Souvenirs d'un publiciste, 1908-1909. Les secrets du règne
Le lecteur se méprendrait au titre de ce volume^ s'U croyait y trouver toîit ou partie des scandales de toute nature qui sont apparus, par moments, à la surface du présent régime.
Si leurs véritables origines ou les incidents qui les déterminèrent sont r^estés ignorés, ce ne sont point ces secrets-là que Vauteur s'est proposé de découvrir.
La raison en est que ces scandales sont des effets et non pas des causes. Lis décèlent le mal, ils n'en divulguent pas le siège.
L'auteur a donc préféré étudier dans le régime luimême, CAO fond de ses structures intimes et de ses éléments constitutifs, les secrets de ses infirmités, qui donnent aussi la clé de son anormale prolongation.
Autant que le lui permettait la véhémente ardeur de sa conviction, Vauteur a étalé ses recliercJies avec une modération relative et une certaine préoccupation d'équité, sans lesquelles une étude de ce genre tourne aisément au pamphlet.
J'ajoute qu'il Va fait dans un esprit critique qui ne salirait se réclamer d'aucun des partis existants, ni d'aucune des solutions classiques qu'ils ont coutume d'offrir, mais d'une manière de voir toute personnelle, assez réfractaire aux embrigadements accoutumés et en quête de solutions nouvelles, s'il en est.
L'auteur est, en effet, d'avis que la politique doit évoluer et devenir une science précise, au lien d'un empirisme hasardeux, fondé sur les xieux errements de la force ou de la ruse.
Il dénonce donc et pourchasse, dans le régime actuel de son pays, tout ce qui lui paraît suspect de stratagème et d'expédient, pour invariablement conclure à une politique rationnelle, selon lui, inséparable d'une politique nationale.
La disposition qu'il a adoptée est d'ailleurs assez claire : il a brossé un tableau d'ensemUe et l'a fait suivre de démonstrations parcellaires, à l'appui des traits indiqués.
Ces démonstrations pourraient, certes, être encore plus nombreuses, plus documentées, plus escortées de notes et de références, selon la modQ d'à présent, qui fait que le véritable ouvrage est en renvois au bas des pages.
L'auteur n'a pas cru que cette galerie de tableautins méritât un tel luxe de recommandations et de patronages, n y a mis simplement sa propre pensée, au jour le jour, au gré des circonstances, au fil des événements, suivant leur propre chronologie occasionnelle. Au surplus, ce sont des Souvenirs, et cela seul explique qu'Us demeurent ce qu'ils sont, sans autre prétention.
Essai sur le régime actuel des Français
25 Avril 1908.
Non, quoi qu'on en puisse penser et quoi qu'on en puisse dire, à l'heure attendrie des banquets officiels, oii l'on se congratule volontiers sur « les insti- )) tutions tutélaires que la France s'est librement » données », ce ne sont pas des institutions parlementaires qui nous régissent, et la pauvre France n'y eut, à parler net, qu'une part fort résignée de collaboration.
La Constitution de 1875 avait bien le dessein d'établir le régime parlementaire. L'intention y était et l'application devait sans doute s'ensuivre : elle ne s'est point réalisée.
Pourquoi 1
Parce qu'elle était comme subordonnée, dans l'arrière-pensée des constituants, à une circonstance sous-entendue qui ne s'est pas produite. De ce que cette circonstance sous-entendue a manqué, il est résulté quelque chose d'incomplet et d'inachevé, qui, par la suite, interprété, dénaturé avec une opiniâtreté diabolique par des roués et des sectaires, est devenu, au regard des bons esprits de ce pays, un détestable instrument d'oppression collective.
Qu'a-t-il donc manqué à la constitution de 1875, pour remplir le vœu de ses auteurs ? Quelle est cette circonstance sous-entendue, qui devait y apporter le complément prévu et nécessaire ?
La réponse est dans toutes les mémoires. H faut cependant la préciser.
La Constitution de 1875 a été conçue, rédigée et votée par des royalistes notoirement attachés aux destinées de la branche cadette des Bourbons de France. Après la fusion des deux branches et l'échec de restauration légitimiste de 1873, ils se flattaient d'assurer tout au moins le rétablissement de la monarchie de Juillet. A cette fin, ils avaient pris certaines dispositions constitutionnelles propres à faciliter l'opération. Notamment, ils avaient disposé que le chef de l'État, qu'on dénommait sans objection le Président de la Eépublique, serait exclusivement élu par les deux Chambres réunies en Congrès. La pensée de ces législateurs était vrai- . emblablement de voir succéder à M. le maréchal de Mac-Mahon, qui occupait la place, un prince de la Maison d'Orléans. On ferait élire par ce Congrès un chef de l'Etat, comme M. le Comte de Paris ou M. le Duc d'Aumale, qui, par sa personnalité, son nom et son prestige, déterminerait sans coup férir, graduellement ou de vive aUure, la définition et la transformation du régime.
N'était-ce point, au surplus, à peu près le même expédient qui avait été employé en 1830, celui de la majorité des 221 intronisant Louis -Philippe, après que, sur le balcon de l'Hôtel de Ville, Lafayette l'eût pareillement baptisé « la meilleure des républiques » I
Il ne s'agissait donc que de s'assurer au Congrès tine majorité, soit par la composition patiemment travaillée des deux Chambres, soifc par tout autre procédé. L'élection ainsi préparée, il n'y avait qu'à se servir, au Congrès même, de l'article 8 de la Constitution, lequel en prévoit la revision, pour mettre tout au point, boucher les fissures et boucler les raccords.
Ce projet, secrètement caressé, n'a pas réussi. La majorité espérée et attendue, pour en permettre la réalisation, ne s'est plus jamais rencontrée. Dix années durant, on a vainement essayé de la former et de la réunir. Jusqu'en 1885 et malgré la loi du 14 Août 1884 qui prononce l'inéligibité des princes, les agents de M. le comte de Paris ont apporté la plus soigneuse vigilance au recrutement du Congrès, par le choix des candidats députés et des candidats sénatoriaux. On sait de reste que cela n'a donné aucun résultat, si ce n'est celui de consolider la Eépublique
Mais nous n'en sommes pas moins demeurés gTevés d'une constitution royaliste avortée, laquelle ayant failli à son objet, nous léguait, comme définitives, des institutions en quelque sorte inadéquates à leur objet.
Le parlementarisme, en effet, étant de sa nature une transaction d'essence aristocratique, imaginée pour tempérer l'absolutisme des monarchies héréditaires, et sans laquelle celles-ci ne peuvent plus vivre, même en Eussie, c'était une espèce d'innovation que de vouloir l'appliquer tel quel à une république élective et démocratique.
Conçue et ordonnée pour les premiers besoins
d'une monarchie parlementaire, cette Constitution s'est donc trouvée superposée à une démocratie, dont les besoins permanents, les allures, les sélections et les tendances sont forcément très dissemblables.
De là, on le sent bien, un premier et grave défaut. De là aussi un malaise originel, le malaise d'un système politique prévu et institué pour emboîter à terme une certaine catégorie de personnes et d'influences, et que d'autres catégories de personnes et d'influences s'approprient pour leur usage, taiïlant et rognant à leur gTé dans les parties régulatrices, pour se pousser, se garder et se maintenir.
La période de transfert d'un régime à l'autre, de celui qu'on espérait établir à celui qu'on a établi, reste clairement marquée, à ce moment de notre liistoire contemporaine, par la prédominance persistante des noms orléanistes dans les conseils et dans les magistratures de la Eépublique Ce n'est pas seulement le nom de M. Thiers qui, notoirement y rappelle la monarchie de Juillet, c'est aussi le nom de M. Casimir-Perier. Combien d'autres on pourrait citer, si cette étude ne se proposait pas d'écarter de son objet la critique des personnes.
Il faut bien cependant jeter un rapide coup d'oeil sur les catégories d'hommes et d'influences qui se sont substituées à celles qu'on avait en vue, quand on élaborait la Constitution, et conséquemment sur celle qui s'est appelée « le parti républicain ».
Celui-ci, à vrai dire, est assez malaisé à définir, parce qu'il semble n'avoir, pour toute doctrine, que des préjugés négatifs. La Eépublique n'est
pour lui qu'une commode et retentissante formule, non de ce qu'il veut, mais de ce qu'il ne veut pas, non de ce qu'il aime, mais de ce qu'il déteste ; elle résume, en un mot, moins ses prédilections que ses rancunes. Il hait l'Église et ses prêtres, il est donc républicain ; il hait la îtoyauté et ses nobles, il est donc républicain ; il hait l'Empire et ses soldats, il est donc républicain. Que la Eépublique enfin lui soit donnée et qu'il en soit l'organisateur, il ne sait qu'en faire, en dehors des revanches qu'il y cherchait. EUe se trouve avoir rempli tout son objet, du moment qu'elle a remplacé, disqualifié ou proscrit le régime qu'il voulait voir disxjaraitre. Aussi, sans qu'il y aperçoive aucune inconséquence, se met -il incontinent à appliquer ou à restaurer, pour son propre compte, avec de moins bonnes façons et de plus fâcheuses brutalités, les mêmes systèmes de gouvernement qu'il vitupérait la veille, estimant que dès l'instant où c'est lui qui les applicaie, le monde serait bien difficile de ne pas s'en montrer satisfait.
En France et de nos jours, être républicain ne signifie donc pas nécessairement qu'on est partisan de la Eépublique; cela signifie surtout qu'on épouse, avec plus ou moins de véhémence, les négations et les préventions qui servent de lien au parti républicain.
Or, dès avant 1870, le parti républicain avait avec le parti orléaniste d'étroites relations ; plus particulièrement deux points spéciaux de suture et de liaison les avaient de suite rapprochés et réunis. Ils avaient de commun leur haine de l'Empire et leurs affinités protestantes. Tous
deux sont, à doses inégales, des succédanés du parti huguenot. Celui-ci a eu sa large part d'influence sous la monarchie de Juillet. Il en a une bien plus grande encore sous la troisième république, qui compte environ soixante-quatorze protestants à la Chambre, cinquante-six au Sénat et qui, dans chacun des quarante et un ministères consommés depuis 1871, en a toujours introduit deux ou trois, ce qui donne la clé de bien des choses.
Ces deux partis pouvaient donc conjuguer ensemble leurs visées constitutionnelles, s'accorder sur les mêmes préventions et les mêmes rancunes, profiter de compte à demi des mêmes avantages, jusqu'au jour prochain où, par le penchant des choses, l'antagonisme des intérêts survenant entre ces copartageants, l'un ou l'autre absorberait ou dévorerait son voisin, pour ne pas dire son complice.
Ce jour ne tarda point à paraître. Dès 1877, les péripéties du Seize-Mai consommèrent la rupture ; puis, ce furent les mesures agressives d'exclusion et de bannissement, qui atteignirent même M. le duc d'Aumale.
Ce n'est pas toutefois sans un sourire qu'on put voir, quelques années plus tard, ces anciens alliés se rechercher de nouveau, oubher leurs querelles et échanger de significatives pohtesses^ lorsqu'il fallut faire face aux succès menaçants de M. le général Boulanger. Celui-ci incarnait, à ce moment du moins, les déceptions essuyées et les aspirations non satisfaites de la démocratie républicaine, et M. le comte de Paris, non encore engagé avec lui, le faisait combattre à outrance.
On vit alors le cabinet très républicain de M. Bouvier renouer le pacte originel avec la droite monarchique, traiter avec celle-ci, gouverner avec son concours. On vit plus encore. A peine M. le général Boulanger venait-il, malgré cette étrange coalition, d'être élu député de Paris, le 27 Janvier 1889, que M. Floquet, qui avait succédé à M. Eouvier, comme président du Conseil d'un Ministère très avancé, disait -on, rappelait d'urgence M. le prince Henri d'Orléans duc d'Aumale, qui rentra à Paris, en effet, le 10 Février suivant. - .„
De tels traits, à la fois si lumineux et si spontanés, parce qu'ils éclatent en dépit qu'on en ait sous la pression des circonstances, éclairent une époque et projettent sur le véritable esprit d'un parti des clartés décisives.
En réalité, le parti républicain, du moins celui qui s'est installé aux affaires, en s'adjngeant la propriété et la jouissance de la Constitution de 1875, apparaît comme une manière de « queue )> du parti orléaniste. Le dîner constitutionnel, préparé en 1875 pour M. le comte de Paris, semble bien, révérence parler, avoir été consommé par des gens de sa suite, qui, sous le couvert des enseignes républicaines, se seraient enfermés entre eux, pour tirer tous profits de cette royale régalade.
Le parti républicain de maintenant a-t-il beaucoup changé ? Si sa composition, pour ainsi dire externe et surajoutée, s'est un peu modifiée, du fait de la poussée socialiste, l'esprit orléaniste persiste dans sa structure intime, et nombre de socialistes eux-mêmes donnent assez volontiers l'impression de n'être encore que des orléanistes mal habillés.
La conception qu'ils se font tous, qu'une république démocratique peut et doit exister sans un maximum de Suffrage universel, décèle cette empreinte et dénonce aux yeux avertis leur vraie complexion politique. Aussi bien, depuis vingt -huit ans que cette Constitution orléaniste nous régit, nul d'entre eux n'a sérieusement désiré y apporter des élargissements. Aucun système rationnel et positif de gouvernement, appKcable à une démocratie républicaine, n'a été ni produit ni recherclié. Le parti dit républicain et par surcroît démocrate n'a pas ressenti ni connu ce besoin ! Il a trouvé toute faite une charte royaliste, conçue et combinée dans le salon des princes, rapportée et votée par leurs représentants à l'Assemblée nationale, elle lui a suffi ! Elle lui a paru excellente, du moment que les princes c'était Lui et qu'il en pouvait demeurer le seul bénéficiaire. Il s'est donc contenté de s'asseoir dedans, de s'y verrouiller, sous la protection du Suffrage restreint, contre les surprises de la démocratie et du Suffrage universel. Et, comme cette Constitution contient, malgré tout, des dispositions prévoyantes, dont il aurait -pu éprouver quelques troubles, il s'est finalement arrangé pour que celles-ci fussent de nul effet, tenues pour inexistantes et non avenues.
Précisons-le autrement que par de simples affirmations, et procédons à une confrontation détaillée des lois constitutionnelles et organiques avec les altérations de fait que la pratique de nos maîtres leur a substituées.
La Constitution de 1875, c'est-à-dire l'ensemble
des lois constifcutioniielles efc organiques qu'on a coutume d'ainsi dénommer, comporte, outre la loi fondamentale du 25 Février 1875, relative à l'organisation des Pouvoirs publics :
1° La loi du 24 Février 1875, relative à l'organisation du Sénat ;
2° La loi constitutionnelle du 16 Juillet 1875, sur les rapports des Pouvoirs publics ;
30 La loi organique du 2 Août 1875, sur les élections des pénateurs ;
40 La loi organique du 30 Novembre 1875, sur l'élection des députés ;
50 La loi du 22 Juillet 1879, relative au siège du Pouvoir exécutif et des Chambres à Paris ;
6° La loi du 9 Décembre 1884, portant modification aux lois organiques sur l'organisation du Sénat et les élections des sénateurs ;
70 Loi du lô Juin 1885, ayant pour objet de modifier la loi électorale (c'est-à-dire de revenir au scrutin de Kste pour l'élection des députés qui, de par la loi du 30 Isovembre 1875, étaient élus au scrutin d'arrondissement) ;
8° Loi du 22 Février 1889, ayant pour objet de revenir au scrutin d'arrondissement pour l'élection des députés, lesquels, de par la loi du 16 Juin 1885, étaient élus au scrutin de liste.
Cette simple nomenclature est déjà fort suggestive, si l'on veut bien remarquer ce détail important, qu'on y modifie incessamment, au gré des circonstances et selon les besoins du parti au pouvoir, ce qui est l'armature même de tout régime politique fondé sur l'élection, c'est-à-dire la loi électorale.
Mais cela n'est encore qu'un détail. Derrière ce
rideau de textes, peu fréquentés par le public, se sont glissés et massés presque autant d'abus que de textes. Le dénombrement en serait considérable. Bornons-nous à faire défiler leurs têtes de colonnes.
La charte de 1875, nous venons de le voir, avait sous-entendu qu'un roi constitutionnel surviendrait, comme dans tous les pays parlementaires, pour y représenter la tradition, l'esprit de suite et la stabilité, et, consignataire reconnu d'un pouvoir auguste et respecté, pour y servir d'arbitre aux compétitions des partis : voici que cet essentiel rouage y fait complètement défaut et qu'il est remplacé par un homme de parti, choisi par son parti, élu par son parti, soumis conséquemment à son parti, pour subir et consacrer les compétitions intestines de cet unique parti.
La charte de 1875, nous l'avons également indiqué, avait sous-entendu que l'introduction initiale de ce roi constitutionnel se ferait par une procédure élective imitée du Conclave, à laquelle le pays n'avait qu'une part très réduite et très indirecte : voici que cet expédient, sans doute exceptionnel et temporaire, imaginé pour une fois et pour un objet limité, mais inacceptable pour une démocratie jalouse de ses droits, est devenu la règle d'investiture de tous les présidents de la Eépublique, obligés de faire après coup connaissance avec le pays qui ne les connaît pas davantage.
La charte de 1875 avait établi, en vue de la monarchie, deux Chambres, dont l'une, le Sénat, en partie inamovible, prenant son origine et son mandat dans une élection spéciale et restreinte, recevait quelques-unes des prérogatives d'une
Chambre des pairs : voici que la Eépublique s'approprie pour elle-même cette Chambre des pairs issue de suffrages privilégiés, et lui supprime, en lui enlevant l'inamovibilité, la seule garantie d'indépendance et de fixité qu'elle pût offrir au reste du pays.
La charte de 1875, toujours en vue d'une monarchie bourgeoise, n'avait octroyé au Suffrage universel qu'une part circonspecte de souveraineté, en ne lui concédant que l'élection directe des députés : voici que la Eépublique, trouvant cette part encore trop étendue, l'a réduite et rapetissée, par des lois restrictives et pénales, dirigées contre la liberté des candidatures et même contre la liberté des électeurs.
La charte de 1875 avait, en son article 3, donné au président de la Eépublique la nomination à tous les emplois civils et militaires : voici qu'il les nomme, en effet, c'est-à-dire qu'il signe les nominations que le ministre lui présente, mais, en fait et dans la pratique, se nomme-t-il en France un seul fonctionnaire, sans que le député ou le sénateur l'ait préalabrement choisi ou agréé ?
La charte de 1875 avait, en son article 5, donné au président de la Eépublique le droit, on peut dire nécessaire, d'appel au pays, par voie de dissolution de la Chambre, sur l'avis conforme du Sénat : voici que, par une abdication discrète, les présidents de la Eépublique ont renoncé à ce pacifique et suprême recours concre les erreurs ou les encraînements de la Chambre.
La chai-te de 1875, en son article 7 de la loi du 16 Juillet 1875, réserve au président de la Eépu-
blique la faculté également précieuse de réclamer des Chambres une nouvelle délibérafeion des lois qu'il a la charge de promulguer : voici que, sans les compter, les lois les plus importantes et de nature à remuer le plus profondément les intérêts moraux et matériels du pays seront, par une autre tacite abdication de tous les présidents de la République, promulguées et exécutées, non seulement sans cette nouvelle délibération si propice à des amendements réfléchis, mais même sans le secours réglementaire des triples lectures et, pour tout dire, d'urgence.
La charte de 1875 avait, comme il est de règle dans les monarchies parlementaires, oii le roi règne mais ne gouverne pas, mis le chef de l'État hors de discussion ; elle avait disposé, en son article 6, corroboré par l'article 12 de la loi du 16 Juillet 1875, qu'il ne serait pas responsable, sauf le cas de haute trahison, — et c'est, en effet, la prérogative en quelque sorte obligée d'un roi constitutionnel héréditaire, qu'on ne saurait exposer dans sa personne aux atteintes passionnées des partis : voici que la République, où la responsabilité de tout mandataire est de rigueur, du haut en bas, à raison même de ce qu'il est électif et non héréditaire, s'est adjugé, pour son président élu, cette irresponsabilité royale d'une reine d'Angleterre, d'Espagne ou de Hollande, et que nous en avons de ce chef une reine en culottes.
La charte de 1875 avait, dans son esprit sinon dans sa lettre, prévu que deux partis, les deux partis pour ainsi dire indispensables au fonctionnement du régime parlementaire, se formeraient et prendraient position, l'un coname parti conservateur, l'autre comme parti libéral, et que, se contrôlant
l'un par l'autre dans l'exercice alternatif du pouvoir, on obtiendrait ainsi dans le gouvernement le rythme des oscillations de l'opinion publique elle-même : voici qu'il n'y a jamais eu qu'un seul parti dans ce prétendu régime parlementaire, et un parti, s'il vous plaît, hors duquel nul autre n'a le droit d'exister, ni même d'y prétendre.
La charte de 1875 avait, en son article 10 de la loi constitutionnelle du 16 Juillet 1875, admis que chacune des Chambres serait juge de l'éligibilité de ses membres et de la régularité de leur élection : voici que, par l'indigne pratique des invalidations arbitraires, toute élection se trouve soumise au bon plaisir du parti même qu'elle désoblige, et que, par ce moyen, l'opposition se trouve finalement réduite à la stricte proportion que l'autre parti consent à lui accorder.
La charte de 1875 avait enfin, en son article 6, établi que les ministres seraient sohdairement responsables devant les Chambres de la poKtique générale du gouvernement, et c'est le seul vestige qui nous reste du régime parlementaire : voici que dans la pratique cette dernière fiction s'est ellemême écroulée ; car tout le monde sait que les ministres se retirent le plus souvent quand et comment il leur plaît, sur la question de détail qui les arrange et non sur la question de fond qui les engage; que la même majorité qui les fit est exactement la même majorité qui les remplace, changeant ainsi simplement les personnes et non pas la politique générale du gouvernement.
Au demeurant, hormis le droit de pétition qui est moins que rien, les citoyens et le pays lui-même sont
destitués de tout moyen de recours, contre les attentats de ce parti politique et de ses agents : car ce parti, en fait, concentre dans ses seules mains tous les pouvoirs de l'État, et il écliappe lui-même aux responsabilités et aux vindictes, par cet incessant changement de personnes, ainsi que par l'anonymat collectif qui les recouvre aussitôt de son ombre.
Enfin, se dresse cette anomalie quelque peu révoltante, qui incarcère le pays dans un cercle vicieux affectant la forme d'un carcan : c'est que, pour se délivrer d'un parti qui l'opprime, c'est à ce parti même que le pays est tenu d'en demander les moyens !
Si quelqu'un de sensé peut retrouver et apercevoir, dans ce tableau raccourci mais fidèle, autre chose que les éléments figuratifs du régime parlementaire, notre gratitude sera sans bornes, s'il veut bien consentir à nous dire où ils subsistent.
C'est qu'en réalité le régime politique d'un pays n'est pas seulement la résultante de textes écrits, combinés pour produire de certains effets : il dépend non seulement de ces textes écrits, c'est-à-dire des lois constitutionnelles et organiques, mais aussi et bien plus encore de l'usage qu'on en fait, du caractère et de la qualité des hommes qui en ont à la fois le maniement et l'interprétation, enfin, disonsle, des aptitudes de l'esprit public à s'intéresser aux affaires, à comprendre et à exiger l'exécution des garanties.
Si bien qu'une constitution, même excellente en soi et d'apparence fort prévoyante, peut ne pas donner son rendement utile et être très aisément
annihilée dans ses meilleures dispositions, Jorsque ceux qui ont charge de l'appliquer demeurent, par surcroit, l'indifférence publique se faisant leur complice, les juges sans appel de l'usage qu'ils en font.
Dans ces conditions, on peut être sûr que les garanties inscrites contre les empiétements et les fautes de certains pouvoirs deviennent bientôt lettre morte ou inopérante ; que les soupapes et échappements aménagés pour tempérer les excès de pression se trouvent obturés à point nommé ; que les appareils régulateurs eux-mêmes, faussés ou neutralisés par d'occultes compromis, cessent de fonctionner et ne régularisent plus rien.
Au vice initial d'adaptation déjà indiqué se sont donc ajoutées, en cours de route, des pratiques encore plus vicieuses. Elles ont achevé de ruiner ce que la Constitution de 1875 pouvait conserver de bienfaisant. Toutes les précautions éventuelles y ont disparu, les abris et les retranchements y ont été rasés, l'équilibre des forces y a été détruit. Tout l'édifice, dès lors, a penché d'un seul côté, au x3rofit du seul Parlement, et même d'une seule portion du Parlement, qui s'y est assigné d'elle-même et pour elle-même un rôle plus que prépondérant. Elle gouverne donc sans autre contrôle que le sien, sans contre-poids, sans recours, sans frein, sans autre frein précaire et hasardeux que des mouvements d'opinion suscités à grand'peine, auxquels il est aussitôt coupé court, par de brusques changements du statut électoral, ou par la qualification factieuse et criminelle qui leur est aussitôt imprimée, ultima ratio du parti régnant, contre toute portion du pays qui n'est plus de son avis.
Un tel régime, on en conviendra, n'a plus rien de commun avec le régime parlementaire. Faute d'un mot qu'il faudrait créer, on l'appelle le « parlementarisme », comme pour désigner une hypertropliie du Parlement. La vérité est qu'on ne peut définir cette tumeur qu'en la disséquant, et qu'une fois disséquée, elle est bien près d'être cette cliose dont parle Bossuet qui n'a plus de nom dans aucune langue.
Essayons cependant d'y voir clair. Au milieu de ce chaos d'anomalies, saclions distinguer les principales, celles qu'on pourrait appeler les gigognesanomalies, du fait que toutes les autres en sont sorties.
La première de toutes, quoique la moins aperçue, réside en cette observation que le parti républicain n'est pas seulement un parti négatif, il est une minorité qui gouverne.
H est, il faut le constater, une minorité hardie, entreprenante, suppléant au nombre par la qualité, la valeur et la discipline et vraiment une unité de combat tout à fait incomparable. Mais, avec toutes les supériorités qu'on lui peut reconnaître, il n'en est pas moins une minorité, qui s'est superposée par la ruse, l'audace et la solidarité à un vieux pays dont il n'est ni l'émanation ni l'image — et il le sait bien.
Cela seul suffirait à fausser tout le régime, car cette minorité est obligée de le fausser pour se défendre. Mais qu'est-ce que cela, auprès de l'anomalie qui va suivre "?
Une fois dépouillé des fictions qui le recouvrent efc isolé des clientèles foisonnantes autour de sa
foi-fcune, qui donnent l'illusion de sa puissance et de sa profondeur, il est tout uniment dans son noyau, dans sa substance, dans ses idées et jusque dans ses programmes, le parti huguenot, le vieux parti huguenot, protégé de tout temps par l'Angleterre et la Prusse. Amalgamé de compte à demi avec la colonie juive dans les mixtures assez complexes de la Maçonnerie, il est le maître de la Eépublique.
Eegardez bien ce qu'est, en réalité, dans son tréfonds, le parti républicain.
Il a pour racines et pour pédoncule, on a dit pour « noblesse », cinquante familles huguenotes. Ceux qui n'ont pas eu le bonheur de naître huguenots, ou d'avoir de ce côté une partie de leur famille directe ou collatérale, y ont tout au moins épousé des huguenotes. Ceux dont le mariage était trop ancien ont, tout au moins, le devoir civique de faire de leurs enfants des huguenots. Ceux dont les enfants étaient déjà trop âgés pour pouvoir donner ce gage ont pour mission étroite et sine qua non de précipiter sans rien dire toute l'enfance française dans les voies de la Eéforme — à quoi s'emploient, bon gré mal gré et par ordre, tous les ministres de l'Instruction publique.
Pour un ter parti ayant un tel objet, la EépubUque n'est plus qu'une formule derrière laquelle il opère. Il lui importe médiocrement que la Eépublique soit plus ou moins républicaine, du moment que la formule seule en demeure efficace et garde ses levains et ses prises sur l'opinion.
Il ne tient donc nullement que la Eépublique réalise un idéal politique quelconque, ni qu'on s'y
rallie, ni surtout que tout le monde y vienne, car il y serait submergé, et il importe que le parti impose ses vues au pays et non pas que le pays lui impose les siennes.
De là le premier article du programme secret de ce régime, paradoxe un peu surprenant, mais d'une vérité saisissante, à savoir que du moment où la Eépublique est ouverte à tout le monde, elle n'a plus de raison d'être.
Comment le public français pourrait-il s'assimiler aisément un tel paradoxe ? Comment même pourrait-il le pénétrer ? Cependant, il domine tout le régime, il en engendre les multiples anomalies qui sont des anomalies de surface, au fond d'une implacable logique, dès qu'on en a la clé.
La vérité est que, pour l'œuvre de déformation entreprise contre ce pays latin et catholique, on ne veut pas de la collaboration du pays, on n'en a pas besoin ; au contraire, on la redoute, on l'écarté, on s'en gare.
Toute la conduite du parti républicain en va découler, et déjà, dans l'application de la Consti- (■ution de 1875, puisque c'est ce qui nous occupe, si les principaux rouages en sont délibérément détraqués, c'est vraisemblablement pour cette raison.
Observez, en effet, que tout le système parlementaire français a été manifestement faussé, parce qu'il est resté dépourvu de deux organes essentiels :
1° Un arbitre supérieur des partis, de quelque dignité qu'on le décore, représentant élu ou accepté du pays tout entier ;
2» Une opposition constitutionnelle, susceptible d'exercer un contrôle efficace sur le parti au pou-
voir, et surtout de prendre le pouvoir à son tour, comme sanction effective de son contrôle.
Il semble donc que combler ces deux lacunes eût contribué puissamment à établir cbez nous, dans une mesure très satisfaisant^, un parlementarisme plus régulier ou plus acceptable.
On l'a demandé, essayé. Tous les efforts ont été vains. Pourquoi ?
Pa.rce que c'est précisément sur ces deux points que s'est portée, jusqu'à présent, presque toute la résistance du parti gouvernant et autour desquels il a, pour ainsi dire, ramassé toute sa vigilance.
Son astucieuse tactique s'est ainsi résumée :
Pas de président, si ce n'est, disons le mot, un président subordonné ; et pas d'opposition, si ce n'est, remarquez-le bien, une opposition inconstitutionnelle.
A ce prix, sa dictature a été assurée, continue, indéfinie, puisqu'en effet les deux pouvoirs légitimes et permanents, qui seuls pouvaient y mettre des tempéraments ou un frein, ne subsistent qu'en inerte figuration.
D'une part, à l'Elysée, un président ayant d'avance résigné la plupart de ses droits, entre les mains de ses camarades du Parlement, et qui, n'ayant avec le pays que de lointains et fugitifs rapports, ne saurait y trouver un point d'appui.
D'autre part, au Parlement, une opposition qui, n'étant pas réputée républicaine, ne saurait prendre ni exercer aucun pouvoir dans la Eépublique, y devient conséquemment inexistante ou s'y trouve réduite à des critiques verbales sans efficacité.
On choisira donc, d'une part, comme président, de préférence à tout autre, l'homme du parti le plus décemment subalterne, le plus assoupli aux convenances et aux disciplines du milieu, le moins susceptible d'une conception et d'une volonté personnelles, le moins prédestiné et le moins enclin aux liaisons directes et ostensibles avec le pays.
On favorisera donc, d'autre part, de préférence à une opposition républicaine caractérisée, qui seule serait redoutable, une opposition nettement inconstitutionnelle ; on la favorisera autant que possible royaliste, à cause des préjugés utilisables qu'elle évoque et qu'elle entretient ; on la supportera à la rigueur impérialiste, encore que celle-ci garde certaines prises sur la démocratie. A cette opposition on assignera, dès le début des législatures, par le système régulateur des invalidations, une importance numérique suffisante pour figurer, insuffisante pour agir; suffisante pour servir de repoussoir et de stimulant à des majorités indécises, insuffisante pour jamais devenir elle-même une majorité de gouvernement, capable de constituer un ministère ni même d'entrer dans aucun.
L'expédient qui consiste à se faire ainsi caler au pouvoir, par une droite inconstitutionnelle inhabile à vous l'enlever, et, de plus, à obtenir la cohésion d'une majorité républicaine disparate, par le spectre d'une minorité antirépublicaine, qu'on a d'ailleurs pour soi toutes les fois qu'on en a besoin, fut vraiment une trouvaille.
On l'attribue à M. Jules Ferry ; il est probable qu'il n'en fut pas le seul inventeur, et, quoi qu'il en soit, le traitement politique dont nous mourons n'en
étaàt pas moins institué. Le voici dans ses traits principaux :
Ne laisser naître ni s'affirmer, encore moins à la présidence de la Eépublique que partout ailleurs, aucun Olief, dont l'opinion puisse s'éprendre, aucun héros d.vil ni surtout militaire, aucun entraîneur d'hommes, aucune individualité politique, susceptible d'ezercer un ascendant et de fournir à ce pays désossé uae tête et des vertèbres. Ne laisser pareillement subsister ni se former nulle part aucune organisation coacurrente, capable de fournir des cadres à une opposition, sans la diviser contre elle-même par la diversité des doctrines et la rivalité des directions. En tout cas, ne tolérer d'aucune qu'elle puisse se réclamer du qualificatif « républicain )>, de manière à garder pour soi le monopole de la formule et des fermentations qu'elle détermine. Absorber ou séduire tous les leaders x>ossibles d'une dissidence de gauche et disqualifier aussitôt quiconque de ce côté tentera de s'évader du rang. Tout au contraire, se susciter à soi-même des oppositions de droite, mais de la nature et de l'importance qu'on désire ; se les aménager au besoin par quelques complaisances électorales, les inciter à paraître et à se démontrer par des lois provocatrices, voire même des mesures savamment exaspérantes. Abuser ainsi les fractions les plus impatientes de la démocratie, par cette sensation permanente d'une république incessamment obligée de se défendre, contre des ennemis postiches, aussi implacables qu'imaginaires. En même temps, désarmer les Intérêts, en lem' laissant carte blanche, pour la rafle ad libitum des dixhuit cents millions d'épargne disponible, que cette
démocratie laborieuse étale, chaque année, *ux cupidités de l'univers financier, et dont l'unjt^ers financier fait ristourne, sous toutes les formes,/à un monde politique si accommodant. En règle gé/iérale et absolue, éviter tout événement, qui pourra/t faire éclore des situations nouvelles et des hommes nouveaux et qui, en remuant l'âme nationale, risquerait de déclasser les esprits des compartiments 011 on les tient. Gouverner de la sorte, sans bruit, sins éclat, coimne en chaussons, entre affiliés, que solidarisent pour la plupart les liens d'une société secrète et la terreur des excommunications disciplinaires. Après quoi, jouir à pleins bords, s'étant ainsi préservés, du côté de la présidence, par un prisonnier décoratif sans initiative et sans résistance ; du côté du Parlement, par une opposition artificielle ; du côté des Intérêts, par un pacte de pillage; du côté du pays, par l'absence d'émotions et d'une contre-partie pour les recueillii' ; du côté de l'opinion, par une presse vouée au fait divers, aux frivolités, aux sports, à la licence et aux affaires, à qui l'on ne demande qu'un peu de silence rémunéré sur les choses essentielles ; du côté d'eux-mêmes enfin, qui ne serait pas le moins dangereux, par le roulement illimité des bénéfices et l'appât quotidien, offert à qui sait se taire, d'une fortune politique inespérée et sans exemple.
Une observation est ici à sa place, qui sollicite peut-être l'attention des chimériques entrepreneurs de restaurations monarchiques.
Quel autre régime serait donc en état d'offrir de tels avantages aux participants qui composent et détiennent celui-ci ?
Sans doute, un autre régime leur garantirait, comme il est d'usage, le maintien de leurs situations. Même, il y ferait valoir quelque chose de plus, c'est-à-dire l'éclat et la considération s'ajoutant à la sécurité. Ils y ont pensé. Tous comptes faits, on peut affirmer qu'ils préfèrent encore à ces parures superflues la profitable mésestime dont ils s'accommodent et qui, dans leur monde, le seul avec lequel ils aient à compter, ne leur interdit nullement l'espoir d'occuper eux-mêmes les suprêmes emplois.
Il faut donc se persuader qu'un pareil syndicat d'intérêts personnels, si dommageable qu'il soit au pays et le fût-il plus encore, ne sera point délogé par les moyens ordinaires.
]!!»ron seulement il a la possession d'état et la force propre de l'occupant, mais, en outre, il rencontre de vigoureux contreforts dans la haute finance qui le mène et, faut -il de dire ? dans l'Europe eUe-même, qui ne pouvait mieux tomber pour tout se permettre. Vu l'inexpérience diplomatique de ce parti et la crainte qu'il a des moindres complications extérieures, qui risqueraient de renverser sa marmite, l'Europe a les mains libres.
Du moment que ce régime demeure confiné en France, qu'il n'est ni propagandiste hors de ses frontières, ni d'un exemple subversif pour les monarchies environnantes, celles-ci, on en conviendra, ont tout profit à le maintenir. Par lui-même, par le seul fait de sa durée, il nous mine et nous détruit plus sûrement que ne le ferait une guerre, qui n'irait pas sans aléas, ni sans susciter peutêtre à cette nation assujettie une occasion de se reconquérir.
Au surplus, l'Europe s'est assuré d'autres répondants de sa sécurité militaire et même économique.
Le dernier recensement n'accusait -il pas la présence en France de 1.400.000 étrangers *? Cette immense immigration cosmopolite est-elle donc sans exercer, elle aussi, une influence, une surveillance, parfois même une action redoutables ?
Mêlés à notre vie, inliltrés dans tous les mondes, maîtres dans une certaine mesure de nos marchés, ces contingents d'étrangers ne sauraient être neutres, inertes ni réservés, dans le domaine de notre politique intérieure. Logiquement, la part de direction qu'ils s'y arrogent ne peut pas être défavorable ni contraire aux intérêts de leurs pays d'origine.
Non seulement ils prennent à nos ouvriers une partie du travail national ; non seulement le commerce français est sur certains points débordé, par leur concurrence installée sur la place — il n'y a qu'à lire les enseignes étrangères — mais nos gouvernements, nos ministres, nos Chambres ellesmêmes se sentent trop débiles contre cette invasion sans uniforme, pour oser la contraindre et pour ne pas la ménager.
Enfin, sur ces 1.400.000 immigrants, on estime à environ 30.000 le nombre des agents stipendiés par les polices étrangères, pour approvisionner de renseignements militaires les gouvernements qui les emploient, et aussi pour fomenter à point nommé les perturbations économiques, grèves, désordres de tous genres, dont la cause échappe souvent au public, mais dont le profit n'échappe point à l'Étranger.
Faut-il, en dernière analyse, ajouter à cela que la Franc-Maçonnerie, sous son masque d'une Société phiïosophique, n'est pas autre chose que la succursale d'une influence étrangère et que, par son organisation d'ubiquité et de pénétration, ainsi que par le magistère qu'elle s'attribue sur le personnel politique, elle accroît singulièrement la puissance des prises et la sûreté du contrôle de l'Etranger sur le régime politique lui-même ?
Tel est le règne sous lequel ce pays, qui fut si longtemps le premier et le guide des autres, sinon leur maître, lentement débilité, s'étiole et se consume.
Mais, dira-t-on, le pays supporte tout cela, et, s'il s'en trouvait si maltraité, un autre pouvoir, encore plus légitime et souverain que tous les autres, pourrait modifier d'un geste tout cet ingénieux agencement.
C'est le pouvoir du corps électoral, du pays luimême.
Sans doute, et cela est indiscutable en théorie. Dans la pratique, c'est une autre affaire.
D'abord, le pays ne sait pas tout cela, parce qu'on néglige volontiers de le lui enseigner.
M le pays, ni son corps électoral ne sont instruits, comme ils devraient l'être, des conditions dans lesquelles se débat leur vie politique.
Ce sont des sujets dont il est convenu qu'on évitera d'entretenir le public ; et les publicistes qui enfreignent cette consigne, donnée de haut, avec promesses ou menaces, selon les cas, sont assurément malvenus, sinon maltraités.
Autrement, la presse, qui s'étend jusqu'au dernier
hameau, et les cadi'es sociaux, qui sont les officiers et sous-officiers de l'opinion, pourraient certainement modifier la disposition naturelle et d'ailleurs on ne peut plus funeste de ce pays à se désintéresser des graves spéculations qui le concernent.
ISFi la presse, ni les mille ou deux mille individus qui évoluent, avec leurs besoins et leurs aptitudes à les satisfaire, sur la lisière des monopoles gouvernants et des pouvoirs effectifs, n'oseraient prononcer cette rébellion. Ils en sont efficacement dissuadés par leur propre intérêt et par le système de privilèges avantageux ou seulement agréables qu'on leur accorde, en échange de leur sagesse et de leur discrétion.
Mettons qu'il y a ainsi, tous comptes faits, trois ou quatre mille turbulents à tenir en laisse : on a trouvé plus expédient et plus économique de se les attacher que de les laisser divaguer au gré de leurs initiatives ou de leurs ambitions.
Le pays ne sait donc rien, ou fort peu de chose, de ce qu'il devrait savoir pour se gouverner lui-même.
Il ne voit de son régime politique que les façades et n'en peut apprécier, pour son propre jugement, que les manifestations pour ainsi dire matérialisées. Les routes sont sûres, les trains circulent sur les voies ferrées, la gendarmerie fait son office, les tribunaux aussi, les militaires sont appelés et libérés à l'heure, les impôts sont lourds mais réguliers, les rentes sont payées, les fonctionnaires touchent leurs traitements, les chambres délibèrent ; au demeurant, les théâtres font de l'argent, les cafés ne désemplissent pas, les courses ne furent jamais si nombreuses ni si fréquentes : n'est-ce point
une figuration, sinon une certitude complète d'ordre et de prospérité ?
Derrière ce décor, auquel on se garderait de porter la moindre altération inquiétante, qui soupçonnerait le ravage déjà accompli et celui qui poursuit son œuvre ? Personne.
De ce que quelques esprits chagrins ou pessimistes en éprouvent du malaise, ce malaise n'est que didactique et de pure idéologie.
Pour s'intéresser à ces indéfinissables souffrances morales du penseur ou du sociologue, il faut être soi-même sociologue, ou méditatif; il faut savoir, il faut regarder. Est-ce qu'on en a le temps ? D'ailleurs, à part quelques journaux mal notés, tous les autres sont optimistes: pourquoi ceux qui les lisent ne le seraient -ils pas ? Le corps électoral en est là.
Ensuite, il n'y a pas qu'un corps électoral ; il y en a trois : celui qui nomme le président de la République et dont on a pu apprécier l'esprit, celui qui nomme la Chambre et celui qui nomme le Sénat.
Peut-on faire sérieusement é^at; de ce dernier î Peut-on faire état d'un corps électoral qui se trouve désormais, par le fait de sa composition et de son recrutement, organisé par ceux-là mêmes qui ont à s'en servir ?
Il est de règle courante à présent que le député complète lui-même, pendant le temps qu'il est député, la majorité dont il aura besoin pour aller prendre sa retraite au Sénat, à l'abri des fluctuations décevantes du Suffrage universel.
C'est devenu une carrière presque de tout repos, pour celui qui veut quelque peu s'en occuper. Qui-
conque du parti régnant se trouve menacé dans sa circonscription, ou redoute la fatigue d'y faire campagne tous les quatre ans, cède sa charge à un successeur et prend au Luxembourg une situation de vétéran, tout aussi lucrative, tout aussi ministrable et certainement plus tranquille, en raison d'un bail plus prolongé.
Pour cela, il suffit que les électeurs sénatoriaux, qui sont en gTande partie des maires et des conseillers généraux, soient personnellement travaillés à cet effet. Le député s'y emploie, pendant les législatures au cours desquelles les ministres, les préfets, les administrations n'ont rien à lui refuser. Il s'y emploie de tout son cœur, en vue du profit prochain que pour lui seul il en espère. N'est-il pas vrai que c'est bien là ce qu'est devenu le corps électoral du Sénat ? On ne peut donc pas attendre de sa part une intervention ni bien spontanée ni bien énergique. Il faut des mécontentements locaux d'ordre tout personnel, pour influencer cette mécanique à suffrages qui, réunie au chef -lieu sous la main du préfet, semble inaccessible aux douleurs comprimées de l'intérêt public.
Eeste le Suffrage universel, ou soi-disant tel, car il s'en faut encore de beaucoup qu'il soit universel.
Contre celui-ci, le parti républicain s'est formidablement retranché. Il ne s'est pas cru suffisamment défendu par ce qu'on appelle la possession d'état, ni par les avantages incontestables qu'elle procure à tout gouvernement qui tient les intérêts et, par-dessus le marché, tient les urnes.
Comme le parti régnant est inspiré de haut et de
loin par des cerveaux autrement informés qu'on ne suppose, il n'a pas manqué d'être averti que le Suffrage universel, du moins en France, est la plus grande force conservatrice qui existe ; que si l'on voulait amener la France au rôle que certaines directions protestantes et juives lui ont assigné, il fallait avant tout se garder du côté des réactions et des soubresauts du Suffrage universel.
De là, toute une politique de précautions, de défiances et de contraintes.
Eemarquez que, sous ce régime soi-disant républicain et soi-disant démocratique, aucun progrès pratique dans les modes de votation n'a été réalisé, ni essayé, ni recherché, ni par conséquent voulu ; aucun progrès non plus dans l'extension du droit de suffrage aux catégories qui en demeurent exclues, et qu'une plus large interprétation du contrat social y devrait faire accéder.
On peut donc dire du paitsi républicain de maintenant que jamais régime n'a moins accordé que le sien au Suffrage universel ; qu'aucun ne lui a plus contesté et plus disputé, avec plus de restrictions et de parcimonie et même de mépris, ses droits et ses commodités.
La part que la Eépublique actuelle a laissée au Suffrage universel esfc bien plus circonscrite et plus marchandée que ne l'avait prévu la charte orléaniste de 1875.
Non seulement on ne lui a donné aucune part, si ce n'est fort lointaine, à l'élection du président de la Eépublique, mais aucune part non plus, si ce n'est fort tamisée et fort indirecte, à l'élection des sénateurs.
En outre, malgré le prodigieux progrès des voies
de communication, qui ont en quelque sorte supprimé les distances et réduit les étendues, on s'est appliqué à rétrécir et à resserrer les collèges électoraux, pour les mieux tenir j au point que la Chambre et aussi le Sénat font aujourd'hui l'effet de conseils généraux un peu plus importants que les autres, mais tout aussi absorbés par les intérêts locaux les plus infimes et les moins dévolus à la compétence de grandes assemblées politiques.
On a donc mis au Suffrage universel la camisole du cloisonnement, par lequel on le tient enrêné de court et assujetti par des martingales.
En outre, par l'interdiction des candidatures multiples, qui sont cependant un si précieux moyen légal d'interroger l'opinion, on a destitué le Suffrage universel du droit d'élire spontanément qui il lui plaît, dans le collège qui lui plaît et dans le moment qui lui plaît, i3uisque tout candidat est tenu de faire, dans un délai de rigueur, une déclaration à la préfecture, sous peine d'une amende de 10.000 francs, également applicable aux imprimeurs, agents, etc., qui se feraient ses auxiliaires.
Encore cette législation restrictive est peu de chose, comparée à l'ensemble des moyens de contrainte et de subornation qui sont du domaine de la police et de l'action directe du gouvernement.
On ne saurait nier que la candidature ofûcieUe est ouvertement, cyniquement, pratiquée. Le sectionnement des circonscriptions, qui s'ajoute à lem' exiguïté, est calculé de manière à y supprimer des contingents hostiles, ou à y ajouter des contingents favorables aux créatures du parti régnant. Un réseau de huit cent mille fonctionnaires étroitement sur-
veillés, de comités, de sociétés et de fédérations subventionnés et entretenus aux mêmes fins, enserre de toutes parts les électeurs par groupes et même par unités. L'électeur est pris, saisi et travaillé depuis l'école, où l'instituteur est requis de faire un métier d'agent électoral, jusqu'à l'asile de vieillards où l'Assistance publique remplit diligemment le sien. La faveur et la disgrâce sous toutes les formes, même en l'endroit de communes entières, sont débitées à guichets ouverts pour le trafic des appoints, pour les récompenser ou les punir de leurs votes. Toutes les variétés de fraudes sont encouragées ou multipliées par l'impunité. Après quoi il y a encore la partialité des commissions de recensement, les invalidations arbitraires efc les enquêtes d'intimidation, le systématique mauvais vouloir des ministères et des préfectures à solutionner les démarches des élus de l'opposition, la distribution discrétionnaire, sous les prétextes les plus divers, d'innombrables crédits et d'invraisemblables
subventions Et faut-il compter pour rien le
pillage annuel des budgets, du fait de l'initiative laissée à chacun des membres du Parlement de proposer des dépenses, c'est-à-dire de cultiver lemcorps électoral aux frais des contribuables, et d'acheter ainsi leur réélection personnelle, au prix d'un coulage sans limites et d'une surcharge imposée à tous ?
Enfin, si malgré toutes ces coercitions brutales ou subtiles, toutes ces corruptions à peine déguisées, le parti régnant se suppose compromis ; si notamment quelque compétiteur de marque, grandissant dans la faveur publique, menace de lui briser dans les mains
ce réseau d'artifices, de lui bousculer ces cadres soudoyés, de lui ravir ces appoints de masse flottante si chèrement achetés, d'entraîner en un mot par une majorité nouvelle une politique nouvelle, un dernier expédient lui reste encore et il en use : c'est le coup d'État, l'arrestation en masse des chefs de l'opposition et, sous le nom de Haute Cour, une juridiction de parti, un tribunal de pai-ti, pour décapiter par la calomnie, l'exil ou le bannissement, cette opposition cependant si nécessaire !
Voilà une pâle esquisse de la situation faite sous ce régime au Suffrage universel, c'est-à-dire au suprême pouvoir avertisseur, redresseur, créateur, qui devrait communiquer aux autres la vie, la force et l'autorité.
Celui-là aussi est captif, neutralisé ou détourné de son utile objet, comme tous les autres !
D'ailleurs, le Suffrage universel se peut-il séparer du pays dont il est le verbe ? Est -il possible de l'envisager isolément, comme pouvoir politique, sans l'envisager comme état social et sans embrasser du même regard la démocratie française ellemême ?
Cette démocratie, qui comprend en ses dénombrements 19 millions de paysans, 11 millions d'ouvriers, 4 millions de commerçants, substance fondamentale de la nation, en qui survivent et se perpétuent plus sûrement que dans les aristocraties les manières d'être et de penser des générations disparues, comment est-elle préparée à l'exercice de ses droits politiques ?
Quelle instruction lui est donnée, quelles con-
naissances, quelle moralisation, quels exemples en un mot, quel enseignement ?
Si le parti régnant se flatte volontiers d'avoir construit beaucoup d'écoles, il ne saurait se prévaloir aussi ouvertement de ce qu'on y enseigne.
Sans doute, on y apprend à lire, à écrire et à compter. On y apprend même ces arides éléments plus vite qu'autrefois, grâce aux ingénieux expédients de la pédagogie d'à présent. Mais, dès qu'il s'agit de former et de meubler le cerveau de l'enfant qui sait lire, tracer une page d'écriture et chiffrer à peu près les quatre règles d'arithmétique, quel est, en réalité, l'enseignement qui lui est inculqué, par le factotum communal qu'est devenu l'instituteur, dont la si belle et si haute fonction sociale se trouve maintenant trop souvent ravalée aux offices de basse politique ?
Le moins qu'on puisse dire de cet enseignement, ainsi dispensé par un agent politique, est qu'il reflète et reproduit les idées essentiellement négatives du parti au pouvoir, avec les surenchères de négations que chacun y ajoute au prorata de ses propres tendances.
Aussi bien en matière morale, religieuse ou politique, qu'en matière historique, le commentaire de l'instituteur peut-il s'inspirer d'autre chose que des aversions et des défiances dont le parti luimême a composé sa doctrine la plus certaine ?
Ce n'est donc même pas la Eépublique qu'il enseigne, articulée en principes positifs et déterminés, susceptibles de fructifier dans l'imagination de l'écolier, mais spécialement les préventions et
les haines dans lesquelles se complaît cette république dont il est l'agent.
Par la logique de cet enseignement, tout le passé de la France, qui ne fut pas républicain, sera donc systématiquement dénigré. ou frappé d'interdit.
Par la logique de cet enseignement, toutes les croyances ou traditions morales des Français, sur lesquelles leur démocratie a vécu, et vécu avec quel éclat et quel rayonnement ! seront de même systématiquement écartées, sinon combattues, en ce qu'elles ne seront pas conformes à l'esprit huguenot du parti au pouvoir.
Un tel enseignement n'est plus la formation rationnelle ni conséquente d'un peuple qui se continue, pareil à lui-même. C'est la déformation, pour le moins insolite et inquiétante, d'un peuple qu'on déracine, en vue d'aventures inconnues ou suspectes, qu'un vague désir d'évolution ne suffit pas à justifier.
Au surplus, ce genre de déformation par l'école ne s'emploie et ne se rencontre que chez les peuples qu'un conquérant veut s'assimiler et à qui leur vainqueur désapprend jusqu'à leur langue. Il ne saurait être en usage chez les peuples qui ne sont pas conquis, qui s'appartiennent encore et qui, par leur propre loi de conservation, tendent à se maintenir dans leur vie morale et historique, comme dans leur existence matérielle.
D'obligation cependant, car la contrainte légale y intervient, tous les enfants de la démocratie paysanne et de la démocratie ouvrière recevront cette empreinte.
A un moment quelconque de leurs études, ils
subiront ce coup de balancier, destiné à briser en eux l'effigie héréditaire, l'image atavique, par laquelle devait se survivre l'une des plus belles et du plus glorieuses collectivités humaines.
Comment le Suffrage universel ne serait-il pas influencé, dans les solutions des affaires françaises auxquelles on le convie, par ces classes d'électeurs que chaque année lui amène et dont le premier façonnage a consisté à tout ignorer des conditions d'existence de leur pays, sinon qu'il s'est traîné pendant quatorze siècles dans de lamentables erreurs !
Le second façonnage est pire. On a dépouillé le petit Français de sa tradition historique, qu'on a remplacée par un sédiment d'idées négatives ou fausses : l'alcoolisme et le jeu attendent l'adulte — et l'attendent d'autant plus tôt que la disparition de l'apprentissage jette sur le pavé des villes, sinon des campagnes, tout un contingent d'adolescents plus ou moins débridés de toute surveillance et en état de mutuelle perdition.
Quatre cent cinquante mille débitants, ou peu s'en faut, sont autorisés à vendre les plus affreux breuvages que la fraude et la chimie coalisées contre la santé publique puissent inventer. Ils versent en permanence à ce peuple qui fut si sain, si poli, si sensible et si impressionnable, l'hébétement et la stérilité, que par ailleurs le malthusianisme ardemment lui conseille, sous les yeux d'une Europe attentive à ce déclin, qui voit s'accroître d'année en année ses effectifs de natalité et conséquemment de soldats.
Mais quatre cent cinquante mille débitants, obligatoirement assujettis aux rigueurs et aux injonctions de la police urbaine ou de la police municipale, sont, pour la plupart, autant d'agents électoraux : fût-ce au prix de la santé publique, le parti au iDOuvoir ne saurait donc se priver d'un si précieux concours.
D'autre part, s'ouvrent un peu partout des milliers d'hippodromes, pour y recueillir les millions du pari mutuel. Il y faut ajouter toutes sortes de jeux clandestins, qui ne sont pas tous des tripots de liigli life ni de bourgeoisie désœuvi^ée, et les loteries, devenues si nombreuses, qu'elles en arrivent à ne plus faire leurs frais. Qu'est-ce que tout cela ? Le mirage invariablement décevant d'une richesse incessamment possible, au moyen duquel des milliers d'aigrefins soutirent à ce peuple, autrefois si économe, une partie de l'argent qu'il entassait naguère, pour réparer avec moins d'efforts les disgrâces momentanées de sa fortune.
Le parti au pouvoir, ne fût-ce que par souci de moralisation, pourrait réagir contre cette vicieuse disposition, qu'on avait jusqu'ici assez sévèrement contenue. Loin d'y porter remède, il préfère y prélever son bénéfice officiel, et l'on ne nous api^rendrait rien de bien surprenant, le jour où il serait dévoilé que de grandes entreprises de jeu installées sur nos frontières, sans parler de celles concédées à tous les casinos de l'Intérieur, ont largement commissionné le monde politique.
Que notre démocratie perde sa santé et son argent, c'est déjà infiniment regrettable. La voici visée
par un autre genre de démoralisation. C'est la pâture quotidienne de crimes et d'exploits de police que les journaux les plus répandus lui servent chaque matin.
On cherche où est l'école de criminalité, qui a multiplié d'une façon si redoutable les attentats contre les propriétés et les personnes. La voilà !
n ne saurait faire doute que la diffusion des moyens de crime et des moyens de police par lesquels on cherche à les prévenir, est l'œuvre des journaux, depuis tout à l'heure quarante ans qu'ils s'y appliquent'.
Sous prétexte que ce genre d'information et de littérature est plus demandé que les récits de morale en action ou qu'une instructive initiation du peuple à ses grands intérêts, le bel assassinat fait prime. Il occupe la première place, il l'emporte sur tout le reste. Il est même encore insuffisant, puisqu'on le double du roman-feuiUeton, qui n'est lui-même, le plus souvent, qu'une série de crimes délayés en vingt mille lignes, cotées au plus haut prix que ne le furent jamais les plus purs chefs-d'œuvre de l'esprit! De ce chef, la vogue, sinon la renommée, du pire criminel est autrement assurée que ceUe des héros cependant plus méritoires des actes de dévouement, de courage ou de probité.
Comment la moralité d'une démocratie ne fléchirait-elle pas, sous une sollicitation si persévérante et si funeste, alors que les exemples qui lui viennent d'en haut, par tant de scandales vainement comprimés dans leur essor, lui apportent cette conviction déconcertante que ceux qui la gouvernent valent encore moins que tous les autres ?
Ne songe-t-elle pas à ce qu'ils furent et à ce qu'ils sont ? Ne voit-elle pas d'où ils sont sortis et jusqu'où ils sont montés, par des moyens si allégés de scrupules qu'on se demande par quelle incroyable force de l'habitude une telle société tient encore debout 1
Franchement, à quelques exceptions près, que l'on peut concéder encore assez nombreuses, de quel exemple est donc le personnel gouvernant et même légiférant, aux yeux désormais dessillés de la démocratie française ?
H ne sort même pas de ses rangs laborieux, encore qu'il ne laisse pas de s'en prévaloir. Il appartient à ce qu'on appelle les professions libérales, et il n'en est pas le meilleur. Ce sont précisément les échoués et les ratés de ces professions -là qui, pour la plupart, cherchent dans la politique républicaine et sur le dos de la démocratie une carrière, que l'absence de talent ou l'absence de clientèle leur refusait ailleurs.
Le mauvais avocat, le mauvais médecin, le mauvais professeur, le mauvais magistrat, le mauvais prêtre, le médiocre écrivain, l'officier mis à l'écart, n'ont point à désespérer : un débouché leur reste encore, celui-là ! Sous l'égide maternelle de la Maçonnerie, autrefois plus regardante, ils sont, à peu de frais et moyennant des excentricités d'opinion à se faire suffisamment connaître, la pépinière des assemblées et l'espoir des cabinets ministériels.
Qui n'a pas réussi dans la magistrature a ainsi toutes les chances de devenir Garde des sceaux, et c'est le fruit sec de l'armée qui l'emportera,
comme Ministre de la Guerre, sur les généraux les plus qualifiés. Un médecin s'est trouvé n'avoir pas assez de malades ni assez de réputation pour subvenir à son propre entretien ; qu'il prenne patience, les Facultés lui seront soumises, quand il sera Ministre de l'Instruction publique.
Est -il quelque part un prêtre apostat ou défroqué qui n'a pu se tenir aux vertus du sacerdoce ? C'est à lui que reviendra la haute administration des Cultes, à moins qu'on ne le supplie d'en établir tout d'abord la législation.
Quelle moralité attendre d'une caste ainsi recrutée, qui s'aperçoit qu'elle peut tout oser, qui dispose. sans autre contrôle que le sien, d'un budget de plusieurs milliards, et à qui sont remis, par comble de déraison, tous les leviers d'un pouvoir sans limite, sans autre limite que le grognement des compétitions.
Tout ce recrutement, arrivé sans ressources, du moins pour le plus grand nombre, a des besoins qui ont longi^emps attendu et sont aussi impérieux que pressants. Comment résister aux occasions de les satisfaire ? Les intelligences ont beau s'adapter assez vite aux choses du milieu, ce qui se voit fréquemment dans les assemblées françaises, les caractères ne s'y forment pas avec les mêmes aptitudes que les intelligences et la médiocrité des caractères est la porte ouverte aux faillites de la conscience.
Ce personnel d'aventuje, sélecte à rebours et à la diable, par les commodités des cuisines électorales, ne saurait se trouver qualifié pour élever et trans-
former l'esprit du peuple qu'il gouverne, ni pour le conduire à l'idéale métamorphose que concevait le parti républicain d'autrefois, avec son cénacle auréolé d'orateurs célèbres, d'historiens, de poètes et de proscrits intransigeants. A d'autres l'idéal ! Pour l'instant, il faut vi^Te, et pour vivi'e durer, et pour durer, tout est bon, tout est licite, tout est permis. Il est dès lors le chien de la fable, qui avait à défendre le dîner de son maître contre les autres chiens. Après quelques hésitations, très vite dissipées, par les sophismes du tentateur qui rôde à l'état de légion dans un pareil régime, il donne, comme les autres, son coui) de mâchoù'c dans le précieux dépôt confié à sa vigilance.
A quoi bon apprendre à ce peuple à se gouverner lui-même ? Vous voyez bien qu'il n'y tient pas ! A quoi bon exalter ses véritables qualités, mettre en valeur ses véritables ressources, rectifier se>s écarts, corriger ses erreurs, l'assouplù' et le ranger aux transactions nécessaires des lois sociales et des lois économiques ?
jST'est-îl pas plus pratique et plus expédient de tabler sur ses faiblesses, de vivre suj ses défauts, de surenchérir sur ses exigences et de lui promettre, sans compter, tout ce que ses entraîneurs de qui nous dépendons peuvent réclamer ?
C'est plus sûi', c'est plus facile, cela prévient les complications qui pourraient devenir épineuses. On a beau les résoudre au jour le jour, par de la police et de l'argent, on ne saifc jamais. En conséquence, lâchons tout, pour avoir nous-mêmes la vie assurée^ quoi qu'il doive en coûter et quelque perturbation que cela porte à l'équilibre général.
On ne dira pas que nous ne sommes pas des démocrates ; nous concédons, et au-delà, tout ce que la démocratie nous demande.
Et ce régime de bourgeoisie précaire, "ultime raclure du tonneau du Tiers-État, s'imaginant qu'il est la pure démocratie, parce qu'il lui obéit au lieu de la commander, en arrive à toutes les extravagances insolubles et démoralisatrices.
Ce peuple veut travailler moins et gagner davantage ? C'est entendu. Il lui plaît de réduire à coups de grèves ses heures de tra,vail, tout en exigeant, par les mêmes contraintes, des salaires plus élevés *? Libre à lui. Il veut que l'État se substitue à sa propre prévoyance et à sa propre économie, pour lui donner de quoi vivre '? L'État n'a rien à lui refuser. H ne veut plus payer aucun impôt ? Les autres les paieront pour lui. Il ne veut plus faire de service militaii'e ? Réduisons le temps de service et les périodes d'appel, en attendant de les supprimer. On nous assure qu'il boirait volontiers des vins à bon marché ? Dégrevons les boissons. Il préfère les alcools '? Qu'il en boive tout son saoul, les fraudeurs, à défaut des hygiénistes, nous en tiendront compte. H veut perdre son argent dans les tripots ? C'est son droit, les tripots nous en paieront la rançon. H aime à se repaître de crimes le matin, et, le soir, de stupidités licencieuses, sinon obscènes ? La iDréfecture de police alimentera les journaux de tous les crimes de la nuit et eUe fermera les yeux sur les milliers de beuglants et de cafésconcerts, où ce peuple spirituel achève de gâter jusqu'à son esprit. Il aime le ruban et n'a pas, à ce qu'il semble, le dédain de ces hochets multicolores ?
On lui en donnera donc au kilomètre et le Journal Officiel de notre république peu austère publiera ces promotions invraisemblables, où s'étale le scandaleux trafic des distinctions électorales.
Mais quoi "? l'Agriculture ? Eh bien, le vert pomme lui siéra à merveille ; collez -lui sur sa blouse un ruban vert pomme ! Que dites-vous 1 Le Commerce ? Un moment, le Commerce peut nous
donner de l'argent et nous allons y pourvoir Et
le commerce français lui-même, naguère si estimable, par les scrupules surannés qui raidissaient sa vieille probité, a succombé, à son tour, aux appâts des distinctions mercenaires que le gouvernement lui a tendus. Des comités interlopes, opprobre du commerce qu'ils déshonorent, ont délivré à comptoir découvert, les récompenses d'Exposition et les croix tarifées, sous couleur de concourir aux frais électoraux d'un régime si parfaitement disposé à honorer le vrai mérite et les efforts dignes d'encouragement!
Industrie, commerce, banques et le reste ont été entraînés à leur tour, dans ce courant de dépravation électorale qui a submergé la démocratie. Les artistes eux-mêmes n'y ont pas résisté. L'art désintéressé, des maîtres français, qui mouraient pauvres, léguant à la postérité des œuvres que les millionnaires se disputent, n'est plus qu'un souvenir en voie de s'effacer. Le piston a remplacé le talent et les génies alignés à la prussienne, sur le passage des philistins du scrutin d'arrondissement, pour attraper au budget quelques commandes rémunératrices, se sont dirigés, à tout prendre, vers les Loges, qui n'ont rien de commun avec celles de Raphaël.
Ainsi, exploitation méthodique des vanités,
des servilités, des cupidités, des défaillances, dont la nature humaine, en France comme ailleurs, est tristement pétrie ; sarcasmes de pitié, sinon de mépris, infligés d'autre part à tout ce qui entend rester soi et rester debout ; l'indépendance du caractère et des talents rayée des vertus républicaines et n'ayant désormais d'autres suites que le silence, l'isolement et l'indigence : c'est, il faut bien le reconnaître, dans la mesure où chacun en voudra convenir, la philosophie courante et généralisée du régime actuel.
A cette exaltation des vices, des faiblesses et des travers du Français de maintenant, qui ne serait peut-être que divertissante ou hautement comique, s'ajoute par surcroît un véritable drame : c'est le spectacle affligeant de ce peuple qu'on laisse s'étioler, de peui' de le voir rebondir, et dont on détend à dessein les ressorts essentiels.
'Non seulement U décroît, par toutes les raisons pathologiques, économiques et sociales qui stérilisent sa reproduction ; non seulement ses énergies intimes et profondes sont atteintes ou menacées de se dissoudre dans les flots d'alcools qu'on lui fait absorber; mais il apparaît trop clairement qu'on s'est proposé de détruire, avec l'idéal qui le fit si grand, les qualités guerrières par lesquelles il s'était toujours ressaisi.
C'est une histoire qu'on ne lui apprend plus, de crainte qu'il n'en ait la nostalgie. Il semble que cet étrange oubli de lui-même soit au nombre des prescriptions auxquelles une occulte thérapeutique l'aurait condamné. Dans le domaine des vraisemblances, on se surprend à se demander si nos maîtres sont
indépendants, s'ils sont leurs propres maîtres ou les délégués d'une métropole inconnue, qui nous impose, par leur intermédiaire, une domination débilitante et suspecte. On est tenté de se demander si, par commission secrète d'une Europe complice, le parti qui nous gouverne ne nous serait pas imposé par elle, et si, en retour de l'appui qu'il en reçoit, il n'aurait pas garanti de guérir ce pays de ses penchants ataviques aux résurrections militaires, d'oblitérer cbez lui les facultés d'entraînement et d'enthousiasme, qui avaient, à d'autres époques, influé sur le dispositif européen.
La peur de la victoire est un secret du règne.
La paix armée commence à apparaître à quelques esprits réfléchis comme une sorte de trompe-l'œil qui, en même temps qu'elle alimente de milliards annuels l'industrie des fournisseurs, n'a d'autre objet positif que de consolider la France au rang subordonné de puissance de second ordre.
« Puissance de second ordre, soit, pourvu que nous demeurions les maîtres et qu'on nous y maintienne! » Tel est le pacte vraisemblable, sinon vrai, qui stipule tout ensemble la déchéance de la France et la durée du parti qui la tient.
Avec un tel système européen, complété par toutes les précautions prises contre les réveils du pays et les soubresauts de l'opinion, que le Suffrage universel pourrait traduire, il ne reste donc plus debout, dans ce prétendu régime parlementaire adapté à une prétendue république démocratique, qu'une féodalité de pachas omnipotents — omnipotents par ici, mais esclaves par ailleurs.
Elle s'étale, cette féodalité, sur des élites sociales dégoûtées de la vie publique par toutes sortes de mauvais traitements, et sur une démocratie enivrée d'impostures par ses imprudents corrupteurs. Désenchantée, elle aussi, de toute solution politique, par les déceptions qu'elle a essuyées, elle ne songe désormais qu'aux moyens de s'organiser en nombre, en force et en discipline, pour achever, par une commotion économique, la ruine de cette société démoralisée.
îTous en sommes, chacun le sait, à cette veillée menaçante d'une révolution ouvrière, d'une guerre de classes, entreprise et conduite avec une ampleur et des moyens qu'on n'aura jamais vus.
Et la dernière observation qui se puisse dresser à la charge de ce régime est qu'une si grave éventualité n'inspire pas l'effroi qu'on pourrait supposer.
C'est toucher le fond des sentiments de dégoût que ce régime soulève, que de surprendre, chez des hommes qui ne sont pas des hommes d'aventures, chez des citoyens qui ne sont pas de mauvais citoyens, une sorte d'indulgence tacite, à l'endi'oit des premières séditions ouvrières.
Qu'on mesure, par là, le désespoir auquel ce régime a acculé les classes dites conservatrices !
Entre la faction qui les opprime et des commotions sociales qui laissent entrevoir une possibilité de la renverser, de braves gens en sont arrivés à ce paroxysme, de tenir le désordre social en perspective pour moins funeste et moins meurtrier peut-être que l'ordre singulier dans lequel nous étouffons !
Il n'est pas possible, tant d'illusions que sa constante fortune ait pu lui suggérer, que le parti régnant ne perçoive pas quelque chose de ces rumeurs accusatrices, ni que l'atmosphère de décri et de sourde impopularité dans laquelle il gouverne lui demeure inconnue.
Et c'est le moment de l'interroger sur ce qu'il pense de lui-même.
Une question en effet se pose maintenant, qui vient à son heure.
Fictions, expédients, promesses, corruptions et le reste, à quel objet tout cela est -il employé ? Toute cette tension d'esprit et toute cette dépense de force, à quoi servent-elles "? Quel résultat supérieur a été obtenu dont le pays puisse se flatter d'avoir apprécié, sinon même la grandeur, du moins l'avantage ?
On est disposé à tout pardonner aux gouvernements qui se proposent d'atteindre un grand but politique ou un progrès social qui en vaille la peine. L'immoraUté des moyens est souvent excusée par l'importance des résultats. On excuse la Eévolution du sang qu'elle a versé, parce qu'en le versant elle paraissait obéir à une sorte de frénésie patriotique contre l'étranger. Où sont ici, pour la France et pour la société française, les sujets de se féhciter en fin de compte d'avoir subi un tel régime et de s'enorgueillir de ce qu'il a produit ?
Cette oligarchie si puissante, constituée chez nous sous les raisons sociales de « parti répubhcain » et de « majorité républicaine » clichés rituels, vocables liturgiques, après lesquels il semble qu'on a tout dit
et qu'il n'y a plus qu'à fléchir le genou, nous a rapporté quoi ?
EUe a vécu, c'est entendu ; elle a fait ses affaires, eUe a poussé et casé ses créatures, eUe s'est gavée elle-même de tout ce que ce pays compte de places, de fonctions, de dignités et de prébendes: elle a fait de la Eépublique la propriété, pour ainsi dire exclusive, d'un certain nombre de députés et de sénateurs, solidairement associés pour s'assurer mutuellement entre eux, ainsi qu'à leurs familles et à leurs clientèles, le roulement et la répartition des bénéfices du pouvoir. Mais c'est là un profit qui lui demeure personnel. La France, qui paye tout cela, n'a rien reçu en retour, et elle est en droit de penser qu'elle n'en a pas eu pour sa peine ni pour son argent.
Gouverner, c'est bien, mais ne gouverner que pour soi, pour se maintenir, pour faire ses affaires et les affaires des sportulaires faméliques qu'on traîne après soi, sans rien donner en échange au pays qui vous suppor-te et qui vous entretient, c'est insuffisant, et le salaire ici excède le service.
Sans doute, tous les gouvernements veillent à leur conservation et prennent souci de leur sécurité : mais lem^ intérêt se confond avec l'intérêt général, car ils font ainsi participer leurs peuples au bienfait de leur propre durée et leur sécurité même se traduit en confiance et en bien-être pour tous les intérêts.
De celui-ci, c'est différent : plus il dure, plus il est inquiétant ; ce qu'il appelle sa force devient un signe de notre faiblesse et ce qu'il appelle sa sécurité est au prix de notre déchéance.
C'est qu'il est d'un égoïsme farouche, rapportant
tout à lui et à lui seul, sacrifiant tout à lui et à lui seul, à ses craintes et à ses soupçons.
Un exemple, entre cent, le fera mieux comprendre.
Si nous n'avons pas le haut commandement que réclamerait une armée comme la nôtre, pour être au degré de préparation des armées qui peuvent lui être opposées, c'esfc parce qne « le parti républicain » en a peur, et parce qu'il a peur, il faut que . l'intérêt vital du pays passe après le sien. La France peut en mourir, mais lui en aura vécu.
Veut -on un aufcre exemple ?
Il est dans le péril des Caisses d'épargne qui, pour représenter quatre milliards versés, n'ont plus que du papier — et quel papier ? Le parti républicain, imitant en cela les sociétés les plus suspectes, a racheté incessamment ses propres titres, pour donner l'illusion d'une rente d'État audessus du pair, puis au pair, puis voisine du pair. II s'est donc mis mathématiquement en posture de faillite aux risques de l'Épargne, mais l'illusion de prospérité qu'il en a tirée l'a fait vivre.
Même observation pour le service de deux ans et la réduction des périodes de rappel, jetés en pâture démagogique aux ressentiments du pays, malgré l'opinion du Conseil supérieur de la guerre. « Le parti républicain » s'était compromis dans l'affaire Dreyfus. Il a fallu jeter du lest, il a jeté cela ! La défense nationale en est mise en question, il n'importe, du moment que lui se tire d'affaire.
Même observation en ce qui concerne le déchaînement de la fiscalité contre les fortunes moyennes, les fortunes scandaleuses demeurant comme d'usage au-dessus des lois. La France se
vide de son argent et chacun lui cherclie des refuges dans des pays où la proi^riété soit plus respectée, mais cette démagogie financière aura donné au « parti républicain » quelques jours de répit.
Si nous avons désormais la perspective d'un soulèvement ouvrier, de ce qu'on appelle couramment la grève générale, c'est-à-dire d'une émeute simultanée et généralisée, suspendant de toutes parts la vie économique, exposant tous les intérêts aux plus graves préjudices et la société elle-même aux plus sérieux dangers, à qui faut-il l'imputer 1 sinon aux excitations et aux surenchères que « le parti républicain » a prodiguées aux organisations ouvrières, pour retenir leurs suffrages. La société française peut en demeurer saccagée, mais lui en aura vécu.
Qu'il veuille bien nous dire à quoi nous sert qu'il vive et finalement de quelle utilité il nous est.
Quelles sont ses œuvres dignes de figurer dans nos annales, quels sont ses trophées et ses conquêtes ? Par quelles éphémérides son règne sera-t-il illustré, dans les calendriers de l'avenir ?
La génération qui avait vu les mutilations de la patrie avait, pour les réparer, tout donné au « parti républicain » et lui avait ouvert un crédit illimité. Voici que cette génération va tout à l'heure descendre au tombeau, laissant derrière elle une patrie toujours incomplète, n'ayant pour la préserver de nouveaux déchirements qu'une armée journellement outragée.
Même dans le champ des acquisitions coloniales, dont l'oligarchie républicaine pourrait être tentée de s'attribuer le mérite, est -il une seule de ces entre-
prises dont on ne puisse penser qu'elle eût été réalisée anssi bien, sinon beaucoup mieux, par tout autre gouvernement que le sien ? Et faut -il ajouter que, par sa faute, sa grande faute, les grandes routes maritimes du monde dont nous étions les maîtres, par l'héroïque initiative de nos ingénieurs et les prodiges aussi de notre épargne, nous ont été enlevées, quand nous avons perdu Suez et Panama, sans parler de l'Egypte, définitivement abandonnée et de la rétrocession de Terre-Xeuve.
Mais quoi ? Dans le domaine des nobles émulations que la paix encourage, est-il quoi que ce soit de mémorable dont la priorité revienne à notre oligarcliie républicaine ? Pas même. Tous les progrès sociaux accomplis pour améliorer les rapports des liommes entre eux, toutes les œuvres de solidarité, de protection, d'assistance, de mutualité nous sont, pour la plupart, venues de l'étranger, de pays où il n'y a pas, ou du moins pas encore, de « parti républicain », ni de « majorité républicaine ». La Belgique en avait donné depuis longtemps des modèles qu'on n'a fait qu'imiter. Les ouvriers anglais s'étaient syndiqués en trades unions pour la défense de leurs intérêts, bien avant que les ouvriers français aient reçu l'autorisation de le faire : et cependant il n'y a pas à la Chambre des communes, encore moins à la Chambre des lords, ce qu'on appelle ici avec des tremblements dans la voix une « majorité républicaine ». Le prolétaire allemand a, depuis vingt -cinq ans, son droit à la retraite, sans que l'armée allemande en ait été le moins du monde ni menacée dans ses budgets ni amoindrie dans son prestige : et cependant ni M. de Bismarck, ni le
général de Caprivi, ni le prince de Hohenlolie, ni M. de Bûlow n'ont eu, ponr cela, à faire ronfler au Reischtag aucune exhortation à aucune « majorité républicaine ». Le crédit de l'Italie, qui éfcait si bas quand le nôtre était encore si haut, s'est relevé à tel point que le billet de banque français perd maintenant au change italien : et cependant il n'y a pas à Rome, à qui la République imprima jadis un lustre ineffaçable, ce qu'on appelle pompeusement une « majorité républicaine ».
Par ces exemples, auxquels tant d'autres pourraient être ajoutés, il est aisé de voir que rien de ce qui intéresse la démocratie européenne n'a eu spécialement besoin, pour se manifester et se satisfaire, de l'existence d'une « majorité républicaine».
Si notre oligarchie régnante n'a rien fait de plus ni de mieux pour notre démocratie nationale, a-t-elle du moins fait quelque chose pour l'Humanité en général qui, à l'entendre, lui tiendrait encore plus au cœur ? A-t-elle humanisé la Justice, qui est l'un des leit motive de son jargon accoutumé ? Hélas ! jamais les faibles et les pauvres ne furent plus abandonnés aux brutalités brèves et péremptoires de la force et de l'argent, et jamais on ne compta dans le monde plus d'opprimés et de vaincus, ayant vainement tendu leurs mains suppUantes vers cette France qu'ils avaient vue naguère si généreuse et si secourable !
Comment l'oligarchie républicaine a-t-elle compris et pratiqué la liberté, qui est cependant sa raison d'être ? Est-elle bien sûre d'avoir accordé à tous les Français la liberté de conscience ? Est-il bien vrai que le billet de confession ne leur soit plus ncces-
saire ? Est-il bien certain qu'on ne s'enquiert plus de la foi religieuse des citoyens, pour leur ouvrir le libre accès des carrières et des fonctions ? Peut -on nous répondre avec assurance que le fanatisme religieux est banni de nos lois et que l'intolérance cathoUque n'y est pas surabondamment remplacée par l'intolérance protestante ? De quelles émancipations sommes-nous donc redevables à cette « oligarchie républicaine », qui, huguenote d'esprit et de direction, apporte d'aillem\s, dans ses pratiques de gouvernement, l'allure d'une conjuration du seizième siècle, avec toute l'acrimonie efc toutes les récriminations des réfugiés du dix-septième ?
De ce chef, la grande pensée au règne s'est du moins dessinée. Si Pitt, Cobourg et Brunswick furent dénoncés jadis comme l'ennemi aux exaltations passionnées des patriotes, on peut dire qu'il n'en est plus de même à présent. Pitt, Cobourg et Brunswick sont nos maîtres. On les voit se profiler derrière notre oligarchie besoigneuse, sous les traits obliques et suspects d'un bas d'entremetteurs juifs échappés des ghettos de Francfort -sur-le-Mein, et de protestants imprégnés jusqu'aux moelles de toutes les mentalités anglaises et germaniques, qui ont leur bouillon de culture dans la Maçonnerie.
De quoi donc s'agit-il ? Eeprendre la France en sous-œuvre, depuis la crèche des nouveau-nés et l'école primaire, jusqu'aux plus éminents sommets de l'enseignement, pour l'amener, de gré ou de force, à embrasser le protestantisme rejeté par les siècles derniers 1
Que de temps perdu à cette conception, à la fois surannée, assommante et chimérique, qui ne tiendra
>as une demi-joTirnée dès que la France en sera jïiffisamment avertie !
L'oligarchie républicaine y a cependant tout mis en œuvre. Son insipide guerre à l'Église n'a pas vraisemblablement d'autre motif ni d'autre objet. Pour cela, que n'a-t-il pas fallu subir ? Quel ennui mortel nous fut infligé, de voir et d'entendre dans les assemblées le fastidieux radotage des ganaches de l'anticléricalisme, maniaques ayant pour tout bréviaire « à bas la calotte ! », voués par état au pourchas persévérant des gp^rde-malades, et pour qui la Eépublique est sauvée chaque soir, ou suffisamment victorieuse, quand elle a mis en déroute quelques frères ignorantins parfaitement inoffensifs, ou quelques filles de charité payant la folie du dévouement !
Eh bien disons-le, c'est une maigxe victoire, quand on la met en regard de tout ce que pouvait faire le parti républicain, s'il avait eu le sens français et le sens démocratique, avec le crédit qu'il avait dès 1870 et l'omnipotence dont il a joui depuis un quart de siècle.
De sorte qu'on peut se demander si c'est lui qui n'a rien dans le cerveau, hormis cette idée fixe, ou bien si c'est le mauvais outillage de la constitution politique qui l'empêche de travailler et d'aboutir à autre chose qu'à des histoires de cm^és.
A qui la faute ? A lui ou à la Constitution ? A tous les deux, et comment y remédier ?
C'est une question qu'on ne résoudra pas facilement, quelque bonne volonté qu'on y apporte, aussi longtemps qu'on ne voudra pas distinguer entre la Képublique et le parti républicain.
La France veut bien de la Eépublique et elle en peut tirer certainement autant de bien, sinon plus, que d'un autre régime ; mais elle ne peut pas s'accommoder de cet agrégat spécial, insolite et désagréable qu'on appelle le parti républicain, lequel ne s'harmonise point avec la Eépublique, telle que l'imagination française la conçoit.
Il y aurait demain im plébiscite, que l'immense majorité des Français voterait pour le maintien de la Eépublique, à la condition d'être débarrassée du parti républicain et au surplus du régime des partis qui lui fait borreur.
Il arrivera quelque jour que, faute de pouvoir se débarrasser du parti républicain et des autres partis, un accès de mauvaise humeur nationale fera bon marché de la Eépublique elle-même, si, i)our en finir avec le contenu, il faut renverser le contenant.
Au fond, le parti républicain défend beaucoup moins la Eépublique qu'il n'est défendu par elle, et c'est sous le couvert fallacieux de cette protection paradoxale qu'il assoit son pouvoir et qu'il prolonge ses ravages.
Comment concilier avec un régime parlementaire possible cette désaffection de laFrancepour lerégime des partis, au milieu desquels un seul compte, un seul règne et gouverne, à l'exclusion de tous les autres ? C'est fort difficile.
Comment, d'autre part, amener le parti républicain à être autre chose que ce qu'il est et à se réformer lui-même, en se délivrant des influences absolument religieuses et étrangères, qui prédominent dans son sein et qui font de lui un véritable
parti clérical, infiniment plus insupportable que celui dont il prétend nous affranchir ?
î^e saifc-il pas qu'il n'y a de vi^ais libres penseurs, au sens réel de ces mots, que parmi les catholiques et que la libre pensée est une des formes les plus fréquentes du cathoKcisme français ?
Qu'il soit donc républicain tant qu'il voudra, mais qu'il pense en français, ce n'est pas bien difficile î
Mais quoi ! ÎSTous voyons son salut là où il verrait son suicide. Il ne sera pas le suicidé par persuasion. Nous en arrivons donc au même problème qui s'est offert, par analogie de situations, aux méditations des politiciens de Brumaire, c'està-dire maintenir et consolider la Réx)ublique, en désagrégeant, par une rupture de ses propres éléments, le consortium qui la stérilise.
Autrement dit, nous sommes replacés, par le retour invariable et périodique des mêmes lassitudes et des mêmes dégoûts, dans le cas d'employer ou de souhaiter l'emploi des mêmes expédients de force, d'adresse ou d'entreprise qui, mettant en jeu les trois mêmes facteurs, c'est-à-dire la Bue, l'Armée et le Parlement, sont incessamment ramenés à l'hypothèse d'une sédition et à l'hypothèse d'un coup d'État ou à leurs diverses combinaisons.
Combien, cependant, il serait désirable de clore une fois pom' toutes l'ère périmée de ces pitoyables moyens !
On a le droit de s'étonner, au milieu du progrès universel de toutes les manifestations de Tesprit humain, que la politique seule y soit retardatah'e et comme ankylosée dans l'empiiisme de gouvernement, sans autre méthode que le savoir-faire.