AU CONVENT DE
11 Août 1900.
Si les vacances sont pour les ministres une période de cocagne, durant laquelle ils gouvernent sans explications, il n'en est pas de même des journalistes.
Pour ceux-ci, au contraire, c'est la période des explications sans gouvernement.
C'est le moment de loisir que choisissent les abonnés, pour interpeller le journaliste : « Éclaireznous donc, lui écrivent-ils, sur tel point que vous n'avez fait naguère qu'effleurer, et sur lequel il nous agréerait à présent d'avoir de plus amples renseignements. »
Et le journaliste moderne, seul survivant de l'antique esclavage, au lieu de se rincer les poumons d'air salin, ou de les revivifier par l'oxygène des altitudes, se remet à son travail.
C'est ainsi qu'il me faut répondre aujourd'hui à nombre de lettres, ayant réclamé de moi, à la suite de mon dernier article, un plus explicite exposé de l'attitude de la Maçonnerie, dite française, dans la question de l'Alsace-Lorraine.
Je répondrai donc aux questions posées que le
vote maçonnique auquel je me suis référé dans mon dernier article est du 21 Septembre 1908 et qu'il s'est produit dans les circonstances que je vais relater.
Le Couvent avait épuisé son ordre du jour, qui comprenait, pour ce jour-là, la vérification des pouvoirs, le tirage des commissions, l'élection du président, l'examen de la conduite du F.*. Augagneuj à Madagascar, tenu à l'œil, depuis sa phiUppique contre les agents protestants, parue dans le journal Le Matin, des félicitations à la Loge de Salonique, pour la part prise à la révolution dite des « Jeunes-Turcs », lorsque le délégué des Loges d'Alsace-Lorraine, le F.*. Christman, souleva un incident.
Après l'annexion de l'Alsace-Lorraine, en 1871, les sept Loges qui existaient dans ces départements français, plutôt que de passer sous l'obédience de Berlin, avaient préféré se dissoudre.
Elles figuraient néanmoins à l'annuaire maçonnique, comme étant en sommeil, et leur mention y était encadrée de noir, comme les avis mortuaires.
Or, l'annuaire de 1908, sans autre souci de cette pieuse tradition, s'était affranchi de ce symbolisme typographique, semblant indiquer par là que cette faribole avait assez duré.
Protestation du F.*. Christman, qui se plaint au Couvent de cette oblitération arbitraire, accomplie d'autorité, par le Conseil de l'Ordre, sans avoir même daigné en avertir, encore moins consulter les Loges alsaciennes.
Le F.\ Christman demande des explications. Il
désire qu'on M expose le mobile auquel a obéi le Grand-Orient français (ou soi-disant tel). Il ne cache pas que ces espèces d'avances, faites depuis trop longtemps aux Francs-Maçons allemands, sont blessantes et honteuses pour ceux des Maçons d'Alsace- Lorraine qui ont conservé des sentiments français. Il termine en déclarant qu'il a reçu mandat impératif de ses commettants de se retirer du Couvent, si satisfaction ne lui est pas donnée.
On peut présumer l'agitation provoquée sur-lechamp par un tel incident, si gênant, si caractéristique, si dénonciateur des véritables sentiments qui mènent le Grand-Orient et qui constituent sa raison d'être — autrement, à quoi bon se cacher et à quoi bon agir en Société secrète ?
On crie, on vocifère ; les interjections violentes s'entrecroisent dans l'assemblée. Selon la coutume maçonnique transposée au Palais-Bourbon, pour embarrasser les orateurs, quelques-uns exigent le nom de l'auteur de la suppression visant les Loges alsaciennes et réclament à tue-tête : « Le nom ! Le nom ! ))
M. le député Lafferre, qui supplée le pasteur protestant Desmons à la présidence du Couvent, lâche le nom du F.*. Bernardin, une vieille connaissance, l'un des fichards, celui qui dénonça à M. André et à M. Percin, autre protestant, nos officiers des garnisons de l'Est.
Ayant ainsi découvert son frère et laissé « pleuvoir )) sur lui, selon l'expression du rituel, le député de l'Hérault entreprend d'expliquer que les Loges allemandes ont manifesté des tendances à un rap-
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procliement et qu'on a cru bien faire en supprimant, pour ce qui concerne l' Alsace-Lorraine, tout ce qui serait susceptible de provoquer des récriminations ; qu'au surplus, la Maçonnerie plane bien au-dessus
des vulgaires questions de frontières et patati et
patata vous connaissez l'antienne.
Quelques délégués protestent avec véhémence. Leur manifestation isolée se perd dans le vacarme. Le F.*. Christman déclare à plusieurs reprises qu'il est dans l'obligation de quitter l'assemblée. On vote cependant et, par 284 voix contre 43, la motion du F.-. Lafferre est adoptée !
Vous cherchez ce que c'est que la Maçonnerie soi-disant française ? Eh bien, la voilà ! Elle se montre ici sans chemise aux patriotes français, comme aux patriotes de Lorraine et d'Alsace.
Ajoutez à ce scrutin significatif qu'elle fait manifestement tout ce qu'elle peut, pour détruire en France l'esprit catholique et l'esprit militaire, c'està-dire les deux incomparables forces par lesquelles la France maintient son unité nationale et son indépendance, et vous serez fixé sur le rôle actuel de la Maçonnerie.
C'est une agence prussienne, quand elle n'est pas agence panbritannique.
C'est une agence anglaise, quand elle n'est pas agence du pangermanisme.
Mais, dans les deux cas, c'est toujours pour les puissances protestantes qu'elle travaille. .^^ <^j
D'ailleurs, c'est sur ce point d'ambiguïté et
d'équivoque que se fonde précisément l'une des objections opposées par les Loges allemandes au rapprocliement désiré par les Loges dites françaises. Les Allemands disent à ces étranges Français : — « Mais vous n'êtes pas à nous, totalement à » nous, puisque vous marchez d'autre part avec les » Anglais. Nous ne pouvons pas nous entendre » dans ces conditions, si vous persistez à manger à )) deux râteliers. »
Cette objection n'est pas imaginaire. Elle a été formulée par les deux Grandes Loges de Berlin, et la revue maçonnique V Acacia, rédigée par le F.*. Limousin, la reproduit en propres termes. Il y ajoute que la Maçonnerie allemande attend de la Maçonnerie française (ou soi-disant telle) qu'elle s'applique à exiger du Gouvernement français des gages antianglais en faveur de l'Empire allemand.
Serait-ce donc en exécution de ce pacte que l'anglophile Clemenceau, qui avait obtenu contre l'Allemagne la victoire diplomatique des déserteurs de Casablanca, a été soudainement renversé ? Je pose la question sans y répondre, car c'est encore la bouteille à l'encre, comme tout ce qui se passe dans ce Parlement de malheur, oii tout est fiction, mensonge ou trompe-l'œil.
Une autre objection a été soulevée par certaines Loges allemandes, comme celle des Trois Globes ou celle des F.\-3I.\ d'Allemagne, qui sont des Loges où les Juifs ne sont pas encore reçus — et cette objection marque bien le mépris que les profiteurs allemands ont pour leujs auxiliaires cependant si dévoués de ce côté-ci des Vosges.
La Maçonnerie, dite française, se distingue en plusieurs branches dont les deux principales sont celles du Grand-Orient et du Eite écossais.
Or, la Maçonnerie allemande, qui entend garder sa respect fibilité, a fait comprendre qu'il lui répugnait d'entrer en rapports avec le Grand- Orient. Et pourquoi ? A cause de l'indignité dont il s'était couvert, dexant la Maçonnerie universelle, par l'affaire des fiches qui a été partout fort mal jugée, ou plutôt jugée comme elle méritait de l'être.
Les Allemands préféraient, le cas échéant, entrer
en rapports avec le Eite écossais, qui était demeuré
'' étranger à cette affaire et s'était désolidarisé, par
une déclaration ad hoc, de la besogne de mouchards
accomplie par le Grand-Orient.
Les choses en étaient là, lorsque la Loge juive de Hambourg^ qui traitait la question à Paris depuis quatre ou cinq ans et déjà du temps de Mesureur et de Lucrpia, s'est, parait -il, entremise pour essayer d'aplanir ces susceptibilités.
Mais la Maçonnerie allemande, qu'elle nous permette de le lui dire, fait bien la renchérie et bien la dégoûtée.
De l'aveu de l'un de ses fondateurs, Weishaupt, qui fut au dix-huitième siècle, de concert avec les Loges protestantes anglaises, l'un des promoteurs étrangers de la Eévolution française, l'espionnage est l'une des conditions essentielles du Gouvernement maçonnique.
; Si cet article n'était déjà bien long, il ne me serait pas difficile de mettre sous les yeux des Maçons allemands les instructions de Weishaupt, qui furent saisies et publiées par ordre de l'Électeur deJBavière,
et qui ont édifié les historiens sur les mentalités requises et les moyens employés par la Maçonnerie.
Au surplus, quand on voit une nullité comme M. Lafferre se trouver à la tête du Grand-Orient de France, il ne faut pas être grand clerc poir deviner que derrière ce zéro en chiffres, mis là pour les badauds, il y a certainement à Londres, à Berlin ou ailleurs, des personnages autrement importants, qui mènent le troupeau maçonnique, pour des intérêts que le troupeau ignore.
Tout cela finira bien par débuchei et sortir du fourré où la bête se cache ; les chiens sont dessus et les chasseurs sont vigilants.
La Maçonnerie aura beau essayer de nous détruire, par la calomnie, par le silence et par l'assassinat auquel elle a quelquefois recours, il faudra qu'on voie clair.
C'est le cas de dire, comme Hamlet :
« S'il y a quelque chose de pourri en Danemark, la vérité est en chemin ! »