PREMIÈRE PARTIE
Sorti en septembre 1844 de l’ccole normale primaire de Versailles, où j’étais entré deux ans avant comme hoursier de la Seine — après concours — en qualité d’élève maître, je me voyais déjà à la tête d’une école communale, entouré de marmots dont je rêvais de « faire des hommes 55, selon l’expression consacrée.
Naïve ambition! bien excusable chez un jeune homme de moins de dix-neuf ans, qui prenait son métier au sérieux.
Malheureusement, malgré le succès de mes examens qui m’avaient valu le numéro deux sur une s(ùxantaine de camarades de promotion, j’étais assez mal noté sous le rapport des sentiments religieux et politiques.
A dix-neuf ans peut-on avoir autre chose que des sentiments?
En religion j’étais athée; les savants seuls, en petit nombre encore, s’avouaient matéralistes. On pouvait, en ce temps, être à la fois athée et spiritualiste, tout bizarre que cela paraisse aujourd’hui.
Chez moi, l’athéisme n’était alors qu’une sorte de legs familial, mon père en ayant, pour ainsi dire sucé les principes dès les premières années de son enfance, passées auprès de son grand-oncle, l’astronome Jérôme de Lalande.
Quaut à mes sentiments politiques, bien que mon père, soldat du premier Empire, de 1806 à 1815, exécrât profondément Napoléon, je pourrais presque dire que ce fut moi qui le rendis républicain.
J’avais précisément puisé mes convictions premières dans les notions d’histoire que nous donnait le directeur de l’école de Versailles, M. Lebrun, fils du Girondin qui fit partie du ministère Eoland et qui fut, comme tel, guillotiné à la suite du 31 mai 1793.
Ce directeur, bien que fonctionnaire de Louis-Philippe, avait encore assez de sang révolutionnaire pour que, nous retraçant à larges traits les principales scènes de la grande époque, il en fit vibrer les échos chez quelques uns de ses auditeurs, tant ces fils du dernier siècle, tout dégénérés qu’ils fussent déjà, avaient encore d’allure.
Inquiet des impressions que ses leçons avaient laissées, il tenta vainement ensuite de les effacer de mon esprit et ne me pardonna jamais d’avoir résisté à ses objurgations.
J’étais donc, je le répète, fort mal noté, grâce à lui,, lors de ma sortie.
Aussi, tous mes camarades étaient déjà pourvus^ d’emploi, et j’en étais encore à me demander ce que je ferais de mon brevet de capacité,
A chaque fois pourtant qu’une commune faisait appel pour remplir une vacance, je renouvelais les démarches nécessaires pour être nommé, mais je n’étais pas même convoqué au concours d’admission.
Tout en me rendant compte des recommandations dont j’étais l’objet, je n’en persistais pas moins à vouloir poursuivre la carrière vers laquelle je me sentais attiré et je me décidai à entrer, en qualité de professeur de mathématiques élémentaires, dans une des plus importantes institutions de Versailles.
Cette institution comptait environ deux cent cinquante élèves, portant — par esprit de réclame — un uniforme des plus bizarres qui leur donnait un faux air de^
Polonais. Ils faisaient un efïet prodigieux lorsque, par rangs de trois, ils traversaient la ville. Malheureusement, le prestige de cette exhibition était un peu diminué par le costume très civil et parfois râpé des professeurs qu’on n’avait pas osé soumettre au port du fameux uniforme.
Présenté au directeur de l’établissement sur la recommandation d’un inspecteur d’ Académie, j’avais été l’objet du plus minutieux examen sur le degré de mes connaissances en algèbre et en géométrie.
— Voyez- vous, jeune homme — me dit le majestueux personnage — j’ai besoin d’un professeur capable et consciencieux qui fasse faire de rapides progrès aux enfants dont on me confie l'éducation. Or, pour cela, il faut de la méthode... de la méthode... tout est là!... et je suis très exigeant sous ce rapport.
C’est presque en tremblant que j’avais accepté ce poste. Je me demandais avec inquiétude si je serais à la hauteur de ma mission et si vraiment ce n’était pas trop audacieux de courir, pour mes débuts, une telle aventure.
Avant l’heure de ma première leçon, je m’abouche avec le « Préfet des Etudes « et, très timidement, je le prie de vouloir bien me dire à quelle partie du cours de géométrie — c’était le jour — mon prédécesseur avait laissé les élèves.
— Ah! vous êtes le nouveau? Asseyez-vous, je vous prie. Je vais regarder le livre.
Se dirigeant alors vers un rayon portant indication de la classe à laquelle il correspond, le « préfet ?? en tire un misérable petit livre, graisseux et presque en lambeaux. C’était un de ces mauvais traités, fort en usage alors et qui, sous le nom de résumés^ ne contenaient que d’insipides et sèches définitions. Ils avaient été inventés par un certain abbé Gauthier, très louangé en ce temps-là par les pédagogues à la recherche d’une instruction dite populaire, mais surtout rapide et à bon marché.
Ouvrant le volume, M. le préfet des études le feuilleta et finit par découvrir ce qu’il cherchait. Il me* montra alors un passage compris entre une croix et un simple trait horizontal, tracés en marge au crayon.
— Voilà la leçon en question. Je vais vous accompagner et vous présenter aux élèves.
La présentation faite, il me remet le livre et m’avertit que chaque élève doit me réciter intégralement le passage indiqué.
— Mais je ne vois ni tableau noir, ni craie.
— Pour quoi faire?
— Pour les démonstrations.
— Vous n’avez rien à démontrer.
“ Comment ?
— La récitation suffit. Veillez surtout, je vous la recommande, à ce que chacun récite textuellement^ M. le directeur y tient beaucoup. Cette méthode est excellente. Car de cette façon, les élèves peuvent changer de professeur sans que cela apporte le moindre trouble dans leurs études !
Je croyais rêver!
Plus âgé et moins naïf, l’air de conviction stupide de mon « préfet « et ses explications vaudevillesques m’eussent fort amusé. Mais après toutes mes anxiétés de conscience, c’était tomber de haut. Aussi ne pus-je m’empêcher de répliquer que le premier venu pourrait remplir le même office.
M. le «préfet des études w, ahuri de ma remarque, s’en fut, sans répondre, continuer son inspection dans les classes.
La journée me parut mortellement longue. Je pus constater aussi — à l’heure des repas — que la nourriture était de même qualité que l’enseignement donné aux élèves.
Enfin l’heure du coucher arriva et, brisé d’ennui plus que de fatigue, je m’endormis assez vite.
Le lendemain, bien avant l’heure réglementaire, je suis réveillé par une insupportable odeur et un défilé
d’élèves, en tenues des plus légères, se dirigeant vers un coin du dortoir en face duquel mon lit est placé.
Me soulevant à demi pour me rendre compte de ce qui se passe, je demeure stupéfait de dégoût.
Jusf^e en face de moi se trouve un réduit affecté à un usage intime : il est absolument dénué de porte!
Eès l’ouverture de son bureau je vais trouver le directeur et lui demande des explications.
— Rien n’est plus simple — me dit-il — et tous vos collègues sont dans le même cas : c’est ma méthode; ça facilite la surveillance!...
Une heure après, je reprenais le train pour Paris, me jurant d’examiner les choses de plus près à l’avenir.,
A quelques jours de là, le père J..., dont Vallès a tracé le portrait dans son Bachelier^ directeur dhme agence spéciale de placement pour les professeurs, me faisait entrer dans un petit pensionnat de la rue de Chaillot, celui précisément où se passent les premières scènes du Jaclv d’Alphonse Daudet.
Le « Moronval « d’alors était un assez bon homme, échappé je suppose de quelque séminaire du Midi. Fort besogneux, il s’occupait plus d’affaires étrangères à sa profession, que de son institution, où il paraissait à peine.
Cinquante francs par mois; assez mal nourri, couché au dortoir — toujours! — quatre soirées de libres par semaine et deux dimanches sur trois, après-midi; telle était la situation que je partageais avec deux malheureux collègues, vieux forçats de l’Université, que cette vie de pions avait passablement abrutis et même dégradés.
Plus heureux que moi pourtant, grâce à leur titre de bachelier, ils conduisaient deux fois par jours leurs élèves aux répétitions du collège Douibon, ce qui leur donnait quatre heures de liberté de plus par jour, qu’ils employaient du reste à la diable.
Grâce à lagêneconstantede notre infortuné directeur.
nous n’étions jamais sûrs que les repas fussent régulièrement servis, tant les fournisseurs se souciaient peu de faire crédit.
Quant à nos honoraires, nous devions les arracher par à-compte de deux ou d\m franc et quelquefois même de cinquante centimes !
Libre d’agir à ma guise q’uant à la façon de donner mes leçons, n’ayant que fort peu de besoins, je serais demeuré là plus longtemps peut-être, à cause de l’intérêt que m’inspiraient plusieurs de mes petits élèves, si, coup sur coup, deux événements assez graves ne m’avaient déterminé à quitter la “ boîte, j?
Le seul pensionnaire payant bien et largement même pour l’époque — 3,000 francs par an, sans déduction des vacances — était petit-hls d’un défunt maréchal du premier Empire. Ce bambin d’une dizaine d’années, dont la mère était morte et dont le père était colonel de hussards en Afrique, où il périt depuis, était aux mains de la veuve du maréchal, sa grand-mère, qui le gâtait d’une abominable façon.
Il avait, comme de juste, l’idée très exacte de son importance au pensionnat. Aussi agissait-il en toute liberté, sans que personne se permît jamais d’y trouver à redire.
Comme il était de la classe des Latins n’avais pas eu jusqu’alors à m’en occuper.
Mais un dimanche que j’étais de garde, peu avant l’heure où Téquipage de la maréchale venait habituellement prendre le moutard, celui-ci me lâcha une impertinence telle que je le consignai pour toute la journée.
La punition à peine infligée, on vint le chercher. Je lui défends de sortir et vais annoncer au domestique qui l’attendait au parloir que l’enfant, puni par moi, ne sortira pas ce dimanche.
Le directeur étant absent, les gens de la maréchale, fort étonnés, s’en retournent, pendant que leur jeune maître jure, tempête et menace de tout briser.
Moins d’une demi-heure après, grand fracas d’équipage et carillon au parloir : Madame la maréchalearrive elle-même chercher son petit-fils.
Impossible de traduire les épithètes dont m’accabla la vieille dame qui, comme bon nombre de ses pareillf^s composant la noblesse militaire de Napoléon, avait passé aux Halles sa première jeunesse.
Avec le respect dû à son âge et à sa qualité de femme, je tiens ferme et refuse de lever la consigne. La scène menaçait de tourner au tragique, lorsque le directeur venant à rentrer y mit fin, en donnant satisfaction à la gTcind’mère, dont il s’empressa de calmer la fureur à l’aide de plates excuses.
Demeuré seul avec moi : “ Ah çà! jeune homme,, 55 avez-vous juré de me ruiner? Comment! vous vous » avisez de punir mon meilleur élève! Un enfant qui 55 me paie trois initie francs! trois mille francs! rnon- 55 sieur, sans compter les.cadeaux, encore! Des profes- 55 seurs, j’en trouverai toujours, mais des élè\es à ce 55 prix!... 55
Comme je protestais et parlais de me retirer sur-lechamp, il me promit, afin de sauvegarder ma dignité, de faire en sorte qu’à l’avenir le petit-fils du maréchal ne fut plus soumis à ma surveillance. — Et je consentis à rester.
Mais deux jours plus tard, je dus revenir sur cette promesse, à la suite d’un incident beaucoup plus sérieux.
Rentrant le soir de meilleure heure au dortoir que je ne le faisais quand je n’étais point « d’étude 55, je constatai Texistence de certains faits monstrueux dont malheureusement les établissements religieux n’ont jamais eu, je le suppose, le triste et honteux monopole.
Rien jusqu’alors, cependant, ne m’avait fait soupçonner qu’il se passât de ces choses dans ce pensionnat. Mes collègues m’avaient semblé de vieux ivrognes, mais rien de plus.
— ja
Le lendemain matin je m’en expliquai avec le directeur et lui annonçai mon départ immédiat. Il ne me parut surpris que de mon étonnement, bien qu’il essayât de me faire croire que je devais m’être trompé.
Voyant que je ne m’y laissais pas prendre, il finit par changer de ton.
— C’est bien, me dit-il, je ne puis vous retenir. Mais croyez-moi jeune homme, soyez prudent et n’allez pas ébruiter ce que \ons prétendes avoir vu. N’oubliez pas qu’il y aune loi contre la diffamation...
Je ne compris que trop qu’il avait raison. D’abord, je n’avais pas de preuves, à fournir et, en eussé-je eu, je n’aurais pu légalement les produire.
De plus, on était au commencement de la fameuse guerre entre universitaires et cléricaux, guerre que le vieux Louis-Philippe qualifiait assez justement de querelle de « cuistres et de bedeaux ?). On m’eût tout simplement fait passer pour un agent des jésuites.
J’entrai alors dans un externat du faubourg Saint- Honoré, dirigé par un excellent homme, dont je suis resté l’ami jusqu’à sa mort, c’est-à-dire pendant à peu près quarante ans.
Malheureusement les appointements qu’il arrivait à me donner étaient trop faibles pour que je pusse m’en contenter. Aussi quelques mois après, j’acceptais avec empressement d’aller remplacer pendant tout le temps que durerait sa maladie, un de mes anciens condisciples, titulaire d’une école dans une commune de Seine-et- Oise, à une douzaine de lieues de Pans.
Vers la fin de Février 1846, j’arrivais à Sainte-Mesme près de Dourdan.
Là devaient définitivement échouer mes projets d’avenir comme maître d’école.
En ce temps-là, l’enseignement primaire était régi par la loi de 1833, dite loi Guizot. Malgré le doctrina-
risme étroit du ministre autoritaire dont elle portait le nom, cette loi était certes de beaucoup plus libérale que toutes celles qui lui ont succédé jusqu’à présent (1886).
L’instiruteur primaire, en effet, relevait directement de la commune, représentée par un comité local composé du maire, du curé et de cinq notables désignés par le Conseil municipal et pris hors de son sein. — Ce comité avait droit de surveillance, et c’était sur son avis tormel que l’instituteur était ensuite institué par le ministre de l’instruction publique.
L’Etat était représenté auprès du comité par un conseiller d’arrondissement qui, en cas de conflit entre la commune oc rinstituteur, remplissait le rôle déjugé de paix, sauf appel devant le conseil académique, qui prononçait en dernier ressort.
La révocation ou l’interdiction temporaire ou à toujours de l’instituteur, pour faits notoires d’inconduite ou d’immoralité, ne pouvait être prononcée que par le tribunal civil, toutes chambres réunies, constitué pour le cas en conseil de discipline.
En droit, l’instituteur avait donc une indépendance relative dans ses rapports avec l’Etat.
En fait, il en était tout comme maintenant, c’est-àdire qu’d était subordonné aux influences locales avec lesquelles le pouvoir avait à compter. Quant à son action politique, le système électoral alors en vigueur la rendait absolument inutile.
Dès le jour de mon arrivée, je fis les visites d’usage.
Ma première fut pour le maire.
Ceint de l’écharpe depuis plus de trente ans, — il l’avait reçue de son père — ce magistrat municipal, un des plus riches cultivateurs du pays, m’accueillit avec cordialité et m’assura de son concours.
“Je connais trop les bienfaits de l’instruction, me dit-il, pour ne pas aider à la propager «.
Il savait, en réalité, à peine l’orthographe ; mais c’était déjà beaucoup pour un homme de son âge, à cette époque.
Puis il se lança dans les rengaines chères, aux libéraux
d’alors : détruire les superstitions, le bigotisme, « pour affermir la religion démasquer les mauvais prêtres..., etc., etc.
Il me promit enfin de me protéger contre le mauvais vouloir du, curé, un Bas-Breton, le « père Soulô », comme on l’appelait dans la commune, car certainement il me chercherait noise, furieux qu’il était de n’avoir pu faire venir un instituteur de son choix.
Munideces renseignements,je me présentai à la cure.
Au seul aspect de ce prêtre, je compris tout l’àpropos du sobriquet dont on Bavait gratifié. Trapu, la figure empourprée, le nez barbouillé de tabac, une tignasse ébouriffée, il paraissait aussi peu respectable que possible malgré son âge — une soixantaine d’années environ — et ses cheveux blancs.
D’une voix rauque, presque brutale, ce Bas-Breton mal peigné me reçoit d’abord de fort méchante humeur. Il me croyait natif de Paris, qu’il déteste, — sans savoir pourquoi, probablement.
Il s’humanise cependant à la lecture de mon diplôme relatant que je suis né à Angers : nous sommes presque pays.
— Vous arrivez à propos, monsieur le maître. Comme nous sommes en Carême, je veux, afin de ramener à notre sainte religion les habitants du pays, qui sont de vrais païens, leur faire deux fois la semaine, le soir, des conférences où nous discuterons les principales vérités de l’Eglise. Vous ferez l’incrédule et je vous convertirai.
Asrez surpris de cette proposition saugrenue, il me prit d’abord envie de l’accepter pour faire l’essai de mes forces en ce genre. La jeunesse a de ces audaces !
Malheureusement le curé reprit aussitôt :
— Vous comprenez, bien monsieur le maître, que par crainte de scandale, je vous préparerai moi-même les objections auxquelles je répondrai ensuite.
Ainsi, je devais tout simplement remplacer le légendaire bonnet jouant le rôle du diable dans cette farce.
Je m’empressai de décliner l’honneur d’un aussi stupide rôle, me retranchant derrière la loi de 1833, invitant les instituteurs à s’abstenir de toute controverse religieuse.
— C’est bien, reprit sèchement le curé, je m’adresserai au chantre. Il sera plus complaisant que vous.
Notre entretien finit là, et je sortis enchanté d’apprendre ainsi que j’étais dispensé de cette fonction de chantre, à laquelle les instituteurs sont le plus souvent obligés. Il est vrai que je serai privé des 60 à 80 francs, que rapporte annuellement le métier. Mais, en même temps, j’évite d’être sonneur, les deux fonctions étant toujours réunies.
Averti de ce qui venait de ce passer, et pressentant de prochaines hostilités de ce côté, le maire^e conseilla de lui adresser une requête afin de convoquer le comité local et de faire constater par celui-ci l’état d’avancement des élèves au moment de mon arrivée. Je suivis son conseil et je pus vérifier, quelques mois après, qu’il avait absolument raison.
Malgré toutes les tracasseries que je prévoyais déjà ce fut cependant avec une vraie joie que, le lendemain matin, je fis mon entrée dans la grange qui servait de classe aux enfants. J’étais enfin maître d’école ! J’allais avoir des élèves à moi !
Et pourtant quelle pauvre vie j’allais mener !
Bien que la commune, fût une des plus riches de l’arrondissement de Rambouillet ; bien que le maire sût “ apprécier les bienfaits de l’instruction 55, le Conseil municipal, s’en tenant au minimum fixé par la loi, accordait seulement deux cents francs par an de subside à l’instituteur.
Moyennant cette somme, la commune avait le droit d’envoyer à titre gratuit dix élèves à l’école qui en comptait à peine trente-cinq au maximum
Je pouvais donc compter seulement sur vingt-cinq élèves au plus me payant un écolage de un franc cinquante à deux francs par mois, suivant l’âge.
Cinq à six élèves payaient ce dernier prix. Cela me constituait ainsi un revenu annuel d’environ huit cents francs^ auquel venait s’ajouter mon indemnité de logement — cinq francs par mois — la commune n’ayant pas encore de maison d’école.
Enfin, comme casuel, j'avais droit de me faire payer les extraits d’actes civils qu’on pouvait me demander en ma qualité de secrétaire de mairie, fonction inséparable de celle d’instituteur.
En cinq mois de séjour , j’en délivrai deux qui me rapportèrent ensemble 1 fr. 25!...
Le fait que la commune n’avait point de maison d’école témoigne des beautés de notre centralisation administrative.
Quelques années avant la chute de Charles X, un ex-archi-trésorier du premier Empire, membre de l’Institut, Ecouchard Lebrun, dit Lebrun-Pindare, avait en mourant légué à la commune une parcelle de terrain, ainsi que la somme suffisante pour y construire une mairie-école, contenant aussi le logement de l’instituteur.
La l'évolution de 1830 survint avant que la commune fût autorisée à « accepter le legs«.
Le député de l’arrondissement, envoyé à la nouvelle Chambre, suspect d’attaches bourbonniennes, s’épuisa en de vains efforts pour faire sortir l’affaire des cartons du ministère où elle demeurait enterrée.
En 1844 seulement, le projet de loi nécessaire avait été présenté au vote de la Chambre, qui, sans délibérer, ne sachant pas même de quoi il était question, termina l’histoire par assis et levé. On avait mis plus de quinze ans pour y arriver !
Une fois autorisée, la commune avait eu à faire établir les plans et devis, puis à les faire approuver par le ministre — en passant par tous les degrés hiérarchiques d’usage. Enfin, chose plus difficile encore, à retirer de la caisse des Dépôts et Consignations la somme qu’y avait dû verser l’exécuteur testamentaire du défunt.
Les travaux ne purent ainsi commencer que bien après mon départ.
Donc, durant près de vingt ans, l’école s’était tenue dans un local sombre, humide et mal aéré; élèves et maîtres y avaient gagné des rhumatismes, et peut-être, comme le collègue que j’y remplaçais, des germes de phtisie... mais Tordre administratif était demeuré sauf!
Peu de temps après mon arrivée, je commençai, sans m’en douter, à faire jaser sur mon compte.
J’étais parti de Paris avec une gaj de-robe des plus modestes pour laquelle je n’avais eu, hélas! aucun excédent de bagages à payer. — En linge, le strict nécessaire et, comme vêtements, pas le moindre rechange; sans quelques bouquins qui la garnissaient, ma pauvre petite malle n’eut pas été pleine à moitié.
C’est dire que fêtes et dimanches je portais le même costume. Et quel costume? Je me souviendrai jusqu’à la mort d’un certain paletot couleur amadou, d’un tissu des plus spongieux, portant alors le nom de tween — celui sans doute de quelque fabrique anglaise — et qui laissait trop facilement pénétrer tour à tour la pluie, le vent et le soleil.
Les gens du pays, étonnés de me voir en tout temps vêtu de cet éternel paletot, convaincus que les “ Parisiens j; n’ont d’autre souci que de mystifier les paysans, ne pouvaient se persuader que ma pauvreté seule était en cause dans l’affaire. Pour eux, le pauvre diable de maître d’école ne pouvajit être qu’un farceur bien décidé à se moquer d’eux.
A ce premier grief et sans y songer davantage, je ne tardai pas à en ajouter un autre, beaucoup plus grave, il est vrai.
tf’humeur très noctambulesque et contraint surtout de faire des économies d’éclairage, il m’arrivait, chaque fois que le temps le ])ermettait, de me promener assez tard le soir.
Or, j’avais adopté pour théâtre habituel de mes sorties un petit sentier courant entre VOrge et le cime-
tière placé au chevet de l’église, comme c’est fréquemment l’usage dans les campagnes.
Quelques gas du pays — des amoureux, sans doute — m’avaient aperçu à plusieurs reprises, de loin bien entendu, car pour rien au monde ils ne se fussent dirigés de ce côté à pareille heure.
Ils ne manquèrent pas d’en gloser, et bientôt le village et les environs en tarent instruits.il n’en fallait pas plus pour que bien décidément ils vissent un personnage étrange dans “ Monsieur le Maître ». Je fus promu au titre de sorcier.
Fort heureusement le maire, dont j’avais fait la conquête en lui donnant quelques renseignements utiles pour tenir ses comptes, m’avertit de ces bruits fâcheux.
Sans doute, il ne dépendait pas de moi de les faire cesser quant à la pénurie de vêtements, mais jugeant inutile d’augmenter les difficultés de ma situation, je me résignai à me promener désormais sur la grande route, au risque de déranger les couples que j’y rencontrais parfois dans des attitudes non équivoques.
Après tout, c’était la juste punition de leurs stupides bavardages.
Malgré cette concession, le coup était porté et le curé ne pouvait manquer d’en tirer parti contre moi.
Ce qui m’exapérait le plus dans cette histoire, c’était que j’avais pu constater qu’à l’exception de quelques vieilles bigotes, nul dans le pays n’avait la moindre croyance religieuse.
M’étant quelquefois, le dimanche, tenu sous le porche de l’église, ainsi que le font d’habitude tous les hommes du village, j’avais entendu ceux-ci plaisanter le curé et les cérémonies de la façon la plus leste. Ou bien c’étaient d’interminables causeries — à voix quasihaute — sur le marché de la veille, la foire prochaine, le prix qu’on avait vendu ses denrées, le bétail qu’on
mènerait bientôt au marché. Enfin, sur tout ce qui intéressait ces braves gens à plus juste raison que le mauvais latin bredouillé par le curé ou que les insanités qu’il leur débitait du haut de son « égrugeoir », comme les paysans nommaient irrespectueusement la chaire à prêcher.
Bien plus, me promenant un jour avec un adjoint, ce bonhomme m’interpellant brusquement; « Ah! ça, monsieur le maître, croyez-vous en Dieu? »
Assez interloqué et soupçonnant quelque piège, je me contente de lui répliquer : « Et vous ? »
— C’te farce! reprit-il en riant.
Or cet athée est un des plus zélés fabriciens (marguilliers) de la commune.
Ah! “les croyances naïves des bons villageois!» C’est bien vraiment le cas d’en dire aussi : C’te farce !
Il en était de ces croyances comme de l’honnêteté dans les relations de famille.
Chargé d’établir les parts de terre à échoir à chacun des enfants d’une vieille qui, en mourant s’était, enfin décidée à faire du bien à ses enfants, selon la formule usitée, j’assistai un jour à une scène révoltante.
Aux plus grossières invectives qu’échangent gendres et fils mécontents des lots qui leur sont attribués et s’accusant réciproquement d’avoir soutiré des sous à la “ vieille », les deux filles qui se disputent les nippes viennent joindre leurs injurieuses et aigres clameurs :
— Tu n’es qu’une voleuse! vocifère l’aînée à la plus jeune.
— Quoi donc que j’t’ai volé? réplique celle-ci.
— Tu nous a volé quarante francs; j’ai la preuve.
— Quels quarante francs ?
— Ta robe de noce t’a coûté quarante francs de plus que la mienne ; v’ià le papier, et tu vas nous rendre notre part, entends-tu ?
Et elle montre un double de la facture du marchand qui a vendu la fameuse robe !
— Ah ! c’est pour ça que tu me traites de voleuse, sale bête ! Eh ben ! t’en as menti, sais-tu ? J’te connais va! et j’ai prismes précautions.
Et tirant de sa poche un papier qu’elle fourre sous le nez de son aînée:
— Tiens ! v’ià le papier de la mère. Lis-le tout haut, entends-tu ?
Le papier signé de la mère, déclarait en effet que les quarante francs dont sa plus jeune fille semblait avantagée, avaient été payés sur les économies de celle-ci.
Tout hébétée de la révélation l’ainée ne sait que répondre, ce qui met fin au tapage.
Quelle estime et quelle affection ces braves gens ont les uns pour les autres! •— Quels beaux sentiments l’héritage développe en eux !
Bientôt, un premier coup m’est porté et, cette fois par un des membres du comité local qui m’avait jusqu’alors le plus chaudement soutenu.
Possesseur d’une assez. rondelette fortune— en terres, bien entendu — il s’était toqué de l’idée qu’il me ferait épouser sa fille unique, fort désireuse, paraît-il de se marier avec un instituteur quel qu’il fût — les grâces de ma personne n’étant pour rien dans la décision de la demoiselle.
Moi ou un autre, peu lui importe: elle veut un monsieur \ je me trouve à point, cela suffit.
Malheureusement, cela ne me suffit pas, à moi. Et puis, je commence à comprendre que je me plierais difficilement aux étroitesses d’un milieu où je ne puis me mouvoir sans heurter les gens ou sans être froissé par eux.
Je n’eus pas l’air d’abord de comprendre les premières ouvertures du père ; je me retranchai ensuite derrière mon absolue pauvreté, puis enfin, poussé à bout par ses instances, je refusai net.
C’était un nouvel ennemi, plus dangereux encore que le curé par l’influence qu’il possédait dans la corn-
niune. Les effets de mon refus ne se firent pasattendre.
On approchait de l’époque de la première communion. Or dans les campagnes comme dans les villes — voire aussi à Paris — cette solennité religieuse marque pour les enfants destinés à Papprentissage, la fin de leurs études scolaires. Ce moment est donc impatiemment attendu par les parents, pressés de voir leurs enfants entrer dans la vie active, et ceux-ci ne le sont pas moins d’échapper enfin à de fastidieuses leçons.
Le dimanche qui suivit ma conversation matrimoniale, le curé annonçait à ses paroissiens ou plutôt à ses paroissiennes, que ceux de mes élèves ayant l’âge tant désiré, qui continueraient à fréquenter l’école dirigée par un impie seraient absolument repoussés de la « Sainte- Table » !
En vain le maire et quelques membres du comité local tentent de lui démontrer l’énormité d’une semblable décision, menaçant de porter plainte contre lui, le « soûlo 5) tient bon, se sentant maintenant appuyé par un de ses collègues du comité et prévoyant bien ce qui va arriver.
Ce fat, dès le jour même, en effet, une interminable procession de mères éplorées se succédant chez M. le maire pour obtenir mon renvoi.
Celui-ci ne voulait rien entendre à cet égard. Mais après tout, je n’étais que remplaçant ; le titulaire,, effrayé, ne demandait pas mieux que de me voir partir. Je dus plier bagage, non sans avoir fait dûment constater les progrès accomplis par les élèves durant mes cinq mois de direction, progrès qu’attesta un certificat signé de la totalité des membres du comité local... le curé excepté.
Quelque dix ans plus tard, passant dans la commune^ j’appris que le « soûlo » s’étant livré à des expériences trop scabreuses sur les enfants confiés à ses soins religieux, avait été arrêté peu de temps après mon
départ et envoyé pour cinq ans au bagne, où il était mort.
Malgré Texcellent certificat qui m’avait été délivré, il n’en fut pas moins acquis, pour les autorités académiques dont je relevais, que j’étais impossible comme instituteur.
On ne s’en cacha point avec moi, et, renonçant à une lutte dans laquelle j’étais destiné à toujours succomber, je me décidai à quitter l’enseignement et j’entrai comme commis aux écritures chez un entrepreneur.
J’y restai jusqu’au 24 Février 1848, auquel je pris part, naturellement.
Mon patron, moitié rancune contre la République qu’il exécrait et aussi parce que les travaux marchaient déjà mal, me remercia dès le lendemain.
Les dernières années 24 Février-17 Mars, du règne de Louis-Philippe avaient été une bien triste période pour la jeunesse rebelle à ce cynique conseil donné par Guizot et consorts: « Enrichissez-vous. «
Les plus sombres temps du second Empire n’en peuvent donner l’idée. Les Eclairs de Février^ chantés par Pierre Dupont, avaient du moins laissé un souvenir et une espérance. On comprenait bien que, comme tout cauchemars, le Deux-Décembre aurait une fin.
Mais de 1845 à 1848, ce n’était pas même un cauchemar : c’était la mort.
Le 24 février fut donc une résurrection, aussi les premières heures de ce retour à la vie offrirent-elles un imposant spectacle. Riches et pauvres, bourgeois et ouvriers oublièrent pour un moment ce qui les séparait.
« Aimons-nous, et vive la République ! ?? Ce cri sortit alors de toutes les poitrines.
Quels beaux projets d’avenir on faisait !
« La France s’est reconquise. On va enfin constituer une société de justice dont tous les membres seront vraiment libres et égaux. Le travail sera délivré de l’arrogante et effroyable exploitation des manieurs
d’argent. Puis, qui saie, la contagion aidant, si bientôt l’Europe entière ne va pas se transformer en une fédération de peuples libres? Ce sera alors la Eépublique universelle. Il n’y faut, après tout, que de la droiture et de Ténergie de la part du gouvernement provisoire qu’on vient d’installer à l’IIôtel de ville «.
Tels sont les propos qui s’échangent dans toutes les rues de Paris, quelques heures après la prise des Tuileries.
Et pourtant un grand crime, un odieux oubli des notions de justice les plus élémentaires à déjà été commis dans ce maudit palais, d’où il semble que tout sens moral soit fatalement banni.
Quelques malheureux, accusés de vol, ont été fusillés sommairement, sur place, aux acclamations unanimes des envahisseurs, sans même qu’on se soit donné le temps de vérifier leur identité ni s’ils étaient ou non coupables!
Puis, l’exécution faite, on a de plus outragé leurs cadavres en les affublant d’une immense pancarte portant cette inscription : MORT AUX VOLEURS!
Enfin, dès le soir, une affiche du gouvernement portant entre autres signatures celles du citoyen L. Blanc - un socialiste - et d’Albert, ^u^^^?ricr,fécilitait, au nom de la République, les auteurs de cette abominable action.
En même temps — et par ironie, sans doute — les mêmes signataires, dans une autre proclamation, exaltaient la clémence dont Paris faisait preuve en laissant fuir sans obstacle ceux qui, dans un pur intérêt dynastique, tentaient la veille encore de mettre la ville à feu et à sang.
Epargner ceux-ci : clémence admirable ! — Fusiller sommairement et sans preuves, de pauvres diables vaguement accusés de vol — simple délit punissable au plus de quelques mois de prison: — justice glorifiable!
C’est un penseur, un socialiste qui le dit et le signe ! C’est un ouvrier, un exploité de la société capitaliste qui l’approuve !
Et s’ils n’étaient pas coupables, ces malheureux qu’on à tués d’abord et déshonorés après? (1)
Dès la nuit suivante, j’ai une nouvelle occasion d’apprécier ce que valent, au fond, ces premières effusions entre gens de conditions et d’intérêts si divergents.
Depuis le matin du 23, les hasards de la lutte m’avaient placé dans les rangs d’une compagnie de la garde nationale du IID arrondissement (ancien), toute dévouée au mouvement, et commandée par le capitaine Dunoyer^ grièvement blessé dans le dernier combat livré contre les gardes municipaux casernés au poste du Châteaud’Eau situé sur la place du Palais-Royal.
Cette compagnie occupait la mairie, place des Petits- Pères.
Vers une heure du matin, arrive tout effarée une ostafette, envoyée par ordre du nouveau ministre de la guerre, le général Subervic, nous prévenant de nous tenir prêts à aller renforcer le détachement qui protège déjà l’hôtel Rothschild contre l’attaque probable d’une bande “ de pillards disposée dit-on, à venir le mettre “ à sac. 59
Désireux de savoir ce qu’il en est, je pars aussitôt en ' nompagnie d’un brave garçon aussi peu soucieux que moi du rôle de défenseurs passifs de la propriété, qu’on prétend nous faire jouer : l’exécution sommaire des Tuileries m’a rendu méfiant, et puis, en somme^ que nous importent les écus du baron?
(1) Or. c’était précisément le cas. En mai 1850, la cour d’assises de la Seine avait à juger une bande de voleurs exploitant les environs de Paris. Ils dévalisaient les voitures amenant la nuit des provisions, après en avoir préalablement étranglé à demi les conducteurs. Dans le cours des débats, le nommé Pellet, chel de cette bande, raconta comment aux Tuileries, le 24 Février, lui et quelques amis, craignant d’être dénoncés par des citoyens qui les avaient surpris en train de « travailler », ils s’étaient jetés sur ceux-ci en les accusant de vol, et qu’alors Ja foule avait immédiatement fusillé ces prétendus voleurs. (N.D.L’A)
Arrivés rue Laiïite, nous constatons que le quartier est des plus calmes, et la nuit se passe sans que la « bande jî se soit montrée. C’est une fausse alerte. A moins qu’on n’aic voulu tâter le pouls de la garde nationale et exciter sa lièvre de conservation.
L’hôtel de Rothschild ne courait aucun danger. Il n’en fut pas de même, il est vrai, de son château de Puteaux, que détruisirent le lendemaiji les habitants du pays, satisfaisant sans doute ainsi quelques rancunes locales. En même temps aussi, brûlait le château de Neuilly, résidence habituelle de Louis-Philippe et de sa famille. Ce fut la seule vengeance tirée par le peuple des nombreux méfaits de ce Robert-Macaire politique.
Cette fausse alerte de la nuit du 24 nous fit réfléchir mon camarade et moi. — Très probablement le nouveau gouvernement allait se donner pour principale mission de rassurer les propriétaires.
Malgré l’incendie de son château, Rothschild vient de verser vi^gt-cinq mille franco à la caisse de secours aux victimes de Février. Cette générosité du « Roi des Juifs j>, comme le qualifiait Toussenel, chantée par les journaux sur le ton d’un lyrisme des plus attendrissants, paraît suspecte à ceux qui, à bon droit, doutent de la conversion si subite du banquier à la République.
Une opération financière conclue peu après par le Provisoire et toute au bénéfice de ce généreux bienfaiteur, restitue à cette largesse son vrai caractère et ne prouve que trop, en eftet, que les républicains au pouvoir se considèrent comme étant chargés tout spécialement de faire les affaires de la haute banque.
Prenant en considération l’abaissement subit du cours de la rente, tombé de presque moitié le 25 février, le Gouvernement provisisoire, sur la proposition du
banquier Goudchaiix, son ministre des finances, consentait à modifier les conditions de l’emprunt de 250 millions souscrit par Rothschild le 10 septembre 1847, en prorogeant les échéances des versements à effectuer. Cette modification faisait bénéficier le pauvre baron de onze millions^ alors qu’au contraire le maintien strict du contréit lui en eut fait perdre vmgt-cinq.C^tSiit donc un cadeau réel de 36 millions fait à Rothschild parle Provisoire, aux dépens du Trésor, et cela juste au moment où, pour se procurer des ressources, le même gouvernement prétendu républicain allait avoir recours au fameux impôt des quarante-cinq centimes^ au risque de compromettre l’existence de la République. (1)
Toute la presse bourgeoise devenue, elle aussi, très républicaine en vingt-quatre heures, ne tarit pas d’éloges sur la sagesse du gouvernement. Elle s’empresse surtout de dénoncer comme « communiste n quiconque, malgré V admirable discours de Lamartine contre le drapeau rouge, persiste à porter une cocarde de cette couleur à la boutonnière.
Les prêtres aussi commencent à se rassurer. Les habituels mangeurs de curés, devenus gouvernants, ont fait enterrer les morts de Février avec tous les Te Deum possible. Le “ Fac Rempublicam » remplace, dans le “ Domine salvum )) le Fac Regem ». Moyennant cette concession, les affreux calotins de la veille deviennent les bons républicains du lendemain... et continuent d’émarger paisiblement au budget. Aussi se rendent-ils avec empressement aux plantations d’arbres de liberté, qu’ils arrosent d’eau bénite avec une édifiante onction.
Afin même d’entretenir les sentiments religieux, on a recours à l’imagerie.
A toutes les vitrines de papetiers et de marchands de gravures s’étalent le curé patriote, montant sa garde
(1) Voir le récit apologétique — par cela même peu suspect — (ÿie /ait de cette opération M. Courcelle Seneuil, dans son Traité des Banques^ pages 114 et 115. N. d. TA.)
tout en lisant son bréviaire, cocarde tricolore au trieorne ; Jésus-Christ, premier représentant du peuple, portant l’écharpe tricolore en sautoir; la Bépuhlique présentée au monde par la Religion,,, etc. Il y en a pour tous les goûts.
Après les prêtres, les magistrats. Tous ces pourvoyeurs de bagnes et d’échafauds qui, durant plus de trente ans, y envoyèrent impitoyablement les républicains, s’empressent de leur venir lécher les bottes, et accourent devant le juif Crémienx déposer l’assurance de leur plat dévouement, à la République. En retour, ils se voient renouveler ad vitam leurs fonctions de jugeurs.
Le maréchal Bugeaud qui, le 23, demandait qu’on lui donnât carte blanche pour organiser le massacre des Parisiens, vient à son tour offrir son épée au nouveau gouvernement. Le Provisoire, paraît-il, n’accepte pas. Pourquoi? Ce refus me semble injuste,
A part ces bassesses inquiétantes pour Pavenir, Paris n’en a pas moins un aspect original, étrange surtout pour notre génération qui n’envisage que par les livres ce qu’il était durant la première République.
Quoi qu’on fasse à l’Hôtel de Ville pour en atténuer l’importance, le Parisien n’en prend pas moins au sérieux l’effort qu’il vient de faire pour rendre à la France son rôle initiateur.
Partout s’ouvrent des clubs, sans souci des ineptes plaisanteries des blagueurs de la presse réactionnaire sur la prononciation du mot à l’anglaise.
Ceux qui fréquentent ces réunions y sont attirés, les uns par simple curiosité et à cause de la nouveauté, les autres, soit pour y étudier les moyens d’organiser l’action révolutionnaire, soit pour se faire une idée plus nette de la République et de sa signification.
De tous ces clubs, celui présidé par Blanqui, l’inspirateur de la société secrète « les Saisons « sous Lonis-Philippe et bien connu déjà des révolutionnaires, U un caractère tout particulier. Il tient ses séances dans
une des salles du Conservatoire de musique. On n’y rit guère. Mais on y entend d’intéressantes discussions. Le plus souvent même, ce sont des exposés critiques de la situation faits par le président. Chacun de ses traits porte beaucoup et rend pensif plus d’un auditeur.
Barbes, lui, préside à la salle Montesquieu le Club de la Révolution. On y sent un égal dévouement à la révolution, mais on y déclame trop, on y fait trop de sentimentalisme .
Ce qui frappe et étonne dans la plupart de ces réunions c’est la platitude et la pauvreté d’idées de ceux des classes dites élevées qui se hasardent à prendre la parole.
Un soir, au club du Salon de Mars, rue du Bac, un monsieur à mine prétentieuse commence ainsi son discours :
“ Citoyens, je n’ai malheureusement pas l’hoaneur déporter la blouse w
Indigné de cette bassesse, je me lève et décline tous les noms et qualités de cet ami de la blouse : c’est un certain marquis de G***, ex-pair de France et propriétaire d’un des hôtels du quartier Saint-Germain. On rit d’abord, puis le dégoût prend l’auditoire qui, de mains en mains, fait lestement passer M. le marquis par la porte.
Ces scènes ne sont pas rares dans les divers quartiers de Paris.
L’exaltation de la blouse est devenue la rengaine des « républicains du lendemain », comme s’intitulent messieurs les conservateurs d’hier... et aussi d’aujourdhui. Il en est même qui l’endossent sans vergogne.
A l’honneur des ouvriers, cette lâche flagornerie ne rencontre qu’un très petit nombre d’admirateurs et ses auteurs, lorsqu’on les démasque, reçoivent parfois de rudes leçons.
Plus encore que dans les clubs, l’essor prodigieux de la presse produit dans Paris une animation continuelle et inaccoutumée.
Jusqu’alors, grâco à l’impôt du timbre et à l’obligatiou d’un cautionnement fort élevé, les journaux politiques étaient en très petit nombre. Le Siècle^ le Constitua tionnel^ la Presse^ les Débats^ le National, la Béforme^ la Gazette de Franche et la Patrie^ se partageaient à peu près seuls la clientèle parisienne et encore sous forme d’abonnement.
Seule, autant que je sache, la Patrie, “ journal du soir était vendue au numéro, vers huit heures du soir, à quelques coins de rues, par des crieurs munis d’une lanterne sur les vitres de laquelle se détachait le titre du journal.
Le cri monotone de ces vendeurs stationnaires se confondait souvent au loin avec celui des montreurs de « lanterne magique
En quelques jours seulement quels changements !
Partout, tout le jour et bien avant dans la soirée, une armée de crieurs sillonne les rues, offrant les nombreux journaux dont ils jettent aux oreilles, un peu ahuries de cette nouveauté, les titres variés et des plus pittoresques.
« Lisez \si République, de Bareste... La Vraie République, de Thoré... Le Lampion, La RoucJie de fer, de Villemessant... Le Peuple constituant, de l’abbé de Lamennais ; Lisez la Commune de Paris, de Cahaigue et Sobrier... V Aimable Faubourien, d’Alfred Delvau... Le Populaire, de Gabet... U Ami du Peuple, de Easpail... bien d’autres encore dont le nom m’échappe, — Enfin lisez le Représentant du peuple, du citoyen Proudhon — Tous à un sou! — Au grand dédain et surtout au grand effroi des anciens journaux qui voient rapidement diminuer leur clientèle .. et leurs recettes.
De tous les noms des nouveaux journalistes, celui de Proudhon était certainement le moins connu fil y a huit jours à peine, sinon des économistes déjà édifiés sur la vigueur et l’originalité de sa polémique.
C’est maintenant son journal qui tient le haut du pavé. On Tarrache aux vendeurs, qui ne savent auquel entendre.
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Le Provisoire, lui aussi, a sa littérature. Il la fait afficher à profusion à tous les coins de rues, sur le& palissades de tous les enclos et chantiers de constructions.
Après les décrets qui se succèdent fièvreusement, son premier morceau littéraire de quelque importance est une circulaire de Lamartine aux agents diplomatiques français. Dans une phraséologie pompeuse et vide, le lyrique auteur des Girondins invite ses agents à rassurer au plus vite les gouvernements auprès desquels ils sont accrédités.
Le gouvernement issu des barricades n’a que de pacifiques intentions. Il veut la paix au dehors comme l’ordre au-dedans. Il entend respecter les positions acquises. L’orage qui vient d’éclater n’aura point de répercussion et ne menace aucune tête couronnée. Enfin la République nouvelle, très bonne personne^ s’efforcera de se faire pardonner son entrée un peu brusque dans le fameux « concert européen » si cher à messieurs les diplomates.
Il faut entendre analyser ce morceau pindaresque par Blanqui. Comme il en éclaire les hypocrites réticences et en expose les dangers !
Cette déclaration a pour premier résultat, en effet, d’enrayer aussitôt les mouvements qui, à la suite du nôtre, allaient se produire à Madrid, à Bruxelles, en Italie et jusqu’à Berlin.
Pour contre-balancer la triste impression causée aux républicains conscients, l’Hôtel de ville s’empresse de publier un second échantillon de style officiel.
Il annonce l’entrée en fonctions d’une commission spéciale — dite du Travail — siégeant au Luxembourg dans l’ancienne salle des séances des ex-pairs de France.
Cette commission, présidée par Louis Blanc, se composera de délégués choisis parles corps de métiers pour recueillir les vœux « des ouvriers, afin qu’ils soient promptement réalisés ».
La proclamation se termine par la plus touchante des tirades :
« Le gouvernement vous aime ; ayez confiance en lui et sachez bien qu’il est 'presque plus impatient que vous-même de votre bonheur » .
Presque est, en effet, une prudente réserve ; ainsi s’expriment ceux qui savent déjà ce que vaut ce genre de promesses.
Enfin le gouvernement annonce encore l’ouverture d'ateliers nationaux où trouveront à s’occuper les nombreux ouvriers actuellement sans travail, la plupart des usines étant fermées. Ils pourront ainsi attendre la prompte réalisation de leurs vœux par la commission du Luxembourg.
Quant aux jeunes gens, ils ont la ressource de s’enrôler dans les bataillons de la garde nationale mobile, créés pour « défendre la République ! »
Contre qui ? puisque cette République veut — elle aussi — la paix à tout prix.
J’ai cependant quelque velléité de m’y engager. Mais, sur le conseil de mon père, et de quelques vieux amis, je ne donne pas suite à ce projet. J’attends d’être mieux fixé sur l’emploi qu’on fera de cette garde mobile. .Cependant, comme il me faut gagner quelques sous, je me fais inscrire dans une escouade des Ateliers nationaux, dont je suis promu chef par élection.
Malgré ses allures ultra-pacifiques à l’extérieur, cédant sans doute à la manie du jour, qui a poussé jusqu’aux étudiants à réclamer un uniforme et le droit de porter l’épée — comme les élèves de l’Ecole normale supérieure — le Provisoire a donné une organisation militaire aux Ateliers.
Dix hommes composent une escouade, quatre escouades une brigade \ trois brigades une lieutenancê, quatre lieutenances une compagnie et enfin trois compagnies une section, représentant un quartier d’arrondissement.
Les sections sont commandées par les élèves de l’Ecole centrale, portant de coquets tricornes, le pantalon et l’habit de drap bleu barbeau, à galons et boutons d’or et un gilet blanc à la Robespierre. Ils portent aussi répée.., n iturellement, ce qui leur donne l’air de généraux d’opéra-coinique
Le directeur, Emile Thomas — un ancien de l’Ecole — et le sous-directeur, Jaime — un vaudevilliste du Palais-Royal — portent tous deux le même uniforme..* avec encore plus de galons.
Toute cette brillante mise en scène est passablement ridicule pour diriger des travaux de terrassement que devront exécuter de pauvres diables aux vêtements des plus délabrés.
Elle me paraît surtout de fort mauvais goût, sous une république démocratique qui ne sait faire autre chose que de distribuer aux citoyens sans travail 8 francs par semaine, Qmuoxi vingt-trois sous par jour pour les aider à ne pas mourir de faim, eux et leur famille. Encore sur ce misérable salaire, devront -ils prélever les dépenses nécessitées par l’éloignement de leurs chantiers de travail sur lesquels leur présence est exigée deux jours par semaine... sans d’ailleurs qu’on leur y fasse exécuter le moindre travail.
Cela n’en est pas moins pour le Trésor une dépense journalière d’environ cent vingt mille francs y compris la haute paie des états-majors.
Plus de quatre-vingt mille ouvriers se sont fait ins* crire en quelques jours.
Cette dépense improductive et qui n’est plus ainsi qu’une humiliante aumône, sert naturellement de prétexte aux criailleries des bons et égoïstes bourgeois, hurlant à tous vents que la République encourage la paresse et l’ivrognerie. Un peu plus, on nous accuserait
d’entretenir des danseuses avec nos vingt-trois sous quotidiens !
Le Provisoire est enchanté au fond. Il laisse se propager le bruit que les Ateliers nationaux sont le fruit des idées de Louis Blanc qui les aurait organisés, alors que leur création est due en réalité aux calculs perfides de l’avocat Marie et de ses copains du National, pour faire pièce aux socialistes.
S’il n’y avait que Louis Blanc de compromis dans Paffaire, il n’y aurait pas grand mal. Il a bec et ongles pour se défendre. Malheureusement, la dignité et l’avenir même des travailleurs sont en cause.
Voilà comment on les récompense des « trois mois de misère » mis au service de la République !
Le contrat a pourtant bien failli être rompu aujourd’hui, 17 mars.
Hier, les anciens bataillons de la garde nationale, désireux de conserver leurs cadres et de ne laisser ainsi pénétrer chez eux aucun élément révolutionnaire, étaient venus à l’Hôtel de ville protester contre le décret supprimant les compagnies d’élite de grenadiers et de voltigeurs. Ils étaient arrivés aux cris de « A bas Ledru-Rollin! A bas Louis Blanc! » auxquels ils en attribuent l’initiative.
La foule des curieux les avait d’abord laissé passer avec assez d'indifférence. Mais comprenant alors ce dont il s’agit en réalité, on s’est mis aux trousses des manifestants, et, en quelques minutes, il n’en est rien resté que des centaines de bonnets à poils et de pompons jonchant le pavé ou descendant mélancoliquement le cours de la Seine. Quant à leurs propriétaires, ils avaient disparu aussi rapidement que le permettait leur obésité.
Le soir même, les clairvoyants de la situation s’entendirent pour une contre-manifestation, et aujourd’hui
plus de cent mille hommes ayant à leur tête les principaux chefs des clubs, sont venus sommer le gouvernement de prendre enfin une attitude plus révolutionnaire
S’adressant surtout à l’élément dans lequel le peuple a le plus de confiance: Ledru-Rollin, Flocon, L. Blanc et Albert, les manifestants leur ont proposé de les renforcer de collègues plus énergiques, d’éliminer les Marie, les Arago, les Garnier-Pagès, les Marrast et les Crémieux, qui inspirent de légitimes défiances.
Mais les premiers ont refusé — nous dit-on — dans la crainte d’être débordés à leur tour par ceux qu’on veut leur adjoindre. S’empressant même de profiter des vaniteuses rancunes de Barbés contre Blanqui, ils ont obtenu le désistement de celui-là et ravivé les dissentiments que les séparent. Si bien que les manifestants, discutant au lieu d’imposer, sont revenus bredouille... tout comme ceux de la veille !
l'i?' mars — 4 mai
En somme, la réaction bourgeoise se sent protégée et c’est pour elle le point important.
Déjà, dans son journal La Presse^ Emile de Girardin pose hardiment cette question aux républicains:
«Si la Constituante, issue du suffrage universel, considérée par vous comme une manifestation souveraine de la volonté nationale, proclame autre chose que la République, que ferez-vous?»
Cette question trouble singulièrement ceux qui ont niaisement élevé le suffrage universel à la hauteur d’un principe seul capable d’affirmer le Droit..., et surtout de l’étouffer, ajoutent mentalement les malins, dont Girardin se fait le porte-voix.
J’étais le soir au club du « Salon de Mars » quand la question se posa. Elle fut chaudement discutée. Comme la discussion menaçait de s'éterniser, le président du club, fougueux méridional devenu républicain en vingt-
quatre heures, le citoyen Jubinal, ne trouva d’autre conclusion que celle-ci:
— Eh bien! citoyens, si la Constituante s’avisait de proclamer autre chose que la République, il nous faudrait f les députés dans la Seine (sic).
Cette conclusion n’est pas sans mérite. (1)
La situation se tend de plus en plus.
La journée du 17 mars a révélé au Provisoire l’influence de la force acquise dans les clubs par les anciens militants du parti républicain sous Louis-Philippe. Une leur pardonne pas d’avoir mis son pouvoir en question et même d’avoir tenté de l’en faire descendre. Il lui faut une revanche.
Sur l’invitation du directeur, et surtout du sous-directeur des Ateliers nationaux — ce dernier étant tout spécialement l’homme de Marie, — il a été formé une assemblée de délégués de brigades, qui se réunissent chaque semaine au siège de l’Administration, dans l’ancien parc Monceaux.
Cette réunion est le plus souvent provoquée sous prétexte de fournir un avis sur la meilleure direction à donner aux travaux projetés. Véritable ironie, le système adopté par le ministre des travaux publics étant de laisser piétiner les ouvriers sur leurs chantiers respectifs.
En réalité, le seul but de ces convocations est de tâter le pouls aux délégués et de voir si l’Hôtel de ville peut compter sur leur concours le cas échéant.
La majorité y est toujours hésitante. Ce qui l’irrite avant tout, c’est rinaction dans laquelle on laisse les ouvriers et la démoralisation fatale qui en résulte. ‘
Pour s’assurer de la situation, sans doute, la direction, sur l’ordre du Provisoire, décide de convoquer toutes les
(1) Le même Achille Jubinal — commensal habituel du ministre Salvandj sous Louis-Philippe — devint, après le coup d’Etat, un non moins fougueux bonapartiste. Ce fut lui qui décora l’impératrice du surnom de « N. -D. -d’Amiens », lors de la visite qu’elle fît aux hôpitaux de cette ville en 1865, au moment où y sévissait le choléra. (N.d.l’A.)
sections à une « Fête du Travail « qui doit avoir lieu au Champ de Mars, le dimanche 16 avril.
A cette fête, le gouvernement passera les sections en revue et leur distribuera les outils vainement réclamés jusqu’alors.
A peine la convocation lancée, les délégués de tous les clubs au club central décident de participer à cette fête et d’y convoquer leurs adhérents.
Comprenant alors que la manifestation peut tourner contre lui, le gouvernement qui l’avait imaginée prétend la contre-mander. Mais les délégués des ateliers persistent dans leur intention de se rendre au Champ de Mars le jour indiqué.
Il ne fait ainsi plus doute pour personne que c’est une nouvelle “journée » qui se prépare.
On apprend en effet que Changarnier, général tout dévoué aux d’Orléans, a été mandé secrètement par Lamartine et Ledru Rollin,et qu’on lui a offert le commandement en chef de la garde nationale, le vieux Courtais, son chef actuel, n’inspirant pas assez dé confiance.
Mais il paraît que l’accord n’a pu se faire, Changarnier ayant exigé avant tout le rétablissement des anciennes compagnies d’élite.
Quelq.ues socialistes connus, Pierre Leroux et Thoré, entre autres, voulant éviter la guerre civile, vont trouver Ledru-Rollin et le supplient de ne pas faire battre le rappel contre la manifestation qui n’a en somme d’autre but que d’enrayer les menées réactionnaires.
Non seulement Ledru-Rollin reste sourd à ces supplications, mais la discussion s’échauffant, il laisse échapper ces paroles significatives Nous voulons en finir avec les socialistes ! »
Le lendemain de cette scène, sous un soleil éclatant, le plus grand nombre de sections d’ateliers, groupées d’abord à leurs habituels rendez-vous, arrivent de tous côtés, au Champ de Mars et s’échelonnent sur les divers points que leur désignent des poteaux indicateurs
portant les numéros d’ordre et d’arrondissement de chacune d’elles.
Devant chaque section se trouvent quelques pelles , pioches et brouettes — en nombre très insuffisant d’ailleurs — ornées de fleurs et de rubans et qui, dans le principe, devaient leur être distribuées par les membres du gouvernement.
Il va sans dire qu’aucun d’euxne se présente. Ils sont remplacés par les orateurs les plus connus des clubs, qui dénoncent avec véhémence les intrigues ourdies contre la République.
Puis, bannière en tête, les assistants, massés en colonne et dont quelques-uns portent sur l’épaule les pelles et les pioches trouvées au Champ de Mars, se mettent en marche, par les quais de la rive gauche, sur l’Hôtel de Ville.
Plus il en approchent, plus ils rencontrent d’hostilité; Ledru-Rollin a tenu parole et a fait battre le rappel. Les gardes nationaux du quartier Saint-Germain, notamment, sont accourus en armes. Malgré tout, la tête de la manifestation arrive paisiblement au pont d’Arcole qu’elle s’apprête à traverser.
Là se trouvent les gardes nationaux du XIP arrondissement ; le colonel. Barbés , déclare aux manifestants qu’il ne leur livrera pas passage. Il a suffi aux Arago d’évoquer le nom de Blanqui pour obtenir le concours de ce trop sentimental révolutionnaire qui, à son tour, abusant de sa popularité, met sa haine stupide au service de la réaction.
Devant cette attitude inattendue, la colonne hésite et reflue. Les gardes nationaux formant la haie se jettent alors, baionnette au fusil, sur les manifestants désarmés et surpris. La colonne est coupée sur tous les points et bientôt dispersée aux cris de :
“ Mort aux Communistes ! Mort à Blanqui 1 Mort à Cabet ! n.
Le bruit même de la mort de ceux-ci circule dans la
soirée. Heureusement , il n’en est rien... Le sang n’a pas encore coulé aujourd’hui.
Ce qui n’a pas eu lieu le 16, à Paris, s’est produit le 23 à Rouen , durant les élections de la Constituante.
A la patrie du vieux Corneille revient le triste honneur d’avoir baptisé le suffrage universel dans le sang de ses enfants.
Les anciens bataillons de la garde nationale rouennaise ayant conservé leurs anciens cadres et étant seuls armés jusqu’à présent, le commissaire de la République — ainsi s’appellent maintenant les préfets — leur confia exclusivement la garde des urnes électorales pendant la nuit qui séparait les deux journées de scrutin.
Des bruits de fraudes en faveur de la liste réactionnaire s’étant propagés, les ouvriers, évincés systématiquement des bureaux des votes, protestèrent contre les fraudes commises, demandant l’annulation des opérations électorales. A cet effet, ils envoient des délégués au préfet qui refuse net. — Les délégués insistent. — Alors et sans aucune provocation de la foule massée sur la place, les gardes nationaux tirent sur elle et la dispersent en continuant le feu. La place est jonchée de cadavres et de blessés. Une partie des fuyards reviennent bientôt, armés de quelques fusils dont ils se sont emparés et rispostent. Alors la bataille s’engage et se prolonge encore le lendemain. — Mais force reste à la loi... c’està-dire aux plus nombreux et aux mieux armés.
Dès le soir, les murs de Paris se couvrirent d’une proclamation signée de Blanqui, au nom du Club central dont il est le président :
« Deux mois à peine après laRévolution! — C’est î) aller vite en besogne, citoyens du Gouvernement pro- « visoire. Comme aux jours d’avril 1834, à Lyon, rien » ne manque à ces nouvelles journées : ni la mitraille, }) ni les boulets, ni l’état de siège, ni les femmes
V égorgées, le seia troué de balles! Sans doute à
îj vos yeux, comme à ceux des rois vos prédécesseurs, « le sang du peuple, n’est que de l’eau bonne à laver
n de temps à autre les rues trop encombrées 11
11 faut que justice soit faite. Nous demandons l’arresta- » tion immédiate et la mise en jugement des chefs mi- 11 litaires et civils qui ont organisé le massacre.... »
Le Provisoire vient de répondre à cette mise en demeure. Les coupables seront punis : on arrête en masse les ouvriers qui ont eu l’imprudence de défendre leur vie; l’instruction du procès est confiée au juge Frank Carré, le pourvoyeur habituel de l’échafaud politique sous Louis- Philippe. Rouen est mis en état de siège et le maréchal Gérard — l’ami des d’Orléans — est chargé du commandement militaire !
Il faut bien prouver que la République est bonne fille, — trop bien élevée pour fraterniser avec la canaille aux « figures sinistres n comme Louis Blanc .a déjà caractérisé les manifestants du 16 avril.
Aujourd’hui, 4 mai, les « représentants du peuple n (ainsi se qualifient nos constituants), en majorité réactionnaires sous le nom de Républicains «modérés », stimulés par la peur de se voir « jeter dans la Seine »,ont proclamé la République démocratique, une et indivisible, comme étant désormais le gouvernement légal de la France.
Cette proclamation eut pour théâtre les degrés du palais législatif. Par trois fois les constituants, au nombre de plus de sept cents, ceints de leur écharpes et agitant leurs chapeaux, ont crié « Vive la République! » et chaque fois ce cri a été répété par les centaines de mille voix faisant un écho formidable autour du palais.
Malgré le peu d’enthousiasme dont je suis doué,je n’en éprouvepasmoinsPémotionqu’inspireà tousle spectacle grandiose qui s’offre pour la première fois à mes yeux.
Il n’en est pas de même pourtant d’un vieil ami de mon père, avec qui je suis venu, et je l’entends murmurer je ne sais quoi.
— Qu’y a-t-il et qu’as-tu à gronder?
— Tas de nigauds que vous êtes tous! Il ne vous manque plus vraiment que de vous agenouiller devant ces bonshommes dont, grâce à votre vote imbécile, vous n’êtes plus maintenant que les humbles sujets! Et vous vous dites républicains, encore! — ... Quel malheur qu’ils n’aient pas suivi le conseil de Girardin et refusé de ratifier notre vote à 9^02^5... Nous aurions eu la chance de reprendre notre œuvre.
— Eh ! qui nous empêchera de le faire, si ces hommes ne tiennent pas le serment prêté aujourd’hui devant nous?
— Ne comprends-tu pas qu’abrités maintenant derrière leur République légale^ ils pourront plus facilement opérer leurs manigances et supprimer nos droits petit à petit, enfin nous ficeler jusqu’à ce que nous ne puissions plus bouger?
Et je rentre tout songeur à la maison, me disant que le vieux pourrait bien être dans le vrai.
ô juin
Louis Blanc est le seul socialiste avéré que Paris ait envoyé à la Constituante.
Encore son élection et celle d’Albert — l’Ouvrier — ne sont-elles dues qu’à leur titre de membres du Gouvernement provisoire... et peut-être aussi à leur complicité passive dans les menées réactionnaires de leurs collègues.
Lamennais est arrivé dernier sur quarante -trois élus, et c’est aussi sa qualité de prêtre, plus encore que celle de rédacteur en chef du Peuple constituant lequel il appuie les revendications populaires, qui lui a valu d’être nommé.
Quant aux autres candidats socialistes qui se sont
nettement séparés de l’Hotel de ville, Pierre Leroux, Cabet, Raspail, Thoré, entre autres, ils sont restés sur le carreau. C’est, en somme, la liste de l’Archevêché qui a triomphé.
Victor Considérant — le chef de l’école fouriériste
— a été nommé dans le Loiret.
La candidature de Blanqui a été combattue avec une âpreté qui dénote assez la peur qu’il inspire. Les républicains de XdiJRéforme et du c’est-à-dire le clan
des Ledru-Rollin, Caussidière et consorts d’un côté, et le clan des Marrast, des Marie, des Arago de l’autre, et enfin jusqu’à Barbés et ses amis se sont donné le mot contre lui.
C’est le sieur Taschereau, le rédacteur de la Revue rétrospective qui s’est chargé de l’affaire.
Exhumant des cartons de la police de prétendus rapports relatifs à la participation de Blanqui et de ses compagnons des Saisons à l’insurrection du 12 mai 1839
— à la suite de laquelle Barbés et Blanqui furent condamnés à mort — la Revue représente Blanqui comme ayant trahi ses camarades pour sauver sa tête.
La publicationdeces pièces, très habilement groupées, fut un coup de foudre pour ceux qui voyaient en Blanqui un des rares républicains ayant vraiment conscience du but à atteindre.
Mais le mot de Beaumarchais est d’une cruelle vérité, surtout en politique, lorsqu’il s’agit d’influencer les masses, hors d’état de vérifier les dessous des cartes :
“ La calomnie ? J’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. »
A Paris même, bien peu de personnes s’étaient mêlées sous Louis-Philippe aux derniers mouvements insurrectionnels. Pour les quatre cent mille votants de la Seine, Blanqui n’est qu’une expression révolutionnaire
— rien de plus. — Il n’est personnellement connu d’aucun d’eux.
Ceux qui veulent se débarrasser de ce clairvoyant le savent bien et ont beau jeu.
En vain, dans une protestatiou des plus pathétiques^, Blanqui rappelle les luttes auxquelles il a pris part dès sa jeunesse, au nom de la République. En vain il démontre qu’il a tout sacrifié, liberté, carrière, avenir, santé, joies de la famille ; en vain il compare sa misère actuelle, ses cheveux blanchis à quarante-trois ans à peine, à la situation florissante de ses adversaires, ayant toujours grassement vécu et tiré parti de leurs prétendues convictions. Rien n’y fait.
La niaiserie des uns, l’indifférence du plus grand nombre sont venues en aide aux intrigues des roublards de la politique. '
Blanqui a obtenu à peine vingt mille voix !
Le jour de la vraie République — celle du peuple, — n’est pas encore arrivé.
Hier, 15 mai, il s’en est fallu de peu que la Constituante n’eût vécu et aussi notre République légale.
Son refus d’examiner seulement le projet de création d’un “ ministère du travail » présenté par Louis- Blanc, avait mis le feu aux poudres.
Que ce projet eût été rejeté comme insuffisant et n’atteignant pas le but qu’il se proposait, cela pouvait s’admettre. Mais voter dédaigneusement l’ordre du jour pur et simple sur la question même, c’était déclarer trop net l’intention de ne se point occuper des travailleurs.
La réplique ne s’est pas fait attendre.
Malheureusement, au lieu de rester sur ce terrain si précis, on s’est avisé de prendre la libération de la Pologne comme champ d’action. On pensait ainsi donner plus d’élan aux manifestants ; mais par cela même, on a manqué de cohésion et, faute d’un but moins vague, on n’a pas su profiter de la victoire, obtenue d’abord sans coup férir.
C’est ce que vient de m’expliquer mon vieil ami qui, pas plus que Blanqui, n’était partisan de jouer la partie sur cette carte.
— Comprends la différence, m’explique-t-il. Le 22 Fé-
vrier, le mouvement commence par les cris de “ Vive la Réforme ! vive le droit de réunion ! « C’était dans l’air... On nous tire dessus ; la question se corse et on culbute la boutique de Louis-Philippe. La République est faite. Mais aujourd’hui, au lieu de crier « — Vive le Ministère du travail » — qui seul^ est en cause — on se met à crier « Vive la Pologne! n — Les prêtres aussi crient vive la Pologne * et ça me paraît louche. Enfin ça ne fait rien. On culbute l’Assemblée. Mais les uns parlent de la Pologne et veulent la guerre contre la Russie ; les autres demandent le “ droit au travail » et son organisation. On ne s’entend pas. Les ims courent à l’Hôtel de ville, les autres restent à l’Assemblée. Pendant ce temps-là, les malins reprennent courage et crac!... nous sommes encore enfoncés cette fois!
A deux heures, en effet, cent mille hommes, sans armes, arrivaient sur l’Assemblée dont les grilles sont bientôt forcées. La salle des séances est envahie. Le président Bûchez prend peur et s’affale sous le bureau. Blanqui, Barbés et Raspail prennent la parole et adjurent les députés encore présents de donner satisfaction au peuple en s’occupant de sa misère. Tout à coup, apparaît Huber, un ancien détenu politique également. Il s’empare de la tribune sur laquelle il plante un grand écriteau portant cette inscription : « Au nom du Peuple, l’Assemblée est dissoute ! » (1).
Les députés se séparent ou plutôt s’enfuient sans protestations.
On fait croire alors à Barbés que Blanqui se trouve déjà à l’Hôtel de ville, à la tête d’un nouveau gouver-
(1) Peut-être injustement accusé de trahisons policières envers ses co-détenus, sous Louis-Philippe, Huber joua en somme, au 15 mai un rôle très équivoque. Grâcié sous l’Empire, il s'y rallia au point d’en obtenir plusieurs concessions de travaux publics, celle entre autres relative à la construction du boulevard Richard-Lenoir qui recouvre l’ancien canal Saint-Martin. (N. de l’A,).
nement exclusivement composé de ses amis. Barbés y court pour le renverser. Il n’a pas cette peine. Blanqui désespérant de voir aboutir la situation, s’est simplement retiré, imité par Raspail.
Albert seul est à l’Hôtel de ville, entouré de quelques républicains plus ou moins connus, lorsque Barbés y arrive. On perd son temps à faire des listes de gouvernement.
Seul des membres de la commission exécutive qui, le 4 mai, a succédé au Provisoire, Lamartine n’a pas perdu la tête. Il fait arrêter le général Courtais, commandant la garde nationale, suspect d’avoir favorisé l’envahissement de l’Assemblée. Il fait battre le rappel dans les quartiers bourgeois. Puis, accompagné de Ledru-Rollin qu’il entraine pour ainsi dire, tous deux, à cheval, à la tête des bataillons de l’ordre, se dirigent rapidement sur l’Hôtel de ville, dont ils reprennent paisiblement possession. A six heures du soir tout est fini. Barbés, Albert, le général Courtais et quelques-uns de ceux qui les entouraient, arrivent, sous bonne escorte, à Vincennes, dont les lourdes portes se referment sur eux.
Barbés y pourra méditer longtemps sans doute sur la reconnaissance dont le paient ses amis du Provisoire, pour avoir mis ses coupables rancunes au service de leurs menées réactionnaires.
Les députés redevenus braves — tout danger ayant disparu — retournent à leur sièges et se félicitent mutuellement d’avoir sauvé la République., et l’ordre surtout.
Huit jours après, — le 21 mai — les plus connus des républicains étant en prison, où Raspail et Blanqui, traqués comme des fauves par la police, sont allés les rejoindre, le gouvernement offre aux Parisiens la fête de la Fraternité! — Par ironie sans doute.
Des jeunes filles en blanc, avec écharpes tricolores, escortent le “ Char de rAgricuIture w,sur lequel figurent quelques malheureux bœufs bien dodus, aux cornes et sabots dorés et dont l’éphémère triomphe se terminera le soir à l’abattoir. Ils représentent, je pense, le peuple souverain. Tel est le trait original de cette fête, aussi banale que les précédentes.
On dit que c’est George Sand et son fils qui ont dessiné cette nouvelle promenade du bœuf gras. Tant pis pour eux. C’est un peu bébête.
V oici bien une autre affaire maintenant ! Nous avons une question Bonaparte.
Grâce à la sentimentale niaiserie de Louis Blanc, les Bonaparte ont été exceptés du décret rendu par le Provisoire, qui maintenait l’expulsion des anciennes familles régnantes. Une vingtaine au moins de Bonaparte font partie de l’Assemblée. Frères, neveux, cousins, arrière-cousins ont surgi de tous côtés. C’est vraiment trop de bonheur pour la République, au soleil de laquelle tout ce monde est venu se « réchauffer « .
L’évadé de Ilam, le faux Badiuguet, a été nommé dans trois déparlements. Voilà que la commission exécutive s’avise à cette heure de demander son invalidation. — C’est vraiment tardif. Et puis, en vertu de quoi V puisqu’on a levé l’interdiction qui pesait sur lui. Aussi de nombreux imbéciles, dirigés par quelques farceurs intéressés, se mettent-ils à criera l’oppression et à hurler le soir sur l’air des lampions : Poléon, nous l’aurons! — Poléon, nous l’aurons! A ce refrain stupide, des groupes de républicains, toujours sur le même air, répliquent par le cri : A Vincennes ! à Vincennes !
Quel ramassis de canailles et d’imbéciles que ces gens du Provisoire! », murmure entre les dents mon vieux copain, quand nous revenons de ces scènes qui se
répètent chaque soir sur les boulevards et surtout entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin.
Aux ateliers nationaux, je me suis lié avec un ancien ouvrier corroyeur, qui s’est jeté dans la littérature. Ses premiers essais, dont il m’a lu quelque chose, ne me semblent pas plus mauvais que bon nombre de mélodrames représentés jusqu’ici.
Malheureusement, l’époque est peu favorable aux dramaturges. Le théâtre est dans le marasme et mon ami Dubois, lui aussi, a dû venir réclamer une pioche ou une pelle pour exécuter, à raison de vingt-trois sous par jour, les travaux qu’on doit nous donner... un jour ou l’autre. — La gloire attendra.
Tous deux, dans le chemin de ronde reliant la barrière de Longchamp à celle des Bons~Hommes^ assis sur une des brouettes de notre « chantier ??, nous causons de toutes sortes de choses, lui, fumant sa pipe, et moi « ne fumant rien « comme dit la chanson.
Très sceptique en politique. Dubois ne comprend rien à mes emportements dans les discussions que j’ai avec les camarades.
11 me rappelle les blagueurs qui, sous la première Révolution, avaient sans cesse plein la bouche de leur amour du peuple, des droits du peuple, des vertus du peuple et qui ne se sont pas fait faute, à l’occasion, de le mitrailler comme en Prairial, par exemple. Il me cite les Barrère, les Barras, les Carnot, les Cambacérès, les David, qui surent très bien s’accommoder plus tard de l’Empire... et se faire, au moyen de leurs convictions, infiniment plus de mille livres de rentes qu’en élevant des lapins.
A cela je lui réplique qu’il faut distinguer entre la République et les républicains. Qu’il est hors de doute qu’aujourd’hui, comme il y a cinquante ans, la République n’est pour le plus grand nombre de ceux qui s’en
prétendent partisans, qu’un moyen do se créer des situations — impossibles pour eux sous une monarchie, les avenues du Pouvoir étant soigneusement gardées contre eux par les privilégiés de la naissance et de la fortune dont la royauté a besoin de s’entourer pour sa propre sécurité — ; mais cela n’a rien à faire avec Tidée même de la ' Eépubliqiie qui, dans la conception moderne, n’a de valeur propre que parce qu’elle correspond à la suppression au moins graduelle du principe d’autorité.
J’ajoute que dès à présent la formule abstraite des “ Droits de l’homme jj tend à se concréter par la transformation des rapports économiques des citoyens entre eux. Que les socialistes groupés autour de Saint-Simon, de Fourier, de Gabet même, ont parfaitement compris que cette transformation ne se peut accomplir qu’à la condition de supprimer tout d’abord les magistratures héréditaires ayant, comme les monarchies, des intérêts trop étroits et absolument distincts de ceux des gouvernés. Qu’enfin si les républicains sont le plus souvent fort peu dignes de la confiance qu’on leur accorde, cela n’infirme en quoi que soit la supériorité de la République — qui réserveV avenir aux générations futures — tandis que la monarchie, confisque cet avenir au seul profit de sa dynastie.
Puis abandonnant ce terrain de discussion auquel nous ramènent sans cesse les événements du jour, nous devisons littérature, sujet plus familier à l’ami Dubois et sur lequel il reprend ses avantages. Mes connaissances littéraires se bornent au peu de classiques — traduits — qu’on nous a fait lire à l’école normale de Versailles, où je dus dévorer en cachette, avec quelques amis, la Lucrèce de Ponsard, alors considéré comme un révolutionnaire dangereux en littérature !
Au début de nos relations, Dubois m’a introduit dans un petit cercle de ses amis qui se réunissent tous les jeudis, notamment chez l’un d’eux — Thalès Bernard — passage Sainte-Marie-du-Bac.
Là, je rencontre Leconte de Lisle, auteur de plusieurs poésies publiées dans la Démocratie pacifique, organe des phalanstériens. Il a des airs olympiens qui, tout d’abord, m’en ont quelque pou imposé. On m’apprend qu’il est de ceux qui ont en quelque sorte arraché au Gouvernement provisoire le décret d’abolition de l’esclavage — décret qui le ruinait cependant, ainsi que sa famille, son père étant planteur à File Bourbon.
Leconte de Lisle en ce moment collabore avec Lamennais au Peuple constituant.
Louis Ménard vient aussi à ces réunions. Il s’occupe à la fois de peinture, d’archéologie, de chimie, de poésie même. C’est un délicat littéraire et un érudit de premier ordre. En polhique, admirateur passionné de Blanqui.
Eugène Maron, journaliste de talent, le type du sceptique honnête, ce qui est rare. Jobbé-Duval, un peintre d’histoire et surtout de sujets religieux — je ne crois pas qu’il y ait foi, par exemple ; Taluet, un sculpteur angevin comme moi; Auguste Mangin, à la fois peintre et scmlpteur, puis plusieurs employés du ministère de la guerre complètent le cercle de Thalès Bernard.
Ce dernier, lui aussi, est employé au ministère de la guerre, mais je ne crois pas qu’il sache grand’chose de ce qui se passe dans l’armée. En revanche, il s’occupe beaucoup de philosophie historique et d’archéologie. Il est également poète... à ses heures. Esprit bizarre, tourmenté, d’une grande honnêteté, très indépendant, mais sans la moindre fixité de conception, qui devrait écrire l’histoire de ses contradictions philosophiques.
Tout ce monde discute philosophie, métaphysique, art, philologie avec un entrain qui m’éblouit d’autant que ces questions sont toutes nouvelles pour moi qui n’ai guère lu qu’Alexandre Dumas, Soulié et Eugène Süe ; qui ne sait rien en art, en philosophie surtout et en métaphysique, sinon ce qu’en reflètent les écrivain
socialistes dont la lecture m’a jusqu’alors absorbé.
Je suis donc très heureux de mes nouvelles relations, les seules^que j’aie d’ailleurs, ayant toujours vécu presque isolé.
Aussi j’écoute plus que je ne parle.
Pourtant un soir, discutant de Shakespeare avec de Lisle, Thalès Bernard s’interrompt et m’interpelle, me demandant mon opinion. Je réponds naïvement, et non sans quelque honte, qu’il m’est impossible de comprendre les beautés de ce tragique dont je n’ai d’ailleurs lu qw’Hamlet et Macbeth.
— Mais quelle traduction en avez-vous donc lue ?
— Ducis... parbleu !
Les vitres en tremblèrent !...
Malheureusement, je crains de voir avant peu ces agréables causeries interrompues par la terrible et prochaine lutte qui semble devenir inévitable.
Les Ateliers nationaux n’ont été que l’organisation de la misère...
Les bourgeois en réclament la suppression immédiate, sans se préoccuper de mettre fin au chômage croissant et systématique des usines, et ameutent l’opinion contre les pauvres diables qui n’ont pas d’autres ressources. On nous dénonce du haut de la tribune comme autant de repris de justice.
« On compte dans les Ateliers nationaux plus de quarante mille évadés ou en rupture de ban »
sont venus affirmer tour à tour et sans vergogne le baj on Ch. Dupin et le banquier Goudchaux.
La nuit dernière, le directeur des Ateliers nationaux, Emile Thomas, qui se refusait à prendre l’initiative de la fermeture des chantiers, a été brutalement enlevé et conduit on ne sait où — comme au bon temps des lettres de cachet — sur l’ordre de Trélat, le ministre
actuel des travaux publics. — Il a été remplacé par im homme plus accommodant, l’ingénieur Léon Lalanne, une créature du National, qui a promis de liquider la situation dans la huitaine.
On dit aussi que le comte de Falloux, le meneur avéré des monarchistes à l’Assemblée, a de fréquentes entrevues avec Arago (François), Garnier-Pagès et Marie qui, avec Ledru-Rollin et Lamartine, composent la Commission exécutive.
Puis, autre symptôme, un journal rédigé par l’avocat Coltavrii, sous le titre du Père Duchêne, organise un banquet à vingt-cinq centimes pour fêter l’anniversaire de la prise de la Bastille.
Ce banquet doit avoir lieu sur les calus intérieurs des fortifications.
On en parle beaucoup ; on se demande quel but se proposent les organisateurs (1).
La police de Caussidière n’a pas Pair de s’en préoccuper.
Enfin les nouvelles de la province sont mauvaises.
On y est irrité par l’impôt des 45 centimes dont la perception se fait avec une rigueur inusitée et certainement calculée. Puis on ne comprend rien aux chinoiseries de l’Exécutive à propos de l’élection de Bonaparte. On y prend fait et cause pour la pauvre victime.
(I) L’un des rédacteurs du Père Duchêne, le citoyen Laroche ou Larroque, paya bravement de sa personne durant les journées de Juin. 11 fut tué rue Rochechouart, à l’angle de l’avenue Trudaine. Quant à l’avocat Colfavru, le rédacteur en chef, il fut envoyé sur les pontons ou il resta jusqu'en mars ou avril 1849, et d’où il fut ramené à Paris avec le vicomte de la Charbonnerie, agent légitimiste présumé, et Christian Pitois, considéré comme agent bonapartiste. Tous trois devaient être jugés par les conseils de guerre. Colfavru se tit alors délivrer une attestation des officiers de la com})agnie de gardes nationaux à laquelle il avait appartenu. Ce certificat affirmait que le rédacteur du Père Duchêne avait combattu « pour l’ordre » contre les insurgés dans les rangs de sa compagnie. Il fut alors remis en liberté. (N. d. l’A.)
Pourtant son élection a été validée sur le rapport favorable de Jules Favre appuyé par Louis Blanc !
Alors, ô comble d’attendrissement pour les jocrisses politiques! le Prince, aussitôt admis comme député, envoie sa démission au président Sénard : « Il ne veut pas que son symbole d’ordre, de nationalité et de 75 gloire, serve à augmenter les troubles et les déchire- 75 ments de la patrie... Il reste prêt « quand le mo- 75 ment sera venu 55 a remplir ses devoirs si le Peuple lui en impose 55 .
L’assemblée est abasourdie. Les amis du prince exultent.
Un socialiste à l’assemblée constituante vient d’exposer la situation et d’en signaler les dangers.
On discutait un projet d’organisation administrative en Algérie.
Tout à coup monte à la tribune un orateur dont l’apparition provoque la curiosité des députés.
Tête ^remarquable de puissance, ornée d’une abondante et splendide chevelure et reposant sur un torse antique. Peu de cou, l’œil vif, regard à la fois pensif et malicieux.
C’est Pierre Leroux qui, ainsi que Proudlion, vient d’être nommé par Paris, aux élections complémentaires.
Tous deux réprésentent le socialisme à ses pôles. Proudhon est individualiste. Pierre Leroux est communiste'. Le premier est athée; le second, chrétien, considère le Christ comme la personnification de l’humanité. Mais tous deux, avec Fourier et Saint-Simon dont ils procèdent, veulent substituer la solidarité et la justice à la doctrine du « chacun pour soi et chacun chez soi 55 des économistes bourgeois. Singulière coïncidence ! tous deux ont été tour à tour compositeurs, correcteurs, protes. Ce sont des travailleurs, des prolétaires, mais d’un grand savoir, pouvant discuter en toute compétence, sciences, arts, économie sociale, avec les spécialistes les plus instruits de l’époque.
Enfin tous deux aussi, méprisant l’avenir brillant
que leur assuraient leurs talents dans les rangs de la bourgeoisie, demeurèrent pauvres dans les rangs du prolétariat.
L’apparition de Leroux à la tribune fut donc un événement.
Reconnaissant la nécessité pour la France de coloniser F Algérie, il démontre que ce ne peut être qu’en y créant des communes républicaines » d’où puisse surgir une civilisation nouvelle :
Si vous n’admettez pas en principe cette création nécessaire et si vous n’en poursuivez pas la réalisation, vous exposez notre civilisation actuelle à mourir dans une terrible agonie... « Puis analysant la situation inextricable que font à cette heure aux prolétaires l’industrialisme et la bancocratie, il tei’mine ainsi son discours : « Il faut que le socialisme puisse faire vivre l’humauité. Cherchez donc les solutions, ou, si vous ne le pouvez ni ne le savez, laissez le peuple les essayer — car il en a le droit — sans cela, vous serez entraînés à enfermer l’essaim dans la ruche et alors ce qui s’observe chez les abeilles se produira dans la société humaine. Vous provoquerez une guerre terrible, implacable. w
A cette conclusion, un frémissement général court sur les bancs de la Constituante...
“ Bah ! — s’écrie dans les couloirs le député Grandin, fabricant de drap d’Elbeuf, pourvu que ça dure encore vingt ans !.. Nos neveux s’arrangeront comme ils pourront. «
Ils sont arrivés à leurs fin ceux qui, depuis le 15 mai notamment, préparent, d’accord avec les monarchistes de l’Assemblée, l’égorgement des ouvriers de Paris !
Le 22 juin, une proclamation de la Commission exécutive annonce la suppression immédiate des Ateliers nationaux.
Les jeunes ouvriers devront, sous peine de mourir de faim, s’engager comme soldats ; les hommes faits seront dirigés sur la Sologne, pour défricher de vastes marais., au bénéfice d’une Bonaparte... la Bacciochi, dit-on.
En vain des délégués des ateliers se sont présentés chez Marie, un des Exécutifs et le promoteur tout spécial de ces mesures, pour lui en démontrer la monstruosité. Ce sinistre gredin leur a répondu : « Si les ouvriers ne veulent ni partir, ni s’enrôler, nous les y contraindrons par la force, entendez-vous?... par la Force.,, par la Foece!... » (1)
L’enrôlement ou la colonie, telle est l’alternative laissée à ceux « au bonheur desquels on s’intéressait plus qu’eux- mêmes w, disait le décret du 4 mars !
C’est ainsi qu’on remplit les engagements pris alors. Joli cadeau, en vérité, de ces républicains amis du peuple!
Cette froide provocation ne pouvait manquer d’obtenir l’effet recherché.
Le 23, vers dix heures du matin, des barricades se dressent aux portes Saint - Denis et Saint-Martin, puis s’étendent vers le faubourg du Temple, aux cris de : « Vive la république sociale ! Du travail ou du plomb ! «
C’est vers la porte Saint-Denis que la bataille s’engage avec les bataillons conservateurs du IP arrondissement (2).
Ceux-ci, pourvus de- fusils à percussion et de munitions suffisantes, ont d’abord le dessus, leurs adversaires ne possédant que de mauvais fusils à pierre, et devant fondre leurs balles derrière des barricades faites trop à la hâte et n’offrant pas i’abri sérieux à leurs défenseurs, encore peu nombreux.
[1] Mme d’Agout [Daniel Stern] , dans son Histoire de la Bévolution de i848, tome II, a raconté, depuis, l’entrevue des délégués avec Marie. Rien de plus émouvant que ce récit peu suspect, l’auteur ayant un culte pour Cavaignac et pour la coterie du National. [N. d. l’A.]
[2] Devenu le IX® depuis 1860.
Mais ces premiers succès coûtent cher aux vainqueurs. Pour se venger, ils inaugurent le système des fusillades sommaires de prisonniers et ils achèvent les blessés.
Il fait une chaleur suffocante. Dans l’après midi, un violent orage interrompt durant quelques heures la construction des barricades, encore circonscrites aux quartiers du centre et aux angles de quelques rues débouchant sur les quais de la rive gauche.
Mais dans la soirée, le mouvement s’accentue, et le lendemain matin, du faubpurg Poissonnière et de Montmartre jusqu’à Bercy sur la rive droite ; de la barrière d’Ivry jusqu’à la Glacière, le Panthéon et la rue de la Harpe, sur la rive gauche, toutes ces parties du Paris ouvrier sont au pouvoir des insurgés.
Ceux qui ont provoqué la lutte commencent à prendre peur.
La mobile sur laquelle on comptait ne rend pas ; elle reste indécise, malgré les excitations de ses chefs qui, presque tous, sont réactionnaires. Cette hésitation peut changer la situation du tout au tout, la première ardeur des gardes nationaux conservateurs se refroidissant à mesure que le mouvement se développe.
D’autre part le ministre de la guerre, Cavaignac, mandé récemment d’Algérie en prévision de ce qu’on préparait, Cavaignac, exécré déjà des soldats d’Afrique auxquels il faisait subir d’atroces tortures de son invention, apporte la j)lus surprenante mollesse dans son action répressive.
Cette expectative inattendue accroît l’inquiétude de r Exécutive. Garnier-Pagés et Ledru-Kollin se plaignent de la trop lente arrivée des canons requis à Vincennes, retard qui laissse le champ libre aux insurgés. La situation est des plus critiques.
Mais l’inertie du général n’est qu’apparente. Lui et ses amis ont en tête nn projet de la plus haute importa uce... pour eux. Il s’agit d’affoler l’Assemblée, en lui
faisant constater l’impuissance de la Commission exécutive et la nécessité de concentrer la force dans les mains d’un seul.Cavaignac veut être dictateur.
Le 24, la Constituante, qui se voit déjà au pouvoir des insurgés victorieux et lui faisant subir le châtiment de ses trahisons, parle de se retirer à Orléans... non, c’est trop près,.., à Bourges, d’où elle donnera ses ordres à l’armée contre Paris.
C’est l’heure choisie par Cavaignac et sa bande.
Pascal Duprat , député des Landes, ancien directeur de la Revue indépendante sous Louis-Philippe, est chargé d’attacher le grelot.
Excitant à plaisir la terreur de ses collègues, appuyant sur l’inertie de l’Exécutive,il propose de suspendre toutes les libertés,de mettre en état de siège Paris, le département de la Seine et celui de Seine-et-Oise, et enfin de concentrer tous les pouvoirs dans les mains du général Cavaignac proclamé dictateur.
En vain Pierre Leroux, Ferdinand Gambon, Victor Considérant , Lagrange, Dupont, (de Bussac), Grèvy et une cinquantaine de leurs collègues protestent, indignés, contre ces propositions qui rendront le nom de leur auteur à jamais infâme ; en vain ils demandent qu’on envoie une délégation s’entendre avec les insurgés, écouter leurs revendications et ramener ainsi la paix au moyen de concessions équitables; envainils réclament, au péril de leur vie l’honneur d’être euxmêmes envoyés dans ce but aux barricades. Les Aragos, les Bastide, les Duprat, les Marie, les Trélat, les Jules Favre, enfin toute la bande des chacals composant le parti du National^ couvrent de leurs clameurs ces projets de conciliation et parlent même de demander l’arrestation immédiate de ceux qui les présentent.
Les lâches rancunes de l’Assemblée contre Paris l’emportent. L’état de siège est décrété et Cavaignac proclamé dictateur.
— Ont-ils assez peur de mourir ! s’écrie Caussidière après le vote.
Sans doute Caussidière a mille fois raison de souligner ainsi l’ignoble peur des constituants. Sans doute son courage, à lui, n’a point à être mis en doute. Mais quoi •?
Est-ce que lui-même, depuis son entrée à la préfecture de police, le soir du 24 février, n’a pas aidé Ledru- Rollin et Louis Blanc àfaire le jeu des réactionnaires, en agitant le spectre de Blanqui?
Pourquoi lui et ses amis ne sont-ils pas à présent aux barricades, donnant au mouvement l’impulsion directrice qui lui manque et qu’on attendait d’eux pour concentrer l’effort sur l’Assemblée qu’il eût fallu emporter d’assaut dès le premier jour? C’est cette absence de direction qui cantonne l’insurrection dans ses quartiers où se dépense en pure perte l’énergie des combattants.
Cavaignac et ses amis l’ont bien compris.
Aussi, réduits bientôt à la seule défensive, les insurgés resteront des insurgés, — c’est à dire des vaincus !
Les vingt mille hommes de troupes régulières rentrés sournoisement dans Paris, par les soins d’Arago, uniquement appuyés par l’artillerie de la garde nationale que commande Guinard — un convaincu mais facile à duper — n’eussent pas suffi au triomphe de l’ordre. Mais, Cavaignac nommé directeur, les chosent changent de face. Son énergie s’éveille : il va pouvoir enfin traiter en arabes les ouvriers de Paris, les mitrailleràraise,eux,leursfemmes et leurs enfants. Une razzia dans Paris ! Quelle aubaine pour ce pandour africain !
Les troupes arrivent en hâte des divers casernements qui entourent Paris. Versailles, Rambouillet, Amiens, Vendôme, fournissent leurs contingents; les chemins de fer sont réquisitionnés exclusivement pour
le transport de ces troupes. Les canons et leurs caissons bien garnis arrivent à toute bride cette fois.
On a enfin levé les scrupules de la mobile en lui dépeignant l’insurrection comme un coup des bonapartistes, et les malheureux ne se doutent pas que les Clary, les Aladenize, les Bassano qui vont les mener au feu contre leurs parents et leurs c.amarades d’atelier, sont de la famille du « prince ses partisans avérés.
Quant à la garde nationale, fidèle à l’ordre, elle reprend courage, elle aussi.— On lui donne à surveiller les quartiers non encore soulevés. Sous les ordres de son chef actuel, Clément Thomas, l’insulteur forcené des ouvriers qu’il traite de canailles et de bandits, cette garde nationale fouillera les femmes et les enfants allant aux provisions, gardera les postes où seront entassés les prisonniers et, pour se désennuyer, tirera de temps à autre dans le tas. Elle accepte cette noble mission avec orgueil et enthousiasme et n’y faillira pas.
Mais ce n’est pas assez.
Il pourrait se trouver des esprits chagrins s’avisant de protester, au nom de l’humanité, contre la férocité des défenseurs de l’ordre. Il faut prévenir ces révoltes de la pitié. Quel triomphe ce serait même de tourner cette pitié en haine ! de prouver à ces sensibles que les insurgés ne sont que d’affreuses bêtes fauves dont il est louable de purger Thumanité !
La bonne presse est appelée à la rescousse.
Grâce à l’état de siège, le dictateur a supprimé tous les journaux suspects de quelque honnêteté et d’indépendance. Il peut compter sur les autres qui, ainsi, ne rencontreront plus de contradicteurs.
En avant donc les récits de monstruosités commises par les quarante mille « forçats » des Ateliers nationaux — dont cependant le plus grand nombre ne prend aucune part à l’action, le bruit s’él-ant répandu parmi eux que le décret de suppression était rapporté.
Plus les récits seront absurdes, plus ils auront créance auprès des lecteurs abêtis d’épouvante.
U Opinion publique parle de quatre officiers de la mobile, faits prisonniers par les insurgés dont les têtes ont été coupées à coups de hache^ dans le Panthéon, par un homme déguisé en femme!
Constitutionnel annonce qu’on vient d’arrêter une femme ayant avoué cyniquement qu’elle à tranché la tête à trois mobiles, qu’elle a ensuite planté ces têtes sur une barricade, et leur a coulé de la poix fondue dans la bouche.
Plus loin, ce même journal dénonce de prétendues cantinières qui se faufilent dans les rangs de la mobile (toujours) et lui vendent de l’eau-de-vie empoisonnée.
La Pat7ne affirme qu’on a trouvé de la charpie empoisonnée dans les ambulances de l’insurrection, charpie destinée aux soldats blessés qui sont transportés par les insurgés. Cette honnête feuille affirme aussi que les insurgés se servent déballés ramées (attachées par deux) et que ces balles sont traversées de broches a pointes qui déchirent les chairs et empêchent l’extraction.
C’est encore la Patrie qui a Phonneur d’inventer les pompes projetant sur les maisons de l’essences de térébentine tout enflamonée — afin de les incendier à distance !
Le Constitutionnel, le Siégé, la Patine sont unanimes à raconter l’histoire de ce mobile scié entre deux planches et celle du dragon auquel on a coupé les pieds.
Tous aussi reproduisent une lettre signée Mélanie Valdore, racontant qu’on a trouvé sur le cadavre d’un insurgé un bon pour viol de deux femmes du faubourg Saint-Germain.
La presse de province ne reste pas en arrière.
Le Courrier d'Aix raconte que d’horribles mégères des quartiers insurgés ont fait subir de monstrueuses mutilations à plusieurs mobiles et qu’on en a brûlé, tout vivants,une vingtaine d’autres, en les jetant dans un four à potier.
A ces crimes, il était bon d’ajouter aussi des histoires d’argent.
Le Corsaire, que rédige René de Rovigo, fils de Savary, ministre de la police sous l’empire, raconte que sur 589 insurgés faits prisonnoniers, on a trouvé plus de 159,000 francs d’or anglais... et russe!...
D’après les Nouvelles du Jour, en fouillant des cadavres d’insurgés, on a trouvé leurs poches bourrées d’or et de billets de banque étrangers.
Le Courrier de la Gironde appelle Paris une « ville infâme, une Gomorrhe moderne, source de toutes calamités et de toutes misères » !
Des gens à mines louches colportent aussi de quartiers en quartiers, dans Paris, les crimes atroces des insurgés.
Rue du Cherche-Midi, Pun deux raconte à un groupe d’imbéciles effarés qu’on vient d’arrêter une femme Hébert portant sept têtes de mobiles dans uncahas!
Passant par làje ne puis m’empêcher de dire: «Mais alors c’était une charrette que ce cabas ! «
Il a failli m’en cuire. Mes imbéciles furieux d’être ainsi pris en flagrant délit de bêtise, m’entourent aussitôt et ne parlent de rien moins que de me traîner à la caserne de la rue de Tournon — où on fusillait bel et bien les prisonniers. Heureusement surviennent quelques gardes nationaux commandés par un officier qui me connaît. On m’arrache des mains de ces forcenés sous prétexte de me conduire à un poste plus voisin, d’où on me fit sortir peu après.
L’effet de ces atroces excitations ne se fit pas attendre et fut terrible.
Les surtout visés dans ces récits mensongers,
deviennent fous de rage. Ils se ruent sur les barricades dont ils massacrent les défenseurs.
De leur côté, les insurgés comprennent que l’heure est passée d^un triomphe possible. Bon nombre d’entre eux — les plus jeunes surtout — désertent la lutte.
Les sections d’ Ateliers nationaux du Gros-Caillou, de Grenelle, du quartier Saint-Germain, des quartiers du Boule, de Saint-Lazare, ayant tardé à se soulever, sont maintenant réduites à l’impuissance et désarmées par les gardes nationaux de l’ordre.
Dès le soir du 24, les forces révolutionnaires ne dépassent plus douze mille hommes.
Mais c’est l’élite. Presque tous ont dépassé la quarantaine et ont été soldats. Leur sang-froid et leur énergie grandissent en raison même de la certitude de la défaite. Car ils ne se font plus d’illusions. Ils ont en face d’eux environ quinze mille mobiles, enfants de Paris, connaissant d’instinct la guerre des barricades; quarante mille hommes de troupes régulières de toutes armes et l’artillerie de la garde nationale qui tient bon, avec un courage digne d’une meilleure cause.
Eux, au contraire, les désespérés de la vie, sont mal armés et doivent fabriquer sur place leurs munitions.
Pour remplacer l’artillerie qu’ils n’ont pas, ils ont essayé de se servir de candélabres à gaz en guise de fusils de remparts. Mais cet essai ayant coûté la vie à plusieurs des leurs, il a fallu-y renoncer. Sans la solidité de leurs barricades, presque toutes construites avec un art remarquable, ils ne pourraient tenir.
Ils ont d’ailleurs adopté une tactique défensive des plus opportunes. Ils visent surtout les porteurs de galons et de grosses épaulettes. C’est ainsi que dans quatre jours de lutte, sept généraux perdirent la vie et que plus de douze cents officiers et sous-officiers furent tués ou blessés grièvement, tandis que, toute proportion gardée, le nombre des soldats qui succombèrent fut de beaucoup moindre.
Des sept généraux un seul fut regretté de tous : le citoyen Duvivier, commandant en chef de la garde
mobile, mort après avoir subi l’amputation d’un pied, fracassé par une balle.
Sincèrement républicain, presque socialiste même, il mourut en disant qu’il fallait pourtant que la République se montrât plus juste envers les travailleurs. Il avait fait tout son possible pour arrêter la lutte au début.
Quant au général de Bréa, fusillé à la barrière Fontainebleau avec son aide-de-camp Mongin, si tragique que fut cette mort, elle inspira peu de regrets à ceux des adversaires même de l’insurrection qui savaient à quoi s’en tenir.
Pris en flagrant délit de trahison envers les insurgés qu’il amusait de conciliantes paroles, en même temps qu’il les faisait cerner et fusilier sans pitié, il n’eut que ce qu’il méritait.
A ces notabilités militaires, frappées mortellement durant la lutte, il faut ajouter l’archevêque de Paris, Denis x4£fre, tué devant une barricade du faubourg Saint- Antoine, et le député Dornès, tué rue du Faubourg-Saint-Martin, dès la prémière journée.
Malgré l’héroïsme de leurs défenseurs, les barricades tombent d’heure en heure au pouvoir de la mobile et de l’armée. Dans l’après-midi du 26,Cavaignac annonce à l’Assemblée toujours apeurée, que « la société est enfin sauvée j?.
Le président Sénard proclame que le glorieux général, l’Assemblée et lui-même, ont bien mérité de la patrie... Le burlesque après le drame.
De son côté, Cavaignac félicite l’armée, la mobile et la garde nationale qu’il rappelle à la modération !
“ Que mon nom soit maudit ?? — termine -t-il — « si w je vois dans Paris autre chose que des victimes, et
non des vainqueurs et des vaincus ».
En' attendant, la chasse à l’homme commence, furieuse, dans tous les environs de Paris. La nuit, fusillades sommaires aux Tuileries, au Luxembourg, sur les berges de la Seine et surtout au Champ de Mars. Et
cela se prolonge encore une semaine après la fin de la lutte.
Désormais Cavaignac portera justement dans l’histoire le nom de « Boucher de Juin ».
Enfin, par pudeur, plus que par humanité, aux massacres succèdent les vengeances légales. On arrête en masse; les dénonciations pleuvent.Qui veut se débarrasser d’un ennemi, d’un créancier gênant, d’un mari jaloux ou même d’un amant devenu compromettant, n’a que quelques mots à écrire ou quelques paroles à prononcer. La police arrive, appuyée de gardes nationaux furieux de ne pouvoir plus fusiller et qui secondent les agents avec un zélé abject. Malheur à celui qui ne peut justifier de sa présence dans le quartier ou dans les bataillons de l’ordre pendant la bataille. Malheur à lui surtout si ses armes ne sont pas luisantes de propreté, si la pierre du fusil est ébréchée, si la batterie est légèrement grise. C’est certainement un insurgé. On le conduit au poste le plus voisin, d’où il partira ensuite pour les casemates des fortifications, transformées en prisons, et où il restera jusqu’à ce qu’on ait décidé de son sort.
On fouille tout le monde : femme, enfants, vieux parents, pour s’assurer qu’ils ne cachent point sur eux de munitions ou d’objets suspects. Et tout cela avec la plus révoltante brutalité.
Places et carrefours sont autant de bivouacs encombrés d’hommes, de chevaux et de canons qui en gardent les abords. Les rues sont sillonnées de patrouilles et de convois de prisonniers qu’on transfère dans les forts.
Les prisonniers sont escortés de mobiles — les héros du jour — et de gardes nationaux venus des départements au secours de la Eépublique, menacée, leur a t-on dit, par \qs partageux. C’est ainsi, qu’on désigne maintenant les socialistes. Cette expression frappe plus vite l’imagination des simples que celle de commu-
nistes, plus difficile à expliquer*., d’autant que c’est tout le contraire.
Malgré l’aspect sinistre que ces abominables scènes donnent à Paris, les allures étranges des gardes nationaux de province y jettent parfois cependant une note gaie.
Leur gaucherie sousde disparates uniformes démodés, trop étroits ou trop larges, trop longs ou trop courts, et ayant déjà servi à plusieurs générations, provoque d’amusants lazzis.
Je me rappellerai longtemps certain colonel de je ne sais où, son shako en cône renversé, muni d’une aigrette n’ayant plus que quelques crins jadis blancs; son cou apoplectique enchâssé dans un hausse-col trop étroit, dont les tons cuivre rouge apparaissaient en larges plaques sous l’argenterie disparue ; l’habit à plastron blanc et à boutons noircis faisant solution de continuité avec un pantalon blanc, trop court, que de démesurés sous-pieds essaient vainement de ramener sur de grosses bottes non cirées.
Rien n’était cocasse comme ce gros homme à bedon ballonnant sur le garot de son lourd cheval de labour. Il fallait voir avec quelle prestance il se carrait, l’épée au poing, à la tête de ses hommes !
Mais leur ignorance du service de place en de pareils temps, occasionne de continuels accidents et même de sanglantes méprises. En voici la preuve :
Durant la bataille, des centaines de prisonniers avaient été enfermés dans la galerie souterraine des Tuileries, longeant le quai jusqu’à la place de la Concorde et par laquelle Louis-Philippe s’est enfui le 24 février.
Au manque d’air et aux infections engendrées par un tel amas d’hommes, étaient venues s’ajouter les puanteurs cadavériques des malheureux que les gardes nationaux chargés de la surveillance s’étaient amusés à fusiller à bout portant à travers les quelques lucarnes qui éclairent la galerie.
Ce ne fut que quatre jours après la cessation du
combat qu’on se décida enfin à les évacuer, à demi-asphyxiés, quelques-uns même devenus fous.
Afin d’éviter l’épouvantable impression qu’eût certainement produite la vue de ces infortunés, leur transfèrement se fit de nuit. Ils partirent, escortés de mobiles.
Mais le convoi traversant la place du Carrousel, rencontre un détachement de gardes nationaux d’Orléans en patrouille. Ceux-ci s’effarent, se croyant en présence d’une troupe d’insurgés, et se mettent à tirer dessus, sans explication. Les mobiles croient alors à une tentative d’enlèvement et ripostent à leur tour. Le bruit de la fusillade amène heureusement de la troupe régulière qui met fin au carnage.
Qui sait quand ces choses cesseront !
L’état de siège, voté d’abordpour la durée de la lutte. Tient d’être prorogé jusqu’à l’époque où il plaira à Cavaignac de le lever. Sa dictature est complète.
Les journaux conservateurs et ceux du parti républicain que Cavaignac n’a pas supprimés, célèbrent à l’envi le rétablissement de l’ordre et glorifient le « sauveur 55 de la société menacée par une « poignée de handits «, dont Eugène Pelletan, dans son journal le Bien public^ regrette qu’on n’ait pas assez tué.
Environ quinze mille hommes morts ou blessés dans deux camps ; la chasse à l’homme organisée ; une partie de Paris dénonçant l’autre ; les haines les plus farouches déchaînées entre l’armée, la mobile et les ouvriers, dont les blessés s’invectivent jusque sur leurs couches d’hôpital ; l’embastillement de milliers de prisonniers grouillant et étouffant dans la boue des casemates ; l’état de siège indéfini ; les conseils de guerre en permanence pour envoyer au bagne, ou même à l’échafaud, les plus énergiques des combattants des barricades; la transportation en masse, sans jugement des simples suspects, votée d’enthousiasme par les ‘^représentants du peuple 55 : tel est le bilan de quatre mois de gouvernement des républicains.
Qu’aurait pu faire de plus la plus exécrable des monarchies?
20 jtiiii — lO d-écembre
Délivrés de la peur des socialistes qu’ils espèrent avoir écrasés pour toujours, les monarchistes trouvent prudent de conserver encore le masque de républicains modérés, sous lequel ils combineront plus à l’aise leurs intrigues.
Ils constituent cependant un groupe à part dans lequel sont exclusivement admis les ennemis de la République même simplement formaliste.
Ce groupe a pris, du lieu de ses réunions, le nom de « groupe de la rue de Poitiers w. C’est un vrai bouquet de réactionnaires de toutes nuances. Thiers, Dufaure, de Falloux, Montalembert, Léon Faucher, Changarnier, Barthélemy Saint-Hilaire, Charles Dupin et Dupin aîné, Odilon Barrot en sont les plus brillantes fleurs.
Victor Hugo, grâce aux ineptes insultes que contenait sa profession de foi électorale contre la « République rouge «, a été jugé digne d’être admis dans le cénacle, malgré ses allures louvoyantes. Les bonapartistes comptent beaucoup sur lui.
Le groupe se propose de publier des brochures à l’usage des bons ouvriers des villes et des campagnes, pour combattre les pernicieux effets de la propagande socialiste et les maintenir dans le pieux respect d’une saine morale et de la propriété... surtout. C’est M. Wallon, de l’Académie des sciences morales et politiques, qui dirigera cette opération. Thiers et de Falloux mèneront la campagne à l’Assemblée.
La première attaque atteint la presse, contre laquelle on rétablit le timbre et le cautionnement.
Les anciens journaux d’avant Février ne s’en plaignent que pour la forme et pour l’honneur des « immortels principes ». Ils en jubilent au fond. Les voilà débarrassés de la concurrence terrible des « journaux à un sou ». Les choses iront d’autant mieux pour la presse bourgeoise que le public ayant pris goût à s’occuper des faits du jour et le droit de vente au numéro étant maintenu, les recettes ne peuvent manquer de s’en accroître. “ Silence aux pauvres » ! écrit Lamennais en tête du dernier numéro du Peuple Constituant^ le 11 juillet.
Désormais, la brochure sera la seule ressource des
écrivains socialistes jusqu’à ce qu’on trouve le
moyen d’enrayer ce nouveau mode de proj)agande déjà trop restreint.
Pourtant à l’aide de souscriptions, on parvient à réunir le cautionnement exigé et Proudhon peut de nouveau faire paraître son journal le Peuple^ qui durera... tant que son directeur pourra supporter les amendes dont on ne se fera pas faute de l’écraser.
La presse bâillonnée, c’est le tour des clubs.
Jules Favre, dont le fiel et la haine sont toujours prêts, s’est chargé du soin d’étrangler le droit de réunion' au nom duquel s’est faite la révolution de Février.
Le même système d’amendes et de pénalités correctionnelles frappera tout orateur se hasardant à discuter la famille, la Religion ou la Propriété.
IC austère François Arago qui « préfère pour le peuple le plus mauvais théâtre aux clubs » ; le loyal Arago « qui ne mordait pas le peuple après le 24 Février, parce qu'il n'avait pas de quoi mordre » doit être satisfait à présent (1).
(\) Voir le rapport Quentin Bauchard. Enqu^e 'parlementaire sur les journées de Juin. Déposition de François Arago, membre du gouvernement provisoire et ensuite de la Commission exécutive.
On mord et on étrangle à l’aise.
Mais, une fois en goût de « mordre w, austère et loyal républicain que vous êtes, citoyen Arago, les monarchistes ne s’arrêteront plus, et si votre titre de savant vous sauve encore de leurs crocs, vos amis et vos complices en sentiront bientôt eux-mêmes les atteintes.
A la suite du vote instituant une commission parlementaire d’enquête sur tous les événe)nents politiques accoyyrplis du 24: février au 26 juin^le^ membres du Provisoire et de la commission exécutive ont été appelés à déposer sur ce qu’ils savent de ces faits et aussi à expliquer la conduite qu’ils y ont tenue.
Ce n’est qu’en avouant leurs trahisons constantes envers le peuple dont ils avaient reçu mandat, en les exagérant bassement même, qu’ils n’ont pas encore été poursuivis comme “ complices de la chute de Louis- Phillippe « — et de tout ce qui s’en est suivi .
Leur attitude, à tons, devant cette commission spécialement composée d’adversaires avérés de laRépublique, a été écœurante de lâcheté.
Mais ils n’en sont pas quittes.
Dans la séance du 25 août, l’Assemblée a été saisie d’une demande en autorisation de poursuites contre Louis Blanc et Caussidière, le cauteleux préfet de police du Provisoire et de P Exécutive, comme ayant été tous deux les instigateurs du 15 mai et des journées de juin.
Il s’en est fallu de peu, même, que Ledru-Rolin, et jusqu’à Lamartine, ne fussent compris dans cette demandé.
Grâce à leur plaidoyer plus éloquent que digne, ils ont pourtant été mis hors de cause.
Mais malgré les explications pitoyables deCaussidière, racontant comment il a “ fait de l’ordre avec du désordre » ; malgré les plats dithyrambes de Louis Blanc sur le respect qu’il professe pour la majesté souveraine du suffrage universel, tous deux après une séance qui s’est prolongée fort avant dans la nuit, n’en
sont pas moins renvoyés devant la Haute-Cour appelée à juger l’affaire du 15 mai.
Cavaignac lui-même a été pris à partie violemment pour la mollesse de son action au début de l’insurrection.
Il s’est contenté de répondre « qu’il n’avait laissé se développer la révolte que pour la mieux écraser d’un seul coup JJ.
Ignoble et mensongère forfanterie d’un ambitieux démasqué !
Caussidière et Louis Blanc sont partis pour Londres dès leur sortie de l’assemblée, ne se souciant j)oint de la justice de la Haute-Cour. — Bon voyage ! — Leur attitude équivoque à tous deux, depuis le 24 février, ne les rend pas autrement intéressants.
Je suis allé au fort d’Aubervilliers, voir un cousin arrêté comme suspect. Bien qu’aucune preuve matérielle n’ait été relevée contre lui, il n’en a pas moins été classé parmi ceux qui doivent être transportés.
Le départ allait précisément avoir lieu et je n’ai eu que le temps de serrer la main à mon cousin.
On les envoie, lui et ses compagnons, à Brest, attendre sur les pontons leur départ pour l’Algérie.