‹ Souvenirs d'un président d'AssisesChapitre 1 sur 28 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

L'accueil très bienveillant qui a été fait à la première partie de mes Souvenirs m'engage à publier la seconde ; ayant montré, dans le premier volume, la situation des accusés vis-à-vis de la justice devant la Cour d'assises, accusés et Juges, accusateurs et avocats, je me proposais de faire connaître, dans ce second volume , les crimes déférés à cette haute juridiction, suivant la nature des causes qui les avaient inspirés : l'amour, les mauvaises mœurs ou l'argent; mais après avoir embrassé, sous le nom de passions criminelles, tout l'ordre

de faits qui se rapportait aux crimes d'amour et aux crimes de mœurs, il m'a paru utile de ne pas terminer cette partie de mon sujet qui rappelle un peu un cours d'aaatomie morale, sans indiquer, après le mal, les remèdes qui pourraient le guérir. Il est souvent question, dans les pages qui vont suivre, des enfants et des jeunes filles, mais ces études ne sont faites ni pour les uns ni pour les autres ; j'ai cherché à les préserver et non à les instruire. J'ai dit ce que j'ai vu, beaucoup moins que ce que j'ai vu, cachant sous le voile de l'expression les choses trop nues et ne craignant pas, pour atteindre un but moral, de dire sans voiles les choses vraies.

La dernière partie du volume est consacrée aux œuvres de bienfaisance qui sont établies en faveur des anciens condamnés qu'on désigne sous le nom de libérés : elles se résument toutes dans un mot, qui est

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l'expression d'une idée bien juste, lepatro' nage. Après trente-trois ans de vie judiciaire, je ne connaissais que très imparfaitement \ts patronages des libérés; ils m'ont rempli d'admiration pour les hommes et les femmes charitables qui s'y consacrent fructueusement et sans bruit ; les personnes qui voudront bien me lire ont plus d'excuses que moi de ne pas les connaître ; si leur attention se portait sur des malheurs auxquels il est cruel de ne pas pourvoir, malgré les torts du passé, et qu'elles voulussent bien contribuer au développement des institutions que j'indique, par leur générosité et leur concours, ce serait pour moi parmi ces souvenirs le meilleur à conserver.

J'ai dû, devant les développements donnés aux causes et aux remèdes des passions criminelles, remettre à un troisième volume ce qui concerne les crimes d'argent ;

il me reste une étude à faire sur les vols considérés au point de vue des mœurs et des procédés propres aux justiciables habituels de la Cour d'assises de la Seine et des tribunaux correctionnels ; en outre, après avoir examiné les grandes affaires d'assassinat, d'emprisonnement et de meurtre, qui ont été inspirées par la cupidité, après avoir suivi les agressions nocturnes dans les rues de Paris et le serpentement continu du vagabondage sur toutes les routes de France, je voudrais signaler à l'attention les faux, les délits connexes d'escroquerie, les extorsions de signature, et surtout les abus de confiance. Les indigents à Paris sont la proie d'une certaine catégorie d'agents d'affaires, rapaces et retors, insaisissables au fond de leurs réseaux de procédure comme des araignées au centre de leurs toiles; dans un genre différent, mais presque aussi coupables

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que les courtiers dont nous parlerons à propos des crimes de mœurs, les agents d'afi^ires font la traite : c'est la traite des pauvres.

Je n'ai pas besoin de dire qu'il n'y a pas une observation dans ce volume qui ne repose sur un fait, et pas un fait que je ne puisse établir par des preuves judiciaires; dans les affaires à huis clos elles-mêmes, indépendamment des informations données par la presse, il y a toujours publicité, pour l'arrêt de renvoi, le verdict du jury, l'arrêt de condamnation et les incidents de procédure; les statistiques criminelles se forment par l'analyse de tous ces documents; c'est à l'aide du même travail que j'ai pu parler, sans violer les règles du huis clos, d'un grand nombre d'affaires dont les débats n'avaient pas été publics.

Recueillir les observations faites jour par jour dans une longue suite d'audiences

criminelles, en concentrer la substance et publier, sous le titre de Souvenirs, ce qui peut présenter, au point de vue de la justice et de l'étude du cœur humain, un résultat intéressant à connaître, ceci n'a rien qui soit de nature à effaroucher les consciences les plus austères, et les précédents ne manquent pas dans une carrière où la tradition est justement en honneur ; en 1861, M. Eugène Lambert, conseiller à la Cour impériale de Rennes, qui avait longtemps présidé les assises en Bretagne, publia sous ce titre : Philosophie de la Cour d'assises, un livre excellent, composé avec ses souvenirs de président; il en fut de même d'un autre magistrat breton, M. Caradec, ancien président du tribunal civil de Vannes, qui livra également à l'impression, en 1863, ses Souvenirs judiciaires.

Si un magistrat faisait un livre sur la manière de diriger le jury,loin de le blâmer

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d'avoir violé un secret professionnel, il faudrait le remercier hautement d'un travail qui rendrait d'immenses services ; car il ne peut pas exister .de secret professionnel vis-à-vis d'une institution qui change du nord au midi, où les jurés du lendemain ne ressemblent pas à ceux de la veille, où les jurés du soir diffèrent de ceux du matin. Parler peu, observer beaucoup, appliquer, quand on le peut, dans les aflFaires qui suivent, le fruit des observations recueillies dans les affaires antérieures, voilà le seul secret professionnel que j'aie jamais connu à la Cour d'assises ; encore y a-t-il toujours des circonstances où des hommes à part et des choses inédites déroutent les expériences et contredisent les précédents.

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