de Lyon, 5 février
Monsieur,
La il.*. L. *. le Parfait silence a reçu, dans sa réunion du 4 février 1885, une plainte contre vous.
Elle vise les feuilletons du journal la Ligue, datés des 29 et 30 janvier i885, et réclame Tapplication du deuxième. paragraphe de larticle 5 des dispositions judiciaires, concernant le délit de violation du serment maçonnique.
La plainte a été renvoyée au comité d'instruction prévu par l'article 12. Il est chargé de vous demander si vous avez quelques observations à lui adresser sur Texistence du délit dont vous êtes accusé.
Le comité doit se réunir à nouveau le mercredi 1 1 février courant.
Si aucune réponse ne lui est parvenue à cette date, il aura à se prononcer sur la plainte dont il est saisi, conformément aux articles li et suivant du règlement spécial.
Le Comité de la Rr . L.' .
Le Parfait Silence,
Yous adresserez votre réponse rue Garibaldi, 45.
Eh ! oui, mes doux juges, j'ai des observations à vous adresser.
Mais comme je suis partisan des débats publies, comme je pense que la publicité des débats est une gai'antie pour Tindépendance du juge autant que pour la liberté de la défense, — je vous demande la permission de répondre, non par un mémoire secret, mais par la voie et par la voix de la presse.
Et d'abord, pourquoi m'appelez-vous « Monsieur », au lieu de m'appeler « ï.-. C*. F.*. »?
Les principes veulent que l'accusé soit réputé innocent jusqu'à ce que, par un jugement, il ait été reconnu coupable.
Si vous manifestez ainsi, par des signes non équivoques, votre parti pris de me condamner, je vous récuse.
Ecoutez bien ce dilemme :
Ou je suis encore franc-maçon, et vous devez m appeler « T.*. C*. F.*. », — ou j'ai cessé de l'être, et je ne suis pas votre justiciable.
Suis-je maçon? Votre assignation est nulle pour vice de forme.
Suis-je profane? J'échappe à votre juridiction.
Vous aurez d'abord à statuer sur cette exception préjudicielle.
ifii SOLVEMRS
J'arrive aa fond du débat.
Mes doux juges, vous prétendez que j'aurais violé un serment à peu près ainsi conçu :
fi Je jure de ne rien révéler des mystères de la franc-maçonnerie, sous peine d'avoir la tête tranchée, la langue arrachée, le corps jeté dans les vagues de l'Océan, pour être éternellement roulé par le flux et le reflux de la mer. w
Permettez-moi de vous faire remarquer qu'aux yeux de nous autres jurisconsultes, le serment, comme l'aveu, est indivisible.
Si la première partie de votre formule est sérieuse, la seconde Test aussi.
Si vous êtes unanimes à reconnaître que c'est pour dérider les maçons que vous parlez du flux et du reflux, il ne m est pas possible d'admettre que je doive rester ridé quand vous parlez de vos mystères.
Une question de droit que votre tribunal devra examiner, c'esl celle de savoir si le serment qu(î vous faites prêter est un acte unilatéral ou un acte bilatéral.
Je tiens pour le bilatéral, car j'aperçois des engagements des deux côtés : Je ne révélerai rien; mais si je révèle, vous me soumettrez au supplice ci-dessus décrit.
htes-vous prêts?
Vous riez, mes doux juges? Je vois déjà que vous êtes désarmés.
Avouez que F.\ veut dire « fumiste », et séparons-nous en échangeant des attouchements fraternels et bien sentis.
Voyons, TT.-. CC*. F.*., pourquoi vous en prenez-vous au pauvre moi, plutôt qu'à tant d'autres qui racontent couramment, pour l'amusement des profanes, les divertissantes épreuves de leur initiation?
Hier encore, dans les couloirs de la Chambre, un F.', très orthodoxe, auquel vous n'adresserez jamais la dédaigneuse appellation de « monsieur », parlait librement de vos prétendus mystères, comme il convient entre gens que le « maillet » n'a pas frappés sur le cerveau.
— Très amusant et très exact, le récit de votre réception, me disait le F.*. X.*. en présence de plusieurs profanes. Je crois cependant que vous vous trompez quand vous dites que le calice d'amertume contenait du verniouth. Quant à moi, j affirme qu'on m'a présenté du bitter. Je me rappelle même que je me suis écrié : « Ça manque do curaçao! » Heureusement, le V.*. Massol, qui présidait, feignit de ne pas avoir entendu cette parole sacrilège ; s'iU'eût signalée à Tattention des
maçons, leur indignation m'eut à jamais fermé les portes du temple.
— Ah! ah! je vous y prends, mon cher collègue; vous aussi, vous révélez les secrets !
— Oui : mais pas dans les journaux.
Convenez, TT.*. CC*. FF.-., que là est toute la différence : entre augures, nous ne nous regardons pas sans rire; nous admettons même quelques amis à partager notre hilarité; mais nous ne voulons pas que le grand public se f.-. de nous. C^est pourquoi vous me faites un procès de presse.
Eh bien! TT.-. CC*. FF.*., si vous me permettez de vous parler avec cette franchise à laquelle les pontifes, pas plus que les princes, ne sont accoutumés, je vous dirai : L'heure de la réforme est venue ; laissez entrer dans le temple Tesprît de critique et de libre examen; vos rites et vos mystères sont surannés et démodés. Soyez de votre temps.
Vous qui avez la raillerie facile pour les pratiques de toute dévotion profane, regardez votre poutre au fond de votre prunelle, et ne croyez pas que Texcommunication majeure lancée contre un hérétique suffira à vous en délivrer.
Sur ce, TT.-. CC.-. FF.*., je vous propose de
clore les travaux de ce R.*. Chap.*. XXXII par trois coups de maillet.
L'affaire Hartmann.
En recevant le personnel de la préfecture, à l'occasion du 1" janvier 1880, j'avais cru devoir, dans l'intérêt de la discipline, démentir le bruit de ma retraite, que mes adversaires mettaient périodiquement en circulation.
Un incident imprévu me permit bientôt de juger que j'avais pris un engagement téméraire en promettant de rester, en dépit de toutes les attaques, à la tête de mes agents. Je veux parler de l'affaire Hartmann. On se rappelle Tattentat qui, sur la ligne de Saint-Pétersbourg à Moscou, avait failli coûter la vie h l'empereur Alexandre II.
Une agence anglaise, le Central News Agencf/, en a publié le récit suivant, qu'elle disait tenir de la bouche même d'Hartmann :
Après avoir, Tété dernier, aurait dit Hartmann, fait de la propagande dans plusieurs parties de la Russie,
ce qui me fil arrêter et incarcérer à Kiev, d'où je m'échappai, grâce à l'énergie du comité de Saint-Pétersbourg, je fus chargé d'exécuter le czar. J'ai des connaissances pratiques sur les choses militaires et sur les substances explosibles. et je suppose que jo fus choisi pour ce motif.
Arrivé à Moscou, je louai une petite maison à quelques milles de la ville et située à environ 40 yards (un peu moins de 40 mètres) de la principale ligne de chemin de fer. La maison était en mauvais état. Je portais un costume d'ouvrier, je vivais tranquillement, et pendant quelque temps je fis comme si j'arrangeais ma maison.
Lorsque je fus convaincu que tous les soupçons étaient écartés, je me mis à l'œuvre,- aidé de deux compagnons, dont l'un était depuis longtemps mon collègue. La maison la plus prochf^ était presque hors de la portée de la vue et, le soir, tandis que deux d'entre nous faisaient le guet, le troisième creusait, avec une bêche, une petite tranchée dans le sol glacé. La tranchée avait cinq pouces en largeur et en profondeur.
Elle allait de la voie de fer à une petite maison dépendante de l'habitation. Le sol était très dur, et. comme nous devions prendre des précautions, le travail dura plusieurs jours. Nous posions à mesure, dans la tranchée, quatre fils métalliques isolés, rt chaque soir, après avoir terminé notre travail, nous remplissions la tranchée ouverte dans la journée, vn effaçant avec soin toute trace d'excavation. La tranchée était creusée le long d'un sillon, en plein champ.
Nous fabriquâmes nous-mêmes la dynamite dansJa maison, et elle fut renfermée dans quatre fortes poudrières en fer, dont chacune contenait un peu plus d'une livre anglaise de cette substance.
Tout était presque en état, lorsque notre plan faillit échouer, parce que Télectricien de Moscou, dont les soupçons s'étaient éveillés, refusa de livrer les batteries qui devaient faire jouer la mine. Mes camarades et moi, nous désespérâmes presque, nous qui, peu d'heures auparavant, nous félicitions d'avoir achevé notre travail.
Les poudrières contenant la dynamite avaient été posées avec soin dans un grand trou creusé entre les rails et sous des traverses en bois. Ma résolution fut bientôt prise. J'envoyai mes camarades chez un paysan de nos amis, à quelques milles au sud, et je m'occupai rhoi-méme de me procurer des batteries électriques. Avec quelque difficulté, je persuadai à l'éJeclricien de me les confier, et je retournai passer ia nuit tout seul dans ma maison. Je mis Jes fils en communication, et tout fut prêt pour le train qui allait passer.
On m'avait averti que le czar voyagerait par le train de marchandises ; vous voyez donc que je n'ai pas commis une bévue stupide quant au choix du train. Mon explication est fort simple. Nous étions tenus fort au courant, par des fonctionnaires de nos amis, de tous les mouvements du czaf. Nous avions été avertis que, suivant la coutume, il quitterait le train officiel dans lequel une figure, représentant le <zar, serait assise à la fenêtre du wagon-salon, tandis que le czar lui-même, espérant échapper ainsi à tout
danger, voyagerait déguisé en employé du chenoin de fer.
Un télégramme m'apprit que tout allait bien, et que le train arrivait. Lorsque le train passa, je mis le feu à la mine, avec l'espérance de voir l'empereur sauter. Les débris du train furent lancés loin de la maison; mais bientôt j'appris avec chagrin que le czar, ne croyant pas qu'il y eût danger, avait changé de train à quelques milles de là, afin d'entrer à Moscou avec apparat.
Je partis aussitôt en traîneau et je rejoignis mes amis. Nous restâmes tranquillement, pendant une semaine, à trente milles plus loin, et alors nous allâmes à Kherson, et de là chez des amis, près d'Odessa. Là, nous nous embarquâmes tous les trois sur le vapeur italien Florentina, où je fus employé comme mécanicien. De Gonstantinople, nous allâmes en France.
Hartmann, il est vrai, a démenti ce récit par une lettre adressée de Londres au journal la Justice.
Néanmoins, à part quelques erreurs de détail, il ne paraît pas que le collaborateur de l'agence anglaise se soit éloigné de la vérité.
On assure .qu'une montre en or, donnée en payement à Télectricien de Moscou, mit la polic3 russe sur la trace des auteurs de l'attentat.
Un horloger de Saint-Pétersbourg avait reconnu cette montre, et retrouvé sur ses registres le
nom et J'adresse d'u^e dame à laquelle il lavait vendue. Celle-ci n'aurait point hésité à dire qu'elle lavait donnée à un nommé Hartmann, dont elle aurait promis la photographie à la police.
Je n'ai point à certifier l'exactitude de ces faits, qui se sont passés fort loin des limites de ma juridiction. Mon rôle commence à larrivée d'Hartmann à Paris.
Les nihilistes russes résidant à Paris ne formaient autrefois qu une colonie peu importante, vivant à l'écart, sans relations avec les révolutionnaires français ou allemands. Ils semblaient plus préoccupés de leurs plaisirs que des réformes sociales, et leur quartier général, rue des Lyonnais, n° 6, ne paraissait point être un foyer de conspirations.
Mais, depuis 1876, le nombre des nihilistes des deux sexes s'était sensiblement accru.
Au courant de tous les complots fomentés dans leur pays, en rapports suivis avec leurs compatriotes disséminés en Suisse, en Belgique, en Angleterre, ansi qu'avec les socialistes allemands et français, aux réunions desquelles ils assistaient, les nihilistes réfugiés à Paris se réunissaient par groupes de douze à quinze membres, sous la direction de chefs intelligents, instruits et résolus. I 11.
190 • SOLVEMKS
C'étaient^ poui* la plupart, des étudiants, .on
médecine, des journalistes, des chimistes, sui-
• vant les cours scientifiques de nos professeurs
les plus distingués; peu d'ouvriers, el^ parmi
ceux-ci, quelques mécaniciens.
Quand ils arrivaient à Paris, ils trouvaient toujours chez leurs compatriotes untî hospitalité empressée.
Les principaux che^s, attentivement surveillés par la préfecture, recevaient fréquemment des lettres chargées,» venant de Russie, de Genève, de Londres ou de Bruxelles.
Les fenimes jouaient un rôle actif dans la colonie nihiliste. Elles n'assistaient pas toujours aux réunions ; mais elles servaient d'émissaires ; elles recevaient des correspondances, remplissaient des missions délicates et faisaient de fréquents voyages.
Ce qui avait surtout mis en éveil ma vigilance, c'étaient les relations de plus en plus fréquentes des Russes avec les socialistes français, et la crainte de voir l'emploi de la dynamite passer dans les mœurs de nos révolutionnaires.
Je ne laissai pas passer sans les signaler à Tattention du gouvernement des discours tels que celui que venait de prononcer TAllemand Ërhard^
D UN PRÉFET DK POLICE , . VJl
présidant, rue de la Itastille, une réunion cosmo-
pqlite : *-
Il yAiura bientôt lui an, avait-il dit, ()ue le premier attentat eut lieu contré le czar. L'auteur a été pendU; l.e nom de cet homme restera illustre, car il a subi la mort des martyrs pour défend rç la cause de Thlimanité. Depuis lôr?, les conjurés n*ont pu atteindre leur but. Mais jl vaut- mieux quç* le czar n*ait pas encore rencontré la mort ; car un monstre de ce genre, «jui a causé, tant de malheurs, n'est pas digne de mourir ainsi : la mort étant la seule épouvante pour ces êtres, le czar devait, à titre de châtiment, d'abord subir la torture et périr ensuite d'une mort lente et
cruelle.
l*our nous, socialistes allemands, (ju'une même pensée unit aux nihilistes russes, loin de renier les auteurs de l'attentat, comme on l'a lïiit pour Ilœdel et pour les autres, nous devons tendre la main à nos frères russes et les féliciter hautement d'accomplir ces actes d'héroïsme, dans un pays privé de toutes les libertés, soumis au despotisme le plus absolu, et de n'avoir eu d'autre mobile, en agissant ainsi, que 4j'affranchir leurs semblables.
Je n'étais pas seul à faire surveiller la colonie nihiliste : la Russie avait à Paris des agents secrets.
Aussi n'avait-elle pas tardé à connaître la présence à Paris d'Hartmann.
Elle attachait la plus grande importance à l'arrestation et à l'extradition de l'homme qui avait jusque-là si habilement déjoué les recherches de la police russe.
Il s'agissait de démontrer aux nihilistes que leurs attentats contre les personnes étaient considérés à l'étranger, même par un Etat républicain, comme des crimes de droit commun, à la responsabilité desquels Téloignement ne pouvait les soustraire.
Chaque jour, la sécurité du peuple russe était troublée par les audacieuses menaces du Comité exécutif, et au moment même où l'intervention de la police française allait être sollicitée, le journal la Volonté du Peuple nous apportait la proclamation suivante :
Le 19 novembre, près de Moscou, d'après Tordre du Comité exécutif, une tentative a été commise contre Alexandre II ; il s'agissait de faire sauter le train impérial. La tentative n'a pas réussi. Nous ne jugeons pas à propos de faire connaître maintenant les causes qui l'ont fait échouer. Nous sommes sûrs que nos agents et tout notre parti ne seront pas découragés par cet insuccès, et qu'ils n'y puiseront qu'une nouvelle expérience, plus de circonspection, une nouvelle preuve de leur force et l'assurance de réussir dans la lutte que nous avons entreprise. Nous adressant à tout citoyen russe qui aime la liberté,
pour qui la sainte liberté du peuple a quelque intérêt, nous lui dirons :
Alexandre II est la personnification du despotisme, de la lâcheté sanguinaire et de la corruption. Son règne est un mensonge du commencement à la fin; la libération des serfs est suivie de la circulaire Makoff; les lois' et les libertés sont remplacées par la dictature militaire et les potences. Du commencement à la fin, Alexandre II a travaillé à la ruine de tout ce dont vivait et pouvait vivre le peuple.
Jamais la liberté n'a été plus méprisée. Jamais ceux qui pillent ou oppriment le peuple n'ont été moins inquiétés. Il n'y a pas de village qui n'ait vu plusieurs de ses habitants envoyés en Sibérie parce qu'ils avaient pris la défense des intérêts communs, parce qu'ils avaient protesté contre l'asservissement et l'exploitation du peuple. Des millions d'individus, qui seront suivis de bien d'autres, s'abrutissent en Sibérie pour avoir défendu leurs concitoyens.
Alexandre II est le principal usurpateur de la souveraineté nationale, le principal auteur de la réaction, le principal coupable des condamnations prononcées par les tribunaux; il a quatorze condamnations à mort sur la conscience, et des milliers d'individus crient vengeance. Il mérite la mort, mais ce n'est pas à lui seulement que nous avons afi'aire. Notre devise est : Liberté du peuple I salut de la nation !
Notre tache est de délivrer le peuple, de lui permettre de disposer de ses destinées. Si Alexandre II reconnaissait le mal qu'il fait à la Russie, s'il abandonnait le pouvoir et le déléguait à une assemblée nationale souveraine élue librement par le suffrage
194 SOU YEN lus
universel, alors, mais alors seulegaeiil, nous le laisserions en paix et nous lui pardonnerions tous ses crimes. Mais jusque-là, la lutte, la lutte sans merci !... -^ tant que nous aurons une goutte de 6ang*;*tant que sur les ruines du despotisme ne flpttera pas le drapeau de la libération du peuple.
Nous faisons appel a tous les cito}^ns russes poui; qu'ils nous aident dans cette Iftlte. Il n'est pas facile de venir à boiljt des forces du poiîVoir; la tentative du 19 novembre donne une idée des difficultés à vaincre; aussi, pour tuer le despotisme et rendre ses droits au peuple, nous avons besoin du concours de tous, nous l'atlenidons de la Russie.
Ce 15 février, Tambassade de Russie m'avisa que ses agents secrets suivaient Hartmann, et me demanda de le faire arrêter.
Il ne me vint pas à la pensée qu'un préfet de polifte, en de telles circonstances, pût se demander quel était son devoir, ou hésiter à l'accomplir.
Je n'avais pas à me prononcer sur la question d'extradition, que le gouvernement seul pouvail trancher. Je prenais en quelque sorte une mesure conservatoire en mettant sous la main du gouvernement français l'homme sur le sort duquel il aurait à statuer.
Si j'avais refusé de procéder à Tarrestalion ; si, prétendant avoir besoin d'en conférer d'abord
avec les ministres, j'avais laissé' *à Tauteur de Tatlentat de Moscou le temps de se soustraire aux recherches, n'est-ce pas alors que j^aurais tranché moi-même, en Fendant Textradition impossible, Ja question qui échappait à ma compétence? i\'aurais-je pas gravement engage, avec la mienne, la responsabilité de mon gouvernement?
Il s'est trouvé le lendemain des gens^ habiles, des docteurs opportunistes pour m'expliguer que, s'ils eussent été à ma place, ils eussent fait venir Hartmann et lui eussent tenu à peu près cç langage : « Nous savons qui vojis êtes; Tambassade de Russie le sait aussi; cette découverte nous cause plus d'effroi qu a vous-même. Prenez ce billet de chemin de fer et ce viatique ; allez en Angletenx», où vos pareils sont en sécurité. »
Ces fins diplomates ne comprenaient pas qu'une telle attitude eût été beaucoup plus grave que le refus d'extradition, et que la Russie n'en eût pas été dupe.
L'émotion qui se produisit bientôt et l'irritation qui se manifesta parmi mes collègues de la Chambre s'expliquaient surtout par l'ignorance des règles constamment suivies en matière d'arrestations pom' crimes commis à l'étranger.
Tous les Jours, les polices étrangères, sur un
196 SOUVExNIRS
simple télégramme du préfet de police, mettent en état d'arrestation provisoire ceux de nos nationaux qui leur sont signalés comme ayant commis un crime sur le territoire français.
Les pièces justificatives, les mandats de justice, les arrêts de condamnation sont transmis plus tard, lorsque, dans les formes régulières, l'extradition est demandée.
Mais l'arrestation provisoire n'est jamais refusée, même par les nations les plus jalouses de leurs droits. L'Angleterre, la Belgique, la Suisse procèdent constamment ainsi, sur de simples dépêches de la police française, et elles rencontrent chez nous une juste réciprocité.
Prétendre — comme on le fit dans la presse à l'occasion de laffaire Hartmann — qu'avant de mettre la main sur un étranger poursuivi ou condamné pour crime dans son pays, la police doit attendre que les formalités régulières et compliquées de la demande d'extradition aient été accomplies, c'est vouloir rendre le plus souvent impossible l'arrestation des criminels.
Un pays continental comme la France, mis en rapports si faciles et si prompts, par ses chemins de fer, avec les frontières voisines, est le premier intéressé à maintenir, au profit de la sécurité commune, l'usage dont se prévalut la Russie
pour obtenir larrestation provisoire d'Hartmann.
L'auteur de l'attentat de Moscou se promenait aux Champs-Elysées, en compagnie de plusieurs de ses amis ou compatriotes, parmi lesquels se trouvait au moins un agent de la police russe, lorsqu'il fut arrêté par les inspecteurs que j'avais envoyés à sa recherche.
Après une courte lutte, il fut emmené au poste le plus voisin, et de là au Dépôt de la préfecture de police. Il déclara s'appeler Edouard Mayer et être originaire de Berlin.
Les résultats de la perquisition faite à son domicile, cour Saint- Philippe-du-Roule, son interrogatoire, la comparaison de sa personne avec les photographies que j'avais depuis plusieurs mois, ne pouvaient me laisser aucun doute sur l'identité du prisonnier. Je m'étais rendu moi-même dans sa cellule, et mes observations personnelles avaient pleinement confirmé celles du chef de la sûreté.
Le gouvernement eut le tort de ne pas prendre une résolution immédiate. S'il eût pris l'initiative d'extrader Hartmann, il n'eût pas eu à craindre le reproche de subir la pression de la Russie ; s'il se fût immédiatement décidé à refuser l'extradition, il n'eût pas paru céder à l'atti-
tude comminatoire d'une partie de la presse et du Parlement.
Le gouvernement hésita. Il n'osa pas examiner franchement la question de savoir si le crime d'Hartmann devait donner lieu à l'extradition; il préféra saisir le parquet de la question d'identité, et se couvrir de Tautorité de la mag-islrature pour décider qu'Edouard Mayer pouvait bien être un autre qullartmann.
Cette petite habileté de procureur ne trompa personne, ni en France ni à Tétranger.
Peut-être eiit-ilété plus digne de rappeler à la Russie que nous n'étions liés vis-à-vis d'elle par aucun traité, et que d'ailleurs l'extradition n'est généralement pas accordée pour attentats politiques. De nombreux précLJdents pouvaient être invoqués : il suffisait de rappeler qu'en 1871 et 1872 toutes les puissances nous avaient refusé l'extradition des membres de la Commune, condamnés comme coupables de l'assassinat des otages.
Peut-être eiit-il été mieux encore de se placer îi un point de vue tout opposé pour envisager l'intérêt et la dignité de la France.
C'est se faire une singulière idée des droits et des devoirs d'un pays, que de considérer que son honneur l'engage à couvrir de sa protection les
auteurs de tous les crimes connexes à la politique.
En face des moyens employés par la révolution internationale, au mépris de la vie humaine, pour renverser toute autorité, les républiques et les monarchies ont un intérêt commun et se doivent un mutuel et loyal concours.
Les préjugés de la majorité prévalurent. La demande d'extradition fut repoussée, et je fus chargé de faire conduire Hartmann en Angleterre.
J'entrai de nouveau dans la cellule d'Hartman ; il était assis près d'une table, sur un escabeau fixé au mur par une chaîne enfer. Il prenait son repas, attendant, d'heure en heure, une décision qui, vraisemblablement, devait Tenvoyer h la potence.
Co ne fut pas sans émotion que je lui notifiai Tordre de sa mise en liberté. J'admets pour le crime politique les mêmes expiations que pour le crime de droit commun. La société a le même devoir de proléger la vie humaine, quel que soit le mobile de l'assassin. S'il y avait une distinction à faire, c'est contre l'assassinat politique ([ue la justice devrait être armée des pénalités les plus graves, car, plus que le crime de droit commun, il met la société en péril et l'oblige à se défendre.
Mais le sentiment n'a pas l'inflexibilité de la justice, et quand le devoir est accompli, le magistrat ne saurait considérer avec la même sécheresse le vulgaire assassin et le fanatique qui a donné sa vie pour le succès d'une idée, si injuste qu'elle soit.
Après trois semaines de détention au dépôt de la préfecture de police, Hartmann partit pour Dieppe et de là pour Londres, sous la surveillance d'un agent.
Il écrivit d'Angleterre à divers journaux des lettres qui étaient l'aveu de son identité.
Je dois dire qu'il paraissait beaucoup moins animé que les journalistes français contre le préfet de police.
Réclamations.
On me l'avait bien dit : je n'aurais dû publier mes Souvenirs qu'après ma mort!
Mais une raison d'impartialité m'a fait passer outre aux avis les plus sages; j'ai pensé que mes contemporains ne tarderaient pas à me suivre.
D'UN.PREf
quand je passerai de ' leur laisser le temps c lions.
De même que, dans registre où chacun inj tement, de même j'ou pour les réclamations
J'en exclus toutefoi maçons. J'attends, pou lions avec les « fils de nolifié leur jugement.
La place d'honneur Denise; — les épithèt( n'est-ce pas?
Je ne puis résister que m'écrit M. Alexai talent qui tient toujoi joindre le cœur qui l'iu facit :
Monsieur,
Je lis avec le plus grar préfet de police. Dans v( lundi, je trouve parmi ] cateurs celui de Charles ]
Charles Marchai, le p fort ennuyé de cet homo
Il est mort; il s'est même tué volontairement. Il ne reste personne de sa famille. J'étais son ami le plus intime et j'ai grand souci de la réputation de ce garçon de cœur et de mérite.
Ceux qui le conna'ssent savent bien qu'il ne saurait être confondu avec celui dont vous parlez; mais ceux qui ne le connaissent pas, ceux qui font étourdiment ou volontairement de fausses légendes sur les gens et les choses, ceux-là pourraient s'appuyer un jour suicette homonymie et déshonorer la mémoire d'un galant homme, dont le suicide donnerait encore plus de créance à leur dire.
11 y aura longtemps que je ne serai plus là pour défendre mon ami, que votre livre, bien malgré vous, serait encore là pour l'accuser. Il vous sera possible, en deux ou trois mots, dans un de vos prochains chapitre?, d'aller au-devant de ce malentendu possible, et je vous serai très reconnaissant de l'avoir fait.
Veuillez agréer, etc.
A. Dumas.
J'avoue que, malgré rhomonymie, il n'était pas venu à ma pensée qu'on pût un instant confondre le peintre à la mémoire duquel toutes les sympathies font cortège, avec Tagent de M. Lagrange, et je remercie M. Alexandre Dumas do m'avoir donné roccasion « d'aller au-devant de ce malentendu possible ».
Autre réclamation, autre stvle.
M. Benjamin Raspaîl a la parole.
Il m'écrit : « Monsieur et collègue. » A ce « collègue » sans épithète, je devine que mon honorable collègue n'est pas content : « collègue » tout court vous a un air grincheux.
D'où vient l'humeur de M. Benjamin llaspail?
« Je viens seulement, dit-il, de lire dans la Ligue, du 7 de ce mois, le passage que vous voulez bien me consacrer dans vos Souvenirs d^n préfet de police, à propos d'une interpellation que je crus devoir vous adresser au conseil général de la Seine, le 2S novembre 1879. Il s'agissait d'agents tarés que, mes amis et moi, nous vous reprochions de maintenir quand même dans votre administration. »
M. Benjamin Raspail traite facilement ses adversaires de « gens tarés ». Son illustre père, François- Vincent Raspail, voyait partout des mouchards, et il avait découvert que la méfiance est la mère de la sûreté.
A un citoyen qui lui envoyait un télégramme pour le féliciter sur l'état de sa santé, il répondait : « Comment osez-vous fti'écrire par le télégraphe, c'est-à-dire sous l'œil de la police? »
M. Benjamin Raspail a modifié la tradition paternelle ; il a remplacé la méfiance par Tindi-
gnation : là où son père voyait des mouchards, il se contente de voir des gens tarés.
Parmi les gens tarés que me dénonçait M. Benjamin Raspail dans la mémorable séance du 23 novembre 1879 se trouvait, disait-il, un brigadier qui, ayant encouru le mépris de la famille Raspail, n'avait pu survivre à sa honte et s'était pendu.
Le lendemain de la mémorable séance, le brigadier, bien portant, venait dans mon cabinet m apporter, par sa présence, le plus péremptoire démenti à Tallégation de l'honorable député-conseiller général.
« Permettez-moi de vous dire, continue M. Benjamin Raspail, que votre narration sur Tinterpellation en question aurait acquis le caractère d'impartialité, en reproduisant le compte rendu officiel de la séance du conseil général, et vos lecteurs auraient pu juger du succès que vous remportâtes, ce soir-là, au pavillon de Flore. Ils auraient vu aussi que je ne m'étais pas posé en «. justicier », ni en « représentant dune dynastie » — mot anssi inutile que déplacé. »
Voyons, « monsieur et collègue », est-ce sérieusement que vous me proposez de publier en feuilleton, dans la Ligue, le compte rendu officiel des séances du conseil municipal ? J'espère
au moins que vous ne réclamerez pas vos droits d'auteur?
Je n'ai pas besoin d'être mis en face du compte rendu in extenso pour confesser que je n'ai jamais eu de succès au pavillon de Flore. Que voulez-vous? les conseillers municipaux, ce n'était pas mon public.
Je n'ai pas dit que M. Benjamin Raspail « s'était joose en justicier ». Mon collègue dénature ma phrase ; à mon tour, je réclame le compte rendu officiel. Il y a des citoyens qui sont pédants, sans poser pour le pédantisme ; il y en a d'autres qui sont justiciers, sans poser pour cette fonction sociale ; voire même qu'en ces matières la loi n'interdit pas le cumul.
Il paraît que j'ai manqué à l'étiquette d'Arcueil- Cachan, en appelant mon éminent collègue « le représentant de Gentilly et d'une dynaslic ». Je reconnais que dynastie est exagéré; je retire dynastie. Mais je plaide les circonstances atténuantes; j'ai été trompé par les apparences.
A voir la solennité grave avec laquelle s'avance la parole de M. Benjamin Raspail, la conviction avec laquelle il exige un respect de première classe, on cherche derrière lui des chambellans; on croit entendre : « Ne touchez pas à la Reine! »
J«* tçrmrie jKir M, fc* i>n:*!ir L — çœî. par un iWKft^ 4t motfc^rie- fcnan fc i z*^ pa$ «Hn? nommé. Il ftTtt^iît^ rotttn? rap«llatî'3a Af ^niftkph^ don- !!«• ;% l'iiffarri? 4>* râi^t-râ^j m iTf^ adresse?, dans laqarll'rr fe* jiLc»rf d*^ l'Empcrv- ni? Tirent euxmfroe« ^ja'inii? <^m^.k -v-Tr^t? :
Bhnqni. dit-il. «roo^^it rti I86*> !e projet de publier un f>ampfalet pénodiqu^r. à l>Ât*>Q5 n>mpus« et de le isàn: (jarreoir 20us enTelof «pe a un certain nombre de
Four fiât poblieation. Blanqui avait bes«>în d'un bailleur de fond* et d'un typographe. La citoyenne Seberi procura l'ouvrier typographe : il s'appelait Seoique. M, Martin, pharmacien, avait chez Ini le dictionnaire de Brittin,et Blanqui put s'en servir pour les adresses.
M« Ut docteur L... proteste non seulement contre la qualification de complot, mais encore celle de société secrète , surtout contre la condamnation de Ulanqui à cinq ans de prison.
NVjtant pas jufje d'appel, je ne puis que donner acte à M. le docteur L... de sa conmiunicatioii, et je fcnne pour aujourd'hui le chapitre des ri'M^lamations.
Le Kulturkaxnpf.
Les chefs de ropportunisme avaient fondé leur popularité et leur fortune politique sur des promesses imprudentes faites aux populations ouvrières des grandes villes.
Sans doute, le tribun qui avait mis sa signature au bas du programme de Belleville n'avait accepté ce programme qu'en tant qu'indication générale et pour se prêter à une manifestation électorale. Mais les électeurs n'avaient point à tenir compte des réserves restées secrètes, et, pour eux, le succès du parti dont M. Gambetta était le chef (levait entraîner l'application des principes, Texécution des promesses et mettre fin à toutes les misères sociales.
Depuis longtemps, M. Gambetta avais pris h tâche de préparer graduellement aux déceptions nécessaires cette importante fraction de la démocratie, que, suivant les jours et les circonstances, on appelle tour à tour la queue, la tête ou le cœur du parti.
Pour rayer du progamme de Belleville la suppression des armées permanentes, il avait invoqué rexpérience des dernières années et les nécessités d'une situation nouvelle ; — pour biffer la séparation de l'Église et de TEtat, il avait objecté l'impossibilité de briser, par un effort unilatéral, les liens synallagmatiques créés par le Concordat; — et enfin, pour calmer les espérances chimériques qu'il avait autrefois entretenues, il avait été jusqu'à nier l'existence de la question sociale.
« L'esprit de gouvernement », comme on disait, pouvait commander ces amputations successives, mais la démocratie militante ne s'accommodait point de les subir, et sa protestation s'affirmait par les progrès incessants du radicalisme dissident ou « intransigeance ».
A cet afflux de la sève intransigeante, M. Gambetta opposa comme dérivatif l'appel aux passions anti religieuses : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » avait-il dit; et ce fut à ce cri que se firent les élections législatives de 1877.
Pendant longtemps, les affamés se contentèrent de « manger du prêtre » ; la question religieuse domina la question sociale; et d'autre part la préoccupation d'opprimer la liberté d'autrui fit oublier aux libéraux le souci d'assurer leur propre liberté.
Pour le succès de cette politique, M. Gambetta et ceux qui recevaient de lui l'inspiration trou- ■ vaient un soutien assuré dans la majorité de* Chambres.
Un Kulturkampf bourgeois n'excédait pas la hauteur de vue de ces députés d'arrondissement pour lesquels le chef de l'opportunisme professait un dédain bien connu.
Les occasions n'avaient pas manqué d'assurer à la république parlementaire l'équilibre nécessaire à la sûreté de sa marche. Il fallait permettre, faciliter, favoriser la formation d'un parti républicain conservateur, d'une droite républicaine. La première condition du régime parlementaire, c'est l'existence des whigs et des tories se partageant la représentation nationale, luttant avec loyalisme sur le terrain constitutionnel et se succédant au pouvoir suivant les fluctuations de l'opinion.
Mais l'opportunisme rêvait une sorte de parlementarisme jacobin : une représentation nationale sans minorité ; l'ordre assuré par l'oppression ; le combat qui finit faute de combattants ; la paix de Varsovie, et itbi solitudinem faciunt, pacem appellant.
Les élections de 1877 avaient été une lutte ardente, dans laquelle le clergé s'était imprudem-
ilO SOUVENIRS
menl engagé. Les vainqueurs ne songèrent qu*à s'établir en maîtres dans la République, et à creu- ^r autour d elle un fossé infranchissable pour les vaincus. On pouvait faire le gouvernemeutde tous; on- s'attacha à -faire le gouvernement d'un parti ; bientôt on réussit à faire le gouvernement d'une coterie.
' La liberté paya les frais de la guerre. « U n'y a pas de liberté pour les ennemis de toute liberté, » avait dit, ou à peu près, M. Paul Bert, et sous prétexte d'appliquer .aux cléricaux les doctrines cléricales, les libéraux selirent oppresseurs; ils oublièrent qu ils avaient dans leurs programmes la liberté de croire, de penser, d'écrire, d'enseigner, de se réunir, de s'associer.
Xes lois d'enseignement servirent d'abord de prétexte aux représailles. M. Jules Ferry, ministre de l'instruction publique, déposa le projet de loi qui contenait un article 7 devenu célèbre : « Nul, disait cet article, n'est admis à participer à l'enseignement public, ou libre, ni à diriger un établissement d'enseignement de quelque ordre que ce soit, s'il appartient à une congrégation religieuse non autorisée. »
Les républicains libéraux acceptaient les autres dispositions du projet de loi; mais tout en protestant contre la pensée d'abandonner les écoles
de l^EtaL et de se faire les auxiliaires des coiigréganisles, ils s'élevaient contre l'article 7, comme contraire à la liberté d'enseigner.
Parmi les protestations que souleva le projet de M. Jules Ferry, je crois 'qu'il n'est pas sans intérêt de rappeler deux passages de celle que . M. le pasteur Bersier adressa au ministre de l'instruction publique :
Celui qui vous écrit, disait-il, n'appartient à aucune réaction. Par naissance et par éducation, il était prédestiné à devenir hostile à l'ordre des jésuites, que vos lois nouvelles ont l'intention de frapper; par l'étude et la réflexion, cette hostilité traditionnelle est devenue chez lui Tune de ces passions raisonnées et puisssantes qui ne peuvent finir qu'avec la vie. A chaque page de Thistoire de TEglise réformée de France, dont je suis le fils, je vois les jésuites inspirant les persécutions implacables qui ont frappé mes pères; ce que j'honore le plus, ils le flétrissent; la liberté de conscience n'a pas eu d'adversaires plus acharnés. Si, pour le malheur du monde, ils pouvaient redevenir ses maîtres, je ne sais ce que nous aurions à attendre d'eux.
El plus loin :
Voilà mes sentiments; ma voix donc ne peut vous être suspecte : or, je dois vous le déclarer, monsieur le ministre, il ne m'est pas possible de vous suivre dans la guerre que vous venez d'engager. Pour dire
toute ma pensée, vous combattez vos adversaires leur empruntant leurs armes ; vous compromettes cause <le la républi({ue par une politique antilibén vous soulevez contre elle une force dont vous ne so ronnez pas la puissance, celle de la conscience r gieusc elle-même, et vous préparez d'un cœur lé les réacticms de Tavenir. Je souffre de voir associa une telle entreprises des hommes d*État tels que honorables collègues, dont quelques-uns sont i coreligionnaires et mes amis. Je ne veux pas qu( protestantisme puisse ùtre rendu solidaire d*une t entreprise, et c'est là ce qui m'oblige à parleK
Et puisque j'ai emprunté une citation à 1 des maîtres de Técole libérale, j'en veux ( prunter une autre à l'un des maîtres de l'éc jacobine. Il faut comparer les sentiments quia ment Tune et Tautre ; le style aussi a ses eni gnements.
Voici le toast porté par M. Paul Bert, Auxerre, en présence du ministre de Tintériei
Je bois à la destruction des phylloxéras.
Le département de l'Yonne a eu le bonheur qu'ici d'échapper à ces deux fléaux : le phyllo> qui se cache sous la vigne, et l'autre, le phyllos que l'on cache avec des feuilles de vigne.
Pour le premier, nous avons le sulfure de carbo ])()ur le second, l'article 7 de la loi Ferry.
Cet article 7, messieurs, quelle que soit la n
vaise volonté de certains personnages, sera voté par e Sénat, il n y a pas à en douter.
Il sera voté par les uns à cause de la crainte parfaitement justifiée du phylloxéra, et par les autres à cause de la crainte que leur refus ne donne naissance à des insecticides beaucoup plus violents.
Quand nous aurons l'article 7, nous ressayerons, et, s'il nous donne les résultats attendus, nous nous en tiendrons là. Mais s*il ne répond pas à notre attente, nous n hésiterons pas à rechercher un autre insecticide plus énergique pour sauver la France.
Je bois donc, messieurs, à l'inventeur du sulfure de carbone, et aussi à l'initiateur de l'article 7, à M. Jules Ferry !
Tel était le langage de Thomme qui, dans le cabinet de M. Gambetta, devait être ministre de
Finstruction publique et des cultes.
Les pronostics de M. Paul Bert ne se réalisèrent pas. L'article 7 fut rejeté au Sénat par 148 voix contre 120, malgré le discours fort habile de M. de Freycinet, président du conseil, qui lavait défendu, moins par des raisons de principe que par des considérations d'ordre parlementaire :
« Je déclare, quant à moi, avait dit M. de Freycinet, que si mes vœux avaient suffi pour empêcher que cet article 7 ne vînt devant le Parlement, j'y aurai consenti avec joie.
« Mais il est des situations qui s*imposent au patriotisme des hommes que les événements mettent dans la nécessité d'accepter le pouvoir. Et, soyez-en bien convaincus, il n'y a pas un cabinet qui, s*étant formé à Tépoque dont je parle et ayant rejeté l'article 7, eût pu tenir pendant vingt-quatre heures devant l'autre Chambre. »
Ces paroles n'étaient pas faites pour être agréables à M. Jules Ferry qui, après avoir attaché au pied de ses collègues, le boulet de Tarliclo 7, avait réussi, par ses discours, par ses voyages, par ses excitations, à créer cet état de l'opinioii et cette situation parlementaire dont se plaignait M. le président du conseil.
Le vote du Sénat irrita vivement la Chambre des députés. Les groupes de la majorité se réunirent et décidèrent qu'une interpellation serait adressée au cabinet sur l'application des « lois existantes » aux congrégations non autorisées.
Le gouvernement, interpellé, promit d'appliquer les lois existantes ; il y fut encouragé par le vole d'un ordre du jour ainsi conçu :
« La Chambre, confiante dans le gouvernement, et comptant sur sa fermeté pour appliquer les lois relatives aux associations non autorisées, passe à l'ordre du jour. »
D'UN PRÉFET DE POLICE âir»
Il se rencontra, à rextrême gauche, vingt-deux abstentionnistes qui refusèrent de s'associer à la politique illibérale dans laquelle la majorité venait d engager le gouvernement.
Les décrets. —Avant l'exécution. —M. Gonstans
succède à M. Lepère.
En exécution des engagements qu'il venait de prendre vis-à-vis de la Chambre des députés, le gouvernement, à la date du 27 mars 1880, proposa à la signature de M. le président de la République deux décrets qui furent contresignés par M. Jules Cazot, garde des sceaux, et par M. Lepère, ministre de Tintérieur et des cultes.
Le premier décret accordait un délai de trois mois « à l'agrégation ou association non autorisée, dite de Jésus, pour se dissoudre et évacuer les établissements qu elle occupait sur la surface du territoire de la République ».
Ce délai était prorogé jusqu'au 31 août 1880 pour les établissements d'enseignement, afin de ne pas interrompre les études avant le terme ordinaire do Tannée scolaire.
Le second décret mettait en demeure tout les congrégations non autorisées de produi leurs statuts et de demander la reconnaissàn légale dans le délai de trois mois.
M. Lepère, qui avait mis sa signature au b des décrets, n'eut pas la responsabilité de l'es cution.
Deux fois en minorité, au cours de la dieu sion du projet de loi relatif à la liberté de réi nion, le ministre de l'intérieur fut considé comme seul atteint par ces votes.
Depuis quelque temps, d'ailleurs, la majori paraissait résolue à lui retirer son portefeuilL on lui reprochait « de ne pas faire assez sentir ! main du gouvernement ».
On cherchait un autoritaire ; n'ayant pas enco: découvert M. Waldeck-Rousseau , on crut avo trouvé, en la personne de M. Constans , dé sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'intérieu la main qui devait « rassurer les bons et fai trembler les méchants ».
Je perdis, en l'aimable auteur du Vieux Qua lier Latin, un ministre avec lequel je fus rar ment d'accord, mais qui fut toujours bienvei lant.
Le premier terme fixé par les décrets se faisj proche.
D'UN PRÉFET DE POLICE 2i7
Dès leur promulgation, les organes les plus autorisés de la presse conservatrice avaient fait aux décrets un accueil qui permettait peu d'illusions sur les chances d'une entente et d'une solution amiable.
Nous pouvons affirmer, avait dit la Gazette de France, que toutes les congrégations religieuses auront la même attitude : aucune ne s'isolera d'une ligne de conduite identique, inspirée par les circonstances.
Les congrégations n'ont pas à réclamer de situations privilégiées, le régime du droit commun leur suffit; elles n'ont pas à recourir à l'autonsation pour bénéficier de la protection accordée par les lois à tous les
citoyens.
Et V Union ajoutait :
Toutes les congrégations tiendront à honneur de rester fermement unies, sur le terrain du droit commun, devant l'ennemi qui leur fait l'injure de croire qu'elles pourraient abandonner à l'une d'entre elles le privilège et l'hommage d'une désignation spéciale aux haines de la Révolution.
11 n'y aura point de division dans leurs rangs : religieux de tous ordres, prêtres réguliers et séculiers ; clergé paroissial et évêques, marchant à la tête du peuple catholique et indissolublement, attachés au saint-siège, n'auront qu'une voix pour protester et qu'une àme pour lutter.
1 la
Ml SOUVENIRS
Les difficultés d'applicaliou , les résistances prévues, la nécessité d'une action violente contre des personne» qui n'opposeraient que la force d'inertie, la perspective d'employer les commissaires de police et les gardiens de la paix pour ouvrir des chapelles et des cellules, et pour en arracher des vieillards en prière, en un mot, les actes de brutalité qu'allait m'imposer ma fonction, m'iaspiraient une répugnance qui devenait plus vive à mesure que l'exéculion des décrets devenait plus prochaine.
J'en avais plusieurs fols parlé à M. Gambelta, qui seul avait sur la Chambre et sur le cabinet l'autorité nécessaire pour les amener à s'arrêter l'une et l'autre sur une penic au bout de laquelle il n'y avait que de la déconsidération à rencontrer, sans aucun proht, sans aucun résultat pratique pour le parti républicain.
U ne s'agissait point, en ellet, lui disais-je, d'expulser, comme à d'autres dates, les religieux du territoire firançais. Une telle expulsion, qui eût été contraire aux principes d'une politique libérale, eût eu du moins pour explication, sinon pour excuse, l'efficacité des mesures qu'elle eût comportées; elle &t rentrée dans la « politisas ies résultats ».
Mais on allait se livrer à des actes dont l'ap*
parence grossière et tyrannique devait aliéner aux institutions nouvelles bien des sympathies, sans aucune compensation.
L'action de la police aurait pour faut et pour effet d'expulser de leurs domiciles des religieux qui iraient vivre dans le voisinage, à Thôtel ou chez des particuliers, entre lesquels subsisterait le lien moral créé par les vœux, par la règle commune et par Tacceptation d'une même direction.
Ils allaient gagner les sympathies et le respect qu'engendre toujours la persécution ; ils devaient conserver la propriété de leurs immeubles, puisqu'on était d'accord pour respecter le droit de propriété; il était même convenu qu'on laisserait dans ces immeubles quelques religieux autorisés à y rester comme gardiens ; il fallait d'ailleurs prévoir que les expulsés eux-mêmes ne tarde* raient pas y rentrer peu à peu, ne fût-ce que comme visiteurs, la force publique ne pouvant être immobilisée à la porte des couvents, ni y tenir garnison.
En vérité, quel bénéfice es|)érait donc lé gouvernement? N'allait-on pas, dans les conditions les plus défavorables, substituer la politique des manifestations stériles à la politique des résultats, et donner, comme on dit vulgairement, un grand coup d'épée dans l'eau?
M. Gambella ne méconnut pas la gravité de ces observations. Il ne s abusait point sur les conséquences des décrets, quant à Tinfluence et à l'avenir des congrégations. Mais il me répondit « qu'il attachait de l'importance à Texécution des décrets, en tant qu'indication dune politique ».
Ce serait se tromper qu'attribuer à je ne sais quelle haine irrésistible et aveugle l'attitude que prit dans cette question, le président de la Chambre. Assez souvent, il avait sacrifié aux exigences de la politique ses engagements et ses principes, pour sacrifier également ses aversions les plus profondes aux nécessités de gouvernement.
M. Gambetta savait bien que la politique dont l'affirmation lui paraissait importante aurait pour conséquence d'éloigner définitivement de la république un« fraction considérable de la nation; mais il s'attachait avant tout à maintenir dans son orbite les grandes villes. 11 était député de Belleville; ses principaux sous-ordres représentaient les populations des grands Qentres ouvriers.
« On ne gouverne pas contre Paris ; on ne gouverne pas sans Paris, » avait dit M. Gambetta. La vérité, c'est qu'on n'a jamais gouverné avec
Paris, et que le jour où un gouvernement dirigerait Ja France d'après les volontés du suffrage parisien, il gouvernerait contre la France.
Toutefois cette formule, bien frappée, commençait à passer à Tétat d'axiome. Dans son exagération même, elle exprimait énergiquement ridée de la supériorité antidémocratique que prennent les populations agglomérées des grandes villes sur les populations plus nombreuses, mai« dispersées des campagnes.
M. Gambetta redoutait que les grands centres industriels échappassent à son influence, et ne pouvant, sans cesser d'être un homme d'État, flatter les rêveries sociales dont se bercent les travailleurs de Tatelier, il cherchait à retenir leurs sympathies et leur confiance par l'affirmation d'une politique résolument hostile à l'influence du clergé.
J'essayai alors de voir quelques-uns des membres les plus influents des congrégations menacées par les décrets. Des amis communs me facilitèrent ces entrevues, destinées à éviter les solutions violentes auxquelles les religieux paraissaient résignés.
Il s'agissait d'obtenir que les congrégations non autorisées se décidassent à faire le dépôt de leurs statuts et à demander la reconnaissance
légale. Il fallait d'abord que les PP. jésui consenlissent à se disperser, car leur rei d'obéir aux décrets devait, parTelTet d'un sei ment de solidarité, entraîner la résistance toutes les congrégations.
Je ne pus longtemps m'abuser sur les cban de mes essais do diplomatie. Les congrégatic se fussent peut-être décidées à demander Tau risation, si elle eut pu leur être accordée par décrot du pouvoir exécutif; mais une loi discu et votée dans les deux Chambres était nécessai
Il eut fallu se faire une bien naïve iUusi sur Tétat des esprits dans la majorité, pc croire que les procédures en autorisation, admettant que le gouvernement jugeât à proj de les porter devant le Parlement, aboutirai! a un autre résultat qu'à des violences de langa et à des scrutins connus d'avance.
L'intérêt d'un débat sans mesure et ss équité, devant aboutir à un refus, ne pouv déterminer les congrégations h annexer, suivi les termes des décrets, à la demande d'auto sation : « 1** la liste nominative de tous ] membres de l'association; 2° l'état de l'actif du passif, ainsi que des revenus et charges Tassocialion et de chacun de ses élablissemeni 3° un exemplaire des statuts et règlements. »
Parmi les religieux av rapport pour ces tenlati> dois un souvenir parlicu^ dirigeait alors l'école de- h bon vouloir et Tinteiligenc cile eussent suffi pour reni tions amiables, elles eusseo par son heureuse interven
xxx^
Le meeting du Cirque d'I exécution des décrets. - — Chez les Jésuites.
Il ne me restait plus qu cution des décrets et m depuis que j'avais regretté fonctions. J'ai cédé à Tinté contre les prétentions aui municipal et au désir de n< personnel qui me donnait c gnagcs de sa confiance et Il me semblait que j'avais resse et que ma retraite eu
Ma résolution prise, je donnai mes instructions à M. Caubet, chef de la police municipale, à MM. Clément et Dulac, commissaires de police, pour la première exécution des décrets.
Conformément aux ordres du ministre de Tintérieur, les scellés furent apposés, le 29 juin à neuf heures du soir, sur les portes de la chapelle des jésuites, rue de Sèvres.
A la même heure, au Cirque d'hiver, un meeting de protestation réunissait environ trois mille personnes sous la présidence de M. Lucien Brun, •sénateur.
En mon nom, s'écriait M. Lucien Brun, et au nom de tous ceux qui sont ici, je salue la sainte liberté du sacrifice et du dévouement. Cette liberté est menacée, et je dénonce un crime. {Applaudissements ,)
Demain, on mettra la main au collet de nos religieux. [Non! non! — Longs applaudissements.)
Demain, des agents entreront chez de paisibles citoyens, et leur intimeront l'ordre de quitter leurs demeures; on les chassera. [Non! non!)
Messieurs, ils resteront ! [Bruyants applaudissements,) Nous allons voir les jésuites croiser, en partant, les assassins et les incendiaires qui reviennent. [Bravos et applaudissements.)
Avant que cette odieuse exécution fût un fait accompli, j*ai tenu à honneur de protester une dernière fois et de pousser le cri de nos aïeux : Vive la liberté!
Je ne me dissimule pas les dangers que la liberté peut courir, mais je suis rassuré sur le résultat final parle souvenir des traverses qu'elle a déjà plus d'une fois surmontées, par celui des périls dont elle est sortie triomphante. Julien, Néron, Dioclétien pourront revivre dans nos temps, la liberté ne périra pas pour cela. Jules ne fera pas ce que Julien n'a pu faire. [Longs applaudissements,)
Je cite ces passages d'un discours inédit pour montrer quelle était la surexcitation des esprits.
Pendant ce temps, une foule hostile aux manifestants s'était rassemblée aux «abords du cirque. Elle accueillait ceux qui sortaient aux cris de : « Vive la République ! A bas les jésuites ! A la fi'ontière les jésuites! »
Un prêtre, sorti parmi les derniers, fut hué et suivi sur le boulevard par des jeunes gens qui criaient : « Enlevez-le ! » et lui jetaient du sable et des pierres.
Les gardiens de la paix le firent monter dans une voiture qui se dirigea vers la gare de Vincennes. Mais la foule, poursuivant la voiture, continuait ses cris et ses menaces, jusqu'au moment où, grâce à la protection des agents, le prêtre put disparaître dans la gare.
C'est ainsi que la politique des décrets nous préparait à la paix civile.
Jo ne pensais pas que la journée du lendem dût exiger mon intervention personnelle et recto.
Les instructions avaient été données pi que, dès les premières lueurs du jour, l'arr pris on exécution des décrets fût notifié ( PI*. Jésuites.
J'avais espéré, par cette précaution, dimin l'importanco de la manifestation projetée, dans tous les cas, éviter une contre-maDi!
tation qui eût pu donner lieu à des désord graves.
J'étais rentré h la préfecture de police à i heure avancée de la nuit, et j'étais à peine dormi, lorsqu'on vint me réveiller pour remettre une dépèche urgente de M. Clémc
Le commissaire de police aux délégations diciaires me faisait connaître qu'il y avait rue Sèvres une foule nombreuse et fort excitée *e des agents avaient été outragés et qu'il craign des difficultés pour l'accomplissemont do mission.
Je connaissais assez M, Clément pour ne i supposer qu'il s'alarm9t sans motifs, et je jugi ma présence nécessaire, autant pour assurer respect de mes agents que pour empêcher toi brutalité dans l'exécution des décrois.
Je m'habillai en toute hâte, prenant les vêtements que j'avais quittés une heui'e avant, et je montai dans un coupé, en donnant ordre d'aller vite rue de Sèvres.
Qu'allais-je trouver à mon arrivée? Que signifiait la dépêche laconique de M. Clément?
Quelle serait laltitude de la foule? Si Texécution des décrets se prolongeait durant la journée, n*étions-nous pas exposés à tous les désordres que pouvait amener une contre-manifestation plus grave que celle de la veille à la sortie du Cirque d'hiver?
Toutes ces questions m'assiégeaient, et j'entrais machinalement mes doigts, sans y regarder, dans les gants de la veille.
Et voilà comment^ sans préméditation, fort distrait de ma nature, j'arrivai devant la maison des jésuites avec ces gants gris perle qui ont fourni tant de copie au journalisme français, « né malin ».
Je ne crois pas qu'à mon arrivée il y eût plus de cinq à six cents personnes aux abords de l'établissement de la rue de Sèvres. Il me parut que M. Clément avait été plus ému par la qualité que par le nombre des manifestants.
C'étaient, pour la plupart, des étudiants, témoignant avec vivacité, mais sans la grossièreté
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habituelle des foules, les sentiments dont ils étaient animés.
An milieu des groupes circulaient plusieurs membres du Parlement, qui suivaient pas à pas les commissaires de police et intervenaient à chaque instant pour protester contre les actes des agents, sans tenir peut-^tre un compte suffisant du devoir d'obéissance passive qui s^imposait à ces derniers.
Je reconnus notamment MM. Emoul, Tailhand, de Carayon-Latour. Chesnelong, de Ravig-nan Kolb-Bernard.
J'avais oublié mes hésitations de la veille. Je ne voyais plus qu'une chose : mes agents rencontraient des résistances dans rexécution des ordres que j'avais donnés comme je les avais reçus. Je ne connaissais plus d antres considérations que la nécessité de faire respecter Fécharpe des commissaires de police et Tuniforme des gardiens de la paix; en conséquence, je fis arrêter et conduire au poste, comme de simples perturbateurs de la paix publique, des personnes pour lesquelles j avais d'ailleurs le plus grand respect.
Je crois me rappeler que M. Camille Pelletan, qui probablement n'était pas là pour assister les jésuites, eut aussi maille à partir avec mes agents.
Ii'évacuatioà de la maison fut long tacle en fut donloureux et humilian| qui avaient la responsabilité de l'exi-
Comme je l'avais prévu, les asci talent à une résistance passive; il ial| à la rue des prêtres, sans défense' de prière, leurs physionomies i résignées, et jusqu'à la bénédictinn 1 sortant aux fidèles agenouillés, péniblement avec l'emploi de la fonl
Il n'était pas nécessaire d'avoir lique pour éprouver l'impressioti i et quelles que fussent leurs croyanJ Itères, ce n'était pas pour de pareil que tant' de vieux soldats avaient forme des gardiens de la paix.
Quand tout fut fmi, j'allai poiiii' de l'intérieur le bulletin de cett*> p victoire.
L'Eucharistie sous les scellés, niaj religieuses.
Quelques-uns des PP. jésuites cxl rue de Sèvres s'étaient retirés h l'éll
de la rue des Postes. D autres avaient des appartements préparés depuis plusieurs jours dans divers hôtels du faubourg Saint-Germain, notamment chez M. le duc des Cars, chez M"*" de Chevrigny, chez M"® la comtesse d'Imécourt, chez M. le maréchal de Mac-Mahon.
Plusieurs congrégations non autorisées s'attendaient à être expulsées à la même date.
Quolquos-unes avaient, depuis quelque temps déjà, loué et meublé des appartements pour s'y retirer. Elles y avaient transporté, en partie du moins, leurs bibliothèques et leurs archives. Les franciscains étaient dans ce cas.
Dans l'ignorance où ils étaient sur les intentions du gouvernement à leur égard, 'ces religieux payaient des loyers inutiles et étaient privés de leurs livres : les jeunes attachés , qui lisaient les rapports de police oubliés sur les bureaux des ministres, trouvaient cette situation fort plaisante.
Lorsque M. Clément avait apposé les scellés sur les portes de la chapelle de la rue de Sèvres, il ignorait que le saint sacrement y fût enfermé, et personne n'avait appelé son attention sur les difficultés qui pouvaient en résulter.
Mais, dès le lendemain, AP' Tarchevéque de Paris adressa au gouvernement une demande
tendant à permettre la levée ficelles, afin d'y prendre le sai de le transporter à Féglise Saint
L'autorisation fut immédiate La nouvelle s'en répandit parm accoururent en foule à la rue de projet d'accompagner processioi qu'à Saint-Sulpice, les espèces e
La cérémonie était indiquée p de Taprës-midi. Dès une heure fluence était énorme aux abord Une centaine de personnes avi rintérieur, parmi lesquelles MM long, le duc de La Rochefoucc prince de Léon, le marquis de menguy, de la Rochette, Villic Maillé, Ernoul, Depeyre, de P supérieurs de divers ordres.
Parmi les jésuites, les PP.
Lefcbvrc étaient seuls présents autorisés h rester, comme gs maison.
A deux heures arrivait M^' 1 teur de M*' larchevêque de V en même temps se présentait M.
de^deux agents, pour procéder scellés»
Ce cominissairo de police, qui avait cru n'avoir à remplir qu'une simple formalité, se trouvant en présence d'une imposante manifestation, craignit des désordres et demanda à m'en référer.
Aussitôt averti, j arrivai quelques instants après. Je fis observer respectueusement à M*' Richard qu'une manifestation de ce caractère et de cette importance ne pouvait sans danger se produire sur tout le parcours, depuis le numéro 3S de la rue de Sèvres jusqu'à Téglise Saint- Sulpice.
— Dans rintérêt même de la religion catholique, que j'ai le devoir et la volonté de protéger dans la rue contre toute insulte, dis-je à Son Kminence, je suis obligé de m'opposer, pour le moment, à la translation du saint sacrement.
Je rencontrai, de la part de M^' Richard et des personnes présentes, les sentiments les plus conciliants.
(jCi fut le P. Pitot lui-même qui proposa dé renoncer à la translation processionnelle et de transporter le saint sacrement dans une petite chapelle intérieure.
Pendant que la cérémonie religieuse s'accomplissait h rinlérieur de la maison de la rue de Sèvres, la foule s'était portée k l'église Saint- Sulpice ,
A quatre heures, M^' Richard y arriva. Il monta en chaire, adressa quelques paroles de remerciement et de félicitation aux fidèles, puis il officia et donna sa bénédiction à la foule silelicieuse et recueillie.
Je crois avoir raconté avec exactitude les incidents qui marquèrent cette première exécution des décrets.
J'ai dit avec sincérité la part que j'y ai prise et les motifs qui m'ont déterminé. En parlant ainsi, je n ai pas eu la prétention d'atténuer ma responsabilité.
Ceux-là qui mettent leur orgueil à ne jamais confesser leurs erreurs ni leurs regrets, puiseront dans mes aveux de nouveaux motifs de blâme. '
Pour moi, je mets mon honneur à m'exprimer avec liberté et franchise sur mes propres actes, comme sur ceux d'autrui.
L'élection Trinquet. — L'amnistie pléniëre.
Le 2 juillet, dans mon rapport au ministre de rintérieur, j'écrivais : « J'ai vu beaucoup de gens
s>34 SOUVENIRS
modérés, très sincèrement républicains; ils déplorent que les deux questions de la dispersûm des jésuites el de Famnislic arrivent en même temps ; le rapprochement des deux mesures est exploité avec succès contre le gouvernement. »
En effet, au moment où les religieux allaient être expulsés, les dernières barrières de la répres* sion s'abaissaient devant les condamnés de 11 Commune.
Le cal)inet Waddington, en faisant l'amnistie partielle, avait cru « enterrer la question de Famnistio ;). Mais, — on doit s'en apercevoir depuis quelque dix ans, — une question n'est jamais plus vivante que lorsqu'elle a été enterrée par ce fossoyeur maladroit qu on appelle le gouvernement.
Xous avions mis le bras dans l'engrenage de ramnislie, tout le corps devait y passer.
M. Gambelta, que j'avais trouvé, quelques mois plus tôt, fort opposé à l'amnistie plénière, s'était rallié h cette mesure, préoccupé qu'il était de conserver la direction de Topinion radicale aux élections de 1881.
L'amnistie partielle avait dépassé de beaucoup les prévisions de ceux qui l'avaient faite. Au nombre des grâces accordées, à la qualité des graciés, les modérés se demandaient s'il restait
D'UN PRÉFET DE POLICE 23o
quelque intérêt à laisser en dehors des mesures d'oubli ceux qui n'en avaient pas encore bénéficié.
Les amis de M. Gambelta se plaçaient à un point de vue différent : ils voulaient désarmer les radicaux, en leur prenant leurs programmes. L'élection de M. Trinquet, au cœur même de ce vingtième arrondissement que représentait le président de la Chambre, était Tindice d'un terrain perdu qu'il fallait se hâter de reconquérir.
Depuis quelques mois déjà, dans les réunions socialistes, on agitait le projet d'élire « le forçat Trinquet », et cette élection paraissait être la protestation la plus énergique contre les demimesures d'un Parlement qui se refusait à réhabiliter la Commune.
Cordonnier de son métier, ayant abandonné Talène pour la politique, Alexis-Louis Trinquet, né à Yalenciennes, le 5 août 1835, avait été déporté à Nouméa, après avoir été membre de la Commune.
Le 22 décembre 1876, à Nouméa, il avait été condamné à trois ans de double chaîne pour tentative d'évasion et vol. Il n'est que juste de dire que le vol reproché à Trinquet était celui des objets destinés à faciliter sa fuite.
Une vacance s'était produite au Conseil muni-
ripai par la nomination de M. Charles Quentin à la direction de TAssistance publique.
Ce fui, le 8 juin, à la salle Graffard, que la candidature de Trinquet fut adoptée, après la lecture d'un rapport présenté par le citoyen Pichon, et concluant en ces termes : « Que Télection du martyr calédonien soit ou non annulée, en votant pour lui, citoyens, vous ferez trembler sur son trône Tempereur qui siège au Palais-Bourbon. » [Applaudissements.)
Les discours tenus dans les réunions nombreuses qui se succédèrent jusqu'à rélection, Kaccueil fait aux orateurs opportunistes, montraient clairement que Tétoile de M. Gambetta pâlissait à Thorizon de Belleville.
Trinquet avait pour principal concurrent M. Kaempflin, un ouvrier fort intelligent, très dévoué au président de la Chambre.
« Je suis socialiste, dit M. Kaempflin {Ah! ah!); mais non collectiviste. [Vous êtes Vhomme de Gambetta!) Je demande que les ouvriers aient une retraite et du pain sur leurs vieux jours. » [C'est ça, la c/iarité!)
Un sieur Renault lui vient en aide et déclare que <( ceux qui parlent contre M. Gambetta ont été ses esclaves en 1869 ».
Tumulte; protestations. Plusieurs assistants
se précipitent sur Renault, qui rétracte ses paroles, ce qui ne lempèche pas d'être violemment frappé.
« Le comité, dit le citoyen Piclion, est constitué contre M. Gambetta et contre ceux qui se servent d'un mandat comme d'un marchepied pour arriver à une sinécure. {Applaudissements. — Cris : Quentin! Quentin!)
« Ah! le Père-Lachaise porte bonheur; nous allons voir s'il en sera de Trinquet comme il en a été de M. Quentin.
« Souvenez-vous que la France a les yeux sur le mont Aventîn. Les électeurs de Bordeaux et de Lyon ne comprendraient pas que les Bellevillois, ces avant-coureurs de la République, ne votassent pas Tamnistie en non^mant Trinquet. »
Le 12 juin, autre réunion privée dans la môme salle.
Le citoyen Joffrin soutient la candidature Trinquet. Pour lui, les radicaux ne valent pas mieux que les opportunistes. La seule différence, c'est que les uns ont les places et que les autres les voudraient :
(( Tandis que ceux qui ont rougi les pavés de leur sang sont en exil, dit l'orateur, Gambetta trouve opportun de coucher dans le lit de Morny. Ce qui était opportun en 1871, c'était de prendre
un fuMl. Les combattauts de la Ck>mmune ont sauvé la République ; voilà les \Tai8 opporta-
nisles. ^>
Le 18 juin, réunion privée à laquelle assistent huit cents personnes.
Le citoyen Lepelletier, qui n'était pas encore opportuniste, s'y distingue : « Si vous ne nommiez pas 1 rinquot, dit-il, les Jules Ferry en tireraient argument contre Tamnistie. »
Le citoyen Leboucher demande « qu'à cette foule ignoble d'opportunistes, de cléricaux, qui promettent une fêle nationale, on réponde par l'élection révolutionnaire du forçat Trinquet. Que M. Gambetla s'aperçoive qu'il a un maître, le peuple souverain ! »
Le mol de la fin appartient au citoyen Pichon qui s'écrie : « C'est nous, la rue des Panoyauî, qui aurons fait l'amnistie! Le peuple s'en souviendra. »
Enfin , Trinquet fut élu conseiller muni* cipali
Cette fois, le quartier du Père^Lachaise allait être dignement représenté.
Le nouvel élu n'était ni un opportuniste repU, ni un radical qui aspire à l'être ; c'était Tîncarnation du sacrifice et du dévouement.
Quelques mois plus tai^d, je reçus la visite de
M. Girard, ami particulier de M. Gambetta et maire du vingtième arrondissement.
honte ! Topportunisme avait mis la main sur la conscience de Tincorruptible Trinquet. M. Girard venait me demander pour Trinquet une place dans la police !
Mais je veillai sur Thonneur du.« martyr calédonien » ; je refusai de me prêter à sa souillure.
L éloquence de M. Girard fut plus persuasive sur Tesprit de mon collègue M. Hérold, et le forçat de Nouméa échangea sa double chgdine contre les liens plus légers qui rattachent au préfet de la Seine les employés de son administration.
Et toi aussi, ô Trinquet! tu t'es servi de ton mandat comme d'un marchepied ! A qui se fier désormais ?
Cotte élection municipale n'en eut pas moins sur l'esprit de M. Gambetta une influence déterminante. Il y revient avec insistance et et à diverses reprises dans le remarquable discours qu*il prononça au cours de la discussion du projet de loi sur l'amnistie plénière :
Eh bien î je vous le dis, l'élection de Trinquet, c'est la dernière manœuvre d'un parti dans la main duquel on va briser Tarme nécessaire et unique, l'élection de Trinquet, de Trinquet qui heureusement a été gracié, de Trinquet qui a payé pour beaucoup d'autres, de
nUN PllEFEÏ 1)K POLICE 24!
L'apaisement et l'oubli.
Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt quelques extraits de mes notes, qui montreront comment Famnistie plénière fut accueillie par ceux auxquels elle s'adressait :
25 juin 1880* — Dans une réunion tenue le 22 juin à Genève, par les réfugiés, on a lu un projet de lettre que Lefrançais veut adresser à la nation française, pour la remercier de lamnistie. Lefrançais tient à ce qu'on sache bien que la proscription n'est reconnaissante ni au gouvernement, ni aux Chambres, et qu'elle considère l'amnistie comme l'œuvre du pays seul.
26 juin. — On répand à Lyon et a Saint-Etienne deux chansons révolutionnaires intitulées la Nouvelle Marseillaise internationale et la Sentinelle.
Voici quelques couplets de cette dernière chanson, attribuée au citoyen Delorme :
Prends, mon enfant, ces chères armes ; Sois en tout temps, sois en tous lieux Le ven^'eur des femmes en larmes ; Sur qui tue et corrompt, fais feu,
j,2 SoCVEMR*
Sur q ii i «rieve ians honnear Par lu r. le inen3on:ie et la petjr.
Seatiaelie !
I^ Répabîiipje uai^efseïle En roi tro'ive en-iore un veo^ear.
Sentinelle !
Kn Loi trouve encore un vensear,
Voii-tii ce* princes sani rovaume.
Ah ! âanâ pitié, fusille-le:} :
lU veulent asservir le chaoïae Au bénétice des palais.
Pour l'armée et le déshoonear ils prennent le frère et la so;ar.
Sentinelle!...
I>ans la caserne de la roche.
Tapi, le jour, comme un hib«3u.
Si quelque gendarme s'approche Feu ! que la balle porte coup, Kt la paysanne, en sa fleur. Promet sa main à ta râleur.
Sentinelle !«..
^fi juin, — Hier soir, rue de U ChApAlie^ 3, réunion privée organisée par un groupe ftocUliete du dix'huitième arroadissement.
Le citoyen Geoffroy prend la parole ea ces terme» :
Le premier radical, dit-il, c'est celui que nous pouonM appeler le pape de iopportuoime. Oo connaît sa valeur ; on sait le cas qu il fait de ses promesses au rorpH électoral et comment il pratique les programmes de Belleville et de Romans. Sentant sa situation com-
promise parmi ceux qui l'ont élu, il vie en demandant à grands cris l'amnistie, une fois de plus ses électeurs.
M. Gambetta voudrait faire croire aux Bellevilie que l'amnistie est son œuvre, en est réellement ainsi, il est plus cou que nous ne pensons : s'il suffisait de son pour obtenir un résultat si longtemps a s'explique pas qu'il ait tardé à interve n'est pas à M. Gambetta que l'on doit l'a h l'élection Trinquet, qui l'a effrayé.
Le chef çle l'opportunisme ne nous conv qu'il ait fait l'amnistie par dévouemen cratie. Après lui, nous trouvons M.
l'homme qui, au cirque Fernando, a eu 1 de nous qualifier de mouchards bonaj avait le courage de son opinion, il eût M. Talandier qui, demain, aura une disci dictoire avec les citoyens de TÉgalité.
sition de ce genre, le député de Montmar qu'il n'avait de compte à rendre qu'à mais qu'il attende, nous saurons bien pied du mur.
L'orateur continue par des attaqu contre MM. Louis Blanc et Madier-X
Que faut-il donc faire ? conclut le cito Abandonnons ces radicaux à eux-même entre la bourgeoisie et nous un large f plus rien de commun avec ceux dont le
lili(jiie visf à nous retrancher le peu de libertés qui nous restent.
30 juillet, — Le journal socialiste que Most publie à Londres donne, dans son dernier numéro, un compte rendu de la fête du 14 Jiiillety et soutient que bon nombre d'ouvriers se sont abstenus dV prendre part :
Non, non, dit la, Frelheit, les cent mille vétérans de la révolution sociale n'étaient pas de votre fête. On a amnistié, les plus vaillants d'entre eux parce qu'il le fallait bien, sous peine d'attirer la haine de toute la population sur le gouvernement actuel. Le marchandage de la dernière heure ne prouve-t-il pas clairement que l'amnistie n'a point été un acte de repentir et d'amour, mais un acte forcé qu'il était impossible d'éviter?
Les opportunistes, dont tous les faits et gestes. sont opportuns, n'ont donné l'amnistie que pour des raisons d'opportunité.
Les communistes ne l'ignorent pas. L'amnistie n'exige nullement de leur part un acte réciproque semblable.
La Commune, elle, ne connaît point d'opportunité qui lui permette de serrer les mains toutes dégouttantes encore du sang de ses héros, les mains de tous ces vrais assassins et incendaires, depuis Mac-Mahon et Galliffet jusqu'à Louis Blanc, depuis les commandeurs de massacres jusqu'aux fauteurs « neutres » des coups d'Etat parlementaires. Non, il n'y a pas d'op-
D'IN PllKFET J)K POLICE 2\:i
portunité qui ordonne aux communistes de boire dans la même coupe de joie que tous ces gens-là!
Revanche ! Ce seul moi-programme très significatif de la révolution sociale en France, remplissait le cœur des communistes le 14 juillet dernier comme au lendemain de la bataille. Et voilà ce qui donne la mesure de leur bonheur et de leur allégresse.
3 août, — Une centaine d'amnistiés, ramenés par le Tage, sont arrivés ce matin, à quatre heures dix, à la gare Montparnasse.
A la descente du train, ils ont été entourés par les membres des deux comités, qui continuent à se faire concurrence. Dans le couloir de sortie, chacun d eux reçoit une somme de 10 francs de la part du comité Louis Blanc. Malgré cela, presque tous ont suivi, au café Lefranc, le comité socialiste, qui leur avait fait préparer une collation.
Vingt-cinq, à peine, ont accepté, au café de la Marine, TinvitÉttion du « comité bourgeois »..
a août. — Amilcar Cipriani, ancien aide de camp de Flourens et un des combattants les plus résolus de la Commune, est revenu en France par le transport le Tage.
h' Intransigeant de ce matin contient une provocation adressée par lui à un des officiers commandant le bâtiment.
Depuis son retour à Paris, Cipriani s'est présenté aux bureaux du Rappel, où il se plaint d avoir trouvé un accueil très froid.
Il n'a pu voir Rochefort, mais il a chargé un de ses employés de lui dire « qu'on pouvait compter sur lui en tout et pour tout, et qu'il se faisait fort de réunir autour de lui, avant quinze jours cinq cents hommes déterminés.»
Cette déclaration n'a point été prise au sérieux.
18 aoiH, — Hier soir, le sieur Choix a lu, devant une quarantaine de personnes réunies dans la salle Diderot, le rapport de la cOttimissiôn de propagande en faveur de Famnistie pléûiëre.
Après avoir rappelé longuement les efforts multiples tentés à Paris et en province pour faire triompher les candidats de Tamnistie, après avoir fait le tableau des services rendus par le comité socialiste de secours aux amnistiés, le rapport proteste contre loulc idée de reconnaissance envers 1 e go u vcrnement .
Ce n*est pas, dit-il, parce que le gouvernement et M. Gambetta, soucieux de leur sécurité, se sont enfin décidés à remettre au fourreau le glaive ensanglanté des rancunes bourgeoises, que nous devons désarmer devant les classes dirigeantes. Au contraire. Le parti révolutionnaire, auquel nous nous faisons honneur d'appartenir, a dû apprendre une bonne fois enfin,
au cours de cette longue et douloureuse campagne, qu'étant le droit il est en même temps la force, et que par conséquent, il n'a qu'à vouloir fermement pour réaliser ses volontés.
D'ailleurs l'amnistie ne nous a pas rendu les trentecinq mille des nôtres assassinés qui dorment au coin des bornes, sous le froid linceul des pavés, et l'oubli a été trop long à se faire ; il a été entouré de trop de réticences, de trop de perfidies et de manœuvres infâmes pour qu'il s'impose à nous et pour que nous consentions à amnistier les assassins...
Aujourd'hui, Tamnistie plénière conquise par la persévérance populaire nous a donné un loisir et des forces. Nous pouvons limiter notre besogne aux revendications effectivement fécondes, et nous y serons aidés par l'expérience et le dévouement de ces nouveaux auxiliaires qui, pendant huit années d'angoisses et de misère, ont eu le temps de se refaire des ongles, des dents et de la haine.
Je borne là ces citations, extraites de mes rapports quotidiens.
L'exaspération des sentiments qu'elles révèlent se manifestera de plus en plus, à mesure que les auxiliaires attendus viendront reprendre leur place dans les rangs du parti révolutionnaire.
:îts SOUVENIRS
La liberté des débits de boissons et ses
conséquences.
Parmi les lois qui furent volées par les Chambres dans la session ordinaire de 1880^ la loi sur les débits de boissons mérite une mention à part, pour les difficultés qu'elle devait créer à Tadministration de la police.
Sous cette dénomination générale de débits dt boissons il faut comprendre les cafés, cabarets, brasseries, comptoirs de marchands de vin et généralement tout établissement où la vente des boissons à consommer sur place est le commerce principal.
Les restaurants et autres lieux où la boisson n'est que l'accessoire de la nourriture échappent à cette définition.
Le décret du 29 décembre 18S1 avait livré les débits de boissons à l'arbitraire du pouvoir exécutif. Pour vendre du vin, de la bière des liqueurs, il fallait la permission du préfet et un arrêté préfectoral, j)ar mesure de sûreté publique
h'UN PRÉFET DK POLICE '2\\i
ordonnait la fermeture des débits sans autre forme de procès.
Il faut reconnaître que les préfets avaient fait un étrange abus de cette législation.
Dans les campagnes, c'est au cabaret qu'on lit les journaux, qu'on discute les votes du député, qu'on élabore le programme de la prochaine élection. Le maire et les conseillers municipaux s y préparent à la session ordinaire. Le député y rond compte de son mandat, et donne la mesure de sa capacité par le nombre des pots qu'il absorbe, en tenant tête à son comité.
Les préfets avaient prétendu transformer les débitants on agents électoraux, et pendant les cinq mois que dura ce ministère du 16 Mai qui fit de l'arbitraire sans succès et, par conséquent, sans excuse, on ne citait pas moins de deux mille doux cents débits fermés on vertu du décret du 29 décembre 1851.
Sortis victorieux de la lutte électorale, les 363 s'en prenaient à toutes les armes que les vaincus avaient tournées contre eux ; et, comme s'ils redoutaient un retour de la fortune, comme s'ils ne se sentaient pas en sûreté dans la place conquise du pouvoir, ils passaient leur temps à enclouer, si j'ose ainsi dire, les canons de l'autorité, sans songer que l'autorité c'était eux-mêmes.
«sa SOUVENIRS
Celle œuvre de pillage et de destmction des arsenaux législatifs se continuait encore en 1880, et elle se continue aujourd'hui, quoiqu'il ne reste gut^re que des débris à briser.
Le décret du 29 décembre fut remplacé par une loi libérale. Une simple déclaration suffisait désormais pour Touverture ou la translation de propriété dun débit de boissons; on crut donner h la morale et à la sécurité publiques une garantie suffisante en interdisant aux mineurs et aux condamnés pour crimes la profession de débitants.
Le but du législateur était fort louable ; mais le résultat y au point de vue de la police des grandes villes, devait être désastreux.
Le nombre des débits s'est accru dans une proportion considérable, et le krach des marchands de boissons pourra seul mettre un frein à cet excès.
De tous côtés, sous renseigne d'un marchand do vin, se sont ouverts des tripots, des repaires de malfaiteurs, dos lieux de débauche, où des femmes, sous prétexte de servir à boire, vont de table en table provoquer les consommateurs.
Quand le décret du 29 décembre était en vigueur, les agents pénétraient à toute heure du jour et de la nuit dans les débits, si la sécurité ou la moralité publique exigeait leur présence.
Aujourd'hui les filles pourchassées par les agents des mœurs trouvent dans certains débits, ainsi que leurs honteux protecteurs, un refugô contre la police. Le patron de l'établissement en refuse Tentrée aux agents ; la liberté de son industrie garantit celle de ses clients.
Cette cause nouvelle vint s'ajouter à d'autres déjà signalées, pour favoriser le développement de la prostitution.
La population honnête se plaignait de lenvahissement de la voie publique par les filles de mauvaises mœurs, et les médecins du dispensaire faisaient connaître à ^administration que le nombre et la gravité des maladies dont ils ont la surveillance s'accroissaient dans une proportion inquiétante.
Pendant ce temps, M. Yves Guyot continuait sa campagne pour « l'abolition de la prostitution. .. réglementée», ingénieux euphémisme pour désigner la liberté de la prostitution.
IM fit Siuti
Lir, c'est M. Benjamain Raspail^ r— Ëtx, ce sont les francs-maçons.
i:ij SOL VENJUS
Avec uiio égale ténacité, les w lils de la Veuve »» ol celui de François- Vincent s'attachent à mes pas.
N'espérant plus leur échapper, j'oserai leur faire face. Commençons par lui ; nous finirons par eux.
M. Benjamin Kaspail est ce que nous appelons " un vieux lutteur de la démocratie ». Les vieux lutteurs — surtout quand ils ont trouvé cette qualité dans l'héritage paternel — ont le sentiment du respect qu'on leur doit.
Vous vous rappelez ce sénateur romiain, assis sur son siège eu ru le, qui assomma avec son hAton un Gaulois indiscret.
Comme le Gaulois, j'ai manqué de respect, et, comme lui je suis assommé.
Je livre* au lecteur Tinstnimeut contondant avec lequel se venjic M. Raspail :
UélablissoJis les faits, m'écrit le vieux lutteur de la démocratie, en les prenant à la page 404 des procès-verbaux du conseil général de la Seine, séance du 25 novembre 1879 :
« Au moment, dit M. Benjamin Raspail, où Ton espérait, sinon une amnistie plénière, au moins une large amnistie partielle, on s'était préoccupé de ce qui pourrait se passer, lorsque les victimes des dernières discordes civiles reviendraient dans leurs commmies.
« M. Benjamin Raspail avait pensé qu'à Gentilly, par exemple, il pourrait se produire de violents ressentiments, quand un enfant, qui est devenu un homme, se trouverait en face du brigadier des gardiens de la paix qui a fait fusiller son père. Il avait signalé à M . le préfet de police un brigadier du nom de Lang, qui fit fusiller par son faux témoignage un homme dont toute la vie était une vie d'honneur, et qui avait contribué à jeter à bas l'Empire par l'opposition incessante qu'il lui avait faite. Cet agent avait, assisté de V agent Foixadey fait envoyer plusiews habitants de Gentilly à Nouméa, Il est vrai qu'on a chassé ce Forcade, mais on Va replacé au commissariat d^Ivry, d'oïl il a été ensuite renvoyé pour vol, lors des quêtes pour les inondations d'Ivry, et enfin il s'est fait justice lui-même : il s'est pendu,,. »
Mais, je m'aperçois que je perds mon temps, car vous n'êtes pas plus capable d'insérer cette lettre que la première.
Agréez, monsieur, Tassurance de ma considération
distinguée.
Benj. Raspail,
Député de la Seine.
Non, vieux lutteur, vous navez pas perdu voire temps. Votre lettre est insérée.
Mais j'ai l'honneur de vous répéter qu'aprës votre mémorable discours, le même Forcade, que vous aviez pendu, est venu me voir dans mon cabinet, revêtu de son uniforme et plein de santé. ;•
Il s'exprimait ea termes que je ne répéterai j>as par respect pour les luttes pacifiques où vous vous êtes illustré. Il parlait de calomnie et voulait TOUS conduire devant les juges. Je réussis à le calmer, et je me félicite d avoir pu vous éviter la visite de Fhuissier.
Mon Jugement.
J'avais relevé ici même les vices de forme qui frappaient de nullité la première citation à comparaître lancée contre moi par la R.-. Loge le Parfait Silence.
La Régulière Loge a recommencé sa procédure, et j'ai reçu la « planche » suivante :
PARFAIT SILENCE
LOGE CHAP.*. ET ARÉOPAGITE Constituée à l'Or, de Lyon, l'an de la V.-, i. • . S7e^,
AU LOCAL MAÇONNIQUE 45 f rue Garibaldiy
LTOM.