‹ Souvenirs d'un révolutionnaireChapitre 10 sur 11 · LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LA COMMUNE

Convoqués pour huit heures du soir dans la salle des séances, nous sommes exacts au rendez-vous ; seuls, ceux de nos collègues qui font partie du Comité Central ne sont point encore présents.

Une demi-heure s’écoule à les attendre, pendant laquelle le citoyen Beslay, notre doyen d’âge, qui sait que c’est à luiTI'S^^^emffTÏÏsage, reviendra l’honneur de présider cette première séance, nous lit, au citoyen fVaillant et à moi, le discours qu’il a préparé.

TryTaT^T*^trevoir sa prochaine retraite, ce dont nous nous efforçons de le dissuader, bien que ses soixante-dix-sept ans lui soient un motif très légitime, 'trertes, d’abandonner la lutte.

Cette demi-heure passée, personne du Comité central ne s’est encore présenté.

Qu’est-ce que cela veut dire?

A plusieurs reprises on est allé à la recherche de ses membres. Aucun n’est encore venu. Qu’attendent-ils donc?

— Eh, parbleu! dis-je à Beslay, ils nous tâtent. Ils sont dans leur rôle après tout. Ils attendent que nous prenions le nôtre. Nous sommes la Commune. Installons-nous sans plus de façons.

Cette idée gagne de proche en proche, et l’on va se décider à ouvrir la séance, lorsqu’au même moment —

avertis sans doute — les délégués du Comité central arrivent enfin pour nous recevoir.

C’est de notre part une première faute montrant que nous ne sommes pas encore débarrassés des traditions parlementaires dont tous cependant nous avons maintes ^ois fait la critique

Alors le citoyen Viard, parlant au nom du Comité ^ central, déclare que dès maintenant le Comité s’efi'açe — sans se dissoudre — et que la Commune demeure seule responsable à l’avenir de la situation.

Le citoyen Beslay lit ensuite son discours dans leiquel il indique ce que, d’après lui, doit être la Comfmune.

I Ce programme se résume ainsi:

I « A la Commune ce qui est local;

^ 57 Au département ce qui est régional;

55 Au gouvernement ce qui est national.

55 Mais pour que la Commune puisse exercer la part » d’action qui lui revient, il faut nécessairement que 55 toutes les Communes de la République soient affran- 55 chies par la consolidation même du régime républi- 55 cain.

55 C’est là le problème que doit d’abord résoudre la

Commune de Paris. 55...

A ceux qui prétendent que la Révolution du 18 Mars a « frappé la République 55 le citoyen Beslay répond avec beaucoup d’à-propos :

55 Oui, nous a^ons frappe la République, mais com- 55 me le pieu que l’on enfonce plus profondément en » terre 55 .

Lors de l’appel nominal qui suit le discours très applaudi du citoyen Ch. Beslay, le député Tirard, élu dans le IP arrondissement comme membre de la Commune, déclare que les applaudissements accordés à ce discours témoignent assez que le Conseil entend faire acte politique. Or ses électeurs ne Payant investi que

d’un mandat purement administratif, il se croit obligé de donner dès maintenant sa démission.

C’était là une impudente comédie.

Les électeurs du IP arrondissement, comme tous les électeurs qui ont pris part au scrutin du 26 mars, savaient très bien que Paris n’avait pas été, durant dix jours, sous le coup d’une terrible lutte civile pour aboutir à l’élection de quelques administrateurs discutant le budget municipal sous l’œil plus ou moins bienveillant du préfet de police.

L’ex-maire Tirard aurait donc, d’après lui, concentré durant une semaine à peu près, toutes les forces réactionnaires de son quartier uniquement pour s’opposer à un si maigre résultat !

Il se serait entouré de mitrailleuses pour dénier à Paris le droit de décider à sa convenance du percement d’une nouvelle rue ou de l’établissement d’un égout !

L’ex-maire Tirard savait bien qu’il mentait en l’aftirraant. C’était pousser l’audace trop loin.

On allait mettre aux voix l’acceptation de sa démission.

— Je m’y oppose, dis-je à l’assemblée. M. Tirard reconnaît lui-même qu’il y a une erreur sur la teneur de son mandat. Dès lors son élection est nulle et il n’a pas de démission à donner.

La commune décide, en effet, qu’il n’y a point lieu d’accepter la démission du député Tirard, qui se retire alors au milieu d’un silence glacial en nous adressant d’ironiques vœux pour le succès de notre entreprise.

La facilité avec laquelle ce personnage sort de l’Hôtel-de-Ville contraste singulièrement avec l’assertion lancée par lui il y a quelques jours que quiconque s’aventure parmi nous risque sa vie.

Après le départ de ce monsieur, la commune déclare que le Comité Central a bien mérité de Paris et de la

République (1). Puis elle s’ajourne au lendemain pour la constitution de ses bureaux.

Vermorel aussi a été élu à Montmartre, bien qu’absent, par 13,400 suffrages. Cela prouve que les révolutionnaires n’ont tenu aucun compte des calomnies dont les prétendus républicains du Siede et de ['Avenir national l’ont abreuvé.

Mais, pensais-je à part moi, ce sera un siège vide. Vermorel est parti depuis huit jours chez sa mère, aux environs de Lyon. Du diable s’il reviendra dans la fournaise, alors que nul ne peut vraiment l’accuser d’avoir en quoi que ce soit contribué à l’allumer.

Il est sous ce rapport dans une indépendance morale absolue et peut, sans crainte, décliner le mandat dont on l’a investi sans même le consulter.

Quelle n’est pas ma surprise de le rencontrer, le lendemain, en montant l’escalier qui conduit à la salle du Conseil.

— Vous ici ?

— Sans doute. Je regrette seulement de n’être pas arrivé pour la première séance. Mais j’ai dû, pour revenir, lancer sur une fausse piste des agents qui me filaient depuis Lyon. Cela m’a causé un retard de près de dix heures.

— Comment vous êtes-vous décidé à venir ainsi vous jeter dans la bagarre ?

— Où nous resterons probablement tous, je le sais. Mais qu’importe ?... J’ai réfléchi tout un jour, ayant appris mon élection dès lundi, sur ce que j’allais faire. Pas plus que vous et bien d’autres, je suppose, je ne crois au succès de l’entreprise dans les terribles com-

(1) Vi'' Officiel a imprimé à tort Patrie pour Paris. La Commune considérant que République et patrie ne font qu’un, ne pouvait commettre ce pléonasme. (N. d. TA.)

plications où elle va se trouver engagée. Mais il serait vraiment trop facile de s’abritei* derrière ce pessimisme pour demeurer les bras croisés en ce moment. Le problème est posé dans de mauvaises conditions, c’est vrai ; mais il n’en faut pas moins tenter de le résoudre. Telle est la réponse que je me suis faite... et me voilà.

C’est bien là l’homme que m’ont fait connaître nos longues conversations à la Conciergerie. Je lui serre la main pour toute réponse.

Son entrée produit un certain étonnement.

Personne ne s’attendait certainement à le voir venir prendre possession de son siège à la Commune.

Quelle différence entre un Tirard et cet homme acceptant, après mûre réflexion, les conséquences — terribles peut-être — d’un mandat qu’il n’a pas sollicité,ni même désiré !

Cette seconde séance du Conseil a débuté par une excellente décision

Tous les actes publics ne porteront d’autre signature que celle-ci : « La Commune

Nous devons, en effet, être tous solidaires des décisions délibérées en commun.

Malheureusement on a pris une autre résolution qui détruit en partie la valeur morale de la première; c’est de ne publier aucun compte-rendu de nos séances.

Nous nous replaçons ainsi sur le plan des gouvernements qui nous ont précédés.

Nous décidons et le peuple ohéit.

Nous nous transformons en pouvoir dictatorial. Nous retirons à nos électeurs tout moyen de contrôle ; le pourquoi de nos décisions ne leur sera pas donné.

On a invoqué à l’appui de cette mesure la crainte de voir se produire des influences personnelles et aussi celle de donner à nos ennemis le spectacle de nos divisions.

Ce sont là des raisons médiocres à mon avis.

S’il y a parmi nous des ambitieux de popularité, ce n’est pas parce qu’on ne reproduira pas leurs«discours» qu’on les empêchera d’intriguer. Et puis il ne s’agira pas, il faut bien l’espérer, de faire des discours, de donner des c’est-à-dire de porter un jugement

rapide et motivé sur les mesures proposées.

Quant à la crainte, “ de donner à nos ennemis le spectacle de nos divisions «, c’est là un vieux cliché qu’il serait bien temps de mettre au rebut.

On peut être divisé sur les moyens de faire triompher la révolution actuelle : l’important est qu’on soit d’accord sur le Imt à atteindre et qu’il y ait unité d’action quant à l’exécution des mesures acceptées.

Mais il serait puéril de supposer que ces mesures seront adoptées sans qu’il y ait de discussions sur leur valeur réelle, et, alors, quel danger y a-t-il à les faire connaître? — à l’exception bien entendu de tout ce qui concerne les questions purement militaires.

Les citoyens dont nous sommes seulement les mandataires ont le droit absolu de connaître les motifs de nos déterminations. Le leur retirer, c’est méconnaître dans son essence même le caractère original de cette révolution populaire.

Certainement le Conseil reviendra sur cette résolution regrettable (1).

Une autre question de plus grande importance nous a sérieusement préoccupés mais sans que nous ayons su y donner de solution satisfaisante.

(1) Quelques jours après, en effet, des comptes-rendus absolument fantaisistes ayant été publiés dans certains journaux auxquels le citoyen Régère fournissait des renseignements, le Conseil décida qu’à l’avenir V Officiel de la Commune publierait la sténographie de ses séances.

Le citoyen Loiseau-Pinson me recommanda un sténographe qui fut accepté : il se nommait Thomson. Il est aujourd’hui député d’Algérie. (N. d. l’A.)

11 s’agissait de l’existence du Comité Central.

Dans la séance d’hier, en effet, les délégués du Comité nous ont déclaré que, tout en s’effaçant devant le pouvoir Communal, il n’entendait point disparaître.

Plusieurs de nous étaient d’avis au contraire qu’il y avait lieu de le déclarer dissous.

A ne s’en rapporter qu’aux précédents, cette façon de voir est strictement conforme à la tradition historique et gouvernementale.

Or, dans l’esprit de ses électeurs, le Conseil communal est certes plutôt un comité exécutif, un gouvernement, qu’une assemblée délibérante.

Mais les conditions dans lesquelles nous sommes placés n’ont rien de commun avec nos précédentes révolutions, imprégnées de parlementarisme.

La fiction d’un pouvoir provisoire, transmis à un pouvoir légal et définitif, seul dépositaire de la puissance souveraine ne peut être sérieusement invoquée par nous.

Le Comité Central, élu par les citoyens armés pour la défense de la République contre l’invasion étrangère et aussi contre les menées monarchistes des ruraux de Bordeaux — aujourd’hui Versaillais — ne peut être dissous que par ceux-là même qui Pont nommé.

Si la Commune proclamait sa dissolution sans l’assentiment des bataillons au sein desquels le Comité Central a pris naissance, elle retomberait dans les errements du pouvoir contre lequel précisément a été fait le 18 mars.

D’autre part, il est non moins impossible au Conseil communal d’accepter la responsabilité de mesures auxquelles il peut être étranger.

Le seul moyen de sortir de ce dilemme embarassant, c’eût été de transformer le Comité en agent du Conseil communal et de le charger de surveiller l’exécution des mesures militaires sur l’adoption desquelles il serait préalablement consulté.

Cette décision, respectant son origine élective, pouvait parfaitement être imposée au Comité central. En cas de refus on avait la ressource de poser la question directement aux bataillons de fédérés, afin de la vider définitivement.

Il semble hors de doute que ceux-ci eussent alors décidé la suppression du Comité pour éviter tout conflit ultérieur entre la Commune et lui.

On s’est contenté d’ajourner cette question, ce qui ne fera, je le crains, qu’augmenter les prétentions du Comité, qui se considère certainement comme ayant le droit d’agir en dehors de tout concert préalable avec le Conseil Communal et peut - être même, contre les résolutions de celui-ci.

C’est là un sérieux danger dans la lutte qui ne peut tarder entre nous et le gouvernement versaillais.

La séance s’est terminée par l’élection d’un président des séances pour un mois.

Grâce aux intrigues de Vallès, c’est à moi qu’est échu cet honneur. J’espère bien qu’on supprimera cette fonction^ la direction de nos débats n’étant qu’affaire d’ordre et pouvant fort bien être exercée à tour de rôle par chacun de nous (1).

Ce qu’avait rêvé, en Juin 1848, la Constituante vient d’être réalisé par Thiers : Paris est en interdit !j

Sous peine de révocation immédiate, tous les fonctionnaires publics sont sommés de quitter Paris sur-lechamp et de s’aller mettre à la disposition du gouvernement versaillais.

Qu’ils partent ces fonctionnaires plus soucieux de

(1) Cette présidence ne dura que dix jours en effet. Le président fut depuis nommé à chaque séance de façon à ce que tour à tour les membres du conseil y lussent appelés. (N. d. TA.)

leurs appointements que de leur dignité' et de leur devoir. Nous ne les supplierons pas de rester.

Nous ne manquerons pas de citoyens capables de remplacer ces ronds-de-cuir dans les emplois qu’ils occupaient. Ils y apporteront plus de zèle et de bonne volonté que les partants.

Mais cette décision de Versailles va nous faire sortir du cadre que nous nous étions d’abord tracé et nous obliger à mettre le nez dans les affaires de l’Etat.

Les musées, bibliothèques, établissements scolaires, postes, télégraphes, la monnaie, enfin tous les services nationaux et internationaux dont le siège est à Paris,ne peuvent rester dépourvus du personnel nécessaire à leur fonctionnement et à leur conservation et sont, par là même, placés sous notre direction.

Il va sans dire que Versailles, avec la bonne foi qui le caractérise, et les niais avec l’imbécillité qui leur est propre, vont s’écrier en chœur :

«Vous voyez bien que la Commune de Paris ment effrontément à ses principes et à ses déclarations. Elle s’ingère dans le gouvernement et dans l’administration des choses placées en dehors de ses attributions. ?? (1).

Eh bien ! tant mieux, en somme.

Nous rentrons dans la voie plus large, non d’une simple révolution communaliste, mais de la vraie révolution : celle qui se propose non seulement l’affranchissement politique et administratif des communes, mais aussi l’affranchissement économique des travailleurs, la Piévolution sociale, enfin. Et, dussions-nous, comme c’est ])robable, succomber à la tâche, nous aurons du moins fait faire une sérieuse étape à cette révolution.

(1) Il est vraiment incompréhensible qu’entre autres MM. Lanjallej et Corriez, dans leur «Histoire de la Révolution du 18 Mars», aient pu sans rire... ou sans honte, s’associer, à de semblabes sornettes! (N. d. l’A).

Les bourgeois faisant partie du Conseil l’ont bien œmpris ainsi.

^ C’est pour cela qu’à l’exemple de Tirard ils ont démissionné.

A l’exception des citoyens Loiseau-Pinson, du IP arrondissement; ^^rat d u et du médecin positiviste Robinet du VP aiTomdisse^ aucun d’eux n’y a jamais mis les pieds.

De ces trois derniers, je regrette le citoyen Loiseau- Pinson, teinturier de la rue Sainte-Appoline, brave homme à vues sincères et droites, tout bourgeois qu’il est. Trop inféodé à Tirard, il n’a pu résister aux instances de cet intrigant.

Nous n’aurons pas non plus malheureusement Blanqui parmi nous, bien que les XVIIP et XX® arrondissements Paient élu. Il a été arrêté dans le Midi, chez un de ses amis où il s’était réfugié pour échapper au conseil de guerre qui devait le juger à propos du 31 octobre. C’est une force de moins pour la Commune.

Il est aussi un citoyen dont je regrette l’absence au Conseil. C’est Briosne, cloué au lit par la maladie depuis plusieurs semaines et qui,à cause de cela sans doute n’a pas été élu. Sa pratique des affaires et sa vive pénétration nous auraient été d’un grand secours.

Grâce à la confusion qui s’est établie dans beaucoup d’espits entre le titre de « président des séances du Conseil w et celui de « président de la Commune », et malgré l’avis que j’ai fait insérer à ce propos dans V Officiel^ le lendemain même de mon élection, je suis assailli de lettres dans lesquelles on me demande ma « protection » pour obtenir des fonctions publiques — quelconques... pourvu^ qiPon puisse émarger. Le reste n’a point d’importance.

D autres lettres contiennent des offres de services.... pour monter la cave du « citoyen Président », pour lui

fournir des provisions de iouche et encore une foule d’autres choses.

Si j’avais le temps, ça m’amuserait peut-être. Mais en ce moment cela me dégoûte.... Au panier toutes ces platitudes !

Il est aussi de bonnes gens qui me demandent «audience» pour m’entretenir de leurs projets financiers, d’inventions d’armes nouvelles, ou de marchés relatifs aux fournitures dont les fédérés vont avoir besoin.

Je renvoie ces solliciteurs aux diverses commissions ayant à s’occuper de ces questions.

Dans ce défilé de gens d’affaires figure un grand nombre de femmes, ce qui me fait croire que Versailles pourrait bien être pour quelque chose dans les démarches de ces solliciteuses.

Ils sont peut-être curieux là-has de savoir comment nous allons nous tirer des embarras qu’on a voulu nous créer en désorganisant tous les services.

Ils pourront se convaincre, en ce cas, que ce « ramassis d’ignorants et de gens sans aveu « s’est mis très vite au courant des affaires.

Varljn , un relieur ; Jqurde, un simple-coinp table, ont su parfaitemeiff reconstMjSJtuJ^ finances.

La ' iVl 0 û i r en Bronze namélumt. va de nouveau battre pour la Commune et dans des conditions plus économiques, grâce à une découverte du nouveau directeur, relative à l’alliage qui s’opérera d’une manière plus rigoureusement scientifique.

Theisz, un ciseleur en bronze — comme son ex-ami Tolïïifi, 'le Transige" — aide du^îtoyeii Massen, un professewJeT^a^^^ surtoûrau zèle desTact^ quel-

ques-uns seulement ohrTresert^ avec leur directeur Êampontj font très bien marcher le service postal pour

Si les relations de Paris avec la province sont interrompues de nouveau, on doit s’en prendre à Ttiiers qui n’a pas craint de les suspendre, malgré les offres que nous lui avions fait transmettre par les délégués du commerce parisien, de neutraliser ce service public.

Ces offres sont celles-ci :

La direction générale des postes et télégraphes se composerait de trois délégués, l’un nommé par la Commune, le second par Versailles et le troisième par lés commoA’çant^ et les industriels de Paris, de façon que les droits budgétaires de l’Etat et ceux de la Commune fussent sauvegardés. Le délégué du commerce et de l’industrie parisienne remplirait dans ce cas le rôle de contrôleur et aussi d’arbitre en cas de conflit.

Thiers a nettement refusé.

Une des hontes de la bourgeoisie républicaine ou prétendue telle sera d’avoir accepté, en haine des travailleurs, d’être gouvernée par cette cervelle étroite que la verve d’Henri Monnier a si bien esquissée dans son type immortel de «Joseph Prudhomme «.

2 avril 1871.

Tout Paris — bourgeois et prolétaires — est outré d’indignation.

Versailles a pris l’initiative de la guerre civile et, sans provocation aucune, a fait tirer sur les nôtres aux avant-postes de Courbevoie.

Le plus ignoble des soudards de l’Empire, Galliffet, a ouvert le feu et, qui pis est, a fait fusiller des prisonniers, poussant le cynisme jusqu’à s’en vanter dans une proclamation !

Ce seul acte eût dû le faire révoquer sur le champ, s’il n’eût été évidemment d’accord avec Versailles.

C’est ainsi que Thiers a voulu prouver à la Province quïl a « enfin réussi à organiser une des plus belles armées que la France ait possédées. »

Devant cet acte abominable, la conscience publique s’est soulevée. Je viens de voir quelques commerçants, jusqu’alors indécis, qui prennent ouvertement parti pour la Commune.

Près de deux cent mille hommes sont en armes, demandant qu’on les envoie venger l’odieux assassinat commis par Galliffet.

Malheureusement, nous ne sommes vraiment pas préparés à une sortie.

L’artillerie considérable que nous possédons n’est nullement en état de faire campagne. Toutes les bouches à feu, canons et mitrailleuses qui se trouvent à l’Hôtel-de-Ville, ont besoin d’être sérieusement révisées. A toutes, il manque quelques' pièces indispensables.

Il faut donc d’abord procéder à leur réfection avant de songer à livrer bataille hors Paris.

Aussi, à la commission exécutive, Félix Pyat et moi nous sommes-nous vivement opposés à ce qu’on J ouât une partie de cette importance avant d’avoir plus de chance de la gagner.

Nos jeunes généraux improvisés sont sans doute remplis d’ardeur, mais la situation n’est plus la même qu’au lendemain du 18 mars.

Lullier, délégué par le Comité Central pour s’emparer du MoQt-Valérien, alors dépourvu de tout moyen de sérieuse résistance, a singulièrement fait les affaires de Versailles en se contentant de la soi-disant promesse du commandant de ce fort de demeurer nmire. Comme si de pareilles promesses pouvaient être réellement tenues !

Aujourd’hui le Mont-Valérien, quoi qu’en dise le trop confiant Bergeret, doit avoir tout ce qu’il faut pour intercepter les communications de ce côté. Il y faut donc prendre garde.

« Bah ! Qu’importe ? nous réplique notre brave ami ^^ural. On y laissera sa peau, voilà tout !

Ce n’est pas uniquement, je suppose, pour « y laisser sa peau » qu’on livre bataille, mais pour prendre surtout celle de l’ennemi.

Il a donc été décidé qu’avant tout, il sera dressé un état par bataillon des forces placées sous les commandements respectifs des citoyens Eudes, Duval et Bergeret, avec indication de leur armement ; un état de notre artillerie et de son matériel de rechange ; un inventaire des munitions avec indication des divers magasins qui les contiennent.

On fera de plus exécuter immédiatement les réparations indispensables à la mise en service de toutes les bouches à feu pour appuyer la sortie, et enfin on assurera le service régulier des vivres pour les diriger rapidement où besoin sera.

Il s’agit, en eflet, de confier le moins possible au hasard le résultat d’une affaire militaire dans laquelle la Commune pourrait,sans cela, subir une irréparable défaite.

A onze heures du soir, seulement, la Commission exécutive avait terminé tous ces arrangements.

Vers quatre heures du matin, je quitte l’Hôtel-de- Ville pour aller quelques instants chez moi, après avoir signé des bons pour deux cent mille rations à distribuer aux fédérés massés au Champ de Mars et attendant les ordres de leurs chefs.

3 avril 1871

Huit heures du matin.

Le canon gronde dans les trois directions sur Versailles.

A l’Hôtel-de-Ville, les visages sont consternés. De Courbevoie arrivent les plus désastreuses nouvelles.

Le corps de Bergeret, qui marchait sur Nanterre, est en pleine déroute. Les fédérés rentrent, débandés, par la porte Maillot et celle des Ternes, criant à la trahison.

Que s’est-il donc passé ?

Persistant dans leur projet de sortie immédiate, nos trois généraux, après avoir fait revenir deux des membres de la commission exécutive sur les mesures arrêtées d’abord, ont effectué leur sortie, croyant que, grâce à l’enthousiasme incontestable de leurs troupes, ils iraient dans la journée même enlever Versailles.

Toujours confiant dans le conte bleu imaginé par Lullier, le citoyen Bergeret a lancé son corps d’armée sous le feu même desoatteries du Mont-Valérien qui, laissant les nôtres s’approcher à portée, a vomi sa mitraille à pleine volée.

Surpris par cette attaque, à laquelle l’aveugle imprudence de leur chef ne les a point préparés, les fédérés battent en retraite dans le plus grand désordre jusque dans Paris où quelques membres de la Commune, envoyés en toute hâte, réussissent à les rallier.

Le désarroi des premiers moments fut tel, qu’avec un peu d’audace les Versaillais eussent pu facilement pénétrer dans Paris sur les pas des fuyards.

De leur côté, les corps commandés par les citoyens Eudes et Duval, malgré leur entrain et leur énergie, sont également refoulés jusque sous les forts de Vanves et d’Issy dont l’artillerie les protège.

Mais notre ami DilvjiI et environ quinze cents hommes restent hélas ! cernés sur le plateau de Châtillon où ils se défendent héroïquement, sans qu’il soit possible de les tirer de cette affreuse situation.

C’en est fait désormais, c’est probable, de toute attitude offensive de notre part. La partie au point de vue militaire est perdue pour nous.

Si la province ne comprend pas ; si elle ne se lève pas pour secourir Paris, nous ne pourrons que rester sur la défensive, et c’est alors la mort lente, mais certaine de la Révolution. Nulle illusion n’est possible à cet égard.

Le massacre des prisonniers est érigé en système par Versailles.

Encouragés par notre défaite, les généraux de Thiers se sont empressés d’imiter Galliffet.

Duval et ses quinze cents compagnons ayant dû se rendre le soir du 4 avril — avec promesse de la vie sauve — le pandour Vinoy, le signataire de la capitulation de Paris, le fuyard de la place Pigalle dans la matinée du 1 8 mars, a voulu laver sa honte dans le sang de notre brave ami et de deux de ses officiers d’étatmajor qu’il a lâchement fait fusiller.

A Rueil, hier, l’infortuné et héroïque Flourens a été assassiné par le capitaine de gendarmes Desmarest qui, froidement, lui a littéralement fendu la tête d’un coup de sabre.

Légitimement exaspérés par le récit de ces atrocités les fédérés réclament d’énergiques mesures contre les réactionnaires demeurés jusqu’alors dans Paris et qui déjà triomphent bruyamment de notre défaite.

Cette exaspération trop concevable pourrait bien amener d’affreuses représailles dont Thiers et consorts seraient, il est vrai, seuls responsables. Mais qu’importe cette responsabilité dans l’avenir? Il faut avant tout parer à d’autres éventualités.

Dans ce but le Conseil communal a pensé que l’imique parti à prendre était de donner d’abord toute sécurité aux défenseurs de la Commune et de les garantir des trahisons des réactionnaires en procédant à l’arrestation de ces derniers — à titre d’otages — chaque fois que par leurs agissements ils s’affirmeraient adversaires de la Commune.

En conséquence il est décrété que tout individu prévenu de complicité avecVersailles sera mis en étatd’arrestation provisoire et, dans les vingt-quatre heures, traduit devant un jury qui décidera de sa mise en liberté ou du maintien de sa détention.

Dans ce dernier cas, il sera alors considéré comme otage.

Le décret porte de plus que chaque exécution sommaire d’im prisonnier de guerre appartenant à la Commune sera suivie (rime triple exécution d’otages désignés par le sort.

Que les âmes sensibles se joignent à nos hypocrites et féroces adversaires, et crient tant qu’elles voudront au mépris de l’Humanité. Qu’elles parlent de retour à la barbarie. Ce ne sera que sottise.

Qui donc est cause de cette mesure de légitime défense^ barbare si l’on reste dans la pure abstraction, mais absolument justifiable en ce cas?

Comment! non seulement on donne, de Versailles, l’ordre d’ouvrir le feu contre Paris, mais on procède dès le début même de l’action au massacre des prisonnier, massacre dont on se vante dans une proclamation spéciale !

Ce système, inauguré à Courbevoie le 2 avril, est poursuivi à Rueil le 3, à Châtillon le 4, et Ton voudrait que les amis des victimes, prêts à subir à toute heure le même sort, attendissent froidement d’être égorgés à leur tour, sans rendre coup pour coup.

Que ceux qui trouvent odieux notre décret s’en prennent à ceux qui l’ont rendu inévitable.

Son seul tort est d’être illusoire, la proportion des otages dont nous pourrons nous saisir, comme nombre et comme qualité, étant minime en comparaison de ceux des nôtres contre lesquels Versailles sévira.

Ce décret rendra seulement Thiers et consorts plus circonspects; ils assassineront désormais sans phrase.

Comme on s’y devait attendre, le décret sur les otages a fourni un honnête prétexte à trois timides et à un roublard pour se retirer prudement de la Commune, bien qu’ils aient fait le possible pour y être délégués. Ils croyaient alors à la possibilité du succès.

Le docteur Goupil, Pévadé de la Conciergerie après

le 31 octobre, le journaliste Ernest Lefèvre, àwltappél^ et mon brave ami Ulysse ParenT^mc^ à Gambetta, à Floquet et autres de même acabit ; enfin l’ex-blanquiste babouviste^§jQi?uMa4> envoyé leurs démissions, ne pouvant admettre le décret, qu’ils qualifient, eux aussi, de retour à la barbarie.

Us ont grand soin d’en informer tout d’abord les journaux, qui ont annoncé leur acte, avant même que le Conseil en ait pu prendre connaissance.

Dans sa démission, l’ex-bras droit de Gambetta à Tours, durant le siège, joue sur les mots. « Il ne déserte pas pour cela la cause que nous défendons ; il se contente de « rentrer dans le rangw. — Sans dire lequel, bien entendu.

La situation particulière de cet alter ego du génois élu par Belleville en 1869, prête à la démission de Ranc le caractère d’une sorte de déclaration de guerre inspirée par son patron qui, à Saint-Sébastien où il se prélasse, ayant appris notre insuccès militaire, lui a certainement donné l’ordre de déserter son poste.

Décidé à en avoir le cœur net, je vais le trouver au bureau du IX® arrondissement ‘où je le rencontre en compagnie de notre ami commun Bayeux-Dumesnil.

Je lui demande comment il pense à démissionner après avoir si fort insisté pour être délégué à la Commune.

Il se retranche obstinément derrière le fameux décret. Il veut, me dit-il, réserver son honneur et son avenir politique.

Se réserver! Voilà le fond du sac.

Ce mot me rappelle, en effet, l’habituelle attitude de ce citoyen.

Son grand art, c’est de se réserver. Sous l’Empire ça été son jeu invariable.

Mais, pourquoi se réserver? — Pour l’avenir? — Quel avenir? — Le sien, donc!

Pour Ptanc et ses amis politiques, la République c’est eux et rien d’autre.

Est-on capable de trouver une ligne de lui dans laquelle se manifeste une conception de la République dont il se prétend un dévot?

Bien malin celui qui la découvrira!

Dans un fol élan de jeunesse — on n’est pas parfait à cet âge — il s’est, sans le vouloir certes, trouvé compromis dans un prétendu complot contre Badinguet en 1853, et a de ce chef été envoyé en Afrique. On ne l’y reprendra plus!

Il en a assez d’être du côté des vaincus, et comme c’est sans doute tout ce que peut lui offrir la Commune, il la lâche sans plus de façon, au nom des « grands principes... » et de l’Humanité.

Comme pour tous les républicains de sa trempe, la République c’est la possibilité de devenir gouvernant, afin d’exploiter à son tour les gouvernés.

Ces classiques sont tous les mêmes, et c’est d’eux que Proudhon écrivait autrefois avec raison : Leur démocratie c’est l’envie.

Dès le lendemain de la proclamation de la Commune la chasse aux emplois avait commencé.

Une foule d’amis.... parfaitement inconnus, et d’autres trop connus venaient alors nous offrir leurs dévouements moyennant appointements.

Parmi les trop connus, figuraient entre autres l’illustre Jules Mahias, toujours disposé à émarger à titre de secrétaire-général de l’Hôtel-de-Ville, si nous avions voulu le maintenir à ce poste.

l’Internationale, Pex-^écrotteurd^ autres

économistes de meme larine, maintenant tout prêt a mettre sa science au service de la Commune.

On éconduit Mahias qui, après tout, n’est qu’un

siiJiple fumiste, mais ou*^^]3^^^s.awaître Charles Liraousin avec le sans façon que comporte son impudence.

Puis on se débarrasse d’une foule d’autres jolis messieurs, tout prêts à grignotter le budget de la sociale, comme ils mordaient à celui de PEmpire, s’inquiétant plus de la succulence du gâteau que de sa forme et de sa couleur.

Bon nombre de ces solliciteurs avaient déjà senti refroidir leur zèle communard devant le maigre festin que la Commune avait décidé de leur offrir : six mille francs — sans cumul pour les emplois publics les plus importants!

Cela leur avait donné à réfléchir. Beaucoup avaient fait la petite bouche devant des offres si peu séduisantes.

Mais dès les premiers coups de canons échangés entre Versailles et la Commune ce fut une envolée générale^ et quantité de ceux qui, faute de grives, s’étaient pourtant décidés à manger nos merles, disparurent de leurs bureaux avec un entrain des plus remarquables.

La peur même les rendit généreux à ce point qu’ils en oublièrent de toucher les quelques journées de travail qui leur étaient dues.

On pourvut très facilement d’ailleurs à leur remplacement et la besogne ne s’en fit que mieux,

Mais il est une chose qui m’étonne et m’inquiète même souvent : la domesticité de tous les ministères est restée presque entière à son poste.

Comme il est à supposer que ce n’est point par amour de la Commune, il est évident que c’est par ordre de Versailles et sans doute à titre de mouchards. Je ne comprends pas qu’on les conserve. A moins qu’il soit plus difficile de les remplacer que leurs maîtres.

Ils doivent bien rire un peu — et même beaucoup — ^e notre condescendance à leur égard, r Avrial, Longevin, Vallès, Edouard Roullier et moi, I nous sommes rencontrés aujourd’hui à l’Ecole cen-

traie, rue de Thorigny, avec plusieurs membres de l’ TJnion républicaine, qui nous avaieut convoqués pour tâcher de s’entendre sur les moyens, disaient-ils, de mettre fin à la guerre civile.

Nous avons trouvé là les citoyens Loiseau-Pinson, notre ex-collègue démissionnaire ;Corbon, l’ancien viceprésident de l’Assemblée Constituante en 1848 ;Bonvallet, l’ex-maire du IIP arrondissement ; Jobbé-Duval, un ancien camarade du Cercle de Thalés Bernard, rue du Bac; Stupuy, le poète positiviste, que je rencontrais autrefois chez mon ami le musicien de la rue deDouai,et Lockroy, du Rappel.

A notre avis, il n’y a d’autre moyen pour arriver au but que se proposent les membres de l’Union que de se déclarer nettement, eux et leurs amis, en faveur de la révolution communaliste.

Les républicains sincères se prononçant franchement contre Versailles, il est possibles qu’alors Thiers et consorts s’arrêtent dans la voie où ils se sont engagés.

Mais tant que ces républicains demeureront expectants, le petit homme de la rue St-Georges les roulera jusqu’au jour où, la Commune vaincue, il pourra les museler à leur tour.

Il ne faut pas être grand clerc pour deviner de telles choses.

Il fut donc convenu avec ces braves radicaux, ou prétendus tels, qu’une sommation serait faite par eux, à leurs amis de Versailles, et que, faute d’être suivie d’effet, ils adhéreraient décidément à la Commune.

Mais quelques heures de réflexion ont suffi pour les refroidir.

Ils continueront de gémir sur « nos discordes civiles. » C’est moins compromettant. St puis, plus tard, qui sait s’il n’y aura pas à glaner sur le champ de bataille ?

Comme Thiers les connaît bien tous, ces braves bourgeois !

Quelques députés de la Seine, voyant qu’on ne s’occu pait plus d’eux, ont aussi éprouvé le besoin de se rappeler au souvenir de leurs électeurs — qu’ils ont carrément lâchés pour conserver leurs sièges à Versailles.

Dans une filandreuse et des plus jésuitiques proclamation, ces pitres pleurards affirment «qu’ils souffrent » d’une façon poignante de l’effusion du sang français et 55 des souffrances de Paris, 55

Ils affirment aux parisiens que « pas un membre de 55 la majorité à l’assemblée de Versailles, n’a encore 5) mis ouvertement en question le principe républicain. 55 Qu'' ainsi la guerre civile pourrait faire croire l’exi-

stence de la République incompatible avec le respect 55 des lois^u

Pour eux « leur ligne est toute tracée. 55 Ils ne se 55 décourageront pas. Ils resteront à leur poste, jusqu’à J5 V épuisement de leurs forces, pour y défendre la Ré- 55 publique en cas de danger, mais avec seules armes

55 vraiment efficaces \ libre et la raison!!!

Peut-être pourrait-on croire que cette bouffonnerie littéraire, digne d'inspirer Offenbach ou Hervé, est signée Hyacinthe, Ravel, Lassouche et Grassot, ces maîtres farceurs du Palais-Royal.

Non.

Elle est bel et bien signée Louis Blanc, Henri Brisson, Edmond Adam, E. Farcy, A. Peyrat, Edgar Quinet, Langlois et Dorian.

Que V austère Peyrat, Pagent des tripoteurs financiers du Comptoir d’Escompte; que de piètres sires comme Tirard et Farcy;que des roublards comme Brisson, Langlois et Dorian aient signé cette platitude suant la canaillerie cela n’est pas pour étonner.

Mais qu’un Louis Blanc,un Quinet, un Edmond Adam, lâchant pour la seconde fois, comme en juin 1848, leurs convictions républicaines, aient cru pouvoir étayer ce monument de crétinisme et de lâcheté, sans res-

pect pour leur propre dignité, c’est le comble de la honte.

Les Tolain et les Greppo, ces renégats de la révolution sociale, ont eu la pudeur... ou l’adresse de n’y point apposer leur signature.

Qu’ils aillent ces lâcheurs, ces faux penseurs, ces faux socialistes, ces exploiteurs de la République, qu’ils aillent lécher les bottes de Thiers, cent fois moins misérable qu’eux tous. Lui, du moins, n’a jamais trahi le peuple qu’il méprise.

Qu’ils aillent se traîner aux basques de cet affreux gnome qui, plus que jamais, leur fera sentir son dédain.

Ce sera le digne châtiment de leur hypocrisie.

Il faut avouer que la Commune possède un délégué à la guerre d’un grand calme et d'une remarquable puissance de sommeil.

Mâtin, quel dormeur !

Toute la nuit les forts de Vanves et d’Issy ont fait un vacarme d’enfer et tout Paris, depuis dix heures du soir, était en émoi.

Jamais, durant le siège des Prussiens on n’entendit une telle canonnade.

Theisz, J.-B,.Clémfèat.e^^^^ nous sommes partis de l’Hôtel-de-Ville à minuit, au pas gymnastique, pour savoir au juste ce qui se passait.

La porte de Bagneux était fermée et gardée par bon nombre de Fédérés attendant l’ordre de marcher sur Vanves d’où le bruit semblait plus particulièrement venir. — On nous laisse sortir et nous arrivons au fort.

Rien de grave, qu’une excessive dépensede munitions.

Vers dix heures, une escarmouche d’avant-postes avait eu lieu entre les nôtres et quelques tirailleurs Versaillais.

Cette petite affaire avait mis les fédérés en train et ils continuent à « s’égayer « comme nous dit le commandant du fort, le citoyen Monterey.

Puis ceux d’Issy s’étaient mis alors de la partie. De là tout ce beau tapage.

Il serait bon pourtant de ne pas trop se livrer à de semblables distractions, bien moins à cause du gaspillage de munitions que pour éviter de mettre ainsi tout le monde en Pair.

Les femmes et les enfants de ceux qui « s’égaient » ici sont à cette heure dans de mortelles transes, craignant d’apprendre la mort du père, tué peut-être dans ce qu’ils croient être un engagement sérieux.

Mais le plus singulier de l’affaire, c’est que nulle part on n’a vu Cluseret ni reçu aucune demande d’informations de sa part.

Rentrés dans Paris, nous allons à la Guerre pour rendre compte de ce que nous avons vu. Pas plus de Cluseret que s’il n’avait jamais existé!

Il paraît que cette nuit-là, il a couché à la préfecture de police, et qu’il n’a rien entendu.

Un bon sommeil est, dit-on, l’indice d’une conscience tranquille.

Quel innocent doit être ce général... d’Amérique!

13 avril 1871.

On enterre aujourd’hui le dernier de ceux qui, de la plume et la parole, ont indiqué le plan du grand drame social dont juin 1848 et la Commune sont les premiers actes.

Pierre Leroux est ailé retrouver Proudhon dans la tombe.

En d’autres temps le prolétariat parisien tout entier eût suivi son cercueil etç’aurait été justice, car Leroux naquit, vécut et mourut en prolétaire.

Malheureusement, envahis plus que jamais par la religiosité, ses écrits, toujours empreints d’un grand esprit de justice et d’égalité sociale, devenaient de plus en plus inintelligibles pour les socialistes, décidément

réfractaires à toute conception mystique et spiritualiste.

Sa foi en rHumanité-Dieu, par laquelle il espérait rattacher le nouvel état socialau christianisme, aboutirait fatalement à la formation de nouvelles castes tout aussi oppressives — au nom de l’amour — que celles du positivisme au nom de la science.

Vallès a bien fait, lorsqu’il a été question au Conseil d’envoyer des délégués à l’enterrement de ce vaillant penseur, de déclarer que c’était au courageux défenseur des insurgés de juin que s’adressait notre hommage et non au philosophe déiste et presque chrétien.

Lié, depuis 1848,avec Pierre Leroux et avec la plupart de ses disciples, je fus toujours en lutte avec eux sur ce terrain. Mais en dehors du charme des causeries si remplies d’esprit de cet inépuisable conteur, que de lumineux et saisissants aperçus sur tous les sujets ! Et combien de nous lui sont redevables à ce propos !

Quelle différence entre la bonhomie, la verve un peu narquoise mais toujours humaine avec laquelle il discutait, et la sèche pédanterie du doctrinaire Louis Blanc!

Celui-ci avait décidé d’étre socialiste ; Pierre Leroux l’était de nature.

Malheureusement, pris par un travail pressant dont m’a chargé la commission des finances, à laquelle je suis délégué depuis quelques jours, je n’ai pu aller rendre témoignage, sur sa tombe, de toute l’estime et de l’affection que je lui avais vouées.

Pendant que je préparais ce travail m’arrive un citoyen, porteur d’un mot de recommandation d’un des gendres de Pierre Leroux — le citoyen Auguste Desmoulins, un peu trop expectant, il me semble, pour un socialiste. Enfin !

Le recummancZc' de Desmoulins est le citoyen Miles Noé, gendre de Chaudey, qu’on vient d’arrêter sur l’ordre de Raoul Rigault.

J’ignorais cette arrestation.

Le citoyen Miles Noé me demande d’intervenir pour faire relâcher son beau-père.

En conscience je le pourrais que je ne le ferais pas.

Je n’ai personnellement aucune animosité contre Chaudey, à qui la vanité plus que [toute autre chose a fait commettre le crime qu’on lui reproche et dont on a la preuve, d’avoir, nouveau Flesselles, amusé le peuple à rHôtel-de-Ville,le 22 janvier, pour donner à Ferry le temps d’organiser le massacre.

S’il n’eût ténu qu’à moi, considérant la campagne qu’il fait depuis quelques jours dans le Siècle en faveur deFidée communaliste, cette arrestation n’eût peutêtre pas eu lieu.

Mais encore une fois je ne ferai aucune tentative, d’ailleurs fort inutile, pour obtenir son élargissement.

Il serait vraiment trop commode, après avoir préparé froidement le massacre de ses concitoyens, de se tirer d’affaire en reconnaissant simplement qu’on s’est trompé.

A chacun la responsabilité de ses actes.

Je me contente d’expliquer au citoyen Miles Noé que mon intervention serait absolument inutile, ce qui est rigoureusement vrai.

11 est seulement regrettable que Cernuschi ait pu se soustraire au mandat également décerné contre lui. Plus encore que Chaudey, cet ex-triumvir romain de 1849 aurait mérité d’expier sa complicité dans toutes les trahisons de la prétendue Défense Nationale.

De par — à treize — classés au

Conseil comme « réactionnaires », et cela à propos des

élections complémentaires qui viennent d’avoir lieu pour remplacer les démissionnaires, ainsi que Ilourens et Duval, assassinés par les Versaillais.

Assez mal à propos, à mon avis, le comité central, d’abord, et ensuite la Commune, faisant appel aux électeurs, ont cru devoir établir le scrutin d’après les termes de la loi électorale exigeant, pour valider l’élection, qu’elle ait obtenu au premier tour le huitième au moins des électeurs inscrits.

Le scrutin qui vient d’avoir lieu n’ayant pas donné à certains des nouveaux élus le chiffre proportionnel de voix spécifié par la loi, nous avons, à treize, voté contre leur validation.

En cela nous nous trouvons d’accord avec deux invalidés — les citoyens Rogeard et B^'^iosne—qui d’avance ont, par lettres publiques, déclar§^**i^^ ne

considéraient pas comme valable leur élection obtenue dans de telles conditions.

Que cette façon de voir soit discutable, qu’on puisse soutenir, comme l’a f^it yarlin. qu’en tenant ainsi compte de"TS 'tei"’nG'*penne à la majorité, systématiquement abstentionniste, de supprimer le droit de la minorité d’être représentée à la Commune et qu’on doit passer outre en validant quand même les élus, cela peut s’admettre.

Mais que pour avoir envisagé autrement la question et voté en conséquence, le citoyen Vésinier, appelé à bénificier de la thèse soutenue par V^arlin, traite les opposants de “ réactionnaires w, c’est aller un peu loin.

On passe bien des choses à ce citoyen, en raison de l’indulgence toute naturelle qu’inspirent certains maltraités de la nature. Il est vrai que trop souvent ceux-ci abusent de leur « malheur » , comme l’a fait spirituellement remarquer autrefois Vallès dans son humoristique article: Le bonheur des infirmes.

On a dit depuis longtemps aussi qu’on est toujours le réactionnaire de quelqu’un.

Il faudra nous consoler d’être les réactionnaires de Vésinier. Le mal n’est pas irréparable.

Mais il y a dans cette affaire quelque chose de plus grave que les niaises qualifications d’un déséquilibré : c’est que la Commune n’ait pas compris qu’on ne peut être à la fois légal et révolutionnaire

La Commune avait parfaitement le droit d’avertir les électeurs convoqués que, vu l’urgence et le système d’obstructoin pratiqué par certains arrondissements presque entièrement acquis à la réaction, le scrutin serait valable quel que fût le nombre des votants.

Electeurs et candidats sachant alors à quoi s’en tenir eussent agi en conséquence et personne n’eût eu le droit de récriminer.

Mais puisqu’il n’en avait pas été ainsi et qu’on prétendait demeurer dans la légalité, il fallait ne s’en point écarter et ne point courir le risque d’être accusé de déloyauté.

Or, et quoi que puissent dire les malins et les habiles^ la loyauté dans toutes les circonstances, sera toujours la principale force des révolutionnaires.

Notre collègue Qud^ety iusou’alors délégué à la surveillance du secteur de la Muette, qui s’étend de la porte des Ternes à celle de Versailles (rive droite), ayant demandé à être relevé de son poste pour cause de santé, g^baii et moi avons été — sur notre demande — désignés pour le remplacer.

La présence de deux délégués de la Commune sur ce point est en effet indispensable pour veiller à ce que rien ne manque aux combattants.

Ceux que nous y trouvons auraient — eux aussi — grand besoin d’être remplacés.

Depuis plus de trois semaines ils sont sur la brèche sans avoir été relevés, et pourtant ils ne se plaignent pas, bien que la mort fauche leurs rangs.

Il nous semble même qu’à la Guerre on abuse un peu de leur bonne volonté et de leur courage.

Les artilleurs des Ternes et de la Porte-Maillot, entre autres, sont vraiment d’un entrain et d’une énergie remarquables.

Et chaque jour pourtant emporte un des leurs, tué ou grièvement blessé !

Les batteries du rond point de Courbevoie, du Mont- Valérien et de Montretout tirent incessamment sureux. La chaussée des Ternes et celle de la Grande-Armée sont littéralement jonchées de débris de toute nature, branches d’arbres, ardoises, tuiles, moellons, vitres, morceaux de fonte presque pulvérisés. Les gares du chemin de fer de Ceinture ne sont plus indic[uées que par quelques pans de murs.

On peut réellement dire sans exagération qu’il pleut des obus. — J’en compte un jour sept en traversant au pas l’avenue de la Grande-Armée, d’environ 100 mètres de large. Un grand nombre ont déjà frappé la face ouest de l’Arc-de-Triomphe, tant vénéré cependant par le patriote Thiers !

Eh bien ! c’est à peine si l’on y fait attention : — « L’habitude 55 ! me dit en riant un des servants de pièces à la porte Maillot, jeune garçon d’à peine seize ans, qui ne céderait sa place à aucun prix.

Que de force morale perdue ! que de sang généreux coule stupidement par la seule lâcheté de ceux qui avaient juré de défendre la République et qui maintenant se contentent de suivre « douloureusement et le cœur plein d’angoisse 55 — depuis Versailles — les sanglantes péripéties de la lutte héroïque que soutiennent leurs électeurs contre la coalition des monarchistes !

Ah ! les immondes tartufes que les députés soidisant républicains de Paris !

Le secteur de la Muette est commandé par un

certain Laporte qui ne m’inspire pas la moindre confiance.

Sa jactance, son attitude servile devant le « citoyen membre de laCommune », comme il m’appelle, me sont des plus suspectes. Il produit, du reste le même effet sur tous ceux qui l’approchent.

Le commandant Bénot^ chef de bataillon des « Enfants perdus de la Ville! te » ne peut pas le souffrir.

Singulier type que le commandant Bénot. j

Enfant naturel abandonné, il a été élevé aux Enfants trouvés. Depuis sa sortie de l’hospice, il a constamment mené l’existence la plus vagabonde et la plus pénible. Tour à tour homme de peine, [garçon d’abattoir, charretier, il a naturellement les mœurs rudes que comportent ces sortes de métiers. Mais il est resté honnête et plein de cœur. D’un sens droit, il a certainement flairé la trahison chez le colonel Laporte.

Ils ont entre eux de fréquentes altercations dans lesquelles le gascon vantard ne brille ni par l’esprit de riposte, ni surtout par une réelle dignité. On dirait que celui-ci a peur que Bénot ne découvre quelque jour je ne sais quelle vilaine histoire sur son compte.

J’ignore pour quel motif Tridon, ordinairement si circonspect, s’est engoué de cet homme qu’il s’obstine à protéger, en m’assurant que le colonel est un très honnête homme.

Ce côté de la défense de Paris nous cause, à Gambon et à moi, de très vives inquiétudes, car il est tout spécialement le point de mire des batteries versaillaises, ce qu’il est facile de constater de l’observatoire établi au-dessus du château de la Muette.

Contre l’avis persistant de Cluseret, nous sommes absolument persuadés que le véritable objectif de Versailles est d’entrer par là dans Paris.

Les quartiers d’Auteuil et de Passy, avec leurs

jardins, leurs grands parcs, offriraient de faciles refuges aux envahisseurs pour s’avancer ensuite à couvert jusqu’aux Champs-Elysées et au Trocadéro, d’où ils pourraient aisément bombarder le centre de la ville.

Il serait donc urgent d’activer les travaux de défense intérieure sur tout ce parcours.

Il y a bien quelque chose de commencé en ce genre, sous la direction de Roselli-Mollet fils, qui, lui aussi, me semble avoir trop de confiance dans un ex-agent des ponts-et-chaussées, très dévoué d’apparence à la Commune, mais qui apporte une grande nonchalance dans l’exécution des terrassements nécessaires (1).

A toutes nos objurgations à ce sujet, notre délégué à la Guerre réplique que, n’étant pas du métier, nous n’y entendons rien.

C’est bien possible, mais cette excessive quiétude me fait peur.

Le jour même où, du côté de Neuilly, un armistice de quelques heures avait été arraché enfin à Thiers pour permettre aux pauvres gens de Sablonville et de Neuilly, bloqués depuis trois semaines entre nos feux et ceux de Versailles, de rentrer dans Paris et de s’y mettre à l’abri, messieurs les assassins galonnés se livraient à de nouveaux exploits vers le Sud.

Quatre fédérés, faisant une ronde vers Belle-Epine, près Villejuif, furent surpris par un détachement de chasseurs à cheval qui les sommèrent de se rendre.

Toute résistance sérieuse étant impossible, les malheureux déposent leurs armes.

Les chasseurs les entourent, mais sans leur faire aucun mal.

Soudain survient le capitaine. Il se précipite sur les

(1) Je suppose que ce piqueur des ponts et chaussées devait être \e trop {ameu's. Ducaûel qui introduisit les Versai! lais par la porte d’AuteuiJ le 21 mai.

prisonniers et, de son revolver, en tue trois et blesse grièvement le quatrième, le citoyen Schaffer. Puis ce hrave ordonne à ses hommes de continuer leur route, laissant les quatre cadavres sur le sol.

Le citoyen Schaffer eut encore la force de rejoindre ses camarades, campés sur la route de Bicêtre d’où on le transporta à Pambulance.

C’est de sa bouche que, chargés de faire l’enquête sur cet abominable drame, les citoyens Gambon, nier et Langevin recueillent ces détails.

"""nPîus que jamâî^, cela va sans dire, les Thiers, les Jules Favre, les Dufaure et les Jules Simon signalent à la province les fédérés comme étant « d’exécrables bandits

Un grand nombre de Loges maçonniques se sont enfin décidées à faire acte public d’adhésion à la Commune.

Trois semaines plus tôt, cette démarche eût pu être d’une réelle importance pour la Révolution.

La Maçonnerie, grâce à l’idée que s’en font les naïfs, jouit en province d’une incontestable influence politique, surtout au moment des élections.

Son adhésion eût alors pesé d’un grand poids sur la détermination des députés républicains des départements, qui ne peuvent rien auprès de leurs électeurs sans son concours.

Mais il est trop tard maintenant pour en espérer le moindre résultat.

Thiers a eu tout le temps nécessaire pour endormir les premières méfiances des républicains et aussi pour leur faire voir la Commune sous le faux jour d’une simple émeute dirigée précisément contre la sécurité de la République,

Nous en avons eu la preuve dans l’attitude presque hostile que nous ont témoignée les délégués de Lyon envoyés exprès à Versailles et à Paris pour se rendre compte de la situation.

Ces délégués ne nous ont-ils pas dit sans rire qu’ils

étaient convaincus que Thiers était républicain et ne toucherait en rien aux franchises municipales dont jouit Lyon en ce moment..,^ grâce à l’obligation où il se trouve, de concentrer toutes ses forces contre Paris.

Pauvres gens ! sont-ce des niais ou des roublards, ces délégués lyonnais ?

Donc cette décision tardive des loges parisiennes, — de même que celle des délégués des départements qui s’y sont joints — resteront sans effet, c’est à craindre.

La manifestation des maçons qui sont allés planter leurs étendards sur les fortifications de l’Ouest et qui ont obtenu de ce côté une suspension d’armes jusqu’au retour des délégués partis pour Versailles afin d’en obtenir un armistice, m’a cependant fourni l’occasion de constater l’hésitation de l’armée à remplir le rôle odieux qu’on lui fait jouer.

Envoyé parla Commune auprès deDombrowsky,avec qui la suspension d’armes a été conclue, je me suis chargé de surveiller la stricte exécution des clauses de cette suspension d’armes à la grande barricade Peyronnet, entre Sablonville et l’avenue des Ternes.

Cet avant-poste n’est distant de celui des Versaillais que d’environ cent mètres.

Ceint de l’écharpe rouge et monté sur la barricade, j’offre paraît-il un point de mire qui soudain éveille chez un vieux sergent à moustaches grises le désir de me descendre. Il donne en effet l’ordre à ses hommes alignés devant le poste de tirer sur moi.

Les hommes restent l’arme au pied. Trois fois il réitère son ordre et trois fois même refus de la part des hommes.

Au premier commandement du sergent Versaillais, les nôtres s’étaient préparés à riposter et attendaient, impassibles.

Sans être doué d’une bravoure héroïque, il ne me déplaisait pas de savoir comment l’histoire allait se terminer...

Attiré par les jurons du vieux sous-officier, maugréant après ses hommes, le lieutenant du poste sort enfin et se renseigne. A ses gestes, je comprends qu’il donne tort au sergent. Puis ils s’avance vers notre barricade, et m’interpellant :

— Qui êtes- vous ?

— Membre de la Commune chargé de faire respecter l’armistice.

— C’est que vous ne portez pas runiforme et il est d’usage que ce ne soit point un civil qui exerce ce genre de surveillance. N’avez-vous pas avec vous quelque officier d’état-major ?

Justement arrivait le capitaine Pavy, officier deDombrowski. Je le présente à l’officier Versaillais qui nous donne alors Passurance que jusqu’à la fin de la suspension d’armes aucun de ses hommes ne nous provoquera.

Cet incident dénote il me semble qu’il pourrait bien arriver qu’à un moment donné les soldats refusassent de continuer le métier d’égorgeurs.

La suspension d’armes obtenue par les Francs-Maçons a eu un contre-coup bien inattendu.

Ignorant les conditions de la trêve, limitée à la partie comprise entre Asnières et le Point-du-jour, les commandants des forts de Vanves et d’Issy se sont laissés surprendre à ce point que les Versaillais ont pu s’avancer à moins de deux cents mètres du fort d’Issy, déjà presque inhabitable.

Le commandant Mégy, perdant la tête, crut devoir l’évacuer immédiatement, après avoir fait enclouer ses pièces.

Durant près de quatre heures le fort resta à la merci des Versaillais qui, cependant, n’osèrent l’occuper.

Un seul défenseur y demeura, le jeune Dufour, âgé d’à peine quinze ans. Il se tenait à l’entrée, auprès d’un baril de poudre prêt à faire sauterie pont dès que l’ennemi s’y serait engagé.

Il advint justement que le commandant d’un bataillon posté auPoint-clu-Jour,le citoyen La^’a^trf,braquant sa lunette sur la direction d’Issy, s’aperçut de ce qui se passait (1).

Il fait aussitôt part de sa découverte à ses hommes qui, au nombre d’une centaine, traversant rapidement le viaduc, arrivent au fort et en reprennent tranquillement possession à la barbe de l’ennemi.

Les canons, seulement encloués avec des chevilles de bois, purent heureusement être aussitôt remis en service et Vermoreljpeu de temps après, amenait des renforts suffisants pour défendre la position.

Or, .bien que la négligence apportée dans la transmission des conditions limitatives de la trêve ne puisse sérieusement lui être imputée, on en rend Cluseret responsable ainsi que de l’évacuation trop précipitée du fort, et oa vient d’ordonner son arrestation.

A part cette dernière mesure, qui ne me paraît point juste, je ne suis pas autrement fâché qu’on retire à Cluseret la mission dont on l’avait investi.

Comme membre alors de la commission exécutive,je m’étais vivement opposé à sa nomination de délégué à la guerre.

Malgré le titre de général qu’il a rapporté d’Amérique, la réputation qu’on lui a faite comme « homme de guerre est, il me semble, très usurpée.

Sans doute il a le courage et le calme nécessaires;

(1) Le citoyen Lavaud. acteur d’un talent très populaire, rappelant celui de Fréderick-Lemaître, est mort à Paris, en 1886. C’était un des hommes les plus dévoués et les plus désintéressés que j’aie connus dans les rangs de l’armée socialiste-révolutionnaire. (N. d. TA).

mais ce qu’on sait de lui comme militaire, depuis le 4 septembre, n’indique pas qu’il soit capable d’énergie ni d’initiative.

' Deux fois, à Lyon et à Marseille, il a eu occasion de montrer son savoir-faire, et deux fois il a été au dessous de la situation. On assure même qu’au 28 septembre 1870, acclamé à Lyon par les révolutionnaires comme commandant en chef de la garde nationale, il a fait avorter le mouvement (1).

Bourré de préjugés militaires, il manque totalement d’entrain comme chef d’armée révolutionnaire.

Sa prétention de vouloir contraindre les fédérés au casernement a plus contribué encore à désorganiser nos forces militaires que la terrible sortie du 3 avril.

Il est à craindre, malheureusement, que le citoyen Rossel, son successeur, ne comprenne pas davantage la situation, bien qu’il paraisse de beaucoup supérieur à Cluseret comme technicien.

Réduits comme nous le sommes à la simple défensive, il est inévitable que les Versaillais entrent un jour ou l’autre dans Paris et qu’ainsi l’affaire se dénoue par une bataille de rues. Il faudrait donc avant tout un homme qui sût organiser et préparer ce genre de lutte, si une telle préparation est possible.

Les légendes dont se compose une bonne part de ce qu’on appelle la « tradition révolutionnaire », viennent de nous jouer un vilain tour, en énervant l’action de la Commune sous prétexte de la concentrer.

C’est notre vieil ami Jules Miot, dont la tête est farcie de cette sacrée « tradition », qui, sans s’en douter, certes, vient de passer la corde au cou de la Commune, en lui faisant adopter la création d’un Comité de salut public.

Et, ce qu’il y a de bizarre, c’est que ceux qui l’ont

\ (1) Il s’en est vanté lui-même plus tard dans un journal genevois:

Patrie suisse, du 8 octobre 1874. ( N. d. TA. )

voté sont persuadés, eux aussi, qu’ils sont dans la tradition.

Aucun ne paraît se douter d’avoir créé un rouage parfaitement inutile ou un pouvoir rival delà Commune, qui, traditionnellement, éliminera simplement celle-ci, comme le fameux Comité de 93 supprima les Hébertistes, lesquels, avec raison, avaient fait de la Commune de Paris le foyer central de la Révolution.

Le Comité de Salut Public d’alors — puisqu’on s’en réfère à la tradition — ne fut jamais qu’une arme aux mains d’iin parti; la Commune de Paris était l’expression et la force impersonnelle, par cela même supérieure, de la révolution.

Aussi, la réaction, en ces tem.ps-là, se servit-elle avec enthousiasme du Comité de Salut Public pour combattre la Commune, assurée qu’elle était, grâce à la défaite de celle-ci, de réaliser ses projets anti-populaires et liberticides.

Instituer un nouveau Comité de Salut Public, c’est restreindre la Commune au rôle de « Petit parlement w que lui reproche justement le citoyen Vaillant, et détruire du meme coup l’étroite solidarité qui la dominait, malgré toutes nos divergences d’idées.

Cette solidarité devient impossible, en effet, entre les membres du Conseil, dès qu’un pouvoir, issu d’une majorité, aura le droit absolu que comporte son existence, de prendre telle décision qui lui paraîtra convenable, sous son unique responsabilité.

Si du moins on pouvait un instant espérer d’en obtenir la victoire, je ne sache personne de nous qui ne soit prêt à sacrifier l’amour du principe.

Mais peut-on sérieusement croire que, parce qu’on aura décoré quelques-uns d’entre nous dutitrede membre de ce comité, ils en auront plus de capacité, plus d’énergie, plus d’influence qu’ils n’en possèdent à cette heure comme membres de la Commune ?

Sans doute, il faudrait plus d’unité, plus d’ensemble

et surtout plus de rapidité dans les mesures se rapportant aux affaires militaires et à la sécurité des défenseurs de la Commune contre les menées occultes de nos adversaires à l’intérieur.

Mais ces lenteurs, ce manque de précision dont on se plaint justement au point de vue militaire, tiennent surtout à la co-existence du Comité Central et d’une délégation spéciale à la guerre ; des prétentions du premier à vouloir diriger la seconde. Or, tant que cette question ne sera pas tranchée, le Comité de Salut public n’y pourra rien de plus que ses prédécesseurs.

Quant à la sécurité de l’intérieur, le système de concentration que nous avons emprunté à nos dévanciers, ne peut non plus donner de meilleurs résultats, quoi que fasse le Comité de Salut public.

Malgré son dévouement à la Commune, il est impossible que le uouveau personnel de la police centrale, composé de citoyens qui — à leur honneur — y sont jusqu’alors demeurés étrangers, puisse exercer une surveillance efficace.

C’est là surtout que la division du travail eût dû être appliquée, pour avoir un plein effet.

Il eût fallu créer des comités de quartier transmettant leurs renseignements à leurs municipalités respectives. La similitude et les concordances des rapports de quartiers et ensuite des arrondissements eussent ainsimis les nouveaux agents — plus zélés qu’habiles — sur des pistes autrement sérieuses que celles sur lesquelles ils s’égarent presque toujours.

L’initiative d’un Comité de Salut public n’aùra donc pour conséquence que d’énerver la Commune et d’ébranler la confiance de ses partisans les plus dévoués, lorsque l’impuissance de ce rouage inutile leur sera démontrée.

Déjà cette malencontreuse imitation d’une époque

que nous ne connaissons encore trop que par son côté dramatique commence à porter ses tristes fruits.

Elle a divisé la Commune en deux camps, juste au moment où il lui aurait fallu le plus de réelle unité.

Personne jusqu’alors n’avait pris au sérieux la fumisterie de Vésinier, qualifiant de réactionnaires les treize opposants dans le vote relatif à la validation des élections complémentaires. Les insinuations malveillantes de Félix Pyat à l’égard de certains de nous avaient été assez veitemént relevées elles-mêmes pour que la majorité en comprit Finjustice.

Mais les treize opposants d’alors étant devenus vingttrois contre la création du fameux comité, la majorité s’en est exaspérée.

Et pourtant, en admettant qu’ils se trompent, les vingt-trois, somme toute, n’agissent ainsi que par respect pour l’intégrité de la Commune elle-même.

Ils le comprennent tellement bien que, malgré leurs répugnances pour la nouvelle institution, ceux d’entre eux qu’on a placés à la tête d’importants services, tels que les Postes et les finances, n’en sont pas moins restés à leur poste, prêts à exécuter les décisions prises par le Comité de Salut public.

De quel droit donc leur imputer à crime de lése- Commune leurs divergences à ce propos?

Il faut vraiment, comme ce pauvre Miot, être possédé de la manie de. la “ tradition révolutionnaire » pour ne pas admettre qu’on puisse différer de vues sur un tel sujet.

Voilà donc que nous ne sommes plus seulement des réactionnaires, mais bel et bien des « traîtres»sur lesquels on devra avoir l’œil !

Et quelle inconséquence alors de laisser ces traîtres occuper plus longtemps les postes qu’on leur a confiés!

Tout ceci est vraiment incompréhensible et en tout cas fort incohérent.

Voilà parmi nous une cause de trouble dont certes le besoin ne se faisait pas sentir

Le diable soit des traditions !

Rossel vient de s’expliquer devant le Conseil sur la façon dont il conçoit son rôle de délégué à la guerre et ses relations avec la Commune,

Ces explications, empreintes d’une grande sincérité et données simplement ont produit une excellente impression. Mais pas plus que Cluseret il ne nous a paru, à Vermorel et à moi, que Rossel puisse être le chef militaire dont nous aurions besoin.

Lui aussi semble croire qu’il lui faut surtout un outil qui ne raisonne pas et se contente d’agir sans compren- ' dre.

Or c’est justement cette nécessité de comprendre qui, seule, peut donner à une armée révolutionnaire des chances de victoire.

Que ce soit là une difficulté grave à surmonter c’est indiscutable. Mais il faut pourtant que ceux qui acceptent la situation sachent qu’ils doivent absolument compter sur les nécessités qu’elle comporte.

Il leur faut apprendre à diriger cette force pensante et non s’obstiner à l’assujettir à des formes dont elle est, au contraire, la négation.

Patriote ardent et convaincu, Rossel ferait un excellent chef de corps en temps de guerre ordinaire pour la défense du sol national.

Mais, absolument étranger à la cause pour laquelle nous luttons — il nous l’a franchement confessé — comment pourra s’établir entre ses troupes et lui cette communion d’idée indispensable au succès?

Notre nouveau délégué à la Guerre, trop imbu lui aussi de ses préjugés hiérarchiques, ne pourra que succomber comme Cluseret à la tâche qu’il a pourtant loyalement acceptée.

Pins cassant, moins hon enfant que son prédécesseur.

plus actif surtout, il se brisera plus rapidement encore contre l’obstacle. Voilà tout.

— Citoyen — me dit un soir, à Passy, le commandant Bénot — savez-vous que chaque soir le colonel Laporte sort seul depuis quelque temps par la porte d’Auteuil et s’en va rôder dans le Bois de Boulogne ?

Que diable y va t-il faire ?

— Vous êtes certain de la chose ?

— Absolument. Du reste, nous pouvons aller à la porte d’Auteuil nous en informer.

Le chef de poste nous apprend, en effet, que depuis trois jours le commandant du secteur se rend seul, le soir, vers dix heures, dans le bois, sous prétexte de surveiller l’ennemi.

En rentrant au château de la Muette, je demande des explications au colonel Laporte. Il avoue ses sorties nocturnes et les justifie par la nécessité de surveiller les mouvements de l’ennemi, qui vient de jeter un pont à Suresnes et dirige ses tranchées vers le rond-point de Mortemare pour y établir une batterie.

Je demande à mon homme comment il a gardé pour lui jusqu’alors cette importante découverte et n’en a déjà pas fait un rapport à la Guerre.

Il balbutie quelques excuses et me propose de sortir avec lui à l’heure habituelle pour nous rendre un compte exact des faits.

Bénot cligne de l’œil et j’accepte.

Vers dix heures, au moment de sortir, le commandant Bénot, qui a demandé à nous accompagner, se trouve lui aussi à la porte d’Auteuil, mais avec uue cinquantaine d’hommes solides et résolus.

Le colonel paraît peu satisfait de l’escorte et soulève quelques objections, mais nous passons outre.

Nous marchons par une nuit assez noire en file indienne et dans le plus grand silence, durant environ

trois quarts d’heure guidés par le colonel, que sur veille Bénot qui ne le quitte pas d’une semelle, revolver en main.

Or, dans ma jeunesse — vers 1848-49 — j’ai fait pas mal de promenades noctures dans le bois de Boulogne en compagnie de mon ancien ami Thalès Bernard. J’en connais à ce point les «détours» qu’il me serait impossible de m’y égarer, fût-ce en temps de brouillard.

Je fais signe à Bénot qui, sans bruit, arrête ses hommes. Puis, m’approchant du colonel et à voix basse :

— Où pensez- vous donc nous mener ainsi?

— Mais, citoyen membre de la Commune, vers le pont de Suresnes, ainsi qu’il est convenu.

— Vous croyez vraiment être dans cette direction?

— Certainement, citoyen mem...

— Assez ! Vous êtes un traître ou le dernier des blagueurs.

— Citoyen mem...

— Taisez-vous. Il paraît que je connais le bois mieux que vous. Nous allons tout bêtement sur Madrid et nous sommes à un kilomètre à peine des avant-postes versaillais.

— Faut-il lui casser la gueule? me demande Bénot.

— Serrez-le seulement de près et retournons vers la porte Dauphine.

On bat en retraite. Vingt minutes après nous arrivons à la porte.

Mais depuis notre soitie qui probablement a donné l’éveil, le mot d’oidre a été changé. Le chef de poste refuse de nous recevoir.

Nous devons alors regagner jla porte d’Auteuil, non sans risquer d’être aperçus par les avant-postes de l’ennemi, la lune commençant à donner en plein.

Le commandant Bénot et ses hommes étaient d’avis de fusiller le colonel qui ne l’aurait vraiment pas volé,

lors même qu’il n’eut [été dans cette affaire qu’un pur imbécile.

On s’est contenté dé le garder jusqu’au lendemain matin et de le faire conduire ensuite au Cherche-Midi, en même temps qu’on a adressé un l’apport spécial à la Guerre.

J’avoue ne pas comprendre grand’cliose à tou+^^e cette histoire et je me demande quel pouvait bien être le but de cet homme (l).

Notre amiAvrial nous a mis sur les bras une affaire qui nous cause plus d’embarras qu’elle ne rapportera réellement de joie à ceux en faveur desquels il a présenté sa proposition .

II s’agit de restituer à leurs propriétaires les effets engagés par eux au Mont-de-Piété.

C’est une question des plus difficiles à résoudre, si l’on veut tenir compte des intérêts très complexes qui sont enjeu.

En apparence la solution la plus simple serait de liquider cette institution qui fournit à ses commissionnaires et à une foule d’autres sous-agents l’occasion de faire fortune en trafiquant de la misère des travailleurs et des petits commerçants.

Mais justement les prêts sontfaitsau moyen de dépôts provenant de petits capitalistes que, à moins, de liquidation sociale complète, il serait assez injuste de dépouiller non pas seulement au bénéficedes prolétaires, mais surtout au bénéfice de bon nombre de leurs exploiteurs qui, eux aussi, ont eu recours aux prétendus services usuraires de cette pieuse « institution.

(l)S’il en faut croire un sieur Dalsème qui a publié depuis les Conspirations sous la Commune il s'agissait d’une combinaison d’après laquelle le colonel Laporte, — ainsi désigné par Dalsème, — devait livrer justement la porte Dauphine aux Versaillais. L’incident que je ^ raconte plus haut est, en effet, relaté dans le livre de Dalsème; mais celui-ci, ignorant que j'avais remplacé Oudet à la surveillance du secteur, mentionne le nom de notre collègue comme étant celui du membre de la Commune que Laporte devait livrer à l’ennemi. (N.d.l’A.)

Ainsi le nombre des articles sur lesquels il a été prêté des sommes variant de deux-cents à cinq mille francs^ c’est-à-dire d’une valeur supérieure à celle des objets dont disposent généralement les ouvriers et même les employés, s’élève en ce moment à vingt-sept mille et le montant des sommes auxquelles ces articles servent de gages à dix-huit millions .

Il y a, à cette heure, dans les magasins du Mont-de Piété deux millions deux cent mille articles engagés pour une somme àe quarante^neuf millions de francs dont plus de la moitié a été prêtée à des personnes plus ou moins aisées, mais qui à coup sûr ne sont pas des prolétaires.

Fallait-il, comme nous l’avons déjà fait à propos des loyers, réserver d’injustes largesses à des gens n’y ayant aucun droit ?

Allions-nous fournir ainsi un heureux coup de hlet à tous les acheteurs de reconnaissances du Mont-de- Piété, devenus à vils prix seuls propriétaires des effets dont on nous invitait à décréter la reprise gratuite?

Que la Commune, triomphante, crée un état économique nouveau permettant aux travailleurs de n’avoir plus besoin de recourir à d’aussi misérables ressources, rien ne mieux. Il faut espérer qu’on en viendra là.

Mais que par une sentimentalité par trop naïve nous enrichissions cette foule de spéculateurs sans vergogne auxquels le Mont -de-Piété a donné naissance, ce serait plus qu’odieux : ce serait inepte.

Et, dans ce cas même, à moins d’ouvrir toutes grandes les portes des magasins et de laisser à tout venant le droit de reconnaître et de reprendre sans contrôle ce qu’il a engagé, il faudrait, même en n’y épargnant pas le personnel nécessaire, un temps encore considérable pour opérer la restitution des deux millions deux cent mille articles qui s’y trouvent.

Après plusieurs discussions démontrant que la question ne pouvait être ainsi tranchée au pied levé,il a été décidé

qu’on délivrera seulement les objets engagés jusqu’à concurrence d’une somme de vingt francs (ce qui représente encore plus de dix-sept cent mille articles), et à la condition expresse que tout bénificiaire du décret devra prouver qu’il est bien l’engageur de l’article à restituer.

Comme il est matériellement impossible d’opérer la délivrance autrement que par séries, il a été décidé, pai la commission des Finances, que ces sér ies seraient désignées par voie de tirage au sort chaque semaine, et j’ai été chargé de cette besogne plus ennuyeuse que vraiment utile dans les 'conditions où elle peut seulement s’effectuer.

Comme conséquence première de cette mission, je suis littéralement bombardé de lettres et de visites — à mon domicile — car nombre de gens oubliant que le tirage au sort en doit seul décider, veulent à toute force avoir droit à un « tour de faveur w.

Beaucoup de notamment, qui ont eu

des « malheurs « depuis la guerre, me font l’honneur de me demander une entrevue pour m’expliquer leurs droits.

Comme je ne suis guère chez moi, elles sont généralement reçues j)ar ma femme — victime innocente du perfide Avrial.

Cela paraît défriser quelque peu les solliciteuses, qui ignoraient certainement que je fusse marié... et surtout d’un âge déjà trop respectable, hélas !

11 s’est présenté ces jours à quelques-uns de mes collègues de la Commission des finances une femme déjà mûre, vêtue de noir, leur offrant de nous livrer le petit Thiers qui, affirme-t-elle, vient chaque soir dans une maison qu’elle connaît, pour y recevoir les renseignements que lui apportent ses agents.

Elle demande deux millions.

Si par impossible la chose était vraie, deux millions ne seraient pas trop pour une capture de ce genre.

Ce n’est pas que ce gnome malfaisant en vaille seulement la millième partie, mais il est hors de doute que sa subite disparition jetterait l’Assemblée versaillaise dans un assez grande désarroi en ce moment.

Les ruraux s’empresseraient certainement d’ôter leur masque de républicains et mettraient à exécution le projet qu’ils caressent depuis le 18 mars de proclamer Joinville lieutenant-général, afin de préparer la restauration orléaniste.

La province verrait ainsi clair et se déciderait peutêtre alors à nous appuyer.

Enfin, nous pourrions faire justice d’un gredin, ce qui ne serait pas non plus à dédaigner.

Nos amis désirant avoir l’avis de la commission tout entière, un nouveau rendez-vous a été pris. Mais la femme n’a plus reparu.

Le bruit court qu’elle est allée faire la même proposition au délégué de la Sûreté qui l’aurait fait coffrer comme simple espionne.

La chose est malheureusement plus probable que l’histoire des prétendus voyages quotidiens de Thiers à Paris. Je ne crois pas le coquin de taille à se risquer dans de telles aventures.

C’est dommage pourtant. Il eût été intéressant de le pouvoir pendre sur les hauteurs de Montmartre.

Comme nous l’avions prévu, Vermorel et moi, Kossel est déjà au bout de son rouleau.

Il n’a pu ni s’entendre avec le Comité Central qui continue ses conspirailleries, ni le dominer, malgré ses menaces de « peloton d’exécution, « qu’il lui eût été, je crois, bien difficile de réaliser.

Il est contraint de se retirer.

Sa lettre de démission n’expose que trop clairement la situation.

L’action militaire, entravée de plus en plus par d’absurdes compétitions, va s’énervant sans cesse, et le successeur civil de Rossel, le citoyen Delescluze, aura grand peine à redonner à cette action une nouvelle et sérieuse impulsion.

Grâce pourtant à ce nouveau délégué dont le dévouement et l’abnégation grandissent avec le danger, la question du Comité Central est enfin terminée, en apparence au moins, Delescluze l’ayant associé officiellement à la direction de la guerre, en lui distribuant les principaux services.

Excellente mesure qu’on eût dû prendre dès le début, mais trop tardive pour qu’on puisse espérer voir disparaître l’esprit d’intrigue désorganisatrice qui s’est introduit dans le Comité dès les premiers temps de la Commune.

La Commune a pris au mot la demande que contenait la démission de Rossel « d’une cellule à Mazas w et a décrété son arrestation.

Je ne me serais pas associé à cette mesure si Rossel n’y avait vraiment donné lieu par ses procédés plus qu’insolites.

Défenseur involontaire de la Commune, car rien ne l’a contraint de venir parmi nous, c’est presque en termes de triomphe que, sans même en avertir ni le Conseil ni le Comité de Salut Public dont il relève pourtant, il annonceà la population la prise définitive cette fois du fort d’Issy, sur lequel « flotte le drapeau tricolore ».

Partisan à ce point de la discipline et du respect de la hiérarchie militaire, qu’il a préféré se retirer plutôt que de céder quoi que ce soit à cet égard, il oublie ses propres principes jusqu’à publier dans les journaux, avant même de Padresser à ceux qu’elle intéresse tout d’abord, et sa démission et les motifs qui l’ont déterminée.

T)ans de telles circonstances, son arrestation est plus que légitime.

Quant aie croire un traître, rien ne justifie une telle opinion : c’est un homme qui s’est trompé.

Simple patriote il était à Metz, simple patriote il est demeuré avec nous, et, pas plus à Paris qu’à Metz, il n’a su comprendre ce qu’il y avait affaire.

Il n’a pas vu. que la hiérarchie est désormais impuissante à nous sauver.

Dans toute armée révolutionnaire, la discipline ne peut résulter que de la conscience du but à atteindre et des moyens à employer pour cela. Elle ne peut être aveugle. Sa force dépend, au contraire, de sa clairvoyance.

Ni Cluseret, ni Rossel ne surent malheureusement le reconnaître.

L’arrestation de Rossel s’est terminée d’une bien étrange façon.

Un membre du Comité de Salut public, le citoyen Charles Gérardip^ ^vait tout particulièrement insisté ^'éLü' ê'Sféculer cette mesure. Il s’est esquivé avec son prisonnier, pendant que notre collègue Avrial nous rendait compte — au Conseil — de la façon dont l’arrestation avait été opérée.

Que signifie cette fuite de Gérardin ? Qu’avait-il à craindre pour lui-même, en supposant que, par négligence, il ait laissé échapper son prisonnier, ce dont bien peu de nous, en somme, lui auraient gardé rancune ?

La conduite de ce membre du Comité de Salut Public est d’autant plus étrange qu’on parle précisément d’une curieuse découverte faite par Vermorel, membre de la commission de sûreté générale, dans le dossier du beau-frère de Géi'ardin, le citoyen A. Dupont, également membrede la Commune.

Ce citoyen, compromis dans Paffaii’e du faux complot

jugé à Blois un peu avant la fin de l’Empire, fut nommé dès le 4 septembre commissaire de police.

Bien qu’un grand nombre de ceux des républicains qui avaient d’abord accepté ce poste par pur dévouement— tels entre autres Emile Dereux et le baron de Ponnat — eussent démissionné aussitôt après le 31 octobre, ne voulant point se faire les argousins de la réaction, Dupont n’en était pas moins resté jusqu’au 18 mars, sans rougir d’être l’agent d’un Cresson et d’un Valentin.

Or il paraît qu’on a trouvé dans le dossier de ce trop zélé commissaire de police un long rapport adressé par lui à son dernier chef, Valentin, rapport daté du 16 mars et dans lequel Dupont dénonçait les agissements du Comité Central et des clubs révolutionnaires, en vue d’un prochain mouvement qu’il se faisait fort de réprimer, si l’on voulait.

Que ce fût pure forfanterie de jeune homme se croyant une force ^ c’est p'ossible. Mais la découverte qu’on vient de faire, s’ajoutant à la singulière fuite de son beau-frère Gérardin est cependant de nature à légitimer les soupçons.

Bien que Vermorel ait réclamé l’arrestation immédiate de Dupont, ainsi qu’on l’a déjà fait pour Pourille, dit Blanchet et pour Emile Clément, reconnus eux aussi comme d’anciens policier^ ae l^mpire, il paraît que sur les instances de Rigault on a sursis à cette nouvelle arrestation. Vermorel en est assez peu satisfait.

De mon côté j’ai rencontré dans les bureaux du citoyen Paschal Grousset un personnag.e qui y est employé et dont je ne m’explique pas la présence parmi nous.

C’est Germain Casse.

Comment se peut-il qu’après avoir été un des plus serviles agents de Jules Favre" durant le siège, cet homme soit venu offrir son concoursà la Commune ?et

pourquoi ne l’a-t-on pas simplement chassé comme il méritait de l’être ?

Il me paraît évident qu’il n’est entré dans les bureaux de Grousset que pour faire quelque sale besogne au profit de Versailles.

— Venez-vous faire une ronde avec moi jusq’au Point-du-Jour ? me dit un soir le colonel Josselin, nouvellement attaché au secteur de la Muette.

— D’autant plus volontiers que je n’ai pu le faire depuis deux jours.

Nous partons tous deux à travers les quinconces du Ranelagh pour gagner la route stratégique.

Le bombardtment, proclamé la veille seulement par VOfficnel de Versailles, dui e en réalité depuis le 3 avril sur tout ce parcours, mais il est maintenant plus violent que jamais.

Tous nous sommes familiarisés depuis longtemps avec le sifflement des balles,' que les fédérés comparent très justement, il me semble, au bourdonnement des hannetons, lesquels par parenthèse, effarouchés sans doute par nos fusillades, ne donnent pas signe de vie cette année.

Mais il est un bruit auquel je ne puis m’habituer et qui ine cause toujours une impression désagréable : c’est celui que font, en tournoyant avant de tomber, les lingots lancés par les boîtes à mitraille.

Il est impossible en effet de prévoirsil’on sera atteint ou non, et c’est cette incertitude qui m’agace malgré moi. On est seulement averti par les éclats de branches qui se brisent autour de soi. Et de nuit c’est encore pis qu’en plein joui-.

Aussi ne suis-je pas ti*op fâché quand nous atteignons la limite des quinconces.

A la porte d’Auteuil nous faisons une halte.

Jamais dans nos précédentes tournées noctures, soit avec Longuet,, soit avec Gamhon, je n’avais été aussi impressionné.

Dans la nuit profonde, mais très étoilée, de larges tâches rouges, reflètent, sur notre gauche, les incendies qui se propagent de Passy jusqu’à la Seine.

Ces incendies ont été allumés par les bomhes à pétrole que lancent sans relâche les batteries de Breteuil et de Brimborion pour tenter de déloger les fédérés.

Grâce à l’obcurité qui règne derrière ces batteries, nous pouvons parfaitement distinguer la lueur précédant chaque décharge, et peu de secondes après, nous entendons le bruit des projectiles.

Toutes les villas bordant le chemin n’offrent que de lamentables ruines. Les jardins sont remplis depoutres embrasées, de tentures, de meubles encore fumants.

La coquette gare d’Auteuil n’est plus qu’un amas informe de briques, de fer, de vitres et d’éclats d’obus.

Le viaduc, à peine touché par les batteries prussiennes, ressemble aujourd’hui à une véritable guipure de pierres, dont les jours laissent apercevoir de sinistres rougeurs.

A droite, la poterne d’Auteuil, défoncée, ses ais brisés et ses gonds rompus par les obus versaillais, est jetée en travers du fossé, formant une sorte de pont fixe à larges claires-voies.

A l’avancée, au delà du fossé, un détachement de Vengeurs de la Répuhligue, fidèles au poste, tiraille sur l’ennemi, dans la direction du rond-point de Mortemare, où les Versaillais sont en train d’installer leurs pièces.

Partout la guerre et ses horreurs. Guerre acharnée entre ceux qui poursuivent le triomphe et l’égalité de la République, et ceux qui vivent de privilèges et veulent se venger sur Paris des hontes que les prussiens ont infligées à leur lâcheté.

Tout à coup une effrayante explosion nous secoue. C’est un obus qui vient de s’abattre non loin de là, vers

la ro’ite de Saint-Cloud. Puis à ce bruit succèdent de déchii’antes clameurs.

Nous nous dirigeons rapidement vers le point d’où les cris se font entendre et nous arrivons à une casemate faiblement éclairée par une lanterne aux lueurs de laquelle nous distinguons trois cadavres.

L’un est celui d’une belle jeune fille qui a eu le sommet du crâne emporté.

Un vieillard, capitaine de fédérés, pousse à côté d’affreux gémissements. C’e^^t le père de la jeune fille.

Sous le premier siège, l’enfant s’était faite cantinière pour accompagner son père, vieux républicain engagé dans un bataillon de marche.

Celui-ci ayant ensuite pris parti pour la Commune, elle avait continué de le suivre.

Tous l’adoraient pour son entrain et son dévouement. Les balles prussiennes l’avaient épargnée. Celles de Versailles viennent de l’arracher à la tendresse du pauvre vieux, fou de douleur.

C’est à grand’peine que le citoyen Josselin et moi nous jDarvenons à séparer le malheureux du cadavre de sa fille, qu’on transporte à l’ambulance de Passy avec ceux de ses infortunés compagnons.

16 mai 1871

Véritablement nos amis de la majorité emploient à l’égard de la minorité des procédés qui deviennent intolérables.

Tant que nos dissentiments n’ont amené entre nous que des récriminations plus ou moins aigres, si déplorable qu’elle fût, la situation n’était pas telle cependant qu’une scission se justifiât.

Mais que le nouveau comité de Salut Public ne s’in-

spire plus que des conseils de la majorité, réunie en dehors de toutes séances officielles de la Commune, la minorité ne peut l’accepter, car elle se trouve ainsi devenir responsable d’actes sur lesquels elle n’est pas même consultée.

Sans doute, emportée par la conviction que, seule, elle possède l’énergie suffisante pour sauver la Commune, cette majorité ne comprend pas à quel point elle méconnaît le mandat que nous ont donné nos électeurs, combien elle froisse notre dignité et notre droit incontestable de concevoir autrement qu'elle le salut de la révolution, ni enfin combien elle fausse l’étroite solidarité qui nous lie devant tous — amis et ennemis.

Il est absolument urgent de le lui rappeler.

Il a donc été convenu que nous demanderions en séance publique la cessation d’une telle façon d’agir et . que nous adjurerions nos collègues de la majorité de ' comprendre enfin que la Commune, devant rester imper- < sonnelle, sous peine de se suicider, aucune de ses résolutions par cela même, ne peut être prise qu’à la ; suite d’une délibération formelle des membres du : Conseil réunis en séance officielle.

Avertie sans doute de notre projet, la majorité ne s’est point rendue hier à la séance, pour éviter cette mise en demeure, et après une grande heure d’attente nous avons dii nous retirer, laissant un procès- verbal attestant notre présence dans la salle du Conseil et ; indiquant les motifs de notre retraite.

^ I! ne nous reste plus qu’à saisir nos électeurs de la ^ question.

Dès ce matin donc, par la voie des journaux, nous déclarons que, tout en continuant d’accepter les responsabilités que comporte notre mandat, les revendiquant même au besoin, nous nous abstiendrons désormais de paraître aux séances du Conseil, à moins qu’il ne s’agisse du jugement d’un de ses membres, et que toute

notre activité sera consacrée soit à radmhiistration de nos mairies respectives, soit à la défense commune de

I Longj^et. — Vermorel. — Arthur ArnouU. — Vifjâr I Clément, — Avrial, — Ostyn. — Franckel. — Pindy, I — Arnold. — Vallès. — Tridon. — Varlii^ —

Absent au moment de la rédaction de cette pièce, le citoyen Mjodon nous a envoyé son adhésion motivée.

Quant à Franckel, qui a voté pour l’institution d’un Comité de Salut public, il a cru devoir faire suivre sa signature, en apparence contradictoire, de l’explication

tuivante :

« En motivant mon vote pour le Comité de Salut public, je me réservais le droit de juger ce comité. Je veux avant tout le salut de la Commune. J’adhère » aux conclusions de ce programme, w

Les adversaires de la Commune mènent grandtapage autour de cette déclaration daus laquelle ils croient voir déjà la mort de la Révolution.

Ces messieurs ont vraiment la joie facile.

De quoi s’agit-il donc en efiet ?

Une fraction du Conseil — un tiers environ — dit aux deux autres tiers : « Vous pensez avoir seuls raison » dans votre conception de la Commune et dans les « moyens de la faire triompher. Cette confiance en n vous-même est telle que vous ne prenez plus la peine n de nous soumettre vos projets — ne fût-ce que pour r la forme — et vous les arrêtez d’avance dans des » réunions extra-officielles.

« Eh bien! soit. Nous nous le tenons pour dit. Nous » ne paraîtrons plus à aucune séance du Conseil où

Courbet.

I) notre présence, n’aurait plus qu’un caractère blesn sant pour notre dignité, en même temps qu’elle » nous ferait perdre à tous un temps qui doit être V mieux employé.

V Désormais, sans les discuter inutilement, nous jî nous appliquerons à faire exécuter les mesures que r le Comité de Salut public aura prises. Seulement, « nous avertissons nos électeurs de ce nouvel état de w choses pour qu’ils soient édifiés.

« Mais sur le terrain de la défense des principes

mêmes de la Révolution, nous n’en restons pas moins

prêts, comme par le passé, à encourir tous les l is- « ques et toutes les responsabilités des moyens qui w seront employés.

Notre déclaration ne dit rien de plus ni rien de moins.

Que les réactionnaires cependant feignent d’y voir autre chose, ils sont après tout dans leur rôle en essayant de présenter aux naïfs notre déclaration sous un autre jour..

Mais ce qui s’explique moins, ce sont les attaques furieuses dont nous sommes l’objet de la part des journaux partisans de la majorité.

Il est vraiment incroyable qu’on s’exaspère à ce point contre des gens qui, ayant suifisamment constaté qu’on n’entend plus tenir désormais le moindre compte de leurs observations, prennent la résolution de n’en plus présenter et de se contenter de concourir simplement à la défense commune.

Un des organes delà majorité surtout dépasse tellement toute mesure à ce propos qu’il en tombe dans le plus complet ridicule.

Le Père Duchêne, dont Vermersch est le rédacteur en chef et qui, sous prétexte de rendre fidèlement le « langage du Peuple », émaillé à profusion sa littérature de “ foutre », de « bougre » et de « nom de Dieu » demande, dans son numéro 63 du 28 floréal an 79

(viilgo 17 mai 1871) la « mise en accusation des Jeann f outres qui foutent le camp de la Commune

Le rédacteur de l’article y déclare gravement — ah! nom de Dieu! — que tous les signataires du manifeste sont une « collection de J eanf outres, w d’ignobles lâches, des misérables qui n’ont demandé « qu’à se goberger dans leurs fauteuils à THotel-de- » Ville, tant qu’il n’y avait pas de danger et J^en tirer r> profit ! Qui se foutent de la cité comme de l’an qua- « rante, qui veulent foutre leur camp et tirer leur « épingle 6?i<j’m...sans rien dire. Des déserteurs devant V) l’ennemi, ne demandant qu’à vivre comme des bons w hourgeois. Enfin, nom de Dieu ! qui ne méritent que w peloton d’exécution ».

Et le bouffon de la chose, c’est que ce pourfendeur de la minorité — « un tas de lâches « — invité à venir faire un petit tour de remparts du côté où il pleut des bombes, se garde bien de se rendre à cette gracieuse invitation !

Dame ! nom de Dieu! Bougre de bougre ! Que deviendrait la Révolution s’il lui arrivait malheur ! Mille millions de fourneaux !

Le gouvernement de Thiers et consorts est décidément aussi bête que canaille, ce qui n’est pas peu dire.

Qui diable a pu lui suggérer ce qu’il vient d’imaginer et qui rappelle les ficelles du vieux Dumas dans sa célèbre Tour de Nesles ?

Me trouvant à l’Hôtel-de-ville, on m’annonce qu’une dame veut absolument me parler pour une communication importante.

Je me rends à la salle où m’attend la dame en question, bien persuadéqu’il s’agit encore de quelque» petit tour de faveur » à propos du Mont-de-Piété.

Je trouve une jeune femme à Pair fort réservé, mise avec goût, mais très simplement.

— Vous êtes bien le citoyen Lefrançais ?

— Parbiitenieut. De quoi s’agit-il, citoyeime ?

— J’arrive Je Granville, où j’ai eu le plaisir de faire connaissance avec voire frère et sa famille, et je vous en apporte de fraîches nouvelles.

Là-dessus, force renseignements d’une grande vraisemblance. Puis, tout à coup :

— Mais ce n’est pas seulement de cela qu’il s’agit : j’ai quelque chose de confidentiel à vous dire.,.

— Ayez alors la bonté de venir à la maison. .Ma femme sera très heureuse de vous recevoir et aussi d’avoir par vous des nouvelles de sa belle-sœur qu’elle aime beaucoup.

— Ce serait avec grand plaisir, mais ce que j’ai à vous confier est de telle nature que je ne le puis faire qu’à vous seul. Veuil'ez donc passer chez moi demain matin de bonne heure, car c’est assez pressant pour vous et aussi peut-être pour vos amis.

Je prends rendez-vous et le lendemain matin vers neuf heures, revenant de la Muette où je passe ordinairement la nuit, j’arrive à l’adresse indiquée.

Mais avant de monter, je suis saisi d’un soupçon.

La rue Léonie en haut de la rue Blanche, n’est pas précisément habitée par des émules de Jeanne d’Arc. A peine dans le salon de la dame, mes soupçons se changent en certitude. Il faudrait vraiment être plus que naïf pour s’y tromper.

La dame parait dans un négligé cependant convenable. Elle m’avoue sans plus de détours qu’elle a pour amant un officier de Versailles qu’elle voit tous les jours, sans me dire comment bien entendu.

Cet officier lui a assuré que nous n’en avons plus que pour quelques jours,et qu’on n'épargnera aucun mem- })re de la Commune qui sera fait prisonnier.

Mais elle a juré à mon frère et à sa femme de me sauver. Elle me demande donc en grâce de lui promet-

tre de venir me réfugier chez elle; son amant y consent et s’arrangera pour que je ne sois pas inquiété jusqu’à ce que je puisse quitter Paris (1).

Tout cela m’est dit d’une voix émue, presque attendrie et en me serrant les mains que j’ai grand peine à dégager.

Afin d’en terminer plus vite avec cette scène frisant le ridicule, je fais la promesse demandée et je sors, dissimulant tant bien que mal une forte envie de rire.

Le soir, soupant avec Vallès, Vermorel etj^^opgu^j je leur raconte mon histoire. Tous trois se mettent à rire : la même farce leur est arrivée dans la même journée et presque avec les mêmes détails!

On avait paraît-il, en prévision de notre défaite, rêvé à Versailles de nousprendre chez des filles! (2).

Que Thiers, dont la moralité familiale ferait rougir l’animal le plus dépourvu de préjugés sous ce rapport, nous mesure à son aune, cela n’a rien d’étonnant. Mais pourquoi nous a-t-il cru assez idiots pour nous laisser prendre à un truc aussi grossier.

Il est malheureusement trop vrai que la situation devient très inquiétante.

(1) Ayant depuis, raconté cette aventure à mon frère, celui-ci m’a affirmé n’avoir jamais vu la susdite dame, ni se souvenir même du nom qu’elle m’avait donné comme étant celui sous lequel elle s’était soi-disant fait connaître à lui. (N. d.l’A.)

(2) Le sieur Arsène Houssaye fut mis peut-être dans la confidence de ce projet par ceux qui Lavaient inventé. Quelques temps après, en effet, parmi les nombreuses ordures lancées contre nous par les écrivains à la solde de Versailles, parut de ce monsieur un roman : Le chien perdu et la femme fusillée^ dans lequel il me représentait comme allant tous les soirs, déguisé en prêtre^ chez une fille^du nom de Flamhine. qui m’aide plus tard à quitter Paris sous ce déguisement. (N. d. LA.)

Les rangs des fédérés s’éclaircissent de jour en jour, non seulement parce que la mort en enlève les pins dévoués, mais aussi parce que la lassitude s’empare des autres.

La démarche des francs-macons est demeurée sans

résultat. La province reste sourde à nos appels réitérés. L’idée d’un congrès de délégués des conseils généraux, en vue d’obliger Versailles à convoquer une nouvelle Ass(uiiblée ayant pour mission de faire cesser la lutte, a piteusement échoué, faute d’énergie de la part de ses promoteurs.

Les amis prétendus impartiaux de la Commune, entrés dans les ligues pour la «Défense des droits de Paris?), sont tellement «impartiaux?? que mieux vaudrait de francs ennemis .

Leurs démarches, dites conciliatrices, n’ont fait que jeter l’incertitude et l’irrésolution dans bon nombre d’esprits qui ne comprennent pas qu’une action énergique peut seule contraindre Versailles à traiter avec la Commune.

Ces ligues ne servent en réalité qu’à couvrir un tas d’intrigues réactionnaires contre lesquelles nous avons à nous débattre à l’intérieur.

D’autre part, les suspicions provoquées contre la minorité ont aussi porté de tristes fruits.

La défiance s’est introduite dans les rangs des combattants, entre ceux qui prennent parti pour l’une ou p/our l’autre des fractions du Conseil, et beaucoup se croient déjà trahis.

Dans de telles circonstances, nous avons cru nécessaire, nous autres du IV® arrondissement, dont un délégué seulement, le citoyen Amoureux, s’est rangé avec la majorité — de convoquer^'*1î©#aNéJi^i^ au Théâtre- Lyrique pour leur expliquer notre décision et aussi pour les mettre en garde contre les conclusions démoralisantes qu’on en a faussement .tirées.

Tout s’est passé loyalement, comme cela doit être entre gens qui s'estiment.

Le citoyen Arthur Arnould a d’abord exposé les mesures administraïïves^ dans l’arrondissement

depuis notre élection à la Commune, et rendu justice à la commission municipale dont l’actif dévouement a grandement facilité notre besogne. Ce compte rendu a été approuvé sans restrictions par les nombreux électeurs présents.

D’accord avec les citoyens Arimuld, , Clémence et Eugène GérardinJ’ai abordé ensuite la question relative à la déclaration de la minorité communale et raconté les circonstances dans lesquelles se sont faites successivement les élections des deux comités de Salut Public; comment et pourquoi nous en avons combattu l’institution au nom même du mandat reçu de nos électeurs. Puis i’ai expliqué comment, n’étant plus consultés par nos collègues sur les mesures à prendre, nous avons été amenés logiquement, non à nous «retirer sous nostentes57, comme Tout à tort affirmé certains journaux, mais à déclarer que nous ne nous présenterions plus aux séances du Conseil, notre présence n’y ayant plus de raison d’être.

— Vous deviez alors donner votre démission! s’écrie un des assistants.

— En temps normal, c’est évidemment ce que nous eussions fait, citoyen. C’eût été en effet la seule conduite à tenir. Mais c’est précisément la seule chose, qu’en raison de la situation créée par Versailles, nous ne pouvions faire sans qu’alors on eût eu raison de nous accuser de lâcheté. Or, sachez-le bien, citoyens, nous ne nous reconnaissons pas le droit de décimer la responsabilité d^aucun des actes de la Commune.

En acceptant de vous notre mandat de délégués à la Commune, nous avons du même coup accepté d’encourir jusqu’au bout les risques de ce périlleux honneur.

w Si nous avons constaté les différences qui existent entre nous et la majorité de la Commune, ce n’est pas pour attirer le blâme sur les uns et l’éloge sur les autres, mais pour que les principes sur lesquelsla Commune est édifiée sortent glorieux et invincibles de la tombe que lui préparent ses ennemis... «

A la presque unanimité des deux mille électeurs présents notre conduite a été approuvée, ainsi que les explications que nous en avons données.

Mais en même temps l’assemblée nous invite à revenir sur notre décision et à assister de nouveau aux séances du Conseil, la majorité ayant promis de modifier son attitude envers nous.

En sortant de la réunion je remonte à la Muette. Mais comme il est plus de minuit j’ai assez de peine à trouver un cocher qui veuille m’y conduire.

Je l’entends grommeler : “Ce nom de Dieu-là, qu’estr? ce qu’il va foutre là-bas à cette heure-ci ?ll n’y a plus n personne de ce côté... Comme si ce bougre de feignant 75 ne pouvait pas y aller à pied ! «

Je remarque une fois de plus que les cochers sont généralement peu communards.

En vue du Trocadéro, au pont de Passy, le bruit des obus et des coups de feu qu’on entend d’assez près effraie les chevaux qui commencent àregimber, excités, c’est probable, par leur conducteur qui ne se soucie guère d’aller plus loin.

— Dites donc, bourgeois, est-ce que vous tenez tant que ça à aller jusque là-bas ? C’est que c’est pas drôle du tout cette musique-là. Je suis marié, moi. J’ai des enfants.

Comme après tout je ne me crois pas le droit de contraindre cet homme à risquer sa peau, afin d’économiser à mes jambes les deux kilomètres à peu près qui me restent à faire, je descends et je. paie.

Fouette cocher ! je ii’ai pas fait cinquante pas qu’il a déjà tourné bride et disparu.

Je monte la rampe des Bons-Hommes. La nuit est embrasée de lueurs bientôt suivies de formidables détonations. Ce sont les obus qui s’abattent sur la grande rue de Passy, encombrée de débris fumants qu’il me faut souvent enjamber.

Au château de la Muette je trouve Dombrowski, plusieurs officiers d’état-major et mon collègue Dereure, que la nouvelle commission militaire a envoyé au secteur pour me remplacer.

Dombrowski, le colonel Mathieu, qui a succédé à Laporte, et les autres officiers présents discutent les conditions d’une sortie que le général veut tenter sur Suresnes pour essayer de rejeter les Versaillais au delà de la Seine.

Il en est de ce projet comme de tant d’autres dont j’ai déjà été témoin. Il avorte, les renforts demandés à la Guerre n’ayant pu ou su venir à temps et en nombre suffisant.

Remplacé comme délégué au secteur, ma présence y devenait inutile. Je veux alors me rendre compte une dernière fois de l’état de la défense jusqu’au Point-du- Jour.

En compagnie du citoyen Bologne noifS gagnons la route stratégique. Il fait petit jour, nous pouvons facilement constater l’état des choses.

Les casemates sont partout abandonnées, nul n’y pouvant plus demeurer sans y être enseveli.

Tout est désert autour de nous.

Seul, près la porte de Saint-Cloud, un artilleur est à demi caché dans l’embrasure d’une pièce hors de service, comme elles le sont d’ailleurs presque toutes, aucune de nos réclamations — à Gambon et à moi — n’ayant pu décider de la Guerre à les remettre en état.

L’artilleur nous aperçoit et, de la main seulement, nous fait signe d’approcher.

Nous gravissons le talus en silence et nous regardons par l’embrasure.

Les tranch.ées de l’ennemi arrivent à quinze mètres à peine des fortifications et je distingue parfaitement les traits des soldats qui ne prennent plus la peine de se dissimuler, avertis qu’ils sont sans doute de ne courir maintenant aucun danger.

Pendant que nous faisons cette inquiétante constatation,un mouvement imprudent décèle notre présence; aussitôt quelques coups sont tirés dans notre direction et nous recevons en pleine figure de la terre provenant d’une arête d’épaulement que les balles viennent de briser.

iSous devons cesser nos observations.

Poursuivant jusqu’au Point-de- Jour, nous remarquons partout la même solitude.

La situation est des plus graves et le péril imminent.

Nous retournons en toute hâte à la Muette et rendons compte à Dombrowsky de ce que nous venons de voir.

Son courage est incontestable, mais son mutisme continuel et affecté est exaspéi’ant. Jamais on ne surprend sur son visage le moindre éclair de passion. Il me fait en somme l’effet d’un homme qui agit pour son propre compte, sans se soucier le moins du monde de la cause qu’il sert.

Il nous répond laconiquement qu'il n'y a pas de danger.

Cependant, sur notre insistance, il promet d’aller reconnaître lui-même les points que nous lui arvmns signalés.

Je lui déclare que de mon coté je vais informer Delescluze afin qu’il puisse aviser au plus tôt.

Je redescend alors dans Paris, accompagné du citoyeiLXiâ-iidT^otre collègue, que j’ai trouvé ainsi qu’Avrial, en conférence avec Dombrowsky.

Arrivé au Cour>-la-Reiiie, eu face du pont de.^ Invalides, je me seus pris d’une telle fatigue que je suis terrifié à l’idée de traverser la 8eiiie pour aller jusqu’à la rue Saint-Dominique et de là regagner la mairie du IV*" arrondissement où j’ai pris rendez-vous la veille au soir avec mes collègues.

Le citoyen Viard offre alors d’aller lui-même trouver Delescluze, pour l’avertir de ce que j’ai vu.

L’affaire est sérieuse. S’il allait ne pas faire cette corn inunication .. .l’oublier ?

— C’est impossible, m’assure le délégué aux Subsistances. 11 faut que je retourne moi-même au Commerce qui est à deux pas delà guerre. N’ayez donc aucune crainte.

J’écris alors au crayon sur une feuille détachée de mon carnet, que de la porte d’Auteuil au Point-du-Jour il n’y a plus un seul fédéré, et que si l’on n’y envoie pas (le forces immédiatement, les Versaillais peuvent d’une heure à l’autre entrer dans Paris sans coup férir.

Le citoyen V^r^^xecoit le mot et me promet encore une fois de le remettre à Delescluze lui^même.

Malgré cette promesse formelle, Delescluze ne fut point averti — il me l’affirma sur l’honneur le lendemain même.

21 mai 1871

Rentré à la mairie du IV®, je lis un étrange avis dans V Officiel de la Commune.

Il est certainement impossible que Longuet, délégué à la direction du journal, en ait eu connaissance.

Cet avis est ainsi conçu :

« Les habitants de Paris sont invités à se rendre à îî leur domicile sous quarante-huit heures ; passé ce îî délai leurs titres de rente et Grand-Livre seront brû- « lés, 5î

l^our le Comité Central.

Grelibe

Ail ça ! est-ce que la Commune est déjà morte, que le Comité Central s’arroge le droit de publier un semblable arrêté ?

Est-ce que le citoyen Grelier est délégué aux Finances pour mettre à exécution ce funambulesque décret?

A moins d’être le dernier des crétins, comment a-t-il pu croire un moment cette menace insensée réalisable

Est-ce démence ou trahison ?

Ce Comité Central, renouvelé d’ailleurs presque entièrement depuis le 18 mars, finit par prendre vraiment des allures singulières.

Que le triomphe de la Commune, et par conséquent de la Révolution sociale, amène — comme conséquence logique — un remaniement économique tel que la rente et tous autres prélèvements opérés sur le travail au bénéfice de ceux qui l’exploitent actuellement, soient à jamais supprimés, fort bien.

Mais dans les circonstances où elle se produit, la menace signée Grelier ne peut être que l’œuvre d’un fou ou d’un traître désireux de provoquer dans Paris même un soulèvement qui facilite les nombreuses machinations ayant pour but de livrer Paris à Versailles.

C’est une affaire à examiner.

Dès l’ouverture de la séance à laquelle nous nous sommes rendus tous, car on y doit juger Cluseret, les citoyens i^geyin,^ Jourdo ot .moi, nous signalons cette « menace » du Comité Central et nous en exposons le caractère suspect.

Je demande même l’arrestation immédiate de Grelier. Mais sur l’observation que c’est au Comité de Salut public qu’il appartient seulement d’aviser, nous proposons et nous faisons adopter que « la Commune » s’en rapportant au Comité de Salut Public du soin de J) prendre toutes mesures de répression contre le » citoyen Grelier et ses complices, passe à l’ordre du » jour. 55

L’heure est enfin arrivée d’en finir avec Cluseret.

Les faits relevés contre lui en ce qui concerne son action comme délégué à la guerre, tout en confirmant qu’il était au-dessous de la tâche que, sur ses instances, on lui avait confiée à la date du 3 avril, n’ont pu sérieusement établir le moindre chef de trahison de sa part.

Seul un propos fort inconsidéré, tenu par lui à Delescluze quelque temps avant son arrestation, a pu éveiller la méfiance.

Il s’agit de trois millions qu’on aurait offerts à Cluseret pour trahir la Commune.

L’exagération même du chifre auquel il s’estimait comme chef militaire indiquait suffisamment le peu de sérieux de cette prétendue tentative de corruption.

Quant aux griefs contenus dans , l’acte d’accusation à propos de ses agissements à Lyon et à Marseille, pendant la guerre de 1870, l’impossibilité où nous sommes de les contrôler et d’en vérifier le bien fondé ne nous permet aucunement de nous en faire juges (1).

Talonné par la fièvre accompagnant une bronchite contractée dans mes rondes de nuit à Auteuil, je me sens incapable de rester plus longtemps. En me retirant, je laisse à Vermorel mon vote écrit en faveur de l’acquittement de Cluseret.

Je ne me doutais pas que je venais d’assister à la dernière séance de la Commune.

Par un hasard singulier, en signe d’apaisement entre les deux fractions du Conseil, Vallès avait été désigné comme président.

Ces deux expressions — majorité et minorité — allaient disparaitre devant le péril suprême pour n’être plus qu’un souvenir historique.

(1) J’ai mentionné précédemment qu’en ce qui concerne sa conduite à Lyon lors du mouvement du 27 septembre 1870, il s’est vanté lui-même de l’avoir fait avorter, ainsi qu’il résulte d’une lettre publiée par lui dans la Patrie Suisse — journal genevois — le 8 octobre 1874 (N. d. l’A).

22 mai 1871

Les Versaillais sont clans Paris !

Us y ont pénétré hier soir vers cinq heures, par la porte cPAuteuil.

Gambon et moi nous avions raison : c’est bien l’objectif de Versailles qui avait constamment dirigé son feu sur ce point.

La nouvelle a été apportée au Conseil hier, quelques minutes après mon départ, alors que Cluseret allait répondre aux accusations relevées contre lui.

Ce qu’il y a d’étrange, c’est que, au moment même où le citoyen^BiUiQX^y.Arù^ membres du comité du Salut Public, communiquait la fatale nouvelle au Conseil, Delescluze envoyait, d’après un télégramme expédié de l’Observatoire établi sur l’arc de triomphe de l’Etoile, un démenti formel à ce propos.

Comment ont pu se produire une telle contradiction et une erreur aussi manifeste? Cela sans doute tient à ce que les habitudes mensongères de la « Défense Nationale « durant le premier siège, se sont malheureusement continuées sous la Commune.

C’est ainsi par exemple que Dombrowsky envoyait journellement à l’Officiel des récits fantaisistes de sorties qui n’ont jamais été faites. Il n’avait pas craint même un jour d’annoncer que ses troupes avaient reconquis Neuilly jusqu’à l’église, alors que depuis la mort du brave Bourgoin, le 7 avril, il s’était cantonné en-deça de Sablonville, ses avancées ne s’étendant pas au-delà de la barricade Peyronnet, près de laquelle il avait établi son quartier général.

Certainement il croyait ainsi soutenir le moral de ses hommes. Mais ce système n’en est pas moins puéril et dangereux. Des défaillances et les déplorables surpri-

ses qui résultent de ces entorses à la vérité sont fort loin d’être compensées par les avantages qu’on en espère. '

Aussi le premier désarroi qu’ont produit les nouvelles contradictoires concernant l’entrée des troupes ennemies, prouve assez combien se trompaient dans leurs calculs ceux qui, mus par d’exellentes intentions peut-être, ont cru devoir user de ce subterfuge.

Paris révolutionnaire a repris son aspectd’il y a deux mois, alors que le soir du 18 mars on craignait un retour offensif des forces réactionnaires.

On va donc en finir avec ce cauchemar du siège interminable qui dure depuis le milieu de septembre dernier sans presque d’interruption.

On va enfin lutter face à face. Et puis, cette armée qui vient d’entrer parle la même langue que nous. Ce sont des compatriotes, des fils de prolétaires. Qui sait si, se rappelant qu’ensemble nous avons combattu les prussiens,défendu l’intégrité du sol même de Paris, ces soldats deVersailles ne sentiront pas l’ignominie du rôle qu’on veut leur faire jouer ?

Enfin mieux vaut pour tous, en somme, ce face-à face définitif que la prolongation indéfinie d’une lutte à distance et sans issue.

Telles sont les pensées qui semblent à cette heure animer les es])rits.

Les femmes surtout sont pleines d’entrain et travaillent sans relâche à la construction des barricades que les hommes sauront défendre.

C’est presque avec impatience qu’on attend les envahisseurs, encore sur les hauteurs de Passy et du Trocadéro dont ils onr, pris possession dans la nuit.

Aller au-devant d’eux par les larges avenues des Champs-Elysées et de Cours-la-Reine, serait courir à une défaite certaine. C’est seulement en deçà de la

place de la Concorde, dans les défilés des rues de Rivoli et de Saint-Honoré, que la lutte offrira d’égales chances pour les fédérés.

Sur la rive gauche, et bien que les Versaillais soient déjà maîtres du Champ-de-Mars qu’on aurait pu défendre avec avantage, les dispositions sont les mêmes.

C’est seulement en deçà du boulevard Montparnasse et des Invalides que le combat s’engagera sérieusement.

Les services de la Guerre et des Subsistances sont déjà installés à l’Hôtel-de-Ville, d’où maintenant partiront les ordres et qui deviendra le centre de rési stance, le tombeau de la Commune, si elle doit péril*.

Majorité et minorité — - dans la personne de Ferré et de Vermorel — se donnent la main sur le grand escalier de la ^ maison du peuple » et jurent de mourir pour la Révolution.

Du IV"* arrondissement, trois de nos collègues, les cito}^ens Arthur Arnould, Amouroux et Clémence sont absents, envoyé en ■imssitmTd'îverse Comité de

Salut public. Eugène Gérardin^L^^tiW^ organiser la résisfance, aidés de la Commission municipale dont le zèle grandit avec la gravité de la situation.

Seul notre chef de légion, L..., membre du Comité central, y apporte peu d’entrain et finit même par disparaître.

Sans doute il croit plus utile d’assister aux conciliabules du Comité, qui continue son système d’énervation et élabore des proclamations insensées dans lesquelles il reprendpour son compte le programme des ligues conciliatrices qu’il a naguère combattues.

Qu’il y a loin, hélas ! de l’attitude si simple et si grande, de la logique inflexible et loyale du premier Comité Central d’avant la Commune, à la petitesse vaniteuse et à l’incohérence du comité des derniers jours.

Eli l’absence du chef de légion, son sous-chef, le citoyen Guilta, le remplace avec, avantage. Grâce à son activité, tout le quartier cornpris entre la rive sud de l’île Saint-Louis et la rue de Rivoli jusqu’au pont d’Arcole, est sur un sérieux pied de défense et nous pouvons compter sur cinq à six mille combattants décidés à lutter jusqu'au bout.

? Tout se trouvant ainsi en ordre, j’avertis le soir mon I collègue Gérardin que je m’absenterai toute la nuit, f Vermorel étant venu m’inviter à assister à une opération que doivent tenter La Çécilia et Çluseret, qui \tous deux commandent le secteur Batignolles-Mont- “martre.

Si cette opération réussit, elle peut arrêter les trop rapides progrès derennemi, déjà maître du faubourg Saint-Honoré jusqu’à la caserne de la Pépinière et, dans les hauts quartiers, jusqu’au collège Chaptal, dont il occupe les constructions inachevées.

JS'OLis partons à minuit de la rue des Abbesses, où se trouve le quartier général, pour nous rendre à la mairie des Batignolles, rue Lévis, où l’expédition doit s’organiser.

Nous y Irouvons les citoyens Malon, Jaclard — chef de la 17® légion — Chaté, Lecamp, une ancienne connaissance de la proscription de Londres en 1858, et d’autres membres de la commission municipale.

Mais nous y attendons vainement l’artillerie et les munitions demandées par La Cécilia. Les ordres n’ont pas été compris, ou les envois ne peuvent parvenir, à cause peut-être des obstructions causées par les nombreuses barricades qui coupent les quartiers à franchir.

Nous repartons alors pour Montmartre.

A l’entrée de la rueLepic, nous trouvons un groupe de citoyennes armées, parmi lesquelles se trouvent les

citoyennes Lenoir et Demitrief, une russe bien connue des révolutionnaires.

Toutes sont résolues à défendre vaillamment la barricade qu’elles garnissent.

Quelques pas plus loin en remontant, le citoyen Humbert et moi nous rencontrons aussi un parti de fédérés parmi lesquels se trouve Len...,employé principal d’une importante fabrique, que j’ai connu chez Dupas. Nous nous serrons la main et échangeons à voix basse quelques mots qui ne sont pas absolument remplis d’espoir.

Au même moment arrive v^pluseret s,e dii’igeant vers la rue Blanche.

— Où diable allez-vous ainsi tout seul ?

— Je viens d’entendre des coups de feu qui me semblent partir d’en bas, vers la Trinité, et je vais voir si les nôtres y sont déjà attaqués par les Versaillais.

— Alors nous allons vous accompagner.

Mais voulant m’assurer que mon chassepot est en état je fais manœuvrer la batterie si gauchement que je ne puis plus renfermer le verrou. Nous nous arrêtons quelques secondes pour réparer l’accident... plus de Cluseret !

Nous le hélons. Nous courons même dans la direction que nous lui avions vu prendre.

Peine inutile... il a disparu.

Les coups de feu que seul il avait entendus étaientils un prétexte ?

Après tout, âucLin lien moral ne le retient avec nous. La Commune l’a gardé un mois en prison. On l’a rendu à tort responsable d’une situation à laquelle il s’est seulement trouvé impuissant à remédier. Qui prétendrait lui taire un crime de se considérer comme délié de tout mandat et libre de pourvoir à sa sûreté ?

Pris du désir de revoir — j)our la dernière fois peut-être — son petit logement de la rue des Carrières,

derrière le cimetière Montmartre, Vermorel me propose de l’y accompagner, notre présence, en ce moment du moins, n’étant plus utile dans le quartier.

Le logis, composé de deux pièces et d’une cuisine qui lui sert de cabinet de toilette, est propre et modeste. Dans chacune des deux chambres se trouve un petit lit de fer,sa mère venant de temps à autre passer quelques jours avec lui.

Les murs sont garnis de rayons chargés delivres; tout est rangé avec soin; on se croirait chez quelque viçille hile bien ordonnée.

Nous causons, ou plutôt il cause avec sa volubilité habituelle. Il me raconte de nouveau sa vie de travail et de déceptions.

De temps en temps notre conversation est interrompue par le fracas des obus. Il en tombe même un sur le toit de la maison voisine et quelques vitres de la cuisine volent en éclats, brisées par la secousse.

— Nous sommes perdus, c’est certain... Mais nous l’avions prévu ... C’est dommage tout de même de mourir sans pouvoir deviner ce qu’il adviendra de notre cause. On rétablira sans doute la monarchie, et puis on recommencera de lutter pour ramener la République... Comment sortira-t-on de ce cercle vicieux?

— Bah! nion cher, nous ne sommes pas morts encore. Il peut survenir des revirements inattendus.

— Des revirements! Vous n’y croyez pas plus que moi. Si nous avions eu le dessus, dans notre lutte -cèntre Versailles, Thiers aurait appelé les Prussiens à son secours. Que leur importe à tous la patrie, dont ils ont plein la bouche ? C’est la chute de la Commune qui les préoccupe avant tout, et ils l’obtiendront à tout prix. Vous le savez bien^ vous qui les avez vus à l’œuvre lorsque je n’étais qu’un enfant.

— Soit. Nous serons vaincus. Mais vous êtes jeune, la mort peut vous épargner, et, plus tard...

— Moi, sortir vivant de la lutte ? Non, cela ne se peut pas.

— Pourquoi ?

— C’est alors que tous mes insulteurs d’autrefois ne manqueraient pas de prétendre que je n’étais qu’un agent de la réaction. Les jésuites rouges valent les noirs, allez !...Non, non, il faut que j’y reste et j’y resterai... Je pressentais bien, en quittant ma mère, que je ne la reverrais plus jamais.

Quelques larmes lui viennent aux yeux à cette pensée.. .

— Inutile de rien regretter, après tout... Combien de milliers d’autres qui nous valent bien, auront dans quelques jours, eux aussi, quitté à jamais ceux qu’ils aimaient?...

Quelques instants après, nous arrivions de nouveau au quartier' général.

Plus personne !

A la mairie, en face, nous trouvons seulement notre collègue J. -B. Clément donnant des ordres.

Versailïais "contournant la butte Montmartre, sont entrés par la porte Ornano, qui, nous dit-on, leur aurait été livrée.

Le péril est grand, car de la porte Ornano, l’ennemi, par le boulevard Magenta, peut rapidement parvenir au centre de Paris.

Il s’agit d’avertir promptement l’Hôtel-de-Ville, pour qu’on dirige en toute hâte des forces vers ce point.

On amène un cheval à Vermorel qui se charge d’aller demander des renforts.

— Savez-vous donc monter à cheval ?

— Non, mais ça ne fait lien.

Il lance son cheval au galop, au risque de se rompre les os avant d’arriver et il est bientôt hors de vue.

Je gagne alors en toute hâte le faubourg St-Martin,

pour tâcher qa’oa envoie du monde vers la porte Ornano soutenir le premier choc.

Le citoyen Leroudier, président de la commission municipale de l’arrondissement, ignorait encore la nouvelle. 11 me promet de faire le nécessaire et je regagne enfin le IV® arrondissement.

11 était temps !

Mardi, 23 mai 1871.

A mon arrivée, je trouve la commission municipale en grand émoi.

Mon collègij^jG^éra^^^^^ d’abord en permanence

et parti au petit jour, pour une heure seulement, avaitil dit, n’a point encore reparu.

Que signifie cette absence de tous les délégués de l’arrondissement ? Ont-ils donc déserté leur poste?

Mon retour calme un peu les membres de la Commission... Je leur raconte ce qui s’est passé auxBatignolles et à Montmartre.

Quant à la disparition de mes collègues, elle s’explique par le fait qu’ils ont été envDyés en mission dès l’entrée des Versaillais dans Paris, et qu’ils sont sans doute retenus sur les points que leur a désignés le Comité de Salut public. Qui sait même s’ils ne sont pas déjà dans l’impossibilité de revenir? (1).

Après avoir exhorté au sang-froid nos amis, je pousse jusqu’à mon domicile, rue des Lions-Saint-Paul, et j’expédie les miens chez un ami totalement étranger à la politique, où ils courront moins de danger.

Je me rappelle les procédés des vainqueurs de «Juin» et je ne veux pas que ma famille y soit exposée après notre défaite.

(1 ; C’était précisément le cas pour le citoyen Amouroux, tombé sur une patrouille versaillaise alors qu’il allait par ^o^Wë" deT)elescluze vérifier si vraiment Passy étaii déjà envahi, les dépêches à ce propos étant absolument contradictoires. (N. de l’A.)

Comme je regagne la mairie et que je me trouve bien en vue sur la chaussée de la rue des Lions, deux coups de feu me sont successivement tirés d’une grande maison dé la rue Saint-Paul, véritable caserne composée de plusieurs corps de bâtiments coupés par de grandes cours.

Les balles me sifflent seulement aux oreilles et c’est tout.

Le citoyen N..., qui commande un bataillon de fédérés gardant le quartier, veut faire fouiller la maison. Mais l’exaspération de ses hommes est t.elle qu’on pourrait craindre une répétition de l’affaire de la rue Transnonain qui, en 1834, illustra d’une façon sinistre Thiers, alors au pouvoir.

Je dissuade donc le citoyen N*** de donner suite à son projet.

Le soir venu, je vais à l’Hôtel-de-Ville. On y a amené dans la journée le corps de Dombrowsky, lequel s’est volontairement fait tuer dans l’après-midi, sous les yeux de Vermorel,à la barricade de la rue Myrrha, à deux pas de la pharmaciedu citoyen Dupas.

Cette sorte ^de suicide, d’après ce que me raconte Vermorel, serait la conséquence d’accusations de trahison portées le matin même contre Dombrowsky par ses hommes qui l’avaient fait prisonnier.

Son cadavre repose dans une chambre tendue de bleu, occupée sous l’empire, dit-on, par l’une des filles du préfet Haussmann.

Tombé en héros pour la défense de la Commune, Dombrowsky à cette heure défie toute suspicion. Militaire avant tout, il n’avait peut-être vu dans le poste qu’on lui avait confié qu’une occasion de se former dans l’art de la guerre.

S’il avait trahi rien ne lui eût été plus facile, il me semble,que de se retirer sans bruit, au milieu du désarroi qui suivit l’entrée de l’ennemi.

sm —

Quelques miuutes avaut de quitter rHôtel-cle-Ville pour regagner la mairie ^du j’assiste à une scène dramatique des plus mystérieuses...

Comme nous parlions des dernières mesures de défense à prendre dans le quartier, en attendant le retour de Bergeret, chargé d’incendier les Tuileries, d’où commençaient à jaillir les flammes, l’un de nous avise dans un coin de la salle un homme habillé en bourgeois, âgé d’une quarantaine d’années environ, de figure assez fine et qui, tranquillement, prenait quelques notés. Personne de nous ne le connaît.

Delescluze s’avance brusquement vers lui :

— Qui êtes-vous et que faites-vous ici ?

L’homme ne se trouble pas trop et répond avec assez de calme qu’il est envoyé par Bergeret pour annoncer au Comité de Salut Public que les ordres de celui-ci viennent d’être exécutés.

Peut-être allait-il se tirer d’affaire lorsqu’arrive Bergeret.

Celui-ci déclare n’avoir envoyé personne et ne point connaître l’individu qu’on lui présente.

Ce dernier se sent perdu mais ne dit plus mot.

Les notes prises sur lui ne peuvent être déchiffrées.

On l’emmène et quelques minutes après un feu de peloton nous apprend qu’on l’a passé par les armes.

Que cet homme fût un agent de Versailles, la chose n’est pas douteuse et il ne s’en est pas défendu un instant. Mais ce devait être une nature bien trempée.

Aucune des pièces trouvées sur lui n’a pu faire connaître son identité (1).

Tourmenté par ma bronchite, je me demandais, non sans inquiétude, comment je pourrais suffire aux difficultés accumulées, lorsque le citoyen OstYii nPoffre de m’accompagner au quatrième pour m’aider si besoin est.

(1) Le citoyen Lissagaray, présent aussi à cette scène étrange, la rapporte également dans son Histoire de la-Commune, (N. d. TA).

J’accepte sans me faire prier et nous arrivons au moment où, de noiivean, la commission municipale, excitée par les insinuations de deux membres du Comité Central, se considérait comme définitivement abandonnée par les délégués de l’arrondissement, le citoyen Æ^érardiii n’étant toujours pas là...

Perdant patience à mon tour, je montre les dents.

Sans pouvoir m’expliquer plus qu’eux l’absence de mon collègue — à la trahison duquel je ne crois pas - - je leur reproche leur promptitude à flétrir la conduite un homme qu’ils connaissent depuis plusieurs années.

Puis, en admettant même que leurs soupçons soient fondés, de quel droit accusent-ils la Commune de les abandonner alors que ma présence parmi eux prouve le contraire ?

Enfin, m’adressant plus directement aux deux citoyens que je suppose être les principaux artisans de ces insinuations, je les préviens net qu’à la première histoire de ce genre je les fais arrêter, et, s’il le faut, fusiller immédiatement.

Tout finit par s’arranger. Nos amis comprennent qu’ils ont eu tort. La confiance renaît et la nuit se passe sans autre incident que l’arrestation d’un coiftéiir de la rue Payenne, chez qui l’on vient He saisir une assez grande quantité de brassards tricolores.

On nous l’amène et il le prend d’abord d’assez haut.

« Il a bien le droit d’avoir chez lui des brassards tricolores », nous dit-il d’un air fanfaron.

-. Mais nous avons le droit, nous aussi, sachant l’usage que vous en vouliez faire, de ne point nous laisser assassiner traîtreusement par vous et par vos amis. — Droit pour droit.

Et je donne l’ordre de l’envoyer au Dépôt où l’on éclaircira son affaire.

— Mais c’est à la mort que vous m’envoyez! s’écrie " notre homme devenant tout à coup moins fier.

— Et où entendiez-vous donc nous envoyer, à l’aide de ^os brassards de reconnaissance ?

M ercredi , 24 mai 1871.

Enfin, au petit jour, arrive le citoy^ Gérardin^ après vingt-quatre heures d’absence.

Eompu de fatigue, il s’est endormi chez un ami où il était allé se reposer seulement quelques instants, pensait-il.

Il est tout confus de s’être absenté si longtemps et surtout des pénibles incidents auxquels il a involontairement donné lieu.

Son retour ramène la bonne harmonie entre nous.

Vers dix heures du matin nous retournons encore à l’Hôtel-de-Ville pour nous concerter avec le comité de Salut Public, en prévision d’une prochaine attaque sur le terrain dont nous avons la garde.

C’est dans notre arrondissement que nous pensons voir se décider le sort de la Commune.

Sur le premier palier du grand escalier donnant sur la cour d’honneur, nous nous croisons avec plusieurs membres du Comité central. Le citoyen Bonvallet, président de V Union républicaine des droits de Paris ^ est avec eux. Ils viennent sur nous à pas précipités, l’air éperdu.

— Où allez-vous ? nous crient-ils.

— Trouver le Comité de Salut Public.

— Fuyez! fuyez! l’Hôtel- de-Ville brûle et va sans doute sauter.

Nous n’y comprenons rien et continuons de monter.

Tout à coup éclate un formidable pétillement. Nombre de vitrés brisées, livrent passage aux flammes qui lèchent aussitôt les façades sur la cour.

Nous nous rendons rapidement compte qu’on ne peut songer à éteindre le feu qui court de tous les côtés.

Nous uous rappelons aussi qu’en prévision d’une lutte suprême sur ce point, de grandes quantités de munitions de guerre ont été accumulées dans les caves.

Si l’incendie les gagne, ce qui n’est que trop probable, l’explosion atteindra surtout les centaines de fédérés qui en gardent les approches.

Notre premier devoir est de les soustraire à cette mort horrible.

Nous retournons précipitamment à la mairie pour avertir les chefs militaires de ce qui se passe, afin qu’ils se replient au plus vite avec leurs hommes.

Nous apprenons que le Comité de Salut Public a décidé de s’installer à la mairie du XI® arrondissement, devenue désormais le centre de la résistance.

Quelle que soit maintenant la durée de la lutte, la Commune est morte !

Lorsque nous arrivons au XI®, vers midi, une grande animation y règne.

Nous rencontrons Delescluze sur l’escalier. Il interpelle vivement un homme d’une trentaine d’années, à la physionomie très, intelligente, mais l’air fort abattu.

— Je vous en conjure, dit-il à Delescluze, tentez encore une fois de le sauver.

— Nous venons de faire l’impossible vous l’avez vu, sans y pouvoir parvenir.

{presque aussitôt retentit une décharge non loin de là.

L’homme tressaille et se couvre le visage.

— Entendez-vous? reprend Delescluze. Voilà le résultat de vos menées contre la Commune. C’est vous et vos amis qui venez de tuer votre beau-frère !

Le citoyen auquel s’adresse notre collègue s’éloigne atterré.

Je demande :

* ~ Qu’est-ce donc ? Quel est ce citoyen ?

— Vous ne le connaissez pas ?

— Non.

— C’est Moreau, du Comité Central. Les hommes du 166® viennent de fusiller de Beaufort,son beau-frère.

Je n’avais jamais vu Moreau, le rédacteur, m’a-t-on dit, des principales et si remarquables proclamations du Comité Central, durant la période comprise entre 18 mars et les élections de la Commune.

Je ne le connaissais que de nom, bien qu’il habitât le IV® arrondissement (1).

Quant à son beau-frère qui faisait sonner bien haut son titre de comte, ses allures ayant semblé suspectes aux hommes de son bataillon décimé dans un engagement, il fut accusé par eux de perfidie, i C’était lui qu’on venait de fusiller, malgré Delescluze et les autres membres de la Commune alors présents, qui firent tout le possible pour l’arracher à la mort.

Grâce aux menées du Comité Central depuis trois jours, il est évident que le Conseil a perdu toute son influence. L’incendie de l’IIôtel-de-Ville lui a porté le dernier coup.

Jeudi 25 mai 1871.

Après avoir passé la nuit et la matinée d’aujourd’hui aux barricades de la Bastille et de l’Arsenal, nous retournons au XI®, où une grave délibération a lieu.

Hier soir, M. Arthur Reeves, secrétaire de l’ambassade des Etats-Unis, a offert à notre collègue 4yr.noldsa médiation auprès des Allemands, à l’effet d’obtenir de

(1) Il paraît que le malheureux commit Timprudence de retourner le même jour à son domicile, rue de Rivoli, en face de l’Hôtel-de- Ville. Dénoncé par des voisins quelques heures après l’occupation du quartier par les troupes versaillaises, il fut immédiatement fusillé. <N. d. l’A).

ceux-ci qu’ils s’interposent entre la Commune et Versailles. Il s’agit de s’entendre sur la façon dont on va procéder et aussi sur les termes précis de la médiation qui nous est offeite.

Si louable que soit cette tentative, au bénétice surtout des simples combattants, je suis de ceux qui la croient fort inutile. Sans compter que les fédérés qui gardent Vincennes, par où devra passer notre délégation, pourront supposer à celle-ci de tout autres projets et lui barrer le chemin.

On persiste [)ourtant et les citoyens Delescluze, Ar-

I d t sont désignés pour cette mission.

En attendant leur retour, Vermorel,A^yrial, CourMt> Olivier Pain et moi nous nous dirigeons vefsTa place du Château-d’Eau, ou une vive canonnade indique l’approche des Versaillais.

De la barricade qui de ce côté ferme le boulevard Voltaire, les fédérés tirent en effet à toute volée sur l’Ambigu, occupé déjà par l’ennemi.

Une vraie pluie de balles tombe autour de nous et bon nombre d’obus allument l’incendie dans plusieurs des maisons avoisinantes.

Vermorel est atteint légèrement au bras gauche et regrette tout haut que ce ne soit pas à la tête. Olivier Pain est assez sérieusement frappé par une balle à la mâchoire. pour qu’A:vrial soit obligé de l’emmener dans une voiture qu’il réquisitionne aux environs.

De retour à la mairie du XP nous y apprenons que la tentative de médiation n’a pu se poursuivre, les fédérés gardant Vincennes ayant absolument refusé le passage à nos délégués, qui, sans la présence de Delescluze, auraient' certainement été très maltraités.

Delescluze est navré, non de l’insuccès de la démarche qu’il n’avait accepté de faire que par devoir, mais des suppositions auxquelles elle a donné lieu.

Qui sait même s’il n’y avait pas là encore quelque honteuse machination de la dernière heure dont le citoyen Arnold aura été l’instrument inconscient ?

Il serait si agréable à Thiers et à sa bande de pouvoir affirmer que, pour échapper à la mort, les membres de la Commune ont tenté d’abandonner leur poste d’honneur et de se réfugier chez les Allemands !

L’air désespéré de Delescluze m’a épouvanté.

Peu après nous nous trouvions, Vallès, ^onguet, Jour de et moi sur la place de la mairie, lorsqu’on nous ^porte une nouvelle des plus émouvantes,

On a fusillé à la Roquette, où ils étaient détenus comme otages, l’archevêque Darboy, le curé de la Madeleine, Deguerry, l’ex-sénateur Bonjean, deux autres prêtres dont les noms nous sont inconnus et enfin le tripoteur d’affaires, Jecker, Partisan de la gue)*i e du Mexique (1).

Nous demandons tout d’abord d’où était parti l’ordre de cette exécution. Mais il nous est impossible de rien savoir de précis à cet égard.

La première impression que nous cause cette tragédie est douloureuse. Puis bientôt nous l’envisageons comme une conséquence logique et implacable des procédés de Versailles à l’égard de nos camarades tombés ensonpouvoir.

Nous nous rappelons aussi tous les efforts inutilement tentés par notre vieil ami Flotte, pour obtenir l’échange de Blanqui contre Darboy.

Peut-on s’étonner de l’exaspération à laquelle sont arrivés à cette heure suprême les fédérés, qui, à leur tour, pratiquent l’inexorable maxime : « œil pour œil, dent pour dent «?

Quand à la qualité des victimes, elle ne nous importe

(1) C’est par erreur que le nom de Jecker figurait alors parmi ceux qu’on venait de fusiller à la Roquette. Ce malfaiteur financier ne fut exécuté que le lendemain rue Haxo. (N. de l’A.)

guère. Un travailleur vaut en somme mieux que tous les Darboy, les Beaujean et les Deguerry du monde. Et le « respect de la vie humaine « n’est pas plus inviolable pour les uns que pour les autres.

A ceux-là seuls qui ont depuis deux mois donné l’exemple d’une férocité froide et sans excuse, remonte l’entière responsabilité de ce terrible drame.

Vers cinq heures du soir, le bruit courant parmi nous que déjà les quartiers du Temple et du Marais sont au pouvoir des Versaillais, on me charge d’aller savoir au juste ce qui se passe.

J’arrive, non sans risques, jusqu’à l’entrée de la rue de Bretagne^ à l’angle de la rue de Turenne.

Les lignards occupent en effet le marché des Enfants- Rouges. Les barricades, jonchées de cadavres, sont toutes évacuées.

Je songe alors à regagner le Cirque-d’Hiver pour rentrer dans le XI® arrondissement.

Impossible. Le boulevard est déjà envahi.

Je n’ai que le temps de chercher refuge chez un ami, le citoyen Lavaud, qui tient un atelier de photographie non loin de là, rue des Filles-du-Calvaire.

Sans grand espoir pourtant de voir s’ouvrir la porte cochère, je tire la sonnette; la porte cède aussitôt. Je la referme sur moi et, traversant rapidement la petite cour-jardin au fond de laquelle se trouve la protographie, je gagne le salon où se trouvent mon ami, sa femme et sa nièce, assez surpris d’abord de mon arrivée.

Je les mets au courant de la situation.

La Commune est vaincue. Ce n’est plus maintenant qu'une question d'heures. J’ai voulu les voir encore une fois et leur serrer la main en les priant de transmettre mes adieux aux miens, ne sachant moimême si je les reverrai jamais.

— Entendez-vous donc repartir? et pour aller où ? me demande mon ami.

— Je ne sais. Mais je ne puis rester ici sans vous exposer à de graves dangers. Si l’on me trouvait chez vous, ce serait certainement votre mort à tous.

— Ceci nous regarde, répond vivement la vaillante et généreuse M™® Lavaud.Ce serait une honte de vous laisser repartir dans un tel moment.

— Mais on a dû me voir entrer chez vous. La concierge se demande sans doute ce que signifie une pareille visite.

— Eh bien! je vais d’abord en avoir le cœur net.

Quelques instants après, elle revient presque souriante, malgré son émotion.

— Rien à craindre de la concierge, nous dit-elle. La malheureuse, hébétée par la peur, n’a pas même conscience de vous avoir tiré le cordon. Sur l’observation que lui ai faite qu’il me semblait avoir entendu ouvrir et refermer la porte, elle m’a affirmé que j’ai certainement rêvé] que pour rien au monde elle n’ouvrirait à qui que ce soit et que nous pouvions Men tranquilles à ce sujet.

Sur cette assurance que, provisoirement du moins, mes généreux amis ne courent pas de risques, je me décide à accepter leur hospitalité courageuse et dévouée.

Pour moi la lutte est terminée ; la proscription commence.

Se sentir à l’abri de la vengeance des vainqueurs est une cause de joie bien naturelle, lorsqu’on ne laisse derrière soi aucun de ses compagnons disputer encore pied à pied le terrain à l’ennemi.

Malheureusement, je ne suis point dans ce cas.

A cinq cents mètres de moi le combat dure toujours

et je ne peux plus rien savoir du sort des amis que j’ai quittés. Il me semble avoir déserté mon poste et trahi mon mandat.

Le bruit de la fusillade et de l’artillerie qui tonne avec fureur me monte au cerveau et porte au paroxysme la lièvre qui me talonne depuis huit jours.

Je délire abominablement toute la nuit. Mes braves amis ont grand peine à me tenir au lit, pris que je suis de l’idée fixe de retourner auprès de ceux qui luttent encore.

Heureusement le corps de bâtiment qu’ils occupent est assez retiré pour que mes cris et les terribles accès de toux qui m’étranglent ne puissent révéler ma présence aux voisins et dénoncer le dévouement des Lavaud.

Jusqu’au dimanche soir 28, jusqu’au dernier coup de canon annonçant la victoire définitive des assassins de la Commune, ce ne sont que de longues heures d’angoisse et de mépris de moi-même.

Comment puis-je Vivre alors que mes amis sont peutêtre couchés sanglants sur le pavé ?

Je n’ai pas même souci des miens que je suppose il est vrai en sûreté.

Sans cesse j’ai devant moi le visage de ceux que j’ai laissés à la mairie du XP : Delescluze, Vermorel,

Vallès, Longuet, Lissagaray, Arnaud (Antoine), Serraillier, Pottier, Bénot, Vaillant, Avrial, Pindy, Arnold, Frankel, Genton, Ferré, Jourde, Gambon, Cournet et tant d’autres encore, tous certains déjà de la défaite, mais calmes et résolus devant le sort probable qui les attendait.

Que sont-ils devenus ?

Lavaud s’est procuré quelques journaux. Dans l’un d’eux, au milieu des ignobles racontars dont il est rempli sur les vaincus, j’apprends que j’ai été fusillé \q mercredi soir, vers quatresheûres,près de la caserne des

Petits-Pères, à l’angle de*^la rue Paul Lelong, et que je suis mort lâchement... (C’est le cliché de rigueur) « reniant jusqu’à mon nom « (1).

Vallès, lui, a été fusillé le même jour et presque à la même^heure, dans les mêmes conditions de lâcheté — rue des Prêtres-St-Germain-l’Auxerrois.

Comme j’ai quitté Vallès le jeudi soir seulement vers quatre heures, à la mairie du boulevard Voltaire, sa prétendue mort ne m’émeut pas plus que le récit de la mienne.

Mais il me vient alors à l’esprit que ces récits ont sans doute été lus par ma femme et qu’elle n’a aucune raison de douter de leur véracité.

Il faut l’avertir le plus vite possible.

L’excellente Mme Lavaud se met aussitôt en campagne et finit par retrouver ma femme dans un tout autre endroit que celui où je la croyais à l’abri. Elle la rassure.

Le surlendemain, après avoir pris toutes sortes de précautions pour n’éveiller aucun soupçon chez les mouchards qui sillonnent Paris, ma femme vient me voir avec mon plus jeune fils. Bien que prévenus, ils ne me reconnaissent d’abord ni l’un ni l’autre, tant me change la disparition complète de ma barbe.

Mon séjour ne pourra se prolonger longtemps chez nosamis.il leurfaut dès maintenantrouvrir leur salon et leursateliers de photographie, pour y recevoir le public.

Je rappelle alors à Lavaud qu’un de nos amis communs, Jules Ar...,le violoniste, le soir du 20 mai, comme je sortais de la réunion du théâtre Lyrique, m’a spontanément offert asile 'chez lui, rue Hauteville, le cas échéant.

(1) 'Le fait me fut confirmé un an après, à Lauzanne, par un de mes amis qui m’avait vu fusilier. On ne se donna pas même la peine de vérifier l’identité de mon malheureux sosie ! (N. d. i’A).

Quelques heures après, notre ami m’annonce qu’il en est de cette offre comme des vieilles lunes. Le violoniste, pris de peur — il n’est d’ailleurs pas le seul — a formellement décliné la proposition de me recevoir. Un cri du cœur s’échappe lorsqu’il apprend où je suis : « Comment ! vous l’avez reçu ^ î?

Non, cher ami, on ne m’a pas : on a fait pis encore : on m’a gardé.

Le violon n’a qu’une âme ; — on n’a jamais entendu parler de son cœur.

Maintenant qu’ils peuvent sans danger piétiner les vaincus, les ennemis de la Commune s’en donnent à cœur joie.

Leur infamie dépasse celles qu’ils montrèrent après juin 1848.

Paris n’est plus qu’un vaste abattoir où le roi du Dahomey lui-même deviendrait bientôt fou de terreur.

Egorger de temps à autre quelques centaines de nègres, la belle affaire, vraiment ! D’ailleurs les bras du royal massacreur et de ses aides sont vite à bout de forces dans ces sanglantes fêtes.

Parlez-moi de la mitrailleuse — le « moulin à café « comme l’appellent cyniquement les assassins civilisés.

C’est par centaines à la fois que cet instrument scientifique couche à terre en les mutilant, hommes femmes et enfants ; car les enfants aussi sont de la ^ fête »,mon noir camarade.

On les cueille — poétique et spirituelle image inventée par d’intelligents journalistes — on les cueille, ces femmes, ces enfants, soit dans leurs pauvres demeures, soit lorsqu’ils vont, pleurant, à la recherche de leur mari, de leur père;on les emmène ensuite dans quelque square ou sur quelque place publique, et : crac ! crac ! c’est fait. Sans fatigue, vois-tu bien, barbare innocent...

Ah ! si tu s ivais lire le français, ignorant monarque africain, comme tu te délecterais aux récits que font de ces belles choses les messieurs en habit noir qui défendent l’ordre et les institutions !

Couper des tètes à coups de sabre, c’est stupide, mon cher ! C’est par trop primitif.

Mais voir là, sous ses yeux, des centaines d’êtres humains agoniser;contempler leurs épouvantables contorsions ; s’amuser des souffrances de ces « femelles w, comme les appelle l’honnête et moral Dumas tils — un de tes ex-frères, justement — c’est alors qu’on est fier d’être civilisé !

Tu ne sais pas, toi, stupide brute, ce que peut contenir d’ignominies le cerveau d’un moraliste comme Dumas fils ou comme Jules Simon. Tu n’as jamais fait partie d’une Société protectrice des animaux.

Eh bien ! si quelque jour tes sujets venaient à te chasser, envoie-leur un de ces hommes : ce sera ta vengeance.

Ah ! que ces braves journalistes sont heureux d’avoir trouvé l’expression de pétroleurs et de pétroleuses pour désigner les Fédérés et leurs « femelles ».

Le Figaro — salue, ô roi de Dahomey, lorsqu’on nomme ce journal que le petit Thiers lui-même qualifie « d’immonde » — le Figaro donc, parmi toutes les histoires de pétroleuses en raconte une merveilleuse.

Il affirme qu’on a arrêté, dans le quartier Montmartre, une femme et sa petite fille, qui, durant une heure, avaient lancé du pétrole dans les caves. Elles tentèrent de le nier, mais la boîte à lait dont elles s’étaient servies était encore pleine de pétrole !

Quelle grande idée la presse française donne d’elle en ce moment au monde entier! Mais sa fertilité d’imanation est la même qu’en Juin 48.

Il existe cependant un journal qui \ient de lancer une note grave au milieu de cette débauche de férocité.

Le journal sérieux et moral, lui — son pro-

testantisme l’y oblige — tout en reconnaissant que la tuerie a du bon et qu’il faut bien parfois que le Paris des honnêtes gens s’amuse, le Temps conseille de ne pas prolonger outre mesure les égorgements, car, par la chaleur qu’il fait et le temps étant à l’orage, les cadavres amoncelés dans les squares pourraient, par leur brusque décomposition déterminer quelque maladie pestilentielle.

Tuons, égorgeons, saignons femmes et enfants à la face du monde civilisé; déclarons qu’envers les Fédérés et leurs « femelles » la justice n’est qu’une blague à l’usage des extatiques comme Millière, soit. Mais songeons à la peste, mes amis, s’écrie le Temps.

Quel beau trait, digne de figurer dans les annales du protestantisme !

Allons ! on en sera quitte pour se contenter des tueries de Satory.

Là, du moins, les cadavres pourriront en plein bois. Les arbres n’en seront que plus beaux l’an prochain.

C’est par les journaux aussi que j’apprends tour à tour la mort du digne et vraiment grand Delescluze, qui s’est fait tuer ne voulant pas survivre à la défaite.

Noble suicide d’un homme fatigué, non de la lutte, mais du honteux spectacle des trahisons de ses anciens amis, et devinant trop bien toutes les lâchetés dont ils vont souiller encore la République.

Au récit de cette glorieuse mort succède celui de l’abominable exécution de notre brave Varlin. Ils ne Pont massacré qu’après l’avoir pendant deux heures, trainé de rues en rues, au milieu des huées d’une bande de misérables bien dignes de faire escorte à ses bourreaux,dont le chef lui a volé jusqu’à sa montre, cadeau des ouvriers genevois.

Et puis, c’est la mort de Millière assassiné au Panthéon.

Mais Minière u’a rien été sous la Commune !

Ah ! je me souviens. Il a publié les hauts faits de Jules Favre, cet éhonté faussaire qui, depuis de longues années, devrait être au bagne — même d’après la morale bourgeoise.

Le célèbre orateur républicain a trouvé ce facile moyen de faire taire son accusateur.

Et dire que pas un de ses collègues de l’Assemblée versaillaise ne lui a demandé compte de cet assassinat qu’aucun prétexte, si mince soit-il, ne saurait couvrir !

Vraiment les députés de Paris sont de tristes sires.

Hélas ! Vermorel aussi vient de mourir à Versailles des suites d’une atroce blessure.il a succombé au tétanos, clans les bras de sa mère qu’il n’a pas reconnue dit-on.

Et il se trouve un « gens de lettres — un Daudet — « celui qui n’a pas de talent », dit-on habituellement pour le distinguer de son frère Alphonse — qui a eu le courage de donner son coup de pied de l’âne à ce digne et brave garçon, en demandant que le nom de Vermorel fût rayé de la Société des gens de lettres !

Bravo, monsieur ! Vous avez bien mérité de la pleutrerie humaine.

Vous n’étes pas le seul il est vrai.

Le citoyen Louis Blanc, qui n’a jamais manqué d’abandonner les prolétaires vaincus, se défend comme un beau diable — suant de peur — d’avoir jamais eu la moindre tendresse pour « l’exécrable Commune et ses abominables forfaits. »

Germain Casse, l’ex-tarouche« révolutionnai) e-socialiste-matérialiste et athée », se sent le besoin, lui aussi d’écrire à V honorable Figaro «, qu’il n’a jamais eu de relations avec les « bandits de la Commune.

C’est merveille vraiment de voir ce pitre oublier avec une telle désinvolture, que le 22 mai, à neuf heures du matin, il quémandait, larmoyant, beuglant misère,

quelques pièces de cent sous au citoyen Lucipia, le caissier de la questure de la Commune, à titre d’employé de Paschal Grousset dans les bureaux de qui je l’avais rencontré peu de jours auparavant.

Certains grotesques tiennent aussi à lancer leur note dans ce concert de lâchetés.

Ainsi, pendant que ses frères — Arthur et Ulric

— se tiennent à Saint-Denis où ils « rendent des services » au gouvernement versaillais, l’aîné des de Fonvielle — Wilfrid — qui, on ne sait pas troppourquoi s’est enfui à Bruxelles, déblatère contre la Commune dans une brochure où il prétend que nous l’avons condamné à mort (?)

Comme si la mort de ce toqué pouvait nous intéresser.

Ce &mi;6profite del’occasion pour insulter ces anciens amis. Il outrage jusqu’à leurs femmes, oubliant que, sans la commisération de l’une d’elles — Mme Ulysse Parent

— lui et ses frères eussent souvent couru le risque de mourir de faim.

Triomphants, ces gens-là nous auraient léché les bottes, si nous les avions laissé faire.

Toutes ces infamies sont pourtant dépassées par l’abominable conduite du maire du VP arrondissement, un légiste, le sieur Hérisson^ à propos de l’assassinat de l’infortuné Tony Moilin, le docteur oculiste.

On amène ce malheureux à la mairie ; il sait bien, lui, Hérisson, que le docteur n’a exercé sous la Commune ni mandat ni fonctions d’aucune sorte.

Moilin n’a donc pu nuire en quoi que ce soit aux Versaillais. Son seul crime c’est d’être connu comme socialiste.

Eh bien! cet avocat, ce magistrat prétendu républicain qu’on a replacé au nom de l’ordre à la tête de l’arrondissement, laisse juger le malheureux Tony Moilin par une cour martiale, sans prendre sa défense et le laisse condamner à mort, , sans protester!

Un délai de douze heures est accordé au condamné pour procédér à son union civile avec la compagne qui depuis longtemps partage son existence.

Douze heures ! C’est un siècle en semblables circonstances. Que n’eût pas fait un homme de cœur durant un tel laps de temps !

Le Hérisson, lui, le magistrat attitré de l’ordre, le juriste, le soi-disant républicain s’est contenté de procéder au mariage in extremis, tranquillement et peutêtre même avec la conscience du devoir accompli, ILa trouvé tout simple de livrer ensuite la victime à ses assassins.

Une après-midi Lavaud est mystérieusement invité à passer à la mairie pour une communication urgente.

A son retour il raconte que l’employé qui l’a fait demander vient de l’avertir qu’une perquisition aura lieu chez lui, le lendemain matin de très bonne heure. Des ordres formels lui a dit l’employé, viennent d’être donnés en sa présence.

Nous cherchons en vain comment je pourrais bien me dissimuler. Ma maudite toux ne me le permet guère, la perquisition devant certainement être longue et minutieuse.

Pour nos amis et pour moi le plus sûr est de déguerpir. Mais où aller ? — Question plus vite posée que facile à résoudre.

Je finis par songer à un de mes amis qui demeure rue du Marais et dont le fils, ingénieur civil sorti l’an dernier de l’Ecole centrale, a exercé les fonctions de commissaire de surveillance dans une des gares de chemins de fer, comme délégué de la Commune.

La nuit venue,jesors de chez mes^ amis, suffisamment grimé pour échapper aux agents qui doivent rôder dans les environs et j’arrive chez le citoyen M. . .qui m’accueille cordialement et m’offre de lui-mêm^ le gîte que je venais lui demander.

La perquisition de désarmement a été opérée la veille

chez lui; il u'y^ doue pas de danger immédiat- de ce côté.

Trois jours après nous lisons dans uii journ d — rubrique des actes officiels — que tous ceux qui, à titre seulement de simples employés, ont pris une part quelconque à radmiiiistration de la Commune, vont être recherchés, poursuivis et condamnés pour usurpation de fonctions publiques. Ignoble truc légal dont l’invention revient aux républicains.

C’est à peine, paraît-il, si les pauvres facteurs qui se sont dévoués à l’entretien des relations de Paris avec la province seront épargnés.

Les employés les plus infimes vont être traqués, eux aussi, et compris dans le nombre des « brigands » dénoncés par ce Jules Favre qui vient d’envoyer à ses agents diplomatiques l’ordre de réclamer l’extradition immédiate des réfugiés à tous les gouvernements auprès desquels ils sont accrédités.

Or, le fils de mon ami M... sera certainement dénoncé par la Compagnie où il fut délégué.

Heureusement il est en ce moment chez des parents en province... Mais une nouvelle perquisition ne peut manquer d’avoir lieu et ma présence compliquerait encore la situation.

11 me faut trouver un nouveau refuge.

Je songe alors à mon ami Charles Cauzard, resté étranger à la Commune.

Il demeure, il est vrai, rue de la Nation, entre le boulevard Barbés et la chaussée Clignancourt. Le quartier est en pleine surveillance. Après tout, c’est peut-être encore le plus sûr.

Avertie de ce qui se passe, ma chère femme va voir nos amis et les met au courant. Ils acceptent à leur tour de me donner asile.

Seule la concierge est à redouter. Son fils est dans l’armée de Versailles et la digne femme a juré de faire prendre autant de communard^ qu’elle pourrait.

A la nuit, je remonte philosophiquement le boulevard Magenta et j’arrive à la loge de ce cerbère femelle.

— M. Cauzard est chez lui ?

— Oui, monsieur. Mais, vous savez, ils ont dû descendre d’un étage à cause d’un obus qui a crevé le mur de leur appartement,

— Ah ! vraiment ? Ils n’ont pas été blessés, j’espère?

— Heureusement, non. Mais la mère a eu bien peur, comme vous pensez.

— Merci. Je vais monter leur donner aussi de nos nouvelles.

Une demi-heure après environ, Mme Cauzard redescend faire une commission et s’entretient avec la concierge de ma visite. — Je suis un ami de province qui a voulu les voir avant de repartir chez lui.

La versailleuse ne se doute pas que je suis resté chez mes amis. Tout va bien.

Sera-ce enfin ma dernière étape?

A moins d’incident fortuit, me voilà assuré contre toute fâcheuse aventure jusqu’à ce que je trouve le moyen de gagner la frontière

Je ne sais encore où je dirigerai mon exil. C’est le hasard qui en décidera.

En attendant me voilà cloué dans une chambre où je ne puis bouger ni mettre le nez à la fenêtre.

Impossible même de causer avec Mme Cauzard, son fils étant habituellement hors du logis toute la journée. Il ne faut pas que le moindre bruit inusité indique aux voisins la présence d’un étranger dans cet intérieur des plus paisibles.

En d’autres temps, je profiterais avec joie de cette solitude et de ce repos forcés pour fourrager dans la bibliothèque de Charles, studieux positiviste. Elle contient beaucoup de volumes très intéressants.

Mais je ne le pourrais faire avec fruit en ce moment. Je suis encore trop fiévreux.

C’est à peiae si je puis lire quelques journaux qui ne font que recopier les mêmes canards ineptes ou odieux sur les vaincus.

J’apprends cependant, par un article de VOpinion nationale, signé Ludovic Hans — un pseudonyme, je suppose — qu’ u il est bien fâcheux que j’aie été fusillé, car dans le grand procès qui va s’ouvrir sur les évènement de la Commune, j’aurais cetainement jeté quelque lumière sur les incendies dont Paris vient d’être le théâtre.)?

Il est en effet de notoriété que, depuis vingt ans au moins, je rêve de brûler Paris et surtout le Louvre avec toutes les richesses qu’il contient. ??

En interrogeant ma mémoire,je me souviens qu’en effet, il y a une vingtaine d’années, discutant avec des artistes dontTun se vantait d’être prêt à massacrer sans pitié quiconque s’attaquerait au Louvre ,je lui répliquai que pour conserver les richesses artistiques renfermées dans ce palais je ne sacrifierais jamais la vie d’un seul homme.'

Voyez donc comme rien ne se perd ni ne s’oublie et aussi le caractère que prennent ensuite les choses,avec le temps et de l’imagination !

Eh bien ! mon cher... Ludovic Hans — puisqu’ainsi vous signez — je vais bien vous étonner.

On a brûlé les Tuileries, j’en suis tort aise. Mais le Louvre a été épargné, j’en suis très heureux.

A vrai dire, pourtant, je n’eusse pas versé un pleur sur sa destruction, si la Commune eût pu être sauvée au moyen de ce sacrifice.

Puisque je ne puis lire avec calme, si je profitais de ma réclusion pour me demander ce qu’était ce grand mouvement pour .lequel tant de dévouements et tant d’intelligences se sont généreusement sacrifiés ; et aussi pourquoi il soulève de si lâches et si unanimes colères.

Prétendre que ceux qui y prirent part à un titre quel-

conque aient tout de suite compris nettement l’immense portée de la révolution du 18 marsj’avoue en conscience qu’en ce qui me concerne ce serait fort inexact.

La spontanéité même de cette révolution implique, à mon avis, de multiples motifs.

Le dégoût, l’irritation produite par l’ignoble conduite de la soi-disant « Défense Nationale^ durant le premier siège de Paris, en furent certainement les principales causes.

Ce dégoût, cette irritation s’étaient encore accrus, grâce à l’attitude honteuse des «ruraux de Bordeaux w, assez indignes pour couvrir de huées le vieux Garibaldi en récompense de l’abnégation et du courage chevaleresque dont il venait de faire preuve à l’égard de la France républicaine.

Aussi, lorsque ces ruraux émirent la grotesque prétention de ramener Paris au rôle de simple préfecture du premier département venu, la situation était suffisamment préparée pour que les Parisiens prissent au mot ces imbéciles et revendiquassent d’autant plus le droit de s’appartenir et d’administrer eux-mêmes leurs intérêts locaux, comme la plus simple-commune de France.

Puis Paris, la ville révolutionnaire par excellence ; la ville qui paya toujours de son sang le peu de libertés politiques jusqu’alors conquisesparlaFrance, Paris sentait trop que le fameux de stupidement

accepté par les députés soi-disant républicains, n’était que le moyen pour Thiers et ses complices de préparer un nouvel étranglemént de la République.

L’ensemble de toutes ces considérations était plus que suffisant pour qu’à la moindre provocation la colère générale fît explosion. Et c’est parce qu’on ne vit que cela tout d’abord que le mouvement fut accueilli sinon avec joie, du moins comme une inévitable nécessité

M ais comment se fait-il en ce cas qu’il déchaîne à

cette heure tant de blâmes, tant de rage même contre lui?

D’abord parce que ce mouvement est vaincu et qu’on a peur de paraître l’avoir encouragé.

Mais il y a autre chose,

— Eh bien ! oui, nous répond-on. Oui, il y a les «crimes de la Commune» qui l’ont fait prendre en horreur par ceux mêmes qui, dès le déimt, l’avaient acclamée et l’auraient peut-être acceptée si elle s’était montrée sage et réservée.

Les « Crimes de la Commune ! » Voyez-vous cela !

Après deux mois d’atrocités sans nom commises par les Versaillais ! Après l’orgie de sang dont ils donnent le spectacle honteux depuis quinze jours, on ose parler des « Crimes de la Commune ! »

La France serait-elle devenue sans remède un peuple d’imbéciles ?

Allons, soit ; examinons cette question des « Crimes de la Commune », et sachons enfin ce qu’il y a au fond.

Il n’y a point à tenir compte — naturellement — de ce qu’en pensent les négateurs absolus de tous droits autres que ceux d’un monarque quelconque et des privilégiés dont le concours intéressé lui est indispensaWe.

Ce sont nos ennemis avérés, mais par cela même les moins dangereux.

Aucune équivoque n’est possible entre eux et nous.

Mais c’est de ceux qui se prétendent les amis de la République et presque de la Commune, de ceux qui du simple libéralisme vont au radicalisme le plus intransigeant presque au socialisme enfin, quoiqu’ils s’accordent à nous traiter de « vils criminels », c’est de ceuxlà qu’il importe de scruter les raisons qui les poussent à nous invectiver ainsi.

D’après eux, nos «crimes » se peuventaiusi résumer:

D La Commune n’a émis aucun programme permettant de se faire idée du but qu’elle poursuivait.

2® La Commune s’est immiscée dans des questions qui n’étaient point de sa compétence. Elle a voulu gouverner despotiquement la France.

Le savant Littré, à ce propos, nous place encore plus bas que Badinguet dans son estime.

3® Enfin la Commune, eût-elle eu mille fois raison dans son but et dans ses moyens, tuait la République et déchirait la patrie au moment où runion de tous les citoyens était le plus nécessaire au salut commun.

C’est par l’examen même des faits reprochés à la révolution du 1 8 mars qu’il faut établir la mauvaise foi de ses accusateurs.

Est-ce que ceux qui reprochent à cette révolution de n’avoir été qu’un acte de turbulence et de ne s’être proposé aucun but défini,nesauraient par hasard point lire?

Que déclare le Comité central dès son entrée à l’Hôtel-de-ville ?

« Que la révolution du 18 mars a d’abord pour but de restituer à Baris et par suite à la France entière la souveraineté effective, escamotée encore une fois par l’usurpation effrontée des gens du 4 septembre, et de rendre ainsi la nation maîtresse absolue de sa réorganisation politique et économique. «

Ne se considérant plus dès lors comme un Pouvoir, mais comme un instrument provisoire de la souveraineté populaire, ce Comité s’empresse d’inviter la population de Paris à élire des mandataires chargés d’étudier les bases de cette réorganisation.

N’est-ce pas là un premier plan d’action autrement précis que les programmes de tous les pouvoirs qui se sont succédé chez nous depuis bientôt un siècle?

Et, trait inconnu jusqu’alors dans l’histoire de nos révolutions politiques, les nouveaux arrivés à FHôtelde-ville — déjà mandatés certes plus sérieusement que ne l’avaient été leurs prédécesseurs de 1830, 1848 et 1870 — apportent une telle fermeté dans la réalisation de \em program^ne que, malgré les obstacles et les intrigues, dix jours après, ils transmettent aux élus du peuple parisien le pouvoir que le gouvernement de Bordeaux avait laissé choir entre leurs mains.

Que fout à leur tour les élus du 26 mars ?

Meutant à leur origine essentiellement populaire, s’érigent-ils en souverains ?

A Texempledes gouvernements prétendus révolutionnaires — leurs prédécesseurs — ont-ils confisqué la souveraineté de leurs électeurs ?Les ont-ils jamais considérés comme n’ayant plus désormais qu’à obéir à de nouveaux maîtres ?

Ecoutons leur président d’âge, dès la séance d’ouverture du conseil communal :

« A la Commune, le soin des intérêts locaux ;

5? Au département — ou à la région — le soin des intérêts régionaux.

n Au gouvernement l’administration des intérêts nationaux. «

Est-ce qu’il n’y a pas là un programme politique et administratif absolument nouveau ?

Sans doute, il est critiquable, modifiable. Mais n’étaitce pas le renversement de la formule jusqu’alors chère à tous les partis politiques qui subordonnent la Commune à l’Etat ?

N’est-ce pas déclarer, au contraire, qu’à l’avenir l’Etat no serait plus que la simple expression des intérêts communaux solidarisés ?

Dira-t-on que ce n’était là que l’exposé d’une conception personnelle à l’auteur et n’engageant que lui.

Cet exposé, ce programme était tellement la suite normale, logique des précédentes proclamations du Comité central, que le Conseil communal l’approuva unanimement, témoignant ainsi qu’il n’acceptait pas d’autre plan d’action.

Le député réactionnaire Tirard s’y trompa si peu que, relevant les acclamations dont cet exposé venait d’être l’objet, il en prit texte pour déclarer que le Conseil faisant par cela même acte politique, il n’avait plus,lui, qu’à se retirer.

Ainsi, un ennemi des plus acharnés de la révolution

du 18 mars avoue spontanément que la Commune vient de formuler son programme.

Il y a plus. La Commune l’observa si scrupuleusement qu’aucun de ses décrets concernant soit les services publics, soi^ les nouvelles relations à intervenir entre employés et employeurs, ne fut adopté qu’après avoir été discuté au sein des commissions spéciales par les délégués des intéressés et sur leur propre assentiment.

On peut citer entre autres le décret relatif à la suppression du travail de nuit dans les boulangeries, décret quine fut rendu que sur la demande formelle des ouvriers de cette profession et d’après les indications qu’ils avaient fournies.

Keprocher à la révolution communaliste de n’avoir aucun programme, c’est faire preuve ou d’ignorance ou de la plus insigne mauvaise foi.

Soit, répliqueront certains adversaires prétendus bienveillant^ et équitables. Admettons comme programme de la Commune celui de son président d’âge,le citoyen Charles Beslay.

Pourquoi la Commune alors s’est-elle ingérée dans des questions ne relevant que de la nation, et par conséquént du gouvernement ?(1)

C’est à faire rêver !

Comment ! la Révolution du 18 mars, que venaient de provoquer les menées ayant pour but avoué de détruire la République, de replacer la France sous le joug d’intérêts purement dynastiques; cette Révolution eût dû — par respect pour son programme — remettre au gouvernement issu des partis monarchiques coalisés le soin d’appliquer ce même programme ?

C’est alors que les délégués de la Commune eussent cent fois mérité d’être traités d’idiots et même de traîtres.

(1) C’est, en somme, toute l’argumentation dont se servent MM. Lanjalley et Corriez — tous deux positivistes — pour combattre la Commune, dans \e\xv Histoire de la Révolution du 18 M^zr5(N.d.l’A.).

« Pour faire un civet, prenez un lièvre» dit un adage bien connu.

Pour que son programme pût se réaliser, ne fallait-il pas que disparussent en même temps et le gouvernement de Versailles et «l’Assemblée de malheur» qui l’avait nommé ?

Puis, d’autre part, est-ce qu’en jetant l’interdit sur Paris, en sommant les employés de quitter leur poste et de l’aller rejoindre à Versailles, le gouvernement de Thiers n’obligeait pas Paris à pourvoir d’urgence aux services d’intérêts à la fois communaux et nationaux, désorganisés du même coup ?

Est-ce qu’il ne fallait pas veiller à l’entretien et à la conservation du matériel et, chose plus importante encore, au fonctionnement de ces services, au nom même des intérêts publics qui s’y rapportent?

Si la Commune, sottement soucieuse de ne point dépasser les limites de ses attributions purement locales, avait laissé, elle aussi, ces services publics à l’abandon, ceux qui lui font à cette heure un crime de s’en être occupée, n’auraient pas assez de mépris ni d’injures pour stigmatiser son inertie.

Et quelle reconnaissance témoignent les vainqueurs versaillais- aux citoyens qui se sont dévoués à cette œuvre d’intelligente conservation ?

Treillarcl — un vieux et sincère républicain, qui avait accepté la difficile tâche de diriger l’assistance publique — a été fusillé sommairement.

Les membres de la commission d’instruction Publique, qui, non contents de veiller à ce que le service des écoles ne fût pas interrompu, s’occupèrent aussi de la conservation des musées, des bibliothèques et des collections de tousgenres, sont en route pour les bagnes ou en exil, sous le coup de condamnations infamantes, comme EUe Reclus, par exemple.

Tous ceux qui, au titre le plus infime, ont rendu quelque service à la population parisienne durant ces deux mois sont traqués, chassés comme bêtes féroces.

On a fusillé jusqu’à des médecins et des infirmières pour soins donnés aux blessés !

Les défenseurs prétendus de la civilisation songent même à se venger sur les facteurs du dévouement que ceux-ci ont apporté au maintien des relations de Paris avec la province.

Et ce sont des esprits soi-disant libéraux, de prétendus fils de la Révolution, des positivistes, qui reprochent à la Commune de ne s’être pas simplement bornée à l’administration des seuls intérêts communaux de Paris!

Eh ! braves gens ~ ou que j’aime à croire tels — le jour où vous pourrez faire le départ exact — même en temps normal — des intérêts locaux de Paris d’avec les intérêts nationaux, vous aurez fait quelque chose de plus fort encore que de résoudre la quadrature du cercle.

— Ce n’est pas encore cela, disent à leur tour les patriotes et les républicains candides... ou non.

« Vous avez « déchiré la patrie au moment où, plus » que jamais, l’union lui était nécessaire. Vous avez îî tué peut-être la République ! »

Eh bien ! patriotes et républicains plus sincères qu’intelligents, examinons ce que vaut votre accusation.

Pour que votre reproche eût au moins quelque apparence de raison, encore faudrait-il que l’Assemblée nationale et son gouvernement eussent fait preuve d’un patriotisme auquel nous serions impardonnables de ne pas rendre hommage.

Est-ce en insultant Garibaldi, à Bordeaux, que nos adversaires ont fourni cette preuve de patriotisme ?

Est-ce en déblatérant contre l’opiniâtre résistance de Paris et en qualifiant ses défenseurs « hommes à trente sous ?

Est-ce en concluant la paix au plus vite et à tout prix avec l’envahisseur, afin de faire revenir d’Allemagne l’armée livrée par Bazaine et de la lancer sur Paris ?

« Périsse la France elle-même plutôt que de laisser

triompher la Commune ! « Telle fut la formule adoptée par Thiers et l’assemblée yersaillaise.

Et si l’envie leur prenait de crier à la calomnie, — ces dévoués et leur ami, l’illustre « libérateur

du pays ?? , — mettez-leur sous le nez les deux documents suivants, documents significatifs, signés par eux et qu’ils ne peuvent nier.

Le premier est daté du 21 mai 1871, à midi — quelques heures avant l’entrée des Versaillais dans Paris.

Il est adressé par Thiers à Jules Favre pour être communiqué à Bismarck, qui voulait, lui aussi, en finir avec la Commune:

» Que M. de Bismarck soit bien tranquille. La guerre » sera terminée dans le courant de la semaine. Nous « avons fait une brèche du côté d’Issy. On est occupé w à l’élargir... Je supplie M. de Bismarck au nom de » la cause de V ordre, de nous laisser achever nousw mêmes cette répression de brigandage anti-social qui » a, pour quelques jours, établi son siège à Paris. Ce » serait causer un nouveau préjudice au parti de w l'ordre en France et, des lors, en Europe, que d’en » agir autrement. Que Von compte sur nous et l’ordre >5 social sera vengé dans le courant de la semaine. »

Cette lettre, observe Jules Simon qui la reproduit dans son histoire du Gouvernement de Thiers, caractérise à merveille la situation.

Cet ex-mangeur de Jésuites a absolument raison (1).

Est-ce en effet la patrie qui est à sauver pour ces gens-là? xlllons donc. Il n’est question que du salut du parti de Vordre en France et dès lors en Europe. Ce sont eux-mêmes qui l’écrivent à Bismarck, le siippliant de les laisser agir : Onptut compter sur eux.

Mais voici autre chose de plus explicite encore et qui révèle à quelle hauteur s’élevait le patriotisme de ceux qui viennent de purger la France de ces monstres de tr ente- sous.

(1) Le G ouvernement de Thiers^ par Jules Simon. — 3® édition, tome II, page 183.

Ce second document émane d’un des plus ardente défenseurs de Thiers, d’une sommité du parti libéral^ c’est-à-dire orléaniste :

« Beaucoup de gens regrettent qu’au 8 février 1871,

les élus n’aient pas poussé la témérité jusqu’au bou^^ 55 et proclamé la monarchie à Bordeaux, en même î) temps qu’ils signaient le traité de paix. Les élus » avaient là, dit-on, une occasion qu’ils ne retrouveront » plus...

« Dieu sait maintenant où en serait la France.

» Le rétablissement de la royauté à Bordeaux eût J) été le signal de la guerre civile et la dissolution du 55 pays. La Commune se serait imposée à toutes les « grandes villes ; cZfe soulevé jusqu' aux campa-

« gnes et nous n’aurions eu d’autre ressource 55 contre elle que de livrer le reste de la France 5î aux armées étrangères (1). 55

Cet aveu cynique est, sans vergogne, signé au bas d’une étude sur la « Réj)ublique conservatrice 55 par monsieur Ernest JDuvergier de Hauranne.

Qu’en pensez-vous, patriotes naïfs... (soyons polis) de ces dévoués défenseurs de la France?

Ne trouvez-vous pas que tout ce ramassis de députés de Versailles et leur gouvernement peuvent maintenant sans rougir, serrer la main de ceux à qui ils reprochaient, en 1815, de «revenir dans les fourgons des alliés » ?

Le patriotisme de Thiers et de toutes les classes dirigeantes, républicains et monarchistes ! C’est à crever de rire lorsqu’on en parle, vraiment.

La patrie, pour cette tourbe d’effrontés coquins, c’est la caisse. Leur France à eux va de la Banque à la Bourse et pas au-delà.

Aussi n’eurent-ils tous qu’un cri, du 4 septembre 1870 au 28 mai 1871 :

{l) Revue des Deuœ-Mondes,hï\Ydiïsoii àn août 1872, pages 568 et 569.

« xVidez-nous, braves Allemands, à sauver la caisse. Nous la partagerons ensemble. Nous trouverons bien le moyen de nous rembourser ensuite grâce au travail de ceux dont nous aurons égorgé les pères. «

A côté de ces monstrueux calculs que la Commune — malgré sa sanglante défaite — a déjoués en partie ou du moins fortement dérangés, que ceux qui nous accusent d’avoir déchiré la patrie et compromis la République, méditent les lignes suivantes extraites d’une lettre que m’a écrite un des républicains les plus justement estimés d’un important département du midi (la Haute-Garonne), lequel républicain dut se réfugier en Suisse après le 2 Décembre pour échapper aux vengeances des bonapartistes.

Dans cette lettre, le citoyen Armand Leygues, en ce moment conseiller municipal de Toulouse, me fait part de ses impressions depuis sa )*entrée en France — au lendemain du 4 septembre — jusqu’à maintenant :

« Jamais, je vous l’avoue, mon cher ami, je î) n’aurais imaginé que laFrance fût tombée si bas. Telle » fut ma première impression lorsque j’appris, étant » encore à Genève, tous les faits désastreux du milita- » risme pendant le mois d’août et enfin l’infâme honte « de Sedan.»

» En présence de l’Empire tombé et du territoire 5) envahi, il me semblait qu’il devait suffire du moindre sentiment d’amour pour la patrie, .que dis-je? du moindre » reste de vergogne pour soulever la population entière » et produire simultanément sur tous les points de la 3) France ce qu'a mordre la Commune de Faris après 33 le 18 mars dernier.

» Rien de semblable, rien d’approchant de bien loin 33 ne s’est manifesté. Sans doute quelques individualités 53 honorables, quelques groupes même ont donné ça et » là des espérances ; mais le reste ?...

33 Je l’avoue, je jugeai notre pays perdu ; il ne lui

w restait plus qu’à tomber comme peut tomber un n brave homme, et non un lâche.

V Mais pour cela il eût fallu d’autres hommes que ceux « du 4 septembre.

« Quelle ressemblance hideuse il existe entre le 2 n décembre 1851 et l’extermination dans laquelle se >3 vautrent les hommes de Bordeaux et de Versailles !«

« Nous relèverons-nous jamais ? — ?? J’en doute. — w II ne me reste qu’une consolation : c’est qu’au moins 33 quelques faits d’armes sur les champs de bataille et 33 surtout la Commune de Paris de 1871 auront sauvé 35 la pureté de la vertu française et de la vertu humaine.

33 Lorsque tant de misérables consentaient à être 33 vils , la Commune a dit : Non, nous ne voulons pas 33 l’être. 33

33 Si jamais la France se relève, c’est ce passé qui, 33 seul^ lui servira de point d’appui ; c’est que l’esprit 33 de la Révolution l’aura ressaisie 33

Comparez , messieurs les patriotes républicains , comparez ce mâle et noble langage avec celui des Thiers, des Duvergier de Hauranne et autres de même farine.

Les vrais « crimes 33 de la Commune , ô bourgeois de tous poils et de toutes couleurs : monarchistes, bonapartistes et vous aussi républicains roses ou même écarlates; les vrais crimes delà Commune, qu’à son honneur vous ne lui pardonnerez jamais ni les uns ni les autres, je vais vous les énumérer.

La Commune, c’est le parti de ceux qui avaient d’abord protesté contre la guerre en juillet 1870, mais qui, voyant l’honneur et l’intégrité de la France compromises par votre lâcheté sous l’Empire, ont tenté l’impossible pour que l’envahisseur fût repoussé hors des frontières, alors que vous ne songiez qu’à lui livrer Paris pour reprendre au plus vite votre existence de tripoteurs et de jouisseurs.

La Commune, pendant six mois, a mis en échec votre œuvre de trahison.

Jamais, jamais vous ne le lui pardonnerez.

La Commune a démontré que le prolétariat était préparé à s’administrer lui-même et pouvait se passer de vous, alors que vous vous prétendiez seuls capables de “ mener les affaires w.

La réorganisation immédiate des services publics que vous aviez abandonnés, en est la preuve évidente.

Jamais vous ne le lui pardonnerez.

La Commune a tenté de substituer l’action directe et le contrôle incessant des citoyens à vos gouvernements, tous basés sur la « raison d’Etat w, derrière laquelle s’abritent vos pilleries et vos infamies gouvernementales de toutes sortes.

Son triomphe menaçait de ruiner àjamais vos déprédations, vos brigandages légaux, vos incessants dénis de justice.

Jamais, non jamais, vous ne le lui pardonnerez.

Vous, moins que tous autres encore, républicains modérés, radicaux et même intransigeants ; car, à l’instar des bonapartistes — vos cousins germains — vous n’aspirez au pouvoir que pour en récolter les monstrueux bénéfices.

Vous ne pardonnerez jamais à la Commune d’avoir pour longtemps, et peut-être pour toujours, compromis vos avides espérances, votre seul programme à vous, qui nous reprochez de n’en avoir pas eu.

Voilà les vrais, les seuls motifs de vos calomnies à tous ; de votre haine unanime et implacable contre les vaincus de mai 1871, qui, à leur tour, ne pourront jamais trop vous cracher à la face le mépris et le dégoût que vous leur inspirez.

Mais après avoir fait justice de vos aboiements contre la Commune, il faut reconnaître d’autre part que, si le mouvement fut vraiment admirable et grand dans son ensemble, ceux qui furent chargés de l’exprimer et de

le faire triompher n’échapperont point dans l’histoire au reproche de n’avoir pas été à la hauteur de leur tâche .

La mort de Duval, de Flourens, de Vermarel,de Varlin, de Delescluze, de Raoul Rigault — pour ne citer que des membres du Conseil communal tombés dans la lutte — prouve que le courage n’y faisait pas défaut.

Le dévouement et l’honnêteté de tous sont indiscutables.

Mais le savoir-faire, la compréhension, ne furent sans doute pas au même degré que les autres qualités.

Et pourquoi ne le reconnaîtrions-nous pas ?

Nul de nous, certes, n’a prétendu au titre d’homme de génie.

Or, la tâche, immense et complexe, ne pouvait être l’œuvre de quelques-uns seulement.

Paris avait à compter avec deux puissants adversaires qui, l’entouraient bien autrement qu’il ne l’avait été durant le premier siège. Non seulement leurs forces se pouvaient facilement renouveler, mais elles se seraient même fatalement combinées, comme on vient de le voir par la lettre de Thiers à Jules Favre.

Au milieu de cette périlleuse situation militaire, presque insurmontable, il fallait tout réorganiser à l’intérieur pour vivre au jour le jour et tenter en même temps de jeter les premiers jalons d’un ordre politique et économique qui préparât Pavènement de l’organisation sociale poursuivie par le prolétariat.

En ce qui concerne les difficultés administratives, la Commune peut se rendre cette justice qu’elle a — pour les vaincre — fait preuve de plus de savoir-faire que la bourgeoisie n’en avait montré durant le premier siège. Ce n’est là d’ailleurs qu’un éloge des plus minces.

En cela je parle non seulement des membres du conseil Communal, mais aussi de tous les citoyens qui lui ont prêté leur concours.

Malheureusement, faute de temps et à cause des préoccupations militaires quotidiennes, la Commune,

dans son administration, n’apporta guère d’esprit d’innovation.

Elle ne sut pas profiter, par exemple — dans l’ordre judiciaire — de l’abandon par leurs titulaires des offices ministériels pour les supprimer. Elle commit au contraire la faute grave de les pourvoir de nouveaux agents.

Elle alla même jusqu’à renommerdes juges d’instruction, oubliant que depuis longtemps avec raison, les révolutionnaires socialistes réclament la suppression de l’instruction secrète, cet abominable vestige de barbarie resté debout au milieu de nos sociétés prétendues civilisées.

Mais toutes ces fautes, la révolution triomphante les pouvait facilement réparer.

La terrible, l’irréparable faute du Conseil communal — son crime, dirais-je volontiers — dont la responsabilité retombe entière sur tous ses membres — sans exception — c’est de n’avoir pas pris possession de la Banque de France, cette formidable Bastille de la société capitaliste que la Commune devait anéantir.

x\lors qu’on avait tant besoin d’argent pour solder et entretenir largement l’armée révolutionnaire, réduite aux trente sous par jour, comme sous la défense nationale, on se contentait — en deux mois — d’arracher à la Banque que'ques millions, dont la moitié d’ailleurs appartenait à la Ville de* Paris.

Cependant, les maîtres et la maison, comprenant bien qu*il ne fallait pas lésiner pour sauver leur situation, accordaient deux cent cinquante-huit millions au gouvernement versaillais, quitte à s’en récu- ]>érer plus tard sur le dos des prolétaires qu’aurait épargnés la mitraille bourgeoise.

Indépendamment de ces ressources en numéraire, la Banque avait en portefeuille pour trois cent vingthuit millions de titres négociables.

Enfin i! y avait les planches à billets.

Qu’on eût fait une main-mise sur cette honorable

institution — qui soutient le travail « comme la corde soutient le pendu » — la situation pouvait singulièrement changer de face.

La Commune eût pu rémunérer sérieusement ses défenseurs, doter autrement que par décret leurs veuves et leurs orphelins.

Plus d’eni ôlements forcés ne donnant aucun effectif vraiment utile et créant de nouveaux dangers de trahison.

Les bras n’eussent plus manqué, chacun comprenant que, dût-il succomber dans la lutte, le pain serait assuré aux vieux et aux petits.

Puis la menace de détruire les titres en portefeuille et de tirer de telles quantités de billets qu’ils fussent avilis jusqu’à tomber au rang des anciens assignats, pouvait mettre la peur au ventre des exploiteurs du travail, de telle sorte qiPils en vinssent à supplier Versailles de capituler.

Les conséquences de cette mî^in-mise pouvaient être d’une incalculable portée.

Pourquoi la chose ne se fit-elle pas ?

C’est que probablement personne dans le Conseil rren comprit sur le moment la haute importance.

Aussi ne puis-je m’empêcher de hausser les épaules lorsque je lis dans les journaux que notre vieux Beslay a « sauvé la Banque w — ce dont on ne semble pas lui être déjà si reconnaissant^ car il a dû se réfugier en Suisse pour échapper aux balles des massacreurs, qui ne l’auraient certes pas plus épargné que tant d’autres.

La vérité est que notre collègue — dont je m’honore d’être l’ami — n’a point eu a opérer ce sauvetage, nul de nous n’ayant songé à s’emparer de la Banque.

Que le citoyen Beslay eût été hostile à toute tentative de ce genre, il n’y a point à en douter.

Le vieux proudhonien était trop irpprégné encore de préjugés bourgeois pour s’associer à un pareil acte. Si dévoué qu’il soit à la Révolution sociale, il croit encore

à la possibilité pour les prolétaires d’obtenir le crédit gratuit au moyen duquel ils pourront s’organiser en association. — Grand bien lui fasse !

Mais c’est précisément parce que tous nous connais^ sions ses idées à cet égard, que le fait seul de l’avoir délégué a la Banque comme représentant de la Commune, de l’y avoir maintenu en le suppliant même d’y rester lorsque, à deux reprises, il voulut démissionner, ce fait, dis-je, prouve sans conteste l’aveuglement de la Commune.

Une seule démonstration fut faite par ordre de Cluseret, alors délégué à la guerre ; mais cette démonstration n’avait d’autre but que de placer à la Banque un poste de fédérés — pure question de service de place. Elle n’eut aucune suite.

Aussi, acceptant — comme membre du Conseil communal — ma part de responsabilité je n’hésite pas à le déclarer : voilà le seul, le vrai crime du Conseil.

Il n’y a vraiment que la bourgeoisie civilisée pour concevoir grandenaent les choses, surtout lorsqu’elle a P 'air.

De temps en temps, et avec d’infinies précautions, ma femme me vient voir avec notre plus jeune fils.

Ils sont arrivés tous deux aujourd’hui Tair si profondément triste que, les Cauzard et moi, nous avons d’abord cru qu’il était survenu quelque nouvelle catastrophe.

Ils étaient seulement sous l’impression de propos d’un caractère d’autant plus abominable que la personne qui les avait tenus ne paraissait pas même se douter de leur énormité.

La scène s'est passée en omnibus.

La voiture avait été arrêtée par un convoi de prisonniers escoités de soldats et d’une forte escouade de policiers.

Ce spectacle fut naturellement un sujet de conversation dans l’omnibus et remit sur le tapis les prétendus « crimes « des fédérés.

C’était contre ceux-ci un toile général.

Cependant quelques paroles de pitié pour les malheureux qui venaient de passer s’échappèrent des lèvres d’un voyageur.

Alors une vieille dame à l’air vénérable, placée en face de ma temme, se met de la partie :

— Le beau malheur! dit-elle d’un ton calme et méprisant; on aurait dû les fusiller tous et leurs enfants avec.

Puis, comme on se récriait :

— Mais vous ne comprenez donc pas que lorsque les enfants auront vingt ans ils voudront venger leurs pères : ce sera à recommencer.

Et ces gens-Iàs’indigneut au seul souvenir de la Saint- Bai théiemy et des Dragonnades. Ils sont membres de la Société protectrice des animaux.

Qu’un charretier brutalise un cheval, ils se voileront la face, verseront peut-être quelques larmes !

Mais qu’il s’agisse de sauvegarder leurs écus, la note change : Egorgez ! Egorgez toujours ! réclament-ils en chœur.

« N’épargnez pas les enfants, suitout : ils pourraient se souvenir ! »

Jusqu’à George Sand — une f«‘mme— une socialiste à la Louis Blanc il est vrai, qui éprouve, elle aussi, lebesoiii de féliciter l’ignoble Dumas — son «cher fils«, comme elle l’appelle — de l’abominable et lâche article dans lequel cet homme injuriant les vaincus qu’il n’aurait ofeé combattre, traite leurs femmes de « femelles »!

‘ « C’est beau comme du Cicéron » lui écrit George Sand, sa peur de bourgeoise lui ayant enlevé à la fois toute pudeur et toute pitié. (1)

Il est pourtant de nobles exceptions à cette infâme émulation et je viens d’en avoir une nouvelle preuve.

Lié depuis une quinzaine d’années avec les B..., possesseurs d’un important garde-meubles et dont les

(1) (Correspondance de George Sand. — Tome VI.

magasins situés dans le quartier des Invalides ont couru de grands risques aux derniers jours de la lutte, je n’eusse certes jamais songé à leur demander le moindre service, sachant combien ils devaient être peu satisfaits d’évènements qui pouvaient les ruiner.

Mais si je ne pensais pas à réclammer leur aide, ils avaient, eux, décidés de me Voffrir^ ou du moins aux miens, car, sur la foi des journaux, ils me croyaient mort.

La lutte à peine terminée et malgré le danger de s’aventurer dans les rues avoisinant l’Hôtel-de-Ville, sillonnées de mouchards surveillant toute maison suspecte,Mme B... arrivait à notre demeure, rue des Lions- Saint-Paul, pour s’informer de ce qu’étaient devenus ma femme, sa mère et notre jeune garçon.

Elle ne trouve personne, ma femme n’ayant pas encore réintégré notre domicile, peu soucieuse de courir le risque d’une arrestation qui eût laissé sans appui sa mère infirme et le garçon qui n’avait pas encore neuf ans.

Mme B... ne se décourage pas. Elle revient quelques jours après et obtient du concierge — un brave homme — quelques renseignements de nature à la rassurer. Elle lui laisse son nom afin qu’au retour ma femme soit avertie de ses démarches.

• Celle-ci s’empresse alors de l’aller remercier d’une telle marque d’intérêt, et lui apprend, ainsi qu’à son mari, que le bruit de ma mort est faux, mais qu'on ne sait comment me faire partir sans que je coure le risque d’être arrêté à la frontière, faute de passe-port.

— Est-il donc forcé de partir tout de suite ? observe M. B....

— Non, sans doute. Mais dans huit jours comme à présent la difficulté sera la même.

— Qui sait ? réplique-t-il, sans s’expliquer davantage.

Trois jours après, M. B...' arrive triomphant chez Cauzard.

— Voilà votre affaire, mon cher ami, me dit-il.

Et il étale un passe-port obtenu la veille à son nom et portant tous les visas nécessaires.

Le précieux papier mentionne que M. B..., accompagné de sa femme également munie d’un passeport, se rend à Genève pour voir un de leurs fils qui y fait ses études.

M. B... est de ma taille, nous nous ressemblons... à peu près. Il a fait à l’amitié le sacrifice d’une fort belle barbe, ce qui m’avait même assez intrigué lors de son arrivée, sachant combien il y tenait.

Mais, hélas ! il a les cheveux très argentés, ce que signale le diable de passeport, et j’ai les cheveux bruns purs de tout fil blanc. — Un imbécile a même écrit que je me les teignais.

Mme B... m’accompagnera à Genève, ce qui donnera plus de vraisemblance à la situation.

Restent à vaincre deux difficultés.

Il me faut apprendre à imiter la signature de M. B... pour la pouvoir donner à toutes réquisitions. Puis il faut absolument que j’aie les cheveux gris.

Imiter une signature, on peut y parvenir. Mais se blanchir les cheveux, voilà le hic!

Impossible de se contenter, comme au théâtre, d’un vague trompe-l’œil. Le voyage est d’assez longue durée et il s’agit de n’être point arrêté à Bellegarde. Mme B., le serait certainement avec moi. Pour rien au monde je ne voudrais l’exposer.

— J’y vais réfléchir, dit alors monamiLavaud qui,précisément, m’est venu voir et assiste à notre entretien.

Il va sans dire que durant cette visite, M. B... a la délicatesse de ne rien dire qui eût trait aux derniers évènements.

Enfin mon ami Lavaud a trouvé un procédé sérieux pour blanchir les cheveux.

En vain, invoquant le prétexte que, comme photographe, il a souvent à reproduire des portraits d’ac-

teiirs dans des rôles de vieillards, il avait demandé à des coiffeurs et à des spécialistes mie recette, ni la céruse ni la poudre de savon ne procurant sur ses clichés l’illusion voulue.

La réponse de tous avait été la même: en dehors du théâtre ou des bals costumés, qui songe à se donner sérieusement l’aspect d’un vieillard ? Et puis il y a des perruques avec de vrais cheveux gris et même entièrement blancs pour les chauves. Cela suffit.

On se teint les cheveux en brun, en noir ; mais en blanc jamais !

Ni chimistes, ni artistes capillaires n’ont donc fait' de recherches à ce sujet.

A force d’y songer , notre ami a fini par trouver et , tout joyeux , nous apporte une perruque brune sur laquelle il s’est excerce.

Elle est devenue d’un gris argenté le plus naturel et le plus tenace. On a beau la secouer, pas la moindre parcelle ne s’en détache. Le peigne fin passé à plusieurs reprises, vient seul à bout de la mixture.

Je promets à Lavaud le secret sur sa découverte, pour le cas où d’autres auraient à l’utiliser à leur tour. En effet, messieurs les policiers n’ont vraiment nul besoin de la connaître.

Après trois jours de frictions répétées,je possède une très vénérable tête de vieillard. La transpiration de la tête durant la nuit n’y apporte pas même la moindre altération.

Le succès est complet et, comme toujours, le procédé est des plus simples, ce qui le garantit d’autant mieux contre toute contrefaçon.

Quant à la signature, je suis arrivé à une si parfaite imitation de celle de M. B... que, si je ne le ruine pas à Genève en fabriquant de fausses traites à son nom, c’est que j’y mettrai quelque générosité.

2 juillet 1871

C’est le jour que j’ai fixé pour quitter Paris, en com pagnie de Mme B...

Les élections complémentaires qui doivent avoir lieu vont attirer tous les mouchards aux sections de votes, dans l’espoir qu’ils auront d’y arrêter les malheureux suspects qui commettront l’imprudence d’exercer leur souveraineté.

Les gares sont moins surveillées.

A six heures du soir, B. arrive diner chez les Cauzard. Mais nous touchons à peine au repas.

Chacun a le cœur serré et voudrait bien être au lendemain déjà.

jSi ma femme ni l’enfant ne sont venus. La plus simple prudence l’exigeait.

Un peu avant sept heures, nous descendons, ma compagne de vo^^age et moi, sans le moindre bagage et comme sortant de visite.

Nous gagnons à pied le boulevard Magenta pour aller jusqu’à la gare du Nord où nous prendrons une voiture.

L’excellente mère de mon ami nous suit de loin, dans une véritable angoisse. Elle a entendu deux individus très connus comme mouchards dans le quartier, parler de quelqu’un qu’ils guettent.

L’un d’eux disait à l’autre : Il est certainement dans cette rue. Nous finirons bien par le pincer.

Malheureusement je ne suis pas le seul à me dissimuler ; il peut être question d’un autre que moi.

Nous atteignons la gare du Nord quelques minutes après l’arrivée d’un train. Une seule voiture s’y trouvé c’est une voiture découverte.

Hésiter à la prendre par le temps chaud qu’il fait encore à cette heure serait se rendre suspect. Nous voilà trottant vers la gare de Lyon par le Châteaud’Eau, les grands boulevards et la rue de Lyon.

Peu de voyageurs au guichet.

— Deux premières Genève.

Au nom de Genève, un personnage aux allures policières qui se tient à l’entrée du couloir me regarde fixement.

— Monsieur a sou passeport ?

— Parfaitement; le voici.

— Mais vous avez demandé deux places?

— Ma femme part avec moi. Voici également son passeport.

— Où est madame ?

Je l’indique à l’agent. Elle est ])rès de la barrière qui nous sépare.

— C’est bien. Délivrez les billets à monsieur.

La buraliste me rsmet les deux cartons et je vais faire enregistrer nos bagages que, dans la journée, M. B... a déposés à la consigne.

Enfin nous montons en wagon.

C’est le train express, c’est même le premier qui aille à Genève sans transbordement des voyageurs, les ponts qu’on avait fait sauter durant la guerre venant seulement d’être rétablis. Tant mieux ; cela diminuera encore les risques de l’aventure.

Huit heures sonnent, le train se met en marche.

Le lendemain matin, il arrivait à Ambérieu.

Comme nous n’avons pu échanger que de banals propos jusqu’alors, notre compartiment étant au complet, je profite de l’arrêt pour parler de notre affaire à M“® B...

Nous approchons de l’instant critique. Dans deux heures à peine nous serons à Bellegarde, au point le plus dangereux.

Malgré tout son courage et son dévouement, ma compagne est prise d’une agitation qui peut nous jouer un vilain tour.

— Feignez d’être accablée, de sommeil, ce qui paraîtra fort naturel. Vous trahirez moins votre inquiétude.

Nous voilà à Bellegarde !

Machines, tender et wagons sont aussitôt entourés de mouchards et de gendarmes.

« Bellegarde ! Bellegarde ! Personne ne descend ! crient à tue-tête les employés.

Juste le contraire de ce qui se passe à ce même

point lorsqu’on revient de Suisse : Tout le monde descend! dit-on alors aux voyageurs.

Les portières donnant sur le quai et sur la voie ont chacune leur gardien. Impossible d’échapper à la visite.

Nous nous trouvons précisément dans le premier compartiment du ^premier wagon. C’est par nous que commence la cérémonie.

Le commissaire de surveillance et un agent font irruption,

— Vos passe ports, s’il vous plaît, messieurs les voyageurs.

Je tire le mien. Le policier le déplie et le lit lentement , en me regardant avec soin .

— Et vous , madame ?

Mme B..., l’air endormi, tend le papier, comme ennuyée de ce dérangement.

L’homme le regarde à peine et me demande:

— C’est votre dame, monsieur ?

— Oui; elle est très fatiguée.

La visite se continue de la même façon de wagon en wagon, de compartiment en compartiment.

Heureusement le train n’a que quatre voitures de voyageurs et l’ambulant de la poste. Mais cela dure tout de même une bonne heure et demie.

Enfin le sacramentel « Allez ! » est prononcé par le chef de gare, et quelques secondes après nous entrons dans le tunnel qui traverse la montagne du Credo, aux flancs de laquelle est accroché le célèbre fort de l’Ecluse.

Notre train ne s’arrêtant maintenant qu’à destination nous n’avons plus rien à craindre.

Sous le tunnel long de plus de quatre kilomètres, nous nous embrassons cordialement, Mme B *** et moi, au grand ébahissement de nos compagnons de voyage qui ne semblent rien comprendre à cette explosion de tendresse entre deux époux dont l’âge ne s’accorde guère avec de telles effusions.

Une demi-heure après nous descendons à la gare

(le CornaTin et nous allons à la poste pour y adresser à l’ami Lavaud un télégramme ainsi conçu : « Photographies très bien réussies. En commanderai d’autres prochainement. «

— Ah ! pour ça non, par exemple ! s’est paraît-il écrié notre ami en embrassant ma femme qui, anxieuse, attendait chez lui la bienheureuse dépêche !

Ah ! cher et vieux Paris ! te reverrai-je jamais !

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