LA RÉGÉNÉRATION PAR LES PATRONAGES
« La passion, a dit Mme de Staël, est une griffe de vautour, sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent. »
Au bonheur et à l'indépendance ajoutez, comme succombant également sous la griffe de la passion, la fortune, la liberté et l'honneur, lorsque la passion est devenue criminelle.
La peine qui Jéprime les crimes inspirés ■^ar la passion n'est pas un remède : après ' que le condamné a payé sa dette à la justice, si rien n'est changé dans la nature
intime de son être, vautour et libéré se rejoignent. Pour que la peine devienne un remède, il faut qu'elle produise la régénération; après le crime, la peine; après la peine, la régénération.
* A la suite de l'histoire du crime, dit Dostoïewsky en terminant Crime et châtiment, commence une seconde histoire, l'histoire de la lente rénovation d'un homme, de sa régénération progressive, de sou passage graduel d'un monde à l'autre. Raskolnikoff ignorait que la nouvelle vie ne lui serait pas donnée pour rien, et qu'il aurait à l'acquérir au prix de longs et pénibles efforts. »
L'expérience de la Cour d'assises démontre la difficulté de ces efforts : on y apprend que mat agir conduit souvent à beaucoup souflrir; mais que pour ne pas mal agir, il faut ne pas sentir le mal, ou le fuir, dès qu'on l'a senti. La maladie,
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REMÈDES RÉPRESSIFS. iSg
disait-on autrefois, vient à cheval et s'en va à pied : le mal moral vient à pied et ne s'en va pas.
La plante qu'un souffle impur a touchée, se dessèche et meurt, si elle languit sur elle-même : mais transplantez-la dans un sol nouveau, donnez-lui plus de rosées et plus de brises, dans une atmosphère salubre qu'elle ne connaissait pas, vous la verrez relever la tête et reprendre à la vie.
Il en est ainsi de l'homme que le génie du mal a effleuré ; changez son milieu, le milieu local si vous le pouvez, le milieu social le plus possible, le milieu moral toujours. La sociologie, c'est-à-dire la science du milieu social, est la plus vraie peut-être des sciences anthropologiques ; c'est à l'aide des observations de cette science que le docteur Manouvrier a battu en brèche les théories de Lombroso, en démontrant que s'il n'y avait pas de criminel-
né naturellement, il y avait un criminel-né socialement, c'est-à-dire un être générique, typique, presque uniforme, devenu tel par le milieu qu'il fréquentait : si quelqu'un veut s'en convaincre, qu'il suive devant la Cour d'assises de la Seine ce qu'on appelle une a£faire de bande (i).
(l) Dans les affaires débandes de voleurs qui comprennent souvent plus de dix accusés, tous les types se ressemblent, depuis le chef ou les deux chefs, car il y en a, en général, deux, l'un s'imposant par sa force physique et l'autre par les astuces de son esprit, jusqu'aux comparses, depuis les hommes jusqu'aux femmes, concubines de l'un au l'autre des accusés et receleuses de tous ; leur langage est le même, et ils paraissent fondus dans le même moule. Quelquefois la bande est d'accord, chacun a pris son rôle, et, gr&ce à des promesses d'argent faites par les moins compromis, on s'eatend pour jeter ces derniers par-dessus bord, leurs complices leur délivrent des brevets d'innocence; mais, le plus souvent, la discorde règne, des batailles que les gardes ont de la peine à contenir s'engagent dans les couloirs, c'est le châtiment des délateurs : chacun cherche son salut aux dépeos de l'autre; on entend un feu roulant d'accusations, et le mioistère public n'a plus qu'à écouter. Mais le point le plus intéressant à noter, c'est la singulière complaisance avec laquelle ces individus parlent d'eux-mêmes et déprécient leurs collègues du banc des accusés; celui-là qui parle est le seul, à l'entendre, qui sût son métier, et les autres étaient très bêtesl Quand te jury a rendu son verdict, acquittant les uns, condamnant les autres, et que la répartition des peines a été faite par la
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Changer le milieu moral d'un condamné, c'est changer le cours de ses idées, les détourner des régions inférieures où elles étaieiit stagnantes, pour les faire remonter vers des sources toutes diflférentes de lumière et de bonheur, éveiller chez lui le sens de la conscience, le sentiment de Dieu avec l'espérance d'une vie meilleure,, le goût de la dignité et du travail, avec des aspirations jusqu'alors inconnues pour lui du côté de la considération et de l'estime de ses concitoyens. « Je suis loin de contester l'efficacité et la nécessité de la peine, écrivait M. Jules Simon (i), mais je dis qu'une société qui compte uniquement sur la peine pour rétablir la moralité est une
c Jupin les tenvoja s'étant censurés tous, a Du reste contents d'eux. »
LiV Fontaine, Fables, liv. l", fable Vil : La Besace. (l) Mon petit journal, journal le Temps, juin 189a.
a4i SOUVENIRS D'UN PRÉSIDENT D'ASSISES.
société perdue. C'est sur la foi qu'il faut compter : foi philosophique ou fo: religieuse. C'est sur l'éducation, sur la famille, sur l'influence des mères, sur la restauration de l'autorité paternelle. Ou dit que la société périt par l'indulgence des juges.
Mais d'où vient cette indulgence? De la même source d'où proviennent les crimes.
C'est l'affaiblissement du sentiment du devoir, l'effacement de la croyance en Dieu, le scepticisme et l'indifférence substitués aux fortes croyances d'autrefois qui arment le bras des assassins et désarment le bras de la justice. J'aime mieux élever l'homme que le châtier. Le remords me rassure plus que le bourreau. Ce n'est pas un bourreau qu'il faut donner à l'humanité pour la guérir ; c'est une conscience. »
Mais quel sera le moyen pratique pour changer le milieu moral du condamné et lui faire accepter les idées dont nous par-
Ions, de manière que, pénétrant peu à peu dans sa nature, elles puissent lui faire un tempérament nouveau?
Ce sera le patronage.
Les patronages qui nous occupent se divisent en deux branches : les, patronages des jeunes gens et ceux des adultes; mais ils ont ce lien commun qu'ils s'appliquent exclusivement aux condamnés, c'est-à-dire à des individus qui, après avoir été condamnés par la justice, ont subi leur peine ou obtenu provisoirement leur libération.
Pour un condamné dont l'état est ainsi défini, que peut-on faire? L'abandonner à lui-même, c'est le vouer à la récidive.
« C'est fatal, voyez-vous, disait un récidiviste à son juge. On est condamné, on subit « son temps » et on est repoussé.
Alors, quoi ! On fait mal encore. Et on n'est sorti de prison que pour y rentrer. »
Le recevoir chez soi est chose dangereuse.
et la légende du forçat libéré volant, comme Jean Valjéan, les chandeliers d'argent du bon évêque de Digne qui l'a hospitalisé, a été plus d'une fois une vérité : lui donner de l'argent, c'est l'encourager à la paresse ; que faire pour lui?
L'idée vraie sera de le patronner, c'està-dire d'investir le. condamné, malgré ses antécédents qui prêtent à la défiance, d'un contrat de confiance, aux termes duquel le patronage promettra l'assistance, et le patronné l'obéissance ou, pour me servir d'une expression un peu scolastique, mais plus douce, l'observance; l'assistance consistera dans une aide morale et matérielle, que le patronage appropriera à la situation du condamné, et l'observance, dans l'accomplissement fidèle par celui-ci des conditions mises par le patronage à cette assistance : le patronage sera moins qu'un maître et plus qu'un bienfaiteur : il procu-
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rera au patronné, en dehors de toute servitude et par l'exécution toujours honorable d'un contrat, ce qui manque le plus à la vie du condamné, la règle dans la Uberté.
Les enfants et les vieillards aiment qu'on s'occupe d'eux; les condamnés ont cet instinct des faibles, en y joignant la susceptibilité ombrageuse, propre aux gens qui ont eu des épreuves. Qu'on s'occupe de leurs besoins, c'est la chose qui les touche davantage, et ils proportionnent leur reconnaissance à la situation plus ou moins élevée de ceux qui leur témoignent cette sollicitude. J'engage les hommes que l'oisiveté d'un dimanche d'hiver oppresse, ou qui subissent avec les années le désenchantement de la vie, à visiter les patronages ; ils reconnaîtront la vérité de ce mot de Balzac ; « La consolation de ceux qui n'ont pas de bonheur est de rendre les
autres heureux », car l'ingratitude n'y est pas à l'ordre du jour : le condamné est en général reconnaissant ; bien des natures qui paraissaient mauvaises étaient simplement effarouchées.
Je citerai comme exemple de sentiments reconnaissants cette lettre de bonne année, adressée le i" janvier 1892 par un condamné au président de l'un des grands patronages de jeunes gens de Paris :
« Comment se peut-il que des hommes s'occupent de nous, écrivent de tous côtés, passent un temps si précieux à recueillir de tous côtés cette multitude d'infortunés que la Providence a privés de leurs parents, s'ils n'ont pas unbut réfléchi? Alors, si l'on raisonne, si l'on regarde en arrière, que l'on classe tous ces petits incidents qui à chaque instant font époque, on réfléchit et on se dit : Combien sont digues d'estime ceux qui veulent faire des honnêtes hom-
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mes ! C'est bien beau. Et béni soit le jour de l'an qui vient nous obliger presque à comprendre toutes ces belles choses. »
Le président auquel cette lettre était destinée, était M. Voisin, conseiller à la Cour de cassation, président de la Société de protection des engagés volontaires ; le patronage de M. Voisin régénère les jeunes détenus par la discipline militaire : il favorise l'engagement de ceuxquisont détenus dans des colonies pénitentiaires : après les avoir fait engager, il les surveille et les encourage : ce sont des pupilles au sujet desquels les colonels envoient des notes confidentielles, qu'on réconforte par des lettres fréquentes et au besoin par des voyages faits par des membres de. la Société dans les garnisons, quand le soldat traverse une crise ; il y a plus de 5,000 francs au budget de l'œuvre pour ces voyages qui sauvent bien des situations : la Société est consul-
S4S SOUVENIRS lyUN PRÉSIDENT D'ASSISES.
tée sur les reagagements ; si !e pupille se rengage, on place sa prime à la caisse d'épargne avec nne bonification de 6 pour loo ajoutée par le patronage, ce qui lui procure en réalité 9 pour 100 :
quand son service militaire est fini, on lui cherche une place dans la vie civile; au 31 décembre 1891, il y avait sous les drapeaux six cents jeunes détenus engagés par la Société (i), et la plupart de leurs notes étaient excellentes : un colonel dit de l'un : « Je désirerais de tout cœur que tous les soldats fussent comme lui, je partirais volontiers en campagne. » On dit d'un sol-
(l) Voici l'état par grades et emplois de ces jeunes dêteaus. Grades : Sous-cheF de musique, i; adjudants, 3j sergentsmajors, 3 ; maréchaui des logis et maréchaux des logis fourriers, 5; sergents, sergents fourriers et seconds-mattres, 35; brigadiers, 7 ; caporaux, caporaux fourriers et quartiers-maîtres, 58. EmpIaU : Musiciens, 31 ; tambours, 8; clairons, 25; trompettes, 4; moniteurs de gymnastique, 3; prévAts d'e»nime, 2; tailleurs, 16; cordonniers, 16; armuriers, 3; professions diverses, 36 ; équipages de la flotte, 7 1 ; simples soldats, 393, Total : 600.
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dat d'infanterie de marine qui a été au Daiiomey : « Il s'est montré pendant la campagne bon soldat, courageux et dur à la maladie, ayant eu la fièvre comme ses camarades. » Enfin, an capitaine de vaisseau écrit d'un gabier breveté, qui peutêtre avait été envoyé en correction pour vol : « Excellent serviteur, tout à fait digne de votre haute bienveillance : je l'ai choisi comme patron de ma baleinière, poste de confiance (i). » Un autre a été nommé brigadier, et il l'annonce à la Société dans les termes suivants :
« C'est à vos pieds, cher protecteur, que je remets les galons de brigadier que l'on vient de coudre sur mon dolman, car c'est grâce à vous, cher Monsieur, que je les ai.
<i} Je puis citer encore cette note relative à un sergent :
service, je n'ai jamais trouvé de sujet plus digne d'intérêt; il a été nommé sergent le 29 octobre dernier, et il vient de se rengager pour cinq ans ; le jour même, il plaçait à la Caisse d'épargne les 600 francs qu'il venait de toucher. »
aSo SOUVENIRS ITUN PRÉSIDENT D'ASSESES.
« Veuillez excuser ma brièveté et ma mauvaise écriture, car je suis sous l'empire d'une violente émotion (i). »
Voici maintenant la Société de patronage desjeunes détenus et des jeunes libérés du département de la Seine; tous les dimanches matin, de neuf à dix heures, la paisible rue de Mézières voit accourir les jeunes patronués avec un petit paquet sous le bras :
il y a un an ou deux, ils étaient à la Petite Roquette, attendant le moment de partir pour une maison de correction où ils seraient restés jusqu'à vingt ans ; mais le visiteur de l'œuvre a su qu'ils méritaient intérêt, l'œuvre a fait en leur nom chez un bon patron un contrat d'apprentissage, elle a
(i) Lorsque M. Voisin était préfet de police, il vit se perdre dans les prisons des forces vives qui pouvaient, si elles étaieot bien canalisées, tourner à l'avantage du pays. De là lui vint la pensée de les dirigée vers le service militaire : il a consacré à son patronage comme membre de la Société des prisons et président du conseil de l'Assistance publique, tous les avantages que sa situation et sa compétence particulière lui donnaient.
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obtenu leur libération provisoire, et aujourd'hui ils sont apprentis à Grenelle, à la barrière Blanche ou à Charonne, d'où ils arrivent ; ce petit paquet, c'est leur linge sale qu'ils échangeront contre du linge blanc remis par la Société, car c'est elle qui les blanchit; en les plaçant, elle leur H donné une literie complète, et elle attache avec raison une grande importance à cette partie matérielle du patronage. On examine leurs notes, une instruction religieuse leur est adressée, on leur fait un cours de français, un bon déjeuner les attend, les anciens qui sont soldats font faire l'exercice, d'autres soldats concourent avec des professeurs à des cours de musique militaire, et vers quatre heures tout ce petit monde ouvrier retourne chez lui, pas plus riche que le matin, mais, ce qui vaut mieux, le cœur plus content.
La pierre de touche des patronages,
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a52 SOUVENIRS D-UN PRÉSIDENT D'ASSISES.
c'est le chiffre des récidives ; moins il y a de récidivistes parmi les patronnés, plus le patronage est bon. L'institution même du patronage n'a été préconisée pour la régénération des condamnés que parce qu'il a été démontré qu'aucune autre n'était aussi propre à diminuer les récidives. Au congrès pénitentiaire de Stockholm, qui eut lieu en 1870, il fut établi, à l'aide des documents statistiques fournis par les divers représentants de l'Europe, que la diminution de la récidive correspondait à l'extension des patronages : le président du comité hongrois déclara alors qu'en quatre années, sur deux cent trente condamnés libérés qui avaient été recueillis, on n'avait observé que sept cas de récidive. La Société des jeunes détenus est arrivée à des résultats aussi satisfaisants : en 1831, la récidive était de 75 pour 100; en 1868, elle variait entre 5 et 7 pour 100; en 189 1, la moyenne
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a été de 6 1/2 pour 100. C'est le meilleur éloge qu'on en puisse faire (i).
Le principe des pénitentiaires moralistes comme M. Voisin et M. Guillot est qu'il faut laisser les jeunes détenus à la Petite Roquette ou à Saint- Lazare assez de temps pour qu'ils n'aient aucune envie d'y retourner, pas assez pour qu'ils aient pris l'accoutumance des prisons : acquittés par les tribunaux comme ayant agi sans discernement, mais envoyés jusqu'à vingt ans dans une maison de correction, on les libère
(i) La Société depatronage des jeunes détenus et des jeunes libérés du département de la Seine a été fondée il y a cinquante-neuf ans; elle a été persoDniliée pendant près de trente ans par un avocat du barreau de Paris, très actif et profondément charitable, qu'une mort prématurée a enlevé l'an passé, M. Bouroat; un autre avocat. M, Gabriel Joret- DesclQsières, en est le président, et le conseil d'administration compte dans ses rangs : MM. Binoche, Paul Bonnet, ChenaJ, Jourdan, Lacoin, Varin, en même temps que M. Petit, conseiller à la Cour de cassation, M. Thureau, vice-président du tribunal , et M. Guillot, qui s'est dévoué aux jeunes détenus, non seulement dans ses études philosophiques et morales, mais dans ses instructions judiciaires ; il en a le monopole et l'exerce dans l'intérêt du bien. M. de Coinj, avocat à la Cour d'appel, est le secrétaire de la Société.
î54 SOUVENIRS D'UN PRESIDENT D'ASSISES.
provisoirement, avec la faculté de les réintégrer s'ils se conduisent mal ; cette appréhension est sufl&sante, mais indispensable pour les maintenir dans la bonne voie (i).
Un des auteurs du livre Les enfants en prison (2), qui est à la tête d'un grand patronage, le Patronage de t enfance et de t adolescence, s' occupant surtout des plus jeunes enfants, avait cru longtemps qu'on pouvait leur éviter la promiscuité même temporaire de la prison en les plaçant tout de suite et avant tout jugement dans une maison d'apprentissage rilallaitde chambre en chambre et du tribunal à la Cour en avocat voyageur, guettant au coin du banc des prévenus le petit vagabond qui lui était recommandé,
(i) Envoyez un enfant dans une maison de correction jusqu'à vingt ans, à dix-huit ans, il s'enga^ra pour être libre deux ans plus tôt et fera un bon soldat ; que le même enfant SMt libéiabie â dix-huit ans, dès dix-sept ans il s'agite à la pensée de rentrer dans le monde, et libéré, ne songe plus qu'aux dédommagements d'une adolescence captive.
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avec la bonne fortune de surprendre quelquefois un incognito dont il démêlait l'histoire; à huitaine, l'enfant auquelle dévouement de M. Rollet avait trouvé une situation, lui était remis directement, mais trop souvent, hélas ! l'enfant revenait quelques semaines plus tard devant le même tribunal, ayant en plus à son dossier cette lettre du patron, constamment la même :
« ...Nousn'avions qu'à nous louer de X...ila disparu sans motifs... après son départ, nous avons découvert qu'il s'était fait un petit pécule à nos dépens... » Purifiée dans une maison charitable et placée en onde claire, la mineure Z..., dont M. Rollet avait été nommé tuteur ad hoc au cours d'un procès célèbre, disparut un soir et rentra tranquillement dans sa bourbe. La lettre de cachet pour la Roquette ou Saint- Lazare, M. Rollet l'a reconnu depuis cette époque, est pour les jeunes détenus un gage de repentir.
i56 SOUVENIRS D'UN PRESIDENT D'ASSISES.
Il y a deux œuvres qui bénéficiaient des collectes du jury sans constituer des patronages de jeunes détenus, c'était la Société d'apprentissage de jeunes orphelins (i) et l'Association pour le placement en apprentissage et le patronage d'orphelins des deux sexes (2) : mais elles participaient également aux choses judiciaires, car parmi les orphelins dont elle s'occupait, il y avait une catégorie spéciale prise parmi les enfants des condamnés : la Société d'apprentissage a pour président M. Georges Picot, membre de l'Institut, dont le nom et la personne sont restés chers au Palais (3); elle prend sous son patronage... « 4' les enfants dont le père est détenu et ne peut pourvoir à leur éducation »; et l'Associa-
(1) Rue du Parc-Royal, n° lo.
(2) Rue de Turenne, n* 3.
(3) M. Picot, ancien juge et juge de la Seine, a été l'un des premiers magis occupés de la condition des jeunes détenus.
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REMÈDES RÉPRESSIFS. aS?
tionde la rue de Turenne patronne... « 2* les enfants dont le père est sous le poids d'une grave condamnation, lorsque la durée de la détention est au moins égale à la durée présumée de l'apprentissage du candidat (i) ».
Les hospitalités de nuit sont des patronages pour la nuit : elles oftent un abri moralisateur et servent d'indicatrices pour le travail. Dans l'asile de femmes de la rue Saint- Jacques, Mathilde M... trouvera un refuge, si elle quitte le salon corrupteur de sa mère ; Marthe B... échappera aux violences de Marcel, et les limiers des placeuses
(i) M, Bonjean, dont te nom rappelle tant de souvenirs, a fondé une société qui, moins spéciale pour les jeunes détenus que celles de M. Bournat et de M. Rollet, s'occupe cependant de les placer. Cette société porte le nom de Société générale de protection pour l'enfance abandonnée oh coupable, 47, rae de Lille, Paris. Elle a une école militaire à Ctozatier, mais son but principal est de former des agriculteurs : ainsi récemment elle a. établi une école de jeunes jardiniers à Nice pour les pupilles qui avaient besoin du soleil du Midi ; sa grande école d'agriculture est à Orgeville dans l'Eure, elle y joint un domaine agricole à Bordeaux et une école rurale à Saint-Aquilin (Eure), pour les anciens pupilles qui Ont besoin d'un temps momentané de repos.
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perdront la piste de leur proie. A cause du voisinage de la Maternité, les femmes près d'accoucher sont reçues rue Saint- Jacques ; la certitude d'y trouver un asile a épargné bien des crimes d'avortement et d'infanticide à la Cour d'assises.
J'arrive ainsi aux deux grands patronages d'adultes, l'Œuvre des libérées de Saint-Lazare de Mme Bogelot et le Patronage des libérés du sénateur Bérenger. Sur l'œuvre des libérées de Saint-Lazare tout a été dit par M. Maxime Du Camp, et moimême, au chapitre des Victimes, j'ai fait connaître la nouvelle création des Petits asiles établis à Billancourt : il y a cependant dans la permission accordée aux dames de Saint-Lazare, de visiter les femmes condamnées dans les prisons, un point de vue tout à fait spécial à l'Œuvre que je ne saurais laisser de côté, car je retrouve, à ce sujet, un ensemble d'im-
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pressions profondes bien anciennes dans ma vie (i). •
Qui n'a souvent rencontré aux abords d'une ville où existe une maison centrale,
(i) Ces réflexions m'avaient surtout étË sug^gérées par la maison centrale de Melun, quaadj'allais présider tes assises de Sdne-et-Marne ; cette maison centrale est une des mieux le- . nues qu'il y ait en France, et j'allais souvent la visiter, rencontrant parfois, malgré l'uniformité du type reclusionnaire, des figures qui ne m'étaient pas inconnues; à la lin de la session, les jurés demandaient presque toujours à connaître la maison centrale, et on les y autorisait facilement. Un jour, quelquesuns qui étaient maires de leur village revinrent peu satisfaits, en disant que les reclus ion □ aires en France étaient mieux logés que leurs administrés. Ils ne s'étaient arrêtés qu'à la propreté très grande des cellules bien frottées chaque matin par les détenus avec des verres de bouteilles, et dont tous les ustensiles étaient neufs dans un bâtiment nouvellement construit ; mais ce qui aurait dû les frapper davantage, c'était la discipline de fer, le silence perpétuel, le tournoiement taciturne pendant les récréations de neuf à douze cents hommes dont les sabots frappent en cadence les dalles d'un préau , le travail continu et austère; tous les condamnés redoutent la maison centrale, ils préfèrent !e voyage à la Nowaelle qui est pour eui la fin de leurs aventures ; aussi un projet de loi très sage a-t-il proposé dernièrement de substituer la réclusion aux travaux farces comme la dernière peine dans l'échelle des peines. Il est certain que les générations actuelles ne connaissent plus l'horreur qui s'attachait autrefois au nom de forçat; vingt ans de réclusion dans une maison centrale feraient plus d'impression aujourd'hui que vingt ans de tra-
a6o SOUVENIRS D'UN PRÉSIDENT D'ASSISES.
un corbillard très pauvre que nul ne suit ?
C'est un détenu que la mort a libéré : le gardien de la prison suit à certaine distance, surveillant son mort et devant lever le dernier écrou, quand les pelletées de terre réglementaires auront résonné sur la bière de l'administration. Il y a dans la prison des malades et des vieillards, quelques-uns sont condamnés à vie : s'ils n'ont pas d'autre perspective d'en sortir que par cette porte-là, quelle tristesse ! et comment né béniraient-ils pas le visiteur qui, animé par des pensées à'au delà, ferait luire dans leur pauvre cellule l'aurore d'une autre vie ! Mon vieux maître , M. Falconnet, dont je veux parler encore avant de terminer ces Souvenirs, quand on le visitait dans sa retraite aux dernières heures de sa vie, citait volontiers ce mot de l'Imitation : Ceîla continuata dulcescit (l) : à rester
(i) M. Falconnet, qui avait publié en 1865 une Vie de
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longtemps dans sa cellule, on finit par s'y plaire; mais sa pensée était éclairée par une philosophie douce, un peu mystique comme celle de rÉcole lyonnaise, et on pouvait dire de lui ce que Mme de Sévigné écrivait du grand Arnauld de Port- Royal : « Plus il approche de la mort, plus il s'épure. »
On ne peut pas demander la même philosophie de la mort aux hommes dont nous parlons : les visiter dans leur prison est difficile à concilieravec ladiscipline sévère d'une maison centrale; cependant les visites d«s détenus existent en Belgique, et le congrès de Stockholm les recommandait en 1870, estimant « que c'était uniquement à l'aide de ces visites que l'on parviendrait à reconnaître avec quelque certitude quelles
Daguesseau, avait appliqué cette citation à Daguesset quand celui-ci se retira en 1722 à Fresne», le Régent ajant retiré les sceaux.
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i6ï SOUVENIRS D'UN PRÉSIDENT D'ASSISES.
étaient les âmes que l'on pourrait relever de leur déchéance, le recueillement de la prison permettant d'étudier plus aisément et plus complètement l'état d'esprit de ces malheureux »; mais, quel que soit le sort de ces idées, c'est un heureux privilège pour les détenues de Saint-Lazare et de Nanterre, que de pouvoir ainsi être soutenues, éclairées et consolées par l'œuvre des libérées de Saint-Lazare.
Le patronage des libérés, fondé par M. Bérenger, est le plus important des patronages ; nous n'avons vu jusqu'à présent que les enfants et les femmes; ici, c'est l'homme dans la force de la vie, tel que nous l'avons connu à la Cour -d'assises, ayant en plus le visage déprimé et le teint à pâleur mate que donne le séjour des prisons. Un soir, à quatorze ans, ce libéré, qui jusqu'alors s'était bien conduit, n'est pas rentré chez son père ; il y est revenu
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par intermittences et s'est établi définitivement dans un garni. A la même époque, il a quitté son patron, parce qu'il prétendait ne pas gagner assez; quelles causes l'ont perdu? Une seule, que les rapports des commissaires de police indiquent toujours dans les mêmes termes : les mauvaises fréquentations. C'est l'âge du vol des boites de sardines et du serpentement à travers les foules pour voler les portemonnaie à la tire. A dix-neuf ans, il est devenu cambrioleur : le cambrioleur est le braconnier des villes, furetant pendant le jour, opérant la nuit, luttant contre les sergots, comme les vrais braconniers contre les gardes, et arrivant surtout à ne plus aimer que cette vie d'escapades nocturnes et d'aventures, qui lui font prendre le travail en dégoût. Dès qu'un homme commence à voler et une femme à se débaucher, ils prennent le travail en horreur :
ils le détestent parce que leur imagination se repaît des aventures de leur nouvelle vie ; et quand la lassitude arrive, ils continuent quand même, parce qu'à défaut du travail, il leur faut des ressources pour vivre. Une femme qui se livrait à la prostitution disait à un juge : « Je comprends vos reproches et j'ai honte de moi-même, mais que voulez-vous î ce qui me plaît dans la vie que je mène, c'est d'être libre, je sors quand je veux, et je ne travaille pas... > Surpris au dernier étage d'une maison où il crochetait une porte, celui-ci n'a pas eu la chance de l'autre qui a pu s'enfuir, car les cambrioleurs opèrent toujours deux à deux, et celui qui échappe fournit dans la prison des subsides à l'autre; traduit devant la Cour d'assises, le jury de Paris, qui n'est pas tendre pour les voleurs, l'a envoyé en Centrale, d'où il est sorti, le matin même, avec l'intention de changer de vie.
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REMÈDES RÉPRESSIFS. îOb
Comment pourra-t-il y arriver?
M. Bérenger pourvoit à cette situation.
« Il n'y a pas de misère plus profonde, ni plus réellement digne de pitié, que celle du malheureux qui, sortant de prison après avoir expié sa peine, avec la ferme résolution de racheter sa faute par la bonne conduite et le travail, ne rencontre que défiance et refus et se voit rejeté, malgré lui, dans toutes les suggestions de l'oisiveté, de la détresse et de la faim. C'est pour apporter à cette misère l'assistance sans laquelle tant de bonnes volontés succombent, tant de nouvelles recrues viennent augmenter, au grand détriment de la société, le contingent de la criminalité et les éléments de désordre public, que s'est fondée l'institution du patronage des libérés (i). »
(i) Discours de M. Bérenger k l'assemblée générale du patronage des libérés, du 9 avril 18S4.
i66 SOUVENIRS DUN PRÉSIDENT D'ASSISES.
Le patronage des libérés recevra le ccmdainné pendant six jours ; les trois premiers jours seront consacrés au travail intérieur, dans la maison, pour le calmer et lui permettre de gagner quelque chose ; pendant les trois derniers jours, il sortira tous les matins jusqu'à midi pour chercher du travail, et le reste de la journée, il travaillera dans la maison (i). Après avoir travaillé à fabriquer des cartonnages, les libérés sont employés à une œuvre facile et plus fructueuse : la confection des ligots, petits fagots faits avec du menu bois et de la résine
(l) Leslibérés doivent s'adressera un bureau central établi rue de l'Université, 176. Chose bien humaine! ils eureot de la peine à s'y habituer, craignant d'y retrouver la police et une surveillance survivant à leur libération. Aujourd'hui, ce préjugé est tombé, et le chef du bureau central adresse, après examen des situations, les hommes rue de la Cavalerie, 4 bis, et les femmes eue de Lourmel, 49. 11 restait une classe spéciale de libérés pour lesquels rien n'étaient prévu, c'était les libérh provisoires qui avaient obtenu, à titre d'essai, une libération de peine anticipée; le comte de Laubespin, sénateur de la Nièvre, a fait un don de 40,000 francs avec lequel un troisième asile, l'asile Laubespin, a été fondé et fonctionne aujourd'hui efficacement.
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pour les charbonniers ; avec le travail, les idées saines rentrent peu à peu dans la tête du libér.é; la dernière ombre de la maison centrale s'efface, il redevient civis, comme disaient les Romains, et quand les efforts de la Société sont couronnés de succès, ce qui arrive souvent, puisque les récidivistes sont très peu nombreux parmi les libérés dont elle s'occupe, le patronage des libérés a atteint son but, qui est le réveil de la conscience.
< Il y a une chose, disait le président de l'assemblée du patronage du 17 mars 1889, qui ennoblit et glorifie notre civilisation mieux que tous nos boulevards, nos colonnes de marbre, nos rues bien tracées ; c'est la volonté persévérante d'arracher au mal ceux qui ont succombé, de faire un homme de bien de celui qui était hier un bandit (i). »
(i) M. Bardoux, sénateur, membre de l'Institut.
CONCLUSION
S'il y a des passions criminelles, il y en a donc aussi de pures et de généreuses, celles-ci aussi ardentes pour la vertu que celles que nous avons peintes l'étaient pour le crime, les unes servant de contrepoids aux autres, mais les passionnés pour le bien devenant au bout de la route et par l'effort du dévouement, les patrons des passionnés pour le mal.
Les notes hautes sont quelquefois endormies dans la conscience humaine, rarement elles y meurent, et vous les entendrez presque toujours dans la solitude et
»■}<> CONCLUSION
la sou&ance répondre sourdement à l'appel qui leur est adressé.
Il faut persuader aux tombés qu'ils se relèveront, à ceux dont le sang est vicié que le sang s'épure, aux prisonniers de leurs habitudes que vouloir, c'est se libérer.
Ne laissez pas à des âmes faibles une foi trop commode dans une étoile fatale, et que le condamné ne croie pas que dans la nature où tout meurt et ressuscite, lui seul n'est pas sujet au renouvellement!
Sur le fronton du grand cimetière italien de Vérone, se dresse l'ange du Réveil ayant à sa droite l'Histoire et à sa gauche la Justice, et au-dessous du groupe une inscription monumentale, qui frappe de
CONCLUSION. 171
loin les regards des voyageurs, porte ces mots :
RESURRECTURIS
A ceux qui doivent ressusciter.
C'est l'inscription qu'il faudrait mettre en France au-dessus de la porte des huit maisons centrales.
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