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Emilie Plater, Marie Raszanowicz,{le comte César Plater et moi, nous nous étions cherchés et enfin retrouvés dans ce sauve qui peut général. Nous n'hésitions pas sur le but où il nous fallait tendre; mais nous étions incertains sur la route à suivre pour gagner le Niémen. Un insurgé, un homme à barbe grise, d'une franche et énergique figure, nous observait à quelques pas. Tout à coup cet homme vient à nous : « Vous êtes de braves seigneurs, vous autres, nous dit-il; c'est en Pologne que vous voulez aller... et moi aussi, c'est là que j'irais volontiers!... mais j'ai une femme et des enfants qui se meurent de misère dans les bois!... Du moins, si cela vous convient, nous ferons route ensemble jusqu'auprès de Rowno. Je suis du pays, je connais des sentiers où un Russe n'a jamais passé, et, s'il plaît à Dieu, je trouverai bien moyen de vous faire traverser le Niémen, quoique, à vrai dire, cela ne soit pas chose aisée, car ces Russes maudits ont enlevé toutes les barques de la rive droite. » Cet homme avait une de ces physionomies dont la rudesse honnête inspire vite la confiance ; nous acceptâmes cordialement sa compagnie et ses offres de service.
Notre guide improvisé était un robuste marinier des environs de Rowno ; son industrie principale consistait
à louer ses bras pour conduire les immenses trains de bois qui descendent jusqu'aux ports situés à l'embouchure du fleuve dans la Baltique. Quoiqu'il fût bien près de la vieillesse, sa haine de l'étranger lui avait fait tout quitter pour prendre les armes, dès que l'insurrection avait éclaté... Et maintenant, il considérait encore comme un devoir de risquer sa vie pour rendre à la Pologne quelques défenseurs de plus. Le nom de ce brave homme, je voudrais du moins le signaler ici au respect de % ceux qui liront ces pages, et je ne le peux pas!... Non, après tant d'années, je n'oserais encore nommer hautement ce sauveur de quelques proscrits : le gouvernement russe m'entendrait. Oppresseur inexorable, parce qu'il est toujours inquiet, pardonnerait-il, même à présent, à celui qui, un jour, lui a soustrait des victimes?... (1) Trop d'exemples de ses longues rancunes me défendent de tenter à cet égard un essai.
Le Lithuanien ne s'était pas vanté hors de propos; il connaissait le pays jusque dans ses moindres recoins. Après deux jours de marche par des sentiers à peine frayés, mais où nous n'avions pas à craindre de mauvaises rencontres, nous arrivâmes à peu de distance du Niémen, dans un dédale de bois et de ravins presque inabordable. Là, nous tombâmes au milieu d'un groupe lamentable de femmes et d'enfants, entourés de quelques bestiaux, de quelques restes de leur pauvre mobilier, et à peine abrités sous des huttes de branchages; c'étaient Jes débris de la population du village môme de notre guide. Quand la colonne de Gielgud avait pénétré en Lithuanie, la plupart des hommes valides de ce vil* lage avaient pris les armes pour suivre celui qu'ils regardaient comme un libérateur; mais bientôt, profitant
(l) Voir l'avanl-propos.
de leur absence, une horde deBourlaks, établie dans le voisinage, s'était jetée sur le village, avait massacré ses rares défenseurs, pillé et brûlé l'église et toutes les habitations. La masse des femmes et des enfants ne leur avait échappé qu'à la faveur des bois.
On peut juger de la joie de notre guide, lorsqu'il se retrouva au milieu de tous les siens, que la mort par le fer ou par la faim avait épargnés jusque-là!... Mais à peine avait-41 reçu leurs premiers embrassements, que, sans tenir compte de leurs lamentations, il se mettait de nouveau à l'œuvre pour tenir sa parole et nous conduire, au delà du Niémen, sur la terre de Pologne. Dès le soir même, il partit pour aller reconnaître le terrain. Ni l'une ni l'autre rive du fleuve n'étaient sûre en ce moment; des pulks de Cosaques, éclaireursdu corps de Pahlen, surveillaient la rive gauche, et, du côté de la Lithuanie, il y avait à craindre les Bourlaks qui rôdaient dans les environs, achevant de dévaster tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage. A son retour, cependant, notre guide n'avait rien perdu de sa confiance ; il nous promit de nouveau qu'avec l'aide de Dieu, avant trois jours il nous remettrait en sûreté dans le palatinat d'Àugustow. Pour tenir sa promesse, il alla s'établir pendant vingt-quatre heures sur le tord d'une petite rivière qui longeait la forêt, et se déchargeait un peu plus loin dans le Niémen. Là, armé de cette bonne hache que nos Lithuaniens, comme les paysans russes, portent d'ordinaire à leur ceinture, et dont ils savent si bien se servir, il abattit un certain nombre de jeunes arbres et les coupa par tronçons. Ces tronçons, fortement rattachés ensemble par des liens de branches de saule, il les poussa à la rivière, et, avant la fin de la seconde journée, il avait organisé un radeau capable de nous porter sur la rive gauche du Niémen, à la condi-
tion d'être manœuvré par une main aussi habile que vigoureuse. La nuit venue, il poussa une nouvelle reconnaissance du côté du fleuve pour s'assurçr quels points de la double rive étaient le moins surveillés.
Pendant ce temps, qui nous parut bien long, nous restâmes au cantonnement, au milieu de ces enfants et de ces femmes, dont les plaistes nous navraient le cœur. L'argent que nous pouvions leur donner dans le moment ne leur était guère utile, car ces malheureux' manquaient de tout, môme de pain. Il y avait là de pauvres créatures, exaspérées par leurs souffrances et celles de leurs familles, pour qui l'idée de patrie était totalement effacée , et qui maudissaient à chaque instant, devant nous, « la guerre dont les nobles avaient donné le signal. »
Enfin, le soir du troisième jour (c'était le 10 juillet), le Lithuanien vint nous avertir que tout était prêt et qu'il n'y avait pas une minute à perdre. Nous étions tous joyeux de cette annonce : cependant, comme un affreux orage était alors déchaîné, et qu'au milieu de la nuit la plus noire , la pluie tombait à torrents , je hasardai une objection dans l'intérêt des deux jeunes filles qui devaient affronter avec nous un ciel semblable... « C'est du temps superbe , vousdis-je, répliqua le marinier. Mieux vaut la pluie, mieux vaut le tonnerre que les partisans russes. » Il fallut bien me rendre à cet avis. Nous nous mimes donc en marche, sans qu'Emilie Plater et sa compagne montrassent moins de résolution que nousmêmes. Arrivés au bord de la petite rivière, nous prîmes place dans le radeau, sur quelques fascines qu'y jeta notre guide, et, nous abandonnant au courant, nous eûmes bientôt atteint le Niémen. Là, les difficultés augmentèrent, et le péril se montra. Orossi par les eaux torrentielles qu'il recevait de toutes parts, le fleuve grondait
28Î SOUVENIRS d'un proscrit
d'une manière effrayante et secouait rudement, sur la crête de ses vagues, notre pauvre radeau. La rive que nous quittions était plongée dans d'épaisses ténèbres. Sur la rive opposée, on voyait briller deux ou trois lumières qui annonçaient des habitations, peut-être des postes russes... Nous gardions le plus profond silence, mais plus d'une émotion faisait battre nos cœurs I. . . Notre guide aussi se taisait. Seulement, il était facile de reconnaître à la précision et à l'énergie de ses mouvements qu'il avait confiance dans sa force et dans son habileté à manier un aviron. Il connaissait d'ailleurs à merveille le fleuve qu'il nous faisait en ce moment franchir. A l'endroit où nous étions, son cours est très-sinueux , ce qui établit plusieurs courants portant d'une rive à l'autre, et le Lithuanien comptait bien en profiter pour l'aller comme pour le retour. Enfin, une assez forte secousse nous annonça que nous venions d'aborder; et nous sautâmes lestement à terre. . .
Un vif sentiment de bonheur et de joie dilatait nos poitrines. Nous touchions donc enfin cette terre où la Pologne vivait encore, où soixante mille braves soldats, décidés à la défendre jusqu'à la mort, tenaient en échec toutes les armées du czar !... Notçe second mouvement fut celui de la reconnaissance envers notre guide si généreux et si dévoué. Nous lui adressions à demi-voix mille remercîments : a Chut! nous dit-il; du calme!... Tout n'est pas fini. » Et, disant cela, il attachait solidejpaent son radeau à un tronc d'arbre de la rive. « Vous n'êtes pas encore sauvés, mes braves seigneurs ; et c'est bien le moins que je vous conduise , au delà de la ligne des vedettes russes, dans un lieu où vous puissiez passer tranquillement le reste de la nuit. » Là-dessus, il nous recommanda de le suivre en faisant le moins de bruit possible,. Nous marchâmes en effet sur ses pas, pendant
une heure environ, sans quitter la bordure d'un vaste étang, et par le plus détestable chemin. Nos pieds, à chaque instant, s'enfonçaient dans la vase ou s'embarrassaient dans les herbes marécageuses. Enfin, le Lithuanien s'arrêta devant une cabane informe que nous distinguions à peine. « C'est ici ! nous dit-il ; baissezvous. » — Et nous entrâmes à tâtons dans une hutte à l'usage des paysans des villages voisins, lorsqu'ils viennent extraire la tourbe de ces marais. Rien de plus misérable que cette hutte ; mais, enfin, son toit nous abritait contre la pluie, et, harassés de fatigue, nous pûmes, du moins, nous étendre sur une litière de roseaux, à peu près secs, qui en recouvrait le sol. Notre guide plaça près de nous quelques provisions qui nous vinrent bien à point pour réparer nos forces, et, comme nous insistions pour qu'il pensât lui-même au retour pendant que la nuit était encore bien sombre, il se décida à prendre congé de nous. Après quelques dernières instructions sur la tçute à tenir et sur les précautions nécessaires pour ' ne pas tomber dans les cantonnements russes, il nous fit ses adieux, en secouant avec une formidable énergie, la main de chacun de nous, et en nous disant de sa rude voix altérée par l'émotion : « Au revoir î mes bons seigneurs, au revoir! que Dieu Vous garde, et qu'il sauve la Pologne t. . . » — Je n'ai jamais vu dévouement plus entier et plus noble dans un cœur plus simple. Nous sentions que le peu d'argent qu'il était possible de laisser à ce brave homme pour l'aider à rebâtir sa chaumière ne nous acquittait pas envers lui; et, sur la porte delà hutte, au moment du dernier adieu, nous l'embrassâmes tous avec une vive effusion.
Quand le jour fut venu, ce ne fut pas sans une sorte de frayeur que nous pensâmes à nous aventurer dans ce pays inconnu et de toutes parts occupé par l'ennemi. Malgré le soin que nous avions pris de revêtir la grossière tunique de paysan polonais et de cacher le mieux possible nos armes, nous n'avions guère de chances de nous soustraire aux Russes, si nous venions à être aperçus d'eux. U nous fallait avant tout éviter leur rencontre, et pour cela, d'après l'avis de notre guide, nous nous enfonçâmes, loin des routes praticables, dans une zone basse et humide qui s'étend, à l'ouest du Niémen, dans la direction de Mariampol. Là, uous nous glissions, tantôt k travers les roseaux, tantôt parmi les halliers. Si nous approchions d'un hameau ou de quelque chaumière à l'écart, César Plater ou moi, nous allions à la découverte, et nous cherchions à entrer en rapports avec les habitants, soit pour recueillir des renseignements sur les positions occupées par les Russes, soit pour nous procurer des aliments. Nous trouvions, d'ordinaire, les pauvres paysans ruinés et presque affamés par les réquisitions incessantes dont on les frappait, pleins de colère, mais plus encore de terreur; car, depuis six mois, ils avaient compté tant de divisions, tant de régiments et tant d'escadrons russes, qu'ils désespéraient que les dé-
fenseurs de la Pologne pussent venir à bout de ces multitudes d'ennemis. La plupart du temps, nous ne craignions pas de nous ouvrir à eux, de leur confier que nous étions des insurgés lithuaniens cherchant à joindre, atout prix, l'armée nationale, pour courir avec elle les dernières chances de salut... Ces braves gens nous témoignaient alors un intérêt profond. Ce qu'ils avaient de vivres, ils le partageaient avec nous; ils nous servaient de guides, la nuit, pournous faire passer impunément au travers des cantonnements russes; le jour, ils nous apportaient dans les bois tout ce qui pouvait rendre nos bivacsplus supportables.
Pendant six jours de fatigues et d'alertes continuelles, aucun accident fâcheux n'avait contrarié notre marche. Nous cheminions lentement; cependant nous étions arrivés au cœur du palatinat d'Augustow. Le soir djj sixième jour, au moment de nous remettre en route, je vis Emilie Platcr se lever péniblement , chanceler en . faisant quelques pas, puis se laisser aller sur le bras de son amie, sans pouvoir avancer plus loin... J'accours près d'elle et je suis effrayé de sa pâleur! Une sueur abondante coulait de son front; elle respirait à peine; un violent frisson agitait tous ses membres. Nous la faisons asseoir sur une botte de paille ; elle y reste à demi étendue et presque en défaillance... Marie Raszanowicz lui prodigue ses soins avec la tendresse d'une sœur. Le paysan qui de vait nous servir de guide cette nuit-là, ému de compassion, s'approche d'elle, et lui porte aux lèvres sa gourde d'eau-de-vie... Emilie tressaille; elle se ranime un peu ; elle promène sur nous ses yeux vagues et où la vie semble près de s'éteindre : «Merci, mes amis!... nous dit-elle; mais partez sans moi... J'ai les pieds meurtris... j'éprouve une lassitude générale... je sens que je ne puis plus vous suivre... Vous qui vous portez bien, partez, je
vous en prie!...» — Ce ne fut qu'un cri parmi nous pour lui répondre : que la laisser sfeule en cet état, l'abandonner ainsi , c'était impossible ! — « Ne craignez pas pour moi, nous dit-elle... Ce brave homme (montrant le guide) trouvera bien dans le voisinage quelque chaumière où Ton consentira à me recevoir. — Il y a la mienne d'abord! dit le paysan dont Pattendrissement était visible. Ma femme et mes filles vous soigneront bien, ma jeune dafne!... vous permettez?... C'est que je vois bien qui vous êtes... malgré cet habit et vos armés !... » César Plaler et moi, nous échangeâmes ûtt regard. Évidemment, dans cette cruelle conjoncture, ce que proposait le paysan polonais était le meilleur, ou plutôt, le seul parti cju'il y eût à prendre. — « Noiis acceptons avec reconnaissance, pour cette jeune dame, votre hospitalité, lui dis-je. Vous êtes un homme de cœur, et Dieu vous récompensera ! » — Puis nous nous . mîmes à l'œuvre avec lui pour faire, au moyen de quelques branches d'arbre, d'un peu de paille et de nos sôuquenilles étendues par-dessus, une sorte de litière sur laquelle tious transportâmes , jusqu'à la chaumière de notre guide, la pauvre Emilie. Pendant le trajet, aux dernières lueurs du crépuscule, j'observais l'altération de ses traits, qui augmentait à vue d'œil, et 4e balancement de sa tête, qu'elle laissait aller avec tous les signes d'une prostration complète... Une horrible angoisse alors me serra le cœur... Les sombres pressentiments de ma tante, le tableau dés souffrances morales et des fatigues au-dessus des forces d'une femme qu'avait endurées Emilie depuis plusieurs mois me revenaient à l'esprit. «Mon Dieu! serait-il possible!... disais-je à voix basse^ en élevant les yeux au ciel...» Et quelles ardentes prières je lui adressais du fond de mon cœur pour qu'il épargnât du moins cette vie qui m'était si chère, cette
vie employée à défendre tout ce qui est noble et bon, tout ce que le ciel doit aimer et protéger ici-bas !...
La cabane où, après une demi-heure de marche, nous pûmes enfin déposer Emilie Plater, offrait l'image d'une misère profonde. Mais quelles excellentes créatures que la femme et les filles de notre guide !.. . Elles reçurent la j cime malade et elles lui donnèrent les premiers soins avec cette chaleur et cette délicatesse d'âme qui ont un caractère si louchant chez de simples et pauvres paysannes. Dans celte cabane, il n'y avait pas même un lit. On y couchait, l'hiver, au-dessus du massif de maçonnerie qui enferme le poêle; l'été, sur les larges bancs adossés aux parois de la principale pièce. Ce fut sur un de ces bancs, et à l'aide de quelques vieilles peaux de mouton, que notre hôtesse improvisa une couchette pour la malade ; Marie Raszanowicz passa toute la nuit auprès d'elle, tandis que le guide, César Plater et moi, nous nous étions jetés sur un peu de fougère, dans un réduit voisin.
Au matin, l'état d'Emilie nous parut empirer. Elle ne parlait plus, avait une fièvre ardente et quelques symptômes de délire. Nous étions au désespoir de la voir si gravement malade, au milieu du plus complet dénûment et privée de tous les secours de l'art !... 11 n'y avait de médecin, k plusieurs milles à la ronde, que dans la petite ville de... alors occupée parles Russes!... Mais, en questionnant notre hôte sur le pays, sur la part qu'il -avait prise à la révolution et à la défense nationale, j'avais fait une précieuse découverte. Le village où nous uous trouvions forcément arrêtés était la propriété d'une famille noble, dévouée de tout cœur à la cause polonaise. Deux jeunes gens de cette famille avaient pris les armes a la première nouvelle de l'insurrection de Varsovie. L'un d'eux avait péri glorieusement au combat
288 SOUVENIRS d'un paoscrit
d'Iganie. Le père, retenu par son grand âge, n'avait pas cessé d'habiter son château, qu'on apercevait, à une demi-heure de marche du village, sur une élévation couronnée de bois... C'était là qu'il nous fallait trouver un asile pour Emilie!... Je n'hésitai pas; je communiquai ma pensée au comte Plater, qui l'approuva vivement, et, bientôt après, j'arrivai à la porte du château. Je trouvai dans le propriétaire de ce domaine un vieillard plein d'aménité, mais tout entier à la douleur où le plongeait la perte de son fils. Cependant je n'eus pas plus tôt prononcé le nom d'Emilie Plater et parlé de la maladie grave dont elle venait d'être frappée, au moment où nous tentions de nous faire jour jusqu'à Varsovie, qu'il témoigna pour le sort de la jeune héroïne le plus vif intérêt et réclama l'honneur de lui offrir l'hospitalité. Il donna des ordres en conséquence ; et, avant midi, la malade, transportée par les gens du château avec tous les soins imaginables, se trouvait dans un bon lit, entourée de prévenances et ne manquant de rien ; un médecin était à son chevet. C'était pour nous un immense soulagement!...
Empressés à questionner le médecin quand il quitta la chambre d'Emilie , nous pûmes juger à ses réponses presque évasives qu'il était inquiet, et que, s'il n'apercevait pas de danger de mort imminent, du moins la constitution de la jeune comtesse lui semblait bien profondément altérée, et qu'il craignait que la fièvre n'usât bientôt le peu de forces qui lui restaient...
Accablé d'une mortelle tristesse, le soir de ce même jour, je me tenais dans une chambre voisine de celle d'Emilie, lorsque Marie Raszanowicz vint à moi les yeux pleins de larmes. Elle m'apprit que la malade avait repris toute sa connaissance ; mais qu'elle était de plus en plus dans un état de faiblesse effrayant. « Emilie
vous demande, ajeuta-t-elle ; Emilie veut vous parler. »
— En recevant ce message, je sentis le sang refluer vers mon cœur. Je tremblais en entrant dans sa chambre, en approchant de son lit!... Sa figure, animée et colorée par la fièvre, n'avait pas ce cachet funèbre que je craignais tant d'y découvrir, et ses yeux, quoique enfoncés dans leurs orbites, avaient retrouvé tout leur éclat. Seulement, sa respiration était courte et pressée, et sa voue d'une faiblesse extrême. Elle me fit signe de m'asseoir près d'elle, mit sa main brûlante dans la mienne, et, sans parler, attacha sur moi quelque temps un regard... qu'il ne m'est pas possible d'oublier !... Dans ce regard, son âme tendre et accablée de douleur était passée tout entière. — « Witold F me dit-elle enfin , Dieu ne Ta pas voulu !... mes pressentiments ne me trompaient pas... Ah! *ans doute, bien des choses rapprochaient nos âmes... Ge ne sera pas sur cette terre... Witold !... mais au €iel !... et â jamais!... » — Mille sentiments se pressaient en moil... Mais, incapable d'articuler un* parole, je détournais la tôle pour lui cacher mes larmes... «Prenezcourage,LuczynskiI... reprit-elle. Vivez pour la Polegne!... partez U.. vous et César Plater, partez!... Marie me restera... » Et, disant cela, elle cherchait des yeux son amie, qui s'était jetée à genoux, et, la tête dans les mains, sanglotait à quelques pas de son lit. — A cette idée d'une séparation, d'adieux éternels sans doute, j'étais épouvanté... mes idées se perdaient... je prononçais des mots sans suite...
— « Witold 1 me dit-elle en accentuant aussi fortement qu'elle le pût ses paroles, Witold !... vous m'aimiez!... Aujourd'hui, flûtes ma dernière volonté... soyez à la grande bataille sous Varsovie... c'est ma dernière espérance aussi!... Adieu! Witold!... ne m'oubliez
Huit jour» plu* tard, oomme Rmilie l'^aii voulu, comme elle me l'avait ordonné.», j'étais à Ywoyie 1... Comment y étai*je pawuu? nomment avaiN« échappé i tou* les périls dont ma route était semée?,,, «te rtgnorai* presse, Pendant ce» boit jour*, j'avais eu à peine conscience de mes actions.» Lorsque nwi non* étions trouvés* Gé$ar Plater et moi, hors du château do,., le cœur navré de douleur, mais wiftio* du moiu* de laisser l'héroïque jeune fille au* soins de i'fcospitatité la glus généreuse, il avait fallu enooçt nous quitter l'un l'autre, pour diminuer les risques 4e. notre entreprise et passer plus fircilçment au milieu de l'armée russe !,..
Quand je me retrouvai seul* j'osai k peine interroger l'état de mon âme ; il était effrayant!.,, rien ne ma touchait plus; j'allais à l'aventure. Mil liberté, «ia vie m'importaient peu..* je n^vais plus Qu'une s^naaûon* celle d'une immense douleur dont wn ne pouvait o*o distraire,., j'^taU comme anéanti sous cette horrible me* nacç de perdre celle que j'aimaii depui* n)on nolapce de toutes le* forces de mon t*mn<„ Je w mn pardonnais pasdem'&re laissé entraîne? loin de »GU Ut 4e douteur, et dem'ôtre ainsi privé volontairement de se* derniers rçgar4& des dernier? battement! de son coeur 1... et non-seulement j'avais un profond dégoût de la vie, mais
SOUVENIRS D 9 UH PROSCRIT 2M
mon pays môme, f I me semblait que je ne l'aimais plus, . . et que j'assisterais indifférent à sa défaite em à son trkanplie?... Ce voyage h Varsovie ne cachait-** pas if son tour quelque affière àétisie* do sort?.., Le sort m'y appelai sans doute pour assister k l'agonie de la Fogne, comme il m'avait convié mx funâmitas anticipées de Ta femme qui avait tout mon amour î... Quelquefois je toisais un effort ino«fl pour échapper à l'a*frensè éttemte qrt me broyait le cœur. « Non! non! me dïsais-je, Emilie, si jeune, st pleine de vie, ne peut mourir encore!... » Je repassais dans mon esprit les fatigttes et les périls des champs de bataille auxquels die avait échappé ; je songeais à tontes les ressources de la nature et de Fart, aux soins intelligents et empressés dont elle était entourée... Pour un instant, je me reprenais à espérer... Héla»! c'était rapide comme l'éclair î... et je retombais bientôt dans dm douleur morne et sans consolation.
Avec une semblable disposition d'esprit, ce fat par une sorte de prodige que j'échappai aux iflaine des Russes, car je négligeais les précautions les plufe vulgaires. Cependant, au voisinage de Lomia, lorsque déjè j'avais fait plus de la moitié des soixante milles 4jui séparent Rowno de Varsovie, l'imminence dtt danger devint telle, qu'elle ma tira de ma torpeur. Non-seulement j'avais devant moi la grande armée russe, commandée alors par Pa9zki£wie*, qui, changeant te théâtre de la guerre, portait toutes ses forces sur la rive gauche de la Vistule, mais encore je voyais autour de rmi les routes encombrées de nouvelles troupes arrivant du nord-est. ' C'était te corps d'armée de Rreutz, qui, ayant eu bon marché des fcûbles débris de l'insurrection lithuanienne, marchait vers te cœur de la Pologne pour aider à lui porter les derniers coups. Je ne pouvais faire un pas
sans me heurter à quelques détachements russes, Une seule chance de salut me restait: je remarquai que les longs convois de bagages, de vivres et de munitions que le corps d'armée de Kreutz menait avec lui était conduits par des paysans polonais mis en ..réquisition. Je saisis le moment d'une halte au milieu d'un village pour aborder un de ces hommes. J'avais observé qu'il était seul pour diriger deux voitures, et je le questionnai à cet égard. Il m'apprit d'un air chagrin que, tenancier d'une ferme aux environs d'Augustow, il avait été mis en réquisition, avec ses deux attelages, pour conduire les fourgons russes, mais que son domestique, maltraité pendant la route par les Cosaques de l'escorte, avait disparu dés la première nuit. « Je m'offre pour le remplacer, lui dis-je sur-le-champ ; j'ai l'habitude des chevaux... Et vous, ajoutai-je à voix basse, si vous avez le cœur polonais, vous ne me rebuterez pas!... Je suis noble lithuanien, et je vais rejoindre l'armée nationale, sous Varsovie... Un éelair de joie brilla dans les yeux de cet homme, il me serra furtivement la main, et ne me dit que ce mot : « Accepté ! » Mes grossiers vêtements, mon teint hâlé, le désordre de ma barbe et de mes cheveux étaient bien de nature à faire illusion. Confondu avec les autres charretiers du convoi, mêlé aux troupes de Kreutz, avec elles je traversai le palatinat de Plok et passai le pont jeté par les Russes sur la Vistule. Je pénétrai ainsi jusqu'aux environs de Modlin, où les deux armées, moscovite et polonaise, se massaient, oomme si elles étaient à la veille d'une bataille décisive.
Pour moi, le moment de tout risquer était venu. A prix d'or, j'obtins d'un juif de la petite ville où notre convoi s'était arrêté, un uniforme d'officier russe et un cheval, et je me lançai hardiment au travers des divi-
sions russes ; comme je parlais bien leur langue, je me fis passer pour officier d'ordonnance du général Kreutz envoyé en estafette vers le généralissime Paszkiewicz... Arrivé sur le front de bataille, je fis prendre le galop le plus vif à mon cheval, et, m'échappant par la droite, au milieu d'une vingtaine de coups de fusil qui ne m'atteignirent pas, je gagnai un village occupé par un détachement de cavalerie polonaise... J'entrai à Varsovie le lendemain.
LU
Je ne me sens pas le courage, même après quinze ans écoulés, de retracer les scènes navrantes dont je lus témoin dans ces jouis néfastes. C'était véritablement les convulsions de l'agonie î... Certes, il restait autour du drapeau de la Pologne assez de cœurs vaillants pour lui faire un rempart, pour reporter la terreur dans les rangs moscovites, et honorer à jamais le désespoir d'un peuple. Mais un chef manquait, un homme qui eût à un assez haut degré la puissance, la vertu du dévouement pour s'emparer, à tous risques personnels, de ce noble désespoir et le faire terrible comme la foudre. Il arrivait alors ce qui se voit trop souvent, dans les crises révolutionnaires, à l'éternelle honte de ceux qui, par leur position, leurs précédents et la confiance des masses, sortent de ligne : aux uns manquait le courage, non pas de risquer leur vie, mais d'engager leur responsabilité dans un effort d'énergie suprême; les autres, trop facilement résignés à la chute de leur pays, cherchaient déjà des yeux sur quel débris du naufrage ils sauveraient leur fortuue.
L'armée avait encore à sa tête un habile et vaillant homme de guerre, le général Skrzynecki ; mais l'âme de Skrzynecki était atteinte de ce mal dissolvant qui, chez un chef politique, équivaut h la jnort i il n'avait
pas foi dans le succès de la cause dont le salut reposait sur lui ! Depuis Ostrolenka, il ne savait plus que désespérer de la Pologne; il lui semblait qu'une dernière bataille ne pouvait-être que le tombeau de son armée et de sa propre gloire. Ses désolantes pensées se lisaient trop bien dans ce sourire hautain et amer avec lequel il accueillait les acclamations frénétiques de ses soldats, qui lui demandaient de les conduire à l'ennemi. Enfin les troupes se mutinent; elles déposent leur général. Elles élèvent pour un jour sur le pavois, et puis elles renversent les uns après les autres des généraux plus croyants, plus résolus peut-être, mais inhabiles à manier toute une armée. A Varsovie, le mot funeste de « trahison » circule... nourri de soupçons, le peuple se prend tout à coup d'une aveugle fureur. Comme il se croit abandonné, il veut se venger par avance ; il cherche ses victimes ; il lui faut du sang !... Dans sa rage, il enfonce les portes des prisons, et massacre des malheureux incarcérés comme traîtres, d'anciens suppôts du despotisme moscovite!...
Cependant le cercle de fer se rétrécit autour de nous. Varsovie est investie de toutes parts... Le danger de la patrie réveille la véritable énergie dans les âmes. Pendant deux jours, nos braves soldats se battent, un contre trois, avec un indicible acharnement. Nos défenses, élevées à la hâte, sont écrasées par le feu supérieur de l'artillerie russe. Mais, derrière elles, il y a une héroïque armée, il y à tout le peuple de Varsovie qui demande à grands. cris des armes !... Tout à coup l'on apprend que le général Krukowiecki, le président même du gouvernement, à l'insu de ses collègues, a signé une capitulation!... Tous les cœurs sont indignés!... mais la résistance devient inpossible... C'en est fait de Varsovie et de la révolution polonaise!... La confusion est au çom-.
ble. Les différents corps de l'armée se dispersent; ils sont réduits à l'impuissance de prolonger la lutte. Plutôt que de rendre leur, armes aux Russes, la plupart franchissent les frontières allemandes, et se condamnent eux-mêmes à l'exil !... A ceux qui ne croient pas à la vitalité sainte des peuples, encore une fois il fût permis de dire : « Il n'y a plus de Pologne !... »
Le 6 septembre, soldat d'un bataillon de volontaires, j'étais dans la grande redoute de Wola. J'y fis mon devoir. Je vis les exploits de Bem, honneur et espoir de nos armes... Je vis mourir en héros le généreux Sowinski...Sous le feu terrible des batteries russes qu nous couvraient de boulets et de mitraille, j'attendais la mort... Le soir, on m'emporta gravement blessé; j'avais été atteint à la jambe droite d'un biscaïen.Un jeune volontaire qui m'avait vu tomber à son côté, fils d'un riche commerçant de Varsovie, ne voulut pas que j'eusse d'autre asile que la maison de son père. J'y fris admirablement traité et soigné, et j'y restai plusieurs mois, caché à tous les yeux, jusqu'à mon entier rétablissement. Ce fut encore au dévouement et à l'esprit délié et hardi de mon jeune compagnon d'armes qu'au printemps de 1832, je dus de pouvoir gagner en au* reté la frontière de Saxe. Mon nom figurait aux premiers rangs des nobles lithuaniens proscrits par le gouvernement russe!... Je m'acheminai vers la terre hospitalière de France...
A Paris, je ressentis un instant quelque joie; je retrouvai César Plater!... Avec quelle anxiété fiévreuse, je ui demandai des nouvelles d'Emilie!... Il baissa la tété... « Morte ! me répondit-il, morte, le 22 décembre, sous le toit étranger où nous l'avions laissée!... »
Pendant ma convalescence, à Varsovie, par bien des moyens j'avais cherché à obtenir des renseignements
SOUVENIRS D'UN PUOSCR1T , 897
sur le sort d'Emilie, mais en pure perte... Partout où les Russes dominent le silence règne!... Varsovie et toute la Pologne étaient alors plongées dans ce mortel silence... Le comte Plater m'avait donné à lire la lettre par la* quelle, depuis son arrivée en France, il avait connu les derniers moments et la mort d'Emilie. — Après notre départ du château de..., elle s'était quelque peu rani* mée ; mais une fièvre lente ne cessait pas de miner ce qui lui restait de forces. D'une douceur et d'une résignation inaltérables, elle ne se plaignait jamais ; jamais non plus elle n'entretenait Marie Raszanowicz de ses souvenirs poignants ou de ses pressentiments sinistres. Seulement, dans des rêves agités et qui tenaient du délire, elle prononçait souvent ce mot : «Varsovie !...» — On lui cacha le plus longtemps possiblcla chute de cette capitale, et la ruine complète de la cause polonaise... Mais son inquiétude redoublait visiblement. Elle fit quelques questions qui trahissaient ses secrètes angoisses... On prit enfin le meilleur parti, celui de lui dire tout!... Emilie leva les yeux au ciel comme le Christ attaché à la croix... et elle ne prononça pas une parole. Depuis ce jour jusqu'à l'époque de sa mort, trois semaines s'écoulèrent; mais elle semblait n'être déjà plus de ce monde... Un peu de vie ne se montrait chez elle que pour écouter un vieux prêtre qui venait parfois lui apporter de pieuses consolations et lui parler du ciel; ou bien pour donner cours à quelques effusions de son cœur envers Marie et le vieux gentilhomme, qui tous deux s'efforçaient de rendre ses derniers moments moins amers...
Le 21 décembre, vers le soir, elle sentit la vie l'abandonner. « Marie! je ne vous vois plus!... » dit-f lie tout à coup à son amie, en essayant de saisir sa main... Et elle expira...
On l'enterra avec mystère d'ns le parc du château, au pied d'un peuplier. Sur Péc- 3 de l'arbre, le bon vieillard qui lui avait fermé les yeux grava lui-môme ces simples mots : To Polka (ici est une Polonaise). Une petite croix de bois fut pla r *ée sur sa tombe... Il n'y a pas encore d'autre monument élevé à la mémoire de 1 héroïne de la Lithuanie !...