Souvenirs d'un révolutionnaire
Il eooiste un beau portrait de Lefrançais, dans la force de Vâge et le vif de faction : c’est le portrait que Jules Vallès a tracé de son ami dans f Insurgé, c . . .« Un visage jaune etpeiisif, troué de deux yeuocprofonds
et doux ; on dirait, au premier abord, un résigné, un f chrétien. Mais le frémissement de la lèvre trahit les ' ardeurs du convaincu, et le «prenanti> de la voix dénonce Vâme de ce porteur de riflard. La parole jaillit, chaude et vibrante, dans un trémolo de colère, mais, de mé'tne qu’il a V habit de tout le monde et le chapeau plat, il a le geste simple. Sa phrase ne flambe point — quoiqu’elle brute.
« Cette tête de rêveur 7ie s’agite pas sur le buste chétif qu’elle sumnonte, son poing fermé n’ébranle pas le bois r. de la tribune, son geste 7ie boxe pas la poitrme de Vennef^mi. Il s’appuie sur un livre, coiJime quand, il était insti- ^ tuteur et surveillait (a classe.
y « Parfois même, il se^nble, en commençant, faire la leçon et tenir une férule ; mais dès qu’il arrive aux en- H t railles de la question, il oublie f accent du ynagister et 0 devierit, soudain, un frapjpem' d’idées qui fumept sous so?i Icoup) de marteau à grande volée. Il cogne droit et profmuJI «C’est le plus redoutable des tribuns, parc equ’ il est sobre, raisonneur... et bilieux.
^ «C’est la bile dupeuple.de' f immense foule au front
terreuXy quHl a dans le sang et qui jaunit ses phrases pleines, et qui donne à ses improvisations le ton des médailles en vieil or.
« Portant la peine de cette jaunisse révolutionnaire.^ ayant une sensibilité d' écorché, lui, V avocat des saignants! blessant les autres sans le vouloir, ce blessé ! mais plein d'honnêteté et de courage — et sa vie parlant aussi haut que son éloquence en faveur de ses convictions .Ce Le français là est le grand orateur du parti socialiste. »
Je n'ai pas connu Le français à cette époque de sa vie, mais j' ai retrouvé l'impression de Vallès dans les souvenirs des vieux républicains qui payèrent de leur parole et de leur personne, aux dernières années de l'Empire.
Lefrançais et son ami Briosne, le feuillagiste, se firent réellement écouter et comprendre entre tous, à partir de ces réunions du Vaux-Hall, en 68, où le premier abordait résolument les questions relatives au sort de l'ouvrière, au travail des femmes, à leur rôle, à leurs droits et à leurs devoirs sociaux ; tandis que Briosne, miné par la phtisie, mort prochain parmi les vivants, revendiquait pour eux la possession du capital, de V outillage héréditaire forgé et poli à la peine par les générations antérieures.
Cette ardeur et cette fièvre, ils les portaient partout pendant deux ans, de Montparnasse à Ménilmontant, de la rue Mouffetard à la place du Trône, de la rue du Bac au boulevard Rochechouart, du boulevard des Invalides à la rue de Belleville.
Il n'est pas possible de citer les salles du Pré-auxclercs, de la Redoute, du Vieux-Chêne, des Barreaux- Verts, des Folies-Bellevüle; de nommer ces clubs : Favié, Ragache, Robert, B udaüle,... sans évoquer Lefrançais et Bnosne, au premier rang des révolutionnaires qui répandaient, avec la haine du régime impérial, les doctrines de Proudhon, de louner, de Cabet, de Blanqui, de Raspail et de Louis Blanc ^
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A ces foyers publics, allumés ça et là, autour de ces braséros d' idées , le peuple venait se chauffer et s'instruire. Quelquefois un commissaire de police dispersait les auditeurs et des sergents de ville les faisaient brutalement circuler, mais les idées circulaient avec eux. Ils allaient ranimer ailleurs les braises entretenues et saluaient V apparition de Lefrançais comme s'il eut porté sous son bras plutôt quun Hflard, comme dit Vallès, — un soufflet.
C'était dans la vie de l'ancien instituteur l'étape de prédilection. En donnant, chef d'équipe, so7i coup de pioche reteiitissant dans l'édifice vermoulu de l'Empire, il avait découvert ce trésor : une conception très nette du véritable danger social : V exploitatioii capitaliste. Et tous ses efforts allaient tendre à la supprimer, beaucoup plus qu'à débam^asser la France d'une famille funeste, sans doute, mais pas autant que les fainilles plus 7iombreuses qui régnent sur le travail et en accaparent les pi^oflts. Un roe, un empereur, ne sont que des accidents; une caste souve7^aine est une calamité. On peut 7^échapper des premiers ; on meurt fatalement de l'aiUre. Trente ans de 7^épublique bourgeoise ont vérifié cette observation. Le peuple n'a secoué le joug d'un inaître que po ur subir la tyran7iie de ses soutie7xs, enracmés dans les ad7ninistrations, les ateliers, les usines, les ba7iques. Nous n'avons plus le Grand Patron, mais nous avons toujom^s le patronat. Rie7i de cha7igé, au fond, qu'une effigie sur la mo7inaie.
A ussi le toast de Félix Pyat à « la petite balle », fait-il souijre aujourd'huila génération 7nonta7ite qui boit, elle aussi, à V mdépendance du monde, mais par V exp7'‘opriatio7i pure et simple, sans eff usio7% de saxig ,auta7it que jjossible. U ère des violences, régicide, barricades , grèves à main a7^7née, est close. C'est meme la plus gra7ide déception quepuissent éprouver les classes dirigeantes, habituées à cimenter les institutions menaçant imine, avec de la ce7^velle d'insu7^gês en guise de mortier.
CondawMè à mort par les conseils de guerre^ réfugié à Genève de 1871 à i880,Lefrançais avait eu le temps de réfléchir sur les fautes de la. Commune, qu'il ne se dissimutait pas, et sur les inconvénients d'u7ie modératioji dont il avait donné maintes preuves à V Ho tel- de-ville, dans les co7nmissions et auprès du père Beslay, protecteur désintéressé de la banque de France, Il n'était pas moins sévère pour lui-même que pour les autres. Sa rude fraiichise, sa probité ombrageuse, lui avaient fait beaucoup d'ennemis ; mais il pouvait dire comme Cainille Desmoulins : « Ce à quoi personne 7ie fait attention!, mais qui 77f honorera auprès des rèpublicaùis dans la postérité, c'est que J avais été lié avec la plupaid de ces ho^mnes que fai dè7io7icès et que je n'ai cessé de pour suivre, du 7uoment qu'ils ont changé de parti ; c'est que fai été plus fidèle à la patrie qu'à l'amitié : c'est que l'amour de la république a tHomphé de mes affections personnelles ; et il a fallu qu'ils fussent condamnés pour que je leur tendisse lalnain comme à Barnave, »
Combien de fois, cependant, ai-je entendu d'anciens compagnons de Lefrançais attribuer à s o?i ca^^actère difficile, à S071 hu7ueur aigrie, la rareté de ses relatio7is!
J' avais bientôt senti, dans son intimité, l'ina7iité de ces conjectures. Tous les ho7nmes qu'il 7nèprisait 7nèritaient son mèp7ns ; tous les hommes qu'il honorait de so7i esthne en étaient dig7ie s. Je ne me souviens pas que sa bouche ait jamais été a7uère aux noms de Rogeard, de Gambo7i, des Reclus, de Kropo.tliine, pour 7%e citer que ceux-là.,. Ses ^sentbnents pour eux 7i'ètaie7il que le respect de soi-7nê7ne .
D'autres, aussi recomma7idabïes en apparence et envers lesquels il paraissait vijuste, avaie7it dans leur existence, da7is leur passé dj7nocr<ilique, une tare ce)‘taine que le te7nps et la co7nplaisa7ice universelle, complice du temps, avaient lavée, mais qui de7neurait indélébile dans lainèmoirede Lefra7içais. hicapable d'une bassesse, d'une concession dègrada7ite, d'u7ie capitulation de principes,
il lui était permis de se montrer impitoyable aux %mlihodies^ aita" défaillances et aux lâchetés de ceux que Fabre d'Eglantine appelait les montagnards d'industrie. A Lefrançais la Commune n'avait rien rapporté. Il en était sorti pauvre, comme il y était entré. Le devoir accompli, la tâche terminée, il avait repHs le chemin de l'exil pour y continuer sa vie et non pour la refaire. Ayant été à la pjeine, il ne voulut pas être au déshonneur d'une récompense ou d'un dédommagement quelconque — de la part d' un gouvernement qui ne réalisait aucun de ses désirs, aucune de ses espérances.
Cette déception, son testament Va traduite avec force.
« Je meurs, dit-il, de plus en plus convaincu que les idées sociales que j'ai professées toute ma vie et pour lesquels j'ai lutté autant que j'ai pu, sont justes et vraies.
« Je meurs de plus en plus convaincu que la société au milieu de laquelle j'ai vécu n'est que le plus cynique et le plus monstrueux des brigandages.
« Je meurs en professant le plus profond mépris pour tous les partis politiques, fussent-ils socialistes, n'ayant jamais considéré ces partis que comme des groupements de simples niais dirigés par d'éhontés ambitieux sans scrupules ni vergogne...
Lef rançais ajoutait :
« Pour dernières recommandations, je prie mon fits Paul de veiller à ce que mon enterrement — exclusivement civil, bien entendu — soit aussi simple que l'a été ma vie elle-même, et à ce que je ne sois accompagné que de ceux qui m'ont connu comme ami et ont bien voulu m'accorder soit leur affection, soit plus simplement leur estime. A défaut d'incinération, qu'on me porte à la fosse commune, où, d'ailleurs, tous les miens m'ont déjà précédés, ainsi que les pauvres gens à la classe desquels je n'ai cessé d'appjar tenir... »
En Usa7it à haute voix cet admirable testament, devant le corpjs à peine refroidi de notre ami reposant sur son petit lit de fer, Albert Goullé avait les yeux et la voix
trempés de larmes;,.. et je contenais difficilement lamême émotion, car je dois beaucoup à Le français, je Vai aimé filialement et il me semblait recevoir de sa dépouille mortelle une dernière leçon de clairvoyance et de rectitude.
Souvent, à la fin de sa vie, j'allais le cherchera Vkx\rore, où nous étions, lui caissier et moi rédacteur, et je le reconduisais jusqu'à son humble logement de la rue de la Tombe-Issoire. C était pendant l'affaire Dreyfus. Nous en causioîis, naturellement, mais sans avoir, ni Vun ni l'autre, beaucoup d'illusions. Sans doute la cause était belle et il eut été honteux à nous de ne pas l'embrasser. Mais chaque jour des innocents sont ainsi injustement condamnés, pour lesquels on ne, reynuepas ciel et terre, comme on les remuait pour sauver cet officier riche et sorti des écoles spéciales, ou l'on apprend que la forceprime le droit et que les Conseils de guerre sont infaillibles. Quel dommage! Quelles occasions perdues de concilier la justice et la pauvreté !
Fallait-il espérer du moins que l'aventure édifierait la victime libérée ? Pas même. Elle était par essence contre ses défenseurs. J'avais imaginé cet apologue. La Commune, encore une fois, est proclamée. Pour la réduire, la réaction mobilise ses forces et les envoie contre Paris. Et la première barricade est enlevéepar le capitaine Dreyfus réintégré dans son grade et sans pitié pour les insurgés qu'il fait fusiller.
Lefrançaism' écoutait en souriant dans sa barbe blanche: nous étions d'accord.
Nous l'étions encore sur d'autres points.
Kropotlnne qui avait connu Lefrançais à Genève pendant l'exil ; Kropothine dans ses Mémoires, un des plus beaux livres de ce temps, rapporte ce propos que Vancien membre de la Commune tenait un jour devant lui : « Je suis un Communaliste et non un anarchisteje ne puis pas travailler avecdes fouscomme vous.'^
« Et il ne travaillait qu'avec nous, ajoute Kropothine,
car, disait-il, vous autres fous, vous êtes encore les hommes que faime le mieux • Avec vous, on peut travailler et rester soi-même. »
U âge et V expérience avaient confirmé Lefrançais dans son inclination. .4 côte des portraits de Delescluze, de Vermorel et de Varlin, parmi d'autres portraits de famille souriant à so7i cœur, on ne voyait plus, à la fin, èpmglèes aux murs de sa chambre, que les hnages de Bakomiine, de Kropotkine et de Reclus, qui parlaient à son intelligence passionnée d'harmonie et de justice, le seul langage quelle comprît désormais.
Les de rnièr es volontés de Lefrançais furent suivies, au delà peut-être de ce qu'il avait espéré.
Le di/ J tanche 19 mai 1901, eji effet, nous le conduisions -uu Pérè-Lachaise; en 7nême temps que s'y reiidaient les groupes révolutionnaires e7i pèlerinage annuel au inur des fédérés. On eut dit qu'il y allait aussi, pour la dernière foin .. Et, défait, il y alla,... il y alla sous le drap rouge des' 7nembres de la Commune, à grand'pelne obtenu; il y alla entre deux haies d'agents témoignant que la République est restée fidèlè aux traditions de l'Empire.
Mais nous 7ie nous attendions pas à ce qu'il allât plus loin que son bûcher...
Après l'incinération, comme nous sortions, nous vîfnes s'élever de la cheminée du four crématoire, une tremblante fumée que la bnse rabattit vers l'endroit où to7nbaient, en 71, les suprêmes défenseurs de la Commune Si bien que la substance de notre grand ami, volatilisée, passait dans le cortège saluant les héros et se mêlait à ce chant de Tlnternationale, que précisé^nent Eugène Pot tier a dédiée à Lefrançais !
Mais il nous restait encore un devoir à remplir.
Lefrançais n' est pas seulement l'auteur d'une étude remarquable sur le mouveinent commui%aliste et de diverses brochures parues à Neuchâtel et à Genève pendant les années d'exil. Il avait écrit encore des souvenirs
que Séverine pub lia, en Î886ydans leCvi du peuple et pour lesquels il avaity depuis, vainement cherché un éditeur.
Cet éditeur, wovL^àeYio^^letrouver et nous V avons trour^è en effet, A Ibert Goullé et moi, grâce au concours dévoué d'Elisée Reclus et aux souscriptions empressées des p>lus vieux amis de Lefrançais.N' était-ce pas à eux qu'incombait le soin d'ériger le monument dont il a laissé la matière ? Quel marbre vaudrait ces pages sincères et de bon conseil, pour apprendre aux ignorants, rappeler aux oublieux et signifier au ingrats, le nom d'un homme excellent, riche uniquement de ses convictions et généreux d'exemples ?
Nous comptons sur ce livre pour honorer et perpétuer la mémoire de Gustave Lefrançais comme il convient, c'est-à-dire en multipliant les dépositaires de sa pensée, les continuateurs de son action et les émulateurs de son désin téressemen t .
Février 1902.
Lucien DESCAVES.