrigues, de crimes, de misères, gardien de tant de secrets.
En face de mon bureau, ornant une cheminée, Faigle impérial étendait ses ailes sur le cadran d'une pendule.
Accrochés aux tentures de velours rouge, deux portraits, séparés par les rayons d'une bibliothèque, représentaient deux présidents de la République, M. Thiers et M. le maréchal de Mac-Mahon.
Je remarquai que Timage de M. le président (irévy était absente.
Mais je n'étais pas là pour regarder les murs.
Je reçus d'abord le chef de cabinet de mon prédécesseur, qui venait accomplir auprès do moi le dernier acte de sa fonction :
— Monsieur le préfet, me dit-il, en me remettant un volumineux dossier, je viens remplir auprès de vous un devoir que mon prédécesseur a rempli auprès du vôtre. Il est de tradition de remettre son dossier à tout préfet qui arrive.
Mon dossier portait le numéro 14207. Je l'ai fait relier et je le garde dans ma bibliothèque, avec toutes les calomnies grossières et les dénonciations haineuses qui sont d'ordinaire le fonds de ces sortes de documents.
DUx\ PREFET DE POLICE 29
Et cependant, tels qu'ils sont, ces dossiers sont utiles, indispensables même pour les recherches de police, mais à la condition de n'être connus ni des particuliers,' ni même de la justice, et de n'être jamais ouverts que par des chefs de service expérimentés, sachant les lire et y démêler, parmi tant d'allégations inexactes et souvent contradictoires, la part de vérité qu'il contiennent.
L'administration a souvent intérêt à savoir ce qui a été dit ou écrit sur le compte de la personne qui a éveillé son attention. Le dossier répond à cet intérêt. Il n'a pas seulement pour but de faire connaître qui vous êtes, mais surtout ce qu'on a dit de vous. L'imputation la plus mensongère peut-être une lueur, éclairer une trace, avoir par conséquent un intérêt de police.
Aussi mettra-t-on dans votre dossier, pêle-mêle, sans distinguer entre le vrai et le faux, tout rapport dont vous aurez été l'objet, toute dénonciation vous concernant, tout article de journal, tout fait divers où vous serez nommé.
Les employés commis h cette tâche sont de simples manœuvres , chargés d'apporter des matériaux pour la construction des archives.
Jamais les dossiers ne sont communiqués ni au parquet, ni aux juges d'instruction, ni au tribunal. Quand les magistrats demandent un rapport sur î
un inculpé, des renseignements sont pris avec soin pour leur être transmis; le dossier peut faciliter les recherches; il ne saurait y suppléer.
Tous ces dossiers sont classés par ordre alphabétique, et cinq minutes après avoir demandé le vf^tre, madame, le préfet de police Taura sur son bureau.
— Eh quoi! direz- vous, ai-je donc un dossier? La police a-t-elle eu Tindiscrélion de me cataloguer avec un numéro?
— Certainement, madame, et je ne vous ferai pas rinjure d'en douter. Tout ce qui compte dans Paris par sa beauté, son élégance, son esprit, sa naissance, ses toilettes, tout-Pains enfin a son dossier.
C'est une erreur de croire que les dossiers soient réservés aux criminels et à ces autres malfaiteurs qu'on appelle des hommes politiques.
Il est vrai que nous avons plusieurs sortes de dossiers et plusieurs catégories d'archives.
Il y a les dossiers bleus, dont nous venons de parler. Ce sont les plus nombreux et les plus variés. Ce sont les dossiers politiques ou mondains.
Il y a des dossiers jaunes, réservés à la criminalité.
Il y a aussi les dossiers blancs ou dossiers des
mœurs. Ah! la couleur de la couverture n'a rien de symbolique.
Dans rinlérêt de la morale, il faudrait pouvoir entr'ouvrir les dossiers blancs et montrer à la débauche combien elle s'abuse quand elle se croit protégée par les portos fermées et les fenêtres closes.
L'officier de paix attaché au cabinet, — La 4® brigade. — Les agents secrets.
J'enfermai mon dossier dans mon bureau, me réservant de le lire à loisir, et je fis appeler quelques chefs de service pour m'entretenir avec eux.
Combien en restait-il qui pouvaient apporter le secours d'une vieille expérience à un chef improvisé, placé, tout à coup, par les hasards de la politique, à la tête d'une administration d'où dépend la sécurité de Paris?
M. de BuUemont, secrétaire général;
M. Lecour, chef de Ja première division ;
M. Baube, chef de la seconde division ;
AI. Ansart, chef delà police municipale;
i2 SOUVENIRS
M. Jacob, chef de la sûreté;
M. Marseille, chef du contrôle, avaient été successivement écartés.
Leurs emplois étaient vacants ou récemment occupés par de nouveaux titulaires.
Le secrétariat général venait d'être attribué à M. Jules Camhon, fonctionnaire intelligent, mais qui, îi peine arrivé de sa préfecture de Constantine, me disait, à notre première entrevue : « J'étudie depuis huit jours la préfecture de police, dans l'intérêt du successeur de M. Gigot. »
Il restait encore, il est vrai, un officier de paix attaché au cabinet, qui avait occupé, durant les dernières années, auprès du préfet de police, une situation des plus importantes. C'était M. Lombard, commandant la quatrième brigade de recherches.
La quatrième brigade, placée directement sous la dépendance du cabinet, soustraite à la direction du chef de la police municipale, était spécialement chargée des recherches politiques.
Mais c'est par suite d'une confusion trop répandue qu'elle fut considérée par une partie du public comme composée d'agents secrets.
Les agents secrets ne sont point embrigadés; ils sont payés sur les fonds de police secrète et non sur le budget de la police municipale. On ne
leur demande aucun émargement et généralement aucune quittance; car le préfet dispose librement des fonds secrets, n'est pas tenu d'en rendre compte, et ne s'expose pas à briller ses agents secrets, c'est-à-dire à faire connaître leur participation à l'œuvre de la police, en leur demandant d'en signer l'aveu.
Les agents secrets ne cessent pas d'exercer la profession et de rester dans la condition sociale qu'ils avaient avant d'entrer en rapport avec la préfecture. 11 importe même qu'ils aient un métier ou des apparences de ressources pour mieux dissimuler lorigine de leur bien-être. Au besoin, ils se tiendront au courant de la cote, parieront sans cesse du Turc, de l'Egypte ou du Rio-Tinto, afin de détourner les soupçons que ne manquerait pas de susciter ime existence oisive et parfois luxueuse.
L'agent secret, c'est le journaliste qui se fait remarquer par sa violence contre le gouverneinent dans les feuilles d'opposition, c'est l'orateur qui, dans les réunions, demande aux prolétaires d'en finir avec l'exploitation capitaliste ; c'est le monsieur qu'on voit, à Saint- Augustin, à tous les anniversaires bonapartistes, avec un bouquet de violettes à la boutonnière ; c'est encore celui que vous rencontrez dans les plus purs salons du
faubourg Saint-Germain avec des fleurs de lys partout où il peut en mettre.
L'agent secret se recrute dans toutes les couches sociales : c'est votre cocher, c'est votre valet de chambre, xî'est votre maîtresse^ ce sera vous demain, pour peu que la vocation vous prenne, à condition toutefois que vos prétentions n'excëdcnt pas vos mérites, car ceux qui sont à vendre ne valent pas tous la peine d'être achetés.
Le salaire n'est pas fixé par un règlement; il est soumis k la loi de Tofi're et de la demande; ce n'est pas toujours l'importance des services rendus qui en détermine la quotité : il n'en coûte pas cher de faire surveiller les anarchistes, les collectivistes et tous les apôtres de la révolution sociale ; mais les agents qui travaillent dans les salons ont des exigences généralement exagérées pour les services qu'on en tire.
L'agent secret, ne devant pas être connu, n'a pas de carte pour se faire reconnaître.
Les inspecteurs de police, dont se composent les brigades de recherches, n'ont pas d'uniforme. Dans les divers milieux oii ils sont envoyés, soit pour la surveillance des mœurs, soit pour la découverte des malfaiteurs, soit pour les recherches politiques, ils sont obligés de dissimuler leur qualité. Excellent quand il s'agit d'assurer
l'ordre et de faire respecter la liberté de la voie publique, Funiforme rendrait impossibles les surveillances et les recherches.
Mais rinspecteur de police, quand il en a besoin pour la protection de sa personne ou pour Taccomplissement de sa mission, montre sa carte et se fait reconnaître. Il fait partie de la police municipale ; il touche un traitement iixé par les arrêtés préfectoraux; il émarge régulièrement et subit une retenue pour la retraite.
Suppression de remploi de M. Lombard. — L'affaire Rouvier. — Réorganisation de la police secrète.
J'ai dit que Tofiicier de paix Lombard avait sous ses ordres la brigade chargée des recherches politiques. Il avait en même temps la délicate mission de recruter et de payer les agents secrets.
Il tenait ainsi dans sa main toute la police politique. Il était Tœil et l'oreille du préfet.
Voulant voir par mes propres yeux, je l'ésolus de me priver de ce trop important auxiliaire. A
36 SCI'VKNIHS
cet effet, je supprimai Temploi d'oflicier do paix attaché au cabinet, ainsi que la 4*^ brigade des recherches, sauf à verser dans la police municipale les inspecteurs qui composaient celte brigade.
La presse me fit une ovation. Elle me félicitait d'avoir supprimé la police politique. Désormais, plus de surveillance occulte, plus de mouchards!
Je n'aurais point été fier de ces éloges, si je les eusse mérités ; mais je me félicitais à la pensée que ma police politique serait bien désormais une police secrète, puisque la presse en contestait même l'existence.
Je ne me dissimulais pas que j'assumais une tâche difficile, absorbante, souvent répugnante, en me mettant directement en relation avec les agents secrets; m occupant de les recruter, de leur donner l'impulsion, de lire moi-même leurs rapports et de les contrôler les uns par les autres.
Mais c'était la condition de mon indépendance et de ma sécurité. Quels que soient sou titre et son grade, celui-là est le vrai préfet de police qui tient les agents secrets dans sa main.
Tel est le seul motif pour lequel je me suis sépai'é de M. Lombard. Le rôle de cet officier de
paix dans l'affaire de M. Rouvier ne fut pour rien dans ma détermination.
On se rappelle comment M. Rouvier, pris pour son sosie et victime d'une funeste ressemblance, fut arrêté au Palais-Royal et traduit en police correctionnelle sous une inculpation honteuse. M. Rouvier fut acquitté après une plaidoirie éloquente et émue de M° Nicolet, qui avait loyalement prêté à un adversaire politique le concours de son talent.
Le préfet avait eu le tort de confier à M. Lombard, c'est-à-dire au chef d'un service politique, les recherches nécessitées par cette scandaleuse affaire.
Le fait dont M. Rouvier était inculpé n'avait , rien de politique.
Je n'ai jamais eu le moindre doute sur l'innocence de mon honorable collègue. La monstruosité même de l'accusation la rendait invraisemblable. L'acte inqualifiable qui en était le point de départ ne pouvait être que l'œuvre d'une intelligence profondément troublée.
Mais rhonorabilité de M. Rouvier ne supposait pas nécessairement l'indigne accusation dirigée par ses amis contre M. Lombard. Le chef du service politique avait loyalement rempli sa mission ; il avait cru sincèrement à la culpabilité du député
de Marseille, et les apparences dont le tribunal a été juge suffisaient à expliquer une erreur d'ailleurs si regrettable.
Avec M. Lombard disparaissaient provisoirement les agents secrets qui n'étaient en rapport qu'avec lui.
Je ne tardai pas à les voir revenir, comme les pigeons que la présence d'un étranger a momentanément effrayés, mais qui, après s'être un instant dispersés, reviennent à tire d'aile au pigeonnier :
Mon?iieur le préfet, m'écrivait l'un d'eux, vous avez certainement reconnu mon écriture dans les archives que vous a laissées votre prédécesseur. Après les bontés que vous aviez eues pour moi et que je n'oublierai jamais, vous avez peut-être été surpris des rapports que j'adressais sur votre compte. Mais si mes appréciations ont pu vous paraître désobligeantes, je vous prie de ne les attribuer qu'au zèle que je mettais au service de vos prédécesseurs. Si vous daignez en faire l'expérience, vous rencontrerez de ma part le même dévouement, et j'ose espérer que vous ne vous laisserez pas arrêter par le mécontentement de certaines attaques absolument étrangères à tout sentiment d'hostilité pour votre personne, etc.
Je repris une partie des agents de M. Lombard, je refusai les services de beaucoup d'autres.
bnliés pour la plupart, ou susceptibles d être utilement remplacés par de nouvelles recrues.
Mes anciennes relations avec le parti révolutionnaire me furent très utiles. Je ne fis pas appel en vain au patriotisme de quelques besoigneux et à leur dévouement à la République. Je leur épargnais d'ailleurs Tennui de se considérer comme des agents secrets; je leur demandais simplement de collaborer avec moi au salut de la République, menacée par de compromettants défenseurs ; ils recevaient en échange une équitable indemnité, pour obéir au principe démocratique suivant lequel toute peine mérite salaire: et ils continuaient à parler avec mépris des mo2/chardsy sachant bien d'ailleurs qu'il n'y en avait plus, puisque j'avais supprimé Temploi do M. Lombard.
La réception du personnel.
Le moment était venu de passer la revue du personnel.
La réception solennelle eut lieu le 10 mars.
De une heure à quatre heures, je vis défiler : les
officiers de la garde républicaine, les officiers des sapeurs-pompiers, les commissaires de police, les chefs des services extérieurs, les chefs de division de la préfecture, les chefs et le pei'sonnel de leurs bureaux, les chefs et le personnel des bureaux de la police municipale, le personnel du cabinet, tous les architectes, les médecins, etc.
Je voulus profiter de l'occasion qui m'était olferle pour affirmer ma volonté d'exiger de la part de mes subordonnés une discipline rigoureuse, et en même temps ma résolution de ne laisser entamer mon autorité par aucune immixtion étrangère. J'eslimais qu'il importait de saisir les esprits par un contraste presque violent entre l'attitude du nouveau préfet et celle de son prédécesseur. J'entiai quelque peu ma voix et mon naturel; je pris avec préméditation un ton tranchant, absolu, et j'affectai de parler en commandant d'armée plutôt qu'on administrateur.
Voici, d'ailleurs, mon allocution, telle qu'elle fut reproduite par la presse :
Messieurs,
Appelé par la confiance de M. le président de la République à la tête de la préfecture de police, je tiens à vous dire dès aujourd'hui dans quel esprit je
prends la haute direction des divers services dont elle se compose.
Par le nombre des agents placés sous mes ordres, je puis dire que je commande une vérilable armée. .Pentcnds établir dans vos rangs une discipline militaire. Notre bataille à nous, elle est de tous les jours, car il n'y a pas d'armistice avec les criminels. Il nous faut donc tous les jours l'obéissance que les chefs sont en droit d'exiger sur les champs de bataille.
Mais, si j'apporte ici des résolutions d'implacable sévérité à l'égard de tout agent capable de compromettre les intérêts du service, vous me trouverez également résolu à défendre mon personnel contre les attaques du dehors.
Je saurai couvrir de ma responsabilité tous les agents qui auront ma confiance. Non, jamais aucun de vous, messieurs, ne sera sacrifié à aucune pression extérieure.
Je ferai tous les jours moi-même mon enquête, et je compte absolument sur votre concours fidèle pour réformer les abus, sans être obligé de faire appel à d'autres qu'à mes auxiliaires pour savoir ce qui se passe dans ma maison.
Nous ferons ainsi, messieurs, un<^ préfecture de police forte et disciplinée.
Cela ne suffit pas. Il faut encore ([u'elle soit entourée de la considération publique.
Pour cela, il faut qu'elle remplisse tout son devoir, qu'elle assure le respect de toutes les lois, et tout d'abord de la loi fondamentale, de la loi constitutionnelle.
Nous sommes, messieurs, les serviteurs de la Repu-
blique ; il ne faut pas qu'on puisse douter de notre fidélité.
Toute manifestation incorrecte, toute parole inconvenante, seront immédiatement réprimées.
Dans mon personnel, je ne tolère la religion du passé qu'à une condition : c'est qu'elle n'ait pas de culte extérieur.
Je ferai d'ailleurs en sorte que vous n'ayez pas à regretter le passé.
Croyez, messieurs, à toute ma bienveillance.
M. Gaxnbetta sur une fausse piste. — Les tableaux de M. Bo-wes*
Je ne tardai pas à rencontrer une de ces immixtions étrangères que je déclarais ne pas vouloir souffrir.
C'était le temps où M. Gambelta exerçait sans responsabilité une autorité beaucoup plus grande que celle d'aucun des ministres, faisant et défaisant à son gré les magistrats, les préfets, les généraux, les ambassadeurs. Chacun connaissait cette omnipotence, et chacun, pour arriver, cherchait h gagner la bienveillance du maître.
Les fonctionnaires qui venaient à Paris allaient
prendre les instructions de M. Gambetta avant de demander celles de leurs ministres.
Sachant qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi, le maître ou le « patron », comme disaient les intimes, ne dédaignait pas d'avoir des favoris jusque dans le personnel de la police.
C'est ainsi qu'ayant pris sous sa protection M. Léonard Chassagne, voyageur de commerce, il l'avait fait nommer commissaire de police de la ville de Neuilly.
Ce commissaire faisait de la police pour le compte et sous la direction de M. Gambetta, qui, sans doute dans la fréquentation de M. Ranc, avait pris goût aux recherches policières. Et, comme l'arbitraire du protecteur n'avait pas de limites, le protégé sortait souveut de celles que la loi avait tracées à sa juridiction. M. Chassagne opérait volontiers à l'intérieur de Paris,
Sur une dénonciation, venue je ne sais d'où, M. Gambetta croyait savoir que des tableaux appartenant au musée du Louvre avaient été détournés et vendus en 1869 et 1870 par d'anciens fonctionnaires de Tempire.
Tout autre, à la place du président de la Chambre, eût transmis ses renseignements soit au garde des sceaux, soit au ministre de Tintérieur, soit au préfet de police. M. Gambetta
aimait mieux opérer lui-même. Il chargea M. Chassagne de procéder à une enquête.
Rue de Berlin, n° 7, à côté de la légation argentine, est situé Thôtél de M. Bowes, ancien membre de la Chambre. des communes.
M. Bowes, qui habite Paris depuis de longues années, a fait usage de sa grande fortune pour acheter des chefs-d'œuvre. Tout Paris a pu les admirer dans ses salons, dont M""" Bowes, une aimable Parisienne, faisait les honneurs avec autant de grâce que d'esprit.
M. Gambetta et M. Chassagne, ayant appris que M. Bowes avait en outre un grand nombre de tableaux déposés rue Blomet, 27, et rue Mansart, 7, crurent avoir trouvé le receleur des tableaux de TEtat.
Continuant ses investigations à Tinsu de M. Gigot, son chef, le commissaire de Neuilly fit jaser les gardiennes de ces toiles, et il arriva à préciser l'accusation : le vendeur était probablement le comle Lepic, et parmi les tableaux provenant du Louvre, M. Chassagne signalait une Scène flamande, un Personnage de la Cour de Louis XV et un Charles X en grande tenue avec ses attributs royaux.
On en était là quand j'arrivai à la préfecture de police^ et je fus averti par M. Edmond Tur-
quel, alors sous-secrétaire d'État au ministère de rinstruction publique et des beaux-arts.
J allai voir M. Gambctta et je lui exprimai lespoir qu'il voudrait bien désormais ne pas disposer des agents de mon administration à rinsu de leur chef.
M. le président de la Chambre reconnut ce que son procédé avait d'incorrect; mais il insista pour qu'il fût donné suite aux recherches commencées, moins dans un intérêt artistique qu'au point de vue du discrédit qu'un résultat heureux pourrait jeter sur les fonctionnaires de Tempire.
Je me décidai à ordonner des perquisitions.
M. Bowes était en Angleterre. M"'"' Bowes intervint et exprima avec beaucoup de vivacité la légitime irritation que lui causait une invasion aussi inattendue. Elle était accompagnée de son frère, M. Lucas, et celui-ci, chef de bureau à la sûreté générale, se réclamait de son directeur, M. Boucher-Cadard.
Les perquisitions eurent pour seul résultat de faire constater Tinanité des. dénonciations auxquelles M. Gambetta avait prêté une oreille trop complaisante. Je me trompe; elles eurent une autre conséquence : l'intervention de lord Lyons, qui m'écrivit, le 2 avril, alors que j^avais abandonné les recherches :
Monsieur le préfet,
Il paraîtrait que M. Bowes, sujet anglais demeurant à Paris, ainsi que les personnes chargées du soin de ses tableaux, auraient été dérangés par les mesures prises par la police à leur égard.
Je désirerais vous assurer ofticieusement que M, Bowes jouit d'une très grande considération en Angleterre. H était autrefois membre du Parlement, et il a fait construire à ses frais un musée pour y placer les tableaux et les œuvres d'art qu'il destine au profit du public.
Je vous serais fort reconnaissant, par conséquent, si vous vouliez bien recommander à vos agenls d'avoir tous les égards pour lui et pour ses employés. Agréez, etc.
Lyons.
Mes débuts au Conseil municipal. — Souvenirs et regrets d'une union trop tôt rompue.
Le lendemain du jour où j'avais reçu et harangué le personnel de la préfecture, c'est-à-dire le H mars, je me rendis pour la première fois au conseil municipal, qui siégeait alors au Luxembourg.
Je connaissais quelques-uns des membres de cette assemblée :
M. Castagnary, président, rédacteur distingué du journal le Siècle; MM. Réty et Masse, avoués; MM. Liouville et Enghelard, avocats; le dessinateur Ulysse Parent ; le peintre d*histoirc Jobbé- Duval; le docteur Paul Dubois, qui m avait assisté dans une rencontre avec mon honorable collègue M. Paul de Cassagnac; M. Charles Quentin, le futur directeur de l'Assistance publique ; enfin M. Henricy, l'élément gai du conseil municipal, où il représentait le quartier du Cloître- Saint-Merri.
Cet excellent M. Henricy ! il mérite que, par une équitable réciprocité, je lui consacre quelques lignes à part, car il m'a consacré à moi-même un certain nombre d'alexandrins, dans son poème héroï-comique en douze chants, la Merriade.
Son vote m'était toujours fidèle, parce qu'il savait que j'appréciais ses vers. Mais il avait une foîbles.se : il était spirite.
Il croyait à la métempsycose. Il se rappelait qu'il avait été femme dans une précédente existence. En cette qualité, il avait eu une fille à Londres, et, quand il y songeait, il croyait ressentir encore les douleurs de l'accouchement.
Un jour, Henricy nous quitta et partit pour
TAnglelerre. Ce voyage avait pour but de rechercher son enfant, qui devait être plus ùgée que lui-même; mais il n'eut d'autre résultat que de priver d'une voix le budget de la préfectiu'e.
Aux élections suivantes, les spirites furent sans doute en minorité au quartier du Cloître- Saint-Merri ; car Henricy ne revint pas*.
1. M. Henricy proteste contre celte anecdote qui pourtant n'est pas de nature à troubler son ménage, puisque la naissance de l'enfant serait de beaucoup antérieure à sou marieige. Au surplus voici la protestation qui fut publiée le 19 janvier 1885, par le journal la Ligue. Elle prouve au moins que Tancien couseiller municipal n'est point ennemi du rire et de la gaieté.
« Paris, le 18 janvier 1885.
« A Monsieur le directeur politique de la Lkîuk.
« Monsieur le député,
« On vient de mettre sous mes yeux le numéro de la Ligw^ du n courant, où, dans vos Souvenirs d'un Préfet de Police, vous daignez vous occuper de moi, honneur auquel j'étais loin de m'attendrc. »
« Vous dites : « Cet excellent M. Henricy! U mérite que, par une équitable réciprocité^, je lui consacre quelques lignes à part, cnr il m'a consacré à moi-même un certain nombr»:* d'alexaudriu:», daus son poème héroï-comique en vingt chants, la Merriade. Son vote m'était toujours fidèle, parce qu'il savait que j'appréciais ses vers. )*
« Certes, je suis flatté qu'un homme de goût comme vous fasse cas de mes vers, mais, si mon vote vous était fidèle* c'est parce que vous aviez pour adversaires tous l<»s intransigeants, et que je suis un opportuniste, c'est-à-dire un con-
On voit que je n'arrivais point comme un étranger au palais du Luxembourg. La nomination de M. Caubet y avait d'aillem^s atténué l'effet du discours sur Famnistie, et je m'étais ainsi préparé une lune de miel.
servateur de la République. Jo votais avec les autres opportunistes du conseil. »
« Permettez-moi, maint<^nant, d«* relever une inexactitude. Plus loin, vons diles : « Un jour, H^uricy nous quitta et partit pour TAngleterre.. . Ce voyage n'eut d'autre résultat que do priver d'une voix le bndget de la préfecture. » Si je tiens à rectifier cette erreur, c'est que je me suis vanté, à bon droit, dans la Mfvriade et ailleurs, de n'avoir pas manqué une seule séance du conseil municipal et du conseil général, durant les trois années où j'ai eu à exercer m')n mandat, ainsi que nos procès-verbaux en font foi. Aucun de mes anciens collègues ne peut se targuer de cette assiduité... >>
a II est évident que vous avez voulu vous égayer à mon sujet et faire rire vos lecteurs à mes dépens. »
« Henricy, dites-vous, avait une faiblesse : il était spirite. » Sachez que ce que vous appelez faiblesse je l'appelle force. Un homme de liberté comme vous me ferait-il un grief d'être spirile, alors que ta ut d'autres se font gloire d'être athées et matérialistes ! ce qui constitue la plus stupide des croyances, selon Prudhon? Eh! Monsieur, vous deviendriez mormon que je ne vous le reprocherais pas. Je vous reconnais même le droit de vous faire musulman, si vous avez du goût pour les jouissances que procure la possession d'un harem, — goût que je m'explique à merveille, — et si vous aspirez au paradis de Mahomet. '>
«< Oui, j'étais et je suis spirite, et j'ai cela de commun avec les grands hommes qu'a produits l'humanité, mais je n'ai [)as à vous le prouver. Ce n'est ni le lieu ni le cas de rompre une lance en faveur du spiritisme, que les railleries, plus ou moins spirituelles, auxquelles il est en butte n'em-
M. Castagnary me souhaita la bienvenue en d'excellents termes:
Messieurs, dil-il, depuis notre dernière séance, il s'est accompli des événements qui ont eu leur contrecoup dans le sein du conseil. Un minisire, dontTespril droit et républicain nous inspire pleine confiance, a pris possession du département de l'intérieur, et Sta première pensée a été de placer à la tête de la prcfeclure de police un préfet républicain. Celui-ci, de son côté, n'a rien eu de plus pressé que d'appeler auprès de lui, comme collaborateur, un de nos collègues les plus sympathiques et les plus estimés. Il me semble, messieurs, que ces faits parlent d'eux-mêmes et qu'ils ne sauraient souffrir des interprétations différentes.
Je fis assaut de courtoisie avec Thonorable président du conseil municipal. Je parlai de mon émotion, de mes amitiés, de mes espérances, des calomnies de nos ennemis communs, et j'ajoutai :
Vous voulez comme moi une préfecture de police forte, disciplinée, estimable et estimée. J'ose compter
pèchent pas de progresser. Je me bornerai à vous dire que les homuies les plus savants des États-Unis, de l'Angleterre et de l'Allemagne adhèrent ouvertement a cette doctrine philosophique. Eu France, il y a également des spiritcs parmi les sommités scientiliques et littéraires... »
« Agréez, etc.
f< Casimir Henricy,
'< Ancien conseiller mnnicipaf. »
Ik
D'UN PRÉFET DE POLICE '.l
sur votre concours, messieurs, sur votre intelligence des difûcultés administratives, sur votre esprit politique, sur votre patriotisme éclairé, pour me rendre moins lourde cette tâche de progrès, de réformes, de réorganisation, dont j'ai accepté résolument toutes les responsabilités.
Notons précieusement, les : Très bien ! et les applaudissements qui accueillirent ces paroles : je ne les retrouverai plus.
Le président annonça ensuite la démission de M. Caubet. Il se fit rinierprète des regrets de ses collègues :
En nous quittant, dit-il, notre collègue n'a fait qu'obéir à une loi qui nous est commune à tous : c'est d'aller là où nous sommes utiles et où notre dévouement est réclamé.
On eût dit que M. Castagnary connaissait ses destinées, et qu'il pressentait déjà que bientôt le conseil d'État « réclamerait son dévouement ».
Devant mes électeurs.
Dès le 28 février, alors que je n'avais aucune raison de prévoir l'offre qu'allait me faire, cinq
jours plus lard, M. Waddington, par une lettre rendue publique, j'avais mis ma démission à la disposition de mes électeurs.
Je Jeur rappelais que, en 1876, quand leurs délégués étaient venus m'offrir une candidature que je n'avais pas sollicitée, ils s'étaient adressés à m(û parce que, pour inspirer confiance aux populations rurales de la 4° circonscription du Rhône, ils cherchaient un candidat qui ne pût être suspect de sympathie ou de faiblesse pour les hommes ou pour les doctrines de la Commune.
Je leur rappelais mes professions de foi et j ajoutais :
S'il en est qui ont pensé que ces promesses n'étaient destinées qu'à surprendre les suffrages de nos laborieuses et honnêtes populations des campagnes^ ceux-là sans doute se sont trompés : mais je n'avais rien fait pour encourager leurs secrètes espérances.
J'estime donc que, dans la dernière discussion sur la loi d'amnistie, j'ai représenté fidèlement les électeurs de la 4° circonscription du Rhône.
Toutefois, je ne puis accepter qu'il y ait un doute à cet égard.
Je ne suis lié par aucun mandat impératif; je n'ai donné à aucun comité aucune de ces démissions en
blancs auxquelles la mauvaise foi sait si facilement se soustraire.
Mais si les honorables membres du comité électoral qui a patronné ma candidature jugent à propos de me demander en ce moment ma démission, de ma libre volonté et n'obéissant qu'à mes scrupules, je déclare qu'elle est à leur disposition.
Je me réserve, toutefois, de me représenter devant mes électeurs, qui sont mes juges définitifs.
Le décret qui m'appela à la préfecture de police dispensa mon comité électoral de toute réponse, car Tacceptation de mes nouvelles fonctions entraînait ma démission.
Mais la loi me laissait le droit de solliciter uu nouveau mandat, et je m'empressais d'en user, n'ayant jamais eu l'intention de renoncer au Parlement.
Chaque fois que je me suis présenté devant mes électeurs, mes adversaires m'ont promis un échec exemplaire. Le moment était bien choisi pour renouveler ces sinistres prédictions, car on allait pouvoir exploiter contre moi non seulement les ressentiments des partisans de l'amnistie pleinière, mais encore et surtout le cumul des fonctions de préfet de police avec le mandat législatif.
Mes nouveaux devoirs ne me permettaient pas
d'abandonner mon poste pour aller batailler dans le département du Rhône pendant toute la durée de la période électorale. J'y passai quelques heures seulement; j'assistai à une réunion où je répondis aux attaques dont j'étais l'objet, et, le 6 avril, je fus réélu par 9,688 suffrages contre 1,441 bulletins blancs.
La question avait été nettement posée.
Je vous demande, avaîs-je dit, un vote d^approba tion pour le passé et de confiance pour l'avenir.
La réponse ne permettait pas d'équivoque.
Le (( Vieux petit employé » reprend sa plume. — De riniluence d'un coupe-file sur les destinées d'une grande administration*
Modérée dans la victoire, autant que vaillante dans le combat, la Lanterne avait bien voulu faire crédit au nouveau préfet.
Mais ce crédit coûtait cher à Thabile directeur du journal, qui sait compter et qui mesurait à
l'étiage du tirage Tintérêt de la campagne momentanément abandonnée.
D'ailleurs, la préfecture ne se montrait pas reconnaissante. Les employés flétris par la Lanterne conservaient leurs emplois, et aucun des protégés de la rédaction n'avait pu pénétrer dans les rangs du personnel.
Cependant, le nouvau préfet n'était-il pas l'obligé de M. Yves Guyol et de ses collaborateurs ? Sans leurs attaques contre son prédécesseur, aurait-il obtenu les hautes fonctions qu'il Occupait?
Tant d'ingratitude indigna le cœur loyal du « vieux petit employé »; ce digne serviteur reprit sa plume et recommença l'exposé de ses griefs :
« Dernièrement, dit-il dans un de ses premiers articles, quelques braves gens vinrent trouver le « vieux petit employé ». Us voulaient quelque chose que je ne précise pas, pour ne point leur nuire. Ils venaient demander mon appui. Leur naïveté me fit pitié. »
Comme on voit, sous cette prétendue pitié, percer le dépit du journaliste! Avoir renversé un préfet qui vous admettait à l'honneur d'intimes entrevues, avoir brisé un fonctionnaire aimable et conciliant, pour se heurter à la rai-
deur d'un successeur systématiquement dédaigneux !
Mais, d'autre part, quel n'est pas l'intérêt de cet aveu, que « les braves gens » qui voulaient obtenir de la préfecture de police un emploi, un service, une faveur, allaient dans les bureaux de la Lanterne solliciter la protection des adversaires de cette administration?
Ces lignes sont à retenir, car elles jettent une vive lumière sur Tétat des esprits à cette date, en ce qui concernait la préfecture de police.
Après la chute d un ministre et d'un préfet sous les coups d'un journaliste, le personnel de l'administration croyait, comme le public, à la loute-puissance du journal.
Des inspecteurs de police reprenaient le chemin des bureaux de la Lanterne et y portaient de nouveau leurs dénonciations contre leurs chefs. Déçus dans leur espoir de se faire payer leurs précédentes trahisons par celui qu'ils considéraient comme leur obligé, sous prétexte qu'il en avait été le bénéficiaire, ces agents recommençaient sous mon administration le même travail souterrain qui avait amené l'effondrement de mon prédécesseur.
Aussi, quand M. Yves Guyot, se dissimulant de nouveau sous le masque du « vieux J)etit
employé », annonça qu'il reprenait la série <le ses lettres sur la préfecture de police, ce fut comme un effarement dans le personnel . Il sembla que les jours du préfet étaient comptés, et il lui resta tout juste l'autorité d'un fonctionnaire dont la révocation est annoncée.
Tandis que des chefs de service se tenaient sur la réserve dans la crainte de se compromettre par un zèle mal avisé, il m'arrivait quand je sortais à pied, d'apercevoir, avec les yeux que j'ai derrière la tète, des agents de la police municipale occupés à filer leur préfet.
Pour ramener les esprits au respect et à la discipline, il fallait d'abord les ramener à la confiance.
La confiance est communicative ; pour l'inspirer, il faut l'éprouver, la rendre manifeste.
De même qu'un cavalier pousse son cheval vers l'objet dont l'animal prend ombrage, de même aussi je cherchais l'occasion de marcher sur la Lanterne^ afin de bien constater qu'on la pouvait piétiner sans provoquer une explosion de dynamite.
M. Mayer me fit le plaisir de m'offrir une première fois cette occasion en me demandant pour sa voilure une carte de circulation avec autorisation de stationnement, dite coupe-file.
Je refusai avec empressement.
Le lendemain, sous ce litre élégant : « Plus ça change ! ! ! » , la Lanterne relevait le gant que je lui avais jeté.
Elle expliquait que, si elle avait fait au préfet de police la demande d'une carte, c'était bien à contre-cœur et malgré ses répugnances connues; elle s'était dévouée pour ses lecteurs. Le sacerdoce de la presse a de ces cruelles exigences : « Le reporter envoyé à une fête, à une cérémonie, disait la Lanterne y doit pouvoir retrouver facilement et rapidement sa voiture pour rentrer sans perte de temps au bureau du journal. »
Je répondis à la Lanterne par le coimniiniqué suivant :
Dans son numéro du 23 mai, le journal la Lanterne, sous ce titre : « Plus ça change!!! » se plaint que la préfecture de police ait refusé à son directeur, M. Mayer, une carte de stationnement.
Le rédacteur reconnaîtra qu'il a mal choisi son titre, puisque le préfet de police refuse à la Lanterne ce que ses prédécesseurs auraient vraisemblablement accordé.
Le préfet de police ne professe aucun dédain pour l'appui que la presse peut apporter à son administration. Mais il ne lui convient pas d'acheter cet
D'UIN PllÉFET DE POLICE y9
appui par des faveurs et des privilèges conlraîros à rintérêt général.
Des cartes de circulation, d'îles coupe-file, ont été créées pour permettre à quelques privilégiés de faire circuler ou stationner leurs voitures là ou la circulation ou le stationnement sont interdits au public. Ceux qui en sont porteurs sont en outre autorisés à . ne pas prendre la file et à passer avant leur tour.
Depuis le 1®' janvier, un nombre exagéré de cartes de stationnement avait été accordé. Il v avait là un abus qui rendait de plus en plus difficile la police des rues.
Le préfet ne pouvait supprimer les cartes de stationnement, qui d'ailleurs sont sans inconvénient quand elles sont en petit nombre. Elles ont leur raison d'être pour les ministres, pour les hauts fonctionnaires qui doivent leur temps aux affaires publiques, et aussi pour les représentants des puissances étrangères, envers lesquels la France ne saurait exercer une trop large hospitalité.
Mais le préfet a décidé que désormais aucune carte nouvelle ne serait délivrée à d'autres personnes, sauf à apporter à cette règle telles exceptions qui lui paraîtraient commandées par des intérêts ou des convenances dont il est juge.
Le préfet persiste à croire que Tintérêt public n'est pas engagé à ce que le directeur de la Lanterne puisse couper les files et faire passer sa voiture avant celles de ses lecteurs.
La Lanterne ajoute qu'elle se réserve de publier la liste des bénéficiaires des cartes de stationnement. Si la Lanterne donne suite à son projet, elle démontrera,
ce qui n'est pas contesté, qu'il y avait un abus ef qu'il était temps d'y mettre fin.
Ce communiqué me valut les imprécations de la presse, et de graves jom*naux ministériels mêlèrent leur note irritée à celle plus aiguë des feuilles de reportage qui se sentaient plus particulièrement atteintes.
— Eh! quoi! disait les hauts barons de la chronique, si les fonctionnaires servent, bien ou mal, l'intérêt public, est-ce que la presse ne représente pas l'intérêt du public? La voiture n'est pas pour elle un luxe ou un agrément, c'est ua instrument de travail, et si nous demandons à passer avant nos lecteurs, en vérité, nous n'avons en vue que leur plus grand bien.
C'est un curieux phénomène que le sentiment de solidarité qui existe entre les journalistes. Des écrivains, servant des partis opposés, échangent, dans la polémique de chaque jour, les propos les plus désobligeants ; mais, si quelque profane se permet de manquer de respect à leur francmaçonnerie, aussitôt, oubliant leurs querelles, ils se retournent contre cet ennemi commun et s'unissent pour lui faire expier son crime de lèsemajesté.
Je suis un journaliste intermittent. Pcut-èlre
est-ce la faute de mon intermittence, si je n'ai jamais pu ni comprendre, ni partager les sentiments de confraternité entre journalistes.
Je me les explique dans le passé, au temps où la presse avait des prétentions sacerdotales et s'efforçait de les justifier. Mais, comme nous sommes loin d'Armand Carrel et de ses contemporains !
Un écrivain distingué, longtemps avant d'èlre le ministre des affaires étrangères de son pays, me disait un jour : « Quand je voyage et qu'on m'apporte le registre de l'hôtel, j'y inscris mes nom et prénoms, le lieu d'où je viens, le lieu où je vais, mon âge même, malgré l'intérêt que je pourrais avoir à le dissimuler; mais ma profession de journaliste, jamais! J'aurais peur d*êlre pris pour quelqu'un de ceux qui se disent mes confrères. »
Mon communiqué à la Lanterne eut certainement pour conséquence de me mettre sur les bras toute la confrérie.
Mais j'obtins, comme compensation, parmi les agents, un certain respect qu'on a toujours pour le monsieur qui entre dans la cage des fauves.
62 SOU YEN lus
Les attaques nocturnes. — La magistrature libérale. — Difficulté d'assurer la sécurité et la décence de la voie publique. — Un effet imprévu de la loi sur les récidivistes.
Raconter chaque jour que M. Macé avait organisé le complot de Blois comme on monte une féerie ; que M. Brissaud avait envoyé des agents en province pour surveiller les candidats républicains après le 16 mai; que Fof licier de paix Dufour était responsable de la mort de Villain, et que son collègue Jarrige était tiède pour la République, c'était à coup sûr chanter un air fort intéressant pour ceux qui l'aiment, mais à la longue un peu monotone.
Le « vieux petit employé » — en compagnie duquel je suis bien obligé de faire cheminer quelque temps encore le lecteur, puisque ce personnage, pendant les premiers mois de mon administration, a réussi à retenir autour de ses tréteaux Tattention du public — le « vieux petit employé» voulut étendre son répertoire.
De là Jeô récits fantaisistes de crimes restés impunis et d'arrestations arbitraires.
Les attaques nocturnes sont particulièrement goûtées des lecteurs de faits divers. Elles fournissent d'ailleurs d'utiles prétextes à bien des gens dont l'imagination vient en aide à celle du journaliste :
C'est un jeune homme qui a perdu au jeu ou dépensé l'argent à lui confié ; il n'ose reparaître devant son père ou son patron;
C'est un mari qui a l'imprudence de n'être pas d'un cercle, et qui l'expie par l'embarras où il se trouve pour expliquer sa rentrée tardive ;
C'est le soldat Dumanet qui a vendu pourboire ses bottes et son képi ; il tremble en pensant au conseil de guerre et au délit de « dissipation d'effets de petit équipement ».
A ceux-là et à bien d'autres, le journaliste tend la perche de l'attaque nocturne. Quand cette rubrique est ouverte, la copie ne manque jamais.
Je n'entends pas dire que la sécurité des rues fût parfaite. Les diffamations dont les agents étaient l'objet, leur crainte de se compromettre en agissant, et « de créer des affaires » à leurs chefs, le découragement et la démoralisation de ces derniers, avaient énervé les services chargés de veiller à la sécurité des voies publiques. Les
ni SOUVENIRS
journalistes qui s'en prenaient au préfet en étaient les premiers responsables.
Il faut dire aussi que Tadministration ne rencontrait pas du côté de la magistrature le concours qu'elle était en droit d'espérer.
De la part du parquet de Paris, il y a toujours eu vis-à-vis de la préfecture de police quelque chose comme une jalousie professionnelle qui, depuis quelques années surtout, se traduit par une certaine alîectation de libéralisme en faveur de ce qu'il y a de pire dans le mauvais.
D'après la jurisprudence du parquet, tout individu qui justifie avoir, dans les dix derniers jours, passé une nuit dans un gîte quelconque, établissement charitable, taudis ou hangar, n'est pas en état de vagabondage.
On comprend combien une telle jurisprudence paralyse la police dans l'accomplissement de sa mission.
Je signalai cette situation au ministre de l'intérieur, en lui faisant part des mesures auxquelles je croyais devoir recourir pour réparer, par la répression administrative, les conséquences de l'inaction judiciaire.
Le nombre des vagabonds que nous mettons chaque Jour h la disposition du parquet, écrivais-je le 10 avril
à M. Lepère,esten moyenne de Irente-cinq à quarante. Sur ce nombre, le parquet relâche ordinairement de vingt à vingt-cinq individus, quoique le délit de vagabondage soit absolument constaté, et afin d'éviter Tencombrement des audiences correctionnelles èl des prisons.
Nos agents, qui retrouvent toujours les mêmes individus en état de vagabondage, se lassent el souvent s'abstiennent de les arrêter.
On peut dire qu'il n'y a pas répression sérieuse du vagabondage. Le tnbunal correctionnel, du reste, quand il est saisi, n'applique les peines, en cette matière, qu'avec une extrême indulgence.
Les crimes qui, trop souvent, ont préoccupé l'opinion, les attaques de jour ou de nuit dont on a exa géré le nombre et l'importance, mais qui cependant ont dû appeler notre attention, sont la conséquence déplorable de cet état de choses.
J'attache la plus grande importance à purger Paris, dans la mesure du possible, de cette population de mendiants, de souteneurs de filles, de malfaiteurs de toutes sortes, qui troublent sa sécurité en tout temps, et peuvent constituer un véritable péril danscertaines éventualités politiques.
En conséquence, j'ai fait faire aujourd'hui, par mes agents, des battues générales dans Paris; j'ai fait procéder à un nombre exceptionnel d'arrestations, et je me propose de ï)rendre, contre les individus qui en auront été l'objet, des arrêtés d'éloignement, en vertu de la loi du 9 juillet 1852.
Cette loi permet au préfet de police, avec l'ap- I i.
ee SOUVENIRS
probalion du ministre de riniérieur, d'interdire |e séjour du département de la Seine, pendant un délai de deux ans au plus, aux vagabonds et aux individus frappés de certaines condamnations.
J'en obtins les meilleurs effets au point de vue de la police des mxBurs, et surtout vis-à-vis de cette dangereuse espèce de malfaiteurs qui vît aux dépens des filles publiques.
Les règlements relatifs à la police des mœurs reposent sur une législation incertaine et contestable.
L'application en est devenue plus difficile depuis que la prostitution, sortant de ses demeures tolérées, s'est répandue sur la voie publique.
Quelque répugnance qu'on y éprouve, il n'est pas possible de ne pas dire quelques mots de ce sujet, quand on parle de la police de Paris.
Pendant longtemps, la préfecture de police suivit, si je puis ainsi dire, une certaine politique qui consistait, non seulement à tolérer, mais en quelque sorte à protéger les maisons spéciales, dont l'existence est considérée comme une concession inévitable à l'immoralité des grandes villes. Le but de l'administration était de sauvegarder à la fois la pudeur et la santé publiques en encourageant les filles de mauvaises mœurs à
une sorte de vie claustrale, soit par les avantages qu'elles y renconlraient, soit par le spectacle des vexations auxquelles une sévère application des règlements exposait les filles libres.
Je me rappelle encore le sentiment pénible qu'éprouvèrent les vieux gardiens de la tradition lorsque je pris un arrêté pour interdire aux pensionnaires de ces maisons de se placer le soir, en guise d'enseignes, devant la porte trop facilement ouverte aux passants.
M. Caubet lui-même, qui, je dois le dire à son éloge, élait promptement entré dans la peau de son emploi, — M. Caubet se demandait si je n'allais pas compromettre l'existence de ces asiles dont le côté moral échappe à la perspicacité du vulgaire.
11 est certain que les facilités accordées aux filles libres, le relâchement dans l'application des règlements qui les concernent, avaient amené à la fois la disparition d'un grand nombre de maisons tolérées etTenvahissement de la voie publique par la prostitution que j'appellerai ambulante.
Cet état de choses appelait des mesures énergiques. A la suite des premières recherches que j'ordonnais contre les filles en contravention avec la police, la prison Saint-Lazare ne suffisait
plus à les contenir, et cet obstacle matériel entravait la répression.
C'est alors que je résolus d'appliquer dans ces matières, que la législation n'avait pas suffisamment prévues, les règles qu'elle avait édictées pour la répression du vagabondage.
Aux yeux du jurisconsulte et d'après la définition de la loi, le vagabondage est Télat de la personne qui n'a ni domicile, ni moyen d'existence.
Loin d'adopter la jurisprudence trop complaisante du parquet de la Seine, je considérai que le cjami n'est point un domicile, et que le commerce de soi-même ne constitue pas plus un moyen d'existence que le vol ou l'escroquerie.
J'avais ainsi une arme expéditive, dont j'usais contre celles de^ filles que leurs antécédents ou la gravité des infractions commises signalaient plus particulièrement aux sévérités de la police.
La crainte même du nouveau châtiment produisait l'effet le plus salutaire sur celles qui n'en devaient connaître que la menace.
Ltre enfermée à la prison Saint-Lazare, cela s'appelait, dans ce milieu spécial, passer quelque temps à « sa maison de campagne » . Mais larrèté d'éloignement était pris avec moins de gaieté ou de scepticisme.
Quant aux filles étrangères, et elles sont nom-
breuscs à Paris, je n'hésitais point à employer au besoin contre elles Texpulsion du territoire français, surtout quand la santé publique y était intéressée.
J'agissais de même contre les hont^eux compagnons de ces filles. Partageant le plus souvent le logement et le gain de ces malheureuses, ils étaient^ d'après la jurisprudence que j avais adoptée, sans domicile et sans moyens d'existence. La faculté d'éloignement ou d'expulsion, suivant la nationalité, suppléait ainsi à Fimpré voyance des lois, qui n'ont édicté aucune disposition pénale contre cette population de malfaiteurs, de jour en jour plus nombreuse et plus dangereuse à Paris.
Pourquoi faut-il ajouter que cette législation si prévoyante et si nécessaire est, àTheure où j'écris, à moitié abrogée ?
Un ministre s'est rencontré qui a promis de délivrer le pays des r 'cidivistes. A cet elïet, il a déposé un projet de loi qui, en même temps qu'il édicté des pénalités nouvelles, supprime, comme désormais inutile, la faculté d'éloignement. La Chambre des députés a voté le projet de M. Waldeck-Rousseau, qui peut-être attendra longtemps encore la sanction du Sénat. Jusque-là, la préfecture de police n'osera plus appliquer une légis-
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lalioH que les députés et le ministre ont hautement condamnée.
On peut se demander si tel ne sera pas le seul résultat de la loi sur les récidivistes.
Mlle Lucie Bernage. — Un roman naturaliste.
Les mesures destinées à assurer la sécurité de tous ne vont pas sans déranger les habitudes où léser les intérêts d'un grand nombre.
Ceux-ci, pour n'être pas les plus respectables parmi les citoyens de Paris, n'en constituent pas moins une importante clientèle avec laquelle les hommes politiques ont coutume de compter.
Cette clientèle a ses représentants dans les conseils élus ; il est tout naturel qu'elle ait aussi ses représentants dans la presse.
Je ne fus donc ni surpris ni troublé du concert de malédictions que j'entendis bientôt autour de moi.
Si l'action de la police semblait se ralentir, on affectait de croire que la paix publique était menacée; si, au contraire, la police se montrait
active et énergique, on parlait aussitôt de la liberté violée et du droit méconnu.
Je renonce h faire la lumière sur toutes les prétendues arrestations arbitraires à Toccasion desquelles je fus malmené dans la presse ou interpellé au conseil municipal.
Parmi les demoiselles auxquelles de prétendues méprises donnèrent un jour de célébrité, il en est peu sur les mésaventures desquelles il puisse être intéressant de revenir.
Je m'empresse de dire que le cas de M"^ Bernage doit être mis à part, et je proteste bien baut contre toute supposition que la gracieuse pensionnaire de M. Ballande se soit jamais exposée au contact des agents des mœurs.
Quel est donc le mystère de cette aventure qui a tant occupé la presse, les tribunaux, le conseil municipal et même le Parlement ?
Le 27 juin 1879, la Lanterne racontait qu'un scandale odieux s'était passé la veille, place du Château-d'Eau.
Il était onze heures du matin; il pleuvait.
Modestement velue, marchant vile, effleurant à peine la boue du trottoir, une jeune artiste du troisième Théâtre-Français, ]Vr^° Lucie Bernage, venait de jeter au bureau de poste du boulevard Magenta une enveloppe parfumée, quand elle fut
accostée par un homme vêtu d'une blouse, coiffé d'une casquette à plusieurs ponts, qui lui adressa la parole :
— Vous avez un bien mauvais parapluie, mademoiselle ; vous seriez mieux en voiture ; je vous accompagnerai.
En fille bien élevée, qui sait que toute réponse, même indignée, ne peut qu'encourager un insolent, M"° Bernage ne répondit pas.
L'inconnu continua ses offres de service en des termes singulièrement grossiers, puisque la Lanterne elle-même a déclaré ne pouvoir les reproduire. J'ai lieu de croire toutefois que le rédacteur exagérait ; certainement, la bouche de la jeune artiste n'avait pu répéter à un journaliste des propos que la pudeur de celui-ci lui défendait de laisser couler de sa plume.
L'homme à la casquette prend le bras de M''® Bernage ; la jeune fille se défend comme une amazone ; elle frappe l'insolent au visage.
Celui-ci appelle un gardien de la paix et lui donne Tordre d'arrêter M"° Bernage, prétendant qu'elle lui a fait des propositions déshonnêtes.
Ce singulier gardien de la paix accepte les ordres de l'homme à la casquette. Ni la jeunesse ni la grâce de M"® Bernage ne le touchent. Il n'a rien vu, il n'a rien entendu ; mais l'homme à la
casquette a parlé ; le gardien de la paix s'incline avec respect.
Ce front et ces yeux de jeune fille protestent contre l'accusation d'avoir voulu détourner ce majeur, dont l'aspect peu séduisant rend l'accusation plus invraisemblable encore.
La jeune arftste, d'ailleurs, explique qu'elle se rend à son théâtre pour la répétition ; elle remet sa carte au gardien de la paix ; c'est en vain que celui-ci constate l'identité de M"° Bernage; il persiste à vouloir l'arrêter.
Le butor trouve vraisemblable que la Marguerite de Faust ait provoqué à la débauche cet échappé d'un roman de M. Zola, et qu'elle ait murmuré à son oreille des propos à faire rougir un agent des mœurs.
On devine les larmes de la jeune fille, ses protestations indignées, l'émotion de la foule qui s'amasse.
A ce moment, un monsieur décoré intervient; il dit quelques mots au gardien de la paix et l'invite a laisser en liberté M^"' Bernage, qu'il a immédiatement reconnue.
Décidément, le gardien de la paix accepte des ordres de tout le monde avec une étrange facilité, car il obéit aussitôt.
Quant à l'individu qui a si gravement outragé
Taimable artiste, il montre au personnage décoré une carte que M"° Bernage prend pour une carte d'agent des mœurs. Sur ce, la blouse et le paletot, devenus camarades, s'en vont et ne reparaîtront plus.
Tout, dans ce récit, était fort invraisemblable, tout, jusqu'à la perspicacité de la jeune fille, ingénue et modeste, qui reconnaissait à première vue et sans s'y tromper les cartes de la police des mœurs.
Je fis mon enquête, et j'acquis la certitude qu'il n'était pas exact que M'*° Bernage eût été outragée par un agent dépendant de la préfecture. Je ne retrouvai même aucun indice d'une aventure quelconque arrivée à qui que ce fût au jour, au lieu et à l'heure indiqués.
J'envoyai aux journaux une note pour démentir le récit qu'ils avaient, pour la plupart, publié de bonne foi, en l'empruntant à la feuille de M. Mayer.
J'annonçai en même temps que, résolu à mettre fin à un système d'outrages, de calomnies, de fausses nouvelles, de nature à compromettre l'autorité dont j'avais besoin pour accepter les responsabilités de ma fonction, j'avais cru devoir déférer à la justice le récit injurieux de la Lanterne.
Le lendemain, ce journal publiait la lettre suivante, que W^^ Bcrnage avait copiée et signée (le sa main :
Paris, 27 juin.
Monsieur le directeur de la Lanterne^
J*ai lu ce matin que la Lanterne allait être poursuivie à propos de Tarticle que vous avez publié à mon sujet dans votre numéro d'hier matin.
Dans cette circonstance, je crois de mon devoir de vous déclarer que le récit publié dans voire journal est exactement conforme à la déclaration que votre rédacteur a recueillie de ma bouche mercredi soir, lorsqu'il est venu me trouver à mon théâtre.
Je certifie tout spécialement que Tindividu qui m'a accostée était porteur d'une carte de forme ovale et de couleur verte, sur la présentation de laquelle le gardien de la paix requis Ta laissé partir en toute liberté.
Veuillez, monsieur le directeur, faire de cette lettre tel usage qu'il vous plaira et recevoir l'assurance de mes sentiments distingués.
Lucie Bernage.
14, rue de Douai.
Au bas de cette lettre, qui sentait à distance Todeur du journaliste plutôt que le parfum de la femme, M*'® Bernage avait cru devoir ajouter à son nom son adresse, sans doute pour donner à son témoignage une plus grande autorité.
La pauvrette ne savait pas combien le monde est méchant !
Elle pouvait d ailleurs se consoler des mauvais propos par le double témoignage de sa conscience et de son directeur.
Ce dernier écrivait à M. Lafont, conseiller municipal, une lettre très touchante, dans laquelle il rendait hommage à l'exactitude et à la modestie de sa jeune pensionnaire : « C'eht une artiste modèle, » disait en terminant M. Ballande.
La question n'était pas de décider quels étaient les mérites de M'^° Lucie Bernage. Chacun savait d'ailleurs que, au théâtre de M. Ballande, il n'y avait que des « artistes modèles ».
Mais ce que le directeur du troisième Théâtre- Français ne pouvait affirmer, c'était que sa pensionnaire ne se fût pas, dans son récit, abandonnée aux entraînements d'une imagination d artiste.
Dès le premier jour, mon enquête m'avait mis en garde contre le roman naturaliste de M'^° Bernage. Nous verrons bientôt que mes premiers renseignements furent confirmés jusqu'à l'évidence par les faits qui devaient suivre. Mais la clarté même du récit exige que nous nous éloignions un instant de M"° Lucie Bernage ; nous la retrouverons prochainement.
L'embauchage des agents. — Un inspecteur principal chez M. Gambetta. — Curieuse statistique.
Dans son numéro du 31 mai, la Lanterne, s'adressant au ministre de l'intérieur, disait : « Vous voulez mettre cette préfecture de police à Tabri de toutes les attaques injustes. Cependant, sans ces attaques injustes, vous ne seriez pas aujourd'hui ministre de Fintérieur; M. Andrieux ne serait pas préfet de police; M. Caubet ne serait pas chef de la police municipale. »
Ces attaques injustes, quelle qu'en fût l'arrogance, il eût fallu les dédaigner, si elles n'eussent revêtu d'autres formes que celles de l'outrage ou de la calomnie.
Mais le journal de M. Mayer ne dissimulait pas qu'il détournait de leurs devoirs les agents de la préfecture, qu'il les prenait à sa solde et s'était ainsi formé une police dans la police.
Le 29 juin, le « vieux petit employé » écrivait :
Est-ce que M. Andrieux a la naïveté de croire, par hasard, que les agents que le « vieux petit employé »
a fait déposer dans le procès de\a Lanteyme et devant la commission d'enquête sont ceux qui lui ont fourn' des renseignements?
Non; le « vieux petit employé » s'est bien gardé de brûler ses agents en les compromettant et en les faisant reconnaître.
Voulant les garder pour lui seul, il ne les a fait comparaître nulle part.
Ce n'étaient malheureusement pas de simples fanfaronnades, et j'avais pu saisir la preuve que les allégations de la Lanterne n'exagéraient pas la gravité de l'atteinte portée à la discipline et à la fidélité des agents.
Dans le bureau de la brigade du centre, vulgairement appelée \s. fosse à Bidel, M. Macé, chef de la sûreté, avait procédé à Tarrestation du nommé Petit, inspecteur de police.
Une perquisition faite au domicile de cet agent avait amené la saisie d'un grand nombre de documents et de notes relatifs aux divers fonctionnaires de la préfecture.
L'inspecteur Petit avoua avoir fourni des renseignements au journal la Lanterne,
Les papiers saisis révélaient la complicité de plusieurs autres agents. Quelques-uns contenaient la preuve de rendez-vous pris avec des députés et des conseillers municipaux, qui n'a-
voient pas craint de se mettre en rapport avec ce personnel subalterne et d'accueillir, ou même de provoquer, des dénonciations contre l'administration de la police.
Je dois raconter ici un fait, antérieur, il est vrai, de quelques mois à ma nomination, mais qui me fut révélé par l'inspecteur général Ziegler, quelques jours avant l'arrestation de l'inspecteur Petit.
Un agent, passé au service de la Lanteime, s'employait à embaucher, pour le compte de ce journal, ses anciens camarades. Il s'adressa même à son ancien brigadier Ziegler, et Tayant trouvé peu accessible à ses premières propositions, il l'engagea vivement à accepter une entrevue avec un honorable député, l'un des plus connus et des plus influents.
Après avoir obtenu l'autorisation de M. Ansart, chef de la police municipale, qui ne voulait pas laisser échapper cette occasion de s'éclairer sur les intrigues des adversaires de la préfecture, M. Ziegler se rendit chez le député, que je ne crois pas devoir nommer, n'ayant aucune intention de lui être désagréable.
— Vous avez exprimé le désir d'avoir un entrelien avec moi ?
— Non, monsieur le député ; il ne faut pas
d'équivoque sur les motifs de ma présence dans voire cabinet. Je ne suis pas solliciteur; j*ai été sollicité.
— Soit! comme vous voudrez. Vous êtes sollicité. Êtes-vous disposé à nous rendre les services dont on vous a parlé ?
— Mais, monsieur le député, veuillez songer aux dangers que vous me ferez courir. Avez-vous une situation équivalente à m'offrir, dans le cas où je serais révoqué? Avez-vous le capital nécessaire pour m'assurer l'équivalent de ma retraite perdue ?
— Je n'ai rien de semblable à vous proposer ; mais nous savons récompenser ceux qui nous servent. Voyez M. X...; c'est lui qui m'a donné les renseignements grâce auxquels j'ai pu faire sauter M. de Nervo: je lui ai fait avoir la place de... Je ne le trouve pas encore assez récompensé, et il sera bientôt officier de la Légion d'honneur.
— Monsieur le député, j'ai grande confiance en vous. Cependant, vous me permettrez de craindre que vous ne soyez pas en état de tenir tout ce que vous me faites espérer.
— Eh bien! voulez-vous voir M. Gambetta?
J'imagine que sa parole vous suffira.
Quelques jours après, le député donnait rendez-
VOUS à Ziegler dans le passage du Havre. Il s excusait pour cinq minutes durant lesquelles il avait fait attendre l'humble agent de la préfecture ; s'appuyant sur son bras, causant familièrement, convaincu qu'il lavait séduit en lui faisant tant d'honneur, il l'emmenait chez M. Gambetta.
Personne ne possédait à un plus haut degré que M. Gambetta Fart de captiver, par la douceur et la familiarité de son accueil, ceux qu'il voulait s'attacher.
Ziegler eut beaucoup de mérite à ne point s'abandonner et à rester dans le rôle que M. Ansart lui avait tracé.
— C'est donc convenu, dit M. Gambetta, vous m'enverrez vos rapports le plus souvent possible. Et tâchez d'être intéressant!
Puis, après avoir feuilleté un carnet, il ajouta :
— Pour plus de sécurité, vous m'écrirez sous double enveloppe, chez M. le docteur Fieuzal, dont voici l'adresse.
M. Ziegler n'était encore que brigadier. En récompense du service qu'il avait rendu à ladministration en la renseignant sur les avances qui lui avaient été faites, il fut nommé inspecteur principal, chef du bureau d'ordre.
Peu après. M, Ziegler put lire au Journal officiel la nomination de M. X... au grade d'officier
de la Légion d'honneur. Par une singulière rencontre, M. le docteur Fieuzal était compris dans la même promotion.
M. de Marçère connaissait tous ces faits ; il eut la bonté de ne pas les porter à la tribune dans la discussion de Tinterpellation qui entraîna sa chute. On ne lui a pas su gré de sa générosité.
Pour expliquer les mesures exceptionnelles que j'allais bientôt prendre, j'ai tenu à mettre en lumière les manœuvres auxquelles la préfecture de police était en but.
Mais on n'apercevrait qu'un côté des difficultés qui m'étaient suscitées, si je n'ajoutais que le crédit usurpé par la Lanterne^ et tour à tour ses airs d'impertinente protection ou ses allures comminatoires, produisaient sur Tesprit public l'effet le plus contraire au respect et à Tautorité de la police.
Il n'était plus possible d'arrêter une fille, un vagabond ou un ivrogne, sans entendre cette menace : « J'irai me plaindre à la Lanterne, »
Le nombre des délits de rébellion et d'outrages aux agents suivait une progression en rapport exact avec la violence des attaques de ce journal.
Dans la première quinzaine de mai, les délits de rébellion et d'outrages s'élevaient à 103; il se trouva que le nombre de ces délits était exacte-
ment le même pour la seconde quinzaine du même mois.
Mais, dans le courant de juin, les attaques de la Lanterne redoublent de violence : on constate 139 délits d'outrages ou de rébellion pendant la première quinzaine, et 186 pendant la seconde.
Durant le mois de mai, la moyenne de ces délits n'était pas de 7 par jour. Le 27 juin, la Lanterne publie la fausse nouvelle de l'arrestatioi. de M"® Bernage; le lendemain 28, on constate 12 délits de rébellion; le 29, il y en a 16 ; le 30, il y en a 15.
Je livre cette statistique et les faits qui précèdent aux méditations de ceux qui n'ont voulu voir dans les mesures prises contre la Lanterne que l'acte d'un fonctionnaire irascible ou vindicatif.
La saisie de la <( Lanterne ». — Un homme à la mer. — L'interpellation. — Le sauvetage.
La vieille institution s'en allait, comme une muraille ruinée par le temps, dont chaque jour
détache une nouvelle pierre jusqu'à Técroulement total.
Depuis mon arrivée au boulevard du Palais, j'avais évidemment perdu ma peine. En vain, j'avais affecté l'assurance et l'énergie. Ma confiance ne paraissait pas sincère, et, en tout cas, n'était pas partagée. Ma main se montrait avec des reflets de bronze; mais chacun disait que c'était l'effet d'une peinture.
Il ne pouvait me convenir d'assister à la décomposition plus ou moins rapide de la grande administration dont j'avais la garde.
Convaincu qu'aussi longtemps qu'on croirait à la Lanterne on ne croirait pas au préfet, je me résolus à jouer le sort de ma fonction sur un acte d'autorité dont je ne pouvais me dissimuler les responsabilités.
Je fis saisir dans tous les kiosques et chez tous les libraires le journal la Lanterne ^ en vertu de l'article 10 du code d'instruction criminelle, pour délit de fausse nouvelle publiée de mauvaise foi.
On me fera l'honneur de croire que mon but n'était pas de soustraire à l'attention des lecteurs quelques appréciations peu flatteuses de ma personne et de mes actes.
Je voulais provoquer une interpellation qui
me permît de porter devant la Chambre la question de la préfecture de police.
D fallait qu'un témoignage de confiance effaçât le souvenir du vote qui avait condamné à la retraite le précédent ministre de Tintérieur.
Il fallait que la Lanterne fût publiquement conspuée, aux applaudissements du Parlement, et qu'après la séance, le public et le personnel fussent certains que, fort de la confiance de ses collègues, le préfet serait désormais le chef indépendant et obéi de son administration.
Je n'ai pas besoin de dire qu'avant d'envoyer les commissaires de police exécuter mes mandats de saisie, je n'avais consulté ni le ministre de l'intérieur, ni le garde des sceaux, ni le président du conseil. Je savais d'avance que je n'aurais pas rencontré un seul ministre qui ne m^eùt répondu : « Ce que vous proposez là, c'est un acte de folie. »
Pour ne point avoir la tentation de désobéir aux ministres dont je dépendais, je m'abstins de prendre leur avis, et leur étonnement fut grand lorsqu'ils apprirent à Versailles, pendant la séance, que le préfet de police s'était permis ce que chacun qualifiait d'attentat contre la liberté de la presse.
Cétait l'objet de toutes les conversations dans
les couloirs. Les députés étaient unanimes à blâmer le préfet de police, et nul parmi mes amis n'osait prendre ma défense. Avais-je encore des amis?
On annonçait une interpellation. Elle fut déposée par M. Bouchet, député de Marseille, et la discussion en fut fixée au mardi 1" juillet.
Je fu6 appelé à donner des explications au conseil des ministres. J'y rencontrai des dispositions bienveillantes et presque paternelles, mais inquiètes et attristées. Les ministres s'attendaient à quelque fâcheux dénouement, et, tout en m'accordant les circonstances atténuantes, à raison de mes bons antécédents, ils ne pouvaient s'empêcher de blâmer mon indiscipline et mon imprudence.
Cet état d'esprit changea, lorsque j'eus parlé. Les raisons qui m'avaient déterminé ébranlaient les ministres, — peut-être parce qu'elles étaient de nature à les consolider. Us prévoyaient que la Chambre ne resterait pas insensible aux considérations que je faisais valoir.
D'ailleurs, je demandais l'autorisation de les porter moi-même à la tribune; j'avais besoin d'un succès personnel, et non d'un vote de confiance donné au ministère.
M. Lepère voulut bien s'effacer pour me laisser
rhonneur de la discussion. Je partis pour VersailleSy décidé à couvrir mon ministre.
J'avais évité de prendre le train parlementaire, où je sentais qu'aucun wagon ne m'ouvrirait franchement une porte hospitalière. Ma voiture traversait les Champs-Elysées, le bois de Boulogne, le parc de Saint-Cloud, lesbois de Villcd'Avray.
Quelle route ! quels arbres ! quelle verdure aux premiers jours de juillet! Mais la lecture des journaux que j'avais emportés assombrissait ce paysage.
J'ouvrais le Figaro, j'y lisais un article intutulé : « Un homme qui tombe; » je prenais le Petit Parisien, l'article leader avait pour titre : <( Un préfet qui se noie » ; je cherchais un sourire dans quelque journal ami, mes yeux tombaient sur cette rubrique : « Un homme à la mer ».
« Dans toutes les conversations que j'ai entendues aujourd'hui, disait le baron Grimm, je n'ai pas recueilli un témoignage en sa faveur, et il paraît bien plus condamné que M. Albert Gigot quand il tomba. On lui reproche tout ce que vous savez : d'avoir refusé le coupe-file à la Lanterne, d'avoir envoyé aux journaux des commuîiiqués trop impérieux ou trop spirituels, d'avoir donné
des ordres dont la liberté individuelle s'est mal trouvée, et qui ont eu pour résultat l'arrestation temporaire de quelques personnes très intéressantes, et surtout d'avoir saisi cette maudite Lanterne, qui semble porter malheur à tous ceux qui la touchent. Pour tout dire, on le trouvait admirable il y a deux mois, on le trouve détestable aujourd'hui, et on prédit qu'il ne passera pas la journée de demain. »
Il s'agissait de prouver que « l'homme à la mer » savait nager.
J'allai m'asseoir au banc des ministres. M. Lepère eut le courage civil de prendre place à côté de moi. Non, vraiment, je ne plaisante pas! Il fallait du courage !
Personne ne me parlait ; aucune main amie ne se tendait vers moi. Dans le va-et-vient des députés, chacun évitait de m'approcher; la plupart faisaient semblant de ne pas me voir, et ceux qui me saluaient passaient vite, dans la crainte sans doute que je ne les arrêtasse au passage pour demander à leur amitié quelque manifestation compromettante.
La séance est ouverte à deux heures.
M. Gambetta préside.
M. d'Ariste fait une rectification au procèsverbal.
M. des Retours parle sur un projet relatif à des travaux de chemins de fer.
Il s'agit bien de cela! Les tribunes, et moi surtout, nous attendons autre chose.
Enfin, le président annonce que Tordre du jour appelle Finterpellation sur la saisie du journal la Lanterne. La parole est à M. Bouchet.
Avoir pour adversaire M. Bouchet, c'est une chance ; il me semble qu'il se fait un trou dans le nuage qui voile mon étoile.
A vrai dire, M. Bouchet n'a pas encore été entraîné par M. Savary dans les affaires financières où sombrera son crédit politique. Il a bien déjà fait le rapport sur les réclamations de Jean Dupuis, citoyen français, domicilié à Hong- Kong; mais, à travers cet important travail, n'apparaissent encore ni les actions ni les parts de fondateurs de la Société d'études pour l'exploitation du Tonkin.
Je ne veux donc faire aucune mauvaise insinuation, et quand je dis que c'est une chance d'avoir M. Bouchet pour adversaire, j'entends dire tout simplement que l'honorable député de Marseille ne s'impose à l'attention de la Chambre ni par son autorité ni par son talent.
M. Bouchet est avocat; il a des précautions oratoires pour séparer la cause du ministre de
celle du préfet; il expose les faits, il les discute, il aborde la question de droit. Je crois qu'il me ménage. Peut-être ne le fait-il pas exprès?
J'ai la parole pour répondre. Ah ! je m'aperçois que j'ai eu tort de souligner les précautions oratoires de l'honorable M. Bouchet ; voilà qu'à mon tour j'en abuse.
J'évite d'aborder de front l'objet de Tinterpellation ; j'essaye d'intéresser la Chambre à la cause de la préfecture de police; je raconte toutes les manœuvres dirigées contre cette institution; sans le nommer, je parle de la visite de M. Bonhoure, qui sténographie en ce moment mes paroles au bas de la tribune. Je réhabilite en passant M. Barberet, et la Chambre applaudit.
Enfin, j'arrive à l'aventure de M'^*" Bernage. La Chambre trouve le récit plaisant; elle rit; elle est désarmée.
Une autre anecdote est écoutée avec bienveillance. La voici, d'après V Officiel:
M. Andrieux. — Quand il n y avait pas d'attaques nocturnes, on en imaginait, et même on s'efforçait d'en faire naître. C'est ainsi que j'ai dans mon dossier un procès-verbal que je résume en quelques mots. Dans un quartier éloigné, deux passants, un épicier et son fils, sont suivis par un individu qui, dans l'obscurité, emboîte le pas derrière eux, s'arrôle
quand ils s'arrêtent, marche plus vite quand ils accélèrent leur marche, et, de temps à autre, siffle d'un sifflet retentissant auquel, de droite et de gauche, répondent aussi des sifflets. L'honorable épicier rencontre heureusement deux agents et les avertit. Les agents s'emparent de l'individu, qui est conduit au poste; on trouve sur lui un revolver chargé, on trouve une lettre adressée par un employé de la préfecture de police à ce monsieur, qui n'était autre que M. Henri Sauton, rédacteur de la Lanterne. (Rires et applaudissements.)
MM. Lenglé et Robert Mitchell. — L'a-t-on poursuivi?
M. Andrieux. — On me demande si on Ta poursuivi? On a arrêté M. Henri Sauton; il y a eu une instruction le concernant — j'ai ici le dossier — mais une ordonnance de non-lieu est intervenue, parce que les agents n'avaient pas attendu que Tattaque se fût produite, et que le fait d'efl*rayer les passants, de les suivre et de siffler ne constitue ni un crime ni un délit, daprès notre législation. (Rires sur divers bancs.)
La Chambre me soutient et m'encourage par de nombreuses marques d'approbation jusqu'à la fin de mon discours, et quand je descends de la tribune, au milieu des applaudissements, je retrouve tous mes amis, as-cc plusieurs autres.
Provoqué par quelques mots que j'avais prononcés relativement aux origines de la Lanterne
et par Taccueil que la Chambre avaît fait à mes réticences plus encore qu'à mes explications, M. Christophe, directeur du Crédit foncier^ déclare que l'argent de la Lanterne provient d'un heureux chantage pratiqué contre un grand établissement financier.
Puis M. Laisant réplique. Personne ne l'écoute.
Les auteurs de l'interpellation comprennent que la bataille est perdue pour eux; ils renoncent à proposer un blâme, et l'ordre du jour pur et simple, mis aux voix, est adopté à une grande majorité.
Après Torage. — Lecture de mon dossier.
J'avais obtenu un grand succès, et, le soir, le vgyage de Versailles à Paris fut plus gai que celui du matin de Paris à Versailles.
Néanmoins, je compris que je devais triompher modestement. J'avais usé de mon droit en saisissant un journal en vertu de l'article 10 du code d'instruction criminelle; on avait en vain contesté le sens et la portée de cet article. Mais, comme avait dit M. Lepère, j'étais allé
« jusqu'à rextrême limite de mon droit. » Je Tavais même dépassée, sinon au point de vue juridique, du moins au point de vue politique, en ne prenant pas l'avis des ministres avant d'accomplir un acte qui pouvait mettre en péril Tcxistence même du cabinet.
Ma témérité était d'autant plus grave que le Parlement préparait alors sa loi sur la liberté de la presse; la saisie de la Lanterne semblait un singulier prélude à la discussion du projet de loi.
Mon excuse était dans la nécessité de sauver la préfecture de police par une opération chirurgicale devenue nécessaire.
Mais, sous les applaudissements de la Chambre, je devinais ses réserves, et je me rappelais la traduction libre du Quos ego de Virgile par Scarron :
Pour une fois je vous pardonne; Désormais, n'y revenez plus.
Pourquoi, d'ailleurs, y serais-je revenu? Le résultat souhaité n'était-il pas obtenu?
J'avais affirmé mon autorité par l'abus même que j'en avais pu faire. J^avais en, même temps démontré l'impuissance de la presse, plus péremptoirement que ne le fit jamais Emile de Girardin.
La Lanterne était éteinte, ou du moins sou lumignon ne pouvait plus être confondu avec le soleil levant.
Aussi ne trouvais-je plus à la préfecture que des employés empressés, respectueux, confiants. Le factionnaire lui-même semblait me présenter les armes avec plus de conviction.
J'allais désormais adoucir mes rapports avec la presse. L ère des communiqué était passée. On m'avait rappelé ce que disait M. Thiers, avec cette belle humeur narquoise qui était une de ses grandes forces : « Je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis cinquante ans; que voulez-vous que me fassent quelques gouttes de pluie de plus? »
J'ai acheté un parapluie, et, depuis ce temp:^, s'il m'est encore arrivé de défendre la préfecture contre l'invasion des reporters, et de batailler avec la presse quand il m'a paru que l'mtérêt de mon administration l'exigeait, je crois pouvoir dire que j'ai tenu compte des conseils de modération que messieurs les journalistes avaient bien voulu me donner.
Ah! si les hommes politiques savaient quelle tranquillité et quel repos on rencontre après avoir été beaucoup diffamé, ils s'abstiendraient de s'indigner de l'œuvre plus méchante que malfai-
D'UN PRÉFl
santé de la calomnie où la presse ayant tout réduite à de fastidieuses le lecteur!
Je profilai du calme à Forage pour feuilleté] clef dans mon bureau ( avait été faite.
Je tombai d'abord j conçue :
Andrieux. — Né en i 8 bre après avoir voté conti Paris et pour Vamendeme
Je suis né à Tré\ N'ayant jamais fait pa nale, je n'ai pu la quiU la paix. J'avais été conl envoyé par TAlgéric à
Je lus dans un vi 23 mai 1875 :
Une perquisition a eu ] rue du Peyrat, 1, avocat, publique et vice-présidei
Le commissaire était a
la présence a été jugée assez inconvenante, même parmi les ennemis d'Andrieux. Cet agent, nommé Coco, est celui contre lequel M. Andrieux obtenait, il y a quelque temps, une condamnation à 16 francs d'amende pour injures.
Les recherches chez M. Andrieux ont duré six heures, et tout s'est borné à la saisie de quelques lettres sans intérêt. On aurait surpris bien du monde si on avait trouvé quelque chose d'important : M. Andrieux est prudent et habile, et les pièces pouvant avoir quelque intérêt pour la police sont en lieu sûr.
Je crois que le commissaire ne pouvait trouver chez M. Andrieux les livres de l'Internationale (section de Lyon) au temps où il en était secrétaire-trésorier, ni les correspondancas échangées entre les membres du parti révolutionnaire.
Je n'ai jamais été ni secrétaire, ni trésorier, ni membre d'aucune section de l'Internationale. Je n'ai jamais eu de rapports avec cette association. Mais l'agent secret qui écrivait ces lignes avait raison de supposer que si j'avais eu quelques documents h soustraire à l'attention do la police, je n'aurais pas eu la naïveté de les conserver chez moi. C'est une réflexion qu'aurait pu faire, ces temps derniers, le journal la République française^ quand il me menaçait d'une perquisition îi propos de la publication de mes Souvenirs; à moins qu'il ne me suppose la naïveté, plus grande
encore, de croire qu'en 1885 il y ait beaucoup plus de sécurité pour le domicile ou de respect pour la liberté des citoyens qu'en 1875.
Dans ce même rapport du 23 mai, il était dit : « M. Andrieux est le fils d'un avoué de Lyon, qui est né et mort conservateur. »
Par contre, je lisais dans un rapport du 12 septembre suivant : « M. Andrieux père assistait le 11 à la réunion de radicaux tenue chez Noguès. »
Plus loin, le 19 mars 1876, Tagent numéro 6 se livre à des réflexions piquantes à propos de mes débuts à la Chambre, où j avais défendu une élection contestée :
C'est M. Andrieux, de Lyon, dit-il, qui a commis une boulette, et c'est M. Milland, de Lyon, son ami intime, qui jubile! î
On comptait sur un début remarquable et on accouche d'une brioche monstrueuse, suivant les intransigeants. On espérait avoir en M. Andrieux un orateur, et on tombe sur un gâcheur qui se fait applaudir par la droite, avec sa plirase : « Les décisions du suffrage universel, quelles qu'elles soient, doivent être respectées. » 11 a fourni un joli parapluie aux bonapartistes, quand on voudra contester leurs élections.
Le n** 6 d'ailleurs est un agent qui a des prétentions littéraires. Il paraît être plus particuliè-
rement attaché à ma personne. Il fait volontiers des croquis, des portraits, plutôt que des rapports. Le 30 juillet 1877, il écrit :
On peut faire ainsi le portrait de M. Andrieux : bien que ce personnage soit, en dessous, tant soit peu sympathique d'allure, il a un tempérament de combat; il est taquin de nature; il semble même se faire un plaisir d'irriter ses coreligionnaires, d'arborer une opinion contraire à celle d'une assemblée en ébullition, de provoquer les discussions acharnées et tumultueuses, de piquer, de blesser même... Ambitieux jusqu'au bout des ongles, il ne se voit à sa vraie place qu'au ministère de la justice, si jamais nous entrons en République.
Très amusant, cet agent qui, en 1877, écrivant au préfet de police, se livre à cette supposition irrespectueuse : « Si jamais nous entrons en République! » Je le retrouve, ce même n° 6, à la date du 31 août 1877.
J'ai assigné M. de Fourtou, ministre de Tintérieur, en police correctionnelle, pour diffamation, en ma qualité de 363, et à raison de la publication du Bulletin des comimmes, dont je le rends responsable.
Je me sens cruellement offensé, parce qu'il a fait afficher sur les murs des trente-six mille communes de France que les députés avaient
pour programme de d<
primer Farmée.
Signalant leur absent
champs, le Bulletin des c
ont refusé d'y assister e1
de patriotisme.
Je plaide moi-même n Ah! il est dur pour F
de la forme, cet exceller
Deux mots seulement su de Fourtou. Relativemen talent de parole, il y a eu (
M. Andrieux a quelqu risposte laborieuse et d'es bon, mais trop lent, le pai et manque de la certitude d lui échappe à tout bout d( à des périphrases presqu aussi de goût et de compo sait pas diviser en tranche son discours, qu'il donne à sive, qu'il délaye des subti ditoire, au lieu de dévelc cendo les passages d'actior un mot.
Par exemple, dans sa ri contre les 363 d'avoir voi pouvait jouer du tonnerre
En outre, on le croyait plus solide contre l'interruption ou la partialité de la cour.
A la première roue que le président lui a jetée dans les jambes, M. Andrieux a tremblé, s'est affaissé, a balbutié quelques paroles très embrouillées , une véritable déroute devant la partialité, le parti pris bien évident du président.
Cet agent sceptique, parlant au préfet de police de la partialité des juges comme d'un dessous de cartes qu'ils counaissent tous les deux, est un type curieux, mais point rare dans la police secrète.
Ses critiques, d'ailleurs, méritaient Taltention de rintéressé. J'y vis comme une caricature ressemblante, et j'ai depuis tâché de me corriger des défauts que mon dossier me signalait.
Combien d'hommes politiques pourraient ainsi tirer profit des archives de la police, si la lecture en était autorisée !
Nous arrivons à mon duel avec M. Paul de Cassagnac. M. Anatole de la Forge est choisi pour arbitre, afin de décider quel est l'ofTensé. Extrait d'un rapport en date du 3 mars :
Du moment que c'est M. Anatole de la Forge qui est choisi pour arbitre entre M. de Cassagnac et M. Andrieux, ce dernier est fichu.
Mou loyal ami M. Anatole de la Forge rira comme moi de cette pittoresque appréciation.
A côté, on trouve le texte du télégramme que j'adressais à mon père pour lui faire connaître Tissue du combat.
On sait que tous les télégrammes qui peuvent intéresser les ministres ou le préfet de police leur sont communiqués. Les dépêches chiffrées seules échappent à leurs investigations, pourvu toutefois que le chiffre ne soit pas connu, en sorte que ceux-là seuls qui n'ont pas confiance en Tadminislration ne sont pas exposés à ce qu'on abuse de leur confiance.
Le lecteur m'excusera de n'avoir glané dans mon dossier que les passages que j'ai jugés à propos de lui livrer.
L'intérêt tout personnel que m'offre ce document, c'est qu'il contient la collection à peu près complète de mes discours politiques et de mes manifestes électoraux jusqu'à mon arrivée à la préfecture de police.
Le procès de la a Lanterne ». — La condamnation. — La vérité sur le cas de M^^"" Lucie Bernage.
Après rinterpellation de M. Bouchet et ses heureux résultats, j'aurais volontiers renoncé au procès intenté, pour fausses nouvelles, au journal la Lanterne,
Mais les poursuites ne dépendaient plus de moi ; la justice était saisie.
D'ailleurs, il n'était pas sans intérêt de mettre la Lanterne en demeure d'apporter les preuves de ses allégations.
Les témoins furent entendus à l'audience du 23 juillet :
M'^*" Llxie Bernage (18 ans, artiste dramatique, rue de Douai, 14) reproduit, sauf de légères variantes, le récit de la Lanterne. Elle insiste sur la forme et la couleur de la carte qu'aurait montrée l'homme à la casquette de soie. C'était bien une carte ovale, verte des deux côtés.
W Delattre, avocat. — A combien de person-
nés évaluez-vous le rassemblement qui s'était formé ?
Réponse, — A cent personnes au moins.
M. LE Procureur de la République. — Le témoin a dit dans Tinstruction que l'agresseur avait présenté la carte des deux côtés pour la faire bien voir. Persiste-t-il dans cette déclaration?
Réponse, — Oui, monsieur.
M. CucHE, officier de paix, a fait une enquête administrative. M"° Beraage avait indiqué le lieu exact de la scène ; le nombre des personnes ayant formé le rassemblement, environ cent cinquante. M. Cuche n'a pu retrouver un seul témoin de ce rassemblement.
M. Rabasse, sous-brigadier à la police municipale, déclare que le service des mœurs n'envoie jamais dans la rue des gens en casquette ni en blouse. 11 a fait une enquête, et il affirme que M"° Bemage n'a point été insultée par un agent de la préfecture.
— Du reste, ajoute-t-il, de onze heures à midi, tous les agents des mœurs sont dans les bureaux, venant y prendre des ordres ou y apporter des notes.
M. LE ppÉsmENT. — Lorsque les agents sont venus dans les bureaux, de onze heures à midi, vous n'avez pas constaté d'absence ?
Réponse. — Non, monsieur le président. To le monde était présent.
M. Marloz, gardien de la paix. — Ce témc était de planton, place de la République. Comi il pleuvait, il s'était réfugié sous une porte, face du lieu où la scène se serait passée. Il éi là, à rheure du prétendu attroupement ; il aur; certainement vu un rassemblement de cent à ce cinquante personnes. Il affirme qu'il n'a ri aperçu.
Un PATISSIER ambulant explique qu'il a bien quelque chose; mais il ne sait pas exactement dont il s'agissait; il ne s'est pas approché, et n'a pas un souvenir exact de la date.
Sur ce, M. Delattre, avocat, conseiller mui cipal, et depuis député, plaide pour la Lanten avec tout le talent qu'on lui connaît et tout W prit dont il est capable. Je lui rends bien vole tiers ce témoignage, car on ne gagne jamais ri à diminuer ses adversaires.
L'honorable organe du ministère public, répo dant à « l'intéressante et spirituelle plaidorie dont parle la Lanteime^ mit en doute la sincér (lu récit de M^^° Bernage, et s'attacha à démonti que, dans tous les cas, les agents de la préfectu étaient certainement étrangers à son aventure.
Le tribunal prononça une condamnation sévî
à quatre mois de prison et quatre mille francs d'amende, manifestant par la gravité de la peine la fermeté de sa conviction.
Pour le tribunal, comme pour le ministère public, le fait même d une arrestation quelconque de M^^° Bernage, et par qui que ce fût, était fort invraisemblable :
« Attendu, dit le jugement, que, même en admettant la réalité des faits racontés par M"® Lucie Bernage, bien qn'aiictm témoin de la scène 71' ait été retrouvé... »
Puis le tribunal constate que, dans tous les cas, rindividu en blouse qui aurait accosté M*** Bernage n'était pas un agent des mœurs, et il ajoute :
« Attendu que la mauvaise foi de la Lante?me est évidente ; qu'elle a commis le délit de fausse nouvelle, etc.. »
Avant de quitter définitivement la La?itef7ie et de brûler des parfums, j'ai tenu à résumer fidèlement les débats qui eurent lieu devant le tribunal.
Et maintenant, il me paraît que, pour tout lecteur attentif et impartial, le doute n'est plus possible sur le cas de W^° Lucie Bernage.
Je laisse de côté les invraisemblances signalées dès le premier récit de la jeune artiste, l'étrange
conduite du gardien de la paix, la grossiëreté de sa méprise, la facilité avec laquelle il accepte les ordres du premier venu; je ne parle plus de la carte ovale aux deux côtés verts, qui ne ressemble en rien à celle, rouge et bleue, des inspecteurs de police ; je néglige également cette circonstance que les agents des mœurs sont toujours au bureau de onze heures à midi et que, particulièrement au jour indiqué, aucun ne manquait à l'appel.
Là n'est pas la question.
Je demande s'il est possible qu'une scène scandaleuse dont une intéressante jeune fille aurait été victime, à Paris, à onze heures du matin, dans un quartier fréquenté, ait pu passer inaperçue? Je demande s'il est admissible qu'un rassemblement de cent à cent cinquante personnes, provoqué par un incident aussi émouvant que celui raconté par ]W° Bernage, ne puisse être attesté par personne ?
Je comprends que le faux agent des mœurs, s'il eût jamais existé, ne se fût pas présenté quand nous faisions appel aux témoignages. Il pouvait craindre des poursuites. Mais le père noble, le monsieur décoré dont l'intervention ne méritait que des éloges, peut-être même une médaille de sauvetage, pourquoi s'est-il soustrait
à la reconnaissance de la jeune fille et de Tadministration ?
Quant aux passants, quant à ce public frondeur de Paris, qui ne craint rien et qui est toujours prêt à prendre parti contre la police, pourquoi s'abstient-il? On ne dira pas qu'il n'a pas su qu'on demandait son témoignage. Je retrouvais ces jours derniers, et je n'ai pas besoin de le citer textuellement, un énergique appel de la Lanterne, demandant des témoins.
Aucune affaire n'a eu plus de retentissement. Elle a fait tapage dans la presse ; elle a été portée à la tribune de la Chambre des députés; à celle, moins retentissante, mais non plus modeste, du conseil municipal ; elle a donné lieu à d'importants débats devant les tribunaux. Près de cinq ans se sont écoulés depuis lors, et aucun témoin ne s'est présenté pour dire : « J'étais là. J'ai vu l'homme à la casquette de soie ; j'ai vu M'^® Bernage; j'ai vu le monsieur décoré; j'ai fait partie des cent cinquante personnes que l'émotion de ce petit drame avait rassemblées. »
Il y a cinq ans déjà que le tribunal déclarait dans son jugement qu' « aucun témoin de la scène n'avait été retrouvé ; » et cinq ans après, les cent cinquante personnes dont le témoignage est réclamé restent muettes comme le pavé.
Eh bien I il n'y a qu'un mot pour qualifier le récit qui se heurte à de telles invraisemblances ; mais ce mot, la galanterie française ne permet pas do le prononcer.
M"° Lucie Bernage n'a pas profité de la publicité qui s'est faite autour de son nom.
M"° Bernage est restée ce qu'elle était : « une artiste modèle ».
Attributions du préfet de police. — Juges d'instructions et commissaires. — L'article 10 du Gode d'instruction criminelle.
La mission du préfet de police est singulièrement complexe.
A lire la première partie de mes Soiwenù'Sy on pourrait croire que la politique accapare tout le temps el tous les soins de ce fonctionnaire ; mais si l'on prend la peine de parcourir larrêté du 12 messidor an VIII, on est effrayé des responsabilités qu'engendrent la multiplicité et la variété de ses attributions.
Il est chargé de la police des prisons ; il veille à
rexécution des lois concernant les débits de boissons, les hôtels, les maisons de jeu et celles de débauche ; il est chargé de la police des théâtres; il délivre les permis de chasse ; il doit assurer la salubrité de la ville et s'occuper à cet effet de tout ce qui concerne les épidémies et les épizooties ; il prend les mesures propres à prévenir ou à arrêter les incendies, les débordements, les débâcles ; il fait donner des secours aux noyés ; il a la police de la Bourse ; il fait vérifier les poids et mesures et fait inspecter les marques des matières d'or et d'argent ; il surveille à la fois les cochers et les revendeuses, les porteurs d'eau et les nourrices, etc., etc.
Mais j'en passe ; j'en passe, car tout un chapitre suffirait à peine à la simple énonciation des attributions préfectorales.
En dehors de celles qui, touchant à la politique, assurent la sécurité de l'Etat, la plus importante consiste à rechercher les auteurs des crimes et délits pour les livrer aux tribunaux.
Dans les villes de province, ce sont les chefs des parquets et les juges d'instruction qui ont la responsabilité de ces recherches.
A Paris, ces magistrats ne font guère que donner la forme et la sanction judiciaires aux actes de la police.
Quand un crime a été commis, personne ne songe à porter plainte au parquet On s'adresse au préfet de police, jour et nuit à son poste et toujours accessible au public, par lui-même ou par des fonctionnaires qui le remplacent.
Le préfet décerne, ou du moins décernait "les mandats en vertu de Tarticle 10 du code d'instruction criminelle, fait procéder aux perquisitions, aux arrestations qu'il juge nécessaires.
La première instruction est faite, lorsque le lendemain, après son déjeuner, le chef du parquet est mis en possession du dossier. Ce magistrat l'examine, et signe ses réquisitions, en attendant qu'il le puisse transmettre au juge d'instruction, qui arrivera plus tard à son cabinet.
Celui-ci confie l'affaire à un commissaire aux délégations judiciaires, c'est-à-dire à un fonctionnaire de la police, et tandis que ce commissaire prépare les solutions qu'il proposera au magistrat, le chef de la sûreté continue ses investigations sous la direction du préfet de police.
Avez-vous jamais eu quelque litige devant le tribunal de commerce de la Seine? Les juges consulaires vous auront renvoyé devant un expert, sur le rapport duquel vous aurez perdu ou gagné votre procès.
Je ne crois pas faire une équation inexacte en
disant que les commissaires aux délégations judiciaires sont aux juges d'instruction ce que les experts en matière commerciale sont à nos juges consulaires.
Jamais, à Paris, juge d'instruction n'a trouvé les traces d'un criminel, si ce n'est en suivant celles de la police, qui quêtait pour le compte de la justice.
Ceux qui parlent d'attribuer au parquet la police de sûreté sont aveuglés ou par l'esprit de parti, ou par l'esprit de corps, qui est peut-être pire.
Ils oublient que tous les services de police se touchent et se prêtent, sous une même direction, un mutuel appui ; que la surveillance des mœurs, que celle des garnis, celle des voitures, celle des bals publics, des maisons de jeu, des débits de boissons, amènent le plus souvent la découverte de criminels. Ils ne se rendent compte ni des habitudes, ni des aptitudes du parquet. Et s'ils veulent mettre entre les mains des magistrats tous les instruments de recherche que possède la préfecture de poUce, ils n'auront fait que changer le nom du fonctionnaire ; la fonction aura traversé le boulevard du Palais ; elle sera abritée par le Palais de Justice, au lieu de l'être par la caserne de la Cité.
Mais, en vérité, c'est le passé que je défends, c'est la fonction telle que je l'ai connue, et depuis quelques mois elle a reçu une atteinte dont elle ne se relèvera pas.
Sous prétexte d'améliorer le code d'instruction criminelle, le Parlement â abrogé l'article 10 dé ce code, qui permettait au préfet de police de « faire tous les actes nécessaires à l'effet de constater les crimes, délits et contraventions, et d'en livrer les auteurs aux tribunaux ».
On peut dire que tout le droit du préfet en matière de sûreté résidait dans cette disposition. Aujourd'hui, le préfet, avisé d'un crime, ne pourra faire procéder à l'arrestation, quels que soient les indices, les preuves même, qu'au cas de flagrant délit. Ului sera interdit de télégraphier aux frontières l'ordre d'exécuter le mandat qu'autrefois il décernait sans tarder; il devra aller trouver le procureur de la République, la nuit peut-être, à son domicile ; et, comme il n'opère pas tout seul, ce magistrat devra chercher un juge d'instruction qui arrivera toujours trop tard.
Ah ! le beau progrès ! Et quelles intelligentes réformes ! C'était bien la peine de faire des lois sur les récidivistes ! Il n'y aura plus de récidivistes, puisque les criminels échapperont tout d'abord à la pi-emière condamnation.
La liberté au moins aura-t-elle gagné ce que la sécurité aura perdu ?
Un fait récent est là pour répondre. Un meurtre a été commis. Il a été la suite d'une violation de domicile provoquée par un odieux article de journal. Norbert Ballerich est mort.
• Une instruction est ouverte ; on peut dire qu'elle est terminée. Tous les faits sont connus ; ils sont simples ; ils ne sont pas contestés.
Mais il y a un intérêt politique à faire certaines recherches dans les bureaux du journal ; on imagine un prétexte grossier, qui ne supporte pas la discussion ; on motive un mandat de perquisition siu* les besoins imaginaires d'une instruction qui devrait être terminée, et Ton pénètre légalement dans les domiciles, on ouvre, on saisit, on emporte les correspondances qui serviront, soit à satisfaire les curiosités d'une administration inquiète, soit à échafauder une accusation politique.
On trouvera toujours des juges d'instruction pour se prêter à ces abus, et pour couvrir de leurs toges l'arbitraire administratif.
Auprès de ce tribunal de la Seine, où le procureur de la République a le choix entre de nombreux juges instructeurs, les complaisants ne feront jamais défaut, et l'abrogation de Far-
ticle 10 n'aura fait qu'ajouter Thypocrisie à l'arbitraire.
M. Macé et le service de la sûreté.
Deux assassinats : Lecercle et Marie Fellerath.
En vérité, ce n'est plus la peine de défendre ce qui reste de la préfecture de police. Elle est comme ces vieux monuments historiques dont les touristes étrangers emportent chaque jour quelques débris. Ici, les Anglais, ce sont les députés; et les gardiens, fonctionnaires ou ministres, sont complices par indifférence ou par intérêt.
Un jour viendra pourtant où il faudra refaire la police, comme il faudra refaire la justice et tant d autres institutions qui s'en vont peu à peu.
Les ruines n'étaient pas aussi branlantes en 1879, et il semblait qu'il était temps encore de les étayer fortement.
Le service de la sûreté notamment semblait pouvoir donner à la ville de Paris toutes les garanties qu'elle avait coutume d'en attendre.
Aussi, malgré que mon attention fût souvent distraite par les préoccupations de la politique, je donnais à cette branche importante de mes fonctions tous les soins qu'elle méritait.
M. le commissaire de police Macé avait succédé depuis peu à M. Jacob en qualité de chef de la sûreté.
Doué d'une intelligence vive et pénétrante, d'un courage éprouvé, M. Macé était heureusement placé à la tête de ce grand service.
Son imagination toujours en travail pouvait régarer parfois, mais le poussant successivement sur les pistes les plus imprévues, elle l'amenait généralement à la découverte de la vérité.
Dirai-je qu'il aimait trop écrire? Je craindrais qu'il ne me renvoyât le reproche. Dirai-je encore qu'au point de vue de la discipline il n'était pas toujours d'une absolue correction? J'aurais peur qu'il ne prétendît que je lui donnais l'exemple.
Toujours est-il qu'il supportait impatiemment d'être le subordonné du chef de la police municipale et, quoique une très grande initiative lui fût laissée, de fréquents froissements se produisirent.
J'eus à étudier, dès les premiers jours, avec M. Macé, la situation de la préfecture de police au point de vue criminel.
Deux assassinats, dont les auteurs n'étaient pas connus, avaient été commis peu de temps avant ma nomination.
Le 3 janvier 1879, au soir, une voiture était trouvée avenue du Bel-Air, à Saint-Mandé, traînée par un cheval errant sans conducteur. Un contrôleur de la compagnie des Omnibus, s'étant approché, lut sur la plaque de la voiture le nom d'un épicier domicilié cours de Vincennes. Il dirige le cheval vers cette adresse.
Le propriétaire de la voiture la visita, et recula épouvanté en découvrant le cadavre du malheureux Lecercle, son garçon épicier, qu'il avait envoyé le matin porter des marchandises à divers clients.
Le corps était criblé de blessures qui paraissaient avoir été faites avec un instrument tranchant.
Lecercle avait dû faire plusieius recettes dans la journée. Cependant la sacoche qu'il portait encore était vide. Il paraissait dès ce moment certain que le vol avait été le mobile du crime .
Nous n'avions encore aucun indice qui pût nous mettre sur la trace des coupables. On verra plus tard comment la découverte en fut faite, quand nous parlerons de la bande fameuse de Giles et Abadie.
Le 23 février suivant, une fille de vingt-deux ans, Marie Fellerath, était assassinée passage Saulnier.
Elle avait été frappée à l'aide d'un poignard japonais.
Les soupçons se fixèrent sur Jules R..., Polonais d'origine, qui était l'amant de cette fille.
Jules R... avait commis plusieurs soustractions de bijoux au préjudice de Marie Fellerath ; la malheureuse fille, qui vivait du produit de ses amours et n'avait à attendre du côté de Jules R... que de nouveaux larcins, avait plusieurs fois chassé de chez elle cet amant avec lequel elle voulait rompre ; mais chaque fois celui-ci était rentré par escalade.
Marie Fellerath était la fille d'une concierge de la rue Cadet. Combien de loges de concierges ont abrité l'enfance des filles dont s'est emparée plus tard la vie galante.
Elle ne voyait plus sa mère, et ce fut cependant dans la loge maternelle, où Jules R... était allé porter ses amertumes et ses plaintes, qu'elle vint le jt3ur du crime réclamer à son amant les clefs enlevées par lui.
Le Polonais fut arrêté ; des charges morales écrasantes pesaient sur lui ; mais les preuves matérielles faisaient défaut.
L'intervention des magistrats — sur l'utilité desquels en matière de recherches criminelles j'ai déjà dit mon sentiment — ne fut pas sans entraver les recherches de la sûreté.
Le parquet et le juge d'instruction, cherchant le propriétaire du poignard japonais, chargèrent un commissaire aux délégations judiciaires, fort distingué d'ailleurs, de se rendre dans les lieux publics avec l'instrument du crime.
Cette arme fut exhibée pendant trois mois dans les bals et les concerts, et toutes les habituées des Folies-Bergère ont connu le poignard japonais.
Le dossier de Tinstruction grossissait toujours par l'audition des témoins les moins sérieux, qui prétendaient reconnaître le poignard.
Durant ce temps, les magistrats, égarés par leurs recherches, ordonnèrent la mise en liberté de celui sur lequel n'ont pas cessé de s'arrêter nos soupçons.
L'affaire a été classée sans suite ; le souvenir s'en est perdu ; le dossier dort dans les cartons du parquet, et, reconnaissant envers la justice, l'assassin ne compte plus qu'avec le remords.
xxni
Affaire de la rue Fontaine. — Assassinat de la veuve Joubert.
Peu de jours après mon arrivée à la préfecture de police, le dimanche soir 16 mars, à neuf heures et demie, un crime fut commis, et jeta ime émotion d'autant plus vive qu'il accusait plus d'audace de la part de ses auteurs; il s'était accompli, en effet, dans Time des rues les plus fréquentées de Paris.
La maison de la rue Fontaine qui porte le numéro 26 est située à l'angle de la rue de Douai. Plusieurs boutiques sont installées au rez-dechaussée. Il y a là une corsetière, un bureau de tabac, un marchand de vins, une librairie.
Cette dernière boutique, tenue par M°^® veuve Joubert, est située entre le magasin de corsets et la boutique d'un charcutier.
Le local habité par M"*** Joubert se composait, au rez-de-chaussée, d'une arrière-boutique, et au premier étage, de deux petites chambres. Le comptoir était placé à gauche en entrant, et M"* Joubert avait coutume de s'y tenir.
Cette dame, née à Coulommiers et veuve depuis vingt ans, était âgée de quarante-huit ans.
^'était une femme d'un certain embonpoint, qui avait dû être fort jolie, s'en souvenait encore et avait conservé un naturel fort gai.
De son mariage étaient nés deux enfants : un garçon ayant alors vingt-huit ans, nommé Alexandre, et une fille de dix-neuf ans, nommée Victorîne. >
Alexandre Jouhert, ancien sous-officier d'infalitcrie de marine, était revenu à Paris à l'expiration de son congé et s'y était marié récemment. Il était employé chez des passementiers et sa femme était modiste.
Victorine habitait cité Trévise et travaillait dans un magasin.
Un troisième enfant était né depuis le veuvage de M""® Joubert; c'était Victor, alors âgé de dixsept ans, vivant avec sa mère et travaillant rue Hauteville, chez un commissionnaire en marchandises.
Avant son mariage, Alexandre vivait également chez sa mère ; mais des questions d'intérêt amenèrent la désunion dans cette famille, lorsque les deux enfants nés du mariage réclamèrent une somme de 3,000 francs, représentant Théritage paternel.
Le petit commerce de M"*' Joubert était prospère. Outre la vente de ses journaux et de quelques objets de librairie, elle tenait un cabinet de lecture et avait de nombreux abonnés. On disait aussi que le père de Victor envoyait de Targent. Bref, on pensait dans le quartier que M"® Joubert avait chez elle des valeurs.
Victor, après avoir dîné, sortit le dimanche soir, annonçant sa mère qu^il allait, avec quelques amis, passer la soirée à Montmartre, au bal du Moulin de la Galette. M™® Joubert resta seule.
A neuf heures, elle était dans sa boutique, assise à sa place habituelle; ce fait est établi par la déclaration d'un enfant qui, à cette heure, est allé acheter un journal.
A neuf heures trois quarts, M™® L..., demeurant rue de Douai, entrait chez M™® Joubert; ne trouvant personne, elle avança de quelques pas en appelant, mais, apercevant du sang sur les journaux, elle eut peur et sortit en criant : Au secours! Les voisins pénétrèrent dans l'arrièreboutique et trouvèrent le cadavre de M""® Joubert étendu sur le plancher et baignant dans le sang. Le corps était placé sur le dos, la tête reposait sur la dernière marche de Tescalier.
La victime avait été frappée à la tête avec un instrument contondant; probablement avec un
marteau. Elle avait dû tomber morte dès le premier coup. Néanmoins, le meurtrier s'était acharné sur sa victime, dont la tête était couverte de plaies béantes.
Les journaux placés sur le comptoir étaient tachés de sang, ainsi que la clef du tiroir de la caisse, où Ton trouva une somme de 33 francs. Au premier étage, Tarmoire était grand ouverte, les tiroirs tirés et le linge bouleversé ; nulle part, toutefois, on ne voyait des traces de sang. Là encore, on trouva quelques rouleaux de gros sous.
D'après la déclaration de Victor, la montre de sa mère avait été volée ; il savait que sa mère avait de Targent, mais il ne put en faire une évaluation approximative.
La devanture de la boutique, encombrée par dos journaux et des images, empêchait de voir dans l'intérieur.
La corsetière et le charcutier n'avaient absolument rien entendu ; M""" Marié, la femme du marchand de vins, au contraire, prétendait avoir, vers neuf heures et demie, entendu des gémissements, ainsi que les aboiements du chien de M"° Joubert. Ce chien, qui fut retrouvé près du corps de la victime, était de très bonne garde et aboyait sans discontinuer quand un étranger s'approchait de sa maîtresse.
L'affaire de la veuve Joubert a été classée sans suite, M. Delahaye, juge d'instruction, n'ayant point estimé que les preuves recueillies par la police fussent suffisantes.
M. Macé ne doutait pas qu'Abadie, plus t6U*d condamné à mort pour d'autres crimes, ne fût l'auteur de cet assassinat.
Je partageais la conviction du chef de la sûreté, car Abadie avait été reconnu par trois témoins qui affirmaient l'avoir aperçu dans la boutique de la victime, quelques instants avant le crime.
Quelque concluantes que fussent les présomptions tirées de ces témoignages, la décision du juge d'instruction autorisa la presse à mettre l'assassinat de M°® Joubert au nombre des crimes dont nous n'avions pu retrouver les auteurs.
Si, comme les docteurs de la politique opportuniste, j'avais une méthode, je devrais parler ici de M"' Bassengeaud, de M""® Leclerc, de M"' Boyer, assassinées durant les trois premiers mois de mon administration.
Mais je crains la monotonie du sang, et après avoir rappelé que M. Macé ripostait aux attaques de la presse en attribuant à la campagne de la Lanterne cette série de crimes, je demande la permission de détourner provisoirement
mes regards des instruments contondants^ pour porter mon attention sur quelque sujet moins sinistre, la franc-maçonnerie par exemple.
Pour voir si J'aurai la tête coupée? Police et
franc-maçonnerie.
Eq ce temps-là, je n'étais rien moins que membre du conseil de Tordre de la frano-maçonnerie française.
— Qu'est-ce, me direz-vous, que le conseil de l'ordre?
Profanes, je vais vous révéler de terribles mystères ; soyez attentifs et discrets.
La franc-maçonnerie est organisée comme un état constitutionnel.
A la base, comme autant d'unités administratives, sont les loges, que nous pourrions comparer aux communes.
Leurs présidents portent le titre de vénérables.
Chaque année, les membres des loges donnent mandat soit à leurs vénérables, soit à leurs élus,
de les représenter dans une sorte d'assemblée législative qui se réunit à Paris, au mois de septembre, sous le nom d'Assemblée générale du Grand Orient de France, ou plus simplement Convenu,
Le Couvent fait les lois, vote le budget et discute tous les grands intérêts de Tassociation.
En outre, c'est le Couvent qui nomme les trente-trois membres composant le conseil de Tordre.
Ce conseil des trente-trois est donc la plus haute autorité maçonnique en France : il est le pouvoir exécutif; il est le gouvernement; ses membres sont quelque chose comme des ministres; s^ils n'ont pas de portefeuiUes, ils ont un beau cordon jaune, doublé de noir, bordé de vert et brodé d'or.
En ce temps-là, j'avais le droit de porter ce beau cordon; vous devez juger si j'avais le pied fourchu !
J'avais pour collègues MM. Caubet, Desmons, du Hàmel, de Hérédia, Albert Joly, Massicault, Valentin, André Rousselle, et d'autres moins connus.
J'avais l'honneur d'être présidé par M. le docteur de Saint-Jean, qui avait succédé à M. Babaud-Laribière . Celui-ci avait remplacé le gé-
i26 SOUVENIRS
néral Mellinet, qui avait eu pour prédécesseur le maréchal Magnan, au delà duquel, en remontant le cours des ans et la série des grands-maîtres, nous trouvons le prince Murât (1852), Joseph Napoléon, roi d'Espagne (180S), Roettiers de Montaleau (1795), Louis-Philippe-Joseph d'Orléans (1771), Louis de Bourbon (1743), etc.
Je n'étais point insensible à Fhonneur d'occuper un rang élevé dans une association qui peut se recommander de tant de noms illustres ; mais il me paraissait que, s'il est un cumul interdit, sinon par la loi constitutionnelle, du moins par les convenances, c'est celui de la fonction de préfet de police avec les hautes dignités maçonniques.
Le préfet de police a l'obligation d'exercer, dans l'intérêt de l'État, une certaine surveillance sur toutes les associations qui confinent à la politique, surtout lorsqu'elles affectent un caractère secret.
L'association maçonnique ne peut échapper à cette surveillance; de tout temps elle a réchauffé des agents secrets dans son sein.
Quand j'arrivais au boulevard du Palais, je trouvais dans les dossiers les rapports d'un frère très assidu, très dévot en maçonnerie, si je puis ainsi dire. C'était, si l'on veut, un espion, mais
D'UN PRÉFET DE POLICE i27
sans être un traître. D rédigeait de bonne foi ses rapports en style maçonnique, avec les abréviations et les trois points d*usage. Pour lui, ce n'étaient pas des rapports; c'étaient des « planches », et considérant qu'il était, pour ainsi dire, la chaîne d'union entre la franc-maçonnerie et la police, il mettait très sincèrement le même zèle à servir ces deux grandes institutions.
Je ne crus pas devoir jouer le même rôle que l'agent ci-dessus inuomé, et j'envoyai ma démission au frère de Saint-Jean.
Mais, puisque j'ai dit comment et pourquoi j'ai cessé d'être membre du conseil de l'ordre, il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire aussi comment et pourquoi j'étais entré dans la « grande famille » .
C'était en lan S863.
— Comment dites- vous?
— Oui, profane, j'ai bien dit 5863.
C'est que l'ère maçonnique commence à la création de l'univers par le grand architecte, vulgairement appelé Dieu, et les maçons ont su, -pax des frères qui vivaient en ce temps-là, d'accord d'ailleurs ou à peu près avec la Bible, que le monde a été mis au monde quatre mille ans avant Jésus-Christ.
Donc, en Tan 5863, j'eus la fantaisie de me faire recevoir franc-maçon.
Je vous jure que ce n'était pas pour placer plus facilement mes produits. J'entrai dans le temple, comme je serais entré dans le Jardin des Plantes, pour voir.
Mais avant que mes yeux s'ouvrissent à la lumière, je dus passer par de terribles épreuves.
J'avais demandé à faire partie de la régulière loge « le Parfait silence », sans doute ainsi nommée parce qu'elle ne comprenait guère que des avocats.
La régulière loge dépend de l'Orient de Lyon, où, dans la vie profane, je faisais métier de plaider devant les magistrats.
Je devais être reçu en même temps que mon confrère Edouard Millaud, qui depuis fut mon collègue à la Chambre des députés, et enfin a reçu du grand architecte de l'univers un fauteuil au Sénat.
Le vénérable qui présidait était notre éminent confrère M. Le Royer, aujourd'hui vénérable du Sénat à l'Orient du Luxembourg.
Le dignitaire qui remplissait à côté de lui la fonction d'orateur était le l.\ Ducare, plus tard membre de l'Assemblée nationale.
Des frères inconnus s'emparèrent de ma per-
sonne, me mirent un bandeau sur les yeux, puis à travers des couloirs et des escaliers, ralentissant et précipitant tour à tour ma marche, me conduisirent en un lieu souterrain.
Là, on m'enleva mon bandeau. A la lueur d'un pâle flambeau, j'aperçus des murs nus, tapissés seulement de têtes de morts et de tibias humains qu'on avait placés en croix de Saint-André, comme pour figurer le signe algébrique de la multiplication.
Sur ma tête une voûte blanchie à la chaux ; pas de fenêtres, pas d'ouverture autre que la petite porte par laquelle j'avais dû entrer en me baissant.
Pour mobilier, un escabeau et une table en bois blanc. Sur cette table, un morceau de pain noir et une cruche de grès contenant de l'eau ; à côté un encrier, une plume et du papier : tout ce qu'il faut pour faire un testament.
Les frères inconnus me dépouillèrent de ma montre, de mon porte-monnaie et de tous lés objets d'or ou d'argent que je pouvais avoir. Après quoi, ils m'invitèrent à écrire mes dernières volontés.
Je leurs fis remarquer que, puisqu'ils m'avaient tout pris, je n'avais rien à léguer.
* Aucun sourire n'altéra la gravité composée de
leurs visages ; ils se retirèrent^ me laissant seul, en proie à mes réflexions, au milieu de ces débris humains.
Le papier que j'avais sous les yeux contenait un questionnaire philosophique, auquel je répondis de mon mieux.
Plus bas, à larticle « testament », j'écrivis :
« Je lègue mes dettes à ma famille, et le reste aux pauvres. »
J'avais vingt-trois ans; c'était mon excuse.
I^ porte basse roula sur ses gonds ; les frères inconnus replacèrent le bandeau sur mes yeux ; puis, à travers les mêmes escaliers et les mêmes couloirs, imprimant à ma marche les mêmes allures saccadées, ils me conduisirent à l'intérieur du temple.
Au milieu d'un religieux silence, le vénérable prononça des paroles solennelles, et, toujours dirigé par mes impassibles conducteurs, je fis « les voyages symboliques ».
Passant au milieu d'une double haie d'hommes armés, j'entendais le cliquetis des épées entrechoquées; je courbais la tète sous « la voûte d'acier ».
Sous mes pas s'allumaient des flammes bizarres, rouges, vertes, jaunes, quelque chose comme les flammes de l'enfer, autant que j'en pouvais juger.
D'UN PRÉFET DE POLICE 13i
Après chaque voyage, le vénérable m'interrogeait sur les impressions que j'avais éprouvées. Il voulait bien me dire que les épreuves auxquelles j'étais soumis n'avaient point pour but de m'effrayer; qu'elles n'étaient destinées qu'à appeler mon attention sur leur signification symbolique.
Un calice me fut présenté ; on m'expliqua qu'il contenait le « breuvage d'amertume » ; je bus, et ma confiance ne fut point trompée : le « breuvage d'amertume » n'était autre chose que ce liquide apéritif qui, sous le nom de vermouth, k Paris comme à Turin, fait concurrence à l'absinthe.
Le vénérable lut nos réponses au questionnaire, et ce fut l'occasion d'un long débat philosophique entre Millaud et moi.
En écoutant Millaud, les maçons, accoutumés à entendre sur les mêmes sujets des dissertations de voyageurs en liquides, crurent que le divin Platon était descendu sur la terre.
Quand vint le tour du testament, mon éminent ami M. Le Royer, qui protégeait mes jeunes années et souriait en dedans à mes espiègleries, s'abstint de lire t?i extenso la phrase irrévérencieuse que j'avais signée.
— Monsieur Andrieux, me dit-il, votre testament contient un souvenir pour votre famille et une disposition en faveur des pauvres. Il répond
ainsi aux sentiments de piété filiale et de généreuse philanthropie que doivent éprouver tous les maçons.
Edouard Millaud et moi, nous fûmes admis à prononcer nos vœux.
Tenant à la main un compas ouvert, Tune des pointes dirigée vers le cœur, nous répondîmes affirmativement à la question du vénérable :
« Promettez-vous de ne rien divul^er des mystères de la franc-maçonnerie, sous peine d'avoir la tête coupée, la langue arrachée, le corps jeté dans l'Océan, pour être éternellement roulé par le flux et le reflux de la mer?
Si le vénérable m'eût dit simplement : v Promettez-vous de ne rien révéler de ce que vous verrez ici? » je me serais fait amputer les deux mains plutôt que d'écrire ce chapitre de mes Souvenirs. Mais quand il eut ajouté : « Sous peine d'avoir la tête coupée, la langue arrachée, le corps jeté dans l'Océan, pour être éternellement roulé par le flux et le reflux de la mer », je me rappelai que j'étais dans un « atelier », et que les maçons, comme les peintres, aiment à rire.
J'étais entré au « Parfait Silence » pour voir; j'y restais pour parler. Il n'y avait alors en France aucune liberté de réunion ni de parole. A Paris du moins, les jeunes gens qui se destinaient au
barreau ou à la vie politique pouvaient s'exercer à la conférence Mole, où Gambetta faisait son apprentissage de tribun. Mais en province, les loges maçonniques offraient seules aux débutants une tribune libre.
La loge était pour moi une « parlote » où mes essais oratoires étaient écoutés par un publie bienveillant, toujours prêt à couvrir mes dernières paroles par « une triple batterie >>.
Libres propos. — Les lois existantes et les congrégations laïques.
J'en étais là de mes Souvenirs, quand le journal la Ligue en suspendit durant quelques jours la publication.
Pourquoi ce point d'orgue?
Les commentaires allaient bon train. On racontait que l'administrateur avait reçu des lettres anonymes lui annonçant une formidable grève des lecteurs francs-maçons; on assurait queTauteur, traduit devant ce même Conseil de l'Ordre dont il avait parlé avec quelque irrévérence,
s'était couvert de cendres, et avait été admis à rentrer dans le giron de TEglise maçonnique.
Un journal bien informé, j'ai nommé la Gazette de France, affirmait que le châtiment avait suivi de près le crime, et qu après m'avoir décapité, les frères inconnus avaient pris le train pour Dieppe, où, sur la plage de galets, ils avaient livré mes restes au flux et au reflux de rOcéan.
' Que mes amis se rassurent : on m*a simplement menacé d'une amputation morale, qui ne fait pas couler le sang ; d'une sorte de capitis deminutioy — est-ce bien deminutio qu'il faut dire? —consistant en la perte de la qualité de maçon.
Pour cesser d'être maçon, il ne suffit pas de sortir sans saluer. La qualité de maçon est indélébile , elle ne se perd qu'en vertu d'un jugement rendu selon les formes prévues par la constitution et les statuts généraux.
Ceux qui m'ont menacé de cette redoutable déchéance sont des maçons corrects, empesés, tout confits dans le mortier, n'admettant pas qu'on joue avec la truelle ni qu'on fasse des cocotes avec le tablier.
Mais il y a des esprits plus souples parmi les enfants d'Iram. Ceux-là ne sont pas éloignés de
me remercier d'avoir ouvert les fenêtres et donné de Tair au temple.
Cependant ils défendent encore les vieilles formules, les symboles et les côtés gothiques de l'institution.
— Ehl quoi, disent-ils, si vous supprimez le baptême, la voûte d acier et la petite lumière, que viendront faire dans les loges les frères qui n'y cherchent pas une « parlote », qui travaillent dans la partie de l'épicerie ou de la bonneterie, non dans celle de Féloquence? Il faut une religion pour le peuple.
Voilà ce qu'avaient l'air de penser des frères considérables, des chevaliers Kadoches, qui m'abordaient hier dans les couloirs de la Chambre, et, sans colère, sans rancune, me disaient :
— Vous savez, collègue, c'est moi qui ai été désigné pour vous couper la tête.
— Eh bien, qu'attendez- vous?
— Le couteau du supplice, qui, depuis longtemps, n'a pas servi et paraît être égaré.
Les collègues maçons — ils sont nombreux !
— n'étaient d'ailleurs pas les seuls à m'interroger.
— Croyez-vous, me disait un membre de l'extrême droite, qu'un gouveniement décidé à
relever la France ne pourrait pas dissoudre les loges maçonniques ?
— Ah ! je vous vois venir. Vous voulez appliquer aux congrégations laïques les lois existantes. Vous avez quelque part un article 7, et, à défaut^ vous méditez des décrets. Ecartez de moi ces gants gris perle ; c'est assez d une fois.
Je n'ai jamais su dire les offices de la maçonnerie ; je manœuvrais avec gaucherie le maillet^ signe de l'autorité ; je serais incapable de dévoiler les attouchements à J'aide desquels se reconnaissent entre eux les maçons ; je n'ai jamais pu fixer ma pensée sur les diverses cérémonies du culte extérieur par l'attrait desquelles la maçonnerie retient dans ses temples la majeure partie de ses dévots.
Pendant des années j'ai entendu, sans comprendre, parler de « l'acacia méconnu ». Je déplorais le sort de cet arbuste incompris, jusqu'au jour où j'appris ce qu'il fallait entendre par ces mots pleins de mystères : « L'acacia m'est connu » .
Ignorant la constitution, les dogmes et les rites, ce fut la politique qui me valut, parmi les francs-maçons, des honneurs immérités.
Le maréchal Magnan était le grand-maître, et, dans les banquets, on portait toujours à l'empereur le toast réglementaire ; mais la maçonnerie
n'en était pas moins un foyer d'opposition, et le toast à l'empereur n'était jamais porté sans réticences, ni accueilli sans railleries.
Pour la franc-maçonnerie « le cléricalisme, c'est l'ennemi » ; elle prêche la tolérance ; elle en connaît la théorie mieux que la pratique.
Par un naturel retour, on comprend les sentiments que cette Église laïque doit inspirer au clergé.
Les esprits indépendants, qui veulent la liberté pour toute doctrine et protestent contre les exagérations de tout fanatisme, sont tour à tour accusés de tenir pour les monita sécréta de la franc-maçonnerie ou pour ceux de la Compagnie de Jésus.
Laissons donc les braves gens des deux partis croire, suivant l'inclination de leurs esprits, que les francs-maçons ou que les jésuites commettent dans l'ombre des atrocités.
Nous risquerions de les voir ^ se réunir pour nous écharper, si nous nous mêlions de leur prêcher la fraternité et la paix civile.
La rentrée deô amnistiés.
Désireux^ comme on disait alors, a de liquider les questions irritantes », le cabinet que présidait M. Waddington, dès son arrivée aux affaires, avait déposé un projet de loi tendant à l'amnistie partielle des condamnés de la Commune.
Je retrouvai dans ce projet une idée que j'avais émise au cours d'une conversation avec M. Gambetta : elle consistait à gracier individuellement la plupart des condamnés et à attribuer exceptionnellement à la grâce les conséquences légales de l'amnistie.
Donner satisfaction au désir d'apaisement et d'oubli que manifestaient de plus en plus les collèges électoraux; permettre au gouvernement d'exclure du bénéfice de l'amnistie les condamnés dont la présence sur le territoire serait jugée dangereuse ; enlever enfin à l'amnistie toute apparence de revanche morale et de réhabilitation, tel était le but de ce système.
Quand vint le moment de choisir le rapporteur de la commission nommée par la Chambre des
députés, M. Gambetta me désigna au choix de mes collègues. Ce n'était pas qu'il attribuât quelque importance à cette circonstance que j'avais eu la paternité de l'idée, sans doute suggérée par lui au cabinet; mais il estimait qu'il était bon de faire combattre les propositions d'amnistie plénière par le représentant d'un département, comme le Rhône, ardemment dévoué à la cause républicaine.
M. Savary avait désiré le rapport; MM. Casimir Périer et Horace de Choiseul l'eussent accepté peut-être ; mais c'était beaucoup déjà pour M. Gambetta et pour ses amis de repousser les propositions radicales ; ils ne voulaient pas aggraver leurs votes en se inettant ostensiblement à la remorque du centre gauche. On m'emprunta mon pavillon pour couvrir la marchandise.
Habent sua fata libelli.,. Ce ne sont pas seulement les petits liVres qui ont leurs destinées. La mienne est de collectionner des ennemis, et je m'applique depuis des années à cette branche de l'entomologie, non sans quelques succès.
Ces ennemis, qui me jnontraient les dents de l'autre côté de la frontière, revinrent à Paris beaucoup plus nombreux que nous ne l'avions prévu. Les grâces se multipliaient; le garde des
sceaux, aux sollicitations de ses coUègnes, sentait s'amollir entre ses mains la rigidité de la jusjustice.
Tous ces modérés qui, la veille encore déclaraient qu'ils ne pardonneraient jamais aux incendiaires de Paris et aux assassins des otages, — tous venaient, comme à la queue-leu-leu, dans Tantichambre du directeur des grâces.
Celui-là n'était plus incendiaire, qui était fils, frère, oncle, neveu ou beau-frfere d'un électeur.
Le gouvernement n'attendait pas sans inquiétude l'arrivée des navires qui devaient ramener les condamnés de la Commune.
On annonçait des manifestations pouvant dégénérer en désordres.
Deux comités concurrents, destinés à venir en aide aux amnistiés, semblaient se disputer leur clientèle.
L'un, ayant à sa tête Victor Hugo et Louis Blanc, paraissait surtout poursuivre un but d'assistance et de fraternité.
L'autre, sous la dénomination de Comité socialiste de secours aux amnistiés, n'ayant pu réunir que quelques centaines de francs, s'attachait surtout à glorifier l'insurrection de 1871, et à grossir les rangs du parti révolutionnaire en attirant tous ces malheureux qui, laissés à eux-
mèmes^ à leurs familles, au souvenir de leurs déceptions et de leurs souffrances, eussent peutêtre cherché dans une vie de travail la réparation et l'oubli du passé.
Je m'entendis avec le directeur de la sûreté et avec le ministre de la marine pour que les arrivées à Paris eussent lieu durant la nuit. J'avais ainsi la certitude que les manifestants seraient moins nombreux et l'ordre public moins menacé.
L'arrivée du premier convoi eut lieu le 3 septembre à quatre heures du matin à la gare d'Orléans.
Me promenant, durant la nuit, aux environs de la gare et me mêlant à la foule, j'avais pu juger, de mes propres yeux, l'effet des mesures que nous avions prises.
La foule était considérable, et je crois qu'on pouvait l'évaluer à près de quarante mille hommes. Les parents, les amis, les camarades d'atelier en formaient le noyau; il s'y était joint un grand nombre d'ouvriers qui avaient répondu à l'appel des journaux et des politiciens ; il fallait y ajouter beaucoup de noctambules, hommes et femmes, encouragés par une nuit splendide, un doux clair de lune comme on en voit rarement dans le Nord : Per arnica silentia hmœ.
Je reconnus des journalistes^ des conseillers municipaux, des membres des comités de secours. A quatre heures du matin , massée sous la galerie couverte de la gare d'Orléans et dans une partie de la salle d'attente, la foule fil aux arrivants une réception chaleureuse, qui parut attendrir quelques-uns d'entre eux, mais ne provoqua de leur part aucune manifestation bruyante.
L'expression des visages était faite d'un mélange de résignation, de crainte et d'indicible lassitude morale ; l'attitude était celle d'une bande de prisonniers.
Non seulement il ne semblait exister entre les amnistiés aucun concert pour répondre par des cris politiques aux acclamations de la foule, mais nul d'entre eux ne paraissait avoir médité une manifestation individuelle.
J'auk'ais voulu pouvoir en conclure, avec la presse radicale, que l'amnistie, c'était l'oubli, l'apaisement, la sécurité, le véritable ordre moral, qui désarme les haines, efface les souvenirs farouches, éteint toute ardeur de revanche.
Mais les échos des réunions privées ne me permettaient pas de partager ces illusions.
Le jour même de l'arrivée des passagers du Var avait lieu, dans la salle Pérot, rue de la Chapelle, une réunion organisée par le « Comité
socialiste d'aide aux amnistiés et non amnistiés». Le socialiste Maria lut d'abord un long rapport qu'il résumait en ces termes :
Disons-nous bien que nous sommes des millions d'exploités contre quelques milliers d'exploiteurs, et qu'en nous groupant, nous pourrons nous dresser devant cette bourgeoisie et lui dire : « Vois, nous sommes organisés et prêts à la lutte; nous venons recommencer contre l'exploitation la lutte dans laquelle ont péri nos aînés; mais cette fois nous sommes sûrs du succès. Il nous faut la possession de l'instrument de travail et celle du capital ; il faut que celui-là consomme qui produit. Et si la bourgeoisie ne veut pas céder, nous la ferons disparaître, non pas comme elle a supprimé nos frères en 1871, mais en tant que classe sociale.
Après une quête au profit des amnistiés, qui produisit 26 fr. 50, Jules Guesde prit la parole, et sous prétexte de dire la vérité sur la Commune, il tenta une audacieuse réhabilitation du 18 mars et même des incendies de la fin de mai :
Que reproche-t-on, dit-il, au Comité central? L'assassinat, moi je dis l'exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte. Ce ne fut pas l'œuvre du Comité central. Mais en eût-il la responsabilité, je l'en approuverais. L'exécution était juste pour ce Lecomte qui fusillait les femmes et les enfants; pour ce Thomas qui, en juin 1848, faisait tirer sur les passants
par les soupiraux de THôlel de Ville. On peut m^accuser de faire Tapologie de crimes : je m'en fais gloire et je demanderai à ces Versaillais quels n'étaient pas leurs cris de joie lorsque nos glorieux vaincus étaient entre les mains de leurs soldats....
... Nous voulons remplacer le vote par la révolution; préparons-nous-y, et, comme le christianisme, la torche en majn, renversons le vieil état de-choses, pour faire régner le socialisme et Téquité.
Nous sommes accoutumés aujourd'hui à ce langage de réunions publiques. Nous avons même pris notre parti de la révolution sociale, comme on prend son parti de la fin du monde, espérant seulement qu'elle arrivera le plus tard possible.
Mais,, à. cette époque, il y avait encore une illusion de République conservatrice ; il y avait un centre gauche qui ne s'était pas abîmé dans rUnion républicaine, et qui n'acceptait pas le dilemme que M. Thiers avait autrefois posé à la République : « l'imbécillité ou le sang » .
Quand ils lisaient dans mes rapports les discours de Maria ou de Jules Guesde, les ministres d'alors, qui avaient cru à l'efficacité de l'amnistie partielle, s'indignaient de l'ingratitude des hommes.
Mais qu'étaient ces propos sans autorité auprès
des discours prononcés par des députés que le parti républicain avait coutume de considérer comme ses chefs?
A Nîmes, à Montpellier, à Marseille, les populations enthousiastes du Midi allaient applaudir les conférences où Louis Blanc rajeunissait ses vieilles utopies de 1848, en y mêlant l'apologie des condamnés de 1871.
A Marseille, s'adressant à ungroupe d'amnistiés, il s'écriait : « Soyez les bienvenus dans la France républicaine. Nous avons longtemps souffert de vos propres souffrances.
» Si l'on avait toujours eu le sentiment de la justice, vous ne seriez point partis.
» Soyez persuadés qu'une réception digne du grand cœur de Paris vous attend à votre arrivée dans la capitale. »
Ailleurs, recevant une couronne qui lui était offerte par une loge maçonnique, Louis Blanc prononçait ces paroles émues :
« Laissez-moi, en recevant ce bel hommage, le partager en pensée avec ceux qui ont plus combattu que moi, qui ont souffert... »
Et ce n'étaient pas seulement les petites filles rouges, coiffées de bonnets phrygiens, symbolisant la République, qui allaient porter à Louis Blanc des couronnes et des fleurs.
Les préfets de M. Lepère, après avoir lu le malin dans la République Française que « l'amuistie totale était la conclusion nécessaire de Tamnistie partielle », ne sachant plus où était le devoir, ni où était Tavenir, s'en allaient porter leurs hommages au chef de l'opposition.
D'ailleurs, les députés qui réclamaient Tamnistie totale n'étaient que des précurseurs. Les amnistiés eux-mêmes ne devaient pas tarder à prendre la meilleure place sur la scène et à jouer les premiers rôles.
Sur la tombe de l'un d'eux, Alphonse Humbert, ancien rédacteur du Père Duchêne^ et récemment amnistié lui-même, s'exprimait ainsi :
Ceux qui reviennent des bagnes calédoniens, ceux qui, en 1871, ont t3té marqués au front par cette prostituée qui osait s'appeler la justice, ceux-là ne sont pas rentrés en France, ils n'ont pas, comme Ta dit Michelet, communié avec le sol de la patrie, pour prononcer des discours.
Pourtant, je ne puis quitter cet honnête homme dont j'ai partagé les tortures, sans lui adresser un adieu suprême et solennel.
Cette tâche s'impose à moi : ensemble nous avons subi les mêmes outrages; ensemble nous avons vécu, chaîne contre chaîne, cœur contre cœur... — Aussi bien, cela a été la pensée des juges politiques des conseils d«^ guorre, non seulement de frapper les
véritables républicains, mais encore de les diviser. Eh bien ! dix années de luttes et de misères ont été impuissantes à accomplir cette œuvre inique. Nous sommes unis comme hier, et, comme hier, nous formons un parti, parti puissant dont le triomphe est assuré.
Ces paroles, il est vrai, étaient déférées à la justice; mais le suffrage universel cassait les arrêts des tribunaux, et M. Alphonse Humbert était bientôt nommé conseiller municipal de la Ville de Paris, en même temps qu'un autre amnistié, Louis Garel, venait siéger à l'Hôtel de Ville de Lyon.
Du reste, les administrations publiques et la diplomatie elle-même, jusque-là si prude, ne devaient pas tarder h s'ouvrir à ceux qui étaient revenus de si loin.
Je dois dire que la préfecture de police fut la plus hospitalière. Aucun amnistié, il est vrai, n'apparut sur les registres du personnel; mais aucun n'offrit en vain ses services.
— Mon cher préfet, me disait un jour un député naïf, j'ai su que votre prédécesseur avait employé, dans la police secrète, le nommé B... Il est natif de mon arrondissement, et je dois vous prévenir que c'est un clérical et un réactionnaire. J'espère que vous avez épuré votre per-
sonnel, ci que vous n'employez plus ces gens-là.
— N'en doutez pas, mon cher collègue. Nous n'admettons plus dans la police secrète que des républicains éprouvés. Si vous avez quelque amnistié à me recommander, il sera mieux reçu chez moi qu'au Comité de secours.
Le collègue se retira convaincu et enchanté.
— Ah! si Ion vous connaissait mieux, me dit-il en me quittant, comme vous seriez mieux jugé!
Interpellations municipales. — La décence des rues. — Le bonnet phrygien. — Les débits de boisson. — Les théâtres.
On reproche à nos députés d'entraver la marche des affaires par la multiplicité des interpellations, et ce reproche leur est adressé le plus souvent par les partisans les plus convaincus du système parlementaire, qui font, sans s'en douter, le procès au parlementarisme, même quand ils en critiquent ainsi les conséquences naturelles et inévitables.
Mais si le droit d'interpeller est Tattribut néces-
saire d'une Chambre qui gouverne par Tintermédiaire d'un cabinet responsable, c'est par une méconnaissance de toutes les lois et de tous les principes que le conseil municipal de Paris prétend s'ériger en Parlement, appeler devant lui, comme des ministres responsables, le préfet de police et le préfet de la Seine, leur demander compte de leurs actes administratifs et leur infliger des blâmes, sous forme d'ordres du jour motivés.
Les deux préfets représentent, dans la limite de leurs fonctions, le gouvernement de la France ; ils ne relèvent que du ministre de Tintérieur, responsable lui-même devant les Chambres. Ils ne dépendent à aucun degré du conseil municipal de Paris qui, dans l'état actuel de la législation, n'a guère que des attributions consultatives.
Cette législation est-elle bonne ou défectueuse? Nous aurons plus tard à nous en expliquer.
Mais tant qu'on n'aura pas supprimé la préfecture 'de police, le devoir du préfet sera de faire respecter sa fonction et de maintenir intacts les droits qu'elle lui confère.
J'eus donc la dure obligation de résister lorsque les élus des quartiers de Paris voulurent ériger leur assemblée en petit Parlement, et soumettre le préfet de police à la condition précaire
et subordonnée de ministre responsable devant le conseil municipal.
Toutefois le conflit ne surgit que lorsque cette prétention se manifesta nettement, — et aussi longtemps qu'il me fut permis de le faire sans abdiquer lautorilé dont j'avais le dépôt, — je mis beaucoup d'empressement à répondre aux questions (les bonorables conseillers, même quand elles étaient qualifiées interpellatiotis et qu'elles s(» t(»nuinaient par un ordre du jour où je ne voulais voir que l'expression d'un vœu.
— Pourquoi, demandait le vénérable M. Morin, lapolice n'a-t-olle pas pris des mesures énergiques pour nous débarrasser des filles qui, par leurs provocations, blessent la décence publique?
— Enchanté, monsieur le conseiller, de vous trouver dans de bonnes dispositions; mais il faudrait vous entendre avec vos collègues qui demandent la suppression de la police des mœurs. Tous les jours, je reçois des plaintes de conseillers municipaux, interprèles de leurs commettants, qui demandent ce qu'ils appellent « un coup de balai » ; mais pour peu que je me rende à leurs instances, à la différence de tant d'autres qui se mettent du côté du manche, ils prennent parti pour l'autre extrémité. Cependant, l'honorable M.' Morin apprendra sans doute avec
satisfaciioD qu'un récent arrêté vient de supprimer les promeneuses qui arrêtaient les passants à la porte de certaines maisons, et même les duègnes qui, avec plus de discrétion, remplissaient le même office. ,
— Le 14 juillet dernier, disait M. Henry Maret, tandis que nous fêtions la prise de la Bastille, un habitant de la rue des Epineltes ayant arboré un drapeau tricolore, paré du bonnet phrygien, le commissaire de police du quartier a fait enlever, comme séditieux, cet emblème républicain. Ah ca! il y a donc encore des controverses sur la coiffure de la République? Nous pensions en avoir fini avec ces subtilités byzantines. Le Seize- Mai triomphant avait fait saisir tous les bonnets phrygiens rencontrés dans Paris. Le gouvernement actuel a-t-il donné les mêmes ordres?
— Monsieur le représentant du quartier des Epinettes, je ne puis blâmer le commissaire de police, car il a obéi à d'anciennes circulaires, datant de 1872, et qui n'avaient pas été expressément rapportées. Cette question des emblèmes séditieux est des plus délicates, puisqu'elle varie suivant les temps et les régimes. Mes |)rédécesscurs servaient une République qui portait une étoile au front et dos épis dans les cheveux. Mais je suis obligé do reconnaître
que notre République a coiffé le bonnet phrygien, et que celte coiffure ne saurait plus être considérée comme séditieuse. D'ailleurs, en ces matières, si ma manière de voir était autre, le spectacle même des emblèmes impériaux multipliés sur les murs de la salle où siège le conseil municipal m'inviterait à la tolérance.
— Pourquoi, dit M. Jules Roche, avez-vous pris, le 28 juin dernier, un arrêté autorisant les débits de boisson à rester ouverts jusqu'à deux heures du matin ?
— Mon Dieu, monsieur Roche, c'est parce que je suis un préfet libéral. Oh ! la liberté n'est pas, à mes yeux, le droit de provoquer à la violation des lois, d'attenter à la conscience d'autrui, de troubler la paix publique. Mais, sans parler de toutes les libertés nécessaires, j*attache la plus grande importance à ne pas vexer les citoyens * par des réglementations inutiles. L'ouverture facultative des débits jusqu'à deux heures est une expérience que je tente. Je désire pouvoir supprimer toute réglementation en ces matières. Je crois que la sécurité des rues y est intéressée. Plus nous aurons de lumière et de mouvement dans les rues, moins nous aurons d'attaques nocturnes.
Avant mon arrêté, bien que la fermeture fût
fixée à une heure du matin, on faisait dans la pratique, de nombreuses exceptions, dictées trop souvent par des considérations personnelles. J'ai voulu, par une règle générale, mettre un terme à des abus qui soulevaient contre Tadministration de regrettables suspicions. Vous savez, monsieur Boche, quelles sont les obligations de la femme de César.
— Et votre arrêté qui autorise les directeurs de théâtres à ne finir leurs spectacles qu'à minuit et demi, comment le justifiez-vous?
— Messieurs, il y a plusieurs Parisiens au Conseil municipal de la ville de Paris. Ils savent que le public a changé ses heures de repas, et qu'il a pris l'habitude d'arriver tard au théâtre. Au siècle dernier, les spectacles devaient être terminés à cinq heures de laprès-midi. Depuis longtemps déjà rheure extrême était minuit, et cette heure était presque toujours dépassée. Je ne puis me résoudre à faire payer aux directeurs, sous forme de double garde, une véritable amende, quand il est évident qu'ils ont tout simplement suivi le public, notre maître à tous.
Au pavillon de Flore. — M. Benjamin Raspail.
Nous avions quitté la salle du Luxembourg, qu'il avait fallu rendre au Sénat.
Nous étions au pavillon de Flore. Là, plus d'emblèmes impériaux ; mais des toiles de maîtres, représentant la prise de la Bastille, la Révolution triomphante sur les barricades, les hommes du peuple, aux bras nus, fraternisant avec les soldats, — du sang sur les pavés, de sombres lueurs de haine dans les yeux. Il semblait que le décorateur de cette salle se fut attaché à rappeler aux élus de la commune de Paris qu'il y avait encore des bastilles à prendre, et que la Révolution n'était point achevée.
Dans la plupart des assemblées parlementaires les orateurs parlent de lem* place. Mais les conseillers municipaux de Paris ont de la tenue ; ils laissent aux Anglais, aux Belges, aux Espagnols ces manières trop familières.
C'est de la tribune que s'envolent les paroles ailées que des sténographes fixent sur le papier, tandis que le président, comme un autre Brisson,
agite gravement la sonnette, symbole et instrument de son autorité.
Comment, avec de tels décors et une telle mise en scène, persuader à rassemblée municipale qu'elle ne doit pas jouer le rôle d un Parlement?
Pour que l'égalité avec les députés fût manifeste, les conseillers avaient des insignes destinés A être accrochés à la boutonnière, dans les fêtes et les cérémonies.
Chaque fois qu'elle a saisi le pouvoir, la démocratie n'a point dédaigné « ces hochets de la vanité ».
Le conseil voulut, en outre, avoir des médailles où seraient gravés les noms des honorables membres, seul moyen peut-être de les transmettre à la postérité.
A quel métal donnerait-on la préférence?
La question fut portée à la tribune. Les plus modestes opinaient pour la médaille d'argent, semblable à celle des députés.
D'autres, trompés par les apparences^ de la médaille sénatoriale, qui est en vermeil,, déclaraient vouloir, des médailles en or, comme les sénateurs :
— Eh ! messieurs, quand nos droits sont contestés, quand chaque jour l'Etat marque son
dédain pour les élus de la commune^ nous ne saurions affirmer notre autorité par des signes trop éclatants !
— C'est vrai, dit un autre membre. Mais, en cherchant à défendre notre dignité, prenons garde delà compromettre. Les représentants de la démocratie ne sont pas riches ; les temps sont dors ; le mont-de-piété n'est pas loin. Croyéx-flMNl, messieurs, contentons-nous d'une médaille d^ gent.
Tandis que ces discours se tenaient au pavillon de Flore, M. Benjamin Raspail s'apprêtait à m adresser, à la prochaine séance du conseil général de la Seine, une interpellation.
Le conseil général de la Seine n'est qu'une seconde édition du conseil municipal de Paris, non corrigée, mais augmentée d'un certain nombre de notabilités suburbaines.
Parmi ces dernières, M. Benjamin Raspail occupe un rang distingué.
Le voici à la tribune ; il étale ses dossiers et ses notes. Sa parole est celle d'un justicier : on récoule avec le respect qu'on doit au représentant de Gentilly et d'une dynastie.
« Je suis député comme le préfet de police, dit à peu près M. Raspail.
» Je vais faire une interpellation politique.
J'aurais pu la porter à la tribune de la Chambre ; j'ai préféré la réserver pour le conseil général, où je suis mieux écouté. »
Et M. Benjamin Raspail passe la revue des agents. Il veut que je balaye « les écuries d'Augias ».
Le député de Gentilly n'ignore pas sans doute que c'est un travail d'Hercule qu'il exige du préfet. Encore, lorsqu'il confia au fils d'Alcmène le soin de nettoyer ses étables, le nommé Augias, n'y avait-il que trois mille bœufs. M. Benjamin Raspail s'en prend aux dix mille agents de la préfecture de police.
Il réédite, sans les rajeunir, toutes les vieilles histoires de la Lanterne. Tel agent a, par son témoignage devant les conseils de guerre, fait condamner un combattant de la Commune ; tel autre a des opinions bonapartistes ; celui-ci va à confesse; celui-là a servi sous le 16 Mai. Épurons, épurons, épurons!
De plus, M. Benjamin Raspail affirme qu'on ne pourrait citer un seul agent qui ait reçu de l'avancement en qualité de républicain.
Je réponds à Thonorable député-conseiller général. Le mot « calomnieux », appliqué à ses renseignements, met le feu aux poudres ; mais l'explosion se produit et le dégât devient irré-
ir.8 SOUVENIRS
|»arable lorsque j'expose ma théorie sur le persitnnel de la police :
l/a^ent de police, tel que je le comprends, ne «loit pas être un homme de parti, un politicien, fût-il im républicain de la veille; celui-ci sera peut-être un excellent citoyen, mais il sera un mauvais agent, car il n*aura pas Tesprit d'obéissance.
M. Sigismond Lacroix. — Il ne faut prendre alors que des bonapartistes.
Plusieurs membres. — C'est trop fort.
Le préfet de police. — Je préfère pour agents les liomines du devoir et de la discipline. J'ajoute que, lorsqu'à la tête d'une administration se trouve un fonctionnaire républicain, si ceux qui sont placés .sous ses ordres lui obéissent d'une façon absolue, l'administration est suffisamment républicaine.
Apn»s ces paroles, il no me restait plus qu'à subir Tordre du jour de blâme, qui fut voté par 39 voix contre 7.
La plupart des opportunistes s'étaient abstenus; quelques-uns s'étaient associés au vote de la majorité.
La lune de miel n'était plus qu'une vieille lune.
Un décret du président de la République annula, comme illégal, Tordre du jour de blâme; mais lo journal de M. Gambetta marqua par son silence sa haute désapprobation : lo silence de la
République frofiicahe est la leçon fies fonctionnaires.
Ci-gît, le cabinet TVaddingtoxi. — M. de Freycinet continue les affaires. — Préfecture de police et sûreté générale.
Tandis que je recevais, au conseil municipal^ le choc inoiïensif de M. Benjamin Raspail, de plus rudes coups atteignaient le ministère à la Chambre des députés.
«, Il faut aboutir, » avait dit M. Gambetta, présidant le 27 novembre, la séance de rentrée.
Mais C€ sage conseil, qui répondait aux vœux du pays, devait rester sans écho.
La Constitution de 1875, suivant les lois de laquelle se meut, dans le vide, notre grande machine parlementaire, c'est la Constitution qui n'aboutit pas.
Nous devions rester en proie aux agitations stériles et aux récriminations sans (in.
On reprochait au cabinet Waddington de n'avoÎK pas assez « épuré ».
Il se tira à son honneur des interpellatiou$
qui lui furent adressées. Mais, en dépit de ses succès apparents, il allait se désagréger et tomber comme de lui-même au lendemain des ordres du jour de confiance qui semblaient lui assurer une longue existence.
En face de celte majorité sans esprit politique, tout entière au souvenir de la lutte du 16 mai, incapable de dominer ses rancunes, se méfiant de riniliative des minisires, les harcelant par de perpétuelles attaques, — tous ceux qui, dans le cabinet, avaient quelque souci de leur dignité, quelque sentiment de leur responsabilité, se sentaient envahis par le découragement, la lassitude et le dégoût.
M. le garde des sceaux Le Royer se retira le premier, alléguant l'état de sa santé. M. le général Gresley, ministre de la guerre, le Suivit. Enfin, M. Waddington remit sa démission à M. le président de la République, qui fit de vains efforts pour décider le premier ministre à ne pas persister dans sa résolution.
M. de Freycinet accepta le mandat de constituer un ministère, et, le 28 décembre, il se présenta devant les Chambres avec un nouveau cabinet.
MM, Lepère, Jules Ferr}% Cochery, Jauréguiberry et Tirard conservaient leurs portefeuilles.
M. dé Freycinet prenait celui des affaires étrangères. M. Cazot était à la justice; M. Magnin, aux finances ; M. le général Farre, à la guerre.
L'influence du centre gauche avait vécu ; l'axe de la politique s'était déplacé au profit de la gauche et de l'Union républicaine, en attendant les évolutions ultérieures qui sont dans les destinées de l'Etat républicain.
J'avais espéré, à l'occasion de la combinaison nouvelle, étendre mes attributions par l'adjonction de la sûreté générale à la préfecture de police, el je m'en étais ouvert à M. le président de la République, qui avait bien voulu me donner son approbation.
L'intérêt de la sécurité publique exige la concentration des services de police en une seule main.
Dans le système actuel, s'il s'agit de surveiller une association politique, d'atteindre les auteurs d'un complot, le directeur de la sûreté générale, sans autorité et sans moyens d'action à Paris, verra s'agiter en province les membres épars d'une société secrète dont la tête échappe à son regard. Le préfet de police, au contraire, dont la juridiction ne comprend que le département de la Seine et quelques communes de Seine-et-Oise, tiendra la tête; mais, pour savoir où sont et ce
iG2 SOUVENIRS
que font les mains, il devra s adresser à ses collèfj^ues de province, qui nonl pas d'ordres à recevoir de lui et peuvent même se refuser à communiquer directement avec son administration.
Les rensei«^nements sur les personnes, sur l'organisation des partis, sont disséminés entre la place Beauvau et le boulevard du Palais.
Le directeur de la sûreté et le préfet de police ont chacun leur police secrète. Il arrive même que, h Tinsu de Tun et de l'autre, le même agent serve, ou desserve, les deux administrations et reçoive double salaire.
Pourquoi n'en sorait-ilpas ainsi, quand on voit dos agents se mettre h la solde de la Russie ou de l'Allemagne, en même temps qu'au service de la préfecture? J'ai vu entre les mains du prince Orloff, qui m'en donnait communication, un rapport semblable à celui que m'avait adressé le même jour un de mes agents secrets.
Entre la sûreté générale et la préfecture, il y a de perpétuelles jalousies et des conflits incessants.
Je crois avoir réussi à vivre en bonne intelligence avec les directeurs de la sûreté générale qui se sont succédé durant mon administration» Mais j'ai été témoin des rivalités des bureaux.
et j'ai souvenir de pièges qu'à une date plus éloignée les fonctionnaires des deux polices s'étaient mutuellement tendus.
La sûreté générale n'a pas de personnel. Ses commissaires spéciaux et les inspecteurs attachés à leurs commissariats sont insuffisants pour les besoins de la police en province.
Aussi, quand les circonstances exigent des recherches ou des surveillances spéciales dans les départements, les préfets demandent-ils, par l'intermédiaire du ministre de l'intérieur, Tenvoi d'agents empruntés à la police municipale de Paris.
Le préfet de police se soumet généralement aux exigences de la sécurité publique en province; mais il le fait aux dépens des Parisiens, et non sans se demander jusqu'à quel point il lui est permis de pr<:Her à ses collègues des déparlements des agents payés sur le budget de la ville de Paris.
Tous ces arguments militaient sans doute en faveur de mon projet, qui avait en outre l'avantage de fortifier le préfet devant le conseil munici{)al, en effaçant sa qualité de maire de Paris, pour donner à sa juridiction un camctère plus général.
Mais il y avait un obstacle : c'était l'intérêt
particulier du ministre de rintérieur. Mettre la HÛreté générale dans la main du préfet de police, c'est grandir l'importance de ce fonctionnaire et amoindrir d'autant le ministre de Imtérieur.
J'avais prévu l'objection, et je Tavais sigïialée.
— Lepèrc reste ministre, m'avait-on répondu.
Que lui faut-il de plus?
M. Lepère se défendit, comme tout autre Teûl fait à sa place.
Il Tc^mporla; et le boulevard du Palais conliiiua à filer la place Beauvau, qui manquait de personnel pour user de représailles.
M. Hyrvoix et M. Lagrange. — La €k>ii8piration
de la lorgnette.
Les rivalités de la préfecture de police et de la sûrelé générale me remettent en mémoire celles de M. Lagrange et de M. Hyrvoix, sous l'empire.
Je veux consacrer quelques pages à ce passé déjà loin, afin de mieux démontrer la nécessité d'une direction unique, surtout pour la police politique.
M. Lagrange élait chargé du service politique à la préfecture. M. Hyrvoix dirigeait la police particulière des Tuileries.
M. Lagrange avait la confiance de Timpératrice ; M. Hjrrvoix était plus particulièrement dévoué à Tempereur.
M. Hyrvoix s'occupait à dépister les agents de M. Lagrange, lorsque ceux-ci suivaient Napoléon III pour renseigner Fimpératrice sur ses relations féminines.
Sans cesse menacé, Lagrange reprenait son influence en découvrant les complots que ses agents avaient organisés.
Il obtenait par là un double résultat, qui le rendait indispensable; il prouvait sa propre perspicacité et démontrait Finsuffisance de son rival.
L'affaire de Fhôlel de Russie donna à M. Hvrvoix Foccasion d'une revanche. N ayant pas été connue du public, elle mérite d'être racontée.
Un soir, au théâtre des Italiens, M. Lagrange se trouvait placé, comme par hasard, à côté d'une élégante et belle personne auprès de laquelle il se montrait fort empressé.
Ce n'étaient pas les séductions de la femme qui avaient attiré le chef de la police politique, et sous les apparences de la galanterie française, il cachait d'autres préoccupations.
Il n'ignorait pas que M"" Floriani, sa voisitie, avait appelé et retenu Fattenlîon de remperéur Nicolas, et que, plus tard, elle avait été expulsée de Saint-Pétersbourg.
Conduite en Angleterre par la police russe, elle y avait connu quelques réfugiés français.
Elle s'était rencontrée à Londres, cliez M"' Jeanne Derouin, une Louise Michel de oc temps-là, avec Simon Bernard, qui eut autrefois des succès oratoires dans les clubs.
Elle était jeune; elle était belle; elle était relativement riche, et, pour toutes ces causes, Simon Bernard en fut vivement épris.
Lagrange avait su que la Floriani était venue passer quelque temps à Paris, et il s'élait rendu aux Italiens pour y trouver Toccasion de se présenter lui-même à la maîtresse de Simon Bernard.
La Floriani n'avait jamais été cruelle : après le spectacle, on soupa dans un cabinet particulier, et les choses de Tamour ne furent qu'une introduction aux choses de la politique.
Sous quel nom Lagrange crut-il devoir se dissimuler? Quel domicile indiqua-t-il parmi les nombreux appartements qu'il avait en ville? Je n'en ai pas gardé le souvenir; mais il se fit passer pour un riche marchand de province, détestant
l'empire et prêt à tous les sacrifices pour en délivrer la France.
La Floriani s'empressa d'écrire à Bernard qu'elle avait découvert à Paris le banquier de la Révolution.
S'il est vrai que les conspirateurs soient enclins à la méfiance, il faut ajouter que, le plus souvent, leurs soupçons s'égarent.
Ils ne tardent pas à traiter de mouchards leurs complices ; mais si quelque agent s'introduit parmi eux, ils Taccueillent comme un frère et se laissent prendre à ses promesses. L'illusion est facile à qui espère depuis longtemps : soupçonneux et naïf, voilà le caractère du conspirateur.
Simon Bernard ne flaira aucun piège :
i< Ton banquier arrive à point, répondit-il.
Dans notre dernière réunion, nous avons longuement discuté la question du régicide. Il n'y a pas eu de dissentiment : c'est par le fer ou le plomb qu'il faut en finir.
» Les hommes dévoués, prêts à jouer leur vie, ne manquent pas, et s'offrent à partir dès qu'ils en recevront l'ordre.
» Plusieurs moyens d'exécution ont été proposés. Le plus ingénieux est une petite machine portative, tout à fait jolie h voir, qui tuera son
homme sans trop écarter, et sans faire des victimes inutiles.
» Ce qui manque, c'est largent pour établir l'instrument, dont la construction coûtera cher. Si ton banquier peut nous en envoyer, les jours de Vautre sont comptés. »
La Floriani s'empressa de porter cette réponse à son nouveau protecteur.
Lagrange jura que sa fortune, fruit d'une longue et honorable carrière commerciale, était au service de la Révolution.
Pour commencer, il remit un portefeuille à la belle aventurière, et l'envoya à Londres, où elle devait veiller à l'exécution de l'engin meurtrier et le renseigner exactement sur les progrès de la conspiration.
La maîtresse de Simon Bernard apportait de l'argent; elle avait le droit de tout savoir; le redoutable secret lui fut confié.
11 s'agissait d'une machine infernale d'un genre nouveau, toute mignonne et facilement portative.
C'était une lorgnette de spectacle dont les deux tubes devaient être chargés et qui, pointée sur l'empereur, dans sa loge, aurait fait feu au moyen d'un ingénieux mécanisme.
L'engin fut confectionné, mais lentement. Il faut toujours beaucoup de patience ; il faut des
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expériences successives pour mener à bien une invention ; et le riche marchand recevait de fréquentes demandes d'argent.
Enfin, tout fut prêt. La Floriani revint à Paris sans avoir prévenu Lagrange, et ce ne fut pas pour lui que fut sa première visite.
Félix Pyat lui avait confié une lettre pour M"" Loingt, dont Fcxil Tavait séparé, mais à laquelle il continuait d'écrire, sô gardant bien de confier ses messages à la poste, dans la crainte du cabinet noir.
Il était un autre cabinet noir, auquel Félix Pyat n'avait pas songé : c'était le cœur de M"® Loingt, qui s'était, hélas ! ouvert aux investigations indiscrètes d'un agent dé M. Lagrange.
Félix Pyat n'était plus là, et M"*'' Loingt, différente de Calypso, n'était pas de celles qui ne veulent pas être consolées.
Elle avait rencontré Sablonnier, ancien ouvrier encadreur, ancien président de clubs.
Une admiration commune pour Félix Pyat les avait rapprochés.
Sablonnier ne se bornait pas à introduire en France les brochures du proscrit, dont M"" Loingt faisait le commerce clandestin : la « Lettre aux paysans, » la « Lettre au prince de Joinville, » la « Lettre à Bonaparte ». Il s'était dit, comme
no SOUVENIRS
tant d'autres, que 1 autel de la politique doit faire vivre ses prêtres ; il avait pensé que le moment était venu de tirer profit d'un long dévouement à la cause de la Révolution ; il avait offert ses services à M. Lagrange, qui l'avait spécialement chargé de surveiller M"' Loingt.
Doublement attaché à la personne de cette dame, Sablonnier était auprès d'elle, lorsqu 'entra la Floriani.
Les présentations furent vite faites, et les épanchements succédèrent à la lecture de la lettre de Félix Pyat.
La Floriani donnait des nouvelles des proscrits ; M"* Loingt et son ami disaient les angoisses de ceux qui étaient restés.
La Floriani pouvait-elle rencontrer de plus surs confidents ? Lui était-il permis d'avoir pour eux des secrets ?
Elle raconta tout ce qu'elle savait.
Elle fit du généreux marchand une peinture si vivante, que Sablonnier le reconnut aussitôt.
— Vous avez été roulée! s'écria-t-il. Votre marchand n'est autre que le fameux chef de la police politique.
Une mère de famille à qui on aurait dit : « Le monsieur auquel vous avez promis la main de votre fille est un évadé du bagne de Toulon »,
D'UN PREFET DE POLICE ni
n'aurait pa^ été plus stupéfaite que ne le fut la Floriani à l'exclamation de Sablonnier.
J'ai toujours considéré que l'agent secret est comme le sabre, bien connu, de M. Prudhomme, qui sert indifféremment à défendre ou à détruire les institutions.
Il n'y a pas de raisons pour que celui qui trahit l'amitié, qui vend les secrets de son parti, reste fidèle au fonctionnaire qui le paye.
De même que chez Tricoche et Cacolet on reçoit l'argent des deux époux pour les trahir tous les deux, de même les agents de la police secrète sont suspects de servir des intérêts opposés.
Je ne prétends pas qu'un gouvernement puisse absolument se passer de ce moyen de surveillance ; mais quand on envoie un agent secret reconnaître un terrain dangereux, il faudrait, à son insu, en envoyer un autre qui le surveillerait, et prendre à l'égard du second les mêmes précautions pour n'être pas trompé.
Sablonnier avait immédiatement compris quel parti il pouvait tirer du secret que le hasard venait de lui révéler.
— Faites-vous payer par Lagrange, dit-il à la Floriani ; plumez la poule aux fonds secrets, (»t, quand vous lui aurez pris tout ce que vous
pourrez lui prendre, partez vivement pour l'Angleterre.
En même temps qu'il se faisait valoir auprès de sa maîtresse et se créait des titres à la reconsance des proscrits, Sablonnicr envoyait un rapport à M. Lagrange, pour lui faire connaître qu'il venait de découvrir une grande conspiration.
Quoique très contrarié d'avoir un confident inutile, Lagrange ne put que féliciter son agent et l'encourager par une honnête récompense.
Mais, d'autre part, comprenant bien que le plus intéressé à connaître un complot organisé par le chef de la police politique, c'était le chef de la police particulière de l'empereur, Sablonnier s'empressa de se mettre au service de M. Hyrvoix.
La Floriani se fit conduire à Fhôtel de Russie, et fit prévenir Lagrange à ladresse qu'il lui avait donnée.
Quelques heures après, le généreux marchand était à rhôtel. Elle lui expliqua qu'elle était dans le plus complet dénûment. Le marchand fut sensible à ses prières. Elle se fit habiller des pieds à la tête, acheta des diamants et remplit son porte-monnaie.
Le soir même, on la voyait au bal de l'Opéra, au bras d'un photographe très parisien, très
populaire, grand amateur d'aventures, et qui n'a jamais connu celles de sa compagne.
Les jours suivants s'écoulèrent gaiement. Sablonnier et M"° Loingt ne furent pas oubliés, et l'on but en commun, à la santé de Félix Pyat, le Champagne payé par les fonds secrets.
Cependant la machine infernale n'arrivait pas. Lagrange s'impatientait ; il déclarait que ses affaires le rappelaient en province ; qu'il fallait en finir.
La Floriani fit enfin savoir que tout serait prêt pour un jour indiqué où l'empereur devait aller à rOpéra.
Alors seulement Lagrange prévint M. Piétri, lui disant ce qu'il jugeait à propos de lui faire savoir, et lui donnant l'assurance que toutes les mesures seraient prises afin d'arrêter les conjurés assez tôt pour empêcher la perpétration de l'attentat, assez tard pour saisir la preuve de leurs criminels desseins.
Le jour venu, tous les services étaient sur pied.
L'empereur se rendit à TOpéra ; aucun incident ne se produisit.
Pendant la soirée, Lagrange avait envoyé un de ses inspecteurs à l'hôtel de Russie. On avait répondu qu'une caisse petite et lourde était
amvée le matin même à l'adresse de M"**" Floriani ; que cette dame était sortie quelques instants après, emportant une valise, et qu'elle n'avait pas repani.
Lagrange fit vainement rechercher la Floriani. Elle était partie dans la journée pour Londres avec Targent de M. Hyrvoix.
Le chef du service politique se décida à faire saisir la caisse abandonnée : elle contenait de la paille et des pavés.
La conspiration de la lorgnette avait coûté quarante mille francs à M. Lagrange, et je n'ai jamais su combien h M. Hyrvoix,
Les agents provocateurs. —Le service politique.
On voit, par ce qui précède, qu'au temps de M. Lagrange, les agents provocateurs étaient systématiquement employés dans la police politique.
Pour ne nommer que ceux qui, de notoriété publique, ont appartenu à ce service, Thavenet, dit Bellevue (mort en 1870) ; Charles Marchai,
dit de Duny (mort en 1869) ; Largillières (fusillé rue Haxo, en 1871); étaient chargés do préparer, de temps en temps, un complot.
Ce furent Largillières et Thavenet qui organisèrent, chez un marchand de vin de la rue de Bretagne, le complot dit des quatorze, dans lequel étaient Miot et Vassal.
Ce fut enco're Thavenet qui organisa, dans la boutique d'un nommé Martin, pharmacien, faubourg Saint-Denis, 102, le complot des vingtcinq mille adresses. La femme de ce pharmacien publiait dans les journaux des romans-feuilletons sous le pseudonyme de Camille Bias.
Parmi les conspirateurs figurait Blanqui, qui se faisait appeler le comte d Hermonville.
Le complot fut nommé « des vingt-cinq mille adresses », parce que le plan était d'imprimer clandestinement des proclamations et que les enveloppes avaient été préparées d'après Talmanach Bottin.
Sous mon administration, je répudiai absolument ce s\stème de provocation. Je n'ai cependant pas complètement échappé aux inconvénients inséparables de Temploi de certains agents secrets. Soit par excès de zèle, soit pour se faire valoir en m'apportant des renseignements nouveaux et intéressants, dos individus payés pour
surveiller le parti révolutionnaire, au lieu de se renfermer dans leur rôle de surveillance, n'étaient pas restés étrangers au conseil et à la préparation de certains actes condamnables.
Quand j'ai eu la preuve d'une aussi grave infraction aux instructions que j'avais données, j'ai pris les mesures les plus sévères pour en empêcher le retour.
Je dirai plus tard comment je fus amené, dans un but de surveillance, à subventionner certains journaux, qui servaient à la fois d'organes aux partisans de l'action révolutionnaire et de souricières à la police.
J'indiquerai aussi comment, pour obtenir des révélations auxquelles la sécurité publique était gravement intéressée, j'ai dû prendre à ma solde des individus antérieurement engagés dans la préparation d'une action criminelle.
Mais ces procédés de police, que nécessitent parfois des circonstances d'ailleurs exceptionnelles, n'ont rien de commun avec le système de la provocation, tel qu'il a été autrefois pratiqué.
Je dois dire que, dans ce que j'ai pu connaître de l'administration de M. Lombard, je n ai trouvé aucune trace d'agents provocateurs.
Ayant pris, en 1871, la direction du service politique, il servit avec un zèle égal le gouverne-
D'UN PRÉFET DE POLICE m
ment de M. Thiers, celui du 24 Mai et celui du 16 Mai.
Il s'occupa beaucoup des élections. C'est ainsi qu'à Saint-Denis il suscita la candidature de M. Bonnet-Duverdier en face de celle de M. Camille Sée, afin de favoriser un candidat conservateur qui était, si j'ai bon souvenir, M. le baron du Perrier.
Pour agiter devant les campagnes le classique spectre rouge, un comité socialiste fut créé à Saint-Denis, par les soins de M. Lombard, et une proclamation de ce comité fut affichée, revendiquant :
Art. 3. La suppression du budget des cultes, l'expulsion des jésuites, la suppression des communautés religieuses.
Art. 6. La refonte des lois qui régissent la famille ; le remaniement de nos lois de propriété, en vue de ramener la propriété individuelle à sa seule source légitime, le travail.
Art. 8. L'armement immédiat et permanent de la nation; la suppression des armées permanentes, etc., etc.
Aujourd'hui, la tâche de la police est simplifiée. Elle n'a plus besoin de se mettre en frais d'imagination pour inventer des programmes socia-
listes. La propagande révolutionnaire dépasse ce qu'elle pouvait rêver.
M. Lombard avait dû organiser à nouveau un service politique ; car, à son arrivée, les anciens agents secrets étaient dispersés depuis le 4 Septembre.
Il attachait d'ailleurs de Timportance à n avoir qu'un personnel intelligent et instruit. Il s'adressait de préférence aux journalistes.
C'est ainsi qu'il embaucha ce malheureux G. Puissant, qui fut biiilé par la LanteimCj sans parler de tant d'autres qui ont eu un sort plus heureux, et dont je garde les noms dans le tombeau des secrets.
Il occupait aussi un certain nombre de femmes, jolies pour la plupart. La beauté est une force que la police ne peut dédaigner. Comme le peuple d'Israël, la police a eu ses Judith.
Tous ces agents ne venaient presque jamais à la préfecture, où de trop fréquentes apparitions eussent pu les compromettre.
Ils correspondaient avec le chef du service en lui adressant leurs rapports à un nom d'emprunt et sans autre signature qu'un numéro d'ordre.
Le numérotage des agents ne suivait pas l'ordre régulier. Etait-ce pour faire illusion sur leur nombre?
Celte pensée n'eût point été impolitique. On ne saurait trop persuader au public que la police a des yeux et des mains partout : la crainte de la police est le commencement de la sagesse.
Devant mes juges.
Il y a quelques jours, j'écrivais dans la Ligue: « Pour cesser d'être maçon, il ne suffit pas de sortir sans saluer. La qualité de maçon est indélébile ; elle ne se perd qu'en vertu d'un jugement rendu selon les formes prévues par la constitution et les statuts généraux. »
Les maçons de l'Orient de Lyon connaissent les statuts généraux et ils s'y conforment. Ils n'admettent pas que ma volonté suffise que j'aie cessé d'être maçon. Le tablier de Nessus m'enveloppe et je né saurais le rendre ; je n'en puis être séparé que par un jugement qui sera à la fois ma condamnation et ma libération.
C'est ainsi qu'il faut interpréter la « planche » suivante que vient de m'apporter un agent subalterne du profane Adolphe Cochery :
IgO SOUVENIRS
PARFAIT SILENCE
LOGE CIIAP.*. ET ARÉOPAGE Constituée à VOrr . de Lyon, l'an de la V.*. L.-. 5762.