DEUXIÈME PARTIE
Bien que le parti républicain au pouvoir se soit peu soucié d’abroger les lois édictées par lui — lors de la première révolution — et interdisant aux travailleurs, sous prétexte de sauvegarder la liberté des transactions, de se grouper en vue de débattre leurs intérêts, la révolution de Février n’en a pas moins créé un état de choses tel qu’on ne crut pas prudent de s’opposer aux essais d’association tentés par les ouvriers pour s’affranchir du patronat.
Au plus fort même de la lutte et pendant que l’insurrection de Juin menaçait de l’emporter, la Constituante, afin de conjurer le danger, alla jusqu’à voter un crédit de trois millions à répartir entre les associations existantes ou en voie de formation tant à Paris que dans les départements.
Si maigre que soit l’allocation et si antilibérales que soient les conditions imposées aux associations admises à en bénéficier, ce vote a, en somme, pour conséquence, de donner ainsi implicitement une existence légale aux associations ouvrières.
Sans doute, il se peut que la Constituante n’ait pas
bien compris elle-même la portée de son acte. La bourgeoisie républicaine se soucie généralement fort peu de la logique et de ses « grands principes lorsqu’elle est IDrise de peur ou que ses intérêts sont en jeu.
Il est à remarquer, en effet, que toutes les lois restrictives des « Droits reconnus par elle dans la fameuse « Déclaration «, émanent uniquement de son initiative. Toutes portent en tête une date de l’ère républicaine et ont eu pour promoteurs des républicains avérés,légalisanttout simplement, au nom de la Nation et de la Souveraineté du Peuple, les monstruosités jusqu’alors commises au seul nom du bon plaisir royal. — Les réacteurs qui leur ont succédés n’ont eu qu’à appliquer les lois à leur propre bénéfice.
C’est d’eux qu’émane cette inique législation qui, au nom de la liberté du travail, interdit aux ouvriers de s’entendre pour maintenir ou accroître leur salaire, alors que sont protégées soigneusement les corporations d’avocats, d’avoués, d’agents de change, de commissaires-priseurs, d’huissiers, d’experts de commerce imposés par la loi, comme intermédiaires aux intéressés, sans compter les professions privilégiées d’ingénieurs, de médecins, etc., etc.
11 s’en est fallu de peu même que ce brave monsieur Carnot, ministre de l’instruction publique sous le Provisoire et l’Exécutive, ne nous dotât d’une caste nouvelle, celle des Employés d' Etat ^ au moyen d’une Ecole d’Administration, heureusement tombée dans l’eau, par suite de la chute de cet intelligent fils de son per e.
Toujours est-il que, grâce au fameux vote des trois millions, l’action révolutionnaire directe, impossible maintenant, à cause de la « saignée de Juin, w a pris une nouvelle forme qui, pour être plus lente, n’en sera pas moins fructueuse, il faut l’espérer.
Les socialistes militants ont compris qu’ils pourraient s’en servir pour réunir les forces éparses du
prolétariat et donner ainsi au mouvement la cohésion sans laquelle ses revendications seront toujours mises en échec.
Or le groupement sous forme d'associations ouvrières est bien préférable aux sociétés secrètes, — toujours ^ sous le coup de lois prohibitives et n’étant le plus souvent qu’une arme au service d’intérêts étroits ou d’ambitions malsaines.
Aussi ces associations ont-elles prises un très grand essor à Paris et dans les centres industriels.
Tous les corps de métiers y sont représentés : Bijoutiers, billardiers, blanchisseuses, boulangers, boutonniers, chapeliers, colleurs de papier, chaussonniers, cordonniers, coiffeurs, corroyeurs, ébénistes, graveurs, horlogers, lingères, facteurs de pianos, ferblantiers, fermiers, maçons, mécaniciens, mégissiers, menuisiers, menuisiers en chaises et en fauteuils, peintres en bâtiments, tapissiers, tanneurs... etc.
Enfin les associations de cuisiniers se comptent par vingtaines.
Rien d’amusant comme le vocabulaire de ceux-ci dans leur service :
Un droitier au citoyen! — est une tête de veau.
Un prétendant! — Un pied de cochon.
Une rue de Poitiers! — Une omelette.
Un président! — Des mendiants.
Un Girondin! — Fromage crème et confitures.
Un Montagnard! — Confitures, cerises ou groseilles.
\Jn prolétaire! — Ragoût de pommes de terre.
...Et ainsi pour toute la carte.
Ce mouvement est des plus intéressants à étudier — ce queme permet de faire ma nouvelle professionde comptable — à cause du classement d’après le mode de rémunération adopté par chacune de ces sociétés entre les associés.
Il ne s’agit naturellement que des associations libres
et non de celles ayant reçu leur part dans l’allocation officielle. Les statuts de ces dernières, rédigés et approuvés par une commission spéciale de répartition, sont strictement conformes à ceux des sociétés d’exploitation capitaliste.
Les cordonniers, les tailleurs, les chapeliers, les tanneurs, les corroyeurs et les cuisiniers sont généralement communistes. Chez certains, le taux de la rémunération est égal pour tous. Chez d’autres, cette rémunération est établie au prorata des besoins de chacun, déterminés d’après le nombre de personnes composant la famille, déduction faite de celles qui exercent elles-mêmes une profession rétribuée. Ce dernier mode communiste me paraît approcher le plus d’une véritable égalité.
Quant aux autres corps de métiers en association, le plus grand nombre pratique le système ayant cours dans les ateliers ordinaires. Le prix de la journée est déterminé d’après l’habileté de chacun. Seuls les bénéfices — s’il y en a — seront répartis également entre tous, proportionnellement au nombre d’heures de travail effectué.
Les menuisiers, les billardiers, les peintres en bâtiluents, les maçons, etc., etc., seront régis d’après ce système.
L’apport social étant le même pour chaque associé, aucun intérêt ne lui est attribué.
Mais tous les statuts stipulent que, provisoirement, la rétribution journalière sera limitée au strict nécessaire, la plus grande part des produits (environ les deux tiers) devant être appliquée à l’achat des marchandises et de l’outillage nécessaires, ainsi qu’à la création d’un fonds de roulement qui permette de faire le plus possible les acquisitions au comptant.
Enfin, toutes s’accordent aussi à destiner les bénéfices à la création de nouveaux groupes d’associés.
Cette dernière clause est toute platonique, car, dans les conditions où se trouvent les associations, la perspective de 'bénéfices n’est qu’une illusion. Mais, comme intention seule, ce n’en est pas moins la marque d’un énorme progrès sur l’esprit qui animait les corporations ouvrières d’autrefois et dont le compagnonnage est actuellement encore imprégné.
Tout ce nouveau mouvement ouvrier, issu de la conception socialiste atteste un remarquable esprit de solidarité pouvant conduire les travailleurs à leur .aflranchissement. Il s’agit de faire la guerre à la concurrence tant prônée parles bourgeoisetsur laquelle seule repose l’exploitation des salariés par les patrons.
Quelle différence, dès lors, entre cette nouvelle conception des intérêts ouvriers et celle du compagnonnage, n’ayant en vue que de garantir d’exclusifs intérêts corporatifs !
Tout en se dévouant sans réserve à ce mouvement ceux des ouvriers qui y prennent part avec une réelle conscience de son but véritable, ne se leurrent pas d’espérances chimériques sur la portée économique de ces essais d’association.
Pour eux, ce n’est qu’un apprentissage, pour amener les travailleurs à la direction de leurs affaires.
La plupart d’entre eux, en effet, absorbés tout entiers dans les détails techniques de leur profession, détails que les nécessités actuelles de la grande industrie tendent à transformer en spécialités, sont généralement très ignorants de tout ce qui se rattache à l’organisation et à la gestion de l’industrie qui les occupe.
Même dans ce qu’on appelle simplement le métier^ Vartisanntrie, où les éléments de la production sont des moins compliqués et où l’ouvrier confectionne le produit dans toutes les parties qui le composent — la chaussure par exemple — ; cet ouvrier ne connaît guère que le rapport du prix de main-d’œuvre qui lui est payé et le prix de vente au consommateur. Mais il
ignore le plus souvent tous les facteurs intermédiaires constituant — dans l’état économique actuel — le prix: réel de revient. Il est ainsi porté à les négliger ou à s’en exagérer l’importance, double écueil des plus graves lorsqu’il est appelé à opérer pour son propre compte.
Or, quel meilleur moyen, pour les ouvriers, d’acquérir ces notions indispensables que de les étudier sur le vif?
A ce point de vue donc, l’association est d’une utilité incontestable pour l’éducation pratique des travailleurs, en vue de leur affranchissement économique.
Ainsi pensent les vieux socialistes.
Mais ils ne sont pas sans inquiétudes sur les illusions que se font jeunes en entrant dans le mouvement.
Ceux-ci, en effet, sont trop disposés à croire que du succès ou de la chute de l’association dépend l’avenir de la Révolution sociale. Ils attribuent à cette forme actuelle de l’action socialiste une valeur qu’elle ne peut avoir, quant à la solution du problème social.
Etant donné le milieu économique dans lequel les associations ouvrières doivent se mouvoir, quel que soit le mode accepté par chacune d’elles quant aux relations intérieures de ses membres, que le mode soit communiste ou autre, elles n’en seront pas moins obligées de se conformer aux préjugés de leur milieu, de les refléter et enfin d’en être ou les victimes ou les bénéficiaires.
Les sociétés économiques actuelles reposant toutes sur la concurrence et l’insolidarité, les associations, si fraternelles qu’elles soient d’intention, seront forcées — sous peine de mort — de se soumettre à ces prétendues lois et de n’avoir non plus d’autre règle dans leurs rapports extérieurs et sociaux que celle de « l’offre et de la demande ». — Ce sera la guerre de groupe à groupe substituée à celle d’individu à individu: rien de changé au fond.
L’association ouvrière se trouve ainsi prise dans ce
dilemme : ou rinsiiccès par suite de difficultés financières insurmontables — malgré l’abnégation de ses membres; ou la réussite au prix seulement de l’abandon du but poursuivi et des principes invoqués. C’est-àdire, dans ce dernier cas, l’association devenant capitaliste et salariant à son tour les auxiliaires qu’elle sera contrainte de s’adjoindre temporairement, chaque fois que l’exigera un surcroît de travail auquel il lui faudra faire face pour ne pas perdre sa clientèle.
La bourgeoisie intelligente le comprend bien ainsi. — Rassurée par les nombreuses chances d’insuccès, elle sait bien en tout cas que les rares associations qui réussiront à se développer seront logiquement amenées, en raison même de ce développement, à venir renforcer l’armée des exploiteurs.
Il existe, il est vrai, un moyen d’obvier à ce dilemme : la Fédération des associations ouvrières solidarisées. Mais l’idée n’est pas encore mûre et puis la bourgeoisie est légalement armée pour s’y opposer. Elle doit avoir prévu le cas.
Aujourd’hui, 6 février 1849, ayant lu dans le Peuple la communication d’un instituteur convoquant ses confrères chez lui pour s’entendre sur la création d’une association, je me suis rendu à cette convocation , curieux de savoir ce qu’il en pourrait sortir.
Muni de paon brevet de capacité, j’arrive chez le citoyen Perot, dont l’externat est situé rue Bréda, 21.
Le local est assez grand, matéiiel en bon état, bonne aération, bon éclairage tiré d’une cour sablée et plantée de quelques accacias nains qui, eu été, lui donnent droit au nom de jardin.
Le citoyen m’accueille fort courtoisement.
C’est un homme de taille moyenne, fête socratique, physionomie ouverte mais un peu triste. Il doit avoir dépassé la trentaine.
Tout aussitôt il m’expose son projet.
Il s’agit d’une entente entre instituteurs etprofesseurs libres pour réagir contre la décroissance menaçante du taux des rétributions scolaires et aussi contre l’envahissement des institutions dirigées par les corporations religieuses.
Ne possédant point d’établissement scolaire, la première partie ne m’intéresse pas.
Quant à la possibilité, pour de pauvres chefs d’externats ne disposant que de maigres ressources, de lutter contre les institutions cléricales richement dotées pour la plupart et appuyées par le pouvoir actuel, je n’y crois guère et même pas du tout.
J’allais donc m’excuser et repartir, lorsqu’arrivèrent successivement une trentaine de personnes parmi lesquelles se trouvaient deux dames que je connaissais un peu.
La première était lacitoyennePawîme Boland^ chez qui m’avait conduit une fois mon ami Thalès Bernard.
Disciple de Pierre Leroux, dont elle a adopté les doctrines après la dispersion de la communauté Saint-Simonienne de Ménilmontant, dont tous deux faisaient partie en 1832, Madame Roland est communiste chrétienne.
Malgré mon antipathie instinctive pour quelque doctrine religieuse que ce soit, cette citoyenne m’a inspiré une profonde estime à cause de sa droiture et de la sincérité de son dévouement à la cause socialiste.
La seconde de ces dames est une petite femme à l’air souffreteux, mais douée d’une grande énergie. Je l’ai entendue bien des fois déjà, dans des réunions populaires, revendiquer le droit des femmes et leur accession à la vie politique. Elle est phalanstérienne.
Mariée à un employé de ministère du nom de Desroches, elle a repris son nom de demoiselle pour être plus libre dans sa propagande. — On la connaît sous le
nom àQ Jeanne Derouin. — Elle jouit elle aussi, et à juste titre, d’une grande estime dans son entourage.
En voyant entrer ces dames, je me décide à rester, bien convaincu que l’intérêt de la réunion se ressentira de leur présence.
La séance est ouverte — une heure après celle fixée par la convocation ! Le citoyen Perot expose à l’auditoire le but de son appel.
Pinceurs assistants prènnent ensuite la parole. Leurs discours aboutissent tous à ces conclusions :
Il faut aviser d’urgence si l’on veut pouvoir continuer de « brouter 5?, selon l’expression pittoresque du citoyen V..., chef d’externat du quartier Ménilmontant, en costume d’artilleur de la garde nationale ; et, ajoute ce citoyen : « Si l’on ne veut pas être mangé par les jésuites. w
Toutes les doléances de ces - braves gens ne sont en effet que trop fondées. Eux aussi subissent la misère des ouvriers ; mais ils doivent la dissimuler sous le décorum bourgeois, cette misère insondable du prolétariat des professions dites libérales!
Après quelques heures de discussions pour trouver un remède pratique à la situation, et après avoir constaté l’inutilité de cette recherche, on allait se séparer — sans intention de retour — quand la citoyenne Pauline Roland, jusqu’alors silencieuse, demande la parole :
Si nous ne pouvons, dit-elle, moins encore que les ouvriers, mettre fin à nos souffrances par l’associa- « tion, pourquoi, puisque nous nous sommes rencontrés w grâce à l’initiative du citoyen Perot, n’en profiterions- « nous pas pour examiner ensemble si notre enseigne- » ment est bien conforme à ce qu’il devrait être, étant données les aspirations actuelles vers un état social w plus équitable, plus soucieux de la liberté de ses 57 membres, plus respectueux de leur dignité, plus vraiment égalitaire enfin?
» Ne serait-ce pas peut-être le vrai moyen pratique » de reconquérir pour nous-mêmes la dignité, l’indépen- 7) dance et aussi le bien-être auxquels nous avons droit n comme tous, et qui, sans cette rénovation sociale, 7î menacent de nous être enlevés sans remède, vous » venez de le constater vous-mêmes? »
A ces paroles, la discussion reprend de plus belle, mais non avec le même calme. La plupart des assistants protestf^nt.Ils sont républicains, ils exèorent les jésuites, mais « socialistes!... jamais ! »
Le citoyen Arsène Meunier, chef d’externat au Palais- Royal et rédacteur en chef de VEcho des instituteurs^ admet bien que le socialisme a du bon... Sans doute les « classes laborieuses « qu’on s’occupe d’elles...
(toute la littérature adoptée par les libéraux à ce sujet y passe).., mais il n’entend pas faire partie d’une association affichant des principes socialistes, comme le propose imprudemment V\io\ior2i}Àe:ç,ïio\e\mQ qui... etc.
L’instituteur artilleur, lui, ne démord pas de son idée : « Entendons-nous pour brouter, mais pas de socialisme! pas de folies ! «
Le brave homme ne semble pas se douter de la connexité qui existe pourtant entre le socialisme et son légitime désir de « brouter «.
Nous restons à la fin sept^ y compris le citoyen Perot, ralliés au point de vue de M"'® Pauline Roland, très vivement appuyée par M“® Derouin. Avec nous se trouvent aussi les époux Bizet qui ont amené leur jeune garçon, Georges, charmantgaminquin’a pas paru s’amuser beaucoup mais qui est demeuré fort tranquille tout ce temps (1).
Nous nous donnons rendez-vous pour jeter les bases d’une association d’instituteurs et d’institutrices socia-
(1) J1 se pourrait bien que ce jeune Georges, Bizet fût le même que Fauteur de Carmen et de la Jolie fille de Pertli. car il pianotait déjà à cette époque. (N. de FA.).
listes... et nous allons tous ensemble souper chez les Cuisiniers-Réunis de la barrière des Martyrs, où nous devisons de notre projet le reste de la soirée.
Me voilà ainsi entré effectivement dans le mouYement socialiste.
Le procès de V Affaire dul^ mai 1848 est enfin terminé. Il a duré du 7 mars au 2 avril — presque un mois !
La haute cour siégeant à Bourges, sur les conclusions du procureur-général Baroche (1), vient de condamner :
Barbés et Albert, à la déportation;
Blanqui, à dix ans de détention ;
Sobrier, l’ex-coadjuteur de Caussidière à la préfecture de police, à sept ans de détention ;
Raspail, à six ans ;
Flotte, le cuisinier, à cinq ans.
Louis Blanc et Caussidière — contumaces — à la déportation.
Seul de toutes les notoriétés politiques impliquées dans Faffaire, le général Courtais a été acquitté.
Quels enseignements pour l’avenir sortent de ce procès ! Et quelle piteuse attitude y ont eue les hommes portés au pouvoir par la confiance du peuple en Février !
Une année s’étant écoulée depuis les événements •dont le souvenir vient d’être évoqué, et le chemin fait en arrière étant de nature à mieux faire apprécier ce qu’avaient de légitime les causes qui les ont amenés, on était en droit d’espérer que ceux qui, seul sont responsables du recul, reconnaîtraient du moins leurs erreurs devant les hommes qu’ils ont ainsi livrés aux vengeances de la réaction.
fl) Le même qui, au club Blanqui, en mars 1848, se vantait d’avoir « devancé de vingt-quatre heures la justice du peuple » en demandant dès le 22 février la mise en accusation du ministère Guizot. (N. de l’A.).
Vaine espérance !
Devant ces intelligences et ces dévouements, stupidement sacrifiés à leurs lâches appréhensions ni le Provisoire ni la Commission exécutive, appelés comme témoins à charge, n’ont exprimé le moindre regret!...
Tous ces maîtres d’hier, devant les maîtres d’aujourd’hui, ont défilé presque comme des coupables euxmêmes, s’excusant de leur triomphe au 26 février, expliquant ce qu’ils ont fait pour en atténuer la portée, exagérant jusqu’à leurs trahisons envers le peuple, pour se faire absoudre par ses ennemis.
Ni cœur, ni dignité, ni intelligence politique!
D’antre part, il faut bien le reconnaître, parmi les principaux accusés un seul a compris que les charges relevées contre eux à propos du 15 mai ne sont qu’un prétexte, mais que le vrai procès repose entièrement sur la haine qu’inspire aux classes privilégiées tout ce qui peut me tracer leurs privilèges.
Aussi, tandis que Easpail se contente de se disculper de toute participation à V attentat ; qu’il discute pied à pied les faits qu’on lui impute et accuse puérilement les «jésuites de conjuger sa perte », Blanqui, lui, élargit le débat, déchire le voile du prétendu respect dû à la « majesté du suffrage universel » etdémontre clairement que c’est la Révolution qui, seule, est sur la sellette devant ses adversaires intéressés.
Quant à sa personne, Blanqui n’en a nul souci.
« En fait de haines, dit-il, j’ai reçu énormément et » je n’ai rien rendu... Debout sur la brèche pour défen- » dre la cause du peuple, les coups que j’ai reçus ne » m’ont jamais atteint. Assailli par derrière, j’ai fait » seulement tête aux ennemis de la Révolution sans
» même me retourner contre d’aveugles attaques
» Qu’importe ensuite que le jour du triomphe de nos » principes ne vienne briller que sur un cachot, mon î5 domicile presque habituel depuis douze ans? — La
n Révolution victorieuse m’en avait arraché un moment, î) La Révolution trahie, vaincue, m’y laisse retomber. . . . V Voilà un de nos plus beaux titres de gloire, à nous : » souffrir et triompher des souffrances de ce grand peu- ^ pie de déshérités!.... »
Quant à Barbés qui, avec Albert, avait d’abord, et non sans grandeur, refusé de se défendre « devant un tribunal politique ne représentant plus par cela même que le droit du plus fort jî, il a compromis à jamais cette digne attitude, aux yeux des révolutionnaires sincères, par le caractère de ses haineuses récriminations contre Blanqui, à la fin de la dernière audience. Cette scène finale a été vraiment honteuse pour lui.
Aussi le citoyen Flotte, ancien compagnon de Barbés, pourtant, n’a pu s’empêcher de lui dire : « Vous vous êtes déshonoré aujourd’hui, citoyen! ^
Peu de temps après l’arrêt, Paris assista à un étrange spectacle.
La marque des condamnés à une peine infamante ayant été abolie en 1830, l’exposition au carcan avait été maintenue jusqu’en 1848.
Je me rappellerai toujours le dégoûtant tableau qu’offrait la petite place du Palais-de- Justice les jours d’exposition.
Je vois encore les malheureux condamnés — hommes et femmes — juchés sur une plate-forme élevée d’à peu près deux mètres et attachés à un poteau, surmonté d’un écriteau où se lisaient en grosses lettres le nom du condamné, les motifs et la nature de la condamnation. J’ai aussi présentes à l’oreille les ignobles plaisanteries et les injures qu’échangeaient les avec les voyous
et les imbéciles badauds, venus tout exprès pour les contempler.
Le Provisoire mit fin à ces scènes humiliantes en supprimant l’exposition personnelle, mais il maintint, je
ne sais pourquoi, l’exhibition des poteaux et de leurs écriteaux.
Un matin donc, vers dix heures, l’échafaud, de nouveau dressé, portait autant de poteaux que de condamnés à la déportation par la haute cour. Les inscriptions mentionnaient en caractères plus gros que d’ordinaire et par défi peut-être, les noms de Louis Blanc, de Caussidière,à^ Albert et à^Barbès.
Etonnés d'abord, les passants arrêtés devant la plateforme éprouvèrent bientôt le besoin de protester contre cette indignité. C’était jour de marché aux fieurs. On y court. Il est dégarni. Les fleurs achetées en masse sont aussitôt jetées sur l’échafaud. La nouvelle se répand dans Paris. On accourt de tous côtés. En vain les gardes municipaux et la police veulent défendre les abords. C’est une procession sans fin et une véritable averse de fleurs.
L’échafaud ne peut être enlevé que vers le soir, alors que, d’après la loi, il eût dû l’être deux heures après (1).
La Constituante a vécu.
Elle n’a pas su même amnistier ceux, qu’en un jour de lâches terreurs, elle a envoyés pourrir sur les pontons de Cherbourg, de Brest et de Rochefort.
Les efforts du député Lagrange, qui la suppliait de faire disparaître le honteux témoignage de ses rancunes, sont demeurés vains, grâce au « Boucher de Juin «, qui a particulièrement insisté pour que le décret de transportation fût maintenu.
La Législative vient de s’iustaler pour trois ans. Presque tous ses membres, dont le nombre est réduit
(H Grâce à cette infamie gouvernementale et à la protestation qu’elle souleva, ce honteux vestige de barbarie judiciaire fut enfin rayé (Ju Code. (N. de l’A.\
d’un tiers environ, Ont figuré dans la précédente assemblée.
Mais les masques sont tombés.
Les monarchiens affirment plus nettement leur haine contre laKépublique — « la gueuse » — comme l’appelle le général Changarnier, dit liergamotU. — Ils ne cachent plus leur intention d’en finir avec elle le plus tôt possible.
Les bonapartistes, eux, affichent hautement aussi leur prétention de no tenir aucun compte de la Constitution qui interdit la réélection immédiate du président à l’expiration de ses pouvoirs en 1852.
Sous le nom de Société àn Dix Décembre, ils raccolent ouvertement une véritable toiirbe d’escrocs et de ruffians de toutes classes, bons à tout faire et qui attendent avec impatience le moment de se ruer sur Paris. C’est le chef de la police municipale, Carlier, qui les dirige.
Les Républicains formalistes se sont groupés sous le titre (Tamis de la Constitution, titre élastique qui permet bien des compromis. Le prince-président pourra au besoin prendre là ses ministres.
Enfin, les radicaux et les socialistes ont constitué un groupe à part sous le nom prétentieux et très suranné de “ la Montagne. » Proudhon dans son journal affirme qu’à peine ils sont une taupinée.
La Législative contient pourtant un certain nombre d’ouvriers dont quelques-uns ont déjà figuré à la Constituante, mais, hélas! sans y faire grand bruit!
Tels les citoyens Agricol Perdiguier, menuisier, et Corbon, sculpteur, disciples de Bûchez, resté sur le carreau ainsi que son autre disciple, l’horloger Paupin, dont: les défaillances trop accentuées ont écœuré les électeurs. Puis le citoyen Greppo, le tisseur en soie, réélu par Lyon.
Les nouveaux venus sont Bieger, jardinier, député du Bas-Rhin ; le maçon Nadaud, nommé dans la Creuse, et
qui, — affirme déjà la légende, — était en train de traîner une corniche rue Souffiot lorsqu’il apprit son élection. — Le coutelier Faure, nommé à Lyon. — Le serrurier Gillaud, nommé dans l’Indre. — Le typographe Jules Leroux, frère de Pierre Leroux, envoyé par la Creuse.
La Nièvre a aussi nommé Malardier, instituteur primaire.
Par une bizarrerie qu’expliquent seuls les caprices de la politique, Victor Hugo, appuyé il est vrai par le comité réactionnaire de la « rue de Poitiers a été réélu à Paris, alors que Lamartine, certes plus sincère dans ses tergiversations, nommé en 1848 dans dix départements, n’a pu nulle part, cette fois, obtenir une majorité suffisante. Il est vraiment dommage qu’il n’en soit pas de même pour l’autre.
Victor Considérant et Pierre Leroux sont les seuls socialistes élus à Paris.
Proudhon a échoué, tout en obtenant cependant le chiffre respectable de 85,000 voix.
D’autre part, l’assemblée s’est enrichie d’une nouvelle catégorie de représentants de l’armée, dont l’élection exaspère jusqu’à la rage les conservateurs.
Ce n’est certes pas que la valeur personnelle de ces élus soit en question dans ra£faire,car, à l’exception de ceux qui ont présenté leur candidature aux comités électoraux, nul ne les connaît. Mais c’est à cause de leur situation spéciale et des intentions qui ont dictées ce choix à leurs électeurs.
Les départements du Haut-Rhin et du Rhône ont tous deux nommé le sergent Commissaire, du 2® bataillon de chasseurs d’Afrique.
Le département de la Seine a élu le sergent-major Boichot, du 7® léger et le Sergent Rattier, du 48® de ligne, tous deux en garnison à Paris.
Voir de simples sous-offs à la tribune, combattre les
propositions de leurs supérieurs, la plupart jusqu’alors seuls ) eprésentants de l’armée dans les assemblées délibérantes! voir peut-être même ces sous-offs dénoncer publiquement les exactions et les dénis de justice dont leurs camarades sont victimes, grâce à un code féroce qui, sous prétexte de discipline, les laisse à la merci de leurs chefs ; c’est vraiment inouï.
On avait bien tenté d’intimider les candidats en arrêtant Boichot. Mais il a fallu le relâcher après l’élection. Il est ainsi trop clair que, s’ils eussent échoué, ils auraient payé cher l’insolence d’avoir osé accepter le dangereux honneur qu’on leur avait fait.
De tous les ouvriers députés, un seul s’est acquis une grande célébrité dans des circonstances assez amusantes.
Le 5 juillet 1848 — les pavés de Paris encore tout chauds du sang de Juin — Proudhon, au milieu de furieuses clameurs, lisait et soutenait courageusement à la tribune sa fameuse proposition de suspension de paiement et de réduction des loyers. A la mise aux voix par assis et levé, un seul député est debout, appuyant la prise en considération du projet de Proudhon. C’est le citoyen Greppo, le canut lyonnais.
Son nom circule bientôt et, grâce aux comptes rendus de la séance dans la presse, il était dès le lendemain livré à la stupéfaction du monde entier.
Greppo devint ainsi un héros pour les uns, une tête de turc pour les autres.
Or, l’amusant de l’affaire, c’est que n’ayant point assisté la veille à la réunion de ses collègues de la gauche, il ignorait la résolution prise par ceux-ci de s’abstenir afin de conserver à la proposition de Proudhon le caractère tout platonique d’une déclaration de principes.
De là le vote tout spontané de Greppo qui dut luimême être fort étonné de son audace (1).
On prétend qu’alorsProudhon était furieux contre lui-
Le communiste Greppo n’en reste pas moins dans l’opinion publique le fidèle disciple de Proudhon !
En somme la Législative sera probablement plus réactionnaire encore que la Constituante. Ce n’est pas peu dire.
Mais le scrutin de liste, véritable suffrage à deux degrés, quoi qu’on en dise, et sans aucune garantie pour l’électeur contre ceux qui usurpent le mandat de former le premier échelon, pourra-t-il jamais donner autre chose?
Parmi les nouveaux députés il en est un qui m’est personnellement connu. C’est le citoyen Malardier, instituteur primaire dans la Nièvre.
A la suite des évènements de Juin, les journaux de province ne tarissaient pas d’injures contre Paris, qui « prétendait imposer ses volontés à la France «. Une protestation s’éleva du fond d’un village du Morvan contre ces haineuses et stupides récriminations.
L’auteur partant de ce fait qu’on ne trouve guère à Paris, somme toute, de Parisiens natifs et considérant plutôt, la grande ville comme une vaste représentation des caractères et des mœurs de la province, rendait celle-ci responsable de toutes les prétendues abominations qu’elle impute aux Parisiens. La protestation rappelait de plus, aux provinciaux, que sans les saignées faites à Paris depuis plus d’un
(1) Que n’a-t-il conservé cette naiveté, cette spontanéité ! Il n’aurait pas donné à ses anciens amis le triste spectacle de ses palinodies depuis le 4 septembre 1870, où une sotte ambition lui fit emboîter le pas à Jules Favre et à ses complices de la Défense nationale. (N. de l’A).
demi siècle, la situation des paysans français serait encore celle si sombrement décrite par La Bruyère.
Cette courageuse lettre, reproduite par quelques journaux de Paris, était signée Malardier, instituteur à D’Hunles-Place (Nièvre).
Tlialès Bernard et moi, nous lui écrivîmes sur-lechamp une lettre pour le féliciter et nos relations se nouèrent ainsi par correspondance.
En décembre 1848, Marlardier arrivait à Paris pour y faire imprimer une petite brochure dédiée aux paysans : VEvangile du Peuplé^ relatant succinctement ce qu’ils ont gagné à la révolution et ce qu’il leur reste à faire encore pour se délivrer de toute exploitation.
Cette brochure est malheureusement écrite dans un style par trop biblique, rappelant celui de Lamennais dont notre ami est un admirateur ardent. C’est la maladie du moment.
Le gouvernement de Cavaignac lui a naturellement retiré son école; les autorités du pays l’ont traité comme un homme des plus dangereux, et, non moins naturellement, en ont fait un candidat que les Morvandiaux ont élu avec enthousiame.
L’heureuse politique des républicains, qui consiste à n’intervenir à l’intérieur que pour soutenir « l’ordre ?? — toujours — et qui, au nom de ce grand principe^ a amené dans Paris la plus sanglante guerre civile, porte maintenant tous ses fruits.
Rome ayant chassé le pape, le gouvernement de Cavaignac s’est empressé d’envoyer une escadre à Civita- Vecchia pour offrir un refuge à Pie IX contre ses sujets révoltés. Celui-ci a, d’ailleurs, décliné l’offre de ses 55 très chers fils Cavaignac, Jules Bastide et Fresloii, tous républicains français, et s’est retiré de préférence chez son bon ami le roi de Naples. Mais l’escadre de la
République n’en est pas moins restée dans les eaux italiennes, prête à voler au secours du Saint-Père.
Cela ne suffit plus et l’on veut en finir avec la République romaine, en la faisant égorger par la République française.
Par un vote spécial la Constituante ayant, en novembre 1848 — Cavaignac régnant — approuvé l’expédition navale chargée de protéger le Pape opprimé^ le Prince-Président s’est autorisé de ce premier vote, et, sans tenir compte de la Constitution qui réserve à l’Assemblée seule de droit de guerre et de paix, a donné l’ordre d’investir Rome et de prendre la ville d’assaut, la Constituante romaine et le triumvirat éxécutif refusant nettement de céder la place au Pape.
Devant ce double attentat contre le droit des peuples à Textérieur et contre la Constitution à l’intérieur, la stupéfaction d’abord et bientôt après l’indignation ont saisi tous les républicains sincères, amis de la Constituante, montagnards, socialistes.
Il y avait là, semble-t-il, tous les éléments d’une nouvelle révolution.
Malheureusement le chef des « Montagnards 57, Ledru-Rollin, est absolument au-dessous d’une semblable mission. Ce prétendu Danton de notre époque n’est qu’une réduction Collas du grand révolutionnaire : il n’en a ni l’audace ni l’ampleur.
Au lieu de saisir de la question le peuple de Paris et de l’appeler directemeut aux armes, il s'est adressé bêtement à la Législative, dont la majorité — composée des mêmes personnages que celle de la Constituante — a tout simplement confirmé le vote de celle-ci et donné raison au président.
Ce qu’il y a de drôle dans Phistoire, c’est que parmi la majorité qui vient de voter le rétablissement — par la force — du pouvoir temporel des papes, figure Atlianase Coquerel^le grand chef, la lumière des protestants français !
Décidément la politique estime bien belle chose!
Ce paiivre Ledru-Kollin perdant la tête devant le vote <le r Assemblée — trop facile à prévoir — s’avisa alors de déclarer que le peuple allait descendre dans la rue.
Autre sottise, hélas ! Contradiction flagrante des fameuses déclarations antérieures de Ledru et de ses amis, à propros du respect dû à la majorité des élus du sufirage universel, dont la décision légalisait sans conteste l’acte présidentiel.
En dehors du droit supérieur de la Dévolution, Ledru et ses amis n’étaient plus ainsi que des factieux.
Puis, avertir l’ennemi qu’on va l’attaquer est sans doute fort chevaleresque, mais en pareil cas, c’est par trop naïf... pour ne pas dire plus.
A toutes ces fautes de tactique, vient s’ajouter la erise terriblement douloureuse que traverse Paris en ce moment. Le choléra y sévit avec une telle intensité que, depuis plusieurs jours, le nombre des morts se chiffre par une moyenne quotidienne de dix-sept cents à deux nulle I Total de beaucoup supérieur au maximum de 1832.
Enfin Tarmée française ayant été repoussée de Rome dans un premier assaut, la garnison de Paris sur laquelle on croyait pouvoir compter depuis l’élection des deux sous-offs très ébranlée par la presse réactionnaire qui, au nom d^i drapeau ?? et du « sang français à venger », exploite ignoblement son aveugle et inconscient patriotisme.
Cependant, sous peine de ridicule, Ledru et la Montagne ne peuvent reculer. Et puis, malgré tout, si l’effort est énergiquement conduit, il y a dans l’air un souffle de bataille qui peut le faire aboutir.
Le 13 juin 1849, donc, vers dix heures du matin, de la Bastille au boulevard Saint-Martin, les boulevards voient arriver de nombreuses colonnes de citoyens débouchant des quartiers ouvriers et commerçants.
Un grand nombre de gardes nationaux en uniforme se massent au Château d’Eau où le colonel Forestier, qui commande le V® arrondissement (1), leur a donné rendez-vous. Quelques membres de la Montagne — parmi lesquels; mon ami Malardier — s’y trouvent également.
Mais tous les manifestants sont sans armes ! — C’est le mot d’ordre.
Vers midi, la colonne se met en marche aux cris de : Vive la Constitution ! Vive la République romaine! et se dirige sur la Madeleine pour se rendre à l’Assemhlée, où Ledru-Rollin et ses amis s’emploient inutilement pour la faire revenir sur son vote approbatif de l’expédition romaine.
Mais arrivée à la hauteur de la Chaussée d’Antin, la tête de la manifestation, qui, jusque là, n’avait rencontré aucun obstacle, trouve Changarnier et ses troupes, lui barrant le chemin.
Des essais de barricades sont alors tentés avec les chaises et les tables de quelques cafés environnants. Mais les faibles remparts que le défaut d’armes empêche d’ailleurs de défendre sérieusement, sont vite franchis par les troupes de Changarnier, lequel, sans sommation, fait charger baïonnette au fusil et remporte ainsi une facile victoire.
En vain on crie « aux armes ! « Les boutiques se ferment précipitamment dans toutes les rue avoisinantes et personne ne répond à TappeU C’est encore une journée manquée, grâce à l’impéritie de ceux qui en ont pris la direction.
Cependant on tâte le terrain à dessein de reprendre l’action dans l’après-midi. Des entrevues ont lieu avec ceux des sous-officiers qui ont présenté Boichot et Rattier aux comités électoraux. Ceux-ci expliquent alors qu’il n’y a point à compter sur le concours de
(1) Le 10«ic depuis 1860.
l’armée de Paris, très surexcitée par la défaite des camarades devant Rome.
Ledru-Rollin et plusieurs « Montagnards » se sont rendus à l’école des Arts et Métiers, rue Saint-Martin, où ils établissent leur quartier général. Mais pendant qu’ils délibèrent sur les mesures à prendre, sans même avoir la précaution de s’entourer de force suffisantes pour les protéger, on les cerne, on pénètre dans l’école et on arrête ceux qui s’y trouvent. — Ledru-Rollin a la chance de pouvoir échapper et part le soir même pour Londres où il retrouvera Louis Blanc et Caussidière, avec lesquels il pourra méditer sur les dangers de jouer double jeu en matière révolutionnaire.
Dans le même temps des gardes nationaux de l’ordre, sous la conduite d’un certain Vieyrat, chef de bataillon, allaient exercer leurs fureurs de moutons enragés sur l’imprimerie du journal de Proudhon, 5, rue Coq- Héron, qu’ils mettaient littéralement à sac. Le chef de cette jolie expédition va, dit-on, être décoré par le président de la République pour ce beau fait d’armes. R Pa bien mérité.
Ce nouvel effort qui, mieux conduit, eût pu aboutir heureusement, n’aura été en somme qu’une ridicule échauffourée dont les résultats les plus nets seront d’enlever de l’Assemblée et des groupes républicains des énergies dignes d’un meilleur emploi. Vingt-un membres de la Montagne, parmi lesquels Ledru-Rollin, Victor Considérant, Félix Pyat, Boichot et Rattier, sont en fuite.
Douze autres de leurs collègues, parmi lesquels Gambon, Deville et le sergent Commissaire, ainsi qu’une vingtaine de citoyens dévoués sont arrêtés.
Delescluze et Ribeyrolles, les deux meilleurs journalistes de la presse radicale, sont en fuite.
Tous vont être jugés — c’est-à-dire condamnés — par la haute cour qui siégera à Versailles, comme inculpés d’avoir voulu « renverser la République ! »
Est-ce assez d’impudence !
Je renonce pour l’avenir à figurer dans ces démonstrations pacifiques.
Fidèles à l’engagement que nous avons pris en sortant de notre première entrevue chez le citoyen Perot, nous nous réunissons trois fois par semaine pour discuter les bases de notre association d’instituteurs.
Ces réunions ont habituellement lieu chez M“® Pauline Roland, qui dispose, rue de Douai, près la rue Clichy, d’un grand appartement, que lui a prêté une amie absente.
Nos discussions sont souvent assez orageuses, car notre groupe n’est pas très homogène quant aux conceptions philosophico-sociales.
La citoyenne Roland qui, d’ardente catholique, devint saint-simonienne et enfin disciple de Pierre Leroux^ a gardé, à travers ses transformations successives, un esprit religieux obstiné.
Pour elle, la foi en Dieu peut seule réaliser dans l’humanité l’idéal de justice et d’amour poursuivi par les socialistes. Mais c’est du peuple seul, de la foule des opprimés, des travailleurs, que surgira la véritable conception de l’ordre social nouveau.
La citoyenne Jeanne Derouin est panthéiste. Pour elle. Dieu est partout... et nulle part. De même que tous les fouriéristes, elle considère le Christ seulement comme un réformateur, supérieur aux philosophes de l’antiquité par le caractère essentiellement humanitaire de ses prédications. C’est, pour elle, le père du socialisme.
Le citoyen Bizet et sa fémme sont catholiques proudhoniens. Catholiques gallicans, il est vrai, car il exècrent la papauté qu’ils considèrent comme une cause
de ruine pour' l’Eglise, oubliant que cette prétendue cause de ruine a partout fait la force de cette même Eglise durant des siècles- Mais leur sincérité les empêche d’apercevoir le côté faible de leurs critiques.
Ils ont pour ami le citoyen Bepau, instituteur dans le quartier du Temple, déiste à la Voltaire. Il est grand admirateur de l’aphorisme du célèbre mais peu républicain philosophe de Ferney : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer». Pour le citoyen Depau, comme pour tous les voltairiens, la religion est un frein nécessaire et le père éternel un indispensable gendarme.
Le citoyen Perot et moi nous sommes la fraction terre-à-terre de l’association.
Sans nous embarrasser d’une métaphysique condamnée à tourner incessamment dans le même cercle, nous n’avons nul souci des ennuyeuses jongleries qu’exécutent,avec le moi et le non moi, les Cousin, les Jules Simon et consorts, si bien drapés par notre ami Joseph Ferrari dans ses Philosophes salariés. Nous sommes de ceux qui trouvent indispensable de mettre d’abord l’intelligence de chacun en état de démêler elle-même ce qu’il y a au fond de ces questions, si tant est qu’il y ait quelque chose, et non de bourrer les enfants de formules a priori et de conclusions dont ils ignorent leséléments. Nous voudrions donc qu’on écartât du programme tout enseignement à ce sujet.
Aussi n’est-ce pas sans peine que nous finissons par élaborer une déclaration de principes servant de préface au programme d’éducation.
Cette déclaration porte que nous croyons en Dieu — principe de toute vie; à l’unité du genre humain; à l’égalité de l’homme et de la femme. (Cette répétition nous a semblé nécessaire, afin de formuler plus nettement notre opinion à ce propos). Nous déclarons croire à la souveraineté du peuple et à la République, seule expression légitime de cette souveraineté; que chaque individu se doit à tous, de même que tous se
doivent à chacun. Enfin noi^s croyons que tous ont le droit de vivre, mais que chacun a le devoir du travail, dans la limite de ses forces et de ses aptitudes.
Tout cela sans doute est encore bien vague, bien sentimental. Mais, en l’état actuel de nos connaissances à tous, il ne nous est pas permis d’être plus précis.
C’est même le caractère vague de cette déclaration, qui jDermet à des proudhoniens et à des communistes de diverses écoles de pouvoir s’unir dans cet essai d’association où d’ailleurs leurs intérêts personnels n’auront point à souffrir de compétitions.
Seulement, cette déclaration de croyance en Dieu m’est désagréable, malgré son caractère peu dogmatique et encore moins cultuel. J’aurais préféré qu’on s’abstint, n’étant point en état d’appayer scientifiquement raffirmative ou la négative à cet égard.
Aussi étais-je assez disposé à me retirer et à laisser le champ libre aux déistes. Mais il m’est dur de mo séparer d’amis avec lesquels je pourrais me rendre utile — peut-être — au mouvement.
Le petit cercle du passage Sainte-Marie est sans doute toujours aussi intéressant pour moi qu’au début; là aussi i’ai noué de bonnes amitiés. Mais le seul avec qui je sympathise à peu près, au point de vue révolutionnaire vient de partir.
Condamné à deux ans de prison pour avoir osé prendre la défense des insurgés de Juin dans son « prologue d’une Révolution sociale w, publié par la Voix du peuple — troisième incarnation du journal de Proudhon — notre ami Louis Ménard a mieux aimé partir pour la Belgique que de faire sa prison.
Nos autres amis s’occupent trop exclusivement d’art ou de littérat ure pour sortir de leurs spéculations purement philosophiques. Ils ne seront jamais actifs dans la lutte.
Je me décide donc à rester dans l’association, malgré
soD déisme. On consigne seulement aux procès-verbaux l’opposition que j’ai faite contre le caractère religieux de la déclaration de principes..
“ Paris vaut bien une messe », a dit Henri IV, pour reconquérir sa bonne Ville qui ne voulait pas de lui.
Comme en fin de compte nous ne récolterons guère que des désagréments de toute sorte dans l’exécution de nos projets, je ne croîs pas mériter la corde pour avoir subi, mais non accepté, le Père Eternel au service de la Révolution sociale.
Malgré nos discussions souvent orageuses, nos relations n’en sont pas moins très amicales. Nous avons pris l’habitude de venir de temps en temps — en dehors de nos réunions réglementaires — passer la soirée chez Roland.
Nous nous y rencontrons alors avec quelques-uns de ses vieux amis dont le concours nous est précieux, leur bagage scientifique et littéraire étant de beaucoup supérieur au nôtre.
Plusieurs ont fait partie de la communauté saintsimonienne de Ménilmontant. Voici :
Le citoyen Ferdinand F’ranf 0^5, docteur en médecine, qui ne s’occupe depuis longtemps que de littérature. Il dirigeait, sous Louis-Philippe, une revue socialiste : la Revue indépendante qu’un faux ami, Pascal Duprat, lui souffla et fit tomber.
Le docteur Guépin^ de Nantes, d’une immense érudition, un peu désordonnée peut-être. Il vient de faire paraître sous le titre de Philosophie du socialisme^ une sorte de genèse révolutionnaire dans laquelle il passe en revue les diverses transformations philosophiques et économiques des sociétés humaines.
Un de mes amis, tout en rendant hommage au grand savoir de Guépin et à la valeur de son étude, prétend que son livre est une bibliothèque renversée.
Jules Leroux, député de la Creuse, typographe comme son frère Pierre, très instruit, lui aussi, et possédant à fond son économie sociale. C’est malheureusement un mystique. Il a horreur des sociétés civiles. C’est par la religion universelle que la Révolution pourra seulement s 3 résoudre. Il est à la recherche du « vrai christianisme «, dont toutes les sectes actuelles ne sont que d’odieuses caricatures.
Jules Viard, collaborateur de Proudhon dès la fondation du Représentant du Peuple. Il est très ferré sur les questions financières, rêve d’établir le parcours à bon marché pour les ouvriers et caresse sans cesse l’espoir chimérique de trouver un capitaliste socialiste, qui lui fasse les fonds d’un journal dans lequel il sera libre d’exposer ses projets et de traiter les questions sociales à sa manière (1).
Le citoyen Rochery petit rentier, qui regrette amèrement de n’être pas assez riche pour aider Viard à réaliser ses rêves de journal. II s’occupe de condenser en un volume les « théories sociales « de Mably.
Puis le citoyen Pecqueur, communiste très versé dans l’histoire de l’économie politique. Il vient de publier un résumé très clair des théories communistes, sous le titre de Cathéchisme socialiste, signé de Greppo, son emploi à la questure de la Législative l’empêchant de signer lui-même.
Enfin Pierre Dupont et sa femme viennent quelquefois nous donner la primeur de quelque chanson inédite encore. C’est merveille vraiment d’entendre chanter, entre autres la Mère Jeanne, par la voix fraîche et délicate de la jeune femme du poète populaire .
(1) Il se pourrait bien que ses dessins et ses tracés de lignes de tramways aient été connus de ceux qui, depuis, ont exploité l'idée. (N. de l’A.).
Il arrive assez souvent qu’à ces soirées nous improvisons une agape. Mais comme nous sommes presque tous plus gueux que des rats d’église, nos soupers ont plus de charme par ce qui s’y dit de drôle ou d’intéressant, que par la recherche de ce qui s’y mange.
La maîtresse du logis n’a le plus souvent à notre service que sa bonne humeur et sou talent d’improvisatrice. Nous vidons alors nos poches et nous organisons un pique-nique au moyen d’une souscription absolument libre. Notre menu se compose le plus souvent de fromage, de charcuterie et de salade. Celle-ci toujours plantureuse.
Comme nous sommes à de\ix pas de la barrière, nous nous rendons à quatre ou cinq chez le père Lathuile qui vend de très bon argenteuil à six sous et nous rentrons en ville, passant fièrement sous le regard des gabelous et portant chacun notre chopine qui, par tolérance, ne paie point d’entrée.
Quand les parts son trop justes, la souscription libre ayant peu rendu — cas trop fréquent — nous y suppléons en nous racontant des « histoires «.Mais il arrive aussi qu’un richard se trouve en fonds. Rochery a reçu de l’argent, ou Tun des deux Leroux possède quelques sous de disponibles sur son traitement de représentant, qu’ont saisi pour la plus grande part d’inexorables créanciers de l’imprimerie socialiste de Boussac. Alors nous tombons dans Torgie. Ce sont de vrais festins de Balthazar : nous allons] usqu’au heefsteak... saignant!
En bons Parisiens, par exemple, si maigre qu’ait été la pitance, nous prenons le café au dessert. C’est l’habituelle contribution de notre chère hôtesse qui exelle à le préparer.
Nous venons de publier notre programme d’éducation (1). C’est peut-être bien, depuis celui de Condor-
(1) Gustave Sandré, éditeur, 1849.
cet, le premier conçu en vue de développer harmoniquement toutes les facultés individuelles.
Prenant l’enfant dès la naissance, il le conduit jusqu’à l’âge révolu de dix-huit ans, cet âge nous paraissant l’époque où lejeune homme, préparé par une instruction générale suffisante et mis en état fie participer à la production collective, n’a plus dès lors qu a continuer son développement au moyen de la profession qu’il a librement choisie et des études complémentaires qu’elle exige.
Ces dix-huit années se divisent en six périodes d’égale durée, comportant chacune une série d’études appropriées à Page de l’élève et distribuées de manière à concorder sans cesse avec l’ensemble des connaissances générales qui constitueront les véritables « Humanités 55 devant remplacer les prétendues « Humanités universitaires ». (1)
Chaque période triennale se compose de trois séries spéciales d’études.
La première série se rapporte au développement du corps et des sens proprement dits. Le dessin, l’écriture, le chant, la danse, la gymnastique, l’équitation, la natation, l’escrime et des notions professionnelles pratiques graduées et suivies de façon que l’élève puisse de lui-même trouver sa vraie vocation.
La seconde série, ayant en vue de développer le jugement, comporte l’étude de l’histoire, la littérature, l’art, dans ses différentes manifestations, descriptives, plastiques et auditives, la philosophie et le droit social.
Enfin la dernière série, appliquée aux facultés de rapports et de combinaisons, comprend l’étude des sciences mathématiques et naturelles, de la géographie, des langues dites « mortes » et des langues usuelles.
(1) Dans son programme A' Enseignement intégral^ publié en 1869, M. Paul Robin, de l’école positiviste, ô-repris ce plan, très probablement ignoré de lui, en le développant d’une manière plus scientifique
(N. de TA ).
Les premières enseignées seulement dans la sixième période (de quinze à dix-huit ans); les secondes enseignées dès le moment, où l’enfant commence à parler.
Grâce à la presse socialiste qui nous prête son concours, nous avons lancé notre appel aux instituteurs et aux institutrices. Nous recueillons bon nombre d’adhésions.
Tout d’abord celles de toutes les associations ouvrières de Paris qui, de plus, ont, au moyen de leurs souscriptions, couvert les frais de notre Programme d éducation.
Plusieurs de nos collègues des départements nous remercient d’avoir créé un centre d’action, qui pourra recevoir leurs réclamations et aussi des renseignements sur les réformes à faire, dans l’école primaire surtout, tant au point de vue de l’enseignement donné que sous le rapport des méthodes défectueuses ‘ qu’on y emploie.
Une institutrice libre, de SainUPol-de-Léon (Finistère), nous offre même de créer — en pleine Bretagne — une succursale de l’association, de façon à en faire un centre régional. Excellente idée, que nous nous empressons d’encourager.
Le curé de Voussac — dans l’Ailier — le citoyen abbé de Mont-Louis, nous félicite du concours que notre association va ainsi apporter à l’établissement de la « République universelle ».
Les citoyens Auguste Desmoulins — gendre de Pierre Leroux; — Henri Carie, professeur de philosophie; Eugène Faure, publiciste ; Guitera, professeur de littérature italienne; Mense, sculpteur; Delbrouck, architecte; Laugrand (Victor), professeur de mathématiques ; ^ Laugrand (Alfred), professeur d’écriture et de dessin ; Perot, professeur de musique; Schaal, professeur de dessin ;Delarbayrette et Lemoine,tous deux instituteurs,.
l’un clans la Creuse, l’autre dans l’Indre-et-Loire, sont devenus membres de l’association.
Les citoyens Catalan^ professeur de mathématiques supérieures; AméàèQ Jacques ^ professeur de philosophie; Deschanel (Emile), ])rofesseur de littérature, contraints tous trois de donner leur démission pour avoir fondé une revue la Liberté dépenser, dans laquelle ils se séparent complètement de toute religion révélée, se mettent à notre disposition pour les cours que nous espérons pouvoir bientôt ouvrir.
Ils ne vont pas, il est vrai, jusqu’à se faire associés, pur crainte sans doute de se brouiller sans retour avec rUniversite, leur aimable mère.
Enfin, plusieurs notabilités politiques du moment nous envoient des lettres d’encouragement et nous promettent leur appui... moral.
Louis Blanc nous félicite de Londres ; les citoyens Savoye, Ch. Dain, Michel de Bourges, Ennery, Malardier, Nadaud adhèrent de tout cœur à notre projet.
La législation actuelle interdisant toute société qui poursuit un but purement moraî, à moins d’autorisation spéciale de l’autorité, nous avons voulu éviter de tomber sous le coup de poursuites comme société secrète ou simplement illicite.
Pour cela, nous avons donné à nos statuts le caractère commercial exigé par la loi. — Apports sociaux, parts de bénéfices, tout s’y trouve.
Mais, afin d’être pleinement édifiés sur la valeur légale de notre contrat, nous avons été consulter le citoyen Madier de Montjau aîné, avocat de mérite et député de Saône-et-Loire, pour le prier de vérifier la rédaction de notre projet d’acte.
Après quelques petites corrections de style juridique, il nous assure que cet acte est conforme à la loi.
« Mais nous dit-il cependant, ne vous y trompez pas.
55 Que TOUS deveniez gênants, et l’on trouvera quand 55 même le moyen de vous inquiéter. Je ne crois pas 55 que votre association soit de longue durée, si elle î? acquiert de l’importance par ses relations. Pour plus 55 de sûreté, donc, il vous faut envoyer au préfet de 55 police uue copie sur timbre de votre acte d’association 55 — non que la loi vous y oblige — mais, du moins, ne 55 pourra-t-on vous poursuivre plus tard comme société 55 secrète. 55
Nous avons suivi ce conseil, et dès le lendemain de notre consultation, le colonel de gendarmerie Rebillot, maintenant préfet de police, a reçu sous pli cacheté un double de nos statuts.
Comme je vais de temps à autre voir mon ami Malardier, installé dans un hôtel de la rue de Sèze, j’ai rencontré chez lui deux de ses collègues de la Nièvre avec qui j’ai fait aussi connaissance.
Ce sont les citoyens Gambon (Ferdinand) et Jules Miot.
Gambon est maintenant en prison, grâce à l’échauffourée du 13 juin. Je ne connais personne qui soit aussi sympathique que lui.
Agé d’environ trente ans, beau garçon, Pair simple et ouvert, toute sa personne respire l’honnêteté. Il n’a conservé du bourgeois paysan que la finesse malicieuse ; il n’en a ni l’âpreté, ni la cupidité. Après avoir fait son droit à Paris, il devait entrer dans la magistrature assise. Sa franchise native, sa soif d’équité, l’ont bien vite dégoûté de cette carrière. A peine installé comme juge suppléant au tribunal de Cosne, il assista à un banquet réformiste donné par les députés de l’opposition et refusa de porter un toast au roi. Sa démission suivit de près.
Envoyé à la Constituante, il y vota toutes les propositions ayant pour but de consolider la République et de
transformer la condition des travailleurs. Il protesta avec énergie contre la mise de Paris en état de siège et réclama avec insistance d’être envoyé en mission «d’apaisement durant l’insurrection.
Jules Miot, lui, est un pharmacien de Moulins-Engilbert. Malgré sa longue barbe, son air rébarbatif et ses regards qu’il essaie inutilement de rendre féroces, c’est un excellent homme. On pourrait dire de lui ce que Camille Desmoulins disait de Saint- Just : « Il porte sa tête comme un saint-sacrement. »
Il roule les r d’une formidable façon en parlant. Il prononce rrrévolutionnairrre, rrrépublique. Il a à la Chambre la spécialité de se faire « rappeler à l’ordre » et il la pousse jusqu’à se faire priver de traitement — sorte de mise au pain sec appliquée parle réglement aux députés trop tapageurs.
Le citoyen Miot est absolument convaincu que d’un signe il fera, des qu’il le voudra^ descendre vingt mille ouvriers (c’est son chiiBfre) dans les rues de Paris pour tèrrrasser les rrréactionnaires. Mais il |ne juge pas l’heure encore venue. C’est dommage.
C’est au pamphlétaire Claude Tillier^ un digne successeur de Courier, malheureusement trop peu connu, que le citoyen Jules Miot doit sa notoriété politique et probablement aussi son élection.
Celui-ci acheta un jour chez un marchand de bric-àbrac deux petits pierriers qu’il braqua sur le château des «TroisDupin» situé précisément en face de sa pharmacie.
Les Dupin, doués de plus d’astuce et d’avarice que de courage, pensèrent mourir de peur en voyant ainsi leur château menacé d’un bombardement par leur farouche voisin, vrai Robespierre de l’endroit. Ordre du préfet — à la dévotion des trois frères (1) — de
(IJ Dupin aîné. — Avocat, président de la législative, bien connu par ses boutades brutales, derrière lesquelles il cachait la plus vile platitude.
Dupin (Philippe). — Magistrat à la Cour de cassation.
Dupin ^Ch.l — Créé baron. Professeur de mécanique aux Arts et Métiers. Le plus sot des réactionnaires ^N. d. PA.)
retirer les engins meurtriers. Refus obstiné de Miot. Procès en correctionnelle. Acquittement des canons, les juges eux-mêmes ne pouvant résister au fou rire provoqué par le défenseur de leur propriétaire.
Les Dupin en furent couverts de ridicule. Claude Tillier écrivit alors, sous le titre : « Les canons de Monsieur Miot un de ses plus spirituels pamphlets, et son héros en conquit une telle popularité, que les républicains de la Nièvre le portèrent eu tête de leur liste.
On prétend même que, par peur, les Dupin contribuèrent au succès de sa candidature, préférant voir leur ennemi se noyer à Paris, dans la Constituante, que de le laisser derrière eux, usant de son influance pour révolutionner le pays. Si la légende est vraie, cela prouverait que les réactionnaires ne sont pas toujours aussi bêtes qu’on se Pimagine.
Au demeurant Miot est d’une obligeance proverbiale et il est très aimé de ceux qui ne se laissent pas intimider par le rrronflement de ses r.
L’ami Malardier a noué aussi connaissance avec un 4es habitants de l’hôtel, jeune professeur de violon, qui s’occupe de composition musicale.
Edouard Lalo reçoit chez lui quelques musiciens de talent: Jules Arm..., digne émule de son maître, le célèbre violoniste Allard — Sch..., pianiste hongrois, très réputé déjà comme virtuose et comme compositeur ; — Edmond Membrée, professeur de piano, — aüteur d’une marche Magyare que lui a inspirée la révolution hongroise; il nous chante quelquefois cette composition d’un très grand effet, quand nous prenons le thé chez Edouard Lalo, à qui Malardier m’a présenté.
A l’exception du pianiste Sch..., tous ces artistes sont républicains. Ce n’est peut-être pour eux qu’une question d’art, comme chez beaucoup d’autres, tant ils vivent éloignés du peuple qui, pour eux, n’est qu’une expression. Mais qu’importe? Cela prouve du moins leur honnêteté.
Ils me sont très sympathiques et je suis très heureux de les connaître.
Le 13 novembre 1849, la Haute-cour, siégeant cette fois à Versailles, a condamné tous les prévenus du 13 ^uin — présents et contumaces — à la déportation.
D’accord entre eux, et malgré les efforts de J. Favre et de quelques autres avocats, pour les diviser, les accusés présents ont refusé de se défendre, devant l’interdiction qui leur était faite de justifier le 13 juin au nom de la Constitution violée par le Pouvoir lui-même.
Seul, Michel de Bourges, a pris la parole, non pour défendre les prévenus, mais pour expliquer leur attitude. Son discours a été superbe.
Quel remarquable tribun que Michel! Lorsqu’on voit s’animer ce profil de médaille romaine, on oublie les grêles proportions de l’homme. Son corps semble alors prendre la majestueuse ampleur de la phrase et du geste.
Après chaque discours politique, il demeure des journées entières dans un état de faiblesse incroyable. Mais ses fluctuations politiques, intéressées ou sincères, sont cause qu’il inspire plus d’admiration comme orateur que de confiauce comme citoyen.
La disparition de Ledru-Rollin fait de Michel le chef de ce qui reste à cette heure de la pauvre Montagne,
La Législative vient d’entendre quelque chose de bien inattendu, même pour les plus avancés du parti révolutionnaire.
L’affaire du 13 juin ayant laissé vacants plusieurs sièges de députés, Paris a élu Carnot, François Vidal et de Flotte.
Carnot, un tas de neige, n’a pour tout mérite — lui aussi — que d’êti‘e le fils de son père, le “ grand Carnot », comme disent les gogos delà République. Ce bonhomme était porté sur la liste de fusion par les Amis de la Constitution,
François Vidal est un ex-phalanstérien devenu communiste. Il siégea à côté de Louis Blanc dans la commission ouvrière du Luxembourg, après le 24 Février. Savant penseur plutôt qu’homme d’action, il a été porté par le comité central socialiste.
Quant à de Flotte, qui revient des pontons où l’avait envoyé la justice de Cavaignac après les journées de Juin, c’est ce qui l’a désigné avant tout au vote des Parisiens.
Il est, je crois, de la petite noblesse bretonne. C’est un officier de marine des plus instruits et, dans l’intimité, un enragé de métaphysique allemande.
Cette passion spéculative ne l’empêcha pourtant pas de prendre une part active aux évènements qui se déroulèrent du 24 février aux journées de Juin, durant lesquelles on l’arrêta.
C’est miracle s’il ne fut pas fusillé, tant son nom soulevait alors de colères contre lui dans la bourgeoisie. N’avait-il pas osé soutenir, quelques jours avant d’être arrêté, au club du Palais Bonne-Nouvelle^ qu’il n’y aurait de véritable République qu’après qu’on aurait brûlé le grand-livre de la Dette publique !
Lorsqu’arriva à la Législative le moment de valider son élection, le rapporteur fit je ne sais quelle observation qui amena de Flotte à la tribune.
Ses collègues, dont il était absolument inconnu, furent assez surpris d’abord de voir « un juin r? retour des pontons, vêtu comme un gentleman du monde le plus « comme il faut «.
Mais à cet étonnement succédèrent des vociférations partant de tous les coins de la salle et parmi lesquelles se faisait surtout entendre cette interpellation : « Où étiez-vous en Juin? «
Sans se déconcerter, et avec le calme le plus méprisant, de Flotte leur lança à tous cette foudroyante apostrophe: ^Pourquoi donc m’avez-vous fait arrêter et tenir de longs
mois sur les pontons, si vous ne le savez pas vousmêmes? w
Les aboiements cessèrent comme ]>ar enchantement. Un député, cependant, trouva la force de l’accuser ainsi que tous les socialistes, de n’avoir vu dans l’insurrection qu’un moyen d’arriver au pouvoir.
« Nous emparer du pouvoir ! répliqiie-t-il aussitôt — U et qu’en ferions nous? ??
Puis développant ce thème, il expose clairement que le jDropre des doctrines socialistes dans leur ensemble est au contraire de pousser à la destruction du pouvoir, oette force particulière qui, au nom d’un ridicule droit divin ou du fictif consentement général, prétend gouverner les sociétés au gré de ses conceptions et surtout en vue de ses intérêts spéciaux. — Puis, avec une écrasante logique, il démontre l’impossibilité pour quelque dictature que ce soit, de résoudre par voie d’autorité gouvernementale les problèmes sociaux posés au dernier siècle par la Révolution.
Cette déclaration n’a été d’ailleurs du goût de personne et a déconcerté jusqu’aux socialistes eux-mêmes.
Elle est en tout cas de nature à provoquer des réflexions d’autant plus sérieuses qu’elle émane non seulement d’un penseur, mais aussi d’un vrai tempérament et d’un homme d’action. (1).
Madier de Montjau avait pressenti juste. On ne nous laissera pas tranquilles, malgré toutes les précautions dont nous nous sommes entourés.
Notre association, paraît-il, commence à devenir désagréable aux autorités.
Notre ami Lemoine, qui avait fondé une école pri-
(1) En 1860. de Flotte faisait partie des Mille qui, Garibaldi à leur tête, s’empnrèrent de la Sicile et chassèrent Ferdinand de Naples. Il fut tué dans de mystérieuses circonstances avant la fin de l’expéditiorn. On Taurait lâchement assassiné pour lui voler une assez forte somme destinée h la paie des hommes qu'il commandait. (N. de TA.).
maire libre dans une commune des environs de Tours, vient de voir fermer cette école et est lui-même interdit à toujours comme instituteur, pour avoir outragé l’excuré de cette commune en le rappelant aux convenances, le susdit curé ayant jeté Tanatlième sur l’école et menacé des foudres de l’Eglise les familles qui y enverraient leurs enfants. — C’est le même procédé qui, il y a cinq ans, fut employé pour me contraindre à quitter Sainte-Mesme.
Plusieurs de nos adhérents de province, sans doute dénoncés par les modérés de leur localité, ont été mandés chez leur inspecteur et sévèrement admonestés.
Enfin, le citoyen Perot, chez lui, et moi, rue de Rambuteau, ayant ouvert des cours du soir pour les adultes, après avoir accompli les formalités exigées, ces cours ont été fermés.
Bien plus, profitant de mon absence, les policiers sont allés jusqu’à faire une perquisition rue Rambuteau et ont enlevé les livres d’étude destinés aux élèves.
Dès le lendemain matin, j’étais chez le commissaire de police chargé de cette jolie besogne, lui demandant de m’exhiber le mandat en vertu duquel il avait agi. Sur son refus, je le menaçai d’une poursuite en violation de domicile. Il me déclara alors qu’il avait agi d’après un rapport de l’inspecteur scolaire, constatant que je n’étais pas en règle. Il me restitua d’ailleurs les livres qu’il m’avait soustraits.
Je cours chez l’inspecteur qui, précisément, est mon ancien directeur de l’École de Versailles. D’un ton assez piteux, M. Lebrun, complètement tombé en dévotion, m’explique qu’il a du agir ainsi parce que ma déclaration n’était pas accompagnée d’un plan graphique du local affecté à mon cours. Nous nous étions contentés d’indiquer sommairement les dimensions de nos salles et les ouvertures d’éclairage.
S’apercevant bien que je ne prenais pas ce prétexte
au sérieux, mon ex-directeur m’avertit alors charitablement que je suis entré dans une bien mauvaise voie et que je ne tarderai pas à m’en repentir.
Ceci m’indique net que la lutte est ouverte et que nous n’avons qu’à nous bien tenir.
Quelques jours après, Perot et moi nous recevons une assignation à comparaître devant le juge d’instruction Hatton, pour y répondre sur les faits d’ouverture de cours sans autorisation préalable.
Notre homme est le même qu’on a chargé d’instruire l’affaire Lihri, l’ex-protégé de Rossi et de Guizot, qui profitait si bien de ses fonctions d’inspecteur des bibliothèques publiques pour les dévaliser au profit d’amateurs anglais.
Le juge Hatton est un solide gaillard, grand et vigoureux, dont la tête brutale ferait beaucoup mieux sous le chapeau d’un fort de la Halle que sous la toque d’un magistrat.
Son geste brusque et sa parole brève ne m’en imposent pourtant guère, et, pour toute réponse à ses interrogations, je me contente de lui présenter mon diplôme qui me donne le droit l’ouvrir un cours ou une école d’enseignement primaire.
Mon homme est alors un peu déconcerté. Il ne s’était pas même donné la peine de s’informer de la situation et ignorait que je fusse diplômé !
La même scène eut lieu avec le citoyen Perot qui, cependant, tient un externat depuis plusieurs années.
Ainsi, ni l’autorité universitaire qui a mis le juge en mouvement, ni ce juge lui-même, ne savaient si nous étions ou non dans notre droit et le comble, c’est que l’autorité agissant en cette occurrence, se trouvait être la même qui nous avait délivré les diplômes dont elle nous contestait l’usage!
L’affaire est trop bêtement engagée. Elle n’aura cer-
tainement aucune suite. Ce sera pour une meilleure occasion.
Perot a rouvert son cours le soir même de notre comparution devant le juge. Quant au mien, je n’ai pu le rouvrir, l’ami qui me prêtait obligeamment le local ayant pris peur et ne se souciant point d’y voir revenir la police.
Les arbres de liberté, plantés il est vrai un peu à tort et à travers dans Paris après le 24 Février, ont disparu.
Offusquant plus les yeux des réactionnaires qu’ils ne gênaient en réalité la circulation, l’abattage en a été exécuté sur l’ordre exprès du préfet de police, approuvé par le ministre de l’intérieur, Ferdinand Barrot.
Beaucoup étaient du reste morts depuis longtemps. On prétendait même que Peau bénite les avait tués.
Aussi les vivants ont-ils été exterminés au nom des morts. On a commencé par ceux-ci et continué ensuite sournoisement par les autres.
L’affaire a pourtant menacé de devenir grave et a produit une grande effervescence.
Le général Lamoricière a failli payer de sa vie l’irritation causée par cette mesure. Passant par hasard en voiture vers le carré Saint-Martin, au moment où la foule s’opposait à l’abattage d’un magnifique peuplier datant de juillet 1830, le général a été reconnu.
Le souvenir de Juin et du concours alors prêté par lui à la réaction, s’est aussitôt ravivé chez tes assistants et il s’en est fallu de peu qu’il ne fût écharpé. Il doit être fixé maintenant sur la popularité dont il jouit.
La presse ne comprend rien à l’esprit de provocation véritable qui a dicté l’enlèvement brutal de ces pauvres arbres de liberté, et la Gazette elle-même, cette
très monarchique Gazette^ a joint ses protestations à celles des journaux républicains.
L’agitation s’est naturellement terminée par d’assez nombreuses arrestations. Dénouement que semblaient avoir en vue les auteurs de cette mesure.
Le policier Carlier, à qui en incombe surtout l’initiative, a passé par tous les degrés de sa jolie profession.il en possède toutes les ficelles, en ce qui concerne surtout la police politique. Affilié à toutes les sociétés secrètes sous Louis-Philippe, il en connaît les membres les plus infiuents et les plus énergiques. lia, dit-on, longtemps hésité à prendre parti pour la réaction après Février. A force de vivre avec des républicains, il avait fini — non par adopter leurs principes dont il ne se soucie guère — mais par croire à la possibilité de leur avènement au pouvoir.
Directement attaché au ministère de l’intérieur sous . le Provisoire et l’Exécutif, alors que Ledru-Rollin en , avait la direction, il servit celui-ci très fidèlement, paraît-il. On assure même que, dès les premières démonstrations des bonapartistes à la place Vendôme, où demeurait alors le « prince «, Carlier offrit aux républicains du gouvernement de les débarrasser pour toujours du susdit prince, par un moyen des plus sûrs et des plus expéditifs.
Mais les vertueux républicains qui mijotaient sans remords dans le même moment le massacre des socialistes de Paris, rejetèrent noblement les propositions de ce policier caméléon. Il s’empressa alors d’offrir ses services au prince qu’il avait eu dessein de faire disparaître.
C’est un homme à poigne dont le concours sera certainement très utile aux bonapartistes dans leurs entreprises. Il leur sera d’autant plus dévoué qu’il les sait comme lui gens de sac et de corde, assoiffés de pilleries gouvernementales et prêts à tout pour se désaltérer.
Son plan paraît être d’énerver la population de Paris par des excitations répétées jusqu’à ce que, fatiguée, désorientée surtout, elle ne puisse plus concentrer ses forces contre la horde de coupe-jarrets qu’on chargera de frapper le grand coup.
En même temps ces excitations servent aussi de prétexte pcuir coffrer ou pour contraindre à s’expatrier ceux des républicains dont l’activité et l’énergie pourraient rallier des combattants à l’heure du danger.
Me voilà au Dépôt, attendant qu’il plaise au juge d’instruction de me rendre la liberté ou de m’envoyer jusqu a mon jugement dans quelque prison préventive.
Depuis quelque temps il nous arrivait de prétendus adhérents dont les allures et la ferveur pour la ^ sainte cause » nous avaient semblé assez louches. Ce n’est pas que nous eussions à dissimuler de noirs complots, mais nous n’avions nulle envie de nous encombrer' de farceurs... ou de mouchards.
Il en est pourtant un qui a fini par entrer malgré tout dans la place, en se faisant appuyer par des amis trop enclins à recommander les bons enfants , l’éternelle peste des groupes.
M’étant renseigné sur son compte, j’appris qu’on le soupçonnait fort d’avoir dénoncé — après Juin — deux de ses camarades, attachés comme lui en qualité de maîtres d’études à Tun des grands pensionnats du Marais. Chez nous, au contraire, il s’était présenté comme ayant pris part au mouvement.
Par un singulier hasard ^ — si c’est le hasard seulement — aussitôt qu’arriva son, tour d’être secrétaire de l’association, le Corsaire se mit à publier des fragments de procès-verbaux défigurés, de manière à nous ridiculiser et surtout à appeler formellement sur nous l’attention de la police. ^
Or, Th... savait seul l’heure exacte du rendez-vous pris chez Carie pour organiser le comité de souscription en faveur d’une école dans le quaitier du Panthéon, et, bien qu’il dût s’y trouver avec ^oi, il n’y est point venu.
Quoi qu’il en soit, avant-hier soir, vers huit heures et demie, lorsque je me présentai chez le professeur Carie, où se trouvaient déjà le docteur G uyard et son gendre le docteur L. A. Bertillon (1) le peintre Pannier et le tapissier Cusin, j’y rencontrai aussi un commissaire de police et ses agents qui refermèrent la porte derrière moi.
— V ous êtes bien en retard et nous vous attendions avec impatience — me dit ironiquement le commissaire exhibant son mandat.
Nous étions arrêtés sous prévention de société secrète ! Ils y tiennent décidément.
Malgré les plus minutieuses recherches on ne trouva rien que quelques listes de souscription portant le timbre de Passociation. Elles étaient, d’ailleurs, en vue sur le bureau de Carie où je les avais déposées moimême le matin.
Il fallut se contenter d’emporter ces listes, vierges encore de toutes signatures, et des objets que les agents, avec une adiesse de filous expérimentés, avaient été chargés d’extraire de nos poches.
Cette honnête besogne achevée, on nous conduisit — en voiture — à la Préfecture de Police.
C’est la première fois que je roule en voiture aux frais de l’Etat. Chacun de nous avait la sienne, garnie d’agents, il est vrai... L’administration avait fait largement les choses.
Connu depuis par ses travaux démographiques. — Il fut élu maire du V® arrondissement après le 31 octobre 1870.
Aussi le quartier était-il en rumeur, tout ébahi de ce luxe de voitures et d’agents. Le bruit circulait déjà qu’on venait de découvrir un grand complot — royaliste, disaient les uns; communiste, disaient les autres... On ajoutait même que les conjurés étaient « armés jusqu’aux dents îî, suivant l’expression consacrée, et que plusieurs de nos voitures étaient remplies d’armes de toute sorte.
Arrivés à la Préfecture, on nous fait entrer dans une salle mal éclairée par quelques qiiinquets fumeux sordide et empestée. Aux murs, crasseux, pendent les nippes et les coiffures les plus hétéroclites. Redingotes à la proprio, gilets [de tricot, blouses et bourgerons de toutes coupes, maculés de plâtre ou de cambouis, pantalons déformés et effrangés, chapeaux et casquettes plus sales les uns que les autres. C’est le vestiaire aux travestissements de messieurs les policiers. Ceci nous explique les étranges odeurs que nous respirons. Heureusement qu’il n’y a pas de chaussures.
Notre commissaire se met à nous interroger.
A son grand étonnement, et comme si nous nous étions concertés d’avance, nous refusons nettement de lui répondre. Seul, un des conjurés fait exception. C’est un brave garçon débarqué le matin même à Paris pour y faire son droit, et provisoirement installé chez Carie, un ami de sa famille, qui lui avait offert un gîte.
Le pauvre étudiant ne comprend rien à ce qui se passe et se croit en plein cauchemar.
Ayant un accent de Haute-Garonne des plus prononeés, il s’emporte d’abord, puis supplie qu’on le laisse aller. Il est d’une hrave famille. Son père est notaire et ami de l’ordre dans son endroit. Lui-même est ennemi de la démagogie.
Les agents et les commissaires se regardent d’un air fin. Ce n’est pas à eux qu’on en fait accroire. L’homme
est un malin qui “ fait la bête ». Mais ils s’y connaissent trop pour s’y laisser prendre. Il n’a pas affaire à des conscrits. On le surveillera de près, celui-là.
Ce qui désole le plus ce futur légiste, c’est qu’un ami l’a invité à venir le lendemain prendre sa part d’une terrine de Nérac. Sera-t-il du moins relâché à temps pour être du festin ?
En vain Carie confirme les dires du jeune homme et donne tous les renseignements possibles pour l’innocenter, Le commissaire, rageant de notre attitude, qu’il considère comme une insulte à sa dignité de magistrat, m’a paru tout disposé à faire supporter le poids de sa colère à « l’ennemi de la démagogie w.
Notre refus de répondre étant consigné sur le procès verbal d’arrestation, on nous conduit à nos cellules respectives : nous sommes au secret. Nous y gagnons de coucher dans un lit à peu près propre.
Dès huit heures le matin, on me transporte rue de l’Ouest, où je demeure avec mes parents, toujours en voiture, accompagné du même commissaire que la veille et de ses trois agents.
On procède alors à une perquisition dans toutes les règles.Elle amène la découverte d’un fusil à percussion, autrefois la propriété d’un municipal, d’un sabre de cavalerie et d’une trentaine de cartouches.
Les argousins poussent des cris de triomphe!
Durant ces recherches, j’avale à la hâte et sous l’œil vigilant du policier préposé à ma garde, un déjeuner qu’on m’a préparé et dont j’ai grand besoin.
J’embrasse la maman et la grand’ maman qui dissimulent de leur mieux leur chagrin devant les agents; je serre la main à mon père, plus agacé qu’inquiet, comprenant bien qu’en somme l’affaire n’a rien de grave, et vingt minutes après les portes de ma cellule se referment de nouveau sur moi.
On nous a séparés en deux groupes.
Les citoyens Guyard,. Bertillon et Pannier ont été dirigés- sur Sainte-Pélagie. Henri Carie, Cuzin, Auger, l’étudiant, et moi, nous sommes aux Madelonnettes (1).
Le docteur Guyard et moi nous sommes, il paraît, considérés comme les chefs du grand complot. Moi, à cause du dépôt d'armes et de munitions de guerre ; le docteur Guyard, parce qu’on a trouvé sur lui un calepin contenant les noms des plus grands restaurants de Paris, avec, en marge, cette mention au crayon, à demi effacée mais lisible encore pourtant : Viandes de volailles!
En face d’une pièce de cette importance, aucun doute n’est possible pour le juge d’instruction Filhon saisi de Paffaire.
J’étais chargé d’armer l’insurrection et Guyard de la nourrir — exclusivement de volailles de toute sorte... truffées ou non. Pourquoi pas? La presse réactionnaire en 1848 n’a-t-elle pas app ris à toute l’Europe, étonnée de cette innocente passion, que Louis Blanc et les délégués du Luxembourg passaient leur temps à dévorer des pots de confitures d’ananas que Foyot, le restaurateur de la rue de Tournon, suffisait à peine à leur fournir ?
a L’affaire de la rue Soufflot « — comme l’appellent les journaux, prend donc, grâce à la perspicacité du juge Filhon, une tournure des plus graves. Cet excellent magistrat, malgré ses airs béats, ses protestations d’amour pour la République — que nous allions compromettre, assure le bon apôtre — en est pour ses frais
(1) Prison qui, autrefois, était, comme Saint-Lazare, spécialement affectée aux femmes. Elle était située rue des Fontaines-du-Temple, entre les rues Sainte-Croix, Neuve-Saint-Laurent et Sainte-Elisabeth. Onia démolit lors du percement de la rue Turbigo. La rue Neuve- Saint-Laurent comprenait une partie de la rue du Vertbois, entre la rue Sainte-Croix et la rue du Temple. (N. de P A.}.
de menaces et de cajoleries tour à tour employés. Nous ne lui répondons pas plus qu’au commissaire, si ce n’est, et encore bien à tort, pour la constatation de notre identité.
Forcé de monter tout seul sa machine, il doit pourtant y renoncer au bout d’un mois. Tous renseignements pris et un expert en écritures ayant été appelé, on a fini par avoir la clé du mystérieux carnet de Guyard.
Le docteur, à la recherche d’un nouveau genre d’engrais, avait relevé l’adresse des restaurants où se consomment journellement le plus de volailles, pour en acheter les vidures,,. Le juge Filhon avait, durant tout un mois, lu viandes, et, par déférence sans doute, son greffier, malgré ses lunettes, n’avait pas mieux lu que. le patron !
Plus de complot de la rue Souffiot. On relâche tout le monde, excepté moi — et l’on admoneste sévèrement le jeune étudiant en droit pour s’être trouvé, le malheureux, en aussi mauvaise compagnie.
C’est moi qui vais payer pour tout le mal que s’est donné Filhon, furieux de voir son complot tomber... dans les vidures de volailles.
Pourquoi diable aussi conse) ver cet attirail de guerre! Est-ce que le moment venu, je n’aurais pas pu me le procurer comme au 23 février? Et puis, en somme, qu’aurais-je fait du fameux sabre?
Le diable emporte ma sotte manie de souvenirs. M’en voilà guéri pour toujours.
Aux Madelonnettes se trouvent quelques condamnés de juin qui y attendent leur transfèrement à Belle-Isle.
Le citoyen Roger, habile sculpteur sur bois, portedrapeau de la garde nationale du VHP arrondissement (1 ), [)ris les armes à la main sur la barricade du marché
(1) Le 11I<- depuis 1860.
Sainte-Catherine qu’il avait courageusement défendue. Il a échappé par miracle à la fusillade sommaire.
Condamné à cinq ans de détention par le conseil de guerre.
Prieur^ ouvrier lithographe du quartier Mouffetard, capitaine dans sa compagnie. Condamné aussi à cinq ans pour faits du même ordre.
Mazin^ colleur de papiers peints, enrôlé après le 24 Février dans la garde républicaine, sous les ordres du vieux Rey.
Cette garde républicaine avait remplacé à l’Hôtel de ville la garde municipale, licenciée pour la forme, mais en réalité campée à Beaumont-sur-Oise où la tenait secrètement François Arago, afin de l’avoir sous la main quand viendrait Theure de “ mordre. »
Pris en uniforme et en pleine lutte rue de Reuilly, Mazin échappa deux fois aux mobiles qui voulaient le fusiller. Repris une troisième lois, dans sa fuite, par un détachement de troupes régulières, son uniforme, cette fois, lui sauva la vie. On le conduisit à l’Hôtel de ville, d’où on l’expédia au Cherche-Midi.ll est condamné à vingt ans de détention,
Jmf, à peine vingt ans. — Déjà bon ouvrier chez Charrière, le fabricant d’instruments de chirurgie. Arrêté pour l’affaire Bréa, mais rien n’ayant pu établir sa participation directe à l’exécution du général et de son aide-de-camp, il n’a été condamné qu’à deux ans de prison.
Avec eux se trouve aussi un autre « Juin w que ses camarades tiennent en une sorte de quarantaine pour des motifs très discutables à mon avis.
Le citoyen La Collonge, rédacteur dans plusieurs petits journaux républicains nés après le 24 Février, a été condamné à dix ans de détention pour s’être, le 23 juin, emparé un peu violemment de l’écharpe de maire du VHP arrondissement, alors portée par Victor Hugo.
Transféré aux Madelonnettes après sa condamnation, il occupait une cellule où se trouvaient aussi un autre condamné des conseils de guerre, le citoyen Pottier, et un jeune employé des Postes, condamné à cinq ans de prison pour toute autre chose que de la politique.
Une évasion fat préparée pour ce dernier par Frédéric Cournet, un ami de sa famille. Pottier et La Collonge devaient naturellement en profiter. L’évasion réussit parfaitement pour Pottier, mais quand ce fut le tour pour La Collonge de se suspendre au va-et-vient qui, du toit, devait le transporter directement dans la rue, il refusa de prendre ce chemin un peu hasardeux.
Peut-être était-ce l’effet d’une nervosité qui le mine en réalité. Peut-être aussi, comme il l’affirme, l’attention de la sentinelle en faction dans le mur de ronde, éveillée par le double passage aérien des premiers évadés, l’empêcha-t-elle de les suivre. En tous cas, il me paraît peu juste de lui en tenir rigueur, comme font ses camarades. Il ne fait d’ailleurs aucune tentative pour mettre fin à cet ostracisme et subit son isolement avec beaucoup de philosophie.
Très sceptique en politique, il ne croit guère non plus à l’avènement prochain de la Sociale pour laquelle cependant, dit-il, il est toujours prêt à combattre.
Nous avons aussi dans le quartier des politiques, le jeune mobile auquel l’archevêque remit sa croix épiscopale en lui enjoignant de la garder, lorsqu’il tomba mortellement frappé dans le faubourg Saint-Antoine, sans qu’on ait pu préciser d’où le coup avait été tiré.
Décoré plus tard par Cavaignac,le moblotn’en quitta pas moins son bataillon pour reprendre ses habitudes de vagabondage. Arrêté pour ce fait, on l’a placé avec nous en attendant son jugement.
Les « Juin 55 sont remplis de touchantes attentions pour ce pauvre petit diable, sans parents et qui ne reçoit aucune visite.
Tel est le milieu. Il me fait aisément supporter mon aj^pren tissage de prisonnier.
Puis, je pioche la défense de notre programme d’éducation.
Dès les premiers jours de mon arrestation, en effet, Pérot et moi nous avons reçu, comme signataires dudit programme, assignation à comparaître devant le tribunal civil de la Seine, toutes chambres réunies, constitué en conseil de discipline, aux termes de l’article 7 de la loi de 1833, pour nous y entendre condamner {now juger) à l’interdiction à toujours de l’exercice de notre profession d’instituteur.
Nous sommes, dit l’assignation, accusés par le conseil académique (Tinconduite et d’immoralité notoires, notre programme d’éducation socialiste étant un outrage à la morale, à la religion, à la famille... et à la j^ropriété ! — C’est la formule à la mode au parquet.
Le 22 avril 1850, donc, le citoyen Lefrançais, escorté de deux honnêtes municipaux, descend du panier à salade et entre dans la chambre d’audience avec son copain en immoralité, le citoyen Pérot, libre comme Pair, lui. Il est vrai que les municipaux sont consignés à la porte du prétoire, dont l’accès leur est absolument interdit.
Notre avocat, le citoyen Bancel, député du Doubs, est à son poste. Nos juges aussi — soixante-deux juges! et le citoyen président Debelleyme par-dessus le marché.
Le « glaive de la loi » sera suspendu sur nos têtes par les puissantes mains du procureur de la République Victor loucher — neveu de Victor Hugo — chargé de réquérir au nom de la morale publique outragée par deux instituteurs ayant dépouillé toute pudeur.
Avec beaucoup d’esprit et de talent, Bancel plaide Pincompétence du conseil disciplinaire. La loi invoquée contre nous parle de faits d’inconduite et d’immoralité,
mais non à"" opinions arrêt juridique n’a encore
qualifiées d’immorales. Or, notre programme est publié et mis en vente depuis cinq mois, sans qu’il ait été jusque-là l’objet d’une poursuite devant le jury, seul appelé à se prononcer. Ce serait seulement ensuite que, par une extension encore très contestable, le conseil pourrait être saisi d’une demande en interdiction.
L’argument était sans réplique. — Mais le délai de poursuites devant le jury étant prescrit, nos bons juges, narguant la loi et le bon sens — ce qui est dans l’ordre — ne s’en déclarent pas moins compétents.
Bancel^ pas plus que nous, n’en est surpris.
Est-ce que la sainte cause de l’ordre n’est pas supérieure à toute loi ?
Notre droit nous étant d’ailleurs réservé en appel sur ce point, nous entrons à notre tour dans la défense même des principes incriminés.
Nous le faisons simplement, sans la moindre atténuation et avec une grande sincérité, à défaut d’éloquence.
Nous soutenons hautement nos convictions communistes, et sans nous laisser intimider ni interrompre par les vociférations de cette assemblée de crânes dénudés, réclamant à chaque instant, ainsi que le procureur Foucher, que le président nous retire la parole.
Ces vénérables magistrats étaient enragés et le neveu du grand poète sur le point de crever d’apoplexie.
Seul, le vieux Debelleyme restait calme et narquois, paraissant fort s’amuser du vacarme de ses collègues en rupture de dignité. Il avait presque l’air de nous encourager à les mettre ainsi en colère.
J’y perds complètement le peu de respect que m’inspirait encore la magistrature assise ou debout.
Cette audience remarquable s’est naturellement terminée par notre interdiction à toujours.
Nous irons en appel. Cela nous donnera une nouvelle
représentation plus décorative : les juges seront en robes rouges, nous affirme Bancel.
Après trois mois de prévention, je passe en correctionnelle.
Dans les cinquante-cinq^ minutes qui précèdent l’appel de mon nom, je vois défiler onze pauvres diables dont le plus grand crime est de n’avoir ni gîte ni famille, et qui sont sommairement condamnés à des peines variant de un à trois ans de prison, sur la seule lecture d’un rapport de police.
A peine ont-ils le temps de décliner leur nom et leur âge : « C’est bien, murmure le président, l’affaire est entendue. Un an de prison... A un autre ».
Un seul pourtant a les honneurs d’une séance de dix minutes. C’est un vieillard, un récidiviste. Son dossier mentionne une quinzaine de condamnations allant de trois mois à cinq ans de prison, sans compter les séjours au dépôt de mendicité. Jamais pour vol, toujours pour vagabondage et mendicité ! Un criminel endurci enfin.
— Vous ne voulez donc pas travailler.^ lui dit le président.
— Je le voudrais bien, mais je n’ai pas d’état et personne ne veut m’employer comme homme de peine. On me renvoie de tous les ateliers.
— Parce que sans doute vous êtes un ivrogne.
— Non, monsieur le président, mais parce que je fais courir des dangers aux camarades : je tombe du haut mal.
Le président consulte ses assesseurs d’un signe de têt^ et — cette fois — plein de mansuétude, condamne le malheureux récidiviste à six mois de prison seulement. Le tribunal est bienveillant.
Et cela s’appelle la Justice !
Enfin mon tour arrive. J’ai l’air d’un monsieur, j'ai
un domicile et je suis vêtu proprement ; on est presque poli avec moi.
La cause en somme n’a aucune gravité. Bien d’antres avant moi s’en sont tirés avec deux mois de prison au plus. Malheureusement j’ai cédé au conseil de prendre un avocat. C’est une sottise.
M® M... est un très brave homme, un savant juriste, mais le plus ennuyeux des avocats de Paris. Il est loquace et déclamatoire en diable... et puis c’est un candidat chronique à la députation,
Il m’agace encore plus qu’il n’énerve le tribunal. Impatienté, je coupe court à sa verbosité et déclare net n’avoir gardé les armes en question que pour me défendre le jour où, cédant aux suggestions quotidiennes de la presse réactionnaire, on tenterait de faire une Saint- Barthélemy de socialistes.
Résultat : trois mois de prison, ce qui n’est pas la mer à boire, mais accompagnés de deux années de surveillance^ ce qui est plus sérieux.
Le diable soit des fusils et des avocats !
J’ai bêtement fait appel dans l’espoir de me voir enlever les deux années de surveillance. Mon premier jugement est confirmé. J’ai gagné seulement trentecinq jours de prévention de plus.
Quelques jours avant de passer en appel j’avais été transféré à la Conciergerie où se trouvait alors Proudhon, amené lui aussi de Doullens pour comparaître devant lejury.
Il ne se passe guère de mois, en effet, que cette pauvre Voix du Peuple ne soit poursuivie et surtout frappée d’amendes assez élevées, d’ailleurs toujours couvertes par des souscriptions populaires. Elle en est, je crois, à son quatrième gérant depuis quinze mois seulement d’existence. Les trois premiers sont en fuite ou en prison.
Jugé le lendemain de mon arrivée, Proudhon revient rayonnant de Taudience. Il respire fortement l’odeur des roses qui garnissent les petits jardins plantés sous la Restauration par le banquier Ouvrard, et entretenus depuis au moyen de collectes faites entre les détenus.
Par grand hasard, le jury l’a acquitté. C’est, je crois, le premier acquittement de socialistes prononcé par le jury de la Seine depuis deux ans.
La joie de Proudhon s’explique d’autant plus qu’il échappe ainsi, à cinq ans de prison qui seraient venus se greffer sur les trois années qu’il subit à Doullens.
C’est la première fois que je vois l’admirable polémiste.La tête de ce Franc-Comtois m’a vivement frappé. Le front est magnifique, l’œil vairon est profond, mais dur. L’ensemble de la physionomie a quelque chose de brutal et de retors en même temps. Il a produit sur moi une impression imposante et désagréable que n’a pas atténuée sa parole brève, rauque et tranchante. Il me paraît qu’il faut du temps pour s’y habituer et se prendre de sympathie pour lui.
Comme il est peu causeur et que je lui suis complètement inconnu, nous échangeons seulement quelques paroles. Deux heures après on le faisait repartir pour Doullens.
Le lendemain de la confirmation de mon jugement, j’étais transféré à Sainte-Pélagie.
Comme ma condamnation ne se rapporte qu’à un simple délit non qualifié politique, je suis cette fois placé dans le quartier des condamnés de droit commun. J’occupe sur la cour de la Dette une chambre à la «pistole» où se trouvent trois lits. Moyennant six francs par mois payés à l’administration, j’aurai le droit de me lever et de me coucher quand il me plaira, de circuler dans les couloirs et dans la cour de sept heures du matin à sept heures du soir en été.
La pistole en ce moment renferme un jeune et élégant
dentiste qui s’est livré sur de jeunes garçons à de toutes autres opérations que celles relatives à sa profession. Condamné seulement à six mois de prison il prétend expliquer la bienveillance de ses juges par une certaine affinité de pricipes sur la nature précise desquels il reste d’ailleurs muet.
Nous avons aussi parmi nous le vicomte deC....,fiae fleur de bonapartisme, condamné à deux ans de prison pour avoir carabisé un avocat de Paris, dont la femme, très jolie personne, expie le mêmecrime à la Concierge^ rie où je Pai entrevue une fois au parloir du greffe.
Le vicomte est très amusant. Ilraconte assez cyniquement ses amours et me paraît peu se soucier de celle des deux balles que le mari outragé lui a logées dans le coffre et que les médecins n’ont pu extraire.
Tout le monde ici a beaucoup de considération pour ce gentilhomme. Surveillants, auxiliaires, et surtout quelques filous de la haute pègre en villégiature, sont au mieux avec lui.
Je fais aussi connaissance avec l’abbé Châtel, qui purge six mois de condamnation pour je ne sais quelle infraction à la police des cultes.
L’abbé Châtel est le fondateur de V Eglise catholique française.ll a voulu tenter en 1835 la constitution d’une Eglise nationale entièrement séparée de Rome et du pape.
Heureusement pour la France révolutionnaire, le temps des Luther et dès Calvin est passé sans retour. Le brave abbé n’était du reste pas de taille à accomplir une nouvelle réforme. Il a dû se contenter de faire vivoter tant bien que mal sa petite chapelle du faubourg Saint-Martin, où se rendent quelques fidèles dont le nombre diminue chaque jour.
Cet « évêque des Gaules « — car il est évêque — est absolument convaincu que tout ira bien le jour ou la
France entière sera pourvue de prêtres qui diront la messe en français au lieu de la dire en latin.
N’était son âge, qui ne me permet pas une telle plaisanterie, je serais souvent tenté de lui rappeler son aventure avec Merlin de Thionville, que nous avait un jour racontée chez Thalès Bernard, Philippe Lebas, le fils du conventionnel tombé avec Robespierre sous le couteau de Thermidor. Philippe Lebas nous assurait l’avoir apprise du vieux Merlin lui-même.
Il paraît qu’en 1835, au début de la réforme tentée par Pabbé Châtel, Merlin était aller déjeuner chez celui-ci.
Le repas à peine terminé, Pabbé le quitta, s’excusant de s’absenter pour une petite demi-heure ; le temps de dire une messe.
— Eh quoi! observe Merlin; mais vous venez de déjeuner...
— Sans doute, qu’importe?
— Comment ! Il me semblait pourtant que l’officiant devait être à jeun.
— Bah! nous avons supprimé le jeûne.
— Très bien. Mais, alors, pourquoi du même coup n’avoir pas supprimé la messe?...
Les deux autres lits de la chambrée sont occupés par deux ouvriers, l’un serrurier et l’autre chapelier, condamnés pour rixe compliquée de résistance aux agents. Afin d’aider le ménage durant les six mois qu’ils ont à faire, ils fabriquent de menus ouvrages, que leurs femmes vendent au dehors. Ce sont de petits panierscorbeilles, des vases, des monuments même, construits en bouts de papier de couleur, tuyautés à Paide de pinces et délicatement collés les uns sur les autres de manière à obtenir les contours.
Je les aide dans leurs travaux et j’arrive à y être presque aussi adroit qu’eux. C’est un moyen de les
obliger qui ne me coûte guère et me désennuie beaucoup.
Me voilà libre de nouveau. Mes trois mois sont terminés.
Libre, relativement, car il me faudra quitter Paris.
D’après les règlements administratifs, j’aurais dû partir le jour même de ma sortie de prison. Mais comme notre appel contre le jugement qui nous a frappés d’interdiction, Pérot et moi, ne viendra qu’en novembre, j’ai obtenu un sursis jusque-là.
Cela me donnera le temps de me renseigner sur la ville qu’il me faudra choisir comme lieu de résidence, durant mes deux années de banissement.
Lyon, Limoges, Rouen, où je pourrais facilement me créer quelques relations m’ont été interdites. Elle sont toutes trois en état de siège. L’administration a le droit de ne m’en point permettre le séjour.
La surveillance est l’une des peines les plus démoralisantes qu’on puisse appliquer. C’est la véritable pourvoyeuse des bagnes et de l’échafaud.
Elle enlève, en effet, à celui qu’on y soumet toutes chances de relèvement, n’eut-il au début commis que le simple délit de vagabondage ou de mendicité.
A peine arrivé dans la résidence qui lui est assignée, il doit se présenter au commissariat et indiquer son domicile ou celui du patron qui Poccupe... s’il a eu la chance de trouver du travail.
Le lendemain de cette déclaration, le patron voit alors paraître un policier qui l’informe de la situation de son nouvel ouvrier, lequel, bien entendu, n’est point allé au-devant d’une telle confidence.
L’effet de la visite est presque toujours le même.
Peu soucieux d’employer un homme dont il s’exagère trop souvent les antécédents, ou même parce qu’il lui répugne d’être exposé à des visites de policiers plus
généralement craints qu’estimés par ceux qui pourtant célèbrent leurs mérites, le chef d’atelier s’empresse de régler au plus vite le compte du malheureux et l’envoie chercher fortune ailleurs.
Ainsi pourchassé, mis dans l’impossibilité de gagner sa vie en travaillant, le surveillé découragé, mourant de faim, n’a plus dès lors d’autre ressource que le vol. Peut-être tentera-t-il de quitter furtivement sa résidence et de gagner quelque centre d’industrie où, ignoré, il obtiendra du travail. Mais il y est bien vite découvert par les policiers. Arrêté, puis condamné de nouveau à la prison pour u rupture de ban w, il voit s’augmenter encore d’une nouvelle période la durée de cette peine abominable et il lui faut recommencer... jusqu’à ce qu’éclate, terrible, implacable alors, la haine de cette organisation sociale imbécile et criminelle qui l’a jeté dans cet enfer pour le corriger!
Ce n’est pas seulement l’association des instituteurs socialistes dont maintenant la police poursuit la suppression. C’est le tour de celles des associations ouvrières qui ont tenté de donner au mouvement sa véritable portée.
Comprenant que tant qu’elles resteraient isolées les unes des autres, elles n’auraient d’autres résultats — en cas de succès — que d’augmenter de quelques imités collectives l’armée des exploiteurs, et qu’elles seraient logiquement amenées à se faire une concurrence acharnée dont les travailleurs seuls paieraient les frais — tout comme avant — uu certain nombre d’associations résolurent d’aviser pour mettre fin à un état de choses si compromettant pour la Révolution sociale.
Réunies en assemblée générale, ces associations nommèrent des délégués chargés de jeter les bases d’une fédération ouvrière groupant et solidarisant les intérêts des adhérents, de manière à constituer une force capa-
ble d’entamer sérieusement la lutte contre l’exploitation bourgeoise, au lieu de la renforcer.
Cette décision ramenait en effet le mouyement dans la voie révolutionnaire d’une façon pratique ; elle avait une importance telle qu’elle ne pouvait échapper à l’attention de ceux qui, monarchistes ou républicains, ne considèrent l’action gouvernementale que comme destinée uniquement à protéger l’exploitation capitaliste.
Les débuts de ce nouvel effort ne furent d’abord pas très inquiétants. Un petit nombre d’associations avaient pris part à l’élection des déle^gués qui se réunissaient habituellement rue Michel-le-Comte. Peu à peu cependant le nombre des adhérents s’accrut et la délégation compta jusqu’à vingt-cinq membres: cinq de plus que le chiffre toléré par la loi pour toute réunion périodique non autorisée.
On résolut alors d’y mettre ordre.
Mais pour se donner sans doute l’air impartial et ne se point faire accuser de s’en prendre seulement aux réunions ouvrières, la police fit en même temps irruption rue Michel-le-Comte et rue Blanche où se réunissait aussi une commission de vigilance républicaine exclusivement composée de bourgeois. Les membres de cette commission y avaient été délégués par divers groupes politiques réunis sous le titre (ï'Amis de la Constitution^ en vue de surveiller la société du Dix- Décembre, dont les menées bonapartistes sont protégées tout particulièrement par la police.
Mais, tandis qu’on arrêtait séance tenante les délégués de la Fédération ouvrière présents rue Michel-le- Comte, qu’on enlevait leurs livres et jusqu’à leur caisse, on se contenta rue Blanche, de verbaliser contre la commission, dont les membres furent laissés en liberté.
Le juge Braud fut chargé d’instruire les deux affaires.
Peut-être espérait-on découvrir une certaine connexité entre elles. On y dut renoncer pourtant,rien n’in-
diquant que les deux comités eussent eu le moindre rapport l'un avec Tautre.
Quelques membres seulement de la Fédération ouvrière ne s’étaient point trouvés à la réunion lors de la perquisition — entre autres la citoyenne Pauline Roland, déléguée des instituteurs socialistes, et le citoyen Delbrouk, délégué des maçons. Ils furent laissés ■en liberté provisoire.
Après plus de trois mois de prison préventive, le jury Tient de se prononcer sur les deux comités de la rue Michel-le-Comte et de la rue Blanche.
Tous les délégués delà Fédération ouvrière sont condamnés à des peines variant de six mois à trois ans.
Tous les membres du Comité républicain sont acquittés.
Soit hasard, soit préméditation, l’affaire de la Fédération a passé en premier devant le jury de la première quinzaine de novembre (1850), lequel jury s’est ensuite occupé du comité des bourgeois.
Les ouvriers fédérés avaient choisi leur co-délégué Delbrouk pour préparer une défense collective et l’avocat Laissac, député de la Haute-Garonne, pour les .assister conformément aux exigences de la loi.
Drôle de corps que le gros Laissac, très brave homme et très honnête. Républicain convaincu, à la façon classique, il parle avec une sincère émotion des droits du peuple et de ses vertus, mais au fond il considère ce peuple comme un ramassis d’idiots, incapables de se conduire seuls.
— Savez-vous, — me dit-il, un jour que Delbrouk venait de lui lire son travail, annoté déjà par les camarades, — savez- vous que ces ouvriers ont un grand bon sens oA sont vraiment intelligents?
Ces ouvriers étaient pour lui une révélation!
Tant que ces « bons amis du peuple w diront « le peuple et nous n, j’aurai de la méfiance. Est-ce qu’on est V ami du peuple^ A-t-on besoin de déclarer qu’on s’aime soi-même ?
Le jour de l’audience, la salle contenait un grand nombre d’avocats, attirés sans doute par le désir d’entendre ces fameux ouvriers se défendre eux-mêmes.
Dès l’interrogatoire, il se produit un incident qui étonne singulièrement l’auditoire.
Parmi les prévenus figurent trois femmes : les citoyennes hoMisQ Nicaud^ déléguée des blanchisseuses, dont le mari est aussi poursuivi comme délégué des menuisiers ; Jeanne Derouin^ déléguée des lingères, l’âme du mouvement fédératif, pour le succès duquel elle n’a pas épargné sa propagande ; enfin Pauline Roland, déléguée des instituteurs socialistes.
Louise Nicaud, interrogée la première par le président Poinsot (1), fut traitée, suivant les habitudes grossières des magistrats, de « femme Nicaud. «
Dérogeant, on ne sait trop pourquoi à cet usage, le président donna du « madame » à la citoyenne Roland interrogée en second,
— Pourquoi cette différence de traitement, monsieur le président ? observa avec calme la citoyenne Roland, D’après vos usages sociaux, je ne suis ici que la fille Roland, n’étant pas mariée. Appelez-moi donc ainsi, je n’en serai nullement humiliée.
Qu’on juge de la stupéfaction !
Comprenant la leçon, que lui réitère d’ailleurs, pour son compte pei'sonnel, la citoyenne Derouin, le président se décida à donner du madame à toutes les trois.
L’ioterrogatoiro du délégué des cordonniers, le citoyen Billot, met un peu de gaieté dans la salle.
Une note du juge d’instruction relate un rapport du
(1) Tué quelques années après par l’introuvable et mystérieux Jud. (N. de CA.).
greffier du Dépôt déclarant que lorsqu’il s’agit de dresser l’écrou le susdit greffier ayant demandé à Billot l’orthographe de son nom, celui-ci lui répondit, roulant •de terribles yeux : « Mon nom s’écrit comme le billot « sur lequel tu porteras ta tête un jour, citoyen. «
Le pauvre greffier, parait-il, en faillit mourir de peur, tant lui parut terrible en cet instant le froncement des épais sourcils noirs du cordonnier.
L’avocat-général Suin soutient l’accusation.
Figure ingrate, œil insolent, parole brutale, hargneuse, argumentation plate et banale. Tel est le magistrat debout. Il essaie de faire de l’esprit, se moque lourdement de ces blanchisseuses, de ces lingères, de ces menuisiers, cordonniers et cuisiniers qui prétendent gouverner la société au gré de Teurs convoitises ; en 'Cuistre il les raille de leur ignorance : « Savent-ils seulement l’orthographe ? s’écrie-t-il dans un de ses mouvements oratoires.
Il appuie avec la complaisance sur le fameux hillot destiné à recevoir la tête de l’infortuné greffier, ce qui dénote assez les appétits et les rêves de sang qui hantent le cerveau de ces bêtes féroces. Il s’acharne rageusement s«ir la situationspéciale delà citoyenne Boland, qui, mère de trois enfants, a obstinément refusé de se marier avec le père des deux derniers, par un détestable esprit de protestation contre le mariage qu’elle va jusqu’à qualifier de prostitution légale, ce qui met tellement hors de lui le vertueux Suin que, ne sachant plus ce qu’il dit, il traite « d’honnête homme « (sic) cette mère dénaturée à laquelle, néanmoins, il ne craindrait pas de confier sa bourse!
Enfin il termine par l’appel traditionnel à toutes les rigueurs du jury contre ces éternels contempteurs de toute morale, de toute propriété. Car tous les prévenus se sont déclarés communistes.
Chacun comprend que si la chose ne dépendait que
(lu doux et suave avocat général, nos amrs seraient immédiatement livrés au bourreau.
Au nom de tous ses co-prévenus, Delbrouk se lève ‘ensuite et développe plutôt qu’il ne lit le mémoire approuvé par tous.
Ce mémoire constate d’abord le mouvement irrésistible de concentration capitaliste qui va permettre aux grandes compagnies financières et industrielles, en formation depuis dix ans, de réaliser avant longtemps €t sous la protection de l’Etat, une véritable main-mise sur tous les moyens de production, et de constituer dès lors un nouveau servage bien supérieur en malfaisance à l’ancien.
Il démontre qu’il y a nécessité absolue et légitimité sans conteste pour les travailleurs de s’entendre afin de pouvoir lutter contre un avenir menaçant, livrant leurs bras à la seule discrétion des capitaux coalisés, en dépit ou plutôt avec la protection des lois.
Il signale l’iniquité flagrante de toute législation, prétendant s’opposer à ce que les travailleurs unissent leurs efforts pour échapper à un tel avenir, et tout ce que cette législation a d’injustifiable dans une société qui s’en réfère, affirme-t-elle, aux fameux principes de 89.
Tout cela est exposé avec une telle clarté et jure tellement avec l’éloquence tiède et boursouflée de l’accusation, que l’auditoire en est vivement impressionné. Les avocats eux-mêmes, s’ils Posaient, applaudiraient Delbrouk lorsqu’il se rassied.
Mais la conviction est faite depuis longtemps chez les jurés intéressés, tous fabricants ou commerçants. Ils comprennent la portée de Pacte qu’ils ont à juger.
Après une assez longue délibération, cependant, ils rentrent en séance et le président du jury déclare tous les accusés coupables... mais avec des circonstances atténuantes.
— N’avez-voiis rien à dire sur l’application de la peine? demande à chacun d’eux le président.
— Je demande ma part de peine égale à celle des hommes, réplique Jeanne Derouin.
Par un de ces caprices inexplicables, très fréquents d’ailleurs chez les juges, les citoyennes Roland et Derouin sont condamnées à six mois de prison, tandis que Louise Mcaud est frappée de dix-huit mois ! — Le mari de celle-ci et plusieurs autres délégués, parmi lesquels notre brave ami Blaison, le cuisinier, sont condamnés à deux ans ; Delbrouk à un an ; Billot à trois ans! Ce dernier paie cher son malheureux jeu de mots.
Si l’on demandait aux magistrats l’explication d’une si fantaisiste distribution de peines dans une affaire où les accusés étaient tous prévenus des mêmes faits, on ]es mettrait certes dans un grand embarras.
Justice et équité ne sont pas synonymes — tant s’en faut !
Le surlendemain, les vingt-cinq du comité républicain de la rue Blanche vinrent à leur tour s’asseoir sur le banc des prévenus; mais librement, eux.
Mêmes jurés, mêmes juges, même scène.
Mais c’est Crémieux l’ancien membre du Provisoire, qui est chargé de la défense, également collective.
Parmi les prévenus, il en est que je connais un peu. Ce sont les citoyens Vashenter^ le gérant actuel de la Voix du Peuple; Mauhlane, l’avocat; Philippe, le mécanicien et Deluc, le maître de pension do la rue Blanche, chez qui se réunissait le comité.
L’auditoire est encore plus garni d’avocats que lors du procès des ouvriers.
C’est que Crémieux est pour eux plus qu’un confrère; c’est un de leurs maîtres les plus brillants dans l’art oratoire.
Suin, toujours aussi lourd, aussi pâteux, ne fait que
ressasser ses arguments de l’avant veille. Société en péril ; passions violentes déchaînées ; excitations à la guerre civile, mépris de toute autorité... enfin tout l’arsenal de redondances que possède cet insipide représentant de la vindicte publique.
Crémieux le raille impitoyablement. A l’attitude calme et correcte du Comité républicain, poursuivi par le parquet, il oppose les violences journalières de la Société du Dix-Décembre, dont les membres, armés de gourdins, attendent aux coins des rues les républicains connus comme tels, pour les insulter et les frapper. Il en cite de nombreux exemples relatés chaque jour, même par les journaux de l’ordre. Il démontre que les véritables hommes d’ordre sont ceux qui veulent préserver la société des dangers d’une nouvelle révolution que soulèverait certainement le Coup-d’Etat projeté par la police. En agissant comme l’ont fait ses clients, ceux-ci oüt au contraire donné une preuve incontestable de leur amour pour la paix publique.
Puis, pour achever d’impressionner le jury, dont il apprécie plus finement que Suin l’esprit conservateur, Crémieux proteste vigoureusement contre l’analogie que le ministère public a prétendu établir entre ses clients et ceux jugés l’avant-veille. Ses clients, à lui, sont des gens instruits, des bourgeois éclairés. Ils ne rêvent point de bouleversement social; ils veulent au contraire le maintien et le respect absolus de la propriété, ces bases indispensables de toute société civilisée ; ce sont de vrais amis de l’ordre et de la Constitution qui consacrent ces institutions sacrées.
Crémieux termine enfin par cette phrase étonnante, contre laquelle ne s’élèvent aucun des prévenus, pas même Vasbenter, le gérant du journal de Proudhon :
En acquittant mes clients, messieurs les jurés, vous ?) ne ferez que donner logiquement plus de force au ver- » dict que vous justement rendu contre ceux avec » lesquels nous ne voulons pas être confondus !
Cette habile platitude reçut sa récompense. Après quelques minutes seulement de délibération, le jury déclare les accusés non coupables,
Crémieux avait deviné juste.
Le jury sans doute n’aimait pas plus les républicains que les socialistes. Mais il considérait les premiers comme d’utiles tampons qu’il était dangereux de supprimer encore.
Cet acquittement, Crémieux le lui avait fait comprendre, était bien le complément naturel de son précédent verdict de culpabilité.
Cependant, je n’en pouvais croire tout d’abord mes oreilles et je pensais avoir mal entendu. Mais, le lendemain matin, nul doute n’était possible.
La République — de Bareste — exultait de l’acquit tement de ses amis et ne tarissait pas d’éloges à l’adresse de Crémieux. Analysant son discours, elle en reproduisait tout au long la péroraison et le trait final.
Nos amis de la Fédération auxquels je vais raconter la chose à Sainte-Pélagie, me chargent alors d’aller demander des explications à Crémieux.
Muni d’une lettre d’eux qui devait me servir de présentation, j’arrive chez cet habile avocat, rue des Petits- Augustins (1), et je suis introduit, non sans quelque hésitation, dans son cabinet, où se trouvaient précisément la plupart des acquittés venus pour le remercier.
Ma lettre d’introduction énonçait les motifs de ma visite.
Crémieux joue d’abord l’étonnement. Il ne se rappelle pas avoir rien dit ée pareil. Sans doute il a cru devoir fàire quelque comparaison entre ses clients et ses amis de Sainte-Pélagie, mais point dans les termes que ceux-ci lui reprochent.
Les clients de Crémieux me paraissent avoir meilleure mémoire. Ils sont diablement embarrassés et baissent le nez.
(1) Rue Bonaparte depuis le coup d’Etat.
Tirant alors le numéro de la République paru le matin même, je montre le passage en question, soigneusement encadré à l’intention de monsieur l’avocat et je lui demande s’il persiste toujours à croire que nous avons mal compris.
Alors Crémieux rompt les chiens. Il proteste de ses convictions républicaines
— Pourquoi donc alors, lui dis-je, quand, le 24 février, le peuple venait de chasser Louis-Philippe, insistiez-vous si vivement, vous et votre copain Garnier- Pagès, pour que la Chambre des députés proclamât la duchesse d’Orléans comme régente du comte de Paris?
« D’ailleurs, ajoutai-je en me retirant, vous avez raison, citoyen Crémieux, ainsi que tous vos amis ici présents. Notre République n’a rien de commun avec la vôtre. Juin l’a suffisamment démontré. 55
Et, de fait, quels rapports existe-t-il vraiment entre la conception moderne d’une république égalitaire, basée sur le travail, et les républiques antiques à patriciens, à clients, à plèbe et à esclaves ?
Haine et guerre sans trêve à ces républiques à la romaine, dont les souvenirs hantent la cervelle de tous nos échappés de collège, qui admirent si fort encore à cette heure le féroce Caton d’Utique préférant faire égorger ses esclaves plutôt que de les armer pour la défense de sa patrie!
Roland est entrée à son tour à Saint-Lazare pour y purger sa condamnation. Malgré la plaidoirie de Martin de Strasboug,la Cour de cassation a rejeté le pourvoi qu’elle n’avait interj été d’ailleurs, qu-edans Punique but de pouvoir librement terminer un travail dont le produit fera vivre ses enfants pendant sa détention.
Quant à moi, j’ai reçu Perdre de quitter Paris dans les vingt-quatre heures, mon sursis étant expiré.
On m’a yisé mon passeport pour Dijon et tracé un itinéraire obligé, si je dois faire la route à pied.
L’Etat, du reste, est généreux.
Dans ce cas il m’allouera, comme frais de route, trois sous par lieue. On m’a même remis .avec mon passeport, les trente sous de ma première étape jusqu’à Melun : on paie d’avance !
Si nous étions en été et que je fusse mieux nanti d’argent, j’aurais diablement envie de faire la route à pied.
Traverser une partie de la basse-Bourgogne qu’on dit jolie et remonter la Seine jusqu’à sa source ! Quelle fête pour moi qui, arrivé à Paris ayant dix ans à peine, n’ai jamais quitté lagrande ville que pour aller à Sainte-Mesme, tout au plus à douze lieues !
Mais, faire ce voyage au 20 décembre, légèrement chaussé et la bourse plate, serait peu pratique et surtout trop coûteux, malgré les douze francs de subsides que m’accorderait l’Etat pour ce trajet de quatrevingts lieues environ.
Je me contente donc du moyen de transport plus rapide et à meilleur marché que m’offrent les Messageries de Bourgogne lesquelles, grâce à leur concurrence aux Nationales et à la Compagnie Laffitte et Gaillard, me mèneront pour dix francs — sur l’impériale — de l’impasse du Coq-Saint-Honoré jusqu’à Dijon.
Partis le matin à dix. heures précises de la rue Croixdes-Petits-Champs,nous arrivons vingt-minutes après... à la gare de Lyon à Bercy. On dételle et l’on nous hisse tout chargés — sur une plate-forme de wagon faisant partie du prohain train pour Tonnerre, où nous arrivons à cpatre heures du soir. Pendant que nous cassons une croûte aux environs de la station, on repose la caisse de notre diligence sur son train ordinaire, on attelle et, à cinq heures, nous repartons pour Dijon.
Le conducteur excite ses bêtes à chaque relai, car,
avec seulement une heure d’avance, il veut arriver premier et faire la nique aux compagnies rivales, incontestablement mieux montées pourtant, bien qu’il traite leurs chevaux de « carcans
A sept heures du matin, nous sommes au V dl-Suzon^ où se trouvent les sources de la Seine, et dont nous gravissons péniblement la rade pente opposée. Il fait à peine jour et la neige qui tombe fine et serrée ne nous laisse rien voir, bien que pour alléger les chevaux nous soyons tous descendus, selon l’usage en pareil cas.
Pour s’échauffer on pousse à la roue.
On regrimpe enfin sur l’impériale et vers dix heures la fanfare du conducteur annonce notre entrée dans la capitale de l’ancienne Bourgogne.
Notre voyage n’a duré que vingt-quatre heures, grâce à ce que nous avons fait plus de la moitié de la route en chemin de fer (1).
Notre conducteur est furieux : il- arrive second seulement— après les Messageries nationales!
Le vainqueur le gouaille de sa défaite. Notre homme murmure alors cette menace mystérieuse : « C’est bon, c’est bon ; tout ça se réglera en 52 1 w
Cinquante-deux ! (2) Epérance des opprimés ! Heure impatiemment attendue par ceux qui souffrent et comptent sur une vraie République redressant tous les torts et faisant cesser toutes les injustices !
Si bizarre que fût, à propos de la ridicule colère du conducteur Ja manifestation de cette croyance populaire, elle secoua pourtant la tristesse qui m’avait envahi en
(1) Ce ne fut que sept mois après (juin ]851) qu’eut lieu le raccoi*dement de la section Tonnerre-Dijon avec celle de Dijon-Mâcon, déjà en service. (N. de TA.).
(2) Abréviatif de 1852, époque fixée pour l’élection présidentielle et aussi pour le renouvellement de la Législative. (N. de l’A.).
^songeant à ceux que j’aimais à Paris; à la vieille grand mère surtout, âgée déjà de quatre-vingt-cinq ans et que probablement je ne retrouverai plus au retour...
Arrivé d’Angers à Paris alors que j’avais un peu moins de dix ansj ’ai perdu tout souvenir de la vie de province.
D’autant plus que le prix souvent très élevé des cor respondances n’était pas fait jusqu’à présent pour entretenir d’une façon suivie les relations du provincial, devenu Parisien, avec ses anciens entours : de Paris à Toulon par exemple, où mon frère est établi, une lettre simple coûtait vingt-deux sous de port (1).
Aussi la province est-elle à peu près lettre morte, ou seulement une sorte d’entité géographique pour le Parisien natif ou naturalisé.
C’est donc une vie toute nouvelle pour moi qui va commencer à Dijon, et si j’y peux obtenir le moyen de gagner de quoi manger, je ne regretterai pas trop en somme d’avoir été contraint d’y venir.
Mais c’est là justement que je pressens de grandes difficultés. Je n’ai pas d’état et je ne connais personne, à l’exception de notre ami Jules Viard, que les républicains avancés du pays ont fait venir ici il y a environ trois mois, pour rédiger le Peuple dit Dijon.
J’ai aussi une lettre de recommandation du docteur Guyard pour son ami Jean-Jacques B..., directeur pour la Côte d’Or et la Haute-Saône de la Compagnie d’assurances la Paternelle., mais à qui je suis totalement inconnu. Ces deux relations suffiront-elles pour me procurer du travail ?
(1) Jusqu’à la création des tirnbres-po'te, le port des lettres était établi d’après la distance. Singulière transformation de moeurs : il y a quarante ans, affranchir ses lettres était offensant pour le destinataire ; aujourd’hui, c’est tout le contraire ! (N. d. l’A.).
Ma situation de surveillé m’y obligeant, je me rends, à peine descendu de la diligence et pour en finir tout de suite avec cette ennuyeuse formalité, au commissariat central pour faire constater mon arrivée sur le passeport spécial qu’on m’a délivré à Paris.
Le commissariat est installé à l’hôtel de ville — ancien palais des ducs de Bourgogne, orné de deux tours datant du XlIP siècle et dont l’aspect général est d’un bel effet.
Le commissaire central se nomme précisément Moutardier, nom très couleur locale; il a d’ailleurs la mine d’un parfait policier, rogue et malveillant.
A peine lui ai-je décliné mon nom:
— C’est bien; vous m’êtes annoncé depuis hier... Votre passeport ?
Je veux prendre alors mon porte-feuille ])OUy en extraire la pièce demandée : disparu ! Plus de portefeuille, plus de papier, plus de lettre de recommandation, plus rien enfin qui puisse établir de mon identité! Quel désappointement !
J’espère pourtant retrouver tout cela au bureau des messageries, où sans doute je l’aurai laissé tomber en descendant de voiture.
Et puis qu’importe, après tout? puisque j’ai été annoncé. Le Moutardier a qui jp communique mes réflexions fait un signe de tête qui semble approbatif et me laisse sortir, après toutefois m’avoir invité à signer sur une feuille ad hoc la déclaration de la perte de mon passeport.
Je retourne aux Messageries de Bourgogne. On visite de nouveau et avec soin la diligence qui nous a amenés de Paris ; mon portefeuille ne s’y trouve pas. Il est décidemment égaré.
Ce qui me contrarie le plus, c’est la perte de la lettre du docteur Guyard. Comment me présenter maintenant chez son ami ?
Je vais ensuite trouver Viard au bureau du journal. Il m’accueille non seulement en ami, mais aussi avec la joie d’un naufragé, heureux de voir un arrivant de la grande ville et d’en recevoir de fraîches nouvelles.
Nous causons des amis de là-bas, de nos bonnes réunions chez Mme Roland, souvenir du passé, hélas! que nous ne reverrons plus jamais peut-être.
Je le mets ensuite au courant de ma situation qu’il ignorait. Il m’avait cru seulement de passage à Dijon.
— Je vous plains, mon pauvre ami, d’avoir choisi cette ville qui ne vous offrira nulle chance de travail sérieux. Et puis les socialistes n’y sont guère en odeur de sainteté.
— Mais pourtant la Côte-d’Or et Dijon surtout passent à Paris pour un vrai nid de ronges.
— Oui, oui, c’est entendu. Mais dans trois mois, si je suis encore ici, vous me direz ce que vous pensez des rouges du pays.
— Ainsi vous ne croyez pas qu’ils m’aident à trouver du travail?
— Je suis comme Jean Hiroux, j’ai de la méfiance.
— Et vous, comment vous trouvez-vous ici?
— Aussi mal vu que possible des gens même qui m’y ont appelé. Et pourtant ils savaient bien ce que j’étais. Ah ! on ne m’y reprendra plus à accepter cette situation insensée de journaliste en province ! Toujours sur le qui-vive. Celui-ci sans doute n’est pas républicain, mais c’est l’ami d’un des actionnaires, il faut le ménager. Cet autre, au contraire, est tout dévoué à la République, mais il a froissé les intérêts ou l’amour-propre de X..., un autre actionnaire, il faut V entreprendre^ le mettre en suspicion auprès des amis. Quelle vie, bon Dieu !
— Ainsi vous n’avez aucune latitude dans votre journal?
— En ce qui me concerne personnellement, si. Je ne tiens aucun compte de leurs querelles imbéciles, de
leurs tempêtes dans un vase de nuit. Mais c’est justement là la cause de luttes incessantes dans lesquelles je m’use bêtement moi-même. Ah! si je pouvais me libérer desavances qu’ilsm’ont faites, comme jelesplanterais là avec joie! On ne se fait pas vraiment idée de ce que sont ces mangeurs de prêtres, qui envoient leurs femmes et leurs enfants à confesse, pour ne pas se brouiller avec leur clientèle ! Mais laissons cela ; ni vous, ni moi, ni encore bien d’autres après nous, n’y pourront rien. Allons déjeuner. Ce soir je vous présenterai à ces messieurs, au café Fournier,
Après déjeuner, Viard me découvre une petite chambre où, pour douze francs par mois, je suis presque luxueusement logé.
Je vais ensuite à tout hasard chez le citoyen B***, l’ami du docteur Guyard. Viard en a entendu parler vaguement, mais ne le connaît pas.
Le citoyen B*** demeure hors ville, sur les bords de rOuche.
Comme le docteur lui a précisément annoncé ma visite, la présentation est toute faite sans que j’aie à produire ma lettre de recommandation, que je lui déclare d’abord avoir perdue.
Sa femme et lui m’accueillent cordialement et m’offrent le gîte et le couvert pour tout le temps qu’il me plaira. Malheureusement, le docteur fait ses écritures lui-même et n’a point besoin de mes services •comme comptable. Néanmoins, il m’offre de venir lui donner un coup de main, chaque dimanche matin, pour des copies de polices qu’on vient lui demander tous les samedis.
Le citoyen B... est do Béziers. Il a fait de bonnes études littéraires et s’était même lancé dans les lettres ; mais il a dû les sacrifier à des occupations plus régulièrement lucratives. Il est ainsi devenu le représentant d’une des plus importantes Compagnies de Paris.
Il est fouriériste et « renteur » de la Démocratie pacifique.
Cette catégorie de socialistes se compose généralement de petits bourgeois, commerçants ouindustriels de province, qui aiment à deviser réformes sociales... à venir, et à venir lentement surtout.
Ceci soit dit sans vouloir railler les esprits d’élite qui, comme Considérant, entre autres, se sont dévoués tout entiers à la propagande des doctrines d’un des plus profonds penseurs dont puisse s’honorer le socialisme.
Mme B..., méridionale comme son mari, est une excellente femme tout absorbée par les soins du ménage. Elle me confirme rondement les offres d’hospitalité de B..., et je me trouve bientôt avec eux aussi à l’aise que si nous étions de vieilles connaissances.
Ils vivent très isolés et n’ont en ville aucunes relations auxquelles ils puissent utilement me recommander.
Le lendemain matin, au petit jour, on frappe à ma porte. J’ouvre et je me trouve en présence d’un « valet de ville « qui m’invite à le suivre immédiatement chez M. le commissaire central — « qui a un renseignement à me demander ». — Pour être plus certain de me voir obéir à son invitation, il s’assied sans façon et assiste à ma toilette que je fais sans trop de hâte. Puis nous partons.
Au bureau, le sieur Moutardier me déclare qu’en l’absence de tous papiers justifiant de mon identité, je suis considéré comme étant en rupture de ban et qu’il me met en état d’arrestation!
— Mais puisque vous m’avez dit vous-même hier que j’étais annoncé dès la veille?
— Sans doute, mais qui me prouve que vous êtes la personne dont il s’agit?
— Informez-vous alors auprès du citoyen Jules Viard qui est de mes amis et me connaît parfaitement.
— Ah! vous êtes Tami de cette canaille dù Peuple!
Conduisez-le chez Couco, dit-il à deux argousins.
Couco est le nom du gardien de la maison d’arrêt.
Les deux agents requis procèdent alors à la visite de mes poches en vrais « gentilshommes de grands chemins55. Ils m’enlèvent la clef de ma malle, celle de ma chambre et mon magnifique couteau catalan à manche de nacre, garni d’argent, dont m’a fait cadeau une de mes sœurs revenant d’Espagne. Puis, les menottes aux mains, je traverse la Place d'armes pour me rendre à la prison, située non loin de là, derrière l’Ecole de droit. On m’y met au secret.
Le logis manque de charmes. La salle est vaste pourtant, trop vaste même pour la température actuelle — nous sommes au 24 décembre et il gèle dur.
Du lit de camp qui tient toute la largeur de la chambre et est recouvert d’une paille presque réduite en poussière, se dégage une odeur rivalisant, non sans succès, avec celle émanant du baquet que je sens plus encore que je ne le vois, dans un coin de l’appartement. Tel est le gîte que m’impose la sauvegarde de la sécurité publique, mise en danger, paraît-il, par la perte de ce diable de passej)ort.
A dix heures, le gardien m’apporte une cruche d’eau presque propre et une écuelle dans laquelle il verse une eau tiède, grisâtre et fétide, décorée du nom de soupe.
La soupe est un don gracieux que le prisonnier doit à une société d’assistance aux détenus, l’administration ne leur accordant que l’eau et la houle de son traditionnelle.
Singuliers tout de mêmel es procédés de ce qu’on appelle — par antiphrase — la justice !
Il est de principe absolu pour la bonne dame de traiter, le prévenu^ beaucoup plus mal que le condamné^ lorsqu’il s’agit de pauvres diables, bien entendu.
Prévenu ou condamné, le coquin « comme il faut » a toujours droit à des égards. Cela va de soi.
Je subis donc la loi commune aux gens de peu, et me voilà jeté dans l’endroit le plus malsain de la prison ; privé des moyens de me donner les soins lesplus essentiels quant à la] propreté ; couché sur un grabat empuanti et dans lequel grouille la vermine. Les rats me courent sur le corps et sur la figure, grignotant mes bottes dont la tige me préserve fort heureusement les jambes de leurs ignobles morsures. Je gèle littéralement. La botte de paille fraîche qu’on m’a donnée pour me couvrir, me glisse du corps aumoindre mouvement, ce qui m’oblige presque à m’ensevelir dans la vieille pour me garantir du froid.
Que cette situation se prolonge plusieurs jours, et j’en arriverai à l’horreur de moi-même ; sans compter l’affaiblissement inévitable qui résultera de la privation de toute nourriture un peu réconfortante.
Et ce qu’il y a d’abominable dans le traitement infligé aux prévenus, c’est qu’il est voulu, calculé. Il s’agit d’énerver les malheureux, de les affaiblir, pour les démoraliser et les jeter éperdus devant le juge d’instruction.
Quelle gloire pour ce tortionnaire moderne, s’il ohtieut de cette manière des aveux que le prévenu aura plus tard mille fois raison de rétracter ! (1)
Avant de châtier si sévèrement ceux qui ne sont le plus souvent que les victimes de la sottise sociale, que ne commence-t-on tout d’abord par leurs juges?
Comme nous sommes dans les vacances de ^oël, je
(1 Qu’on se rappelle les terribles révélations de la femme DoizSy déclarant devant le jury chargé de la révision de son procès, après les «aveux du véritable coupable, qu’elle avait menti devant le premier jury en avouant faussement avoir assassiné son père, par crainte de subir de nouveau les horreurs du secret. (N. de l’A..
reste neuf jours au secret, et ce n’est que le 2 Janvier que le juge d’instruction en ordonne la levée.
Heureusement M. B... ne m’ayant pas vu revenir, comme je le lui avais promis, s’est enquis de moi et m’a tait parvenir quelques provisions et du linge, dont j’avais vraiment bien besoin.
A peine sorti du secret, j’en profite pour envoyer à Paris le récit de ma mésaventure et, trois jours après le substitut du procureur s’excusant d’une erreur prétendue, veut bien venir lui-même m’annoncer que je suis libre, l’ordre étant venu de Paris de m’élargir immédiatement.
Rentré dans la petite chambre que j’avais louée en arrivant, et payée pour une quinzaine, je trouve le contenu de ma malle : livres, vêtements, linge, éparpillé sur le sol.
Ces messieurs de la police, se moquant de la légalité, ont fouillé tout en mon absence. Comme je n’avais rien de bien séduisant dans ma défroque, je constate qu’ils ont eul’honnêteté den’enrien distraire. A l’instant où j’allais réparer ce désordre, entre mon propriétaire qui m’invite majestueusement — ma quinzaine était expirée de la veille — à déguerpir sur l’heure, ne se souciant point, me dit-il, d’abriter sous son toit respectable un repris de justice.
Je n’ai rien à répondre — l’homme est dans son droit. Un repris df^justicel Ça l’empêcherait de dormir ainsi que son éj)Ouse. Je n’ai plus qu’à chercher un autre gîte.
Je cours chez Viard pour le prier de m’y aider. Il est parti !
Les actionnaires du Peuple le trouvant décidément trop avancé pour eux et ne pouvant obtenir qu’il mît une sourdine à ses articles, lui ont proposé de résilier, en lui abandonnant leurs avances à titre d’indemnité. Il ne se l’est pas fait répéter. Le soir même, il quittait
Dijon, jurant qu’on ne l’y reprendrait plus. Il est allé se rejeter dans la fournaise* parisienne, malgré la vie de misère assurée qui l’y attend.
A défaut de Viard, je rencontre dans le bureau du journal un brave homme auquel il a parlé de moi et qui lui a promis de m’être utile au besoin. Le père Parisot recrute pour le journal des abonnés dans l’arrondissement de Dijon — besogne ingrate et fort peu lucrative.
Les paysans lisent peu ; ils n’en ont ni le temps ni le goût. D’autre part un député de la Côte-d’Or, Pierre Joigneaux,2i créé une feuille hebdomadaire qui répond mieux à leur compréhension et à leurs besoins : « la Feuille de Village. La politique y est traitée surtout au point de vue de la réduction des impôts, principalement de celui qui pèse sur les produits vinicoles — la grande affaire de la contrée, en somme. La feuille a même publié une chanson là-dessus, qui a obtenu un tel succès, que dans tous les coins de la Bourgogne on en chante le refrain sur l’air trè,s populaire de : Un souslieutenant.
Bon !,Bon ! vignerons î Aux prochaines élections,
Il faudra, campagnards.
Voter pour des montagnards.
Joigneaiix en est, de la Montagne., et, ma foi, le refrain, lui plaît assez.
Toujours est-il que la Feuille de village dame le pion au Peuple.
Mon nouvel ami Parisot me présente à un voisin du journal, le papa Talmot, tailleur de son métier et vieux fin matois, se gaussant des gros bonnets de la ville, sans distinction de parti. 11 m’offre pour huit francs par mois une petite chambrette, proprement tenue par les soins de sa « vieille ?>, excellente femme, un peu dévote par exemple.
C’est marché conclu et j’ai conquis encore un nouvel ami.
L’affaire terminée, les deux braves gens m’aident à m’installer, c’est-à-dire à trimbaler ma malle provisoirement laissée à mon ancienne chambre, et je prends rendez-vous avec le père Parisot qui tient absolument à me présenter le jour même à ces « messieurs » du journal. Ils se réunissent chaque soir au café Fournier^ sur la Place (P Armes, à côté du café de messieurs les officiers.
Je me rends alors à la préfecture où M. le Préfet m’a fait l’honneur de m’inviter à passer le plus tôt possible.
On me fait entrer dans le cabinet de ce magistrat.
Long et sec comme les pains des marchands de vin de Paris; face bilieuse en lame de couteau, encadrée de longs cheveux gris et plats, tel s’offre à mes yeux le représentant du gouvernement dans la Côte-d’Or.
C’est M. le comte Jean Debry, fils de l’ancien conventionnel jadis noté de complicité diplomatique dans l’assassinat de ses collègues au Congrès de Rastadt en 1779.
Ce monsieur m’apprend qu’étant donné le caractère particulier des motifs de mon internement, je ne serai point astreint à me présenter [chaque semaine au commissariat central, pour faire ainsi constater ma présence dans la ville .U e le remercie d’autant moins de cette /avcwr, que je n’avais nulle intention de me soumettre à la susdite formalité, quoi qu’il en pût advenir.
Il me confirme aussi, ce que je ne sais que trop : Je ne pourrai m’éloigner du département sans son autorisation préalable.
Je profite alors de notre entrevue pour lui reprocher la détention absolument arbitraire que je viens de subir et que ne peut justifier la perte de mon passeport. Le préfet prétend n’avoir été informé que trop tard de ma situation et comme j’insiste, il me déclare que je suis libre de l’attaquer pour abus de pouvoir.
Farceur ! Il sait biea d’avance que je n’ai pas le moyen de recourir au conseil d’Etat qui, seul, en vertu de la fameuse Constitution de l’an VIII, devrait d’abord autoriser les poursuites.
Quelle blague que la prétendue responsabilité des fonctionnaires publics en matière d’abus de pouvoir !
J’ai enfin pénétré dans le sanctuaire des rouges de l’endroit.
Et tout d’abord un amusant quiproquo se produit.
Le digne père Parisot, en m’introduisant, me présente aux premiers arrivés comme un «.ami de Jules 57.
Il entendait par là Jules Viard, le journaliste. Aussitôt tous de se lever, de me donner les plus chaudes poignées de main et de m’offrir des consommations.
Très surpris de cet accueil, je ne m’explique pas comment, jouissant d’une telle considération, Viard a pourtant dû quitter si brusquement le milieu sur lequel il exerçait une aussi sérieuse influence.
Le mystère est bientôt éclairci.
Quelques instants après notre arrivée, apparaît un assez bel homme en paletot noisette, chapeau à la bouzingot — signe infaillible d’un républicanisme ultra — , l’air assez jovial malgré ses allures d’homme important.
On court à lui, on l’entoure — celui-ci lui prend sa canne et son chapeau ; celui-là lui enlève son pardessus et le gaillard vient s’asseoir gravement à la place demeurée vide jusque-là; il bourre avec majesté une pipe qu’un garçon lui apporte respectueusement.
Seul, je me contente de le saluer sans bouger de place. On se regarde alors avec quelque étonnement et on se chuchotte à l’oreille. Parisot ne voit rien de tout cela, occupé qu’il est de se faire raconter je ne sais quel fait divers qu’il fera paraître dans le prochain numéro du journal.
Je commence à éprouver quelque embarras; lorsque tout à coup un voisin me fait observer que je demeure bien froid envers « mon ami « .
— Quel ami ?
— Mais Jules, le grand Jules, quoi.
— Quel Jules ?
— Comment! quel Jules? Mais celui qui vient d’arriver.
— Je ne le connais pas.
On appelle aussitôt Parisot, et on lui demande la clef du mystère.
Tout s’explique : On avait cru que j’étais l’ami du grand chef, du « Cacique « de la démocratie dijonnaise, enfin de Jules Carion, le marchand de nouveautés, devenu grand directeur des radicaux de la Côte-d’Or depuis la mortà^ James Bemoutry, député du département, atteint du choléra en 1849 à Cologne, où il s’était réfugié après l’échauffourée du 13 juin.
Je n’étais plus pour tous ces braves gens que l’ami du pauvre journaliste prenant au sérieux l’éducation politique et sociale des prolétaires du pays et dont ils venaient si heureusement de se débarrasser.
“ Je retombe aussitôt dans mon obscurité » !
Cependant, comme, à quinze jours près, j’apporte des nouvelles fraîches de Paris, le grrrand Jules, le vrai, m’interroge sur ce qui s’y passe en ce moment. Il s’étonne beaucoup d’apprendre que les ouvriers révolutionnaires tiennent Ledru et ses amis en médiocre estime, alors qu’ici on les vénère comme des saints. —
Heureusement il n’en est pas ainsi chez moi «, me dit le grand homme. Nos ouvriers votent bien. Je les fais marcher à la baguette et, nom de Dieu, personne ne bronche?).
Puis la conversation s’engage sur Paris qui n'en fait jamais qu’à sa tête; qui p7^étend tout diriger et s’imposer. « Après tout Paris n’est pas la France et, nom de Dieu, à \u prochaine, on le lui fera hienvoir ??.
Mais lorsque je demande simplement qui fera la prochaine, les pourfendeurs de Paris restent cois.
— Il serait pourtant urgent que la France montrât enfin plus d’énergie et plusd’initiative, observe un brave garçon, agent- voyer de la ville, qui s’est jusqu’alors contenté de hausser les épaules aux diatribes anti-parisiennes du grand Jules.
— Amen! ajouté-je. Soyez sûrs que les Parisiens ne demandent pas mieux que vous leur épargniez le sang qu’ils ont jusqu’ici généreusement versé. Ils seront heureux surtout si, par vos votes, trop souvent malencontreux et inconscients, vous ne leur jetez plus de bâtons dans les roues, amenant de nouvelles luttes dont ils paient seuls les frais généralement.
Là dessus, nous nous séparons.
— Mon cher, me dit le citoyen Mongin, l’agent-voyer, en me reconduisant, vous venez de vous faire de tous ces braves gens autant d’ennemis.
— Je m’en doute bien. Aussi n’encombrerai-je guère leur cercle, je vous en réponds.
Et nous nous quittons, nous promettant de nous rencontrer dans un petit café où Mongin va plus souvent qu’au cercle, qui l’assomme.
A quelques jours de là, je trouve en rentrant chez moi un papier timbré portant en tête : «Tribunal de Dijon — Police correctionnelle, jî Je lis : « A la requête de M. le procureur de la République 55, etc. etc.
De quel crime nouveau me suis-je rendu coupable?
Voici. Ayant été le 23 décembre, lors de mon arrestation en prétendue rupture de ban, trouvé porteur d’un couteau-poignard — dit couteau catalan — arme prohibée en vertu d’une ordonnance royale de 1728 (soixante ans avant la proclamation des « immortels principes «), je suis cité à comparaître six iours après pour « m’entendre condamner 5? — toujours
— à la prison, à l’amende et à la confiscation de mon arme.
Cette menace de confiscation me parut d’ailleurs superflue, mon couteau ne m’ayant point été rendu, malgré mes réclamations. Il ne sera d’ailleurs pas « perdu pour tout le monde «, comme dit la chanson. Je n’en ai nul doute.
Décidément, je n’oserai plus à l’avenir porter sur moi un simple eustache de deux sous, car ce modeste instrument peut être, lui aussi, qualifié (T arme prohibée par quelque ordonnance du roi Dagobert.
Quelle caverne que celle où reposent les ordonnances, arrêtés et réglements que personne ne connaît... même ceux qui les invoquent quand besoin est !
Immortels principes de 89 ! O déclaration des Droits ! Que dites-vous de cette ordonnance de 1728?
Faites les fendants maintenant,fiers prudhommes des libertés publiques ! — Si encore il s’agissait du sabre fameux célébré par Henri Monnier! Mais un pauvre couteau !...
Il est vrai qu’il est catalan. Peut-être suis-je considéré comme un vil suppôt de Pitt et Cobourg ; comme un ennemi de l’industrie nationale... représentée par la coutellerie de Châtellerault !
Toujours est-il que malgré, ou plutôt à cause de ma défense que j’ai tenu à présenter moi-même, les juges m’ont bel et bien condamné à six jours de prison^ sans amende.
On aura supposé, non sans raison, que je ne pourrais pas la payer. Ces magistrats sont parfois très perspicaces.
Il parait, avec ou sans avocat, que je suis destiné à toujours écopper.
— Mais, dis-je au président — un gros petit boulot à l’œil égrillard — les couteliers de Dijon les étalent au
grand l'our de leurs vitrines ces diables à.' armes prohibées,
— Il n’est défendu d’en vendre ni d’en acheter, me répond narquoisement ce digne magistrat. Mais on ne doit point se faire prendre avec.
Quelle belle chose tout de même que l’étude du droit 'et de la science du « distinguo « !
Pressé d’en finir avec mes six jours, j’obtiens, par faveur, l’autorisation de me constituer prisonnier dès le lendemain.
Cette fois je suis introduit dans la maison de détention.
C’est d’ailleurs le même bâtiment que la maison à^arrêt ; un même gardien la surveille. Une grille unique sépare les deux cours.
Je trouve là le docteur Moreau de Saulieu, qui purge une condamnation à un an pour délit de relations trop intimes avec une dame de son pays, dont le mari très .au courant de son infortune depuis plusieurs années, ne s’est avisé de se fâcher qu’après avoir eu la patte largement graissée par les réactionnaires du crû, furieux de l’élection du docteur comme maire de la ville.
Par l’étendue de ses connaissances philosophiques, •et aussi par son extérieur, le citoyen Moreau me rappelle Pierre Leroux — avec une pointe très accusée de rabelaisisme en plus. Il est grand admirateur de Fourier, qu’il qualifie de génie; il ne mange jamais de prêtre, bien qu’il soit matérialiste conscient: il aime trop les bons morceaux, me dit-il en riant. Grâce à lui mes six jours de prison passent comme un •éclair.
Le docteur a pour auxiliaire, l’aidant dans son petit ménage, un détenu d’environ quarante ans. Victime de la surveillance, cet homme ne sort de prison que pour y rentrer.
Berger dans la Brie, il eut, à dix-neuf ans, la mal- Leureuse pensée de dérober à un de ses camarades une
montre d’argent valant à peine cent sous. Dénoncé par le volé, il fut condamné à deux ans de prison et cinq années de surveillance. Quelques scènes violentes avec son patron, qui les avait racontées aux tribunal, expliquaient cette condamnation excessive et peu en rapport avec le délit.
Bien que, depuis lors, aucune violence ni aucune action déshonnête ne pussent lui être reprochées, il n’en a pas moins, depuis l’expiration de ses deux premières années, passé presque toute sa vie en prison, tantôt pour rupture de ban, tantôt pour vagabonage ou mendicité, tantôt même sur simple présomption de complicité dans quelque crime ou quelque délit, bien que chaque fois, on ait constaté qu’il y était totalement étranger. Il purgeence momentune nouvelle condamnation à cinq ans pour récidive de rupture de ban.
Mes six jours terminés, je me mets en quête de tra- A^ail, car mes petites ressources diminuent à vue d’œil.
Ayant été remercier les B... de la sollicitude qu’ils m’ont de nouveau témoignée durant cette seconde période de captivité, j’ai rencontré chez eux deux avocats dont l’un m’est déjà bien connu — ainsique de tous les Parisiens qui, de 1848 à 1850, fréquentaient lesclubs populaires où il prenait souvent la parole. Il y était assez intéressant, quoique passablement verbeux.
Le citoyen G... m’apprend qu’il s’est définitivement fixé à Dijon comme avocat consultant. Il est d’ailleurs du pays : Semur est sa patrie. C’est un fanatique de Fonrier.
L’autre avocat — un monsieur R.. — assez riche, propriétaire rural à Sciint-Claude où il possède
aussi quelques petites nsines, vient de donnersa démission de procureur de la République au parquet de Dijon, ses opinions républicaines ne lui permettant pas de
"s’associer plus longtemps aux œuvres par trop réactionnaires de la magistrature !
Ce doit être du joli, alors, pour que ce monsieur, qui dernièrement encore requérait les sévérités du jury contre ce pauvre Jules Viard^ au nom du salut de l’ordre et de la morale publique, trouve qu’on veut le mener trop loin !
Ce brave homme, aussi bien, comme la plupart de ses congénères, ne connaît pas un traître mot des doctrines « subversives » qu’il pourfend avec toute la logique de sa parfaite ignorance. Il affirme avec un grand sang-froid que le socialisme est « une des branches du communisme ! » et demeure tout interdit lorsqu’on lui réplique qu’il prend le genre pour V espèce. Ce qui ne l’empêche pas de prétendre encore que Proudhon est j)artisan de la loi agraire !
Penser que des gens de cette force sont chargés de la défense de l’ordre social ! Il est vrai qu’ainsi ils n’y appoitent point de scrupules et peuvent divaguer à l’aise.
Apprenant que je cherche du travail, G... m’offre de donner des répétitions de français et de mathématiques élémentaires à son fils qui prépare son hachot. Trente francs par mois pour six heures de leçons en trois séances par semaine et le dîner les jours de répétition. C’est une occasion que je m’empresse de saisir par les cheveux. Je me crois déjà capitaliste.
Malheureusement cette brillante situation est de peu de durée.
Mon jeune homme désire vivement sans doute devenir bachelier, mais n’a pas la moindre envie d’y travailler sérieusement. C’est, en un mot, un cancre de la j)lus belle eau.
Jouer aux cartes et fumer sa pipe lui paraissent des titres suffisants pour justifier la qualité d’étudiant qu’il prend par avance. Son père, d’ailleurs, ne se fait pas
d’illusions il ne sera jamais bon qu’à devenir juge«, me dit-il en soupirant.
Aussi dès la fin du premier mois, je donne à monsieur G... ma démission de répétiteur, ce dont sa femme et lui sont peu surpris mais très froissés dans leur amour-propre paternel. Quant au fils, il m’embrasserait si je me laissais faire.
Les trente francs que je reçois vont me permettre d’aller à Paris, où je suis cité devant la cour d’appel -qui va enfin statuer en dernier ressort sur l’interdiction professionnelle dont nous avons été frappés, l’an dernier, Pérot et moi.
Le préfet de la Côte-d’Or ne pouvant me refuser l’autorisation nécessaire, je profite avec empressement de eette occasion pour aller passer quelques jours chez les miens, encore sous le coup de la mort de la vieille grand’mère qui s’est éteinte à quatre-vingt-six ans, après avoir recommandé instamment qu’on n’admît point de « calotins à son enterrement.
Que de fois la vaillante Normande m’avait raconté qu’en 1815, à Versailles, en pleine réaction de bigoterie religieuse, un prêtre s’était sournoisement introduit en bourgeois auprès de mon grand-père mourant ; celui-ci, dans un dernier effort, sautant à bas du lit, avait pris au collet ce « mauvais gueux de prêtre « et l’avait jeté — tout effaré — dans les bras de sa femme, qui, sans plus de cérémonie, l’avait précipité du premier étage au bas de l’escalier.
D’une tendresse sans bornes, elle était inexorable envers les hypocrites et les menteurs.
La cour d’appel — en robe rouge, comme nous l’avait promis Bancel — a naturellement confirmé notre interdiction. Il y a eu cependant du tirage, nous dit notre avocat Laissac, qui a reçu des confidences à ce propos. Sur soixante-trois membres statuant, vingt-
neuf ont voté pour l’annulalion de l’arrêt du tribunal de première instance.
Simple point de vue juridique, cela va sans dire.
II serait plus que naïf de supposer qu’il n’y eut pas accord entre ces messieurs sur le fond même des idées que nous avons exposées devant eux.
Après une quinzaine employée à revoir les amis de notre association — toujours debout malgré la dispersion de plusieurs de ses membres ; — et après avoir été aussi serrer plusieurs fois la main aux citoyennes Pauline Roland et Jeanne Derouin, en prison à Saint- Lazare, il m’a fallu revenir à Dijon.
Durant mon absence, il est arrivé deux autres
pour affiliation à de prétendues sociétés secrètes. C’est l’accusation à la mode.
Nous renouons connaissance — nous étant déjà rencontrés à Paris dans les réunions populaires.
Plus heureux que moi, ils ont tous deux trouvé du travail.
L’un d’eux, sculpteur ornemantiste,le citoyen Racine est entré chez un plâtrier ; l’autre Dudoux voyageur de commerce, a des représentations de Paris et parcourt déjà les villes du département pour y placer ses articles.
Malheureusementjene suis, moi, qu’un employé, c’està-dire de la catégorie des gens dont on peut facilement se pourvoir ou se passer, suivant le cas.
Une vieille connaissance, Sauvestre, dit le grand Nantais^ habile ouvrier cambreur, est également venu travailler ici. Travailleur pour de vrai, le grand Nantais est un ardent propagateur du communisme.
A nous quatre, nous formerons une petite colonie de Parisiens, qui saura bien se défendre contre les quidams préoccupés de l’influence que nous pouvons prendre
sur leur clientèle électorale ouvrière, si docilejusqu’ici^
C’est par moi que ces braves gens ont commencé.
Le citoyen Mongin, l’agent-voyer, qui est décidément de notre côté, irrité de l’outre-cuidante nullité des Burgraves du parti, m’avertit de leurs manœuvres.
Ces messieurs se proposent de me faire passer comme mouchard, s’appuyant sur ce que je ne suis jamais retourné à leur cercle et surtout sur ce que je ne vois jamais personne d’entre eux.
L’ineptie de cette allégation est tellement monumentale que je m’inquiéterais peu de leurs ridicules accusations si elles n’avaient pour but direct de me faire perdre mon travail dans les deux associations ouvrières dont je tiens les livres. — Les trente francs qu’elles me paient à elles deux sont mon unique ressource, et il me faut la conserver.
Je parviens à décider ces associations, qui voudraient bien elles-mêmes éviter d’entrer en conflit avec les bourgeois républicains, à déléguer deux de leurs membres pour m’accompagner chez le grand citoyen Jules Carion, le marchand de nouveautés, inventeur de ces propos, me dit-on.
Celui-ci commence par nier tout ce que je lui impute; puis, mis au pied du mur, finit par reconnaître une partie de ses propos, tout en niant la forme dans laquelle on me les a rapportés. Il a seulement parlé de l’isolement — systématique — dans lequel je vivais, ajoutant que cette façon de vivre lui paraissait étrange, etc. , etc. Je lui explique alors que cet isolement tient surtout au peu d’intérêt que me procurent les politicailleries dont lui et ses amis s’occupent ; à l’ennui profond que m’ont causé leurs insipides bavardages la seule foisoù j’ai mis le pied dans leur cercle et enfin au mépris que m’inspirent ses allures de pontife à lui, Carion.
Mon homme balbutie d’assez piteuses excuses et... nous offre de rester à déjeûner!
Je lui tourne le dos et repars avec mes deux compagnons, tout ébahis de la scène.
J’aurai, je l’espère, cloué le bec à tous les faiseurs de cancans et sauvegardé mon travail. Le reste m’importe peu (1).
Chaque dimanche matin je me rends chez pour l’aider à dresser les doubles de polices d’assurances que tous les samedis, — viennent lui demander bon nombre d’assurés parmi lesquels figurent surtout des vignerons.
Ces doubles leur sont nécessaires, m’explique B... pour justifier de leur qualité d’assurés auprès des usuriers qui pullulent dans les pays vignobles et qui, à de fabuleux intérêts, fournissent à ces malheureux les avances nécessaires pour payer leurs façonniers et toutes les menues dépenses qu’occasionne incessamment la culture de la vigne. Aussi beaucoup de ces vignerons ne sont-ils propriétaires que de nom.
A eux la peine — aux usuriers, aux acheteurs en gros, et enfin à l’Etat, le plus clair de leurs bénéfices... quand la grêle ne les a pas ruinés avant.
Par le chiffre des doubles délivrés au même assuré, mon directeur d’assurances connaît ainsi la réelle situation de ses clients. On peut faire de bien intéressantes études à ce propos.
Mais si le vigneron est a plaindre de ne pouvoir guère se soustraire à de semblables exploitations usuraires,le cultivateur de la plaine est beaucoup moins intéressant sous ce rapport.
(1) En 1871, après le 18 Mars, m’amusant à feuilleter mon dossier le police, j’y trouvai une lettre anonyme du même Carion, datée de 1869, envoyée à un de ses amis de Paris et interceptée par la police, lans laquelle ce monsieur me dénonçait comme devant être un affent Donapartiste ! (N. d l’A )
Bestialement épris de la terre, la rage d’en posséder plus qu’il ne dispose de forces pour la cultiver, est la principale cause des inextricables difficultés d’argent dans lesquelles il se plonge comme à plaisir — sans oublier sa passion des procès, qui vient ajouter à cette cause première de ruine.
Un des meilleurs clients de B..., en ce genre, vient de se suicider, ne sachant plus comment sortir du pétrin dans lequel il s’était sottement mis.
Vétérinaire expérimenté et possédant une excellente clientèle, le produit de sa seule profession suffisait à le faire vivre largement avec sa famille. Il avait de plus hérité d’une auberge très fréquentée et de bon rapport^ tenue par sa femme, très entendue et très active.
Mais il lui fallait de la terre et toujours de la terre.
Jamais de vente où il n’achetât quelque bout de pré ou un lopin de terre — pour s'' arrondir.
Il s’arrondit si bien que tout y passa. Ruiné d’usure, de procès et d’impôts; rongé de soucis, vieux avant l’âge, demeurant sobre pourtant et raisonnant parfois d’une façon très juste de sa folie de la terre, il s’est noyé dans une mare, laissant les siens dans la plus irrémédiable misère.
— Que n’abandonnez-vous tout à vos créanciers,vous contentant des revenus de votre profession de vétérinaire? lui disions-nous, lorsque, sombre, il venait réclamer pour un nouvel emprunt quelque double de police.
— Jamais, jamais je ne consentirai à leur laisser ces belles terres qui m’ont coûté tant de peines.
— Mais puisque vous manquez d’argent même pour les mettre en valeur !
— Bah ! je finirai bien par avoir le dessus.
Il en est mort.
Je ne suis, moi, propriétaire de vignes ni de champs. Je ne suis point possédé de la manie d’arrondir mes propriétés absentes, mais, hélas! ma situation n’en est pas pour cela plus brillante.
Les cordonniers me payent fidèlement chaque mois les quinze francs qu’ils me doivent pour ma comptabilité. Mais les diables de peintres, qui devraient me j)ayer cette même somme, s’arrangent de telle sorte qu’il n’y a jamais en caisse que bien juste de quoi acquitter les traites des fournisseurs. Le pauvre comptable a bien de la peine à leur arracher de temps à autre une pièce de cent sous et encore doit-il montrer les dents pour l’obtenir.
Et je n’ai absolument pas d’autre ressource.
Aussi ne mangé-je bien souvent qu’un jour sur deux — ce qui est d’autant plus exaspérant que la vie est ici à un bon marché extrême. On y a d’excellent vin par exemple, à six sous le litre.
Le vieux Talmot,mon logeur, qui devine la situation, m’offre bien, le brave homme, d’ajourner le paiement de ma chambre — mais si je laisse accumuler les mois, comment pourrai-je les payer ensuite ? — Or, il n’a lui-même que l’indispensable pour les faire manger « sa vieille «et lui. Aussi je refuse impitoyablement ses offres bienveillantes.
Mais lorsqu’il faut déduire huit francs sur les quinze que je reçois régulièrement, c’est un peu lourd tout de même. Vivre tout un mois avec les sept francs qui me restent est un problème pénible à résoudre.
Il est vrai, que je me refais un peu le dimanche chez M.B..., où je passe habituellement la journée.
De temps à autre aussi, un ancien huissier de la ville — qui a eu des malheurs — et que j’ai connu à la prison, me repasse des conclusions à copier. Mais c’est fort mal payé; j’y suis peu habile, à cause de ma mauvaise écriture, et puis mon ex-huissier,très besoigneux
lui-même et très expéditif, ne me donne cette copie que lorsqu’il en a trop pour y suffire, ce qui est rare.
J’ai bien tâté du métier de courtier d’assurances. Comme moyen de propagande, cela m’irait même assez. Mais j’y ai rencontré une difficulté insurmontable pour moi. C’est l’excessive hospitalité des paysans. On ne peut traiter avec eux aucune affaire sans boire et manger : « Prenons d’abord un verre et cassons une croûte; on causera après «.
Endurer la faim manque totalement de gaieté. Mais je ne peux cependant non plus me condamner à crever d’indigestion de fondue — que je ne puis souffrir — ni me brouiller tous les jours la cervelle avec leur vin blanc, très agréable, mais traitre en diable, ou avec leur eau-de-vie de marc, si saine qu’ils la disent. Il me faudrait des mois et des mois d’entraînement pour me faire à ce régime.
Encore une carrière manquée !
Eussé-je pu résister d’ailleurs à cette vie de ribote et de mangeailles continuelles que l’incident fort désagréable qui vient de m’arriver m’aurait forcé d’y renoncer.
Etant en tournée du côté de Fontaine- Française, on me signala dans une commune voisine un cultivateur désireux d’assurer d’assez importantes constructions qu’il vient de faire élever. Le montant probable de cette assurance me promettait une bonne prime à moi-même.
Je pars aussitôt et j’arrive juste à l’heure où le « maître J) va se mettre à table (1).
Il m’invite à déjeuner; j’accepte sans façon, les douze kilomètres que je viens de faire m’ayant mis en
(1) A cette époque encore (1851), dans toute cette partie de la Bourgogne, l’usage ne permettait pas à la femme, surtout en présence d’étrangers, de se mettre à table. — Elle servait d’abord et mangeait ensuite sur ses genoux dans un coin de l’âtre. (N. de TA.).
appétit. Le repas achevé, nous commençons à causer de notre afifaire, lorsque survient un gendarme qui m’interpelle en me demandant mon nom.
— C’est bien cela, me réplique-t-il. Au nom de la loi, je vous arrête.
— Qu’est-ce que cela veut dire?
— Vous êtes en rupture de ban !
— Comment, en rupture de ban?
— Parfaitement. Vous êtes ici sur le département de la Haute-Saône, alors que vous ne devez pas sortir de la Côte-d’Or.
Depuis deux jours, et sans m’en douter, j’étais en «effet hors de mon département.
Quelque agent d’une Compagnie rivale apprenant que j’allais lui enlever une ielle affaire et connaissant ma situation m’avait probablement joué le tour de dénoncer à la gendarmerie mon infraction involontaire.
Eamené à Dijon de brigade en brigade, menottes aux poignets et en compagnie de quelques pauvres diables, vagabonds et maraudeurs, nous couchons pêle-mêle dans les trous décorés du nom fastueux de prison que possèdent les différents bourgs que nous rencontrons «en route et dans lesquels nous demeurons trois et quatre jours, 2iitQïi(\.diU.t\di correspondance, c’est-à-dire l’arrivée de nouveaux prisonniers amenés des brigades voisines.
Cette façon de voyager nous fait faire en dix-neuf jours les vingt lieues qui séparent Fontaine- Française du chef-lieu du département.
Le farouche Moutardier triomphe de ma mésaventure et me fait, dès mon arrivée, conduire à la préfecture où l’on donne l’ordre de me relâcher, en m’avertissant que la récidive m’expose à plusieurs mois de prison, sans préjudice d’une augmentation d’années de surveillance.
Dijon a pris un air de fête — officielle. Mais les gens ont l’air soucieux et la police est très affairée.
La section de chemin de fer qui doit relier Tonnerre à Dijon est enfin en état de viabilité, et la fête d’inauguration doit avoir lieu ces jours-ci.
Le prince-président, qui doit y assister, profite de cette circonstance pour faire une tournée dans le Midi en faveur de la révision constitutionnelle, fortement appuyée par la presse réactionnaire et aussi par l’éternel mystificateur des gogos de la politique et de la finance, qui se nomme Emile de Girardin.
Cette campagne révisionniste est du plus grand intérêt pour Badinguet-Bonaparte, car, si elle aboutit, c’est pour lui la réélection assurée, ce que ne permet pas la Constitution de 1848.
Les gros bonnets rouges s’agitent beaucoup. Bs ont de fréquentes entrevues chez le banquier Bernard E..,. On y prépare une manifestation des plus corsées.
La veille de la fête est très animée.
Dijon ne veut pas se laisser distancer par les Montbardois qui viennent en effet de se distinguer d’une remarquable façon — et le Peuple^ que rédige maintenant un brave garçon, le citoyen Tardy, vient d’en recevoir la nouvelle.
A l’ârrivée de Bonaparte et de sa bande dans la patrie de Buffon, la garde nationale les a accueillis aux cris vigoureux de : Vive la République !
Puis, comme le Prince^ peu empressé défaire chorus, ne s’était pas même découvert, le citoyen Chavannes, un solide gaillard, capitaine des gardes nationaux de Montbard, s’élançant sur le marche-pied, enlève d’une main, le chapeau à plumet du président costumé en général, pendant que de l’autre main il lui serre le poignet à le lui briser, criant à Bonaparte, blême de terreur et de souffrance : « Mais crie donc avec nous vive la République, nom de Dieu, crie-ledonc ! »
Le p) ésideiit se décide à obéir, afin de voir se desserrer le vigoureux étau qui lui broie les doigts. Mais faisant signe au cocher qui tourne bride, le prince s’enfuit aussitôt, épouvanté, sans vouloir passer bien entendu sous Farc-de-triomphe en feuillage que les autorités avaient fait élever à l’entrée de la ville.
Les Burgraves .de Dijon se demandent comment ils pourront bien dépasser les Montbardois.
Les malins clignent de l’œil en s’abordant : pour sûr il se prépare quelque chose.
Le lendemain matin toute la ville est sur pied.
Le prince doit arriver vers onze heures par la rue de la Liberté, se rendant à l’ancienne salle des «Etats?? où le recevront les autorités civiles et militaires, ainsi que toute la magistrature.
Puis, de là, il ira en grande pompe à la cathédrale Sainte-Eénigne, d’où l’évêque Rivet et son clergé l’accompagneront à la station provisoire, pour y bénir la première locomotive en service.
La farce sera complète, quoi.
Dans la foule, nous autres Parisiens, nous apercevons pas mal de figures que nous connaissons depuis longtemps. On les a fait venir de Paris pour « chauffer « l’en thousiasme et surtout pour surveiller, plus sûrement que ne le ferait la police locale, les gens soupçonnés de vouloir recommencer quelque affaire du genre Montbardois.
Jsousne croyons guère à quelque chose de sérieux de la part des Burgraves. Nous en rencontrons quelques-uns le grand Nantais et moi : tous ont la mine de gens qui s’esquivent.
Bien que n’ayant point de rapports suivis avec eux, nous les abordons cependant et la conversation s’engage naturellement sur la cérémonie qui s’apprête.
Leur réponse est identique au fond, sinon dans la forme : ils quittent en effet la ville.
Celui-ci vient cT apprendre que sa sœur est mourante à Beaune. Celui-là doit absolument aller conférer aujourd’hui même (il oublie que c’est dimanche) avec son avoué à Mâcon, pour un procès; la femme d’un autre, partie la semaine dernière chez ses parents à Fontaine-Française pour y faire ses couches, vient précisément d’accoucher. . .
Un autre encore, plus sincère au moins, nous déclare d’un ton farouche, qu’indigné de ce qui va se passer,il va pour toute la journée à son « clos « — du côté de Gevrey. Cela lui évitera des écœurements.
Tous nous racontent leur petite histoire aussi haut que possible, de façon à être bien entendus. — Dame! on ne sait pas ce qui peut arriver et il est bon peut-être de se ménager un alibi.
Et tous ces braves déclament à la journée contre ce gueux de Paris qui, sans les consulter, s’arroge à l’occasion le droit de faire la révolution !
En somme, sauf les cris bien nourris de « vive la Bbpublique » qui accueillent Badinguet chaque fois qu’il se montre dans la rue, et à part quelques horions administrés à de trop zélés partisans de l’empereur », il ne se passe rien de mémorable dans la ville... grâce certainement à la prudence des chefs du parti rouge.
Le soir, il est vrai, on a crié « à bas Bonaparte ! » en apprenant l’étrange discours prononcé par celui-ci à l’issue du banquet que la municipalité lui a offert, — discours dans lequel ce monsieur a clairement indiqué qu’il ne quitterait pas bénévolement la place, que la Constitution fût révisée ou non.
Mais malgré ces protestations platoniques, tout est resté dans l’ordre.
Je suis maintenant fixé entièrement sur l’initiative révolutionnaire des Dijonnais et je viens d’en écrire à mon ami Malardier. Il pourra ainsi édifier sur ce chapitre son collègue Pradié, l’auteur de cette mirifique
affirmation qu’il est temps, pour le salut de la République même, que la province contraigne Paris à attendre qu’n?^ lui donne le signal (1).
A moi aussi il vient de me pousser une idée.
Puisque me voilà décidément jeté hors de renseignement, il faut apprendre un métier Mais lequel?
Très désireux de me livrer à la propagande socialistes il me faut un état qui, tout en me faisant vivre, se prête à de continuels déplacements et me permette surtout de parcourir les campagnes sans trop éveiller les soupçons de la police.
Après y avoir sérieusement réfléchi, le -métier de cordonnier ambulant, ou de Carreleur de souliers m’a paru convenir le mieux au but que je me propose.
D’abord il peut s’apprendre rapidement, avantage immense pour moi qui ne peux donner un temps bien long à mon apprentissage. Puis c’est certainement l’état qui permet le mieux à son homme de courir de tous côtés, (il l’exige même), et de gagner presque sûrement son pain quotidien.
Dans toute ferme qu’il rencontre en route, le cordonnier ambulant trouve toujours quelque chaussure à raccommoder, quelque harnais à réparer, et il n’est suspect à personne.
Il colporte les cancans de village. C’est une vraie gazette. 11 chante aussi aux moutards la chansonnette en vogue.
(1) Cett« lettre, volée par la police, n’arriva point à son destinataire.Un ami deRaoul RigaultjSouslaCommune, le citoyen Landowski.en visitant mon dossier, l’y retrouva annotée et se l’appropria. Il m’en rît l’aveu à Genève, en partant pour l’Egypte ou il est mort depuis, m’at-on dit. (N. de TA.).
Qu’il soit gai et bon enfant, il est certain d’être bien accueilli partout.
Quand l’ouvrage est fini, on trinque volontiers avec lui; on cause des affaires.
C’est alors le moment de placer adroitement son mot sur les choses du jour et sur ce qu’on pourrait bien faire pour que « ça aille mieux « .
Voilà qui est entendu, je vais demander à mes amis et patrons, les cordonniers associés, de m’admettre comme apprenti.
Dès D jour où je leur parle de l’affaire, bien qu’ils n’y comprennent pas grand’chose, je prends en main l’alène et je gante la manique. Mes patrons m’assurent qu’au bout d’un an d’apprentissage, je serai un ouvrier suffisant pour la grosse besogne. — Je pourrai faire solide, mais pas élégant.
C’est ce qu’il faut. Trop je deviendrais suspect.
Assis sur le tabouret de cuir, on m’apprend d’abord à battre une semelle sur une grosse pierre plate que j’ai grand’peine à maintenir sur mes genoux. Ceux-ci, aux premiers coups que je frappe avec énergie, en ressentent une si douloureuse répercussion, que les larmes m’en viennent aux yeux. Je comprends ainsi l’horrible souffrance que doit endurer le pauvre petit qui, âgé de onze à douze ans au plus, est soumis à ce cruel exercice.
L’un des ouvriers me montre son genou droit devenu insensible et dur comme de la corne.
« C’est ainsi qu’on fait entrer le métier » , me dit-il en riant de mes premières grimaces.
Comme autrefois à Sainte-Mesme, quand j’y étais instituteur, je fais l’étonnement de mes voisins dans la rue des Godrans.
Mes satanés peintres étant arrivés à me devoir une cinquantaine de francs et sensibles aux reproches que
je leur fais d’agir ainsi avec moi, connaissant ma situation, se sont décidés, n’ayant pas un sou en caisse, à me donner une délégation sur ce qui leur revient des travaux faits pour le compte d’un représentant de la « Belle Jardinière nouvellement établi à Dijon au grand dommage des pauvres p63tits tailleurs de la ville auxquels il va couper les bras.
« Ville traversée, ville perdue a écrit Proudlion. Les artisans de Dijon commencent à comprendre ce que cet aphorisme contient de vérité économique.
Je suis donc allé chez ce marchand d’hai)its, lequel refuse de me payer en espèces, en vertu d’uue convention — que j’ignorais — passée avec ses entrepreneurs et qui lui permet de leur payer un quart de leurs travaux en marchandises.
Discuter n’aboutirait qu’à n’être payé d’aucune façon. Force m’est donc d’accepter ou plutôt de subir cette désagréable combinaison.
Mais, si bon marché que soient relativement ses confections, je ne peux songer à m’habiller de neuf des pieds à la tête pour cinquante francs. — Quelle pièce choisir? — Grave question pour moi qui aurais besoin de tout.
Comme nous approchons de septembre, qu’on prévoit un hiver rigoureux et qu’il me faut aussi cacher les fonds assez mûrs de mes pantalons, je me décide pour un caban bleu marine, d’un drap épais et d’un effet des plus majestueux.
Me voilà me drapant dans ce manteau à capuchon, qui me donne l’air d’un proscrit i|^alien... ou espagnol, regrettant le soleil de sa patrie.
Véritable sujet de pendule enfin. Et cela par encore 20 à 25 degrés!
Mes voisins n’en reviennent pas et me croient devenu fou. Ils n’ont pas tout à fait tort; trop de sagesse conduit à la folie. Etouffant sous mon acquisition, je me demande si je n’ai pas été d’une sagesse insensée.
Le beau temps en effet se prolonge jusqu’en octobre et mes copains ne m’épargnent pas les quolibets à propos de ma trop excessive prévoyance. Je fais bonne mine à mauvais jeu néanmoins. Je les atteuds à l’hiver... si d’ici là je ne suis pas contraint de mettre mon pauvre caban au clou pour faire cesser quelque jeûne prolongé.
C’en est fait, la Eépublique est morte, égorgée par les républicains plus encore que par l’homme qui vient seulement de l’achever, au mépris du serment qu’il avait prêté !
Est-ce que cet homme et sa bande sont en définitive les seuls coupables dans cette affaire abominable ?
Est-ce que depuis Juin 1848, en haine du socialisme, les républicains ne lui ont pas fourni les moyens de perpétrer son crime? Est-ce qu’ils n’ont pas sacrifié toutes nos libertés conquises à leur brutal amour de ce qu’ils nomment Vordre"^
Est-ce qu’ils n’ont pas tout fait pour enrayer dernièrement encore le mouvement que voulaient tenter les ouvriers de Paris, pour reconquérir l’intégrité du droit de suffrage, mutilé par la majorité à la Législative?
Est-ce que, moins de huit jours avant ce monstrueux coup d’Etat, la prétendue Montagne, « taupinée » comme dit Proudhon, se laissant sottement mener par Michel de Bourges, qui venait de déclarer en pleine tribune que Bonaparte « était son homme w, n’a pas renié elle-même cette constitution invoquée par elle aujourd’hui, en repoussant, dans la niaise espérance d’un ministère rouge, la loi des « questeurs » ?
Tout se paye à la fin.
Et ils ont encore l’audace, ces imbéciles ou ces traîtres, — il n’y a pas de milieu — de se prétendre abandonnés par les ouvriers!
Qu’ont-ils donc fait, eux, pour défendre la République qu’ils ont livrée pieds et poings liés à ses assassins?
Je viens de les voir à l’œuvre iQ>\,Q>Qsrouges farouches,
qui hurlaient depuis des mois contre Paris et ses prétentions à leur imposer la Révolution, revendiquant avec énergie le droit d’initiative pour la province.
Elle est jolie vraiment l’initiative de ces gros bonnets de la démocratie dijonnaise! Elle vaut la peine d’être consignée dans l’histoire de cette date maudite.
Le 2 décembre au soir, vers onze heures, je remontais en ville, venant de passer la soirée chez les B.., qui m’avaient invité à dîner en compagie de l’avocat G... et de M. E..., l’ex-procureur de la République démissionnaire.
J’étais assez échauffé par la discussion que nous venions d’avoir sur l’étrange attitude des Montagnards de la Législative dans le vote de la loi des questeurs, ainsi nommée parce qu’elle était proposée parles questeurs Baze et Degousée, afin de rappeler au président que, seule, l’Assemblée, aux termes mêmes de la Constitution, avait le droit de donner des ordres directs au ministre de la guerre.
Au détour du chemin qui aboutit au Cours Saint- Pierre^ je me heurte contre le grand Nantais qui venait à ma rencontre et me parut bouleversé.
- J’allais te chercher chez les B...
— Qu’y a-t-il donc?
— Uhomme a fait son coup, parbleu !
Il m’entraine devant la mairie où s’étale, luisante de colle toute fraîche, une grande affiche blanche, « Proclamation au Peuple français ?? contenant le décret de dissolution de la Législative et l’appel à un prochain plébiscite ayant pour objet de proroger de dix ans l’échéance des pouvoirs du prince-président.
Le préfet profitait de lanuit pour faire placarder cette proclamation.
De là nous nous rendons par les remparts dans le voisinage de la caserne d’infanterie. La cour est illuminée et nous entendons, à travers de bruyantes cia-
meurs, les cris très distincts de : « Vive l’empereur ! n
Déjà, depuis les fameuses revues j^assées à Satory par Badinguet, en costume de général, malgré l’interdiction formelle que lui en faisait la Constitution, de pareils cris avaient parfois réveillé les habitants du quartier sans qu’ony eût ajouté grande importance. Mais, étant donnée l’afïiche que nous venions de lire, le fait avait cette fois une signification plus précise.
Dans la discussion que je venais d’avoir chez les B.., tout en niant la probabilité d’un prochain coup d’Etat, B.., m’avait nettement déclaré que si quelque chose de ce genre se produisait, il serait le premier à prendre le fusil ; l’avocat G..., qu’il ferait de même et exciterait ses amis à la résistance. Enfin, l’ex-procureur n’avait pas craint de me dire qu’à défaut de son successeur, il irait lui-même au parquet signer l’ordre d’arrêter tout fonctionnaire qui se rendrait complice d’un pareil crime.
Encore assez naïf et croyant que devant l’évidence, ces citoyens tiendraient leurs promesses, je convins avec le grand Nantais que, tandis qu’il irait avertir ses camarades d’atelier et les quelques ouvriers que nous connaissions, je retournerais de suite chez mes trois convives pour les mettre au courant.
Au pas de course j’arrive chez B... fort surpris de me voir revenir à pareille heure.
Je le mets au fait. Exclamations indignées contre le traître qui,., le misérable que... l’homme sans foi ni loi, trahissant le plus solennel des serments..., etc., etc.
— Il faut entrer dès ce moment en campagne, lui disje. Vous avez quelques relations en ville, qui, pas plus que vous, ne veulent sans doute de restauration monarchique d’aucune sorte. Entendez-vous avec vos amis de telle façon que, dès demain matin, nous puissions agir tous de concert avant que le préfet ait eu le temps de se retourner.
B... prend alors un air embarrassé.
Certainement il nous prêtera tout l’appui moral dont nous pourrons avoir besoin. Mais il est nécessaire d’y apporter beaucoup de réserve.
Il est inutile qu’on me voie venir chez lui, surtout. Sa position est des plus délicates. Il représente de grands intérêts qu’il lui faut sauvegarder avant tout. Ces intérêts sacrés lui interdisent notamment tout acte qui le désignerait trop clairement, etc., etc.
Je le salue froidement et repars chez G... commençant à craindre aussi de sa part quelque prudente retraite. J’obtiens non sans peine qu’il se lève et je lui annonce le coup porté à la Êépublique.
— Inutile d’employer la force me répond-il ; ces hommes sont ridicules. La France, mon cher ami, leur rka au nez, comptez-y, et avant deux jours ils devront se cacher pour échapper aux hmées dont ils vont être assaillis.
Mon avocat pratique l’ironie. C’est le meilleur retranchement pour sa couardise. Insister auprès de tels gens serait perdre son temps.
J’essaie en vain d’entraîner alors lefils de ce sceptique, mon ex-élève, l’apprenti-bachelier.
C’est un grand garçon de dix-huit ans, bien bâti, jouantle républicain avec sos camarades ;les ékidiants en droit.
Il semble d’abord assez disposé à se joindre à ceux qui voudraient agir.
Mais survient la mère, vieille dévote à laquelle appartient la plus grande partie de la fortune.
Elle fait d’abord appel au respect dû à ses « cheveux blancs et finit par menacer son dher Alhéric, de le déshériter, s’il va se joindre aux brigands qui ne veulent que le pillage et l’incendie, c’est-à-dire aux défenseurs de la République.
Les « cheveux blancs j? n’avaient pas fait grand effet sur le jeune homme, blasé depuis longtemps sur cet
argument maternel. Mais, devant la menace d’être déshérité, ce futur jugeur, songeant qu’en définitive l’Empire protégera certainement les écus de sa mère, infiniment plus sérieux pour lui que le souci de s.à dignité, se jette en pleurant au cou de la vieille femme et capitule.
Et (le deux. Je me rends ensuite chez mon ex-procureur du panpet dijonnais, prévoyant déjà un peu ce qui va se passer.
11 bondit (Vabord d’indignation. Mais aussitôt que je lui parhî d’organiser la résistance : “ Gardez-vous en bien ! Nous ne devons agir que par la légalité et laisser à rusurpateur tout Fodieux de sa situation insurrectionnelle. Sou attentat viole toutes les lois divines et humaines : il ne peut réussir. Soyez sûr qu’en restant fermes sur le terrain légal mous aurons la France entière avec nous et, qu’avant peu, le misérable recevra le châtiment de son crime... 5?
Je n’en entends pas d’avantage...
Ma’gré le froid de nos relations avec lui, nous nous rendons le grand Nantais et moi, dès le matin du 3, chez le chef des Burgraves rouges, le citoyen Carion,afin de nous mettre à la disposition du groupe pour tout ce qu’il voudra tenter contre le coup d’Etat.
Le magasin est ouvert. On y commente bruyamment les placards affichés durant la nuit. Le grand Jules est entouré de (pielques fidèles, — en très, très petit nombre.
Il est exaspéré... contre ces « sacrés Parisiens, ces lâches de Parisiens qui ne se sont pas encore soule- 5) vés, n’ont pas renversé l’usurpateur,et » d'ordres : pas de signal ! de sorte qu’il ne sait que » faire. » {Sic)
J’interviens. Je lui rappelle, ainsi qu’à ses amis présents,leurs déclarations réitérées contre ce qu’ils appelaient les prétentions de Paris à tout diriger. Il n’y a
pas à attendre de signal de personne. 11 faut agir vite. Le préfet et les autorités se faisant les complices du coup d’Etat, il faut tout d’abord les enlever — puis intercepter toutes communications officielles envoyées dé Paris, couper le télégraphe si l’on ne peut s’en rendre maîtres et appeler la garde nationale aux armes.
Le grand chef me regarde, effaré : « Mais puisque nous n’avons pas d’ordres ! je vous le répète. Attendons les ordres de Paris. ??
Impossible d’en tirer autre chose.
Toutefois, durant mes infructueuses démarches Nantais et le citoyen Racine ont été plus heureux. Ils sont parvenus à grouper une centaine d’ouvriers. On tentera d’enlever la préfecture et on constituera un comité révolutionnaire pour appuyer les efforts attendus de Lyon, de Saint-Etienne, de Mâcon et les relier avec ceux du Centre.
Déjà le bruit circule qu’à Poligny — dans le Jura— et à Clamecy — en pleine Nièvre — les autorités sont au pouvoir de la population.
Malheureusement, on a perdu beaucoup de temps, et c’est seulement le soir, à la nuit tombante que nous nous mettons en marche, en tête d’une colonne d’environ trois cents ouvriers descendant la rue de la Liberté, aux cris de : « Vive la République ! A bas la dictature ! A bas le préfet ! »
Arrivés à la rue des Godrans^ nous trouvons le commissaire Moutardier, accompagné d’argousins et d’un détachement de soldats.il nous somme de nous disperser. Nous passons outre, sans essuyer d’ailleurs aucune résistance.
Mais le temps d’arrêt avait suffi.
Il s’était produit précisément devant le magasin du grand Jules, le chef des rougts qui, furieux de la scène que nous lui avions faite le matin, s’empressait
crinsiiiueraiixmanifestants dont nous étions encore peu connus, que nous étions des agents provocateurs envoyés pour leur tendre un piège.
Alors, mais sans que nous puissions nous en apercevoir dans notre course sur la préfecture, la débandade commence, telle, qu’au but, nous sommes à peine cinquante. Aussitôt les portes de l’Hôtel s’ouvrent toutes grandes et une masse de soldats se précipite sur nous, baïonnette en avant. JL’un deux m’accule au mur d’une petite ruelle et s’apprête à me pousser sa baïonnette dans le ventre, lorsque, d’un heureux coup de poing, je l’envoie rouler dans le ruisseau.
Le mouvement que j’ai fait a ouvert une petite porte qui se trouvait derrière moi et me voilà, marchant toujours à reculons, me voilà, sans trop savoir comment, dans une autre rue, après avoir traversé comme une bombe l’arrière-bQutique et le magasin d’un petit commerçant du quartier, qui était en train de dîner.
Le lendemain de cette imbécile journée, les gros bonnets républicrâns voulant cependant avoir l’air de taire quelque chose, n’imaginent rien de mieux que de convoquer leurs fidèles... non dans la ville même, mais dans un petit village situé à quatre kilomètres de Dijon, à Chenôve... pour revenir de là en masse sur Dijon, disaient-ils.
Cotte stratégie d’unnouveau genre n’obtint qu’un succès de ridicule et, revenir de Chenôve fut longtemps, depuis, une scie dont on poursuivait les quelques naïfs qui y étaient allés*
Quant aux autres, pendant qu’on les attendait, ils s’étaient rendus ostensiblement à l’imprimerie du journal pour y faire tirer un placard de protestation contre « le tyran 55 .
Dûment avertie, la police n’eut qu’à les cueillir sans éprouver la moindre résistance. Sans doute ils s’étaient dit que si Paris se débarrassait de Bonaparte, leurs
concitoyens les délivrant, couronneraient leur martyre ou, au contraire, le coup d’Etat réussissant, que leur arrestation préventive obvierait naturellement à des accusassions d’une trop grande gravité.
Malheureusement ce beau calcul tourna tout autrement qu’ils ne l’avaient supposé et se trouva complètement faux.
A Nuits, seulement, un ouvrier tua d’un coup de pisolet le policier Marey-Monge. Ce fut le seul acte énergique qui se produisit dans tout le département. Dans tout le reste de la Côte-d’Or, les rouges demeurèrent inactifs.
Dans la Nièvre, dans le Jura et dans plusieurs départements du Midi, ce sont surtout les paysans qui ont tenté sérieusement de défendre la République. Aussi M. Peyrat, qui dirige par intérim le journal de Girardin, prudemment évanoui, racontant les efforts de ces paysans,les traite-t-il d'actes de brigandages que doivent flétrir et combattreles hoimêtes gens de toits les partis{\).
Quant aux cadavres de Baudin et de Dussoubs, tombés sur les barricades de Paris, cadavres dont se réclament les bourgeois républicains comme autant de témoignages de leur propre bravoure en cette circonstance, les révolutionnaires n’oublieront pas, il faut bien Pespérer, que Baudin et Dussoubs étaient socialistes tous deux : le premier, élève et ami du vieux Teste, un des derniers babouvistes, et le second, disciple de Pierre Leroux.
Messieurs les républicains bourgeois qui commencent déjà à accuser le peuple de les avoirs trahis et qui certainement s’efforceront d’accréditer cette légende.
(1) Quelques mois après, Charley, à Bourg, Cirasse et Cuisinier, à Clamecy, plusieurs paysans dans le Midi, dont deux à Lectoure, payaient de leur tête tombant sous le couteau de la guillotine, leur généreuse tentative de résistance. (N. de TA.).
auront du mal à citer un grand nombre de morts de leur côté.
La vérité, c’est qu’à part les inévitables éclaboussures qu’ils enreçurent, le coup d’Etat est généralement regardé j^ar eux comme une assez bonne affaire : il les sauve de l’échéance de 52, dont ils avaient autant peur au moins que les réactionnaires de tout poil.
Ah! comme elle a raison, notre pauvre amie, la citoyenne Pauline Roland, qui m’écrit : « Le malheur » est à son comble, et, sauf chez quelques-uns,
JJ l’abaissement moral est au niveau de nos malheurs
« Les enfants sont les seuls êtres qui, aujourd’hui, puisî) sent être heureux sans crime. »
Malgré notre évidente participation aux velléités de résistance, la police dijonnaise, tout occupée de coffrer les gens du crû, dont l’arrestation devait avoir été préméditée, paraissait oublier les Parisiens internés.
Cette situation nous était d’autant plus désagréable que, seul, le Grand Nantais en put profiter pour quitter la ville et aller se dissimuler à Lyon. Pour nous, dénués de ressources qui nous permissent de l’imiter, nous ne pouvions qu’attendre, passifs et anxieux, les décisions qu’il plairait aux vainqueurs du jour de prendre à notre égard.
La maladresse... pour le moins..., d’un tailleur récemment venu — de son plein gré — s’établir à Dijon avec toute sa famille, mit fin à cet état de choses.
Comme il affichait d’ardentes convictions révolutionnaires, des relations s’étaient bientôt formées entre notre petit groupe et le citoybri M..., le tailleur en question. Seul, le Conservait envers lui
une froideur assez marquée. Il n’avait pas la foi, me dit-il un jour.
En raison même de ce qun n’était point à Dijon comme interné, j’avais déposé chez lui une malle rem-
plie de coIlectioQS de journaux et de brochures parues depuis le 24 Février et auxquelles je tenais beaucoup, afin qu’elles ne fussent pas volées dans quelques-unes de ces razzias dont les policiers sont coutumiers.
Mais, quelques jours après le coup d’Etat, M..., affolé, prétend-il, sans même me prévenir, s’avise de prendre un soir un commissionnaire, qui l’aide à transporter la malle dans un des fossés entourant la ville, de à l’onterrer au pied d’un arbre.
Cette mise en scène stupide — ou calculée — eut le prompt résultat qu’elle devait amener : dès le lendemain matin, nous étions tous arrêtés, j compris d’ailleurs l’auteur de cette sotte équipée.
Le commissionnaire, son argent reçu, s’était empressé d’aller dénoncer à la police la bizarre besogne à laquelle on l’avait si stupidement associé.
Je revis ainsi pour la seconde fois la fameuse chambre où j’avais été mis au secret lors de mon arrivée à Dijon.
Je n’y étais plus seul, il est vrai. Le lit de camp même y était devenu passablement étroit. Mais il n’y faisait pas beaucoup plus chaud et l’air n’en était pas plus pur... au contraire.
Les maisons d’arrêt et de détention, dont une grille sur la cour indique seule la séparation, sont bondées.
Dijon, Nuits, Montbard, Saulieu et d’autres petites localités des environs y ont envoyé leur contingent.
Les bourgeois de Dijon — les Burgraves — ayant quelque fortune et arrivés d’ailleurs les premiers — occupent le rez-de-chaussée où ils sont, relativement à l’aise.
Les Montbardois au nombre d’une trentaine environ, ont été réunis — les veinards ! — dans une grande salle du second, la mieux aérée et la plus claire du logis. Ils forment chambrée sous la conduite de leur capitaine Chavanne, celui-là même qui a si cordialement serré
la main du prince président, lors de ^n voyage en juin dernier. Ils vivent en parfait accord.
Notre chambrée, à nous, se compose d’un tailleur d’Auxonne, le citoyen Malmanche, joyeux et brave garçon qui a vécu longtemps à Paris ; — de deux paysans des environs de Saulieu,de cinq ouvriers (üjonnais, de notre groupe de Parisiens en surveillance et du citoyen M..., notre tailleur si habile dans l’art de dissimuler les objets suspects à la police.
Vu le chiffre anormal des prisonniers, nous sommes libres de circulerde chambrée à chambrée, ce qui nous permet de nous tenir au courant de ce qui se passe, les Dijonnais étant autorisés à recevoir leurs familles an parloir.
Dans la chambrée des Burgraves, je retrouve mon compagnon de l’an dernier, le docteur Moreau, naturellement fort peu étonné de notre nouvelle rencontre en ce lieu.
Lui non plus, quand je le vis pour la première fois, ne croyait guère à l’initiative révolutionnaire de ces messieurs, et le succès du coup d’Etat l’afflige plus qu’il ne le surprend.
Quant aux grands chefs, ils commencent à compren!dre qu’ils ne s’en tireront pas à bon compte.
Des commissions mixtes sont nommées, nous dit-on, pour prononcer sur le sort des détenus.
L’élément militaire entré dans ces commissions ne s’occupera guère du choix des personnes qui lui sont pour la plupart inconnues. Qu’après avoir sabré, on transporte les pékins quels qu’ils soient, ceux-ci plutôt que ceux-là, la chose lui importera peu.
Mais il en sera tout autrement pour . l’élément civil, composé de fonctionnaires de tout genre, avant tout préoccupés de se débarrasser de compétitions gênantes... si, par impossible, il se produisait quelque choc en retour défavorable aux bonapartistes.
Ceux-là seront implacables surtout pour ceux qui,
après 1848, les ont momentanément délogés de leurs situations.
Aussi messieurs les Burgraves songent à cette heure qu’ils eussent beaucoup mieux fait, l’énergie leur ayant manqué pour organiser quelque sérieuse résistance, de filer alors sans bruit et de se dissimuler pour quelque temps, au lieu de se faire pincer aussi sottement.
Il va sans dire que, plus que jamais, ils déblatèrent contre ces « fainéants de Parisiens » qui n’ont pas eu le « courage » de renverser l’usurpateur.
Nous les faisons parfois taire en leur rappelant leur brillante attitude du 3 décembre et la glorieuse « expédition de Chenôve n .
Ils feignent alors de ne pas comprendre ou affirment qu’ils ne sont pour rien dans l’insuccès de notre tentative de soulèvement.
«Pourquoi donc alors n’avoir pas vous-mêmes pris la tête de cette colonne que nous avions eu tant’ de peine à rassembler ? »
Ils baissent le nez et demeurent cois.
Ce n’est que vers la fin de février que la commission mixte termine son travail.
Un soir, plusieurs détenus sont enlevés. On les envoie en Afrique, nous dit-on. Ils partent au cri de : « Vive la République! »
Parmi eux figure un ex-sous-préfet de Beaune en 1848. Beau garçon, il eut alors certains succès où ses talents d’administrateur n’avaient rien à voir.
On dit qu’il doit surtout à sa galanterie le traitement rigoureux qu’on lui inflige aujourd’hui.
Les autres Africains sont de pauvres diables réputés dangereux et dénués de relations assez puissantes pour les protéger contre cette réputation, usurpée peut-être.
Quelques jours après, la prison se vide presque entièrement.
Les uns reçoivent leur passeport pour l’étranger : ils
sont expulsés indéfiniment; les autres, leur feuille de route pour les départements où ils seront internés.
Seuls, les citoyens Racine, Dudoux et moi nous restons. M..., le tailleur, a été libéré simplement et est rentré chez lui.
Qu’entend-on faire de nous? Nous a-t-on oubliés? Tout est possible.
Durant ces trois mois, point de nouvelles de mon directeur d’assurances. Il paraît que sa situation a été très menacée et qu’il a dû faire le mort.
L’avocat G..., le fouriériste, malgré son attitude dédaigneuse devant le coup d’Etat, n’en a pas moins reçu un des premiers, son passeport pour la Belgique, d’où sa femme espère bien le faire revenir avant peu, grâce à ses relations avec l’évêque Rivet.
Deux dames seulement sont venues me voir.''
Connu de la famille depuis peu de temps, à titre de professeur de la jeune fille, et le père, peintre d’équipages, travaillant pour Taristocratie du pays, je comptais fort peu sur leur visite.
Cette marque de sympathie — acte de courage en ce moment — me fut d’un 'grand secours moral dans cette circonstance.
Tour à tour mes deux derniers compagnons de géôle me quittèrent pour être internés dans d’autres départements. Enfin, le 15 mars 1852, on me conduisit à la préfecture. Le préfet Jean Debry, d’un air de plus en plus gourmé^ m’annonce que je demeure interné à Dijon, mais que, sous aucun prétexte, je ne dois m’écarter de plus d’un kilomètre de la ville, sous peine d’être immédiatement arrêté.
Je lui réclame la malle saisie, tenant beaucoup à rentrer en possession des journaux et brochures qu’elle contenait. Il m’affirme que tout a été brûlé et qu’il en a été ainsi de tous les objets saisis chez les insurgés.
Comme il me semble pourtant apercevoir sur son bureau quelques-unes de mes brochures, je persiste à les réclamer. Il nie qu’elles soient miennes, et je sors édifié sur l’art de se faire des collections à bon marché.
Bonapartisme et chapardage ne sont-ils pas frères siamois ?
Ce n’est pas tout d’être libre... relativement. — Il faut encore pouvoir trouver du travail, et ce sera plus difiicile que jamais.
Les associations de cordonniers et de peintres ont été dissoutes. On a saisi leurs livres... et leur caisse : toujours le triomphe du chapardage.
En ce qui concerne les peintres, je crois que les voleurs ont été volés.
Donc, plus de comptabilité. Adieu aussi mes projets d’apprentissage comme cordonnier — en vieux ! Encore une carrière brisée. Adieu mes espérances comme propagandiste !
Les àQxm-rouges que la tempête a épargnés se sont ralliés comme un seul homme au dictateur triomphant et, devançant l’heure, le traitent déjà d’empereur ! Ce n’est certes pas chez eux que je trouverai du travail.
Seul, le vieux Talmot, qui a toujours mon petit cabinet de libre, m^offre de le reprendre, sauf à le payer quand je pourrai. — J’accepte sans façon, car il me faut bien percher quelque part.
Mais où trouver de quoi gagner le pain quotidien ?
— Que ne venez-vous travailler avec moi ? me dit un matin M. Lallemand, le peintre d’équipages dont la femme et la fille me sont venues voir en prison.
— Mais je ne sais rien du métier.
— Eh bien ! vous l’apprendrez. Vous étiez apprenti cordonnier, vous serez apprenti peintre. J’ai justement de gros ouvrages à terminer, des diligences à repeindre.
Vous trouverez bien moyen de gagner votre pain,
tout en apprenant le métier. Il ne s’agit pour le moment que de mastiquer et de barbouiller.
Et me voilà le jour même devenu barbouilleur, grattant et mastiquant avec entrain. Je mastique avec tant d’ardeur même qu’un beau jour mon patron est forcé d’ouvrir à coups de ciseau les portières d’une voiture qu’il m’avait confiée. J’en avais mastiqué les joints et les avais ensuite recouverts de plusieurs couches de peinture.
Il m’engage à modérer mon zèle à l’avenir, et surtout à me rendre un compte plus exact de ce que je fais. Condition indispensable en toutes choses etjusque dans l’art du masticage.
Cependant, malgré toute la bienveillance que me témoigne la famille Lallemand, je suis pris d’un insurmontable ennui. L’obligation qui m’est imposée de ne point sortir de la ville, me devient si odieuse que, n’y tenant plus, je demande, au bout d’un mois, un passeport pour l’Angleterre.
On me l’accorde d’autant plus volontiers, me dit le secrétaire de la préfecture, qu’on allait me V offrir .... Sans doute par cela même que j’avais trouvé le moyen ■de ne pas crever de faim ici.
Ma démarche met ainsi tout le monde à Taise.
Me voilà donc nanti, encore une fois du fameux passeport jaune, à destination de Londres et portant la défense de passer par Paris.
Mais je ne veux pas quitter la France sans aller embrasser les vieux parents; je ne tiens point compte de cette interdiction et, décampant un beau soir sans bruit, je file tout droit sur la grande ville où, en usant de précautions,je parviens à demeurer une quinzaine.
Durant ce temps, je vais voir mes amis les musiciens de la rue de Sèzes,qui ont réuni entre eux une centaine de francs, grâce auxquels je paierai mon voyage et
pourrai vivoter quelques jours à Londres, en cherchant du travail.
J’aurais bien voulu aussi serrer la main à la citoyenne Roland, qui attend à Saint-Lazare son transfèrement en Afrique, où elle doit être déportée sur l’ordre d’un soudard, le général Goyon, chargé de statuer sur son sort. Mais.il me faut absolument renoncer à la voir, étant donnée l’impossibilité de me procurer une permission sans me faire arrêter.
Notre pauvre association a naturellement été dissoute; tous ceux de ses membres à Paris lors du coup d’Etat, sont en exil ou déportés. — Presque tous les documents ont été remis à mes parents, qui les ont placés en lieu sûr.
Enfin, je pars pour le Hâvre, où je vais m’embarquer pour Southampton.
On m’a conseillé cet itinéraire comme étant le moins surveillé et celui par lequel j’aurai le plus de chance d’échapper avec un faux passeport, celui que m’a délivré la police de Dijon étant annulé par le seul fait que je n’en ai pas suivi les prescriptions.il ne pourrait plus que m’être fatal.
J’arrive à minuit à peu près au Hâvre et n’ai que bien juste le temps, avant de m’embarquer, de faire viser mon faux passeport par le commissaire.
C’est là la difficulté, la susdite pièce m’ayant été prêtée par un ami qui me ressemble aussi peu que possible.
Mais à ma grande joie, en descendant de l’omnibus qui m’a amené sur le quai d’embarquement, un garçon se présente et offre aux voyageurs en partance, moyennant dix sous par tête, d’aller faire viser leurs papiers au commissariat. Nous nous empressons d’accepter son office et, quelques minutes après, il nous rapporte les bienheureux visas.
Pendant son absence, un jeune garçon m’a , pris ma
malle et l’a descendue sur le pont dn bateau. Avant de descendre à-mon tour, je lui donne une'pièce de dix sous que j’ai tirée de ma bourse. Comme il fait clair de lune, il l'examine etmé salue avec une considération qui m’étonne passablement.
Sur le pont, se trouve un gendarme, à cheval sur une chaise et s’éclairant d’une lanterne pour s’assurer, avant de laisser passer les voyageurs, qu’ils sont munis de leur passeport et du visa indispensable.
Comme je suis le dernier voyageur soumîs à cette formalité, le gendarme s’empresse de remonter sur le quai. On retire l’échelle derrière lui, et peu après un battement de roues qui projette autour du bateau l’écume phosphorescente de la mer — spectacle tout nouveau pour moi — m’appprend que nous quittons la France.
N’en déplaise aux Havrais, dont je ne voudrais pas froisser le patriotisme, il me semblait déjà n’être plus en France depuis ma descente de l’omnibus, tous ceux qui se trouvaient là ne parlant français qu’après avoir constaté que les voyageurs auxquels ils adressaient leurs offres de services ne comprenaient pas l’anglais.
Dans la cabine, je m’explique bientôt, et sans la moindre joie, l’air de profond respect avec lequel m’a considéré mon jeune portefaix havrais. Au lieu de la seule pièce de dix sous d’argent français que j’eusse réservée, j’ai donné comme pourboire une demi-livre sterling, le cinquième de ma petite fortune ! Triste présage pour le proscrit qui ne sait aucun métier et ne peut prévoir comment il pourra vivre, lorsqu’il aura vu disparaître le dernier des cinquante shellings qui composent tout son avoir !
Malgré ces tristes réflexions, je ne puis pourtant résister, le jour venu, au splendide spectacle de la mer que je vois pour la première fois. J’en suis tout réconforté et c’est avec moins de découragement que j’arrive à Londres, à la taverne de Rathbone place, dans Fitz-
roy square, tenue par un condamné de Juin, l’ex-chapelier Pottier, celui-là même qui s’est évadé des Madelonnettes en compagnie du jeune protégé de Cournet.
Le lendemain, au réveil, mes premières impressions ne sont pas précisément gaies.
Que vais-je devenir dans ce pays où mon ignorance de la langue me rend tout à coup sourd et muet î
Puis, après m’être renseigné, je constate qu’avec la plus stricte économie, je ne pourrai vivre chez Pottier à moins de deux shellings par jour — coucher compris, il est vrai, mais en ne faisant qu’un seul repas.
Le brouillard s’étend sur toute la ville et lui donne un aspect aiBfreusement boueux.
Comment m’orienter pour me mettre à la recherche des amis qu’il me faut voir et qui sont disséminés un peu partout, dans SmiWs-Field, White Chapel, Lambeth, Eagle Tavcrn^ au diable enfin de Fitzroy square, mais où les loyers sont à meilleur marché.
Les garçons seuls habitent généralement Soho, à quelque distance de la taverne de Pottier.
Parmi ces derniers se trouve heureusement une ancienne connaissance des clubs de 1848,1e citoyen Déjacque, colleur de papiers, et poète à ses heures.
Ses Lazaréennes, petits poèmes dans lesquels il déj)eint en traits poignants et énergiques les misères des prolétaires, l’ont contraint de se réfugier à Londres dès avant le coup d’Etat pour échapper aux cinq années de prison que lui avait rapportées son talent populaire.
Il connaît bien la ville et, libre en ce moment, il m’offre d’être mon cicerone pour me conduire dans
Eagle Tavern, où demeure notre ami Merlet, un typographe qui connaît l’adresse exacte de plusieurs autres camarades que je veux voir.
En route, Déjacque m’explique la situation actuelle des proscrits. Elle est des plus tristes sous tous les rap- ]3orts.
Les tailleurs, les cordonniers et les cuisiniers — ces derniers surtout — ont rapidement trouvé du travail, à la condition de se donner tous comme venant de Paris, lors même qu’ils n’y ont jamais mis les pieds.
Mais la plupart des autres métiers chôment. D’abord on n’a pas grand besoin d’eux : les ouvriers anglais y suffisent amplement. Et puis ceux-ci ne voient pas d’un très bon œil les ouvriers français.
Nous avons la réputation d’être rebelles à tout groupement corporatif. Or, les ouvriers anglais y tiennent, eux, essentiellement et ils n’ont pas tort, ce me semble. C’est leur unique sauvegarde contre le caractère excessif que prend de plus en plus l’exploitation capitaliste.
Les maçons, les charpentiers, les mécaniciens, les typographes français ont donc grand’peine à se procucurer de l’ouvrage.
Seuls les ouvriers de petites industries artistiques et de fantaisie trouvent à s’occuper. Il afallu l’intervention du comité chartiste (1), sollicité, dit-on,par Louis Blanc en faveur de Nadaud,pour que ce dernier, grâce surtout à son titre d’ex-dépnté, fût admis à utiliser sa truelle.
Quant aux professeurs, outre que la proscription en regorge, me dit Déjacque, ils ont de plus à lutter contre la redoutable concurrence que leur font les domestiques français quittant la livrée pour enseigner lalittératnre. — On préfère de beaucoup ces derniers aux affreux
(1) Ce parti, connu aussi sous le nom de Réformiste, tendait à l'établissement du suffrage universel. Au point de vue économique, ses membres, en grande majorité, appartenaient à Técole de Robert Owen. Louis Blanc y était très considéré. (N. de CA.).
proscrits, ennemis de l’ordre et de la religion et portant toute leur barbe.
On trouve généralement que messieurs les ex-valets de chambre ont une prononciation plus distinguée. Et puis ces messieurs, à la séduction de leurs « bonnes manières » ajoutent la considération due au titre d’^5quire qu’ils accolent sans scrupule à leur nom. Il en est même qui se donnent du vicomte avec un certain succès
La situation est peu rassurante.
A toutes ces difficultés vient encore s’ajouter l’évidente hostilité de tous ceux qui dirigent l’opinion publique en ce pays.
Pour faire leur cour au futur empereur dont ils redoutent les projets et aussi par haine du socialisme, la plupart des grands journaux anglais affichent la plus vive admiration pour le “ sauveur de l’ordre « et affectent envers les proscrits le plus grand mépris. Ils se proposent même d’organiser la famine contre nous.
« Le prince-président — écrivait le Times, il y a quelques jours — a bien tort d’envoyer à grands frais les républicains en Afrique et à Cayenne; qu’il se contente donc de les jeter sur nos côtes, et, nos brouillards aidant, la misère dans laquelle nous les laissons croupir et s'étioler l’aura bientôt débarrassé d’eux «.
Il est juste de reconnaître que Ledru-Rollin a fourni un facile prétexte à la publication de cet aveu sans vergogne, en publiant sa Décadence de V Angleterre, livre sans grande valeur du reste.
Mais vraiment ce n’a été qu’un prétexte. En réalité la presse officieuse en Angleterre exècre la République, malgré les craintes que son assassin inspire pour l’avenir.
Si, économiquement, la situation des proscrits est peu satisfaisante, elle ne l’est guère plus sous le rapport moral, à entendre mon compagnon.
Ils sont incessamment tii-aillés par deux groupes principaux qui se disputent leur direction j)olitique.
Ledru-Rollin est le chef du premier, — composé de la plupart des ex-députés et de tous ceux qui, en province, exerçaient une influence électorale sérieuse en faveur de ces me.ssieurs.
Soit convictions, soit intérêts,ils s’affirment nettement comme républicains, mais aussi comme anti-socialistes. La République c’est eux, comme autrefois l’Etat c’était Louis XIV ; — et en dehors d’eux, il n’y a plus que des imbéciles ou des traîtres.
Ils font grand étalage des situations sacrifiées k leurs convictions et n’admettent pas qu’en exil leur autorité soit méconnue.
Les pyatistes — du nom de Félix Pyat qûi en est la personnalité la plus notoire et la plus respectée, — groupés sous le drapeau de la « Commune révolutionnaire 55, renferment des socialistes militants et des blanquistes.
Ce groupe représente l’élément le plus désintéressé et le plus ardent du parti révolutionnaire, — toutes réserves faites à l’égard de quelques individualités plus bruyantes que réellement actives. Mais s’ils inspirent plus de sympathie que leurs rivaux, les Rollinistes,on peut leur reprocher le ton déclamatoire de leur littérature, qui n’a malheureusement ni la netteté ni la simplicité de celle de Blanqui, dont la plupart d’entre eux se réclament pourtant.
Beaucoup de proscrits enfin, peu soucieux d’être dirigés, comprenant aussi l’impossibilité d’organiser une action sérieuse en dehors du milieu où elle doit se produire, se contentent d’aller à toutes les réunions où les intérêts communs sont en jeu. On les appelle les Indépendants et ils sont assez mal vus par les embrigadés des deux autres groupes.
Déjacque m’affirme même que tout nouvel arrivant trouve habituellement au pont de Londres, dès qu’il y débarque, des amis de Ledru et des amis de Pyat qui, en vrais garçons d’hôtel, se le disputent pour en faire un adhérent de plus à leur clan respectif.
Venu par le train de Southampton qui descend près de Waterloo Ihidge, j’ai ainsi, me dit-il, échappé à ce véritable raccolage.
Il existe encore un petit clan tout spécial, composé de chefs d’écoles et de leurs principaux disciples. On y tente de se mettre d’accord pour établir une sorte de programme d’après lequel une propagande active s’établirait au profit des données socialistes communes à tous les systèmes.
Qu’ils réussissent ou non dans cette tentative, du moins leurs efforts, dégagés de toute préoccupation de parti, ne pourront qu’être utiles à la révolution sociale.
Gabet, Pierre Leroux et Louis Blanc en sont, on pourrait dire, les trois chefs.
Jules Leroux, Landolphe, Malarmet, Philippe Faure, Alfred Tallandier, Auguste Desmoulins, Ernest Lebloys, Nétré, Luc Desages, Nadaud, Vasbenter, forment le gros de cette petite armée.
Ils sont tenus en assez grand dédain, surtout par les Rollinistes qui les traitent de rêveurs, parce que, eux non plus, ne croient guère à l’efficacité d’une agitation organisée de l’étranger. D’ailleurs, ils ne croient pas davantage à la possibilité d’une action prochaine.
Ce que j’ai vu à Dijon, avant mon départ, me laisse à penser qu’ils n’ont que trop raison.
Il m’a fallu deux grands jours — et encore grâce à l’obligeance de Déjacque — pour mettre la main sur les quelques amis que je savais ici, tant sont longues les courses dans ce diable de Londres qui, comme le
Père Eternel, disent ses fidèles, ne commence et ne finit nulle part.
Je suis tombé entre autres sur le groupe des socialistes,juste au moment où ils corrigeaient les épreuves de leur réplique à Mazzini, lequel, comme tous les aspirantsau pouvoir, a le socialisme enhorreur,bienqu’autrefois — sous Louis -Philippe — il affectât de se dire l’ami de Ledru et de George Sand.
On me raconte alors que le 1 1 février dernier, deux mois à peine après le coup d’Etat, il a déclaré devant les Amis de V Italie « qu’il n’était pas socialiste ; qu’il « n’était, lui, ni pour le rêve sauvage, absurde, immo- « ral du communisme, ni pour l’abolition de la pro- « priété, ni pour la suppression du capital, ni pour le « culte exclusif des intérêts matériels... etc., etc. jj, et que de telles théories avaient conduit la France à l’ignoble acceptation du plus dégoûtant despotisme.
Par crainte de scandale, aucun socialiste n’avait cru devoir répondre d’abord à cette stupide diatribe où la haine de Mazzini pour la France s’était étalée dans son plein.
Encouragé par ce silence, le futur pontife de la « troisième Rome de l’avenir », prenant au sérieux la haute bouffonnerie d’un prétendu triumvirat révolutionnaire européen formé avec Ledru-Rollin et Kossuth, vient de lancer, sous le titre Devoirs de la démocratie. un manifeste publié par la Nation^ journal soi-disant républicain de Bruxelles que rédige un monsieur Ch. Potvin.
Dans ce manifeste, le mystique Mazzini, qui rêve un nouvel avènement de Rome comme souveraine du monde moderne, éclate en injures cette fois non seulement contre les « faiseurs de systèmes w, mais contre tous les socialistes, leur reprochant « de nier Dieu, la société, le gouvernement; de dessécher les sources de la foi; de n’avoir pour but que la recherche du bonheur...
d’avoir fait de l’humanité une question de pot-au-feu,.. d’avoir ruiné le sentiment national... d’avoir dit que la France doit à l’Europe la solution du problème de l’organisaiton du travail
Enfin, si la France veut redevenir digne d’elle, conclut Mazzini — avec l’assentiment probable du d) ôlatique triumvirat européen — “ il faut que tout homme w de cœur vienne se rallier sur le teK’ain tant de fois » indiqiiQ et que J'indique encore : Dieu, Deuple, » Amour, Association, Liberté, Vérité, Egalité, Vertu, n Bien de tous... 55
Ouf!
Ce n’est pas un « faiseur de systèmes 5, celui-là, oh non ! — Mais quel enfileur de mots !
On ne pourra pas du moins accuser son programme de trop de précision.
Alors, les socialistes de Londres, moins pour l’honneur du socialisme — au-dessus vraiment des platitudes de Mazzini — que pour venger ceux qui, en juin 1848, furent lâchement assassinés par les amis actuels de ce grotesque ont cru devoir relever comme il convient leur vaniteux insulteur — devenu, de par sa propre autotorité, « le procureur général de la République européenne
A leur tour ils reprochent à Mazzini de déclarer que “ la République lui suffit «, ce titre aussi ayant suffi à Cavaignac pour mitrailler le peuple.
Ils signalent l’erreur de ce prétendu révolutionnaire ami du Peuple, leur reprochant d’avoir fait de l’humanité une question de marmite, ce qui démontre assez qu’il n’a jamais compris que c’est seulement par la cessation de la misère que finira également la dégradation humaine résultant de l’oppression capitaliste.
Les socialistes revendiquent avec fierté l’accusation qu’on leur lance comme une injure, de pousser à ne plus considérer désormais Fhumanité que comme une grande
famille et non comme un tas d’individualités jalouses les unes des autres et se faisant d’injustes guerres.
A Mazzini qui ose les accuser de lâcheté, les socialistes reprochent de n’avoir jamais agi que par de secrètes correspondances, créant — pour lui — le péril... à distance.
Ils lui rappellent qu’arrivé à Rome, la révolution accomplie, il n’a lui-même été qu’un idéologue sans capacité révolutionnaire.
Qu’enfin, lui, le terrible pourfendeur de ceux qu’il appelle des « phraseurs », il discourait, alors qu’on mourait à Novarre.
Les signataires de la réponse avaient naïvement cru que la Nation, qui avait publié l’attaque, publierait aussi leur riposte. C’était trop demander à la bonne foi des républicains bourgeois. Par la plume de son rédacteur en chef. Ch. Potvin, la Nation refuse d’insérer « afin de ne pas transformer le journal en une arène où » des démocrates, des frères, se jetteraient l’inî5 suite! (1)».
Après cette tartuferie, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle.
Nous venons de fonder la Sociale!
Espérons pour nos enfants — si nous en avons un jour — que celle de l’avenir n’aura rien à envier à la nôtre.
Nous sommes une dizaine indépendants à peu près, tous dans la même situation précaire, disposant de ressources si minces, si minces que restant isolés, nous crèverions pour sûr de faim. En associant nos misères, peut-être seront-elles moins insupportables à chacun.
Nous ferons comme chez la pauvre citoyenne Roland : nous mangerons des « histoires » .
(1) Les socialistes français à M, Mazuni. — Bruxelles, Tarride, 5 oct. 1852.
Nous avons élu un cuisinier en chef, le citoyen Didier^ vieux combattant de la République, lequel y a usé ses forces et ne peut plus se livrer à un travail suivi. Il paiera son écot en nous faisant la popotte.., qui ne le fatiguera guère plus qu’elle ne le nourrira.
Nous établissons le siège de notre Sociale dans la chambre-cuisine de notre chef : Gerrard Street (Solio). Nous perchons tous dans les environs.
Notre sociale compte un ancien tisseur — le père Didier, de Paris — un conducteur des ponts et chaussées — Parisot de Sainte-Marie, de Châteauroux, — un cordonnier qui dessine parfois et possède peut-être bien autre chose que de la “ patte jj Bone, du Blanc (Indre); — un tailleur — Guérin, de Paris ; — un autre tailleur — Latour, de Saône-et-Loire, mais devenu Parisien depuis longtemps; — un colleur de papier, poète — Déjaeque, de Paris ; — un cultivateur de Clamecy — le pèrei^arfm — et un comptable, instituteur, Vin sans-métier — moi.
Nous pourrions ainsi constituer à nous tous une commune complète : culture, industrie, travaux publics, enseignement, beaux-arts — tout s’y trouve, moins les avocats et les hommes d’Etat, ce qui ne nous cause aucun regret.
Mais si la production est largement représentée, il n’en est pas de même, malheureusement, de la consommation.
Le matin un peu de café au lait où il entre plus des deux tiers d’eau et un atome de cassonade. Le soir quelques tranches de foie de bœuf grillées ; c’est plus savoureux et ça épargne le beurre. Nous arrosons le tout d’une copieuse tasse de thé quasi noir et le moins succré possible : il est ainsi plus digestif. Tel est notre ordinaire. Le dimanche, si les fonds ne sont pas trop bas, chacun a, près de son couvert, une demi-pinte
de porter ! ce qui, pour nous, confine au luxe... « asmatique « comme dit le brave père Didier.
Malgré toute l’économie de notre chef, nous ne suffirions pas à nos dépenses, si le cordonnier et les deux tailleurs ne venaient combler de déficit, et même nous permettre d’avoir chaque jour à notre table quelque camarade encore plus misérable, car il y en a beaucoup qui ne vivent — à la sociale de Greek Moore Street — qu’avec les quatre shellings distribués chaque semaine aux proscrits sans travail, grâce encore aux souscriptions recueillies dans les ateliers de Paris.
Dans notre sociale figure un homme réputé des plus dangereux, s’il en faut croire ceux qui l’on enlevé à sa charrue. C’est notre camarade le père JBadin, de Clamecy.
Revenant un jour de Greenwich avec mon ami Bone, le cordonnier, nous traversions le pont de Londres pour regagner la Cité ; nous rencontrons le père Badin — que nous ne connaissions guère encore que de nom — sac au dos et bâton à la main.
— Où allez-vous comme cela, vieux père? Comment vous trouvez-vous ainsi seul dans ce quartiers! éloigné? Allez-vous donc travailler aux environs, ainsi équipé ?
— Ma foi, les enfants, j’en ai assez de votre grande ville noire et humide. On me fera ce qu’on voudra, làbas, au pays, mais, nom de Dieu, faut que je retourne voir la « vieille « .
— Mais, vieux père, il n’y a ])as de bateau en partance à cette heure. Et si vous passez par Southampton, vous tournez le dos au chemin de fer qui y conduit.
— Qué que vous chantez, avec votre bateau et votre chemin de fer ? J’ai encore assez de forces pour m’en retourner à pied. J’y mettrai le temps, v’ià tout. Et si j’ai pas assez d’argent, eh ben, je tâcherai de travailler en route pour payer mon pain.
Nous croyons d’abord à ime plaisanterie du vieux que nous ne savions pas si gausseur, et nous nous mettons à le blaguer à notre tour.
Mais il se fâche tout de bon et finit par pleurer quand nous lui apprenons que la chose n!est pas possible et qu’il lui faut absolument traverser la mer pour s’en retourner au pays.
Le pauvre vieux faisait partie du convoi que le Duguesclin devait emmener à Cayenne et qui, près de sombrer, dût être remorqué par un navire anglais jusqu’à Plymouth, où, à l’honneur de l’Angleterre, on refusa formellement de rendre les prisonniers, malgré les menaces du commandant français, qui ne craignait pas d’affirmer sur son honneur que les transportés étaient des forçats envoyés à Cayenne pour coloniser.
Enfermé dans l’entrepont avec ses camarades de transportation, le père Badin ne s’était point aperçu qu’il avait traversé la Manche. Son ignorance bien explicable de toute notion géographique lui avait fait croire à la possibilité de son retour par terre seulement.
Le lendemain de notre rencontre, nous allons à Tambassade et nous présentons le brave homme au secrétaire général qui nous accueille d’ailleurs fort poliment. — Nous lui demandons de rapatrier le vieux, lui faisant remarquer qu’il y a vraiment conscience à tenir ainsi éloigné des siens et de son milieu un homme aussi inoffensif et qui se rappelle à grand’peine avoir entendu dire, en 1830, qu’on avait chassé Charles X. Quant aux évènements accomplis jusqu’à l’élection du neveu de Napoléon — dont il a entendu parler — il les ignore absolument.
Le secrétaire général, assez étonné de ce que nous lui disons, fait venir les notes concernant le département de la Nièvre et déterre un extrait de rapport de police signalant Badin comme un homme des plus dangereux, mais sans articuler le moindre fait à l’appui de cette allégation.
On écrit alors au pays et peu après nous sommes édifiés.
Il paraît que quelques jours seulement avant le coup d’Etat, le père Badin a gagné en cour d’appel un procès depuis longtemps engagé à propos d’un bornage contesté entre lui et un gros bonnet du pays, riche propriétaire et tout dévoué à la cause de l’ordre.
Furieux de son échec, celui-ci^ profitant du soulèvement de Clamecy qui suivit le Deux-Décembre, ne trouva rien de mieux à faire pour se venger, que de dénoncer son malheureux adversaire comme y ayant pris une part des plus actives. C’est ainsi que de prisons en prisons, sans y rien comprendre, le vieux Badin est venu s’échouer parmi nous.
A force de recherches, Pierre Leroux m’a trouvé une leçon à donner. Il s’agit d’inculquer le français à un surgeon chemist (pharmacienj d’Holborn Street.
Ce gentleman désire, à raison de trois leçons par semaine, et au prix do deux schellings l’heure arrivera pouvoir « commander le service » en français lorsqu’il réalisera son projet d’aller visiter Paris.
Brave anglais, va! qui, au rebours de nos malheureuses habitudes, tient à parler le moins possible sa langue maternelle dès qu’il n’est plus sur le sol natal ! Que ne lui ressemblons-nous ?
Combien en est-il de Français qui, après un an de séjour à Londres, sauront à peine balbutier quelques mots d’anglais?
Sous ce rapportnous sommes vraiment typiques. N’aije pas entendu dernièrement R.., qui habite dans Regent’s Street, s’étonner, s’indigner même, qu’étant depuis six mois dans la maison, le domestique qui le servait ne sût pas encore un mot de français, ce qui lui rendait à Im, R..., la vie très difficile!
Je suis donc fort embarrassé avec mon élève aussi nul en français que je le suis en anglais.
J’ai alors un trait de génie pour nous tirer tous deux de cette situation difficile. J’invente à notre usage respectif la méthode intuitive.
J’apprends successivement à mon élève et en les lui faisant répéter jusqu’à ce qu’il les prononce à peu près bien, les noms de tous les objets et des meubles qui se trouvent dans son office w et dans son appartement. Viennent ensuite les mots se rapportant à leur forme à leur composition, à leur couleur, à leurs dimensions, à leur usage, etc. Nous passons ensuite à l’action avec toutes ses particularités de temps et de personnes. Au bout de trois mois d’exercices de cegenre, répétition en somme de ce qui se passe pour l’enfant lorsqu’ilapprend à parler, grâce surtout à la « volonté de fer ?? qui caratérise vraiment le peuple anglais, mon élève est déjà en mesure de pouvoir effectuer son voyage sans trop de difficultés sous ce rapport et,., il me plante là sans cérémonie, me réglant le prix de ses dernières leçons, sans même m’avoir prévenu à l’avant-dernière !
Adieu mes pauvres six schellings hebdomadaires : c’est toute une fortune que je perds!
Durant ces trois mois, il s’est passé deux incidents qui m’ont convaincu queDéjacque ne m’a pas trompé sur les divisions des proscrits.
Un de nos camarades, l’ouvrier Goujon, de L'aune, est mort d’une phtisie contractée lors de son arrestation à la suite du Deux^Décembre et que les brouillards de Londres, combinés avec la misère, ont développée avec une effrayante rapidité. Tous les proscrits ont été convoqués à son enterrement — le premier depuis le coup d’Etat.
La bière était recouverte d’une serge ronge, afin que la population de Londres sût bien que c’était le convoi d’un proscrit français. Goujon fut enterré à Hampsted — au nord de la ville.
C’était précisément le 24 juin 1852, quatrième anniversaire de la grande bataille socialiste.
Ledru-Iiolliii, Louis Blanc, Caussidière, Félix Pyat, Nadaud, les deux Leroux, Greppo, Martin Bernard — tous ex-représentants du Peuple — marchant en tête du cortège, se trouvèrent ainsi placés au premier rang autour de la fosse dans laquelle — sans autre cérémonie religieuse — on descendait le corps de notre pauvre camarade.
Nadaud prononce quelques mots d’adieu, après lesquels les assistants s’apprêtent à partir.
Toutà coup surgit un homme,jeune encore et pourtant déjà presque chauve, la figure hâve et blafarde, le regard à la fois triste et narquois, véritable type enfin de prolétaire parisien.
Les républicains bourgeois, dont il a flagellé maintes fois le lâche égoïsme dans les réunions de proscrits, ne le connaissent que trop.Presssentant ce qui va se passer ils tentent de se retirer, mais les assistants se sont resseriés : impossible de partir. Ils étaient à Phonneur, ils seront à la peine; ils doivent s’y résigner.
Le colleur de papier, Déjacque, le poète des misérables, relie cette scène à l’anniversaire de juin 1£48, et lance, aux mitrailleurs des prolétaires, cette vigoureuse apostrophe :
lors, comme aujourd’hui,
En juin quarante-huit.
C’était jour d’hécatombe ;
Alors, au cliquetis Des balles et des fusils.
Au bruit sourd de la bombe.
Sous un lit de pavés.
Pour bien des réprouvés,
S’entr’ouvrait une tombe.
Aujourd’hui, comme alors, devant le réacteur,
Un des nôtres, frappé par le plomb des tortures.
Tortures de la chair et tortures du cœur,
Mortelles flétrissures,
Un des nôtres, mâchant le désespoir subtil.
Est tombé, mutilé, sur la sanglante couche,
Aux barricades de l’exil !
Aujourd’hui, comme alors, assassins et victimes Se trouvent en présence !... Enseignements sublimes !
Ceux qui nous proscrivaient, a leur tour sont proscrits.
Ce glaive à deux tranchants de la force brutale Dont ils frappaient le Droit, soulevé dans Paris,
Ce glaive s’est contre eux, dans une main rivale,
A là fin retourné !
C’est que toujours le crime est un appel au crime.
Le coup d’Etat de Juin, ce vampire anonyme,
En vous, tribuns, en vous, bourgeois, s’est incarné,
Et Décembre n’en est que l’enfant légitime.
Ex-bravi de l’autorité.
Frappez-vous la poitrine, et, devant cette bière.
Qu’amendant le passé, le présent vous éclaire. ^
Il n’est qu’un talisman pour tous : la liberté !
Littéralement épouvantés par ces paroles vengeresses, prononcées d’une voix stridente, presque sauvage, les ex-dictateurs de 1848, Ledru-Rollin et Louis Blanc, se retirent mornes et sans trouver un mot à dire, eux qui, cependant, n’ont jamais manqué jusqu’alors de faire leur propre apologie.
Le maçon Nadaud et quelques autres fanatiques de l’auteur de V Organisation du Travail, oubliant que, l’heure venue, leur idole a lâchement abandonné ceux dont il était l’apôtre avant Février, reprochent aigrement à Déjacque son “ incartade intempestive » qui va réveiller les discordes assoupies devant l’ennemi commun.
Joliment asssoupies vraiment, les discordes !
Et les injures du fameux triumvirat contre les socialistes, et la verte réponse de ceux-ci, signée par vous, citoyen Nadaud, est-ce de l’assoupissement ?
Vous nous la baillez belle!
Mais on a attaqué Louis Blanc, un socialiste !
Pourquoi celui-ci s’est-il associé de gaieté de cœur à toutes les menées réactionnaires de ses collègues du Provisoire ? Pourquoi ne les a-t-il pas dénoncées aux travailleurs dont il se prétendait le défenseur et l’ami?
L’ennemi commun, citoyen Nadaud, c’est tout ce qui, à Londres et à Paris, ne songe à gouverner que pour mieux garantir les privilèges sociaux contre les revendications prolétariennes, les uns au nom de l’Empire, les autres au nom de la République, ne l’oubliez pas!
A quelques jours de là, la ‘‘ Commune révolutionnaire 55, entretenant toujours l’illusion d’un prochain retour en France, et dans le but louable d’ailleurs de ramener l’entente entre les proscrits, convoquait tous ceux de la Seine à une réunion préparatoire, dans Little-Dt^an Street, pour leur exposer son programme et son plan d’union.
Presque tous les proscrits convoqués s’y trouvaient. Louis Blanc, Ledru, Pyat et les frères Leroux y prirent tour à tour la parole.
Ainsi qu’il était à prévoir, ces citoyens s’entendirent moins que jamais.
Ledru y fut cassant, provocant même; Louis Blanc, solennel, doctritial et vide; Pierre Leroux aussi nuageux que possible; Pyat, très amusant parfois par ses épigrammes, mais, comme toujours, romantique et tourmenté, lui aussi, de la maladie de l’antithèse.
En somme, tous ne demandaient certes pas mieux que de s’accorder... à l i condition que cet accord se fît au bénéfice de leurs vues particulières.
Rien de plus naturel d’ailleurs entre chefs.
Mais les souvenirs du Provisoire ayant été forcément évoqués, notamment celui de la journée du 16 avril, dans laquelle Ledru-Rollin s’était nettement rallié à la bourgeoisie contre les travailleurs, celui-ci ne sut que répondre à l’imitation de tous les réacteurs :
« Le gouvernement se sentant menacé avait le droit de se défendre ».
Puis, honteux sans doute de la pauvreté de sa réplique, Lcdru, prenant l’offensive à son tour, accuse Pierre Leroux de ne s’être tourné contre le Provisoire que parce qu’on a refusé de l’y associer. Le 15 avril, lui, Pierre Leroux, n’est-il pas venu le trouver une dernière fois pour tenter d’obtenir son appui à cet effet?
— Vous mentez effrontément, Ledrii ! lui répond aussitôt Leroux indigné. Je suis allé vous trouver en effet le 15 avril au soir, accompagné de Tlioré, ici présent.Mais c’était pour vous supplier de ne pas donnerle signal de la guerre civile en faisant battre le rappelcontre la manifestation projetée au Champ-de-Mars. Tlioré et moi, nous fîmes tous nos efforts pour vous démontrer ce qu’aurait de deshonorant pour vous, et pour la République surtout, l’acceptation de Changarnier et des gardes nationaux réactionnaires comme défenseurs du gouvernement issu des barricades de Février.
A toutes nos objections vous n’avez su que nous répondre ceci : Nous voulons en finir avec les socialistes et les révolutionnaires. Je vous mets au défi, entendez-vous, au défi de me démentir. Est-ce vrai, Tlioré, ce que je viens de dire ici?
— C’est vrai, déclare simplement Tho ré.
Une rumeur indignée s’élève aussitôt de tous les points de la réunion. Nul des amis de Ledru n’ose prendre sa défense. Celui-ci atterré, sort sans dire un mot.
Ainsi se termine cette tentative de conciliation.
Il n’y en a vraiment pas de possible entre les socialistes et ceux qui ne voient dans la République que la continuation — à leur seul bénéfice — des agissements monarchiques.
Balles républicaines en juin 1848, ou balles monarchistes comme en juin 1832, c’est tout un pour ceux qui les reçoivent, — si ce n’est qu’en 48, il y en avait davantage.
Je ne puis toujours pas trouver de travail suivi.
Il se présente pourtant bien quelques occasions de temps à autre. Le Times contient, assez souvent même, des demandes de leçons de français ou de professeur de cette langue dans un pensionnat. Je préférerais de beaucoup cette dernière situation qui, m’enlevant du petit cercle de Français oùje vis continuellement, me faciliterait l’étude de l’anglais, auquel, sans cela, mon oreille ne s’habituera jamais.
Je cours à l’adresse indiquée; mais partout on m’éconduit poliment avec cette sempiternelle réponse: L’emploi est déjà pris.
Il est vraiment étrange que, quelque diligence que j’apporte dans mes démarches, j’arrive toujours trop tard.
Après plusieurs essais infructueux, ayant à la fin remarqué que le fameux « trop tard » était parfois accompagné d’un assez dédaigneux sourire, je finis par comprendre la vraie cause de mes continuels insuccès.
Je suis habillé d’une façon ridicule. Je n’ai pas Tair respectable^ je ne suis point gentleman, comme doit le paraître un professeur.
Mes chaussures sont des plus inélégantes; ma redingote, achetée d’occasion à Paris, est passée de mode, la taille en est trop courte, elle est brune au lieu d’être noire. Mon pantalon, jadis noir foncé, est devenu brillant d’usure, aux genoux surtout. Mon linge est propre, c’est vrai, mais déjà élimé. Puis je ne porte pas de cravate blanche! (ye^tshocTvinglYÀ^ peut n’être pas très propre, mais il faut qu’elle soit blanche !
Et tout cela c’est de ma faute !
Avant de partir de Paris, un tailleur de mes amis voulait absolument me rhabiller.
w J’ai travaillé en Angleterre plusieurs années, me dit-il, et je vous assure que le vêtement y est de grande importance pour se créer des relations. Tout le monde
y joue au gentleman. Les balayeurs des rues portent l’habit noir »
Mais comme je lui devais, depuis 1848, deux à trois cents francs je refusai obstinément ses offres, bien qu’il m’assurât qu’en les acceptant je pourrais d’autant plus vite lui payer l’arriéré.
Il avait raison, ce tailleur. J’ai commis une sottise sans nom qui me fera peut-être crever de misère ici.
Je ne possède plus même de quoi payer une chambre. J’ai dû déposer mes pauvres nippes chez un ami et le plus souvent, je couche à la belle étoile.
Quelques camarades m’ont bien proposé d’aller partager leur lit — mais ce n’est pas toujours facile.
Il n’y a pas de concierges à Londres. Chacun a sa clé. Il faut donc pouvoir saisir l’heure juste où l’ami rentre à la maison, sans cela impossible de se faire ouvrir par quelque voisin obligeant. On n’ouvre même pas la fenêtre pour savoir qui frappe à la porte.
Quand je dis que je couche à la belle étoile, c’est une façon de parler, car le plus souvent je ne me couche pas du tout. Sans doute, les nuits à Londres sont presque toujours claires, mais comme il pleut généralement tous les soirs dès l’automne, les rues sont boueuses, impossible de s’asseoir un seul instant sur les quelques bancs de pierre qu’on rencontre.
J’ai essayé de coucher dans les « penny bel rooms « mais le célèbre hôtel de “ la Corde « de laruePierre- Lescot,à Paris, est somptueux en comparaison. Je n’ai jamais pu y demeurer même une heure.
Quandje possède trois sous et que j’ai manqué mi ami, je vais jusqu’aux environs du pont de Londres, où des petits cafés restent ouverts toute la nuit, à cause des arrivages de bateaux. Je m’y fais servir une tasse d’affreux café noir ressemblant à de l’eau mêlée d’un peu de suie, que je n’ai nulle envie de boire et, enfoncé dans mon petit « box jî, j’y fais un somme de quelques
heures, tenant à la maiu le Times ou le Morning adver- User, clans la lecture duquel j'ai l’air d’être plongé.
Le jour arrive, je reviens vers Soho^ tout^ en flânant pour n’y pas être trop tôt, et je monte rapidement chez un camarade pour m’y reposer quelques heures d'une façon plus confortable.
Pour comble d’infortune j’ai dû engager pour quelques misérables shellings mon caban de malheur, alors que j’en aurais tant besoin par les nuits humides et froides.
Ah ! c’est à Londres qu’il faut venir pour avoir une idée exacte de la misère. Et je ne peux même pas, comme à Paris, après Juin, gagner ma vie comme manœuvre ou en servant les maçons !
« Quand on a la force et la bonne volonté, on trouve bien toujours à casser des pierres pour gagner son pain j;... affirment néanmoins les imbéciles.
Les Rollinistes viennent de prendre la revanche de leur défaite àLittle-Dean Street.
Jusqu’alors ils avaient seuls composé la commission de secours aux proscrits, chargée de leur distribuer chaque semaine les quatre shellings provenant des cotisations payées régulièrement par les ouvriers des grands ateliers de Paris et centralisées chez le banquier Goudchaux, l’ex-ministre des finances en 1848.
Celui-ci envoie les fonds à Schœlcher qui, à son tour, les remet à la commission.
Pour la première fois, depuis l’institution de la société dite fraternelle des proscrits, la majorité s’étant déplacée, la commission de répartition s’est composée exclusivement de membres appartenant au groupe de la « Commune révolutionnaire
Se voyant dépossédés de fonctions qu’ils considèrent probablement comme leur appartenant de droit, les Rollinistes sont allés trouver Schœlcher le « père des noirs » — un pontife lui aussi — qui, de son autorité, sans se rendre certainement compte de l’énormité de
son acte, a annulé l’élection et refuse de délivrer les fonds aux nouveaux délégués.
Grâce à cet inqualifiable procédé — véritable abus de confiance envers les souscripteurs dont Scliœlcher n’est qu’un simple mandataire — ceux des proscrits qui n’ont absolument d’autres ressources que leurs quatre sliellings sont littéralement exposés à mourir de 1 faim.
Mais qu’importe à ce défenseur des noirs : la Sociale de Greek moore Street est trop éloignée de la villa de Brompton où il demeure, pour que leurs cris viennent troubler sa quiétude.
Ah! les philanthropes!
Les proscrits sont convoqués d’urgence dans Holhorn et la commission récemment nommée leur expose la situation. Au milieu d’une indignation générale et plus que justifiée, Déjacque signale l’empressement avec lequel la plupart des proscrits ayant quelque fortune — Victor Hugo en tête — sont partis de Londres pour Jersey «afin de n’être pas navrés du spectacle de la misère de leurs camarades n (sic), mais surtout afin d’éviter de leur venir en aide.
Déjacque démontre encore comment ceux qui sont restés ne contribuent que pour des sommes dérisoires à l’alimentation de la caisse de secours dont tout le poids pèse sur les ouvriers de Paris et sur ceux qui, à Londres, ont la chance d’y travailler.
Le citoyen Martelet, un grand diable d’ouvrier cordonnier dont les allures, la taille et l’esprit original me rappellent le grand Nantais, qualifie ainsi l’acte de Schœlcher et de ses amis les rollinistes.
« Ces messieurs ne pouvant plus nous mitrailler « comme en Juin 1848, nous font maintenant la guerre « à coup de pas de pain !
Mais comprenant qu’il faut trouver d’urgence une solution pratique, Martelet propose que tous ceux des proscrits qui travaillent, prélèvent d’abord sur leur
salaire la somme nécessaire pour que le lendemain samedi la distribution ordinaire se puisse faire sans réduction. De cette façon on pourra attendre la décision des collecteurs de Paris qui, avisés pai* la nouvelle commission, intimeront certainement à Vami des noirs l’ordre de remettre aux blancs ce qui leur est destiné.
Il dépose en terminant sa souscription sur le bureau.
La proposition est votée d’acclamation par les travailleurs et le lendemain les camarades sans travail reçoivent intégralement leurs quatre shellings, malgré messieurs les affameurs.
Quelle honte pour ces jésuites rouges !
La situation se prolonge ainsi tout un long mois, au bout duquel, sur l’injonction formelle des comités de Paris, Schœlcher est contraint de remettre les fonds aux délégués régulièrement chargés de leur répartition.
Dans les premiers jours qui suivent le 24 Février, il s’était formé un groupe de prêtres croyant à la possibilité de ressouder au catholicisme les conceptions sociales modernes que la nouvelle république semblait devoir réaliser.
Que tous fussent sincères et qu’il n’y eut pas chez certains d’entre eux le désir de se faire élire députés comme y parvint le dominicain Lacordaire,jen’enjurerais pas.
D’autre part, la christolâtrie commune à toutes les écoles socialistes était de nature à les entretenir dans cette illusion.
Ce groupe comptait parmi ses adhérents un père jésuite, fort instruit et très honnête — par exception peut-être, — et les abbés Chantôme ^Héradesai et Anatole Leray.
Je les rencontrais quelquefois chez le frère du jésuite, mon vieil ami Loubert, chef d’externat dans le quartier du Roule-Saint-Honoré, où j’avais été petit professeur en 1845.
Ils avaient fondé un journal, le Drapeau du Peuple, pour y exposer leurs idées et tenter d y rallier les socialistes et aussi leurs collègues de la province.
Malgré leurs efforts, personne ne mordit à l’hameçon.
Parmi les curés de campagne, un seul je crois, répondit à leur appel — le curé Moutlouis du département de l’Ailier, révoqué sous Cavaignac comme trop républicain et devenu à Paris un des orateurs les plus connus des clubs populaires.
Quant aux socialistes, ils commençaient à comprendre qu’il y a contradiction absolue entre le but qu’ils poursuivent et les doctrines religieuses du passé.
Un seul parmi ces prêtres du Drapeau du Peuple n’avait inspiré une réelle sympathie : C’était 1 abbé Leray.
Jeune, ardent, possesseur d’une petite fortune qui garantissait son indépendance, très studieux et ayant fait de bonnes études, il s’était épris des théories d Auguste Comte que, faute de les avoir suftisament comprises, je raillais.
— Bah! me disait Leray, il faudra bien que le catholicisme se transforme lui-piême ou qu’il crève.
Très occupé plus tard à mon tour des affaires de 1 association des instituteurs socialistes, j avais perdu de vue les rédacteurs du Drapeau du Peuple.
Je rencontrai Leray à Londres où depuis plusieurs jours il cherchait en vain à me trouver : je n’avais justement pas de domicile fixe en ce moment.
11 me donna des nouvelles de tous ses copains.
Découragés par l’insuccès de leurs efforts et fortetement ébranlés par le triomphe des bonapartistes, ils se sont séparés.
Le jésuite Loubert, désavoué par son ordre, s est expatrié et a obtenu une petite cure dans une obscure bourgade du Pérou. Chantôme et Héraudeau sont rentrés dans le giron de l’Eglise. L’abbé Montlouis, pros-
crit à cause de son caractère trop militant est à Londres ^ où il dit des messes que> très naïvement, il croirait criminel de dire en France.
Seul, Leray s’est complètement séparé de toute doc- ! trine révélée. Mais la scission qui commence à se mani- ■ fester parmi les disciples d’Auguste Comte le trouble ^ beaucoup. -
Je viens de l’accompagner aubateau.il part pour l’Australie où il veut étudier de près la fièvre de Vor qui vient de s’emparer des esprits à la suite des découvertes de nouveaux et riches « placers «que renferme le continent.
— Rappelez-vous ce que je vous dis en partant ; le catholicisme est mort. Pie IX et Sibour l’ont tué (1).
Puisse-t-il avoir raison !
Au moment même où j’apprenais avec une une vraie joie que Mme Roland, sortie enfin des griffes des bonnes sœurs du Bon-Pasteur, chargées jusqu’à présent de la tenir en geôle, se trouvait à Sétif Jouissant d’une liberté relative, un terrible dram.e se passait parmi nous : Barthélemy tuait — en duel — Frédéric Cournet.
Notre camarade Brissot, de l’Yonne, un des témoins de Barthélemy — vient de nous raconter les détails du duel à Déjacque et à moi, chez Perrin, un proscrit de l’Yonne aussi, employé comme secrétaire à la Société française (2).
D’après le récit que nous fait Brissot, voici comment se serait passée cette affaire, pendante depuis plus de trois semaines déjà et sur laquelle circulent plusieurs versions differentes.
(1) Le brave garçon ne vit point les « Gadsden Fields » de l’Australie. Le batiment qui l’y conduisait ayant fait naufrage sur les côtes mêmes du Cap, son cadavre, retrouvé sur le rivage, fut enterré dans je cimetière de cette ville (N. de l’A.)
(2) Composée surtout de commerçants dont certains ont dû quitter la France pour des motifs étrangers à la politique. (N. de l’A.),
Au moment de partir pour Londres où il allait rendre visite à Ledru-Rollin, un peu avant le coup d’Etat, Cournet fut chargé d’une commission pour Barthélemy, ouvrier mécanicien, condamné sous Louis-Philippe aux travaux forcés pour tentative de meurtre sur un agent de police.
Amnistié après Février, puis de nouveau condamné aux travaux forcés pour participation aux journées de Juin, Barthélemy s’était réfugié à Londres, après son évasion du Cherche-Midi, en compagnie du docteur Lacambre, la nuit qui suivit leur condamnation à tous deux.
Fanatique partisan de Louis Blanc, Barthélemy était au plus mal avec les rollinistes lors de l’arrivée de Cournet.
Les amis de ce dernier le dissuadèrent de faire la commission dont il s’était chargé, lui affirmant que Barthélemy vivait de la prostitution de la femme avec laquelle il était en ménage.
Bien que cette femme eût en effet des allures assez suspectes, cependant, de l’aveu de la plupart des proscrits d'alors, cette assertion était une abominable calomnie (1).
De retour à Paris, Cournet fit part de ses scrupules à la personne qui avait eu recours à son obligeance, et cette personne, à son tour, demanda des explications à Barthélemy.
Dans cette circonstance et alors qu’il ne savait des faits reprochés à ce dernier que ce que des adversaires lui en avaient dit, Cournet eut assurément grand tort de les colporter et de s’en rendre ainsi l’éditeur responsable.
Dès que Barthélemy eut connaissance des propos
(]) Dans les dernières années de l’Empire, la Fernande se maria arec un agent de police bien connu des blanquistes. (N. de TA. .
que Cournet tenait sur lui, il jura de se venger. Il partit ‘ aussitôt pour Paris. ,
C’était au moment même du coup d’Etat. ;
Obligé de battre en retraite, la fuite en Angleterre étant devenue presque impossible, il se réfugia en Suisse. I
C’est à Genève qu’il apprit la présence de Cournet ^ à Londres. Il s’empressa de venir Py trouver.
A peine arrivé il déclare à qui le veut entendre qu’il est venu pour « tuer Cournet à moins que celui-ci ne se rétracte publiquement. Entre deux hommes de cette trempe, n’ayant jamais marchandé leur vie, toute conciliation était impossible. Trois semaines y furent emplo}^ées en vain.
Une rencontre près de Windsor fut arrêtée entre les citoyens Alain et Baronnet pour Cournet ; Mornay et Brissot pour Barthélemy.
Ils réglèrenten commun les conditions du duel, conditions acceptées par les deux adversaires.
Placés à trente pas l’un de l’autre, armés de pistolets de combat, ils avaient la double faculté de tirer à : volonté et d’avancer chacun de dix pas. Trois balles devaient être ainsi échangées. — A défaut de résultats graves, le duel devait se continuer au sabre-épée jusqu’à ce que l’un des adversaires fût hors de combat.
La rencontre eut lieu à Eghom, entre Richmond et Windsor. Les péripéties en furent terribles.
Au signal donné par les témoins, Cournet s’avance de ! dix pas vers son adversaire, qui demeure immobile, et \ tire. La balle effleure seulementl’oreille de Barthélémy.
Alors celui-ci hiit à son tour les dix pas auxquels il a droit
— Une dernière fois, voulez-vous vous rétracter? demande Barthélemy à son adversaire.
— Tirez donc, répond Cournet.
L’arme rate. Amorcée de nouveau, elle rate encore.
— Prenez mon pistolet, dit Cournet, il ne ratera pas, lui.
D’accord avec les témoins, l’échange a lieu et le pistolet de Cournet, rechargé, est remis à Barthélemy.
— Rétractez-vous, dit encore celui-ci.
— Tirez donc, nom de Dieu! s’écrie Cournet irrité.
Le coup part. Cournet fait un demi-tour sur lui-même
et tombe comme une masse.
La balle lui a traversé le poumon gauche.
On transporte le corps dans une taverne voisine. Le cœur bat encore, mais l’agonie commence. C’est l’affaire de quelques heures seulement.
Craignant d’être arrêtés par les constables, Barthélemy et les quatre témoins repartent piécipitamment pour Londres laissant le moribond aux soins de son ami le docteur Gasperini (i)
Cinq heures après environ, Cournet expirait sans avoir pu dire un mot.
A peine arrivés à Waterloo station, Barthélemy et les quatre témoins sont arrêtés au moment même où ils descendaient du train. Par un véritable hasard, les constables, en voulant entourer leurs prisonniers, laissèrent échapper Brissot,
Le soir même il partait pour New-York, s’exagérant peut-être les risques qu’il courait à ce propos. — Il est vrai qu’en Angleterre, l’homicide par le duel est considéré comme un meurtre ordinaire (2).
Cette lugubre histoire est vivement commentée et soulève parmi nous d’irritantes discussions.
(1; Plus connu comme critique d’art musical que comme médecin.
tN. del’A.).
(2) Cependant les témoins furent acquittés par le jury en qualité d’étrangers — Barthélemy seul fut condamné à deux mois de prison pour « homicide involontaire ». (N. de P A.).
Les Rollinistes, amis de Coiirnet, crient stupidement à l’assassinat, sans paraître se douter qu’ils flétrissent du même coup ceux de leurs amis qui, comme témoins du défunt, ont accepté les conditions rigoureuses de la rencontre et en ont assumé toutes les responsabilités. — D’un autre côté certains amis de Barthélemy témoignent une joie d’assez mauvais goût. Ils sont assez mal vus, même de ceux qui ressentaient peu de sympathie pour Cournet, à cause de son caractère querelleur et de ses allures brutales. — Peu de jours auparavant il s’était laisser entraîner à frapper le pauvre Couturat qu’une blessure au bras mettait hors d’état de se défendre.
Un incident assez bizarre vient encore compliquer l’affaire.
L’enquête du coroner a fait découvrir la cause qui avait, par deux fois, empêché de partir le pistolet premièrement remis à Barthélemy.
La cheminée en était obstruée par un petit morceau de chiffon qui s’y était introduit sans doute en le flambant, disent les témoins appelés devant le coroner.
Que Barthélemy, imitant Cournet, se fût avancé de dix pas, lui aussi, avant de tirer pour la première fois, c’était lui qui recevait la balle de son adversaire.
C’est alors que les amis de Barthélemy eussent eu beau jeu de crier à l’assassinat.
Grâce à l’ami Nétré — qui, tout jeune encore, combattait pour la République, sur les barricades de Saint- Merri en juin 1832 — j’ai trouvé à utiliser un petit talent acquis à Sainte-Pélagie et qui m’avait déjà servi à gagner quelques sous dans la prison de Dijon après le coup d’Etat.
Il m’a abouché avec un Français, marchand de bimbeloterie et de jouets d’enfants, qui m’a commandé plusieurs douzaines de petites corbeilles en papier roulé.
L’échantillon que j’ai fait a tellement plu à ce marchand qu’il me les payera un shelling six pences. Comme j’en pourrai faire deux en douze heures, me voilà assuré — toutes fournitures déduites (le papier de couleur coûte cher ici) — de gagner une cinquantaine de sous par jour jusqu’à « Christmas époque à laquelle
recommencera mon chômage. Mais quatre semaines de pain assuré, c’est un avenir ici.
Comme I^’étré est en tamille, il m’offre de travailler chez lui et d’y prendre pension — nouvelle manière de m’obliger, bien qu’il ne roule pas sur l’or non plus. J’accepte sa proposition avec joie et, grâce à son excellente femme, toujours prête comme lui à obliger les autres, je vais pouvoir me remonter le moral, passablement énervé par mes promenades noctambulesques et mes jeûnes trop répétés.
Le climat de Londres ne se prête pas aussi facilement que celui de Dijon à de semblables orgies,
« Un malheur ne vient jamais seul ». Ainsi parle la sagesse des nations. Il paraît que, par hasard, il en est quelquefois de même du bonheur.
A peine suis-je installé chez Nétré que R..., un exdéputé de la Nièvre, me propose un emploi qui sera vacant à partir du 24 décembre prochain, juste au moment où cessera ma fabrication des petits paniers. La veine me revient.
Il s’agit d’être buraliste d’un théâtre de prestidigitation établi dans « Régent’s circus » à l’ancienne salle Robin^ entreprise à laquelle R... se trouve mêlé financièrement, un peu malgré lui d’ailleurs.
Cette « performance » — ainsi se nomme ici ce genre de spectacle — ouvrira la veille de Christmas. Je gagnerai une livre par semaine - vingt-cinq francs ! une fortune !
Dès le 24 au matin, je repossède une chambre à moi^
dans Golden square, tout près de mes affaires! Je suis dans la joie.
Mais, rentrant chez moi le soir même de la première représentation, je trouve une lettre de ma mère m’annonçant une terrible nouvelle. Notre chère et digne amie, Mme Roland, est morte !
Morte à Lyon, où elle était arrivée épuisée, mais soutenue encore par l’espoir de revoir bientôt ses chers enfants.
Les bandits qui, depuis un an, lui infligeaient d’incessantes tortures, craignant de la voir succomber sous le soleil africain, l’avaient graciée ironiquement et lui avaient permis de revenir à Paris.
Peut-être eût-elle pu y arriver et vivre quelque temps encore parmi les siens. Mais il lui fallut, durant la traversée, subir une effroyable tempête qui, pendant cinq jours, empêcha de rentrer à Marseille le bâtiment qui la ramenait. Elle sentit alors que la mort était proche et voulut continuer son voyage sur Paris le jour même de son débarquement.
A Lyon, elle était à bout de forces. On dut la descendre de wagon et la porter à l’hôtel. Elle y mourut quelques instants après l’arrivée de son fils aîné, Jean, encore élève à Sainte-Barbe, parti en toute hâte de Paris pour recevoir les derniers baisers de sa mère.
Les deux Leroux,Nétré et les autres amis de la chère morte, ont appris presque en même temps que moi le malheur qui nous frappe tous à l’improviste.
Rien dans ses dernières lettres ne nous faisait craindre une mort si rapide.
Dans sa tendre et constante sollicitude pour ses amis, dans son désir de leur épargner le moindre chagrin la concernant, et dans son absolu désintéressement d’ellemême, jamais elle ne se plaignait de ses propres souffrances. Et les bandits nous l’ont tuée! Jamais plus nous ne la reverrons! Pas le moindre portrait d’elle! Plus rien que ses lettres si affectueuses et si remplies de sa passion pour la justice et pour la vérité !
Je ne serai pas longtemps dans mon emploi de buraliste, je le pressens déjà.
E... est tombé dans une bande de filous qui ne songent qu’à subtiliser les quelques fonds dont il dispose. C’est à qui volera le plus.
De plus, le directeur est un vulgaire montreur de veaux à deux têtes qui n’a jamais tenu que des « Entre- Sors 55 dans les foires. Il offre les spectacles les plus rebattus au public qui se fait de plus en plus rare.
Le brave sous-ofif., en rupture de restaurant, que R... a fait entrer aussi dans l’affaire en qualité de « chef des romains 55, en est pour ses frais.
Il a beau s’égosiller à crier y et ! yet! (encore ! encore !) et pousser ses formidables hurrahs !
En vain il s’use les paumes à applaudir frénétiquement, le public demeure froid devant PrwcZence Bernard^ la célèbre somnambule; devant Harrisson, l’escamoteur, qui rate la plupart de ses tours et laisse à mi-corps en dehors de la trappe, sa célèbre Bloomériste (1) qui devrait s’y évanouir en fumée. Le public ne s’enthousiasme pas davantage pour le Normand Langlois qui, magnifiquement vêtu de cachemire et de soie rose, sous le nom pompeux de “ prince Dakka 55 jongle avec cinq flambeaux allumés et trois bols de punch flamboyant.
Sans les proscrits qu’on bourre de billets gratuits |et qui viennent par complaisance, la salle serait presque vide.
La caisse est à sec.
On ne peut plus faire imprimer les affiches. Je suis obligé de découper les caractères de ce qui nous est restédespremières — tirées en trop grand — nombrepour composer les écriteaux à double face que six pauvres diables aussi mal vêtus que peu payés, doivent prome-
fl) Nom d’un groupe de dames qui en Amérique et pour affirmer l’égaiité de leurs droits politiques et sociaux, ont résolu de substituer dans leur costume le pantalon à la jupe. (N. de l’A.).
ner dans les environs, au bout d’une perche, pour annoncer la représentation du soir.
* Cette situation désespérée se traîne ainsi à peu près deux mois. Les proscrits même ne veulent plus se déranger pour garnir la salle, lors même qu’on leur offrirait des rafraîchissements. Le sous-off. ne les fait plus rire, sa voix râle; les durillons, qui maintenant recouvrent ses paumes par l’abus qu’il ena fait, assourdissent l’éclat de ses battoirs. Enfin, il n’y a plus d’affiches à découper et les recettes n’atteignent même plus vingt shellings par soirée !
On va fermer ! On ferme !
Je touche à grand’peine ma dernière livre. Ma carrière de nouveau brisée. Mes courses nocturnes vont recommencer.
«Mon cher, me dit un jour le pharmacien Philippe » — un réfugié des affaires de "Rouen en avril 1848 — » si tu restes encore quelque temps ici, dans cette situî> ation de crève de faim, tu n’en as paspour longtemps.»
En effet, je commence à éprouver d’assez inquiétants symptômes.
Je ne puis plus dormir, encore que je tombe de sommeil. Je manque de nourriture, et l’idée seule de manger me fait horreur. Je n’ai plus de jambes. En unmot je me sens tout détraqué.
Il faut prendre une résolution.
Malgré tous mes efforts et ceux de mes amis jen’aipu trouver depuis que je suis ici à me caser sérieusement. Vêtements et linge vont disparaître sans que je puisse les renouveler. Mesfchaussures,j’en suis réduit à les bourrer de papier pour remplacer les semelles absentes.
Encore quelque temps, c’est la misère abjecte, irrémédiable dont on ne se relève plus.., ou le suicide...
Mais à vingt-sept ans, n’a pas qui veut le courage de
se tuer, surtout quand, avant de quitter Dijon, on a rêvé d’avenir avec celle qui a promis d’attendre votre retour.
Il faut partir, rentrer en France.
J’irai tout bêtement au consulat demander un passeport.
Je n’ai aucune notoriété. Mon nom, je suppose, n’éveillera aucun soupçon dans les bureaux.il suffira de m’y présenter avec deux Français établis qui constateiont mon identité, et de payer la demi-livre de droits.
Si, au contraire, on exige que j’aille d’abord à l’ambassade pour en obtenir un certificat attestant que j’ai fait ma soumission à l’Empire, je renoncerai à mon projet, sauf à crever comme un chien ici.
Mais j’aurai du moins tenté de sortir de cette abominable situation.
Je consulte les amis de notre pauvre «Sociale » dissoute depuis plusieurs mois. Ils m’approuvent absolument et appuient pour une démarche immédiate.
On me trouve sans peine deux témoins discrets qui affirmeront quej’habiteicidepuisplus dedeux ans, ce qui établira que je suis arrivé enAngleterre avant le coup d’Etat et éveillera moins l’attention.
Grâce aux vêtements qu’on me prête, j’ai l’air qui convient pour cetf^e circonstance et au prix de douze shellings, j’obtiens le bienheureux passeport, libre de toute mention spéciale.
Je reste encore quelques jours à Londres pour faire mesadieuxàunpetitnombred’amis incapables de trahir mon projet que seuls ils connaissent.
La veille de mon départ, le cordonnier Thierry qui possède un grand magasin de chaussures dans Regent’ s Street, et où Nétré est commis, organisé un petit banquet à mon intention. Il y a là Jules Leroux qui s’apprête à aller retrouver son frère à Jersey, où ils doivent
travailler comme compositeurs à V Homme libre de Ribeirolles; l’ami Boue qui travaille pour Thierry et qui va bientôt partir pour New-York, le tailleur Latour qui l’y précédera — Déjacque et Nétré.
Nous passons ensemble une excellente soirée. — On me souhaite un bon retour à Paris et le prompt rétablissement de ma santé. — On boit à celle de ma fiancée que tous aiment déjà sans la connaître.
Thierry nous raconte de nouveau comment il s’est réfugié à Londres après qu’eût échoué le complot républicain organisé par lui et quelques camarades du régiment de hussards en garnison à Vendôme en 1834.
Nous entendons pour la ^dixième fois, au moins, le long récit des émouvantes péripéties de sa fuite, toujours coupé aux mêmes endroits de l’éternel bref ^ je me résume^ qui lui a valu son surnom. Puis je me sépare de ces bons amis que de longtemps sans doute, je ne reverrai (1).
Le lendemain, je vais seul à Waterloo-Station prendre un billet pour Paris par Southampton et le Havre — trajet beaucoup moins surveillé que celui de Douvres- Calais ou Boulogne.
Vingt-deux heures après je descends l’escalier de la gare Saint-Lazare : je suis à Paris.
(1) Jules Leroux quitta Jersey pour aller au Kansas où il est mort en 1881. Je n’ai jamais plus entendu parler du cordonniei Bone; Latour, après avoir séjourné une trentaine d’années aux Etats-Unis, est revenu planter ses choux aux environs de ?Paris. Déjacque est mort, fou de misère, àParis en 1864.Nétré n’est rentré àParis qu’après l’amnistie de 1860- Thierry, après avoir liquidé ses affaires, s’est retiré à Saint-Omer. (N. de l’A.)