SIXIEME PARTIE
4 Septemt>i-e IS'TO — Mars
Le soir du 4 Septembre, la salle de réunion de la Fédération ouvrière, plaee de la Corderie du Temple, est remplie de membres des sections et des socialistes révolutionnaires désireux d’examiner la situation.
Leverdays, Beslay,To!aiii, Murat, Camélinat, Briosne y prennent successivement la parole.
Briosne, un des rnres parmi nous qui aient pu pénétrer dans l’Hotel-de-Ville au moment où y arrivaient les déf)uîés de Paris, raconte, les péripéties de leur prise de possession gouvernementale.
Il essaya, nous dit-il, dn s’opposer à cette nouvelle usurpation de souveraineté populaire, mais la foule qui les entourait était surtout composée de gens à leur dévotion ; elle couvrit de clameurs ses protestations. Il ne [)ut se faire entendre
Emmanuel Arag ), dès son arrivée, tire une écharpe rouge de sa poche et la jette à son oncle Etienne en lui disant : — Tiens, Etienne, je te fais maire de Paris!
C’est ainsi qu’au pied levé, l’administration de la grande ville a été jetée en pàlure à un vieillard dTine
/incapacité notoire et absolument aii-dessou« des exigen- |ces actuelles.
I Le citoyen Charles Beslay, qui, grâce à sa médaille I de député en 1848, a pu, lui aussi, se faire ouvrir f bien des portes fermées pour d’autres, corrobore de tous i points le récit de Briosne.
I Cette révolution n’est qu’une farce nouvelle.
I Mais à moins d’un conflit qui pourrait amener d’effroyables complications, nous ne pouvons rien faire de plus utile que de tenter d’organiser une force suffisante pour contraindre l’Hôtel-de-Ville à prendre au sérieux la Défense de Paris et de la République. Tel est le sens dans lequel parlent tous les citoyens présents.
Sans avoir d’illusion sur les résultats possibles on décidé • tout d’abord qu’une adresse sera envoyée aux travailleurs Allemands pour leur rappeler que le chef de leur nation ayant déclaré ne faire la guerre qu’à l’empereur, et non au pays même, l’invasion du territoire français prendrait un caractère de guerre nationale à laquelle eux-mêmes devront se refuser, au nom de la solidarité qui unit les travailleurs du monde entier.
Sans doute, cet appel ne peut avoir d’écho, puisqu’il est presque tei tain qu’il ne parviendra même pas à ceux auxquels on l’adresse. Mais, du moins, est-il bon qu’il soit fait par les travailleurs parisiens, affirmant une fois de plus leur désir de voir un jour cesser ces épouvantables guerres fratricides qui épuisent à la fois \ainqueurs et vaincus, au seul bénéfice de leurs gouvernants-
Une seconde résolution plus directement effective est ensuite adoptée.
Il est décidé d’envoyer une délégation au nouveau pouvoir pour lui déclai*er que, sans discuter son autorité plus ou moins usurpée, vu l’urgence, on lui prêtera concours aux conditions suivantes :
— Elections de conseils municipaux chargés depro-.
céder rapidement à la formation et à l’armement desî bataillons de la garde nationale. I
— Suppression immédiate de la préfecture de police|
et restitution de ses services aux municipalités. I
— Suppression de la magistrature actuelle et son|
remplacement par des magistrats élus. '
— Abrogation de toutes mesures fiscales et répres-|
sives s’appliquant à la presse, au droit de réunion et ai^ droit d’assocition. î
— Suppression de tout budget des cultes. !
— Annulation et non de toutes condamna- !
tions et de toutes poursuites politiques s’appliquant aux | évènements qui ont précédé le 4 septembre. |
A une heure du matin, Gambetta reçoit les délégués, I Il leur répond que tout ce qui concerne la presse, le| droit de réunion et d’association est acquis en fait par| la chute du gouvernement de Bonaparte; qu’un décret \ A’ amnistie est en ce moment au tirage à Timprimerie I Nationale, pour être affiché dans quelques heures,
Quant aux autres mesures, leur caractère de gravité exige plus de réflexion : elles intéressent la France tout entière, et la Défense Nationale ne peut prendre sur elle de les imposer. Mais certainement, d’ici là, on fera cesser les abus.
Toujours les mêmes comédies. Ces messieurs se croient bien le droit de s’emparer du pouvoir au nom du peuple. Mais en user pour débarasser celui-ci de ses éternelles entraves, c’est autre chose. Leur conscience se remplit aussitôt de scrupules jusqu’au jour où devenus plus forts, ils rivent à leur tour la chaîne des gouvernés.
Mais il fallait s’y attendre, avec de telles gens.
Et puis le vent n’est pas à la révolution. Cette fatale invasion préoccupe seule tous les esprits.
Blanqui lui-même y est pris.
Le premier numéro de sa Patrie en danger débute
par un acte d’adhésion complète à la Défense nationale. Lui aussi a compris qu’il n’en pouvait être autrement. Pourquoi l’Empire est-il tombé dans de semblables conditions?
6 septembre 1870
On a fait de bonne besogne, je crois, hier soir, rue Aumaire.
Pourtant les débuts de la réunion n’étaient pas des plus brillants. Je ne sais quel fumiste, la séance à peine ouverte, s’est mis à crier : Voilà la police ! Et sans l’énergie du bureau on allait se disperser. Tant on est peu sûr d’avoir, au moins pour un temps, reconquis le droit complet de se réunir !
I La panique calmée, on a étudié les moyens de créer I une force révolutionnaire qui puisse imprimer unedirec- I tion franchement républicaine à ce gouvernement de I filous, capables certainement de toutes sortes d’infa- : mies s’ils ne se sentent pas sérieusement surveillés.
: 11 a été décidé que les vingt arrondissements de Paris
/ seraient invités à constituer chacun un comité de vigi- ; lance chargé de contrôler les actes des nouvelles muni- I cipalités, imposées sans ])udeur par rHôtel-de-ville,qui I n’a tenu naturellement aucun compte ^de la démarche : faite à ce propos par la délégation de la Cor de rie.
I L’élection demandée par elle à propos de la constitu- I tion de ces municipalités n’était pourtant pas de ces r questions sur lesquelles l’opinion de la France dût être : réservée ?
Mais ces messieurs de la Défense ont trouvé plus commode de n’avoir dans les mairies que des gens à leur dévotion.
Et l’ex-canut Greppo, le farouche Greppo, le seul compagnon de Proudhon lors du célèbre vote du 8 Juillet 1848, n’a pas craint, reniant ainsi son passé, d’accepter le poste de maire du quatrième arrondisse-
ment et de se faire le laquais des misérables qui s’apprêtent pour la seconde fois à trahir le Peuple et la République !
Donc les vingt comités de vigilance seront de leur/ côté des espèces de municipalités révolutionnaires,! recueillant tous les renseignements possibles sur laf marche des administrations officielles pour en signaler! le véritable caractère à un comité central composé des \ délégués qu’ils y enverront. /
Ce comité central, à son tour, sera chargé de coor-| donner toute action ayant pour but de s’opposer aux j menées réactionnaires de l’Hôtel-de-ville ou de les dé- 1 noncer à la population parisienne. |
Si l’entente se peut faire sur cette idée très praticableil me semble, on pourra bien contraindre Trochu et consorts à marcher droit.
Dans la journée, j’ai rencontré Jaclard au café de Madrid.
Dès le matin du 4, il a quitté Genève et s’est dirigé sur Lyon, où il s’est mis de suite en relations avec les révolutionnaires de cette ville.
Il paraît que celle-ci ne veut pas recommencer à subir, comme en J 848, les fantaisies des nouveaux commissaires plus ou moins extraordinaires envoyés par ces messieurs de Paris. Les révolutionnaires entendent créer une Commune qui administrera laVille et la mettra en état de défense. Tout au plus acceptent-ils qu’un agent de Paris serve de simple intermédiaire dans toutes les mesures où il y aura lieu de se concerter f quant aux mesures de défense générale du territoire, f Mais ils sont résolus à repousser par la force le pro- | consul Challemel-Lacour qu’on veut leur envoyer et J qui, comme ses devanciers, au nom d’une responsabi- I lité qu’on ne lui demande pas, ne servira qu’à éner- I ver l’action locale, sous prétexte de la réglementer.
A cet effet, ils ont délégué les citoyens Jaclard, Andrieux et Albert Richard pour préciser aux gens de l’Hotel-de-Ville comment ils entendent opérer.
Jaclard me présente à ses deux collègues que je ne connais que de nom.
Albert Richard est une des notoriétés internationalistes. Andrieuxest un radical connu seulement depuis la dernière élection lyonnaise au corps législatif, et qui s’est déclaré socialiste, un peu, je pense, pour les besoins de sa candidature.
— Tenez bon, dis-je aux compagnons de Jaclard qui doivent repartir demain matin pour Lyon ; tenez bon, et bientôt, je l’espère, nous serons en mesure de vous imiter et de nous dél^arrasser des vermines qui trônent à l’Hôtel-de-Ville.
— Ah! ça, me dit Jaclard qui m’accompagne un instant, est-ce que par hasard tu prendrais ces gens là au sérieux ?
— Pourquoi pas? Je les vois pour la première fois. Je ne puis savoir s’ils sont ou non sincères,
— Mon cher, regarde celui-là, qui porte de longs cheveux déjà grisonnants, bien qu’il n’ait guère, je crois beaucoup plus de trente ans, c’est Andrieux. Eh bien! il a vu Crémieux en cachette de son copain, qui, de son côté, est allé voir sournoisement Gambetta. Andrieux a dans sa poche sa commission de procureur au parquet de Lyon.
— Et l’autre? Albert Richard?
— Ah! voilà. Celui-là retourne bredouille. On ne lui a offert qu’une sous-préfecture.Il n'a pas jugé l’offre à la hauteur de ses mérites. Il va continuer à faire rage làbas, mais je le crois quand même coulé. Son collègue ne se gênera pas pour le dévoiler.
Pauvres Lyonnais! Tout aussi volés que les Parisiens!
Le projet adopté rue Aumaire a fait fortune. Tous les arrondissements de Paris ont leur coniité de vigilance et leurs délégués au comité central sont déjà
nommés. Celui-ci se tient en permanence à laCorderie i dont il a loué le local à la Fédération ouvrière, les réunions des sections s’étant ajournées à la fin de la guerre.
C’est encore un des effets désastreux de la situation , spécialement militaire dans laquelle nous nous trou- > vous que cette dislocation des groupements ouvriers qui, ^ s’ils avaient eu deux ans de plus pour se développer, | eussent été certainement en mesure, le moment venu, de s’opposer aux usurpations des politiciens.
Comme tout cela sera difficile, plus tard, à reconstituer !
Le comité du quatrième arrondissement, dans lequel | je demeure, m’a délégué au Comité central en compa- ; gnie du citoyen Adolphe Clémence, un ouvrier relieur ; artiste et bibliographe, membre de l’Internationale, et| auteur d’un rapport très remarquable sur sa profession, | lors de l’Exposition universelle de 1867.
C'est un ami de Varlin.
Nous avons aussi pour collègue le citoyen Eugène Gérardin, peintre en bâtiments. Ouvrier laborieux, intelligent, mais peu expansif et dont on ne sait au juste la pensée. On prétend dans le quartier qu’il est en relations avec les cléricaux. Mais il est difficile de rien savoir de précis.
Il va sans dire que ces comités d’arrondissements sont aussi mal vus que possible des municipalités officielles. Ce qui prouve d’autunt plus leur utilité.
Dans toutes les municipalités, Tesprit réactionnaire est dominant ou du moins représenté. Il s’y rencontre surtout be.iucoup de prétendus républicains catholiques — genre Jules Favre — la pire espèce de tous les réactionnaires et dont il y a plus à se méfier que des monarchistes avérés
Pour les cléî icaux, il ne faut jamais oublier, en effet, que la forme ])o!itique leur importe peu — pourvu qifiils tiennent le manche.
I Puis, à bien peu d’exceptions près, nul dans ces municipalités, pas plus qu’à l’Hôtel-de-Ville, ne croit IParis capable de supporter un siège prolongé, ou plutôt on y désire généralement le contraire.
L’aspiration commune de tout ce qui gouverne et administre Paris, c’est de capituler aussi promptement que possible pour empêcher que Paris sauvant la République par sa résistance, la Révolution n’en sorte triomphante.
Aussi, dans tout ce monde de pleutres, c’est à qui félicitera Jules Favre de la honteuse démarche qu’il vient de faire auprès de Bismarck à Ferrières, et l’on oo.Ai jj Uo i e^tü que le iâiiicuA. un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses « ne sert qu’à masquer l’indignité et l’insuccès de son attitude bassement suppliante. Cet homme mériterait d’être fusillé comme un chien.
Si ces gens ne croient pas à la possibilité de la lutte qu’ils se retirent — qu'ils se déchargent de la mission qu’ils n’ont acceptée, disent-ils en vrais jésuites, que par patriotisme ; qu’ils laissent Paris se sauver luimême. Il renferme assez de forces de tout genreet assez d’intelligences pour tenter l’aventure avec les plus grandes chances de succès.
I Continuant la tactique qu’ils ont adoptée dnns les 1 deux dernières années de l’empire,les hommes dePHo- I tel-de-Ville, pour tenter d’en ruiner l’influence dès le f début, font répandre le bruit dans les réunions publi- I ques. par leurs bas agents, que le comité de la Corderie I se compose de gens soudoyés par l’empire.
Parmi cette espèce se distingue notamment le sieur Germain Casse, qui a Taudace de citer les sommes remises, dit-il, par la police impériale, à Briosne, à Gaillard père et à Yallès.
Sommé de venir lépéter ces ignominies en plein comité et devant ceux qu’il a tenté de salir de sa bave.
ce drôle est forcé de déclarer qu’il n’a aucune preuve en ce qui concerne Briosne et Gaillard. Quant à Vallès, tout se réduit à un racontar duquel il résulterait qu’un mouchard aurait versé une certaine somme, provenant de la police, dans la caisse du comité qui présenta en 186i9 sa candidature contre celle de Jules Simon. Et il va sans dire que le sieur Germain Casse n’a pu établir que Vallès eût jamais eu la moindre relation avec le mouchard en question,
Voilà de quels moyens ces gens sont arrivés à se servir !
L’ignominie du rôle de Casse étant ainsi avérée, on l’engage à s’abstenir de reparaître à la Corderie s’il ne veut pas, à la fin, être traité selon ses mérites. j
Et comme moyen pratique de couper court à ce genre | de manœuvres, la Corderie envoie le citoyen Beslay et | quelques autres auprès du gouvernement de la Défense \ pour le sommer de publier les dossiers de tous les | hommes s’étant occupés de politique depuis 1852, en | commençant par Vermorel et les orateurs les plus cou- ' nus des réunions publiques. f
Mis ainsi au pied du mur, sans nulle échappatoire | possible à ce propos, puisque le préfet de police Kéra- ^ try est leur homme, les gens du 4 Septembre sont cou- ^ traints de déclarer dans V Officiel que rien dans les dos-| siers politiques de Vermorel et des autres citoyens mis| enjeu ne justifie les bruits calomnieux qui viennent! d’être colportés.
Mais pourquoi ne pas publier les dossiers ? Ç’eût été plus loyal et plus explicite.
11 paraît que cela ne ferait pas absolument l’affaire de ceux qui nous ont calomniés.
Non seulement, en effet, ces dossiers ne seront pas publiés, mais le préfet Kératry vient de donner sa démission après avoir publié un rapport foudroyant contre la police politique, dont les méfaits l’ont écœuré, lui le chef de la contre-guérilla mexicaine !
Il faut que ce soit, en effet, bien immonde.
Je viens de rencontrer un cultivateur de la Brie, dans un véritable état de rage.
Les Prussiens continuant leur marche sur Paris, on peut presque calculer le moment où nous serons investis. Les cultivateurs éloignés de plus de dix lieues à la ronde pensent naturellement à faire rentrer leurs provisions et leurs bestiaux, plutôt que d’attendre que l’ennemi les leur vienne prendre.
Mon homme avait donc emmené famille, bagages et denrées, lorsque, à l’octroi, on l’arrête ; on fait état de ses fourrages et de ses bêtes, lui demandant d’abord d’acquitter près de quinze cents francs de droits d’entrée.
Quinze cents francs, c’est une somme, les récoltes venant de se terminer à peine et toutes transactions étant interrompues depuis nos premiers revers, c’est-àdire depuis plus d’un mois. Il croit d’abord à une mystification et veut passer outre. On le menace bel et bien de le mettre au clou et de saisir ses voitures.
— Mais, dit-il, je vais vous signer une reconnaissance en déhêt de ce que vous me réclamez, et vous en retiendrez le montant sur le prix de vente.
On n’entend rien. Le chef de bureau arrive. 57 On n’a reçu aucun ordre » à ce propos depuis le 4 septembre. L’octroi étant maintenu tel quel, impossible d’entrer sans payer.
Les charretiers sont bien obligés, alors, de tourner bride et de regagner le logis. Les Prussiens ne feront pas tant de difficultés.
— Ah ça! me demande ce brave cultivateur, en manière de conclusion, vos républicains sont donc bêtes à manger du foin? Du reste on vient de me dire que votre nouveau maire, le citoyen Arago, est un vaudevilliste. Alors c’est pas étonnant. (1)
(1) Ce n’est que le 14 septembre, au moment même où l’armée allemande entourait Paris, que le maire Arago supprima l’octroi. Lamesure était dès lors bien superflue. (N. de l’A.).
De son côté Tautorité militaire a donné Tordre d’arrêter tous ceux qui s’avisent d’aller arracher les légumes et les pommes de terre que les maraîchers n’ont pas eu le temps d’enlever en abandonnant leurs demeures pour venir se réfugier parmi nous.
Dame ! il faut bien que ces braves prussiens vivent, eux aussi!
Que de prévenances vraiment pour l’ennemi !
Peut-être ça a-t-il été convenu entre Jules Pavre et Bismarck, à Ferrières.
19 septembre 1870.
Maintenant il n’y a plus à douter. La Défense^ par l’organe de son homme à tout faire, le sieur Jules Ferry, nous Ta carrément avoué : EUe ne croît pas à la rési^ stance de Paris.
Les chefs de bataillons des quartiers populaires et les délégués de la Corderie se sont présentés hier à THôtel de ville pour proposer de décréter d’urgence, Paris étant définitivement bloqué, les mesures ci-après :
— Exproprier pour cause d’utilité publique, toutes denrées alimentaires emmaganisées à cette heure soit dans les locaux privés, soit dans les magasins de l’administration, en laissant à leurs propriétaires actuels un bordereau détaillé des marchandises reprises, pour en régler ultérieurement la valeur estimative ou sur prix de facture.
— Elire dans chaque quartier un jury chargé de procéder à cet inventaire et de déclarer dès maintement les détenteurs des dites provisions responsables devant les administrations municipales.
— Répartir les denrées ainsi expropriées à tous les habitants, au fur et à mesure des besoins, la part afférente à chacun étant déterminée d’après le rapport existant entre la quantité de produits consommables et et la durée maximum probable de l’investissement.
— Déclarer suspendus tous autres travaux que ceux se rapportant aux nécessités de la défense : terrassement, équipement militaire, fabrication et réparations d’armes.
— Envoi de délégués en province, avec mission d’y faire connaître les mesures prises à Paris pour la orolongation de la défense et de les faire adopter également partout où besoin sera pour hâter d’autant plus l’heure de la délivrance du pays.
Comme la délégation insistait surtout sur les mesures concernant le rationnement à Paris, Ferry répond :
Rationner quoi ? Dans quinze jours au plus les Parisiens n’auront plus rien à manger » {sic),
— Et les approvisionnements faits par Clément Duvernois, durant son passage au ministère du commerce? lui demande un des délégués.
— C’est une blague. Il n’a fait aucun approvisionnement.
— Encore une fois — reprend Ferry — avant quinze jours Paris sera forcé de se rendre s’il ne veut pas crever de faim !
Aujourd’hui, toute la presse, à l’exception du Réveil^ de la Patrie en danger^ du Combat et de quelques autres petites feuilles révolutionnaires, traite de voleurs, de brigands, les auteurs de ces propositions. Le sieur Molinari dans les Débats a écrit ces mots stupéfiants : « Le rationnement demandé par ces messieurs se fera « naturellement par l’élévation du prix des denrées à » mesure qu’elles deviendront plus rares ^ sur le » marché ».
O sainte économie! Voilà où tu conduis tes adeptes. Cet homme est-il un coquin ou un simple idiot?
Les deux, c’est probable.
Je viens de passer vingt-quatre heures aux remparts avec mon bataillon — l’ancien 22“®.
En nous rendant au poste qui nous était assigné — à la porte de Châtillon — il s’est produit tout d’abord un
fait des plus grotesques, mais qui en dit long sur l’esprit qui anime nos chefs militaires.
Au départ, le commandant se fait reconnaître. Colonel retraité, soixante ans environ, bedonnant. Figure injectée, mais pourtant l’air assez bon enfant.
C’est ce qu’en st}de de caserne on appelle, je crois, une « baderne ». Delescluze qui a eu affaire à lui, à Toulon, alors qu’il attendait son départ pour Cayenne, en 1856, m’a assuré qu’il s’était alors comporté convenablement.
Après s’être fait reconnaître, l’ex-colonel devenu notre chef de bataillon, prononce un speech dans lequel il appelle sur la République la protection de la Vierge et du Christ « le premier des républicains ». Seul je proteste contre cette stupide allocution. On ne me laisse pas achever et l’on menace de me faire passer devant un conseil de guerre. Ça serait drôle. Cependant le commandant comprend bientôt le ridicule de cette menace et vient m’assurer qu’il est plus républicain que je ne le crois, ce qui m’est d’ailleurs fort égal.
Nous arrivons au secteur dans lequel la porte de Châtillon se trouve comprise. La veille il y a eu un combat d’avant-garde sur la colline qui domine Cachan. Les mobiles bretons ont, dit-on, lâché pied assez vivement. Pauvres garçons ! il leur faut le temps de s’y faire et aussi d’oublier les patenôtres que leur ont débitées leurs curés en les amenant ici.
Nous-mêmes, d’ailleurs, ne brillons déjà pas tant. Et pourtant nous sommes à l’abri de tout danger un peu sérieux.
Ce n’est pas qu’on soit poltron ; mais on a la tête farcie d’histoires de sièges avec lesquels il est présumable que celui-ci ne peut avoir rien de commun au point de vue militaire
On s’imagine, par exemple, que les Prussiens, profitant de la nuit, pourraient bien s’avancer sans bruit sous les fortifications et en tenter l’escalade.
Comme TobscLirité grossit et dénature les objets, nos sentinelles placées sous les remparts prennent: pour autant d’ennemis les divers accidents de terrain qui s’offrent à leur vue au-delà des fossés.
Celui-ci voit briller le fusild’un homme, certainement à l’affût derrière un buisson. Cet autre entend là-bas, dans l’ombre, les pas d’un cavalier qui, sans doute, fait une reconnaissance. Ce sont alors des alertes sans ffn, des qui-vive effarés, et jusqu’à des coups de feu qui mettent tout le monde en émoi. Puis on rit de cés vaines alarmes et on en plaisante les auteurs.
Tout cela est absurde et pourrait être évité si l’on avait la précaution de faire reconnaître de jour le terrain aux nouveaux arrivants.
Mais peut-être préfère-t-on qu’il en soit ainsi.
Nous rendre ridicules à nos propres yeux est un moyen comme un autre de nous énerver. La Défense y a probablement songé.
^ Nos gouvernants se sont alloué à chacun deux mille ^francs par mois. Pour des gens qui affirment que Paris ijne contient pas pour quinze jours de vivres, on se deîmande pourquoi une telle allocation, et à quoi elle I répond.
I Quant aux gardes-nationaux, qui n’avaient pour vivre que leur travail, forcément interrompu, on leur a alloué trente sous par jour, et encore fait-on appel à leur patriotisme pour les engager à ne les pas prendre s’ils peuvent s’en passer.
Il faut lire la proclamation d’Etienne Arago à ce sujet. C’est inoui de crétinisme.
On n’omit même songé tout d’abord à ne donner cette paie qu’à ceux qui en feraient spécialement la demande. On a pourtant eu honte et on a renoncé à cet ignoble procédé.
La paie est distribuée à tous les hommes. Ceux d’entre eux qui n’en ont pas besoin la remettent ensuite au
conseil de famille dont chaque bataillon est pourvu, afin de constituer une sorte de caisse de secours pour les camarades auxquels leurs trente sous ne peuvent suffire.
On commence à comprendre que là Défense est insuffisante pour faire face aux nécessités de la situation. Le projet de lui adjoindre une délégation communale pour ; l’aider et même la contrôler dans sa mission se fait jour | peu à [)eu dans les esprits. |
Il a donc été décidé hier qu’une démonstration dansi ce sens aurait lieu, de concert avec les chefs de batail-| Ions et les délégués de la Corderie.
Dans la matinée d’hier, pourtant, la Patrie en danger contenait en premier-Paris, sous le titre de « Pas d’électionsw,viü article absolument hostile à toutes élections même communales. Or, comme Blanqui présidait justement la séance dans laquelle on devait s’entendre sur une démarche en sens opposé, on lui demande de s’expliquer sur la contradiction de son attitude avec l’article de son journal. Il répond qu’il n’a pas lu cet article et qu’il y est étranger.
Ce soir donc, ainsi qu’il avait été convenu hier, nous sommes partis au nombre d’environ deux cents de la mairie de la rue Drouot, où nous nous étions donné rendez-vous. A l’Hôtel-de-ville, Gambetta, Picard et Ferry sont chargés de nous recevoir. On expose à ces messieurs la nécessité évidente de leur adjoindre un conseil communal élu qui, spécialement chargé de pourvoir aux besoins de la défense de Paris, leur laissera, par cela même, plus de temps pour se concerter, relativement à la défense générale du territoire, avec leurs deux collègues envoyés à Tours, où ils représentent le gouvernement central. On rappelle à Picard ses revendications sous l’empire, au nom des libertés municipales et l’importance qu’il y a, dans une telle situation, à ce que plus d’initiative soit laissée à Paris.
Un débat assez vif s’engage avec Gambetta sur l’opportunité de la mesure en question.. Il se retranche derrière la responsabilité qui incombe à la Défense
nationale. Nous lui rappelons que nul ne leur a imposé cette responsabilité et que c’est précisément pour les en décharger dans une certaine mesure, que nous récla- , mous l’adjonction d’un conseil communal élu par Paris.
« Nous ne pouvons prendre une telle décision sans consulter nos collègues, nous répondent Gambetta et Picard. Nous vous demandons d’attendre quelques instants pour en délibérer. »
Ils se retirent. Seul Ferry reste avec nous et entame un colloque assez aigre avec Blanqui auquel il reproche de s’être joint à notre maniféstation, alors que jusqu’à présent il s’était prononcé lui-même contre toute élec- :tion.
Sans doute celui-ci avait reconnu depuis qu’il s’était ^4rompé.
Durant la délibération des membres de la Défense, m’aperçois de fréquentes allées et venues de deux chefs ^de bataillon — le sieur Germain Casse, dont la présence parmi nous est assez louche, et le citoyen Franchi-Majgnadas, un fabricant de bijouterie du Marais, tout ydévoué, me dit-on, aux gens de l’Hôtel-de-ville.
I La délibération se prolongeant, on commence à s’en I étonner, à s’impatienter même.
f Tout à coup les conversations sont interrompues par J le son du canon, ce qui n’est pas rare, d’ailleurs, i Le sieur Casse, prenant alors une pose d’acteur du Cir-
; que,s’écrie : « Citoyens,pendaïîtque nous délibérons, nos î freres se battent. Aux remparts ! aux remparts ! w I Toute ridicule que soit cette pantalonnade,la plupart J des chefs de bataillon s’y laissent prendre et suivent ce I farceur, malgré nos efforts pour les retenir.
I Ferry a disparu ; il est allé rejoindre ses collègues.
{ Le truc concerté entre eux et ce pitre de Casse a f réussi. Notre démarche n’aboutit à rien.
' Il n’y aura plus, évidemment, qu’à faire sauter ces *: gens par les fenêtres. Mais les Parisiens arriveront-ils à j le comprendre. j
Gambetta est parti de Paris en ballon accompagné de Ranc, l’ex-blanquiste, qui s’accroche maintenant aux basques de cet arrivé.
Ils vont tous deux réchauffer les deux vieux, Crémieux et Glais-Bizoin, qui gèlent là-bas à Tours, entourés de la fine fleur de la réaction faisant tous ses efforts — sous le couvert de son patriotisme — pour paralyser l’action des républicains et des vrais patriotes.
Les jeunes s’en tireront-ils mieux que les vieux? La chose est douteuse. Ni les uns ni les autres ne sont révolutionnaires. Ils voudront être habiles alors qu’il faudrait surtout être droits.
8 octobre 1870
Encore un avortement et cette fois par la faute desf chefs de bataillons qui n’ont pas su prendre de résolu-; tion en temps utile. I;
Grâce à cette indécision, la Corderie a été entraînée ; à faire un vrai pas de clerc, en persistant quand même t à vouloir enlever l’IIôtel-de-ville, alors que les forces? sur lesquelles elle pensait pouvoir compter devaient lui faire défaut. Sept à huit mille hommes, pas même armés sérieusement ont répondu à son appel. Ils ont dû se retirer comme ils étaient venus.
Il était du reste à prévoir que réparpillernent des forces révolutionuaires dans les bataillons, les comités d’armement et les comités de vigilance, amènerait inévitablement des malentendus et des contretemps funestes à l’action commune.
Pourquoi diable Vallès, Millière, Varlin, Ranvier, Blanqui, Jaclard se sont-ils fourré dans la tête d’accepter leur élection comme chefs de bataillons ?
Ils ont cru posséder une force et c’est elle qui les possède au contraire, absorbés qu’ils sont dans les mille détails d’organisation auxquels ils sont jusqu’alors
demeurés étrangers. Et puis ils ont contre euxla sourde animosité de leurs cadres, généralement composés d’exofficiers et sous-officiers de l’empire, anti-républicains et surtout anti-révolutionnaires, qui s’arrangent de façon à rester irresponsables devant leurs hommes de toutes les misères dont eux-mêmes sont les véritables auteurs.
Briosne avait vu plus juste à mon avis. Il fallait laisser leur grade aux anciens militaires, plus capables ou du moins plus habitués à pourvoir aux exigences du service, et contrebalancer leurs tendances réactionnaires, en s’attachant surtout à entrer dans les conseils de famille et à les imprégner des idées nouvelles afin de tourner cette force armée au service de la Révolution.
Déjà la réaction fait son œuvre et nos amis sont en luspicion auprès de ceux qui les ont élus.
I Blanqui,Jaclard, Vallès ont dû donner leur démission, ïls ont, il est vrai, été réélus, mais on reviendra à la charge.
Sans cet éparpillement de nos forces, nous aurions peut-être pu nous débarasser aujourd'hui des dictateurs qui nous trahissent.
Pourtant, il y a dans les rangs même de la bourgeoisie bon nombre de gens qui prennent la défense au sérieux et sont disposés à y tout sacrifier.
Tous ceux qui vivent de leur travail personnel parmi les bourgeois, commerçants, fabricants, artistes, font consciencieusement leur service. Mais ce piétinement sur place énerve et irrite tout le monde. Malheureusement ce n’est pas aux auteurs directs de la situation qu’on songe à s’en prendre encore.
Paris renferme environ cinq cent mille hommes valides et armés, tant de troupes régulières que de mobiles
et (le gardes-nationaux. Les munitions ne font pas défaut. Quant aux canons, en trop petit nombre, dit-on, on ne manque pas d’argent, ni de métal, ni de bras pour en fondre. Partout des souscriptions sont ouvertes, l’argent y afflue. L’armement possède à sa tête l’ingénieur Dorian que chacun s’accorde à reconnaître apte et dévoué à sa tâche.
Mais l’incohérence règne dans la direction militaire.
Fait-on quelque sortie, la retraite sonne au plus fort de l’action ainsi transformée en d’inutiles pertes d’hommes. Défense aux forts de tirer sur l’ennemi qui construit ainsi, tout à l’aise, ses redoutes et ses retranchements.
Il est même défendu de tirer sur ses convois de ravitaillement !
Comment l’idée d’une trahison préméditée delà part des chefs militaires et de leurs complices à l’Hôtel-deville ne germerait-elle pas dans les cerveaux ?
Les républicains les moins exaltés, mais sincères, finissent par comprendre eux-mêmes que la conduite du gouvernement est inexplicable.
Ainsi, dans la réunion plénière des comités d’arrondissement qui vient d’avoir lieu à la salle d’Arras, Lockroy, du Rappel, qu’on ne peut considérer certes comme un énergumène, s’est à son tour prononcé pour l’élection aussi prompte que possible de la Commune. L’idée fait son chemin. Aboutira-t-elle assez à temps?
J’ai quitté le 22® bataillon, décidément trop réactionnaire et je suis entré dans l’artillerie.
Hélas ! C’est tomber de fièvre en chaud-mal.
En voilà une réputation usurpée que celle de l’artillerie de la garde nationale comme républicaine!
Avec cela on a eu l’ingénieuse iciée de mettre à sa tête le protecteur des nègres, Schœlcher, un véritable quaker, qui ferait bien mieux en pasteur protestant que sous un costume d’artilleur. Il a pris
pour UQ de ses chefs d’état-major le concierge du Crédit foncier, qui étale fièrement sur sa poitrine la croix de la Légion d’honneur, bravement gagnée, diton, comme sous-officier au Deux-Décembre ! La tendresse que les républicains au pouvoir depuis le 4 septembre témoignent à cette heure à tout ce qui est policier et bonapartiste est vraiment édifiante. Ils en reçoivent sans doute des leçons pour leurs futurs coups d’Etat et leurs projets de trahison.
27 octobre 1870.
Félix Pyat, dans le Combat d’aujourd’hui, annonce une terrible nouvelle qu’il assure tenir de source certaine, mais sans 'pouvoir nommer personne.
Metz, l’imprenable Metz, s’est rendue ou plutôt a été livrée par celui qu’hier encore la Défense traitait de “glorieux Bazaine w dans ses proclamations. Metz a été livrée sans condition, avec armes et bagages, alors qu’elle renfermait 270,000 hommes armés, y compris sa garde nationale.
C’est à n’y pas croire. Mais pourquoi ne pas donner le nom de celui qui fournit cette nouvelle? Sommesnous donc en un temps où l’on puisse se permettre de telles réticences?
28 octobre 1870.
L’Hôtel-de-Ville dément la reddition de Metz. C’est tout simple et il fallait bien s’y attendre. Mais la l défense va plus loin encore, elle dénonce l’auteur de ce I mensonge à l’indignation publique « dédaignant de le déférer à la cour martiale ». Ce qui est une invite for- I melle à l’assassinat de Pyat.
Une foule d’idiots — ou peut-être d’agents — se sont rués ce matin rue Tiquetonne pour faire justice du « traître ». Heureusement Pyat avait pressenti l’affaire.
On ne Ta pas trouvé. Mais ses employés ont passé un assez vilain quart d’heure et la caisse a été pillée.
29 octobre 1870.
Grand émoi aujourd’hui, — Lanouvelle vraie ou fausse de la reddition de Metz est momentanément oubliée. Oa est tout à la joie : Le Bourget est repris aux Prussiens.
Pourquoi cette nouvelle me laisse-t-elle froid? Seraisje donc devenu mauvais patriote ? Non. Mais je connais bien cette localité assise sur un léger renflement de la route de Soissons, et je ne comprends guère l’importance qu’on y ajoute stratégiquement. Après tout, comme je ne sais rien de l’art militaire, je me trompe sans doute. Espérons-le.
30 octobre 1870.
Voici que le bras droit de Trochu, le général Schmidt, lui aussi, est d’avis que le Bourget n’a point d’importance stratégique, et il engage les Parisiens à se consoler de ce que nous l’ayons perdu de nouveau,les Prussiens s’en étant emparés après une lutte acharnée, dans laquelle plus de deux cents des nôtres viennent de succomber inutilement.
Comment donc, ce qui était si important hier est-il devenu sans valeur aujourd’hui pour nos savants militaires?
Et alors, pourquoi cet inutile sacrifice d’hommes? Ces gens se moquent de nous, évidemment.
Quand donc Paris se décidera-t-il à faire justice de ces misérables?
]eJ* novembre 1870.
Hélas! les Parisiens l’ont voulu; l’infâme Défense
nationale est demeurée maîtresse du terrain. Tout au plus lajournée d’hier reculera-t-elle la catastrophe, mais Paris n’en sera pas moins livré à Bismarck.
Périsse la France, périsse la République ! mais que la propriété soit sauvée. Vive Trochu ! Vive Jules Favre ! Vive toute la bande de l’Hôtel-de- ville : le sac et la caisse demeurent saufs.
Mais aussi que de fautes commises par les révolutionnaires dans cette fatale journée du 31 octobre, si glorieusement commencée et si misérablement terminée.
Dès le matin, la Défense avouait dans une proclamation qu’elle avait menti en niant la reddition de Metz.
Froidement on avait poussé à l’assassinat de Félix Pyat, ayant en poche la nouvelle qu’il avait publiée dans le Combat et qu’on déclarait mensongère !
• Oui, Metz a été vendue par Bazaine, avec son armée considérable et ses approvisionnements. Oui, le glorieux maréchal a préféré, lui aussi, livrer son pays plutôt que de défendre la République.
Mais en même temps que ce désastre épouvantable, la Défense apprenait hier aux Parisiens qu’à leur tour elle allait, marchant sur les traces du traître, les livrer à l’ennemi et qu’un armistice allait se conclure dans ce but. Thiers était l’entremetteur de cet ignoble marché.
A cette condition on offrait du pain aux Parisiens près d’en manquer,disaient effrontément les bandits del’Hôtel-de-ville, sachant bien qu’ils mentaient à ce propos, comme ils avaient menti le 29 à propos de Metz.
En apprenant toutes ces monstrueuses machinations contre son honneur et sa liberté, Paris eut un éclair sublime d’indignation. Partout retentit ce cri : Jetons par les fenêtres l’ignoble Défense nationale.
Dès huit heures du matin, le citoyen Vaillant et moi nons nous rendons à la Corderie où nous invitons la
permanence à convoquer d’urgence pour une heure au plus tard les membres du comité central.
En route, nous rencontrons Avrial qui nous annonce que son bataillon est prêt à marcher sur l’Hôtel-deville.
Nous allons ensuite au Combat pour y taire composer? au nom du Comité un appel aux Parisiens.
Le citoyen Pyat n’est point à la rédaction, mais nous^ savons où le trouver. Nous le rencontrons en effet chez • deux de ses amis de la rue Saint-Honoré. Il s’y est réfugié depuis le 28 octobre. Lui aussi veut aller à l’Hôtelde-ville, à la tête du peuple... mais pour sommer la Défense de lui rendre son honneur !
C’est de Flourens, à qui Rochefort l’avait confiée, qu’il tenait la nouvelle de la reddition de Metz et il avait juré de ne nommer personne.
Qu’importe tout cela maintenant. Il ne s’agit pas de ; réhabiliter l’honneur de Pyat, qui n’a pu être atteint ; par les gens du 4 septembre... Il s’agit d’autre chose. ;
Il faut qu’à une heure au plus tard tout Paris" s’ébranle pour marcher sur les traîtres. Rendez-vous;< est pris à la Corderie. Félix Pyat promet de s’y trouver. De là, nous courons rue du Temple, chez le citoyen; Cléray, qui loge Blanqui.
Blanqui aussi reconnaît qu’il faut empêcher l’Hôtelde-ville de donner suite à ses projets. Mais il n’est pas partisan de renverser le gouvernement. Il faut seulement le contraindre à s’adjoindre un conseil communal. Il nous promet d’être à la Corderie, mais il doit d’abord aller retrouver son bataillon et se concerter avec ses collègues.
L’émotion est immense partout. Les municipalités imposées \di Défense sentent elles-mêmes qu’elles ne peuvent rester inertes. Elles se rendent à l’Hôtelde-ville pour demander des explications. Des délé-
gâtions arrivent de toutes parts. La place en est couverte.
A l’intérieur, Etienne Arago gémit comme une vieille femme, se réclame de son vieux républicanisme et se tape sur la poitrine pour assurer de son patriotisme.
De son côté, Jules Simon fait le pitre devant l’une des portes de l’Hôtel-de-ville. Monté sur une chaise, il harangue les délégations qui arrivent. Il a l’audace de jurer que ni lui ni ses collègues n’ont jamais songé à livrer Paris, que l’armistice a été proposé, mais non demandée et que jamais les membres du gouvernement ne l’accepteront!
Parmi ceux qui vocifèrent le plus contre l’armistice se distingue tout particulièrement le citoyen Langlois, qui commande le 116® bataillon. Il paraît qu’enfin ses sentiments révolutionnaires reprennent le dessus.
A une heure et demie, le comité central de la Corderie est au grand complet. Millière explique le but de la convocation. Il ne peut y avoir de discussion, il faut marcher sur l’Hôtel-de-ville. Oudet, le fusil en bandoulière, donne le signal du départ et nous nous mettons en route aux cris de «Vive la Commune! A bas la Défense nationale ! »
Le hasard me place au premier rang, à côté des citoyens Beslay et Vaillant. En route, nous rencontrons, près de la rue de Rivoli, des gardes nationaux qui remontent aux cris de Vive la République !
— Où allez vous? Pourquoi remontez-vous?
— Tout est fini, la Défense d’accord avec les maires, va faire procéder aux élections. Le décret paraîtra ce soir.
Ce doit être un piège. Nous continuons notre marche, en criant : « A bas la Défense ! »
On nous accueille chaleureusement sur la place.
Les rangs s’ouvrent pour nous laisser passer. De
toutes parts s’élève le même cri : Pas d’armistice! pas/ d’armistice !
Devant le portail de gauche, un petit hommei se présente devant nous pour nous en interdire l’entrée J C’est le proviseur du petit lycée Louis-le -Grand, un| sieur Chevriot réactionnaire de la plus belle eau et qui, sous le titre pompeux de colonel-gouverneur d4 l’Hôtel-de-ville, n’est en réalité que le concierge de lâ Défense.
La grille cède sous nos efforts et nous parvenons dan^ Pescalier, garni de mobiles d’Ille-et-Vilaine, dont Ici chef ne sait que faire — pris au dépourvu. 1;
Brandissant mon parapluie, qu’ils prennent proba-blement pour un fusil, et poussé par un vigoureux gail- ' lard, le citoyen Bras, je pénètre aisément et j’arrive le premier dans la grande salle des fêtes. i
Un groupe assez nombreux est formé entre deux fenê- • très. Ce sont les maires et les adjoints qui écoutent I complaisamment les explications que leur donne | Trochu sur l’insignifiance du Bourget, comme point | stratégique. |
Piquant droit sur eux, je les interpelle, leur deman- | dant comment ils peuvent avoir la patience d’écouter ï les sornettes que Trochu leur débite. ï
Ignorant encore l’invasion et me croyant seul, ces | gens me regardent ébahis. Trochu s’avance vers moi : |
« Qni êtes-vous pour oser parler ainsi ^ ?
— Je suis le « Peuple « qui vient vous jeter par les i fenêtres.
Et, sans m’arrêter, j’ouvre toutes grandes les fenêtres, V agitant ma cravate que j’ai ôtée, pour faire signe que nous sommes maîtres de la place. ■;
Jules Ferry se précipite sur moi, accompagné de ■ Cernuschi, l’ex-triumvir romain de 1849, qui s’est fait le valet de la Défense, sans doute en vue de tripotages financiers.
f — Vous, je vous connais, me dit Ferry.
— Parbleu ! c’est moi qui, il y a déjà longtemps, au yournal le Temps vous ai, devant Legault, pris pour un : domestique. Et je m’apprête à le souffleter. Le vieux Massol arrête mon bras.
Mais la foule envahit la salle. Trochu, Ferry et Cernuschi disparaissent rapidement. Messieurs les i maires et adjoints en font autant de leur côté.
I Rochefort est accouru au bruit. Il monte sur une I table et engage la foule à la modératon.
I — Pourquoi n’avez-vous pas laissé Pyat vous nomf mer à propos de l’affaire de Metz ?
I Rochefort tente de donner des explications que le I bruit ne permet pas d’entendre. Epuisé, il se retire.
I Prenant la place qu’il vient de quitter, je proclame I la déchéance de la Défense et je propose la nomination
(d’une cornmission chargée seulement de faire procéder dès le lendemain à l’élection d’une « Commune w qui i désormais dirigera les affaires sous le contrôle inces- ; sant des citoyens demeurant seuls maîtres des destinées de Paris.
D’unanimes applaudissements accueillent cette ' motion.
Les noms de Dorian, Ledru-Rollin, Louis Blanc,
I Blanqui, Félix Pyat, Gambon, Delescluze et Millière I sont successivement acceptés. Comme liste de gouver- I nement, cette liste était absurde, tant les personnali- I tés qui la composent sont hétéroclites. Mais c’est préci- I sèment pour cela qu’elle est acceptable, comme comi mission chargée de présider simplement aux élections I qui doivent suivre immédiatement : elle donne ainsi I une sorte de garantie à la loyauté du scrutin, i Chacun semble le comprendre de cette façon au ■ dehors où la liste, dès qu’elle est connue, est acclamée. Mais encore fallait-il que les citoyens désignés fussent présents pour prendre possession et accepter leur mandat.
On les cherche vainement. Seul Pyat est reconnu et acclamé par la foule ; mais il s’empresse de déclarer qu’il est venu seulement pour contraindre la Défense à le réhabiliter devant tous. On ne comprend plus.
On annonce que Dorian se trouve dans une petite salle à côté où sont aussi Jules Favre, Jules Simon, Jules : Trochu, Jules Ferry, — que de Jules ! — Emmanuel - Arago, Garnier-Pagès et Pelletan. j
La salle est aussitôt envahie;toute la Défense, à l’exception de Picard, qui s’est sauvé, est ainsi faite prisonnière. ^
On leur annonce leur déchéance et l’on invite Dorian i à prendre immédiatement possession de son poste, en ^ attendant l’arrivée de ses nouveaux collègues. $
Dorian feiut de se méprendre sur la situation. Il affir- | me ne pouvoir assumer sur lui une si lourde responsa- | bilité. Rien ne lui garantit, dit-il, qu’avant peu on ne I l’accusera pas, lui aussi, de trahison. |
— Vous v^us trompez, lui réplique- t-on. Il ne s’agit | que de procédér à l’élection d’un Conseil communal, I désormais seul responsable. Vous serez élu ou vous ne I le serez pas — nous n’en savons rien. — Si vous l’êtes, I ce qui est probable, vous ne serez qu’un pouvoir exécu- | tif chargé de veiller à l’exécution des mesures prises | au Conseil et sous le contrôle incessant de tous. I
Il feint toujours de croire qu’il sera gouvernant. Im- | possible de le sortir de là — « il n’y a pire sourd que | celui qui ne veut pas entendre « dit le proverbe. Je suis | promptement fixé à cet égard.. C’est précisément parce I qu’on ne lui garantit pas la présidence d’un nouveau ! gouvernement que Dorian ne comprend rien. \
ïrochu consent, lui, à résigner sa présidence et son i titre de gouverneur de Paris, qu’il a eu l’impudence de I conserver après le 4 septembre, et demande qu’on lui | conserve du moins un commandement dans l’armée. | On lui répond que rien ne justifie cette prétention. |
; Mais le temps passe. Des colloques s’engagent entre 4es envahisseurs et les gens de la Défense, j Vermorel et moi, toujours monté sur la table, nous fessayons en vain d’obtenir de Dorian un acquiescement iqui dénouerait tout.
l II y aurait bien un moyen ; ce serait de casser la Itête aux gueux qui ont amené cette journée. Mais encore I faudrait-il que l’entourage fût au diapason voulu pour 'tenter le coup. Sans cela ce sera quelques coquins de : moins seulement, et il y en a tant ! Si leur mort ne doit ^ avoir aucun résultat sérieux, à quoi bon IC’est là qu’est î: la question. Eh bien, l’esprit n’y est réellement pas. Il J y aune détente évidente, résultat fatal du prolongement sans fin des colloques.
] « Laissez-moi donc ^>oir », me dit un citoyen en me
J tirant la jambe. — « Le nom de l’orateur ? n demande I un autre, qui ne connaît pas Vermorel.
J Le dénouement auquel peut-être on a songé ne serait f pas compris. Il faut y renoncer.
I Un incident comique montre d’ailleurs,que les esprits I ne sont pas préparés à une tragédie.
I Accablé de chaleur, Garnier Pagès se trouve mal. I « De l’air ! de l’air ! » s’écrie son voisin, Emmanuel I Arago, et cent bras se précipitent pour ouvrir les fenê* I très. Durant ce temps, un gavroche s’écrie : « Asseyez- I le sur son faux-col », et chacun de rire. L’homme aux I quarante-cinq centimes est en effet connu par l’immense I faux-col à pointes, d’où émerge sa tête. i Tout à coup une poussée se produit. Il est six heures I et demie environ. C’est Flourens qui arrive, porté en I triomphe par ses tirailleurs.
I Depuis le 4 septembre, il s’intitule « major des rem- I parts Il paraît que ça lui fait plaisir — et ça ne fait I de mal à personne.
I A son tour, il monte sur la table et proclame la for- I mation d’un Comité de Salut public dont il lit la com- I position. En tête figure son nom. Puis viennent les
noms de Dorian, Félix Pyat, Blanqiii, Delescluze, Victor Hugo, Ranvier, Mottu, Avrial et Millière.
Sans doute ces citoyens valent tout autant que ceux de la liste précédente— d’aucuns s’y trouvent déjà; — le nom seul de Victor Hugo détonne, l’homme n’ayant jamais été un caractère sur lequel la révolution pût compter.
Mais c’est une simple substitution de noms ; l’idée reste la même que celle qui a donné le pouvoir aux gens dont on vient de proclamer la déchéance
C’est un pouvoir succédant à un autre pouvoir. Où est donc le peuple dans cette affaire?
Nous voilà dans une nouvelle impasse. L’un des plus coquins de la bande de septembre, Jules Simon, le comprend bien, et un sourire railleur se dessine sur ses lèvres. Dans ces termes, on peut, il lui semble sans doute, gagner encore la partie.
Flourens, après cette proclamation, annonce que désormais les gens de la Défense sont ses prisonniers et qu’il « en répond sur sa tête ». Les assistants applaudissent. Nous sommes en plein mélo du cirque.
Je songe que je n’ai plus rien à faire, dès lors que, moi aussi, j’ai laissé s’écouler le temps d'agir utilement et je descends de la table sur laquelle prend place un individu qui ne m’inspire nulle confiance : Maurice Joly. Cet avocat a été tour à tour bonapartiste, orléaniste, républicain et même socialiste dans les réunions publiques. C’est un écrivain de talent, à en juger par son ouvrage, déjà tombé dans l’oubli il est vrai — « Machiavel aux enfers » — critique fort intelligente du gouvernement impérial.
En me retirant, je me trouve nez à nez avec Gambon et André Murat qui sont à côté l’un de l’autre.
— Où vas-tu donc? me demande Gambon.
— Je me retire, tu le vois, Flourens a une forceàson service. Peut-être pourra-t-il réussir dans son entreprise. Je n’ai plus rien à faire maintenant.
Ah ! pourquoi ne s’est-il trouvé aucun de ceux qui devaient être à l’Hôtel-de-ville il y a quelques heures !
J’ai quelque peine à sortir de l’Hotel-de-ville, bondé de gardes nationaux.
De multiples mots d’ordres s’y entrecroisent.
Au moment où l’on m’ouvre une grille sur la place, je rencontre Delescluze, accompagné de Quentin. Ils viennent seulement d’apprendre ce qu’a fait Flourens. Delescluze me semble peu soucieux de faire partie du nouveau gouvernement.
La place est couverte de curieux, parmi lesquels beaucoup moins de gens armés que je ne le supposais. On pourrait, il me semble, facilement l’enlever.
Paris semble généralement croire que ' tout est terminé et paraît accepter aussi la formation du nouveau gouvernement. Il n’est ni anxieux ni hostile. Cette indifférence est de mauvais augure.
Je vais à la Corderie. J’y rencontre le citoyen Aristide Rey — un expectant qui n’aime pas à se compromettre.
J’apprends de la permanence qu’il y a réunion plénière des vingt comités d’arrondissement à l’amphithéâtre de l’Ecole de Médecine. Nous nous y rendons, le citoyen Rey et moi.
On y discute les listes à propos de l’élection d’une Commune, dans la persuasion qu’elle aura lieu le lendemain. Là aussi on semble ignorer l’intervention de Flourens et la nomination d’un Comité de Salut Public.
Dupas, dans la prévision des élections communales, voudrait qu’elles se tissent à registre ouvert, chaque électeur inscrivant les noms qu’il préfère. Ce qui est absolument conforme à la responsabilité réciproque qui doit unir le mandataire au mandant.
Mais après une discussion assez animée à ce propos, on écarte cette proposition, non en principe, mais parce qu’il s’agit d’un projet qui doit aboutir le lendemain même, ce qui ne laisse point le temps de faire com-
prendre siiffisamiuent aux intéressés le nouveau mode de votation.
Vers quatre heures du matin nous nous séparons après avoir arrêté les listes de candidats à présenter.
Je remonte avec Leverdays jusqu’à son domicile, rue d’Enfer, et nous devisons jusqu’au jour des évènements qui viennent de s’accomplir. Comme nous avons rencontré sur le boulevard Saint-Michel de nombreuses patrouilles et même un bivouac à l’angle de la rue Soufflet, nous avons peine à croire que tout soit fini.
Au petit jour, je regagne la rue des Lions-Saint-Paul, où je demeure. On colle des affiches. Je m’approche pour les lire : rien n’est changé. La Défense a été réinstallée par les bataillons réactionnaires. Celui du farouche Langlois, le 116®, a pris part, chef entête, à cette restauration.
Beslay avait bien raison de me prédire qu’il nous « ch...rait du poivre C’est fait.
Les Parisiens sont appelés à voter plébiscitairement par oui ou par non sur le maintien au pouvoir des gens du 4 septembre — toujours comme sous l’empire... parbleu !
Ah ! ça, pourquoi l’homme de Sedan a-t-il été chassé?
D’après le récit que font les journaux, l’Hôtel-deville a été repris vers trois heures du matin par les bataillons ralliés par Ferry, que Flourens a laissé s’échapper. Puis, pour éviter une collision inévitable, un accord est intervenu et il a été convenu que les membres du comité de Salut Public présents se retireraient librement et qu’aucune poursuite ne serait exercée contre qui que ce soit à propos de la journée d’hier.
Mais la proclamation qui annonce le plébiscite et les élections municipales qui doivent suivre parle de poursuites contre les auteurs présumés de vols commis à l’Hôtel-de-ville. Une partie de l’argenterie aurait disparu, ainsi que les sceaux du gouvernement.
' Qu’est ce que cela signifie?
4 novembre 1870
Sept heures du matin. Il tait à peine jour.
Je dors à poings fermés, car je ne suis rentré que vers quatre heures, revenant de la Corderie, où l’on a parlé des futures élections municipales qui, d’ailleurs, n’auront nullement le caractère de celles que le 31 octobre avait en vue.
On sonne. Ma belle mère va ouvrir. Plusieurs hommes se précipitent dans ma chambre.
A demi-éveillé, je veux prendre mon revolver. Il est déjà aux mains du sieur Tenaille, commissaire de police du quartier de la Banque et des Halles, chargé de mon arrestation.
On procède à la perquisition d’usage. On fait un paquet des armes trouvées chez moi, et qui m’ont été délivrées lors de mon incorporation dans la garde nationale le 2 septembre.
Durant ce temps, le sieur Tenaille se croit obligé à de plates condoléances que ma femme relève vertement.
— Faites votre métier sans phrases, lui dis-je à mon tour. Je sais depuis longtemps ce que peut valoir l’homme qui, pour toucher une prime de la Banque de France, a livré son ami le plus intime.
Cette allusion à l’abominable rôle qu’il joua autrefois dans l’affaire Giraud-Garousse^ fait passer l’argousin du livide au vert (1).
(1) Gifaud-Garousse, ex-graveur attaché à la Banque, avait, avec une grande habileté, contrefait des billets pour plusieurs centaines de mille francs. Atin de gagner la prime offerte au dénonciateur, le commissaire Tenaille, ami intime du faussaire, l’épia durant plusieurs années et finit par mettre la main sur l’outillage dont se servait son ami qu’il livra à la justice. Celui-ci, condamné aux travaux forcés à perpétuité, avait juré à Tenaille qu’il le tuerait. Mais il mourut depuis en cherchant à s’évader de Cayenne. (N. de l’A.).
Descendant l’escalier, nous passons devant un petit cabinet qui nous sert de débarras.
— Qu’est-ce que ce cabinet? me dit le Tenaille.
— Faites-le ouvrir si vous le voulez. Peut-être y trouverez-vous les sceaux de vos nouveaux maîtres et l’argenterie volée, assurent-ils, dans la nuit du 31 octobre.
Il n’ose insister davantage et nous partons pour son bureau, où je reste plus d’une heure avant qu’on me conduise au Dépôt.
Après la formalité de l’écrou, on me pousse dans une cellule d’allée, dont les murs suintent terriblement. Il y fait un froid glacial. Heureusement, pendant le temps passé au bureau de Tenaille, j’ai feit venir un bol de chocolat d’une crémerie voisine et je l’ai avalé presque brûlant. Cela m’aidera à combattre l’humidité qui m’enveloppe.
Après deux jours passés dans la caserne du Dépôt, on nous a tranférés à la Conciergerie où j’occupe la cellule 76. Propre, mais sombre, elle est suffisamment chaude surtout. Le soir, lorsque le gaz y est allumé, elle est supportable. L’ordre est donné, pour nous mieux surveiller la nuit sans doute, de n’éteindre le gaz qu’au jour.
Le gardien seul a la clé du bec.
Le lendemain matin, visite du procureur Henri Didier, un républicain à la façon de Jules Favre. Il est accompagné du directeur Fontaine, ex-sous-off de zouaves devenu guichetier, *
Tous deux assez polis, me demandent si je n’ai rien à réclamer.
— Je réclame que vous me mettiez en liberté ou que vous me laissiez tranquille, voilà tout.
— Monsieur, comme vous je suis républicain, me dit le procureur Didier.
— Tant pis pour la République.
Ces messieurs se retirent et vont continuer leur tournée.
Ils me paraissent être reçus partout de la même manière car les portes s’ouvrent et se referment avec la même rapidité, et je les entends bientôt repasser devant ma cellule, la première près de l’escalier.
Bien que je sois au secret, ma femme peut me faire .parvenir, avec quelques provisions, un fragment de fjournal qui me donne des renseignements intéressants.
I Le plébiscite avait donné 321,000 om, pour le main- I tien de la Défense, contre 54,000 non. Ce qui donne un I maximum de 380,000 votants. Or, Paris en compte ordi- I nairement 450.000. Soldats, mobiles et campagnards réfugiés à Paris, doivent bien former un contingent électoral supplémentaire de 150,000. Il y a donc eu plus de deux cent mille abstentions c’est-à-dire deux cent mille citoyens trouvant cette nouvelle comédie plébiscitaire, plagiat misérable de celle donnée récemment par l’empire, vraiment trop écœurante pour y prendre part.
Aussitôt sa situation légalement consacrée, la Défense n’avait rien eu de plus pressé que de trahir la parole librement donnée et garantie par les citoyens Dorian, Tamisier, chef d’état-major de la garde nationale, et Edmond Adam, successeur de Kératry comme préfet de police. Des mandats d’amener ont donc été lancés ■contre les citoyens Blanqui, Millière, G. Flourens, Jaclard, Vermorel, Félix Pyat, G. Lefrançais, Eudes,
; Levraud, Tridon, Ranvier, Razoua, Tibaldi, Vallès, Goupil, Pillot,Vésinier, Régère, Maurice Joly, Cyrille, Bauer et Génard.
* Blanqui, Millière, Flourens, Levraud, Vallès, Régère ont pu échapper à l’arrestation préventive. Flourens ■ est gardé par ses tirailleurs qui ont juré de ne pas le laisser prendre.
Seul des gens du gouvernement, Edmond Adam, a préféré se démettre de ses fonctions plutôt que de mentir à la promesse jurée.
On l’a remplacé par un de ces avocats faméliques toujours en quête de quelques gueuserie légale^ le sieur Cresson.
Il est avec nous un citoyen que nul ne connaît — le| citoyen Génard — capitaine d’habillemeiit dans le ba-| taillon de Eanvier, et qui a joué un rôle absolumentl passif dans l’affaire. Nous ne comprenons guère sa pré-f sence parmi nous, à moins que...
Belleville, La Villette et Montmartre ont témoigné de leur sympathie pour le 31 octobre et ont affirmé leur’ solidarité en élisant Eanvier, comme maire, Flourens, Minière et Lefrançais comme adjoints au XX® arrondissement. Delescluze est nommé maire du XIX®; Jaclard est élu adjoint au XVIII®.
Comme toute la municipalité élue du vingtième est en prison ou en fuite, l’IIôtel-de-ville, marchant toujours dans les savates de l’empire, s’est empressé de nommer d’office une commission municipale, et de prétendus républicains de Belleville n’ont pas eu honte d’accepter d’en faire partie.
C’est le juge Quérenet, un magistrat de l’empire, naturellement, qui est chargé d’instruire l’affaire du 31 octobre. — Nous sommes inculpés « d’excitation à la guerre civileet de séquestration arbitraire avec menaces sous conditions «.
Ce juge ne peut s’empêcher de rire, lorsque je lui demande pourquoi je ne suis pas accusé d’avoir tenté de « renverser le gouvernement établi «, la seule chose que j’eusse voulu faire.
— On y a bien pensé... mais la chose eût offert des difficultés, me répond-il.
Je le crois bien!
On a même pensé à autre chose, d’après un bruit qui
court au Palais. Le sieur Cresson, le nouveau préfet de police aurait insinué aux gens de la Défense que Paris étant en état de siège depuis le 7 août, le plus simple pour eux était de nous faire fusiller sommairement. (1)
L’imbécile ne comprend pas que si la chose leur eût paru possible, ils n’eussent pas attendu ses conseils. Mais c’eût été assez imprudent.
Après notre comparution successive devant le juge d’instruction, le secret est levé. Nous pouvons recevoir des visiteurs et nous réunir de huit heures du matin à dix heures du soir.
Ma femme et Mme Jaclard sont allées ensemble chercher leurs permissions à la préfecture. Apercevant Caubet, qui, naturellement, s’est faufilé dans la police depuis le 4 septembre, elles pensent d’abord à s’adresser à lui pour s’informer des démarches qu’elles ont à faire. Celui-ci croit qu’elles veulent lui demander sa protection, ce qui semble le gêner beaucoup. Ces dames s’empressent de le tirer de son erreur. Le mépris qu’elles lui témoignent suffit à peine à le rassurer. Et elles trouvent sans son aide les renseignements dont elles avaient besoin.
Déjà le beau Floquet avait aussi fourni à Mme Jaclard la preuve qu’il n’est pas bon d’être vaincu.
Cette dame, depuis peu à Paris, ignorant absolument les procédés judiciaires en usage en France dans de semblables circonstances, était allée voir l’ancien ami de son mari, pour qu’il lui indiquât quelle était la situation de celui-ci et comment elle pourrait lui être utile. Le beau Floquet la reçut de son ton le plus rogue, lui disant que «on mari avait « commis un crime ; oui, madame, un crime abominable et dont je ne consentirai jamais à présenter la défense ».
(1) Voir Ja déposition de ce personnage dans l’enquête du 18 mars.
(N. de TA.).
Dû Floqiiet tout pur, quoi.
Non contente de reprendre la tradition chère aux républicains de 1848 et de transformer en crimes de droit commun les faits ordinairement qualifiés crimes politiques, la Défense, pousse l’impudence jusqu’aux dernières limites et prétend faire annuler l’élection de Ranvier comme maire du XX® arrondissement, prétextant sa situation de failli non réhabilité.
Notre brave ami a été mis autjelois en faillite par suite d’un procès que lui a fait la maison Goupil, à propos d’une prétendue contrefaçon de ses modèles. Mais depuis cette époque, il a désintéressé tous des créanciers, à un dixième près qu’il allait leur payer lorsqu’est arrivée la déclaration de guerre.
Tel est l’homme qu’ils veulent faire passer pour indigne de tous droits civiques.
Ce qu’il y a de joli, c’est que ces ignobles farceurs feignent d’oublier qu’il y a quelques jours encore, Paris avait à sa tête, comme premier magistrat municipal — imposé par eux le 4 septembre — le sieur Etienne Arago, mis en faillite avant le 24 février 1848, comme directeur du Vaudeville, jamais réhabilité et qui, en 1848, était représentant du peuple et directeur des Postes.
En quoi donc Ranvier, qui a déjà presque entièrement remboursé ses créanciers, est-il plus indigne que le sieur Etienne Arago, qui n’a probablement jamais songé à se faire réhabiliter ?
La haute moralité des gens de l’Hôtel-de-Ville a mis du temps à se réveiller.
L’avocat Desmarest, un de leurs amis pourtant, est tellement indigné de ce honteux procédé, qu’il fait offrir à Ranvier de lui prêter la somme nécessaire pour régler définitivement sa faillite.
Ah ! quels ignobles tartufes !
Le juge Quérenet, point bête, semble-t-il, s’est hâté
de se débarrasser de notre aFaire qui lui répugnait. Il ne se gêne pas pour le dire, nous affirme-t-on. Son rapport conclut à une ordonnance de non-lieu. Aucune des inculpations relevées contre nous, ne pouvant être sérieusement soutenue. Mais les légistes qui nous gouvernent n’en sont plus à compter leurs canailleries.
Ils ont hurlé sous Louis-Philippe et sous l’Empire contre les procédés judiciaires de ces gouvernements donnant des ordres de poursuites aux parquets et à la magistrature. Ils font mieux. Les dossiers de notre affaire sont, par leur ordre, transmis au ministre de la justice, Emmanuel Arago, qui, lui non plus, ne trouve plus la chose insolite.
Le chef du parquet, Leblond, a la lâcheté d’y consentir.Enfin, ceshommesqui ont constamment protesté contre les juridictions exceptionnelles enlevant les accusés à leurs juges naturels, décident que puisque le juge d’instruction a conclu au non-lieu, nous serons traduits devant un conseil de guerre.
C’est Trochu qui, en sa qualité de gouverneur militaire de Paris, dirigera le procès à son gré.
Légistes et républicains piétinent ainsi avec un touchant accord, leurs prétendus principes et leur soitdisant respect de la loi.
Mais ne sont-ils pas coutumiers du fait depuis quatre vingts ans, ces admirateurs des « immortels principes ! »
Qu’on ouvre le code criminel, qu’on prenne auhasard une des lois liberticides dont il fourmille, on peut être assuré qu’elle a été proposée et glorifiée par des légistes républicains... qu’il ne faut pas confondre avec la République, cela va de soi.
Vermorel et Jaclard ont été délégués par nous pour sommer, dans une entrevue ad hoc, le sieur Leblond, procureur général, de nous faire juger rapidement ou
ne nous faire mettre en liberté, conformément à l’ordonnance de non-lieu rendue par le juge Quérenet.
— Vous mettre en liberté ! Certes nous ne demanderions pas mieux, a répondu ce jésuite, que malheureusement et faute de le connaître, Delescluze avait pris pour conseil judiciaire du Réveil. Mais savez-vous pourquoi nous ne le faisions pas, mes chers concitoyens, car enfin nous sommes tous républicains, n’est-ce pas? Eh bien ! c’est dans l’intérêt seul de votre sécurité. Savez-vous bien, chers concitoyens, que nous ne pourrions répondre de votre vie si vous étiez libres, tant l’exaspération est grande contre vous !
Nos amis se sont hâtés de quitter ce vieux drôle, tant ils craignaient de céder à l’envie qui les prenait de lui cracher à la figure.
Forcés d’attendre, nous tuons le temps comme nous pouvons.
Tibaldi, qui a fait dix ans de déportation à Cayenne en même temps que Delescluze, comme organisateur d’un des nombreux complots ourdis contre Badinguet, nous raconte les campagnes de sa jeunesse en 1848-49 avec Garibaldi, pour lequel il professe un véritable culte. Il nous parle aussi de la vie qu’il a menée à Cayenne, les longues années qu’il a passées au cachot ne causant guère qu’avec les gardiens de service.
Nous avons aussi, Vermorel et moi, de longues conversations. Il me parle de ses débuts comme journaliste, des espérances naïves avec lesquelles il est entré dans la lutte, puis des déceptions que lui causèrent les intérêts ignobles qui animaient les Simon, les Havin et autres de même farine, avec lesquels il se trouva d’abord en relations. Comment alors, pris de l’irrésistible désir de les démasquer, il avait cru, pour y parvenir, pouvoir accepter de gens non moins méprisables, d’ailleurs, les armes dont il avait besoin, oubliant que la moralité de
l’acte est intimement liée à celle des moyens qu’on emploie.
Il m’exprima alors ses regrets de ne l’avoir pas compris plus tôt.
Ceux qu’il avait voulu frapper de sa juste indignation sont encore triomphants, tandis qu’il a suscité contre lui et surtout contre son œuvre mille suspicions qui longtemps encore pèseront lourdement sur lui, paralysant ses efforts pour la cause qu’il veut servir et pour laquelle il est prêt pourtant à donner sa vie.
Plus je cause avec Jui,plus il me devient symphatique — tant il y a de renoncement de soi-même dans tout ce qu’il pense faire. 11 ne se paie pas de mots ei n’est point gobeur. Il n’ira jamais plus loin qu’il n’aura compris, mais il ira résolument, sans forfanterie et sans reculer surtout.
Bien charpenté, vigoureux, résistant à la fois aux excès et aux privations, il peut tournir une longue carrière de travail et d’études. Modeste avec sincérité il sait pourtant ce qu’il vaut et le fait voir à l’occasion.
Bon camarade, obligeant, toujours à la disposition de quiconque a besoin de lui, il sait aussi se réserver la liberté d’action voulue pour rester maître de lui.
Enfin, il me paraît être appelé à devenir une force sérieuse et intelligente de la révolution sociale, dans la lutte qui ne peut manquer d’éclater une fois la guerre terminée.
Il m’a semblé aussi que je pourrais employer mes loisirs forcés à me rendre compte des motifs et du but qui, d’après moi, caractérisent cette journée du 31 octobre, pour laquelle nous voilà, momentanément, mis hors de combat...
Je me suis mis à écrire une petite brochure, sous forme de « Lettre aux Parisiens « datée de ma cellule n'" 76, dans laquelle j’ai résumé, du 4 septembre au 31 octobre les actes de la prétendue Défense nationale et
expliqué comment et pourquoi nous avons fait cette journée, ce qui la légitimait et la rendait nécessaire, par devoir même. — Comment, pour n’y avoir pas pris part assez sérieusement, ceux-mêmes'qui n’ont songé qu’à sauvegarder leurs propres intérêts les ont peut-être à jamais compromis; — comment enfin loin de se réjouir de l’insuccès de ‘«notre criminelle tentative il y a plutôt lieu de regrettei* qu’elle n’ait pas abouti.
Vienne donc le moment de s’expliquer devant nos futurs juges, quels qu’ils soient, je pourrai leur dire pourquoi je revendique comme un honneur la part que j’ai prise à ce mouvement.
Ce plan de glorification vaudra mieux, je l’espère, que le fameuxpZanque Trochua« déposé chez son notaire » et auquel, nous dit-on, les Parisiens ont en ce moment la bonhomie de croire.
Un plan d’action militaire déposé chez un notaire!
^ Qu’est-ce que ça peut bien être?
Le Figaro, bien informé, assure-t-il, affirme gravement qu’il s’agit de placer Paris sous la double protection de Sainte-Geneviève et de Jeanne d’Arc.
Si du moins Trochii avait le quart d’intelligence et d’énergie dont la seconde fit preuve — on pourrait voir... Mais si cet espèce d’illuminé n’est sans doute plus vierge, à coup sûr il n’a nulle envie de mourir martyr.
L’un des nôtres, le docteur Goupil, vient de brûler la politesse à nos geôliers et nous en rions de bon cœur.
Plusieurs de ses clients désirant continuer leurs consultations, il se rendait habituellement deux fois par semaine chez lui, accompagné de deux agents chargés de le surveiller.
Cette précaution vexatoire est encore un des procédés délicats tout particuliers aux gens de la Défense.
Même sous l’Empire, les détenus politiques avaient obtenu de sortir sur parole. Il est vrai que les Jules
Fa vie et consorts ont des raisons personnelles de ne pas se fier à l’honnenr des gens.
Blessé de ce mailqiie d’égards envers sa loyauté, notre docteur résolut de s’en venger et de s’épargner les ennuis d’une prévention indéfinie. A sa dernière sortie, il fait dîner copieusement ses argus et les grise abominablement. Lorsqu’ils sont sous la table il s’esquive en les laissant cuver leur vin tout à l’aise.
A leur réveil, ils cherchent en vain leur hôte. Mme Goupil s’en débarrasse en leur disant que, probablement, son mari doit s’être rendu seul à la Conciergerie. Ils y courent et arrivent tout effarés. Ils comprennent alors qu’on s’est moqué d’eux et surtout de Cresson, leur patron.
Depuis cè jour le docteur nous envoie deux fois par semaine quelques bouteilles de fort bon vin. Le panier porte cette étiquette très visible: « De la part du docteur Goupil. » Le directeur et les gens du greffe ont fini par en rire aussi. C’est ce qu’ils ont de mieux à faire.
29 novembre 1870.
Quelle anxieuse journée nous avons passée hier! Et combien nous a été dure notre inaction forcée !
Dès le 27 les journaux publiaient les proclamations de Ducrot, annonçant la sortie du lendemain et jurant de ne revenir que « mort ou victorieux. «
Comment se fait-il donc qu’on annonce ainsi une sortie, en poussant l’imprudence jusqu’à indiquer le point où elle s’effectuera? Est-ce pour en avertir les assiégeants, afin qu’ils puissent prendre leurs précautions? C’est pousser peut-être un peu loin la prévenance...
Durant toute la journée d’hier, notre ami Tibaldi, qui a fait, en Italie, la campagne de 1849 avec Garibaldi, nous indiquait» smf une carte détaillée des- envi-
rons de Paris les points où les combattants se rencontreraient probablement et nous donnait certaines explications dont un spécialiste eût pu sourire, mais qui, malgré cela nous intéressaient quand même. A dix heures du soir nous eu devisions encore, dans Pattente d’une bonne nouvelle. •
Ce matin, hélas! les journaux nous apprennent la fausse sortie et le trop réel retour de Ducrot. La sortie n’a pu s’effectuer ; le pont sur lequel les nôtres devaient traverser la Marne s’étant trouvé trop court de deux mètres.
Ce n’est qu’un retard de deux jours, disent les journaux remplis de détails techniques pour expliquer que le défaut de longueur du pont provient d’une crue subite et imprévue de la Marne. L’ennemi aura ainsi deux jours de plus pour se préparer à nous recevoir.
Les Parisiens croient toujours au plan Trochu.
Janvier 1871.
Paris est bombardé depuis le 5. Les habitants des quartiers extrêmes ont dû venir se l'éfugier dans le centre,leur situation dans les faubourgs devenant intenable.
La nuit, dans nos cellules, nous ne dormons guère, tenus en éveil par le sifflement des obus qui tombent à moins d’un kilomètre du Palais de Justice. Il en est même tombé, paraît-il, sur la petite place Saint-Séverin. Nous les entendons très bien éclater.
Malgré le danger qu’elles courent, nos femmes n’en continuent pas moins à venir courageusement chaque jour nous apporter des nouvelles. La situation est sinistre. Les aliments se font de plus en plus rares. Les savantes prévisions de Molinari se réalisent: le ration-
nemeiit est arrivé depuis longtemps déjà.... pour les pauvres gens(l).
Les femmes et les enfants font de longues et cruelles stations aux portes des boulangers, les pieds dans la boue ou dans la neige fondue, pour obtenir quelques grammes d’un pain immangeable. Les mêmes interminables stations se répètent encore devant les boutiques des bouchers où l’on distribue, non de la viande, disparue depuis longtemps, les riches l’ayant accaparée pour en faire des conserves, mais de maigres rations de comestibles.
Le combustible manque aussi. Il n’y a plus de gaz. Paris est désert dès la nuit. On distribue du bois vert pour faire cuire les aliments au milieu d’une épaisse et lâcre fumée. Pourtant, de vastes terrains sont entourés ide clôtures en bois sec qu’on pourrait utiliser. Quelques I mairies y ont songé. Mais le gouvernement a interdit Ide les enlever, sous peine de poursuites pour ‘‘ vol de I clôture w.
I S’il ne défend pas Paris, du moins est-il le fidèle serviteur de la propriété. Ce lui sera un glorieux titre plus tard aux yeux de la bourgeoisie. On dira d’eux : ils ont livré lâchement Paris, mais ils ont sauvé la propriété.
La Corderie a tenté un dernier effort. Elle a fait afficher un appel suprême aux Parisiens pour les convier à se sauver eux-mêmes en nommant la Commune. Un assez grand nombre de républicains sincères avait appuyé cette proclamation. C’était trop tard. Nul ne se sent maintenant le courage d’affronter des responsabilités. Les signataires de l’appel ont dû fuir à leur tour pour éviter les mandats d’amener.
I fl) Quant à MM.Molinari, Villemessant et toute la haute clique
I de la presse réactionnaire, ils s’en ressentaient fort peu. On se rapr pelle que quelque temps après J a Semaine sanglante, ces messieurs } n’eurent pas honte d’offrir une médaille à^honneur au restaurateur Brébant, grâce auquel, affirmaient-ils, ils ne « s’étaient pas aperçus I du siège ». ( N. de l’A.)
La Défense en est arrivée à ses fins. Les gredins vont bientôt pouvoir réaliser leur plan.
Cependant on annonce une sortie pour demain 19 janvier.
Cette fois, c’est sur Versailles et St-Germain qu’elle s’effectuera. — On le sait d’avance... toujours comme pour celle sur Champigny. On promène depuis plusieurs jours de nombreuses voitures d’ambulance à travers Paris, comme pour dire aux femmes et aux enfants :
« Tenez, regardez-les bien ces voitures; c’est là- » dedans que dans quelques jours nous vous ramène- » rons, mutilés et sanglants, vos maris et vos pères, w C’est là-dedans que finiront de crever les maudits n chiens de « trente sous «, ces « à outrance », ces « » gueux » de gardes nationaux qui, depuis le 31 octo- » bre nous ont empêchés de vous livrer à l’ennemi. »
Qu’adviendra-t-il de cette nouvelle sortie ?
21 Janvier 1871.
C’est à Montretout et à Biizenva 1, qu’après une jour née d’héroïques efforts qui eussent pu amener une sérieuse victoire — avouent eux-mêmes les journaux réactionnaires — les gardes nationaux de Paris ont vu échouer leur généreux élan devant l’évidente trahison de Trochu et de tous les chefs militaires chargés de préparer l’opération.
Ceux de nos amis qui nous racontent les faits en pleurent de rage. Le chef de bataillon Rochebrune, qui avait combattu dans les rangs de l’insurrection polonaise en 1863, est glorieusement tombé en poussant sur Rueil.
L’exaspération est au comble. Les révolutionnaires ont résolu d’en finir, coûte que coûte, avec la bande de l’Hôtel-de-Ville.
Ils doivent descendre cette nuit. Ils pensent même nous enlever ainsi que Flourens dont on a fini par s’emparer, et qui se trouve, avec le citoyen Bauer, à Mazas. Ils nous recommandent de nous tenir prêts à tout évènement.
Les gardiens ont eux-mêmes l’air fort troublé. Ils s’attendent évidemment à quelque chose. Le directeur est à la fois plus obséquieux et plus réservé que d’habitude. Ils nous considère sans doute comme les maîtres possibles de demain...
22 Janvier 1871.
Tout est fini — bien fini cette fois.
La défense n’a plus qu’à choisir son heure pour commencer son œuvre de trahison.
Ce matin on a ouvert nos cellules à l’heure habituelle. Mais les gardiens sont restés impénétrables.
Nous avions passé la nuit tout habillés, l’oreille au guet, prêts à partir. On a dû s’en apercevoir, grâce au judas pratiqué dans le guichet.
Les journaux manquent... On prétend ne les avoir pas reçus. Il a dû se passer quelque chose qu’on veut nous cacher.
Jusqu’à deux heures, nulle visite, ce qui est aussi peu habituel.
Enfin, à deux heures, on m’appelle et je trouve ma femme au petit parloir. Elle me raconte alors que Mazas a été envahi durant la nuit et que les prisonniers politiques ont été délivrés.
Une grande foule entoure l’Hôtel-de-Ville, mais elle est sans armes et rien encore ne fait supposer qu’il doive y avoir lutte.
Mais pendant qu’elle me parle, il me semble entendre comme une décharge. Je prête l’oreille plus attentivement, il n’y a plus à douter, on se bat du côté du
Châtelet. Les gardiens viennent nous séparer. Un grand mouvement d’armes se fait entendre dans les cours intérieures de la Conciergerie, bondées d’agents de police déguisés en garde nationaux.
Ma femme, en partant me promet de ne rentrer chez elle, rue des Lions-Saint-Paul, qu’en faisant de longs détours pour éviter les points sur lesquels on doit se battre.
Nous passons tous plusieurs heures d’anxiété sur la galerie donnant accès à nos cellules et d’où, parles fenêtres du quai qui éclairent la grande salle du rez-dechaussée, nous pouvons apercevoir le quai de la Mégisserie et un petit coin de la place du Châtelet.
Nous voyons de temps en temps de l’artillerie et de la cavalerie remonter vers l’Hôtel-de-ville. Sur la place du Châtelet, nous pouvons même distinguer quelques petits nuages de fumée produits par la fusillade. La lutte est engagée.
A la nuit tombante, sans pouvoir distinguer ce qui se passe, nous entendons des cris confus. Puis plus rien. Nous touchons à peine à notre repas et nous nous communiquons nos impressions. Les gardiens, plus silencieux que jamais, ont pris un air rogne qui n’indique rien de bon quant à la wownqWq journée. Un seul, qui nous a toujours témoigné de la sympathie, nous fait un signe de tête facile à comprendre. Tout est perdu. Paris est à la discrétion des maîtres qu’il s’est donnés sottement, il y a cinq mois.
25 janvier 1871.
Nous sommes environ cent vingt entassés pêle-mêle à Vincennes, dans une des grandes chambres du donjon,donnant sur les fossés où Bonaparte fit fusiller le duc d’Enghien.
Nous y avons tous été amenés hier soir vers huit
heures en voitures cellulaires escortées de cavalerie pour protéger notre transfèrement.
On nous avait empilés jusqu’à trois par cellule dans la voiture, alors qu’un seul détenu peut s’y mouvoir à peine !
I Dès le 23, nous avions été remis au secret à la Con- ^ ciergerie, Vermorel, Tibaldi, Ranvier, Vésinier et moi, I tous nos autres camarades ayant été successivement élargis.
Nos nouveaux compagnons à Vincennes ont été arrêtés à la suite de la journée du 22.
A notre arrivée dans une immense chambre, où pourtant nous grouillons littéralement, nous trouvons Delescluze en proie à une fièvre intense provoquée par Une bronchite des plus sérieuses.
Elu maire de la Villette après le 31 octobre, il a toujours soutenu les mesures révolutionnaires dans les entrevues des municipalités avec la Défense.
Celle-ci n’a pas manqué de l’englober dans l’affaire du 22 janvier.
Quoique très malade déjà, il a voulu quand même accompagner au cimetière son vieil ami Léclanché,qui vient de mourir de la petite vérole noire, et c’est à la sortie du cimetière qu’il a été arrêté. On n’a,cela va sans dire, tenu aucun compte de son état maladif, nos préte)idus républicains au pouvoir ayant tout particulièrement en haine les plus actifs ennemis de l’empire.
Pour comble, et bien que notre transfèrement ici fût prévu depuis au moins vingt-quatre heures, on ne s’est même donné la peine de remédier à l’état délabré de la salle où nous sommes parqués.
Les fenêtres sont à peu près sans vitres et ne ferment pas, les ferrures étant démontées. Un poêle énorme occupe le milieu de la chambre, mais il n’y a point de tuyaux et l’intérieur est en ruines.
Il fait un froid de loup. La neige tombe fine et serrée
sur nos matelas, chassée qu’elle est par une violente bise.
ün autre pauvre diable est aussi atteint de bronchite comme Delescluze et tousse à faire pitié. Le hasard l’a précisément placé juste en face d’uné fenêtre et le vent lui arrive droit dessus.
Nous faisons appelé la bonne volonté des camarades, et bientôt Delescluze et le citoyen Magne sont placés sur plusieurs matelas qui les isolent du carrelage vraiment glacial, puis adossés au poêle qui les abrite ainsi des morsures de la bise et des raffales de neige.
D’autres matelas sont aussi placés devant les parties basses des fenêtres.
Tous ces arrangements sont dûs surtout à l’initiative de Yermorel,qui y apporte un entrain du diable. La première nuit se passe ainsi, moins épouvantable qu’elle ne menaçait de l’être d’abord pour tous.
Le surlendemain, et sur nos instances réitérées, la situation est devenue à peu près supportable.
On nous a divisés en deux salles d’environ soixante places chacune. Des poêles y sont installés. Les vitres ont été reposées. Nous souffrons ainsi moins du froid. La fièvre a quitté Delescluze qui a pu se lever. Mais le pauvre Magne paraît toujours bien malade. Aucun médecin ne vient d’ailleurs le visiter.
Les gardiens nous apportent une triste nouvelle, prévue du reste depuis le 22. L’armistice est conclu. Paris est livré. L’Hôtel de Ville a eu raison du patriotisme de ses habitants. Le plan Trochu est réalisé.
Seulement, en fidèle jésuite qu’il est, le pieux général ayant juré que le « Gouverneur de Paris » ne capitulerait pas a simplement démissionné et repassé à son successeur Vinoy Vhonneur àe signer la capitulation.
Les gardiens nous apprennent aussi qu’une Assemblée nationale va être élue et sera chargée de traiter
définitivement des conditions de la paix — c’est-à-dire d’accepter celles de Bismarck. Elle doit se réunir à Bordeaux dans les premiers jours de février.
Le ravitaillen;ient ayant commencé, le gardien en chef nous fait savoir ~ à la suite des nouvelles politiques — qu’un charcutier de Vincennes vient derouvrir sa boutique et qu’il offre de nous vendre des cervelas à cinquante centimes la pièce. Trois cent pour cent de plus que le prix habituel. — C’est pour rien. — Patriote, va !
Pourtant ce mot de cervelas a éveillé nos convoitises à tous. Nous nous cotisons à plusieurs et nous achetons pour soixante francs de cette friandise. Chacun aura son cervelas. Cela met les deux chambrées en joie, car nous communiquons ensemble.
A midi on nous apporte les cervelas Ils sont un peu mous d’aspect ; le charcutier nous fait dire qu’il n’en seront que meilleurs. Nous verrons bien.
La distribution faite et n’ayant pas de couteau, nous mordons à même.
Horreur ! une pâte claire et fétide s’échappe des plaies que nos dents ont ouvertes. Ces cervelas sont faits d’une horrible bouillie de peaux de lapins bâchées menu, car on y trouve des poils ; elle est assaisonnée d’ail, d’oignons, et fortement poivrée.
Nous nous regardons effarés.
Vermorel s’écrie : Nom de Dieu ! il y a de la m... là dedans ! — et d’un geste tragique, rappelant celui des Horaces dans le tableau de David, Delescluze, Ranvier et moi, nous lançons avec énergie cette chose immonde par la fenêtre entr’ouverte.
C’est alors une pluie de cervelas qui s’abattent dans les fossés...
Que les mânes augustes du duc d’Enghien nous pardonnent d’avoir ainsi troublé leur repos !
C’est la seule fois que j’aie entendu Vermorel, habP tuellement très réservé, s’exprimer d’une façon aussi... crue.
Des amis nous ont fait demander à Delescluze, Vermorel et moi, si nous accepterions d’être portés candidats à titre de protestation contre les agissements de la prétendue Défense qui, désormais, s’appellera dans l’histoire la “ Trahison nationale 55.
Ma première pensée a été de refuser net. Mais on m’observe qu’en somme, ce n’est pas à nous personnellement qu’on s’adresse ; c’est surtout pour affirmer que Paris a pris la défense au sérieux et en revendique l’honneur devant l’Assemblée de Bordeaux, où nous aurons pour mission d’accuser ceux qui l’ont trahi et livré.
Il faut pourtant que la France sache comment les choses se sont passées, et c’est pour le dire qu’on nous déléguera à l’Assemblée.
Dans ces conditions nous nous décidons tous trois à déclarer que nous acceptons.
Trois jours après on nous transfère à la Santé. Nom dérisoire en l’occurrence.
Depuis longtemps on n’y fait plus de feu — cette prison ayant dû être évacuée lors du bombardement.
Les murs suintent à ce point que le lendemain nos lits sont littéralement trempés jusqu’aux matelas. Une petite provision de sucre et de chocolat que j’avais déposée sur la table la veille, au soir de notre arrivée, est complètement liquéfiée et a coulé sur le sol.
Vers deux heures de l’après-midi, un grand escogrifie apparaît avec le directeur dans ma cellule. Il entre le chapeau sur la tête et me demande si je n’ai pas de réclamation à faire. C’est le médecin en chef des prisons de la Seine ; il fait sa tournée.
— Je réclame d’abord que vous soyiezpoli et que vous vous découvriez. Quant au reste, puisque vous êtes médecin, l’aspect de cette celUile me dispense d’explications. Et je lui tourne le dos.
Il sort et continue sa tournée. Bientôt j’entends un
bruit de voix fort animées. Comme la porte de ma cellule est restée ouverte, j’arrive sur la galerie : c’est Delescluze, repris d’une toux abominable, qui traite le médecin d’ignoble drôle et le chasse de sa cellule. C’est alors comme un signal.
De toutes les cellules demeurées ouvertes comme la mienne se précipitent nos camarades et M. le médecin en chef des prisons de la Seine est obligé de se sauver, accompagné de huées et d’épithètes qui, longtemps, je le suppose, lui tinteront aux oreilles.
Dans la soirée on emmène Delescluze et Ranvier à la maison Dubois et le pauvre Magne, qui n’a même plus la force de tousser, à l’infirmerie de Sainte-Pélagie.
Le surlendemain nous sommes transférés à notre tour dans cette dernière prison. Il n’y fait guère moins froid, mais, du moins, les murs y sont secs.
Le malheureux Magne y meurt le lendemain même de notre arrivée. Arrêté le soir du 22 janvier, rentrant paisiblement chez lui, dans les environs de l’Hôtel-deville, il n’avait pris part à rien.
Atteint d’un fort rhume il s’en fût tiré au bout de peu de temps sans doute si le traitement auquel il a été soumisdepuis quinze jours n’avait aggravé son mal.
La Défense l’a assassiné.
C’est demain que doit être officiellement proclamé le scrutin de Paris dont le dépouillement dure depuis une semaine au moins.
Vermorel vient me féliciter. Le Figaro d’aujourd’hui publie la liste des élus, considérée par lui comme définitive, le dépouillement du XIIP arrondissement seul n’étant pas relevé et cet arrondissement ne pouvant que renforcer les voix obtenues déjà par les révolutionnaires. J’arrive 41® sur 43. Me voilà député.
Ça ne m’enthousiasme guère, car la situation n’aura rien d’enviable. Pourtant je me réjouis un peu à la pen-
sée de me joindre à ceux de nos amis également élus pour dévoiler l’ignoble conduite du gouvernement du 4 Septembre.
Mais à ma grande joie, à l’exception de Jules Favre malheureusement élu encore par 82.000 voix, tous les autres membres de la Défense ont échoué honteusement,
Paris a enfin fait justice de ces gredins.
Quelques instants après la communication que m’a faite Vermorel, le directeur de la prison m’invite à l’aller trouver dans son cabinet. Il m’annonce qu’il vient d’apprendre mon élection et qu’il a demandé immédiatement des ordres à Cresson pour me mettre en liberté.
Sur la liste du Figaro figurent, avec un nombre de voix tel que leur élection est bien plus certaine que la mienne, les noms de Delescluze, Millière, Cournet, Razoiia, Malon, Félix Pyat et Gambon. La Côte-d’or a envoyé Tridon, le bras droit et l’ami le plus intime de Blanqui.
La Révolution sera bien représentée à Bordeaux.
Je ne compte plus Tolain comme étant des nôtres. Depuis le 4 septembre, il s’était appliquéj sur les conseils sans doute de l’illustre Langlois, à donner au gouvernement des marques de sa sagesse.
Il ira grossir les rangs des Corbon, des Peupin et des Greppo, ces transfuges de la Révolution sociale — ces ouvriers devenus bourgeois de par la grâce du suffrage universel.
Si leschififres publiés hier par Figaro étaient exacts, il faut avouer que leXIIP arrondissement, dont les votes restaient seuls à connaître, ne mérite point la réputatirn de révolutionnaire qu’on lui a faite bien injustement.
Le dépouillement officiel du scrutin de Paris vient en effet d’être proclamé et l’affreux petitThiers qui, d’après
ce journal, n’avait que 61.000 voix, en a maintenant 103.000. Quel revirement!
Je ne suis plus député : je n’arrive plus que 47® sur la liste des élus.
Adieu Bordeaux que je n’ai jamais vu ! Je ne le connaîtrai pas. Je ne serai pas législateur. Au fond, je n’y vois pas de mal.
En tout cas, les autres amis demeurent bel et bien élus. Cela sufl&t et me console de ma grandeur envolée.
Voilà ce que c’est aussi d’avoir fait de la peine à Rochefort le 31 octobre. Le Motd^Ordre m’a impitoyablement biffé de sa liste de candidats. Ça m’apprendra...
Enfin, nous avons reçu notre assignation à comparaître le 23 février devant le conseil de guerre. Nous y retrouverons sans doute ceux de nos complices qui, plus heureux que nous, ont vu cesser depuis longtemps leur prévention.
Mon plus jeune fils, qui a seulement neuf ans, et que j’avais envoyé chez mon frère à Granville, avant l’investissement de Paris, rentré depuis hier, est venu me voir avec sa mère. Déjà, l’an dernier, à pareille époque, il avait pénétré dans cette même prison, alors que j’y purgeais une condamnation propos des réunions publiques.
Il paraît assez surpris de m’y retrouver, ignorant ce qui s’est passé à Paris depuis qu’il en est parti.
— Dis donc, père, l’année dernière tu étais en prison comme républicain, parce qu’il y avait un empereur ! Maintenant que c’est la République, tu es encore en prison. Alors, comme ça tu n’en sortiras jamais !
Cette remarque de l’enfant me fnit songer qu’il est possible vraiment que je n’en sorte jamais. Si je suis condamné, en effet, je puis l’être aux travaux forcés à perpétuité.
Les gens du 4 Septembre ont choisi leurs chefs d’accusation.
On n’est pas avocat pour rien.
Au bagne ! si du moins j’y retrouvais le faussaire Jules Favre,dont Millière vient de publier le dossier...
Bien qu’arrêté à propos du 31 octobre, le citoyen Yésinier est inculpé de faits spéciaux qu’il nie expressément. Il en est de même de Tibaldi.
Vermorel et moi, au contraire nous ne pourrions, lors même que la pensée nous en viendrait, répudier les faits relevés contre nous et dont nous n’avons nulle intention de nous justifier^ voulant au contraire les revendiquer hautement.
Nous ne pouvons avoir, dans ces circonstances de défenseur commun, car il nous faut prendre des avocats, la juridiction des conseils de guerre ne permettant pas aux accusés de se défendre eux-mêmes. i
Le citoyen Tibaldi a choisi l’avocat Protot et Vesi- I nier l’avocat La Violette. /
Après en avoir parlé à Vermorel, nous avons opté pour ^ le citoyen Dupont (de Bussac)un des membres les plus ^ honorables du barreau de Paris.
Un trait de sa vie politique, en 1850, m’a fait lui vouer une estime toute particulière.
Candidat alo/^s à la députation de Paris, il comparut devant le Comité central sooialiste qui en ce temps était absolument maître de l’élection. Il avait, je crois, pour concurrent Eugène Sue. Mais, malgré la grande popularité de cet écrivain, Dupont avait chance presque certaine de l’emporter sur lui.
Un partisan d’Eugène Suë, dans le Comité, eut l’adresse de demander à Dupont ce qu’il pensait de la peine de mort en matière politique.
L’opinion sentimentale du parti socialiste, à cette époque, malgré le rétablissement de l’échafaud politique sur lequel étaient tombées les têtes de Daix et de
Lahr, condamnés à mort dans l’affaire Bréa, était favorable à la suppression.
Dupont le savait très bien. L’opinion de son concurrent à cet égard était depuis longtemps connue.
Dupont n’hésile pas une minute.
— Citoyens, répondit-il, la suppression de la peine de mort en matière criminelle ordinaire est à étudier et pour mon compte je n’y répugnerais nullement. Mais quant à sa suppression en matière politique, non, mille fois non. Je veux pouvoir m’en servir contre les ennemis de la République.
Le sentimentalisme du comité ne lui permit pas d’accepter cette déclaration. Il acclama Eugène Süe comme candidat et ce dernier fut élu.
C’était donc bien là l’avocat qu’il nous fallait.
Aussitôt que ma femme lui eut parlé de notre intention, le citoyen Dupont lui répondit : si c’est pour plaider et discuter les faits, non. Si c’est pour les légitimer, oui, ces citoyens peuvent compter sur moi.
C’est donc le citoyen Dupont(de Bussac) qui va accuser nos accusateurs.
23 février 1871.
Nous sommes depuis deux jours au Cherctie-Midi.
On nous a fourrés — c’est le mot — dans une chambre d’à peine quatre mètres de long sur au plus trois de large et dont deux sont accaparés par une sorte de lit de camp sur toute la longueur, ce qui nous laisse seulement un couloir d’un mètre de large pour nous promener à quatre !
C’est à peine si nous pouvons nous y tenir propres.
Nous avons par jour une demi-heure de promenade dans la cour, durant laquelle, bien entendu, les pauvres diables de soldats prisonniers ne se promènent pas.
Nous avons en vain réclamé qu’on nous donnât une cellule pour deux, on nous a répondu qu’il n’y avait pas à"' ordres.
Malgré tout pourtant, nous ressentons une certaine
joie de pouvoir enfin nous expliquer sur cette fameuse journée qui nous a livrés à la discrétion de nos ennemis. Il est vrai que si les juges militaires exécutent la consigne qu’ils doivent avoir reçue, ils peuvent nous envoyer au bagne. Enfin nous verrons.
Nous pourrions déclinerla corapétencede ce tribunal militaire, mais cela prolongerait indéfiniment notre prévention. Nous protesterons seulement pour le principe et aussi pour accentuer l’infamie de nos adversaires, mais nous accepterons quand même le débat immédiat. Tous nous avons hâte d’en finir.
24 lévrier 1871.
Acquittés ! Acquittés après deux jours d’audience. Et cela après une complète glorification de la journée du 31 octobre faite par Dupont !
Et pourtant le gouvernement avait cru prendre toutes ces précautions pour obtenir que nous fussions condamnés.
A l’exception d’un seul officier — chef de bataillon — tous les autres membres avaient été choisis parmi les bonapartistes avérés, et le capitaine-rapporteur ne s’est point fait faute de rappeler au conseil que nous avions été les adversaires « les plus acharnés de l’empire (sic).
Le président, notamment, le colonel Lespiau du 42®, était autrefois très assidu aux Tuileries.
Mais il se trouve que ce colonel a pris la défense de Paris au sérieux et que la conduite de la Défense l’a outré. Sans tenir compte de son caractère révolutionnaire,il n’a vu dans le mouvement du 31 octobre qu’un effort suprême pour obliger les gens du 4 septembre à prendre d’énergiques mesures pour sauver Paris et par là peut-être la France entière.
Il semblait boire les paroles de Dupont (do Bussac), exprimant ses regrets que notre tentative n’eût pas réussi.
Seul je n’ai été acquitté qu’à la minorité de faveur : trois voix contre quatre. Eq conseil il faut cinq voix sur sept pour qu’il y ait condamnation.
Dupont a été vraiment splendide.
Dès la fin de la première audience, il devint évident que nous serions acquittés.
Aujourd’hui, à huit heures et demie du soir, le conseil, rentrant en séance, nous a déclarés non coupables sur tous les chefs d’accusation relevés contre nous.
Le citoyen Rouillier — un ami de Vermorel — nous assure qu’il va accompagner le greffier à la Place pour obtenir la levée d’écrou. C’est l’affaire d’une heure. Ce soir nous quitterons le Cherche-Midi. En attendant on nous fait rentrer dans notre cellule.
Neuf heures sonnent; nous nous préparons à partir. Neuf heures et demie, rien. Dix heures, dix heures et demie, personne. Onze heures. On ouvre notre porte. C’est le directeur qui nous annonce qu’aucun ordre n’étant venu, le greffe de la prison est fermé et que nous devons prendre notre parti de coucher encore ici cette nuit.
— Une nuit est bien vite passée, nous dit-il en nous quittant et nous priant surtout d’éteindre rapidement notre lumière... à cause du règlement.
Il faut se résigner. Nous nous couchons sans souper... Heureusement nous avons copieusement déjeûné, à une heure, entre les deux audiences, dans le prétoire même converti en salle à manger. C’est sans doute le seul repas qui y ait jamais été pris.
Nous ne fermons pas l’œil de la nuit.
Comment Rouiller, n’ayant pu revenir nous délivrer, ne nous a-t-il pas, du moins, tait tenir un mot ?
En conseil de guerre, comme en assises, le verdict d’acquittement est toujours définitif. Pas d’appel possible de la part du ministère public. Enfin, il faut attendre à demain.
25 Février 1871
C’est seulement à une heure de l’après-midi que, contre tout usage, on nous a rendus à la liberté.
A huit heures du matin, on nous ouvre la porte de la cellule, comme les jours précédents. — Il n’y a encore pas d’ordre. — Le directeur ne sait ce que cela signifie.Neuf heures, dix heures, onze heures, toujours rien.
A dix heures, j’ai envoyé un mot à ma femme par un commissionnaire, en la priant, si je ne suis pas arrivé à deux heures, d’aller faire insérer une note dans tous les journaux pour demander compte au gouvernement de cette détention arbitraire.
A onze heures et demie, le directeur met une salle à notre disposition et, sur notre demande, fait apporter du dehors de quoi manger. Au milieu du repas arrive un officier d’état-major nous annonçant que nous sommes libres.
Il s’excuse de ce retard inusité. Nos dossiers, dès la nouvelle de notre acquittement connue à la Préfecture de police, ont été réclamés par ceux des ministres qui se trouvent à Paris, et ils ont délibéré toute la nuit,])araîtil,pour savoir si, malgré le verdict négatif du conseil, on ne nous garderait pas sous clef.
— C’est la première fois que telle chose se produit, nous dit en nous quittant l’officier d’état-major.
Et ces gens ont, durant vingt ans, clabàudé contre les illégalités de l’Empire !
Nous achevons notre déjeûner à la hâte et quelques minutes après nous sortions du Cherche-Midi.
Dès le lendemain de notre sortie, ma première pensée est d’aller à Belleville pour y prendre possession de la mairie, en attendant que Ranvier et Flourens, à leur tour acquittés, c’est probable, puissent librement aussi m’y venir rejoindre.
Mais je veux cependant avoir tout d’abord des renseignements sur la situation.
Une commission municipale, nommée d’office par le gouvernement, a dirigé les affaires de l’arrondissement depuis notre élection. Seulement, dans la nuit du 21 au 22 janvier, Flourens, qu'on venait d’enlever de force de Mazas, est allé à la mairie de Belleville et y a fait, quelques heures seulement, acte d’administration.
Rentrée en possession, la commission municipale et ses partisans ont déclaré que durant les quelques heures de son interrègne, il s’était produit d’effroyables désordres, à ce point qu’il lui devenait impossible de rendre exactement compte de sa gestion. Des pièces très importantes de comptabilité auraient même disparu.
Toujours est-il que le 16 février — il y a huit jours — alors qu’on ne pouvait encore savoir si nous serions acquittés ou non — la commission municipale officielle a publié une proclamation dans laquelle elle déclare qu’elle a assez de cette situation; qu’il est temps de mettre fin au provisoire qui régit l’arrondissement et qu’elle vient d’aviser le pouvoir de la remplacer à bref délai.
D’où peut venir ce respect subit du droit qu’ont les électeurs d’être enfin administrés par les « magistrats qu’ils ont librement choisis?»
Je n’ai pas l’hunneur de connaître les citoyens qui composent cette commission municipale, mais cet empressement à se retirer me paraît bien bizarre, sinon suspect.
D’autre part, j’ai reçu un peu avant le 22 janvier, une lettre de Millière dans laquelle il m’explique — en s’en excusant — que je n’ai été porté comme candidat aux élections municipales de Belleville que pour « faire échec à Blanqui, dont la candidature eut, sans cela, réussi. »
Cet lettre m’a ainsi appris comment, sans avoir jamais songé à cette candidature, j’ai été élu par les
Bellevillois. J’avoue que j’ai été très irrité du rôle presque odieux qu’on m’a fait jouer à mon insu dans cette circonstance.
Je ne crois ni à la possibilité ni surtout à la valeur d’une dictature comme moyen de faire triompher la révolution sociale. Je ne sais ni homme ni groupe qui soit de taille à résoudre seul les multiples problèmes qu’elle soulève, quels (uie soient l’intelligence et le dévouement du dictateur et de ses amis. Je ne puis donc être blanquiste.
Mais je n’en ai pas moins pour Blanqui, dont toute la vie a été généreusement sacrifiée sans réserve à la Kévolution, le respect auquel il a droit, et je suis outré de lui avoir été opposé dans cette histoire d’élections municipales, alors que rien pût justifier Millière et ses amis d’avoir agi ainsi sans me consulter.
Je me suis expliqué dès lors comment, malgré la demande que j’en avais faite à quelques citoyens de Belleville, jamais je n’ai été mis au courant de ce qui s’y passait. Ce que j’avais pris pour une simple indifférence était probablement de la méfiance.
Dans de telles circonstances, m’aller jeter tête baissée, en aveugle, dans un milieu où je suis certain de n’être entouré que d’hostilités, serait de ma part une inqualifiable sottise.
Il faut d’abord savoir de la commission où les choses en sont réellement. Je me rends donc chez l’un de ses membres, le citoyen Simboiselle, un maître de pension, pour obtenir de lui les premiers renseignements dont j’ai besoin.
Il m’offre avec enthousiasme d’aller tout de suite à la mairie et d’y procéder à mon installation.
Je le calme et je lui demande si, avant tout, la Commission est disposée à rendre compte de sa gestion — non à moi — mais à ses administrés, convoqués pour nommer des délégués chargés de l’examiner. A cette
condition formelle je prendrai l’administration — sinon, non.
Grand émoi du citoyen qui probablement n’a rien à craindre de ma proposition, mais qui la trouve des plus insolites.
— La commission, me répond-il, n’a de comptes à rendi’e qu’au gouvernement qui l’a noiumée.
Comme j’ai de légitimes raisons de ne pas croire à l’honnêteté de ce gouvernement, je refuse formellement d’admettre sur sa parole que tout est en règle. Je tiens absolument au contrôle des administrés eux-mêmes.
Nous nous séparons, comprenant bien l’un et l’autre que nous ne sommes pas près de nous entendre.
Ces messieurs m’envoient alors leurs démissions^ officielles que je refuse par lettre motivée.
Ils resteront commissaires municipaux malgré eux. Je n’ai nul désir de les tirer bénévolement du pétrin dont ils voudraient bien sortir après s’y être volontairement fourrés. Qu’ils y restent.
Huit jours après notre acquittement, nouvelle four-
fnée devant le même conseil de guerre.
Jaclard, Vallès, Ranvier, Eudes, Bauer, Régère et ^ Maurice Joly, sont à leur tour sur la sellette.
1/ Blanqui, Flourens et Cyrille ne répondent pas à Tap- /pel de leurs noms.
Minière, Tridon et Razoua sont couverts par leurs \ mandats de députés. Il faudra se pourvoir d’une autorisation spéciale pour les poursuivre.
Les mêmes dispositions animent le conseil. Les débats roulent sur les mêmes faits, quelques incidents, cependant, sont à relever.
Parmi les faits reprochés à Jaclard ligure celui d’avoir arraché brusquement à Jules Favre une lettre qu’il écrWait furtivement à sa fille et qui commençait par ces mots étranges : Ma fUle, je suis perdu, je vais être livré à la justice.
Sans doute ce misérable craignait, la révolution triomphant, qu’on ne saisit enfin les tribunaux du fameux dossier publié depuis par Millière et dans lequel de nombreux faux authentiques et des substitutions d’étatcivil commis par lui sont dûment consignés. Il se voyait déjà envoyé au bagne, sa véritable place.
Un autre incident se produit à propos de Maurice Joly. On lui reproche, à lui, d’avoir le 31 octobi^e, voulu souffieter Jules Feny.
Immédiatement je fais passer un mot à l’accusé pour l’inviter à prier le président du conseil d’entendre mon témoignage sur cette imputation.
A titre de renseignement seulement, car je ne puis figurer comme témoin dans un procès où j’ai moi-même été mis en cause, le président accueille la demande de Maurice Joly.
Je viens alors affirmer que c’est moi et non l’accusé, maintenant à tort inculpé de ce fait, qui aurais en effet souffleté le sieur Ferry, si le citoyen Massol n’avait détourné mon bras. Le conseil prend acte de ma déclaration.
Arrive le tour de Vallès.
Il est accusé d’avoir, dans la nuit du 31 octobre au novembre, gaspillé des vivres réservés aux malades et de les avoir distribués aux hommes de son bataillon.
— Monsieur Vallès, lui dit le président, arrivons enfin à l’histoire des harengs.
— Ah! oui, monsieur le président, à ces fameux harengs devenus historiques, tant la presse en a parlé.
— Je ne sais s’ils sont historiques — mais ils ont été mangés.
— Certainement, monsieur le président.
— Mais c’est grave cela, monsieur ; des vivres réservés aux malades !
— Réservés aux malades! Mais ils étaient saurs, ces
harengs, et horriblement salés même. Je le sais, car j’en ai mangé un. Pensez-vous, monsieur le président, qu’on eût pu les garder pour les donner à des phtisiques?
Le conseil et l’auditoire ont grand’peine à ne pas éclater.
D’autres part, Vallès dans l’acte d’accusation, est représenté comme arrachant à la fureur de ses hommes le maire de la Villette, l’opticien Richard, républicain, qui répète, lui aussi, depuis 1848, qu’on n’a pas assez fusillé en juin.
L’accusation prétend que les hommes du bataillon de Vallès voulaient pendre ce joli républicain.
Notre ami proteste vigoureusement contre le prétendu sauvetage dont on le veut gratifier. La vérité est que Richard n’a jamais couru d’autre risque de mourir que d’une colique... contrariée. Vallès l’a tout simplement fait remiser dans des cabinets... ad hoc.
Pendant que Vallès se dépouille de son auréole de sauveteur, je vois au coin de la bouche du président un pli significatif. 11 semble furieux que Vallès ait déclaré que le bataillon était incapable d’assassiner le vieil imbécile.
J’ai mauvaise idée de cette moue présidentielle. Aussi, lorsque le conseil se retire pour délibérer, je dis à Vallès de s’éloigner prestement, car aussitôt le conseil rentré, si, comme il est probable, Vallès est condamné, il sera immédiatement arrêté, selon l’usage en pareil cas.
Plusieurs assistants se disposent à sortir,il se faufile parmi eux et passe sans être aperçu de la sentinelle qui veille à la porte.
Le tambour bat aux champs. Le conseil rentre en séance. J’ai eu du flair. Tous les accusés sont acquittés à l’exception de Vallès, qui est condamné à six mois de ponson. Or, dans les circonstances où nous nous
trouvons, six mois, c’est une éternité. Mieux vaut faire comme le lièvre et « Préférer attendre. «
Le plus drôle, c’est que, le verdict prononcé, au moment où je vais sortir en compagnie de quelques amis, la sentinelle croise la baïonnette sur moi: “ Dn ne passe pas! Vous êtes le nommé Vallès, je vous reconnais très bien; vous êtes condamné à six mois. On ne passe pas. »
Impossible de lui faire entendre qu’il se trompe. Enfin le vieux brigadier vient pour chercher son prisonnier, il me reconnaît et comprend que le vrai Vallès a filé. Il donne l’ordre de me laisser sortir.
Le lendemain matin, vers dix heures, Vallès arrive chez moi. Il s’agit de la création d’un nouveau journal. Il me parle de la crainte qu’il a d’être arrêté, à la veille d’une lutte inévitable.
— Certainement, mon cher, tu seras arrêté avant peu si tu ne te dissimules pas mieux, car déjà on doit être à tes trousses.
— Mais que faire ?
— Il te faut couper ta barbe.
— Complètement ?
— Complètement.
— Diable, c’est que...
— Tu ne seras pas beau, c’est vrai, mais qu’importe ?
— Mais si j’entre chez un coiffeur, le fait seul de me faire raser complètement va me dénoncer.
— Aussi est- ce ici même qu’il faut procéder à cette indispensable métamorphose. Allons-y gaiement; je vais te faire ton affaire.
Je le tonds d’abord. Il demande à voir, se trouve affreux, et il a, ma foi, raison.
— Si nous en restions là, dis en égalisant seulement nn peu.
— Impossible. Je ne suis pas assez habile pour cela.
Ma femme et le citoyen Bonis ( Camille ) qui Ta accompagné, l’engagent à se laisser faire, comme le guillotiné par persuasion.
Il se résigne. En cinq minutes c’est achevé. Méconnaissable ! Mais sa voix qui m’inquiète. Il faut qu’il demeure muet comme une carpe tant qu’il sera dehors; sans cela, point de salut !
Une lutte terrible s’apprête. Chacun le pressent.
Le gouvernement, nommé à Bordeaux par l’Assemblée la plus réactionnaire que la France ait encore élue, n’inspire aucune confiance aux républicains même les plus modérés.
Les insultes prodiguées à Garibaldi par cette réunion de « ruraux », comme les a justement appelés le citoyen Gaston Crémieux, de Marseille, ont soulevé d’unanimes réprobations. Il semble vraiment que ces gens aient perdu tout sens national pour se conduire ainsi envers l’homme qui, oubliant ses justes griefs contre les vainqueurs de Mentana, a mis si généreusement son épée au service de la France.
Ils sont bien les dignes descendants de cette noblesse qui, depuis des siècles, n’a jamais hésité à trahir la patrie lorsqu’elle y a trouvé son intérêt.
C’est làencore une légende à détruire que le prétendu patriotisme de l’aristocratie française à toutes les époques de notre histoire.
Ces pleutres ne veulent pas venir à Paris — qu’ils ont en haine à cause de sa trop longue résistance.
« Soit, disent les Parisiens, nous n’avons point besoin d’eux. Arrangeons-nous pour ne relever désormais que de nous-mêmes en tout ce qui concerne nos seuls intérêts. »
Telle est l’idée qui se fait jour peu à peu, même dans les réunions purement républicaines et notamment parmi
les défenseurs de la Répiii)lique qiiises^assemblentchez Chavagnat, l’ancien patron de Tolain. L’idée de proclamer la Commune regagne chaque jour le terrain perdu depuis le 31 octobre.
Singulière situation d’esprit, amenée parles haines stupides systématiquement attisées, depuis 1848, contre Paris dont depuis vingt ans et plus, la province incrimine le prétendu despotisme
« Eh bien, soit, lui répondent les Parisiens, Transportez à Fouilly-les-Oies le siège du gouvernement si le cœur vous en dit ; mais alors nous entendons à l’avenir jouir dans la gestion de nos affaires de la même latitude que possède à cette heure cette célèbre commune. «
Qu’avez-vous à dire contre ?
D’autre part, le Comité central des délégués de bataillons est fermement résolu à résister à toute tentative de restauration monarchique, rêve de l’Assemblée de Bordeaux, et ce Comité dispose d’une force armée considérable avec laquelle il faudra compter.
Grâce à l’énergie et à la présence d’esprit de quelques citoyens, ce Comité central possède même une artillerie respectable, laissée par mégarde au parc de Passy et qui, sans eux, fût tombée aux mains des Prussiens.
Le gouvernement prétend, il est vrai, reprendre ces canons comme appartenant àl’Etat.Mais il n’y a aucun droit, puisqu’ils sont le produit de souscriptions volontaires faites par les Parisiens pendant le siège. Ceux-ci en revendiquent très justement la propriété.
En attendant, les pièces sont placées sur les hauteurs de Montmartre et de Belleville où elles sont soigneusement et sans cesse surveillées par des gardes nationaux décidés à ne pas les laisser enlever.
Il y a là tous les éléments d’un prochain conflit.
— Mon cher ami, me dit un soir Vermorel après avoir soupé à la maison, je vous annonce mon prochain
départ pour l’Amérique. J’ai un cousin à New-York qui m’engage fortement à l’y aller rejoindre.
J’ai assez de toute cette abominable politique qui n’est qu’un éternel « Ote-toi do là que je m’y mette ».Je suis jeune; je ne crains ni la peine ni la fatigue — je ne conçois le pain gagné que par le travail. Il est temps de partir.
— Je comprends cette résolution, lui dis-je, car, plus jeune, peut-être, vous imiterais-je. Mais, chez moi^ le pli est pris et je sens que je resterai ici à tous risques.
Adieu donc et tâchez d’être là-bas plus heureux que nous. Vous n’y aurez pas grand peine.
Et moi aussi je suis profondément découragé. J’ai perdu foi en Paris depuis le 31 octobre. Cinq mois durant il n’a montré qu’un courage passif. Il a subi, il est vrai, avec dignité les souffrances d’un long siège. Même livré vaincu, il a su imposer à ses vainqueurs assez de respect pour que ceux-ci aient renoncé à l’entrée triomphale qu’ils s’étaient promise... C’est seulement par une porte timidement entre-baîllée qu’ils ont pu le contempler — de loin.
Mais Paris a volontairement aussi accepté d’être chaque jour trahi par des hommes dont il connaissait depuis longtemps déjà les turpitudes et les bassesses. Il les a maintenus au pouvoir quand quelques-uns de ses enfants ont voulu les en chasser honteusement. Il a avalé le plan, le fameux plan!,,.
Je ne puis croire qu’il ait assez de ressort pour faire une révolution.
Et que deviendra alors la République, pour laquelle coule tant de sang depuis bientôt un siècle?
En attendant, il me faut aussi à mon tour songer à mes propres affaires et procurer de quoi vivre aux miens.
L’oncle par alliance de mon ami le musicien Ed.Lalo fait de grandes affaires commerciales. Il m’offre d’aller
m’installer au Havre, où je le représenterai ainsi que quelques autres de ses confrères.
A l’arrivage de leurs bâtiments, je vérifierai les marchandises, les contrôlerai avec les écliantillous ayant servi de base aux marchés. J’en prendrai ensuite livraison ou, en cas de désaccord, je ferai le nécessaire. Puis j’expédierai les réceptions sur les points désignés.
Les émoluments fixes et la commission qui me sera accordée me fourniront une situation très-acceptable.
Comme je ne dois entrer en fonctions régulières qu’au premier mai, je ferai d’ici là une tournée dans le centre de la France pour y conclure quelques marchés de fourrages dont mon nouveau patron a un pressant besoin.
Je me propose même de pousser jusqu’à Genève où notre fils aîné est resté tout le temps du siège sans recevoir de nos nouvelles. J
Enfin, le citoyen Vaillant nous a invités, Beslay eu moi, à passer quelques jours à Vierzon, où il habit^ avec sa mère. I
Beslay et moi nous avons fixé notre départ am 20 mars. 1
Nous nous trouverons au premier train du matin à la gare d’Orléans, et en route d’abord pour Vierzon.
Beslay veut m’aider à faire mes premiers marchés.
Tous ces projets sont loin de me déplaire et cependant j’éprouve malgré moi une grande inquiétude à la pensée de laisser les miens seuls à Paris pendant aussi longtemps.
Le soir même de nos conventions, à peine de retour chez moi, arrivent deux citoyens qui se sont présentés plusieurs fois inutilement dans la journée pour me parler.
Un seul m’est un peu connu, c’est le citoyen F. H. . que j’ai rencontré quelquefois dans les réunions. Son compagnon a toute la mine d’un policier et ne m’inspire
aucune confiance. Je l’ai seulement vu une fois au conseil de guerre, durant notre jugement et il j a tenu • des propos assez étranges.
Ces citoyens m’expliquent qu’ils sont envoyés par le comité central de la garde nationale pour me demander si on peut compter sur moi lorsque éclatera le mouvement dont le signal doit être donné prochainement et si j’accepterais le poste de ministre de l’intérieur.
Ma première impression est que j’ai affaire à deuxfous. Pourquoi, pensai-je, le Comité central me ferait-il faire de telles offres ? N’a-t-il pas sous la main un personnel suffisant ? Comment supposer qu’il aille ainsi proposer cette importante fonction à un citoyen qui ne fait point partie de son organisation et n’a eu nulle relation avec lui depuis sa formation ?
Mes visiteurs insistant, je leur fais part de mes doutes sur la réalité de leur mandat — et ils en paraissent tout décontenancés.
Prenant alors la chose en riant, je leur annonce que, sorti trop récemment de V intérieur, je préfère pour le moment l’extérieur et je les congédie, me demandant de plus en plus à quelle sorte de gens je viens d’avoir affaire.
Le lendemain, je raconte l’histoire à Briosne, que je trouve chez lui, souffrant plus que jamais de ses vomisj sements de sang, et je lui cite les noms. Il les connaît. Ce sont en effet deux membres du Comité central. Mais, comme moi, il est persuadé que ces messieurs I sont deux idiots qui ont tout simplement voulu se donner de l’importance.
^ Briosne aussi pense que l’heure du conflit est proche et tous deux nous sommes convaincus que si c’est du Comité central que part le signal de la lutte, les révolutionnaires marcheront au devant d’une sanglante défaite.
18 mars 18" 1.
Contre tontes prévisions, c’est le gouvernement qui a engagé la bataille et il ne semble pas jusqu’alors qu’il doive s’en féliciter.
Le Comité central siège à l’Hôtel-de-Ville. Toutes les administrations de l’Etat sont entre les mains de ses délégués, ainsi que la Préfecture de police et plusieurs mairies d’arrondissement.
Hier soir, j’avais passé la soirée avec quelques amis, parmi lesquels Jaclard, qui nous avait affirmé que l’affaire des canons de Montmartre était enfin j réglée. Dans la matinée même, le maire Clémenceau,^ d’accord avec les principaux officiers de la garde^ nationale, avait décidé avec le général d’Aurelle de Paladines que les canons seraient remis à un comité composé de chefs de bataillons ; que des parcs seraient créés sur divers points de Paris et qu’il en serait fait remise à Partillerie de la garde nationale, réorganisée d’urgence.
Seule solution acceptable, en somme, d’une situation qui ne pouvait s’éterniser, les gardes préposés à la surveillance de cette artillerie commençant à se fatiguer eux-mêmes de ce pénible service.
Le conflit, à ce propos, paraissait donc écarté.
Ce matin, comme je sortais d’assez bonne heure, me dirigeant vers la gare Montparnasse pour y arrêter un lo gement que j’avais visité la veille, j^aperçois des citoyens groupés au coin des rues et paraissant un peu animés. Ils lisent de grandes affiches blanches. C’est une proclamation du gouvernement.
On y parle d’hommes malintentionnés qui, sous prétexte de résister aux Prussiens, se sont érigés en maîtres de la ville ; d'un comité occulte qui prétend commander à la garde nationale ; de canons dérobés à l’Etat; de coupables qui vont être promptement livrés à la justice ÿ^égulière.
On y conjure les bons citoyens de se séparer d’avec les mauvais. Et l’on menace de rétablir l’ordre à tout P et sans aucun retard.
Le style de ces proclamations est depuis longtemps connu. A quelques variantes près, ce sont les mêmes qui ont précédé le 24 février, le 22 juin 1848, le 13 juin 1849 et le 2 décembre 1851. Seules les signatures diffèrent.
C’est la littérature des faiseurs de coups d’Etat.
Néanmoins, je poursuis mon chemin. J’aurai ainsi occasion de saisir sur une assez grande partie de la ville l’impression ressentie.
Cette impression ressemble plus à de la stupeur qu’à de la colère dans les quartiers de Tile-Saint-Louis, Saint-Jacques et du boulevard Saint-Michel.
Dans les rues de Kennes et du quartier Vaugirard, c’est presque de la joie... prudente, pourtant, et sans trop de bruit. Ce n’est pas de ces points, certes, què partira le signal d’un mouvement.
Près d’arriver à la maison où j’ai affaire, je rencontre Vermorel qui, la tête baissée, me semble fort préoccupé.
— Vous savez la nouvelle ?
— Oui. Je viens de lire les affiches.
— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Cette nuit on a tenté d’enlever les canons de Montmartre. Avertis à temps, les gardes nationaux s’y sont opposés. Les troupes envoyées pour appuyer l’enlèvement ont d’abord essayé de résister, puis ont fraternisé avec le peuple. Vinoy qui les commandait a dû s’enfuir à toutes brides. Un autre général, Lecomte, a été fait prisonnier par ses propres soldats.
— Alors c’est la révolution qui commence. Qu’allezvous faire ?
— Vous savez que je ne suis guère en situation de pouvoir prendre une initiative. Et vous ?
— Moi ? je retourne en hâte à la maison, puis je monterai sans doute à Belleville remplir cette fois mes fonctions municipales. Peut-être y pourrai-je être utile. Adieu.
En quelques mots je mets les miens au courant de ce qui se passe et je repars pour Belleville.
Arrivé au pont de la rue Oberkampf, je rencontre quelques amis des «Défenseurs de la République » qui reviennent de l’enterrement de Charles Hugo, mort subitement à Bordeaux et conduit au père-Lachaise.
Belleville, me disent-ils, est en grand mouvement. Là aussi on a tenté d’enlever les canons et, comme à Montmartre, la tentative a échoué. Ils n’en savent pas plus. |
Près de la rue Saint-Maur, je suis reconnu par quel- , ques citoyens de Belleville. Ils me confirment ce qui | vient de m’être dit et ajoutent que Flourens a pîis| l)ossession de la mairie et qu’il y donne ses ordres. I
Belgique où il s’est réfugié depr maison Dubois.
Cette dernière nouvelle me donne fort à réfléchir.
J(i montais à Belleville pensant que ma présence y pourrait être utile. L’arrivée de Flourens change beaucoup la situation.
Malgré mon élection Je suis en somme un étranger pour l’arrondissement. Je n’ai aucune relation avec les comités. Flourens, au contraire, y est connu depuis le commencement du siège. Il a commandé en chef les bataillons. Il est une force dans ce milieu.
Je connais assez l’homme pour savoir qu’il ne sup portera guère qu’on critique ses décisions, ni même qu’on les discute. Qu’irai-je faire dès lors en de pareilles circonstances où, en définitive, il faut agir et agir promptement?
Me faire l’exécuteur des ordres de Flourens ? Outre que ce rôle passif ne mé convient guère, jé pense quhl
Il y est seul, Ranvier n’étant
ne manquera pas d’hommespour le tenir. Discuter des ordres inutiles et même dangereux peut-être pour le mouvement? Et de quel droit? Est-ce que je connais mieux que lui l’état des esprits ? Je ne serai donc qu’une cause d’embarras nouveaux...
Ma résolution est vite prise.
Je redescends dans Paris. Si la lutte s’engage, je puis mieux m’employer dans le IV® arrondissement où je suis connu et que j’ai représenté au comité de la Corderie.
En attendant, je vais voir sur les boulevards ce qui se passe.
Depuis le boulevard Saint-Martinjusqu’au boulevard Montmartre on est très animé. On parle, on discute. On blâme généralement le gouvernement d’avoir rompu l’accord consenti la veille avec Clémenceau et d’Aurelle de Paladines. Mais rien n’indique les préparatifs d’une lutte. Les cafés, et notamment le café de Madrid, regorgent de monde. Quelques amis me croyant renseigné me demandent des nouvelles. Je n’en sais pas plus qu’eux.
Durant les quatre mois que nous avons passés en prison, toutes attaches avec les groupements révolutionnaires ont été rompues. Nous n’avons été tenus au courant de rien de se qui se passait, excepté par les journaux. Comme tous nous nous attendions à une affaire. Mais comment, dans quelles conditions ? Sous ce rap-
f^port nous sommes tous plus que pris au dépourvu.
Je vais voir Briosne. Il est aussi perplexe que moi. La maladie qui le tient au lit depuis plusieurs semaines l’a jeté dans la même incertitude que nous.
! Vers cinq heures du soir, à Madrid, on nous apporte ' la nouvelle que le général Lecomte a été fusillé à Montmaiitre, rue des Rosiers, malgré tous les efforts tentés pour le sauver. Cette exécution sommaire est le résultat de la haine trop justifiée qu’a soulevée contre lui Clément Thomas, comme général de la garde nationale pendant le siège. Cet homme, en effet, n’a su querepren
dre le rôle d’insulteur, qu’il a déjà joué en juin 1848 Yis-à-vis des ouvriers de Paris.
Simple maréclial-des-logis dans l’armée de Louis- Philippe, on n’a jamais pu savoir pourquoi, par deux fois, il avait été appelé à commander en chef la garde nationale parisienne, aucune capacité spéciale ne le désignant à un poste de cette importance.
Et chaque fois à défaut de valeur militaire, il a apporté dans ses fonctions une hauteur et un dédain des plus blessants pour ses subordonnés. De plus, en juin, il s’est conduit avec une incroyable férocité à l’égard des insurgés vaincus.
Reconnu par quelques gardes nationaux au moment où il venait à Montmartre pour observer ce qui s’y passait, il fut immédiatement arrêté et jugé par un conseil de guerre improvisé, qui le fit fusiller en compagnie de Lecomte.
Il est fâcheux que Clément Thomas n’ait pas été exécuté sur place, la vie de Lecomte eût certainement été épargnée.
En vain d’Aurelle de Paladines fait battre le rappel pour rassembler les bataillons bourgeois. Ceux-ci, comprenant que l’affaire sera chaude, ne répondent pas au rap[)el et préfèrent rester prudemment chez eux.
Vers onze heures du soir je vais à la mairie de Montmartre. Le maire Clémenceau a une attitude morne et des plus expectantes. Dereure et Jaclard, les deux adjoints présents, ont pris parti pour le comité central. Langlois, le chef du IIG®, jette feu et flammes contre les blanquistes qu’il accuse d’être, seuls, cause des évènements.
Cette haine farouche de Blanqui et de ses amis est très commode pour ce fantoche. Elle lui sert à masquer sa retraite lorsqu’il faut agir. Décidément, le vieux Beslay a eu mille fois raison : cet homme ne nous. . /bm jamais que du poivre.
A deux heures du matin, la circulation dans Paris
commence à devenir difficile. De tontes parts les barricades s’élèvent : la Révolution s’affirme de nouveau.
Cependant le bruit se répand que le gouvernement s’est réfugié à Versailles, où doit se réunir dans quelques jours l’Assemblée nationale.
Paris est encore une fois maître de lui.
— 3 Juillet
19 mars 1871.
Le soleil s’est fait communard.
Le temps est splendide. Une brise printanière agite le drapeau rouge qui flotte Joyeux, sur l’Hôtel-de-ville entouré de canons à Pair assez bonasse en somme.
Ces canons sont gardés seulement par quelques sentinelles qui en interdisent l’approche aux nombreuses personne stationnant sur la place.
Les visages sont curieux mais sans anxiété.
On se demande ce qui va se passer. Car, bien que le gouvernement de Thiers ait quitté Paris dans la nuit, on suppose que tout n’est pas fini.
Fidèle à son mandat de maintenir à tout jirix la République et non de la gouverner, le Comité Central a déjà fait placarder une proclamation dans laquelle il explique coramentle pouvoir lui est échu et aussi comment il a hâte de le remettre à ceux que le peuple va prochainement etre appelé à élire.
Il est une mesure qu’on discute beaucoup aux alentours de l’Hôtel-de-Ville : c’est la nécessité démarcher
sans délai sur Versailles, pour empêcher que l’Assemblée de Bordeaux ne s’y réunisse demain.
Il y a en effet urgence à ce que Thierset ses complices ne trouvent pas de point d’appui dans l’Assemblée pour organiser la contre-révolution.
D’ailleurs cette Assemblée avait pour mission spéciale de régler les conditions de la paix avec l’Allemagne. Ce point est maintenant fixé ; son mandat est, dès lors, légalement expiré.
S’opp'^ser à ce qu’elle se réunisse de nouveau est un droit en même temps qu’un acte de prudence.
Il me semble impossible que cela puisse échapper à la clairvoyance de ceux qui sont à l’Hotel-de-ville. La sécurité de Paris l’exige impérieusement.
Tel est le raisonnement des partisans d’une attaque immédiate sur Versailles et ils me paraissent être dans le vrai.
Mais le Comité Central est- il aussi vraiment maître de la situation que le fait supposer sa présence à l’Hôtel-de-Ville ?
Les municipalités élues après le 31 octobre prétendent que le Comité n’a rien de mieux à faire que de leur restituer la « maison du peuple^. Cette prétention extravagante a été nettement repoussée; pourtantquelques membres du Comité auraient eu, dit-on, la faiblesse de l’admettre tout d’abord. En somme, à quel titre aurait-on accordé à ces messieurs cette marque de confiance ?
Est-ce que, à de rares exceptions près, tous ne se sont pas mis à plat ventre devant la Défense et ne se sont pas prêtés aux trahisons multiples de celle-ci ?
En leur abandonnant la situation, le Comité commettrait à son tour la plus indigne et la plus injustifiable des lâchetés. Il en est incapable.
Seulement il est clair que, rebutés, ces messieurs, maires et adjoints, vont faire tous leurs efforts pour mettre des bâtons dans les roues, ce qui enlèvera au
Comité Central la liberté d’esprit et d’initiative dont il aurait tant besoin pour donner au mouvement l’expansion sans laquelle il ne peut triompher.
11 y avait réunion aujourd’hui, à deux heures, chez Chavagnat, le président de la Société des « défenseurs de la République ». — Je suis persuadé que ces terribles défenseurs ne défendront rien du tout.
Ce titre est trop lourd à porter pour eux. Ils devaient s’appeler plus simplement les «Amis» de la République. Ça n’engage à rien.
Leur grand argument à tous est que le Comité Central n’est composé que d’inconnus.
Inconnus ! Voilà le grand mot lâché.
D’abord, il me semble que Flourens, Ranvier et Varlin ne sont pas si inconnus que cela — à Parisdumoins. Ensuite, est-ce que ceux qui, dans la nuit du 10 août 92, organisèrent la Commune, contraignant la Convention à proclamer la déchéance de Louis XVI, n’étaient pas également des inconnus^.
D’où vient qu’alors les historiens d’à présent, entre autres Louis Blanc, qui, lui aussi, parle « d’individualités sans mandat », tirent parfaitement leur chapeau aux inconnus de cette époque ?
Parmi les connus de l’heure actuelle,combien en estil donc en qui le peuple de Paris pourrait avoir plus de confiance ? La liste n’en serait pas longue à dresser!
Et qu’importe, après tout, que ces hommes soient plus ou moins connus ? Ils ne parlent nullement de s’imposer.
Paris, il y a six mois, a commis la sottise de confier les destinées de la République à des traîtres connus, très connus même. Le Comité Central, composé de délégués de la garde nationale de Paris a forcé ces traîtres à quitter la place. Il se déclare prêt à la céder à son tour à ceux qui seront de nouveau librement élus. Qu’a-t-on dès lors à craindre de lui.
Ne répucliera-t-oa jamais les traditions dynastiques qui hantent nos cervelles républicaines tout comme celles des monarchistes !
Les Dujarrier, les André Murat, les Bonvallet, les Chavagna^: et autres citoy‘Sîî!^**d»e^ acabit ne trouvent point à répliquer. Mais rien n’y peut faire. Il leur faut des noms quand même.
Sans se l’avouer, peut-être même se rangent-ils très volontiers dans la catégorie des célébrités dont ils affirment qu’une révolution « qui se respecte « ne saurait se passer.
C’est là, au fond, le vrai motif de leurs criailleries contre le Comité Central et ce qui les portera à faire plus de mal à la Révolution que des réactionnaires avérés.
20 mars 1871 .
Pour moi, mon parti est pris. ;
La Révolution déterminée par un X, est à PHôtel-| de-Ville;la réaction, sous des formes trop connues 1848, va siéger à Versailles, ayant déjà fait ses preuves a Bordeaux. Il n’y a plus d’hésitation possible. Tout socialiste révolutionnaire doit son concours au Comité Central.
C’est dans ces dispositions que j’ai rencontré ce matin Vermorel à l’angle du faubourg et du boulevard Montmartre.
— Eh bien, me dit-il, que pensez- vous de tout cela?... Quel gâchis !
— Oui, vrai gâchis en effet, si vous parlez de l’état d’esprit de nos républicains qui, comme l’âne de Buridan, s’apprêtent à laisser mourir la République entre Versailles et l’Hôtel-de-Ville. Quant au Comité Central il me semble marcher dans là vraie voie.
— Ainsi, vous donnez raison à celui-ci ?
— Sans aucun doute.
— C’est en effet la seule force qui reste à la Répu-
blique, et, corniiie vous, je trouve qu’on s’y doit rallier. Aussi vais-je faire paraître un journal dès ce soir en ce sens. En êtes-vous ?
— Je ne suis pas journaliste, vous le savéz. Il faut du talent... ou de l’aplomb, et je ne possède ni l’un ni l’autre. Quel sera le titre de votre journal?
L’Ordre.
— Que le diable vous emporte, mon cher! Vous serez donc toujours le même I Choisir un pareil titre !
-- Mais j’entends bien prouver aux Parisiens que nous représentons l’ordre.
— Allez au diable! Votre journal sera mis en pièces sans qu’on se donne même la peine de le lire.
I ^ Dans cette même journée, quelques membres du ;■ c|)mité delà Corderie, maintenant fondu dans celui de i là Garde nationale, se sont réunis pour causer de la - situation.
I jJ’y rencontre Briosne, Vallès, Theisz, Pierre Denis,
I Tfi. Ferré, Dumont, Dupas, Vaillant, Camélinat et I Bfcslay; Armand Lévy s’y trouve également, mais nous ç lïnvitons à se retirer, tenant absolument à n’avoir I aucune relation avec ceux qui se sont livrés sous l’Empire aux maquignonnages ayant pour but de rallier 1 les socialistes à Badinguet.
I Bientôt arrive Malon, revenant de Bordeaux. Il nous J apporte ses impressions de voyage. Elles ne sont pas ; gaies.
I II est persuadé que, malgré le mépris qu’a déjà soule- I vé contre elle l’Assemblée des ruraux^ la province I n’appuiera pas le mouvement. La province redoute I avant tout la reprise de la guerre dont elle ne veut à I aucun prix. De grands malheurs sont à craindre.
En nous racontant ces choses, l’émotion le gagne à \ ce point qu’un sanglot le force à s’interrompre.
Malgré ces sombres prévisions, comme'la situation— voulue Qi amenée par le gouvernement de Thiers et consorts — ne peut plus être évitée et que la République en peut mourir, le mieux, nous semble-t-il, est d’y faire face.
Nous décidons en conséquence d’appuyer le Comité central de toutes nos forces.
Une délégation est nommée pour porter cette résolution à l’Hotel-de-Ville.
Elle a aussi pour mission de demander sa mise en liberté du général Chanzy, arrêté au moment où il se rendait à la gare Montparnasse pour gagner Versailles. Il demeure entendu d’ailleurs que, eontie la mise en liberté, le général donnera sa parole de n’accepter aucun commandement militaire contre Paris. ’
C’était la première fois que je rentrais à l’Hotel-de- Ville depuis le 31 octobre. Je pouvais croire que j’étais au soir de cette même journée. L’escalier, les cours, les galeries sont remplis d’hommes armés. Le coup d’œil est des plus pittoresques.
Reconnus par plusieurs fédérés, nous sommes vite introduits dans la grande salle où, calmes, résolus, les membres du Comité central nous accueillent en amis.
Ils se doutent des motifs de notre visite et nous remercient chaleureusement de notre adhésion.
Ils nous promettent d’élargir Chanzy aussi promptement que possible, comprenant bien tout ce qu’aurait d’insolite, dans les circonstances actuelles, le maintien de l’arrestation d’un des rares généraux qui aient fait leur devoir contre l’ennemi.
Comme je l’en avais prévenu, Vermorel a fait un fiasco complet avec son journal.
Sur son seul titre, les crieurs étaient assaillis de quolibets. On leur achetait la feuille, mais pour la lacérer et la fouler aux pieds.
Depuis 1848, notamment, il n’est de bassesses, de
trahisons, de crimes qui ne se soient abrités derrière V Ordre.
Dès qu’un homme parle d’ordre, on regarde de tous côtés pour s’assurer qu’on ne sera ni vilipendé, ni traîtreusement .[assailli. C’est au nom de l’ordre qu’on emprisonne, qu’on déporte, qu’on pend, fusille, guillotine ceux qui tentent de mettre fin aux brigandages de tout genre dont vivent, depuis des siècles, les gouvernants aux dépens des gouvernés.
Aussi ne comprend-on que trop la répulsion et les méfiances qu’inspirent ceux qui emploient ce mot justement exécré dans son acception politique.
Après l’apparition du deuxième numéro de son journal je rencontre Vermorel, découragé de l’insuccès de sa tentative insensée.
— Je pars ce soir, me dit-il. Adieu donc, et pour tout de bon cette fois... Le temps d’aller embrasser ma mère et je m’embarque pour l’Amérique. Je n’ai rien à faire dans ce gâchis... Je n’y puis rien... Je ne sais vraiment pourquoi j’y piétinerais plus longtemps.
Pauvre Vermorel! Cet échec le mec hors de lui. Il me semble pourtant qu’il ne fallait pas une grande perspicacité pour le pressentir.
Le Gaulois, qui tient avec le Figaro la tête de la réaction dans la presse policière, a trouvé un petit truc pour tenter, lui aussi, d’amoindrir l’importance du Comité Central.
La preuve que ce Comité ne représente rien, dit-il, c’est qu’il est abandonné non seulement des républicains les plus avérés, mais encore des socialistes, dont pas un parmi les plus connus ne figure àl’Hôtel-de-ville.
Moins pour contredire le Gaulois dont nous ne nous , soucions guère, que pour accentuer encore notre précédente adhésion au Comité Central, nous saisissons l’occasion du prochain scrutin auquel vont être convoqués j les électeurs — malgré l’opposition qu’y font les journaux
prétendus républicains — pour adresser aux Parisien s un appel dans lequel nous les adjurons de constituer par leur vote une représentation municipale ramenant dans Paris la sécurité que n’a pu lui procurer aucun des gouvernements autoritaires qui l’ont opprimé jusqu’ici.
Cet appel est signé : Ch. Beslay, Briosne, Baux, H. Bocquet, Bedouche. A. Brouillé, Chalvet,Camélinat, Ch. Dumont, P. Denis, Th. Ferré, Hamet, A. Lyas, G. Lefrançais,C. Martin, E.Pottier, Ch. Rochat, Régnier, Thélidon, Theisz, Vaillant et J. Vallès.
Il ne sera pas dit que ceux qui, depuis 1868, entrepris la campagne socialiste révolutionnaire, abandonnent les citoyens qui tiennent ferme en mains, à l’Hôtel-de- Ville, le drapeau du peuple, le drapeau de la Révolution sociale, sous l’hypocrite prétexte que ces citoyens sont des inconnus.
Successivement évincés de leurs mairies respectives par les délégués du comité central, les maires et adjoints des quartiers réactionnaires se sont groupés autour de le maire du deuxième arrondissement, qui s’est proclamé chef de la résistance à la Révolution.
Ce monsieur a accumulé dans sa mairie des mitrailleuses et des munitions
Il a promu, comme commandant en chef de ses bataillons, un sieur de Quevauvilliers, chemisier de la rue Richelieu, bonapartiste avéré. Il est assisté de son adjoint Chéron, membre delà Société des«Défenseurs de la République?? et du nommé Héligon, ex-membre de rinternalionale, suspecté depi1t§*HW5gWfc par ses anciens camarades, d’attaches policières sous l’Empire.
Tels sont les lieutenants de Tirard, ce moderne preux de l’armée de l’ordre.
Les prétentions de ces messieurs devenant gênantes, le Comité central finit par y mettre ordre.
Après une proclamation assez raide des citoyens Eudes et Duval, chargés de prendre possession des
mairies récalcitrantes du premier et du deuxième arrondissements, celles-ci sont occupées sans la moindre résistance de la part des matamores qui s’en étaient faits les gardiens.
C’était la dernière carte de la réaction, après la ridicule échauffourée des membres du Jockey-Club à la place Vendôme.
Paris est donc maintenant tout entier à la Révolution.
Mais on a laissé passer le moment d’occuper Versailles,
L’Assemblée et le gouvernement s’y sont réunis et peuvent y organiser une plus sérieuse résistance que celle des Tirard et consorts.
C’est un grand malheur. Irréparable peut-être.
Que la responsabilité en retombe entière sur les maires de Paris et sur les députés de la Seine qui, par leur misérable conduite durant une semaine, ont fait perdre un temps précieux aux forces révolutionnaires groupées à l’Hôtel-de- Ville.
Jusqu’au dernier moment, les maires et députés se seront montrés à la fois grotesques et odieux.
Par suite d’un accord intervenu entre eux et le Comité central, les élections communales sont fixées à demain. Une proclamation a été aussitôt placardée dans Paris par les soins de l’Hôtel-de-Ville, et dans
laquelle on lit que les maires et les députés se sont ralliés au Comité Central.
Aussitôt ceux-ci éprouvent le besoin de répondre par une autre proclamation. Ils ne se sont point ra77/c5,mais convaincus que etc., etc...
Comme la célèbre comtesse d’Escarbagnac desPïaidéurs^ ils ne veulent être ni liés ni ralliés !
O chinoiseries de légistes *
C’est sur de semblables arguties que ces grands citoyens joueut la guerre civille, au risque de tuer la République dont iis se prétendent les défenseurs !
Quels sinistres Jocrisses !
Lorsque les citoyens du IV® arrondissement m’ont lait l’honneur de me porter sur la liste des candidats, ma première pensée a été de refuser.
D’abord parce que je suis persuadé que je pourrais être plus utile au mouvement en restant en dehors de toute situation officielle. Puis il me semble que cet appel au suffrage universel pour constituer un gouvernement révolutionnaire fera fatalement retomber celui-ci dans l’ornière du parlementarisme.
Une sorte de Comité purement exécutif des décisions prises dans les assemblées populaires des divers quartiers de Paris, se prononçant directement sur toutes questions que ce soit, politiques, militaires, administratives et économiques, me paraitrait préférable à cette nouvelle délégation de la souveraineté populaire.
Au point de vue de la lutte probable avec Versailles, il me semblait aussi que le Comité central, issu de l’élection des bataillons fédérés, était plus apte à diriger les opérations.
Enfin, le mode de votation lui-même ne me convient pas. Je ne croirai jamais au caractère sérieux d’un mandat dont les parties contractantes n’apposent pas également leurs signatures sur le contrat. Je ne reconnaîtrai jamais aucune validité au suffrage universel, tant qu’il se manifeste)*a au moyen d’un scj utin secret.
Mais n’aurai-je pas Pair, en refusant pour de tels motifs, d’abriter derrière mes théories la simple peur des responsabilités que va m’imposer cette candidature?
Quand la maison brûle, est-il temps de discuter les moyens de se sauver ?
Joignons-nous d’abord à ceux qui le tentent. Si nous
y réussissons, il sera toujours temps de me retirer et de résigner mon mandat.
Les quatre collègues auxquels on m’a adjoint dans l’arrondissement me sont déjà connus depuis quelque temps.
chapelier, a souvent pris la parole dans les réunions publiques sous l’Empire.
Nerveux, très actif, d’allures cassantes, il est très brave et tout dévoué à la Révolution.
Adolphe Clénjgjawfte, ouvrier relieur, est d’un tempérament plus calme, plus posé, quoique très ferme. Peu causeur, modeste et laborieux, le citoyen Clémence, considère comme un devoir rigoureux de remplir strictement toute mission librement acceptée.
Membre du comité central et délégué par celui-ci dans l’arrondissement pour y faire exécuter ses décisions, il s’est montré très résolu dans les démêlés que ses collègues et lui ont eus avec l’ex-maire Vautrain et son entourage réactionnaire.
Le citoyen Eii^ène Gérardin , ouvrier peintre en bâtiment, est cara froid, concentré. Il est
assez difficile de savoir exactement ce qu’il pense au point de vue politique et social.
Quanta A rthiir^^y,^piü4^’^ un journaliste de talent, bien connircTés lecteurs de la Marseillaise, sur la fin de l’Empire.
Peu enthousiaste, légèrement sceptique même, mais d’unegrande loyauté, son éclectisme en fait desocialisme est chez lui pure paresse d’esprit. Il aime mieux s’y complaire que d’approfondir ses idées. Mais lorsqu’il veut s’en donner la peine, il sait pourtant creuser une question.
Il est entré dans la révolution surtout en haine de l’imbécillité et de la canaillerie de ses adversaires.Il préférerait volontiers la littérature à la politique.
mais il comprend qu’il est des circonstances où tout doit être sacrifié au devoir.
28 mars 1871
La Commune vient d’être proclamée sur la place de l’Hôtel-de-Ville, aux cris cent mille et cent mille fois répétés de : «Vive la République ! vive la Commune ! vive la Sociale ! n
La place, la rue de Rivoli, les quais sont couverts de gardes nationaux fédérés, dont les baïonnettes sont ornées d’un petit ruban écarlate qui leur donne un aspect indéfinissable et des plus saisissants.
Grande et belle journée pour notre histoire révolutionnaire !
Ah ! si la province pouvait voir cette imposante scène, comme son cœur battrait à l’unisson des nôtres !
Le 28 mars marque la date d’une nouvelle ère sociale.
Si la province le comprend, ce peut être la fin de la misère des travailleurs.
Mais sans doute elle n’en saura rien. Le gouvernement de Versailles fera tout son possible pour qu’elle ignore ce qui se passe, ou plutôt pour en dénaturer le caractère.
C’est, dans ce cas, la guerre civile, alors que Paris est encore à moitié investi par l’armée allemande.
Je ne puis m’empêcher d’y songer au milieu des joyeuses clameurs et des chants de triomphe qui s’élèvent de toutes parts.
Les membres du Comité Central partagent aussi cette joyeuse ivresse du triomphe et ils en ont le droit.
Pendant dix jours, à travers une terrible crise, avec un admirable instinct et un calme inébranlable, ils ont conduit à terme la situation qui leur était échue et accompli le programme qu’ils s’étaient tracé.
Ils ont montré — ces inconnus — et c’est ce que, peut-être, leurs adversaires ne leur pardonneront jamais, — que le peuple peut désormais se passer de la tutelle de ceux qui, jusqu’à maintenant, s’ôtaient déclarés seuls capables de le conduire à ses destinées.
Ils ont même — ces ignorants^ comme on les appelle — ils ont même créé une littérature politique révolutionnaire des plus remarquables, tant sont magistrales leurs proclamations, par la clarté, l’élévation et la simplicité du style.
Quoi qu’il arrive, ce gouvernement ^ inconnus ^^ignorants, un jour la gloire de la révolution du 18 mars, la première vraiment populaire de nos révolutions.