LUI
Ma tante Berihe me restait, «« jo n'avais plus qu'elle au monde!... Dieu sait combien je l'aimais!... Depuis qu'Emilie n'était plus, depuis que la Pologne était tombée, mon cœur s'était réfugié tout entier dans cet amour de fils... Quelles tortures encore de ce côté-là m'atten* daient!... Je fus quinze mois sans recevoir de cette se* conde mère la moindre nouvelle, le moindre signe de vie!..% Fidèle à ses maximes, le gouvernement russe veillait à ce que ses. proscrits, sur la terre étrangère» s'ils s'abritaient contre ses vengeances, restassent du moins sans consolations... et sa police le servait trop bien ! Enfin, au commencement de i833, j'appris qu'un réfugié polonais qui avait tout récemment quitté la Li* Ihuanie, les environs mômes de Wilna, venait d'arriver k Bruxelles. Un secret instinct me disait qu'il pourrait me donner des nouvelles de Luczyn, que peut-être il m'apportait une lettre de ma tante... Je n'hésitai pas; j'allai sur-le-champ le trouver en Belgique.
Jean Koszutski, jeune patriote du grand-duché de Posen, officier de l'escadron de lanciers qui, dans l'armée polonaise avait reçu le nom de cette province, taisait partie de la brigade Deuibinski, dans le corps de Giel» * gud, quand il marcha au secours des Lithuaniens. Blessé k la brillante affaire du pont de Uaygrod, iran*»
On l'enterra avec mystère ?
pied d'un peuplier. Sur Vé
fti moment de la désas-
lard qui lui avait fermé
ux mains des Cosaques
simples mots : To Pc
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-ait; et le pu*.
A ~iue lui assignait la Belgique
. — Mes pressentiments ne m'avaient pas u
ytè hôtes dont l'admirable dévouement avait sauvé c.
officier polonais connaissaient ma famille. Par eux, ma
tante Berthe avait été prévenue de son départ, et elle
jui avait fait remettre pour moi un peu d'argent et une
lettre.
Cette lettre (ou plutôt, grâce à Dieu! ce cahier) que je baisai avec transport, était une sorte de journal où ma tante, depuis qu'elle me savait proscrit, avait, à diverses reprises, épanché, en s'adressant à moi, sa tendresse et sa douleur. — La dernière page avait été écrite à l'instant où elle apprenait que ces effusions de son cœur pouvaient enfin m'aller chercher au fond de mon exil ; c'est la seule que je transcrirai ici ; elle résume toutes les autres.
« Wilna, 16 janvier 4833.
« Witold ! mon cher fils ! voici enfin un rayon de bonheur 1 un retour de la clémence divine!... Ces feuilles où tant de fois, depuis que je vous ai perdu, j'ai écrit toutes les émotions de mon âme, enfin, elles vous parviendront! j'en* ai le ferme espoir. Un de vos compa-
guo^s d'* 3 " 11 ^^ mirs d'um proscrit 308
de vous *° v pi à vous, soyez-en sûr, à chacune
ttl1 >f f^ CC * core à vivw - Adi€0 ' witold ! Aî ~
lier ^^ au - ♦ 4 e votre bonne mère l
>r * ^ « Bertke Maunoska.
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T * Jf | J i ; l'en user. Vous savez
< %' I , Et vous, à votre âge, *uanœuvres ûc | i ^ souffrir du dénû-
compensé. Le mon. \\ ,
tion conférait à M. Yagu 4 e fois de toutes
de Luczyn!... Witold! vou& *
plus terribles ; acceptez encore t, résigné aux volontés ;de Dieu. Et pu^ ns simulta-
bonheur des méchants passe vite. Vous s \te qui se ma ferme espérance, vous verrez renaître \* l ^ge agiet vous rentrerez un jour sous je toit de vos «IjL lantes livré et purifié I . . . ^ V tant
« Ne soyez pas inquiet à cause de moi. Sans a n es il m'a été douloureux de quitter Luczyn, où je ^^ vu au berceau... Mais j'avais quelques petites éc^ mies ; je me suis retirée à Wilna, dans un quartier a maison, chez de braves gens qui font tout ce qu'ils pe^ vent pour que je sente moins les rigueurs de ma posU tion. Browner voulait à toute force me suivre et continuer à me servir dans ma retraite. Pauvre Browner! écrasé par sa douleur, depuis surtout qu'on annonçait l'arrivée d'un ajitre seigneur à Luczyn, il n'était guère capable de me rendre quelques soins 1 Mais refuser son offre, lui ôter cette dernière consolation, c'eût été trop cruel... U ne devait pas connaître, ce bon et vieux serviteur, un autre toit que celui des Luczynski !... Le
302 SOUVENIRS D'tlK PROSCMÎ
matin môme du jour où il allait quitter le chatèao, on le trouva dans son lit, mort d'une apoplexie foudroyante. Vous lui donnerez quelques larmes, Witold!... car il tous aimait bien !
« J'entends dire partout qu'en France il y a bon nombre d'âmes élevées, généreuses, et qui savent compatir à de nobles infortunes comme la vôtre, Witold. Fasse le ciel que vous rencontriez de ces âmes-là! Puisse-t*il permettre que de nouvelles affections <M* blent un peu le vide qui s'est fait dans votre cœur!... C'est mon vœu le plus ardent ; je le demande à Dieu tous les jours 1...
« 11 y a un raffinement de cruauté à interdire à de malheureux proscrits et h leurs familles de pouvoir, du moins, s'écrire!... J'ai bien de la peine à pardonner cela au czar 1 Peut-il faire son bonheur de la souffrance des mères?... Sans doute, nous trouverons de loin en loin d*6 hommes, comme ce Polonais du grand-duché de Posen, qui ne craindront pas de se charger d'une lettre... Que je serai heureuse, Witold! quand je recevrai, quand je lirai quelques lignes écrites de voire main !... Pourtant je frissonne à l'idée que notre correspondance pourrait être saisie!... Quel malheur, si nous allions attirer sur. d'autres la persécution !...
« Je ne vous le cache pas, Witold , je me disais que ma place était auprès de vous, puisque vous souffrez et que vous êtes tout ce qui me reste à aimer dans ce monde ! J'ai voulu vous aller rejoindre en France ; mais la permission m'en a été durement refusée... Il faut bien que je me résigne!... Pauvre vieille femme que je suis devenue! je n'ai plus assez d'énergie ni de santé pour braver tous les risques d'une fuite clandestine, ni même pour supporter un aussi long voyage, sans douté !...
« Adieu, Witold ! mon cher fils ! pensez à moi sou-
SOUVENIRS D'UM PROSCRIT 3ûft
ventl moi, je penserai à vous, soyez-en Bûr, à chacune des heures que j'ai encore à vivre. Adieu, Witold \ Aimez-moi toujours comme votre bonne mère !
« Berthe Màunoska.
« P. S. Notre compatriote vous remettra, de ma part, un petit rouleau qui contient une partie de mes épargnes. Ne vous faites pas faute d'en user. Vous savez qu'il me faut bien peu pour vivre. £1 vous, à votre âge, dans l'exil, vous devez cruellement souffrir du dénuement où vous vous trouvez !...
« Adieu, je vous embrasse encore une fois de toutes les forces de mon cœur. »
Après la lecture de cette lettre, les émotions simultanées d'une douce joie et d'une douleur poignante qui se combattaient en moi me jetèrent dans une étrange agitation ; je n'en sortis qu'après avoir versé d'abondantes termes... Je relus dix fois ces pages qui me faisaient tant de bien et tant de mail... Mais, alors, les idées sombres et les sentiments amers prirent le dessus et s'emparèrent de moi avec une violence inouïe. La nuit était venue : il me fut impossible de fermer les yeux... Mon front brûlait, le sang battait dans mes artères d'une manière effrayante... J'avais au cœur une sorte de rage... Obi si les puissants de la terre, qui se jouent de l'humanité et de la justice, se réveillaient en sursaut do leur sommeil pour entendre les cris d'angoisse et de désespoir des malheureux qu'on torture en leur nom, les cheveux leur dresseraient sur la tète, et la vengeance de Dieu commencerait pour eux dès ce monde !...
Je ne l'oublierai jamais, cette nuit que je passai à Bruxelles!... Cette nuit du 8 février!... Tous mes malheurs, tous mes deuils, ceux de ma famille et ceux do
302 SOUVENIRS D'il'
matin môme du jour oh il t le trouva dans son Ht, tttor' Vous lui donnerez que' 1 tous aimait bien !
« J'entends dire nombre d'âmes éJ pâtir à de noble Fasse le ciel
ies yeux. . . Ils passaient s funèbres... Je vo]r* ît en maître au >lère et de d' re... The nsevel* \or*
Puisse-t*il p' G a.
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C'est mo . . et il me semblait entendre c
tous 1* Ces cris, ils s'échappaient de (ma jk
« xchirée !... Au matin, je me levai pâle et épuisé, mp \&& e si j ,avais soutenu contre l'ange des ténèbres p J** lutte mortelle...
T B.S d'un PROSCRIT 307
ichauffera et inondera de bon-
urs polonais!... Près de m'é-
^on Dieu, toi qui ne veux pas
f !... Je te salue, ô ma pa-
' de tes ruines !
Pourtant, il manquait quel^ malheur!... De retour à Paris, je sée : trouver quelque moyen de corres^ avec ma tante. Pour cela, je fis taire mes ré je sortis de ma retraite, j'étendis mes relatio famille illustre qui connaît elle-même les amen*' l'exil, et prête à ses compatriotes malheureux so*^ tigable patronage, m'aida de tout son pouvoir.., j>^ vis lettres sur lettres, et j'eus la certitude que plusi^ étaient parvenues à Wilna. Cependant, il ne me veu^ aucune réponse!. . . j'étais dévoré d 'inquiétude. . . Un jou l j'appris que mon sacrifice était consommé!... au moi! de mars 1834, Berthe Malinoska était morte en pronom çant mon nom... et priant encore Dieu pour moi... ce Dieu inexorable !...
Quelque temps après, je recevais, de l'honnête famille qui avait veillé sur les derniers jours de ma tante, un petit paquet contenant un médaillon, une boucle de cheveux blonds, et un mandat de deux milliers de francs sur un banquier de Paris... C'étaient ses cheveux et son portrait que Berthe, autrefois, à vingt ans, et au moment d'entrer au noviciat des filles de Saint- Vincent-de-
306 SOUVENIHS d'un proscrit
Paul, avait donnés à ma mère !... Cet argent représentait la valeur de son modeste mobilier, secrètement réalisée , pour que le fisc russe ne s'en emparât point!...
Il y a un cri qui souvent échappe aux malheureux, et que le monde ne comprend guère : « On ne meurt donc pas de douleur!... » Oh! comme ce cri de l'extrême souffrance est vrai!... Quel est le malheur que je n'aie senti?... Nos oppresseurs encore une fois remportent!... je n'ai plus de patrie!... ils sont morts, tous ceux que j'aimais!... j'ai tout perdu, tout souffert!... et je vis encore!...
Je Fa voue, cependant, j'ai quelquefois pHé sotrs le poids de mes maux... j'ai été assailli de mille doutes, en proie à un trouble affreux;.. Aux noms de justice et de Providence, je riais d'un rire amer... mais Dieu ne m'a pas abandonné!... it e$t venu à mon secours, iï m'a donné le temps et la force de me recueillir. J'ai dit avec Sihio Pellfco : « Iï faut, 6 divine Providence! il faut qu'il y art une autre vie pour ceux qui ont tant souffert dans un monde si injuste?» — Le eaftne est rentré dans mon cœur. Avec ma foi j'ai retrotrté mon courage.
Et mon pays, l'abandonneras-tu, monMeu?... Non i î... de ce côté aussi j'ar foi... et j'attends. J'ai fa foi d'Emilie Plater!... Les cfessieins d'en haut, je croîs le» entrevoir, et je m'incline devant eux... Slls permettent que des hommes, que des générations même soient abîmés dans le maïfteur, ifs ne permettent pas que les grandes races disparaissent de la terre. N'est-ce pas, divine Providence, ce sont fô tes décrets?
Ceux qui sont morts ire sortiront pas de leurs tombeaux... mais la Pologne n'esC pas morte! Je ne verrai pas, moi, le jour de la justice... mais iï se Fèvera sur
tout un peuple!... Il réchauffera et inondera de bonheur des milliers de cœurs polonais!... Près de m'éteindre, je te remercie, ô mon Dieu, toi qui ne veux pas que les nationalités périssent!... Je te salue, ô ma patrie ! qui vas bientôt te relever de tes ruines !