LA VALEUR FRANÇAISE
28 Juillet 1909.
Gloire à Blériot ! Pour n'avoir coûté de sang ni de larmes à personne, la bataille qu'il vient de livrer aux éléments jusqu'alors invaincus et de gagner si brillamment n'en est que plus glorieuse — et c'est une victoire française.
Je ne sais pas qui est Hubert Latbam, dont la hardie tentavive a échoué là ou Blériot vient de réussir. Je ne sais pas si Latham est Français, malgré son nom de physionomie anglo-saxonne. Qu'il se garde de m'en vouloir, si je me découvre, d'instinct, des préférences spontanées pour ce vrai nom du terroir que porte Blériot et si la victoire de celui-ci me semble plus significative en ce qui nous concerne.
On m'a conté que le matin qui fut témoin de cette envolée historique d'un homme sur l'Océan, Latham dormait et qu'il fut réveillé par un photographe du nom de Meurice, famiher de tous les aviateurs, dont il a pu clicher presque tous les records, sans compter les essais.
Appelé en sursaut par cette voix amie, Latham se serait écrié :
— Eh bien, quoi? Qu'est-ce qu'il y a?
— Levez-vous, il y a du nouveau, lui dit le visiteur; et celui-ci, sans autre explication, allant ouvrir toute grande la fenêtre qui donnait sur la mer, ajouta ce seul mot : Eegardez!
Dans l'aube laiteuse du ciel, déjà loin, l'aéroplane de Blériot, parti depuis quinzo minutes, profilait en perspective sa silhouette amincie de goëland à demi disparu vers la côte anglaise.
Latliam le regarda sans mot dire, sans une exclamation de surprise ni de désappointement, et quand l'oiseau vainqueur qui lui ravissait sa prouesse eut disparu à l'horizon, deux grosses larmes lui montèrent aux yeux qui glissèrent lentement, lourdement, de sa figure d'éphèbe sur sa chemise entr'ouverte.
Tous les journaux ont relaté les circonstances et détails de cette triomphale traversée de la Manche ; je n'ai donc pas à les répéter. H me plaît infiniment, malgré cela, de retenir, parmi ces détails, l'état psychologique dans lequel Blériot a dit lui-même qu'il s'était trouvé, avant d'entreprendre son audacieux départ.
C'est, à vrai dire, un état comparable à celui du condamné à mort, qu'on vient réveiller pour le moment fatal, et Blériot l'a précisé avec autant de simplicité que de franchise :
« Le réveil, a-t-il dit, fat pour moi quelque » chose d'insupportable. Mon ami Leblanc m'avait )) réveillé à deux heures et demie du matin et je » n'étais, je l'avoue, nullement disposé à partir. » Je voyais les choses en noir et j'aurais été sou- )) lagé d'entendre dire que le vent soufflait si fort
1 qu'aucune tentative n'était possible. Enfin, cela » n'allait pas du tout.
« Leblanc me remonta un peu. Il m'emporta » dans son auto. L'air vif qui me fouetta le visage )) me réveilla tout à fait. J'eus honte de mon )) mouvement de faiblesse. J'étais sauvé. J'avais » cette fois du courage pour deux. »
Voilà qui est parlé, sans Uuff et sans fanfaronnade, le langage du vrai courage, du courage qui naît de la volonté, qui procède de l'abnégation et du sacrifice.
Que Blériot n'ait aucune honte de son instant de faiblesse, de cet instant bien connu de tous les héros, où l'on préférerait être ailleurs et renoncer à toute renommée pour vivre tranquille.
Le maréchal de Turenne, qui ne pouvait se défendre d'un peu de trouble aux premiers coups du canon des batailles, disait à son corps hésitant : « Tu trembles, carcasse ? Si tu savais oii je vais te mener ! »
Jeanne d'Arc connut ces minutes de défaillance, devant les juges iniques qui méditaient son supplice. Christophe Colomb ne les ignora point.
Mais que dis-je ? Est-ce que l'Évangile lui-même n'a pas enseigné à l'humanité chrétienne quels furent, au jardin des Oliviers, les amères pensées du Eédempteur ?
H n'est donc pas l'acte vraiment héroïque en ce monde, surtout depuis qu'il est livré à l'égoïsme et à l'ingratitude, qui n'ait eu sa préface d'hésitation physique, et c'est précisément l'honneur de l'âme
humaine, de la volonté humaine, d'en avoir triomphé.
Qu'il nous soit donc permis de nous réjouir, comme en famille, de la nouvelle cause d'illustre souvenir que Blériot vient d'ajouter au glorieux répertoire de notre patrie et de l'éclat qu'il y ranime.
Depuis moins de vingt ans, la France pouvait s'enorgueillir d'avoir découvert la locomotion automobile, la télégraphie sans fil, les sous -marins, la direction des ballons, sans parler des admirables enseignements de la méthode Pasteur, qui ont fait reculer la mort, dans toutes les embuscades infectieuses où elle guettait ses victimes. Et voilà donc encore un Français qui vient de réaliser le rêve abandonné de l'espèce humaine, l'utopie mythologique d'Icare foudroyé par Apollon, la conquête de l'Empyrée par le vol de l'aigle. Gloire à Blériot et gloire à la France par qui Blériot fut enfanté !
Combien, dans les afflictions d'ordre politique, dont notre cœur de Français demeure contristé, et dont ce livre ne fut qu'un éphémère écho nous avons sujet de constater que, malgré tout, notre race ne dépérit point en ses sources de valeur, d'initiative et d'énergie.
Eemarquez-le : plus ce que nous voyons du monde politique qui nous est superposé est stupide, mesquin, odieux et révoltant, plus ce qui nous vient du pays lui-même est empreint des mêmes qualités et des mêmes vertus par lesquelles notre chère patrie s'est constitué la plus illustre histoire qui soit au monde.
N'importe où,¥ dans^> n'importe quelle circonstance, dès qu'un peu de noble émulation vient secouer le vieux fond français, il en sort à foison, au hasard, des preuves d'intelligence, des révélations d'héroïsme et, comme on dit aujourd'hui, des records de valeur.
Eappelez-vous, depuis un quart de -siècle, tous les épisodes qui marquèrent ainsi la survivance inaltérée de ces merveilleuses qualités, depuis le sergent Bobillot, jusqu'à Keny, ce mineuj qui, enseveli vivant avec ses treize compagnons dans l'effroyable enfer de famine et de feu des abîmes de Courrières, par son énergie communicative, son courage et presque sa gaieté, ramena vivants à la face du soleil tous les hommes de son équipe.
Faut-il donc qu'un régime politique détestable et un gouvernement haï, parce qu'il est haïssable, soient comme l'expiation nécessaire d'un coefficient national si exceptionnel et des trésors de tous genres dont ce peuple demeure favorisé ?
Faut -il donc en venir à penser que l'Étranger n'a pas trouvé de frein plus efficace à l'expansion de la valeur française, que celui du régime et du gouvernement dont il entretient la durée *?
A une nation qui se démontre encore si supérieure, qui dévoile à l'improviste tant de raisons de suprématie, l'Étranger certainement s'est complu à mettre la muselière d'un système politique débilitant.
Qu'on y réfléchisse ! C'est le nœud secret de la politique contemporaine. Aperçu et dénoncé par quelques penseurs, avides de pénétrer au fond des
choses françaises, il faudrait que la nation ellemême fût convaincue qu'on la tient en servage, par le moyen de son anarchie politique, et que par là, par là seulement, on a réduit la part des victoires françaises aux victoires qu'on ne peut ravir aux initiatives et aux énergies individuelles.
C'est par ces victoires d'individus que la France rappelle au monde ce qu'elle vaut, et c'est à cause de cette haute signification qu'il est juste de célébrer l'acte historique de celui qui n'était hier, avec son nom plébéien de Blériot, qu'un pauvre petit Français de France.