Scène navrante
Femmes, enfants, vieux parents se pressent aux portes du fort, attendant de pouvoir embrasser, pour la dernière fois peut-être, le fils, le fiancé, le frère ou encore le père que va leur enlever la dénonciation d’un misérable ou le simple caprice de la commission militaire chargée du classement des détenus.
On leur remet en hâte quelques vêtements, des provisions, un peu d’argent même, si la misère du logis l’a permis.
Les gardiens de Paris — nos ex-sergents de ville coiffés d’un chapeau tyrolien et portant le poignard au ceinturon — arrivent bientôt mettre fin à ces embrassements déchirants. La colonne se forme, escortée de mobiles et de lignards, et se met en marche aux cris de : «Vive la sociale!» poussés avec ensemble par ces vaincus, relevant fièrement la tête et surmontant l’émotion qui les étreignait tout à l’heure.
« Vive la sociale! » ce sera désormais le cri de guerre des révoltés du travail et de la faim.
Il vient de m’arriver — par ma faute d’ailleurs — une histoire singulière avec un impertinent bonhomme qu’on m’avait envoyé du ministère de l’instruction publique.
Le décret de transportation — sans jugement — voté par l’Assemblée porte que les familles de transportés qui en feront la demande seront envoyées en Algérie aux fixais de l’Etat, où elles pourront fonder de nouvelles colonies sur les territoires spéciaux qui leur seront assignés.
Prenant cette déclaration au sérieux et songeant alors qu’il faudrait des instituteurs pour ces colonies de transportés, j’avais fait une demande pour partir en cette qualité, stipulant que ma demande n’avait aucun autre objet en vue.
On m’a alors dépêché un M. R***, ex-maître de pension du quartier du Bac, tout dévoué aux jésuites et nommé récemment, grâce à eux, aux fonctions d’inspecteur des écoles primaires.
Le susdit inspecteur, l’air important et tout gonflé
de son titre, trouvant la clé sur la porte de notre logement, entre comme chez lui, sans se donner meme la IDeine de frapper, et le chapeau sur la tête.
Ma mère et ma grand’mère se trouvaient précisément dans la pièce d’entrée.
Je vais à sa rencontre.
— M. Lefrançais ? ^
— Qui êtes-vous, monsieur?
— Je viens à propos d’une demande
Mon homme allait continuer, toujours le chapeau sur la tète.
— Etes-vous donc assez myope pour ne point voir qu’il y a deux femmes ici?
— Mais monsieur, je suis...
— Vous êtes un grossier personnage.
Et vivement je décoiffe l’inspecteur.
— Ah! pardon!... C’est que...
— C’est bien. Qu’avez-vous à me dire?
Il m’explique alors sa mission.il est chargé surtout de s’informer des motifs qui m’ont fait insister pour être exclusivement envoyé dans une colonie de transportés.
Muni des renseignements que je lui fournis, il repart non sans avoir, cette fois, salué profondément.
Je me doute bien dès maintenant du sort réservé à ma demande et je suis forcé de m’avouer que ma naïveté est de beaucoup supérieure à l’impolitesse de l’inspecteur.
Le 17 septembre,par suite d’options, Paris a envoyé à la constituante Achille Fould, Louis Bonaj)arte et Easpail .
En comparant le nombre de voix obtenues par chacun des élus, il est évident que la plupart de ceux qui ont voté pour Raspail, ont aussi voté pour Bonaparte, démissionnaire après sa première élection.
Des camarades m’ayant avoué qu’il ont voté pour les deux en même temps, je leur en ai témoigné ma surprise.
Ils m’ont alors donné une explication à laquelle je n’ai pas sur le coup compris grand’chose. En y réfié- ■chissant, elle me paraît moins contradictoire.
En nommant Bonaparte — me disent-ils — nous avons crié : haine au boucher d$ Juin; en votant pour Raspail : Vive la sociaUl
Mais cette politique ne me plaît guère et je i>ersiste à oroire qu’il eût été préférable pour l’avenir de la Révolution de se compter — au risque d’échouer — sur la liste adoptée par les communistes icarieris qui présentaient Cabet, Raspail et Thoré.
Raspail est à Vincennes et ne siégera certainement pas. Mais Vautre, Prince? — le voilà maintenant dans la place... Ceux des révolutionnaires qui l’ont aidé à y entrer n’ont pas fait là bonne besogne.
Le diable soit de cette politique !
« Le sort en est jeté! « — a dit en latin M. de Lamartine — ... et nous voilà avec un prince-président.
En vain, une trentaine de députés, fidèles à leurs convictions — parmi lesquels Proudhon et Pierre Leroux — se sont élevés avec énergie contre l’institution d’uneprésidence lors de la discussion de laConstitution proclamée le 3 novembre. En vain le citoyen Grévy a indiqué les dangers que pourrait faire courir, en cas de conflit, une magistrature élue par l’universalité du corps électoral, étant donnés nos préjugés monarchiques; la majorité a passé outre, sans doute à cause même de cette éventualité.
En conséquence le 10 décembre, le peuple souverain s’est donné un nouveau maître en la pei sonne de Louis- Napoléon Bonaparte.
La propagande faite en vue de ce beau résultat a, du reste, été menée très habilement.
Une fois le vote enlevé à l’Assemblée, les monarchistes
coalisés et voulant faire du prince une « planche « qui leur serve à franchir ce qui les sépare d’une restauration encore impossible, se sont vigoureusement mis à l’œuvre.
Emile de Girardin,qui ne peut pardonner à Cavaignac les onze jours de secret auquel il a été tenu en Juin, a conduit la campagne électorale avec une âpre énergie. Il n’y a point eu de petits moyens pour tout ce monde. Les places, les carrefours de Paris retentissent aussitôt d’insipides refrains napoléoniens braillés à tue-tête par des bandes embauchées tout exprès. Seulement, les orgues de Barbarie font défaut.
Ces instruments agaçants ont tout à coup disparu! Plus d’orgues à Paris ! Que veut dire ceci? — Le mystère ne tarde pas à être éclairci. Ils ont émigré en province et parcourent les compagnes, où ils serinent la sempiternelle rengaine : — « Partant pour la Syrie » — devenue la Marseillaise du parti.
Pas un bourg, pas un hameau, pas un village n’est oublié. Le plus infime groupe de masures reçoit leur visite et aussi celles de braillards hurlant les gloires de l’oncle et les malheurs du neveu, invariablement terminés par cette adjuration : « Reste dans ta patrie, reste, ô Napoléon! »
Mais le chant ne suffit pas. En avant les images !
Voici le grand Napoléon dans un olympe de maréchaux, ayant la France àses côtéset bénissant le neveu. Ou bien encore l’oncle et le neveu surveillant le vote : prêtres, magistrats, soldats, ouvriers et paysans, tous munis d’un bulletin au nom de Louis-Napoléon, défilent devant l’urne électorale que la France protège, l’épée à la main.
Auprès des électeurs moins naïfs.,, ou se croyant tels, les moyens artistiques sont remplacés par les brochures et les discours appropriés aux milieux.
Aux vieux militaires, on parle de reconquérir le rang glorieux perdu par la France depuis 1815. — Auprès des ouvriers, il s’agit de l’extinction du paupérisme et
des plans de réformes sociales préparés — sous le nom du prince — par le major Laity. Aux paysans on parle d’impôts supprimés durant cinc[ ans^ V immense fortune du prince lui permettant de les payer à lui seul durant tout ce temps !
Aux propriétaires de vignobles on promet le libreéchange — aux usiniers, l’application ferme d’un système protecteur.
Pour les libres-penseurs, le prince est un ennemi avéré des jésuites ; il s’est fait recevoir carbonaro, francmaçon, il a fait la guerre au pape dans sa jeunesse. Pour les croyants, le prince est fermement décidé à relever la religion opprimée par la République. C’est un ennemi avéré de l’incrédulité.
A Paris, la propagande est toute faite. Les électeurs sont décidés : tout, fût-ce le diable, plutôt que le « boucher de Juin. »
Celui-ci fait de son côté ce qu’il peut pour combattre cette terrible propagande. On envoie par ballots — aux frais des contribuables, cela va de soi — la biographie du général.
Pour les républicains, on y rappelle surtout qu’Eugène est le frere de Godefroy, — tout comme le prince est le neveu de son oncle. Pour les conservateurs on y détaille avec enthousiasme les services rendus en Juin à la cause de l’ordre et de la propriété.
Mais pour les conservateurs, maintenant que les socialistes ne semblent plus à craindre, le souvenir des services rendus ne peut racheter le crime d’être le frère d’un républicain qui, de son vivant, passait pour être sincère.
Puis la prêtraille, flairant un échec, s’est rangé du côté de celui qui lui paraît avoir les plus grandes chances de succès.
Ledru-Rollin et Raspail sont également portés par ■quelques républicains et par des socialistes peu sou-
cieux de traîner leurs convictions à travers tous ces tripotages. Mais ils n’ont aucune chance de succès.
Les socialistes ne peuvent oublier que Ledru-Rollin s’est déclaré leur ennemi et que, seul, le manque d’énergie suffisante l’a empêché de jouer le rôle de Cavaignac.
Quant à Raspail, son nom est à peine connu en dehors des murs de Paris.
Aussi le scrutin du 10 décembre vient-il de donner :