QUATRIÈME PARTIE
Il me faut traverser Paris pour gagner la rue de rOuest, où demeurent toujours mes parents.
Chemin faisant la ville me paraît silencieuse, sans animation.
Se préparerait-il quelque chose de grave ? Les passants ont l’air soucieux, préoccupé, inquiet presque.
Une fois arrivé et les premières effusions de joie calmées, je fais part de mes impressions à mon père. Il ne sait ce que je veux dire. Il n’a entendu parler de quoi que ce soit.
Dans l’après-midi nous sortons. Je m’attendais à ce que, comme à moi, la physionnomie de Paris, ce jourlà, lui semblât étrange. Il n’en est rien. La ville a son aspect habituel, me dit mon père, et il ne comprend rien à mon étonnement.
Je m’explique peu à peu mon erreur : Je ne suis plus au point.
Si animé que soit Paris, Londres lui est de beaucoup supérieur en activité — dans les quartiers d’affaires, s’entend.
Le mouvement des voitures, leur nombre effrayant, les cris continuels des conducteurs, les appels réitérés que hurlent aux voyageurs les receveurs d’omnibus, soit pour lesjinviteràymonter soit pour indiquer les quartiers
qu’ils traversent, la rapidité de leur marche causent, même aux Parisiens dans les premiers temps de leur séjour, une sorte de vertige.
Il m’est arrivé plusieurs fois d’éprouver une véritable angoisse en traversant , vers quatre heures, juché sur l’impériale d’un omnibus, la marée de voitures battant les quartiers de la Banque et de Bourse. Puis, la peur passée, je restais émerveillé de la miraculeuse habileté des cochers, conservant leur sang froid au milieu de toutes ces chances de pénétration réciproque et se dégageant sans qu’il en résulte d’accidents.
Je me rappelais ces hles de tonneaux de brasseurs sillonnant les rues avec leur terrible bruit de ferraille, traînés par des chevaux dont les proportions colossales font rêver ceux qui les voient pour la première fois.
Puis la Tamise, large comme trois fois la Seine, couverte de liâteaux à vapeur penny JBoats) se croisant sans interruption, toujours bondés de voyageurs qu’ils transportent pour deux sous du Pont-de-Londres à celui deWestminster et vice versa (huit kilomètres environ).
Quant aux Docks, c’est un enfer.
Tous ces hommes affairés, semblent illustrer la fameuse formule : le temps c’est de l’argent.
Ces souvenirs d’hier font que Paris me paraît d’un calme tout provincial. Sans doute dès que je travaillerai à mon tour, les choses se remettront en place.
Je commence à croire qu’on accuse bien à tort Badinguet et sa bande d’être les seuls auteurs de la mort de la République.
Chargés par d’autres de l’assassiner, ils se sont emparés à leur seul bénéfice des dépouilles de la victime ; c’est là surtout leur crime aux yeux de la bourgeoisie.
Il n’y a pas deux ans encore que ce crime fut perpétré et le plus grand nombre de ceux qui firent alors tant
de fracas avec leur prétendue résistance au coup d’Etat, en arrive à regarder comme des « grincheux ?? — c’est le mot à la mode — ceux qui n’oublient pas la morte.
Non, non, le nouvel Empire n’est pas le seul artisan de la dégradation de mœurs et de conscience qui se prépare. Proudhon a vu juste dans son récent ouvrage la Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat. La bourgeoisie, même républicaine, ne demandait depuis 1830 qu’à être corrompue. L’empressement abject avec lequel elle se rallie à l’empire industriel, malgré les minauderies burlesques de quelques-uns des siens, à propos du serment politique, atteste'qu’elle était décidée à toutes les lâchetés pour échapper à l’échéance de « Cinquante-deux w.
Le livre de Shœlcher — un de ses apologistes pourtant — contient de curieux renseignements à cet égard. Mais il n’en est pas de preuves plus certaines que les entreprises financières brassées en ce moment par les saint-simoniens qui, après un long exode, sont venus prendre la tête de la meute pour la conduire à de chaudes curées.
Et la presse, surtout la libérale, ne demande pas mieux que de prêter son appui à tous ces agioteurs, à la condition d’avoir sa part, bien entendu.
Grâce à son concours, la haute pègre financière et industrielle pourra faire miroiter aux yeux des gogos — pas plus dignes d’intérêt que ceux qui s’apprêtent à les dévaliser — les folles espérances de gains monstrueux, payés d’ailleurs sur leurs propres capitaux, dont le reste ira gonfler les poches de leurs « bienfaiteurs w.
Ceux-ci ne vont-ils pas « décupler la richesse piibli que»? Telle est la thèse que développent à l’envi et sans rire les journalistes à leurs gages.
Ils ont même réussi à se procurer des complices convaincus.
Telle est du moins l’impression qui ressort d’une conversation que je viens d’avoir avecL..., un ancien ami de Roland, aujourd’hui le bras droit des Péreire et occupant un emploi important dans le vide-poches qu’ils viennent de créer.
J’avais espéré que, par ses relations, je pourrais peutêtre trouver quelque occupation comme comptable. Il a tenté de m’expliquer la théorie du « décuplement «.Je me suis retiré, navré qu’il soit de bonne foi en s’imaginant qu’après avoir changé dix fois de manche et dix fois de lame, le célèbre couteau de Jeannot — suivant la pittoresque image de Raoul Boudon — allait vraiment valoir dix couteaux (1).
Malheur donc à qui refuse de croire au « décuplement ». Il est impitoyablement classé parmi les réfractaires du progrès — mot fort en usage aussi à cette heure — et il est assuré de crever de faim.
Mais la fièvre des « affaires l’art de faire passer l’argent des autres dans sa poche, n’est pas la seule maladie dont la bourgoisie soit atteinte en ce moment.
Il ne lui suffit pas de s’enrichir. Il faut à son intelligence d’autres dislîractions. Bien manger et courir les filles n’est certes pas sans mérite ; mais il faut aussi faire la part à d’impérieux besoins d’idéal.
Et voilà les fils de Voltaire, ceux qui raillaient si bien les relations mystiques de Robespierre avec Catherine Théot, les mangeurs de prêtres, groupés autour d’un guéridon, attendant des heures entières que ce meuble lève la patte... pour leur transmettre les réponses du mort qu’ils ont invité à venir entretenir avec eux une conversation grave ou follichonne, suivant le tempérament de ces hallucinés et de leur correspondant d’outre-tombe.
(1) Comptabilité det Chemins de fer ^ par Raoul Boudon.
Et tous ces braves gens ont autrefois blagué le baquet magique de Mesmer et le fameux miroir de Cagliostrol
N’allez pas rire surtout de l’ineptie de ces ex-pourfendeurs de la « superstition n ; ils vous dévoreraient !
Diderot et tous les matérialistes du dernier siècle sont maintenant traités de « perruques
Cousin, Jules Simon et toute leur séquelle se sont faits chrétiens. Jules Simon surtout cultive même, m’assure-t-on, le parrainage avec fureur. Il ne suffit pas aux baptêmes.
Jean Reynaud, l’ancien saint-simonien, a éprouvé le besoin d’accommoder la philosophie de l’école avec le catholicisme le plus pur.
« Terre et Ciel « vient d’être écrit pour prouver aux prolétaires crevant de faim que les jouisseurs actuels sur cette terre reçoivent la récompense due à leurs mérites dans leurs existences antérieures et que ceux qui peinent, souffrent et travaillent pour les élus d’icibas expient leurs fautes et leurs crimes antérieurs, mais qu’en accomplissant cette expiation sans plainte ni révolte ils se rédimeront pour la vie à venir !
Ça n’est pas plus malin que cela... pour ceux qui jouissent de leurs vertus antérieures.
Enfin la religion sous toutes les formes est à l’ordre du jour; « c’est très distingué w.
“ La France est devenue folle 33 — Mme Roland voyait juste en me l’écrivant après le 2 Décembre.
Mes anciens amis de la rue du Bac sont dispersés. Depuis mon arrestation en 1850 et mes pérégrinations, aucun ne m’a plus donné signe de vie. Tout en g irdant le souvenir de leur bon accueil d’autrefois, je ne courrai pas après eux. Je les gênerais, c’est probabj^. Ils ont un avenir à se créer et se soucieraient peu, je suppose, de s’embarrasser de relations compromettantes.
De l’Association des instituteurs, comme de presque toutes les autres, il ne reste rien.
Celles qui ont survécu, et elles sont rares, ne le doivent qu’à leurs concessions forcées à l’état de choses actuel. Elles ne songent plus qu’aux affaires et crieraient volontiers haro sur ceux qui s’obstinent à ne pas voir dans Badicguet le couronuement de la démocratie.
La plupart des ouvriers des grands ateliers de Paris en sont réduits au rôle de machines électorales au service des plus tristes personnages, des Carnot, des Cavaignac, des Goudchaux et tuti quanti.
Voilà les plus terribles conséquences du coup d’Etat. Que de temps sera perdu de nouveau et que d’énergies seront gaspillées à reconquérir le mot seul de république et à remettre en selle tous les saltimbanques politiques d’hier... et de demain !
Pour entendre parler du passé, je dois aller chez mes musiciens de la rue de Sèzes qui se sont transportés rue de Douai, où demeure maintenant Ed. Lalo.
Leur réunion s’est accrue de quelques peintres et aussi d’un jeune employé des douanes, Edmond Roche, poète révolutionnairedetalentmais dont les compositions sont trop imprégnées de réminiscences de 93.
Quand donc, à défaut de Pierre Dupont qui se tait, lui aussi, quand donc chantera-t-on la révolution de demain et non celle d’hier... à laquelle nous ne devons que le respect ?
Quand chantera-t-on la « Sociale»?
En attendant quelque occupation plus stable et surtout plus lucrative ,j’ ai accepté d’un éditeur d’estampes de la rue Saint-Jacques, de lui colorier des images retraçant sur une seule feuille les aventures célébrés du Fetit Poucet^ du Petit Chaperon rouge, du Chathotté, de P arbe- Bleue, m surtont la Passion de N. -S. Jésus-Christ, très en vogue par le temps de dévotion qui court.
Ces feuilles contiennent habituellement douze petites
images et sont vendues seulement deux sous au public.
C’est dire ce qu’y peut gagner V artiste qui les colorie.
On les lui paie cinquante centimes la douzaine. Sur ce prix, il lui faut encore prélever ses couleurs, les frais d’encollage du papier et l’or à poser sur les vêtements des rois, princesses, juges et autres grands personnages qu’on y représente.
Je travaille quatorze heures par jour, je suis d’une habilité ordinaire et je gagne à grand’peine quarante sous.
C’est au milieu de ce labeur ingrat que j’accomplis l’acte le plus grave, certes, de la vie : je me marie.
Que d’affectueux courage il faut à celle qui accepte d’associer son existence à la mienne et envisage ainsi sans crainte les terribles difficultés qu’un aussi misérable présent fait présager pour l’avenir!
2 octobre 1856
On vient d’enterrer un de ceux qui ont avec le plus.de sang-froid et le plus de parti pris, prémédité et organisé le massacre des prolétaires parisiens en Juin 1848.
François Arago, le réacteur impitoyable, qui, dès le lendemain de Février, songeait déjà à « mordré «, selon sa déclaration devant la commission d’enquête, vient de mourir.
Qu’il ait rendu de grands services aux sciences mathématiques, c’est possible, et qu’on l’honore à ce propos, je n’ai point à y contredire, n’étant pas, comme on dit, qualifié pour cela.
. Mais en tant que membre du Provisoire, c’est une des mémoires les plus méprisables et les plus exécrables à la fois.
Après avoir accepté du peuple de Paris de mener à bien l’œuvre d’affranchissement pour laquelle celui-ci venait de verser son sang, il ne songea qu’à trahir
le mandat dont il s’était volontairement chargé — ce qui est le plus honteux, le plus lâche des crimes que puisse commettre un homme.
Si Cavftignac fut un impitoyable bourreau, François Arago fut un abominable traitre ; voilà ce que dira un jour rhistoire lorsqu’elle établira les responsabilités.
Quant à sou refus de serment après le coup d’Etat, refus dont on lui fait une gloire, ce fut là encore une ignoble comédie de sa part. 11 savait Badinguet et son entourage trop avisés pour ne pas se prêter à ce manège et le maintenir dans sa situation, malgré cet acte de prétendue dignité.
Quel rapport de réelle indépendance et de sérieux désintéressement y a-t-il vraiment entre cette pantalonnade qu’ Arago savait bien ne lui devoir rien coûter et le refus opposé par des professeurs comme Eugène Despois, Bourjon et tant d’autres, qui démissionnèrent en même temps de leurs fonctions, leur seul gagne-pain ?
austère Arago ! Quelle bonne blague ! De quel titre faudra-t-il alors décorer les autres?
Peu de temps après mon mariage, nous allons demeurer rue Carnot, dans une maison assez importante comme location.
A peine installés, nous apprenons du concierge que cet immeuble appartient à François- Vincent Raspail et qu’elle est gérée par un de ses fils, Camille, qui y tient son dispensaire.
Pourquoi diable le père chante-t-il incessamment misère sur tous les tons ?
Soigneux des intérêts de la famille, ce brave Camille continue avec zèle le petit commerce de papa.
Il donne comme médecin des consultations et prescrit, rue Carnot, des ordonnances qu’il se charge en-
suite de préparer, comme pharmacien, rue Sainte- Avoye (1).
Quand je dis qu’il donne des consultations, c’est une manière de parler.
Les Raspail ne donnent jamais rien... par principes.
Après tout personne n’aurait rien à y voir, s’ils ne parlaient pas tous de leur dévouement au peuple et à la science, et surtout si le bureau des consultations n’était pas surmonté du buste ‘du père — en bronze — couronné d’épines. Peut-être est-ce une branche de camphrier.
Au bout du premier terme, j’ai la preuve qu’il n’entend pas non plus comme propriétaire courir de longs risques avec ses locataires.
Ne nous trouvant pas en mesure de le payer, nous ne tardons pas à recevoir de l’huissier Delcroix — qui travaille d’habitude pour la famille — une missive sur papiertimbré — coût 5 fr. 40 -m’avisant d’avoir à quitter lelogisà l’expiration du termeen cours, sanspréjudice de saisie, vente des '^meubles, etc., si à cette époque, je n’ai pu payer les termes échus.
Mon ami Léon Legault — très lié avec les Raspail — se trouve précisément à la maison lorsque nous recevons ce congé. Il m’offre son amicale intervention. Les Raspail, me dit-il, voient des jésuites et des mouchards partout, chacun sait ça ; mais dès qu’il leur aura dit qu’ils n’ont rien à craindre de ce côté, l’affaire s’arrangera certainement.
Il sort, monte chez les Camille, et je ne lerevoisplus. Quelques jours après il m’écrit que ses démarches ont échoué et que nous devons considérer le congé reçu comme définitif.
Quelques semaines plus tard, ayant voulu sortir de
(1) Ancienne partie de la rue du Tample comprise entre la rue de la Verrerie et la rue des Vieilles-Haudriettes.
la maison une mauvaise table à ouvrage valant bien quarante pour l’emmener ou je travaillais alors, non seulement le concierge — par ordre — refuse de la laisser enlever mais menace d’aller chercher la police si j’insiste.
Somme toute, rien de tout cela n’est en dehors des procédés usités en pareil cas par messieurs les propriétaires. Au fond, rien ne distingue essentiellement ces derniers de l’excellent et vénérable ^ Ami du Peuple. w
Me voilà à f errières, en Brie, employé chez le métreur d’un maître-maçon chargé de réparer l’ancien château ayant appartenu à Fouché, de policière mémoire sous le premier Empire, et maintenant propriété de l’illustre James Eothschild, dont la fortune est plus solidement établie que celle des plus puissants monarques de la terre.
Ceux-ci peuvent tout perdre dans une révolution, tandis que ce roi des Juifs est toujours certain d’y gagner quelque chose, comme en Février, par exemple.
Je n’avais jamais été à même de constater de mes yeux tout ce qu’une situation de ce genre, peut engendrer de bassesse et de platitude.
Sans doute on le peut pressentir. Mais le voir !
Quelle aubaine ce serait, pour un Balzac, de demeurer deux mois dans un pareil milieu, y remplissant mon modeste emploi. Quelle précieuse et riche mine d’observations à consigner chaque jour, à toute heure.
Dans un rayon de plusieurs lieues à la ronde, tout, mais ce qui s’appelle tout, appartient à M. le baron, relève de M. le baron, parle de M. le baron. C’est le conte du marquis de Carabas, devenu réalité pure.
M. le baron permet ceci, M. le baron défend cela. J’en parlerai à M. le baron. Nous le demanderons à M. le baron.
Où que vous alliez, quoi que vous fassiez, où que vous vous trouviez, vous avez les oreilles rebattues du sempiternel “ M. le baron w.
Maires et conseillers municipaux de toutes les communes environnantes sont des gens du baron. Tous parlent, s’agitent, se querellent et se gourment même au nom de M. le baron.
C’est une scie sans fin.
Il faut le voir se promener sur les 'chantiers, indiquant du bout de sa canne ce qu’il faut faire ici, démolir là, conserver plus loin.
Il est suivi de son architecte, Duponchelle, un homme de talent, dit-on, comme décorateur, qui, platement, le chapeau bas, l’écoute docilement et enregistre les ordres du maître sans broncher, si absurdes qu’ils puissent être.
« Oui, monsieur le baron. Certainement, monsieur le baron. Vous avez raison, monsieur le baron!» répond le malheureux à toutes les observations qui lui sont faites d’une voix grêle et sèche, sur les travaux à faire d’ailleurs sans plan arrêté, et démolis sans être achevés, avant qu’on ait pu même juger de l’effet.
Cette pétaudière est la réalisation complète de l’axiome absurde « faire et défaire, c’est toujours travailler. »
Il va sans dire que je me tiens coi, si bien que je suis vu d’assez mauvais œil par tous.
C’est que vraiment cette rage d’aplatissement dépasse toute mesure.
Me trouvant un jour dans un cabaret de Pont-Carré commune dépendant aussi du fief de Ferrières, deux gardes-forestiers du baron vinrent s’attabler.
Ces gardes sont, paraît-il, en assez grand nombre pour être organisés par classes — absolument comme les forestiers de l’Etat. — Ils se mirent à causer de leur métier et de leur situation dans le service du baron. L’un d’eux se plaignait de n’être point monté en grade aussi vite qu’il l’avait espéré et relevait comme
un passe-droit l’avancement rapide d’un de leurs collègues plus récemment entré en service.
— Ah ! reprit l’autre, le bougre n’est pas bête. Il vient de se marier. La femme est jeune et toute gentillette. Elle a été trouver le baron et... tu comprends ?...
— Nom de Dieu ! s’écrie le mécontent, frappant du poing sur la table, c’est pas moi qu’aurais une chance comme ça !
Ce cynisme, exceptionnel, j’aime à le croire pour les « gens du baron ?? s’étalant ainsi sans vergogne, en dit long sur la démoralisation publique résultant d’une telle concentration de fortune, mille fois plus dangereuse, certes, que celle du pouvoir politique, car aucune loi n’en peut limiter la malfaisance.
Le châtelain de Ferrières, toutes réflexions faites, ayant envoyé promener l’architecte Duponchelle et fait raser net le vieux château et les adjonctions nouvelles, s’est décidé à en faire édifier un neuf d’après les plans et sous la direction d’un architecte anglais.
J’ai dû revenir à Paris — quartier de Montrouge — où nous avons transporté notre tente en partant de chez les Raspail, envers lequel je reste débiteur d’un terme. Je lui ai souscrit un billet pour qu’il ne fît pas vendre nos quelques meubles.
Me voilà maintenant employé dans une sorte de fabrique de dessins de broderies pour tapisserie.
Cette fabrique est située dans le quartier de l’Ourcine ; c’est un vrai couvent.
Le patron est pieux et philanthrope... et, par conséquent, très roublard.
Sous le titre d’ « Orphelinat du Choléra « il a monté le plus fertile des trucs.
Son InstituUon, dirigée par de bonnes sœurs, contient environ une centaine de pauvres filles à peu près vêtues, logées et nourries, grâce aux subventions de quelques riches dévotes associées à V Œuvre,
Le but prétendu de cet orphelinat est d’apprendre un
métier aux malheureuses qu’on y fait entrer. En réalité elles s’occupent à graver les planches des canevas et à colorier les dessins après tirage — métier qu’elles peuvent apprendre en quelques jours et qui, par cela même, n’en estpas un. — D’autant que nulle part ailleurs elles ne trouveraient à l’exercer.
Mais le philanthrope en question n’a ainsi à fournir que le cuivre des planches et le papier des gravures. Ce qui lui permet de réaliser de fort beaux bénéfices.
L’homme est d’ailleurs fort ingénieux. C’est lui qui vient d’inventer, pour distraire les dames de sa clientèle, la potichomanie.
Madame en donne des leçons fort bien payées.
Cette industrie de salon fait fureur en ce moment et a presque détrôné les tables tournantes, dont on commence à être las.
On me passe les papiers-canevas par un ^owr,et je n’ai plus qu’à les expédier suivant les demandes au magasin de vente situé dans le centre de Paris.
Je ne vois personne et comme j’ai du temps à moi, je l’emploie à lire. Cette considération me ferait demeurer volontiers quelque temps dans cetteboîte.Mais je ne le o’ois pas possible à cause des obsessions insupportables de mon patron, qui veut absolument me convertir à ses « principes
l®' mars 1854
Ce matin, vers sept heures et demie, les habitants de la rue de la Roquette voyaient passer, sous une pluie froide et serrée, une colonne d’un millier de personnes à peu près, précédée du corbillard des pauvres portant à la “ fosse commune « — ainsi l’avait voulu le mourant — une bière recouverte d’un drap noir, sans aucun symbole religieux.
C’était le corps de Lamennais, le grand divorcé, non seulement de Rome, mais de toute Eglise, de tout culte, de tout dogme révélé.
Ce millier de citoyens défilant ainsi silencieux, rend hommage à l’auteur des Paroles d’un croyant^ qui ont jadis si fortement secoué les esprits engourdis et rappelé que la Révolution avait encore tout à faire pour le prolétariat.
Ce ci-deyant prêtre, qui dénonça avec une si généreuse indignation les infamies de Juin 1848 et vit, pour cela, briser sa plume par le sinistre soudard qu’adoraient alors lâchement les républicains bourgeois, eût bien mérité pourtant que tous les prolétaires de Paris vinssent à ses funérailles.
La prévoyance des agents de Badinguet ne l’a pas permis.
Peu connurent sa mort avant son enterrement hâtif et fixé, par ordre, à une heure inaccoutumée.
Le petit nombre de ceux qui purent lui faire escorte parut encore trop menaçant et la police, massée à l’entrée du Père-Lachaise, les empêcha d’y pénétrer.
Comme on avait fait mine de résister, une nuée de mouchards s’abattit sur la colonne; il en sortit même des rangs et elle fut violemment dispersée. Mon ami Ed. Lalo, le musicien, a perdu son chapeau dans la bagarre.
C’est moins encore du socialiste que du prêtre reniant son passé sacerdotal jusque sur son lit de mort qu’on n’a pas voulu laisser glorifier la mémoire.
Désespéré de ne pouvoir m’amener à abjurer mes « erreurs >?, mon philanthrope a donné ma place à un bon jeune homme plus malléable.
Heureusement j’apprends — par hasard — qu’un concours est ouvert pour l’emploi de piqueur du service municipal — section du pavé de Paris.
Je me fais inscrire et j’ai la chance d’être déclaré admissible au deuxième emploi qui deviendra vacant.
Malheureusement Tépoque de cette vacance ne peut être prévue.
Or, comme il faut gagner sa vie en attendant J’entre, grâce à la protection d’un ami qui y est employé comme dessinateur, à l’usine Gouin, constructeur de wagons aux Katignolles, à titre d’homme de peine.
Ceci me donne le droit, pour trois francs cinquante, de iravailler comme un cheval à la plus infernale des besognes.
Dès six heures du matin j usqu’au soir six heures les équipes, commandées par un chef un peu plus rétribué il est vrai, mais qui travaille autant que les camarades, poussent les wagons, les déchargent, colletinent et remuent rails, tôles pour chaudières à vapeurs, cornières, fers de toutes formes, sans jamais se reposer qu’à l’heure du repas — de 11 heures à midi.
Au moindre temps d’arrêt sur le chantier, le poiWmu, sorte de garde-chiourne, arrive sur le paresseux qu’il invite sèchement, sous peine d’amende, à ne pas gaspiller le temps qu’on lui paie.
A défaut du pointeau, d’ailleurs, le chef d’équipe resl'ponsable à son tour, ne laisse pas à ses hommes le itemps de souffler.
i Inhabile à ce dur métier et n’en possédant pas l’outillage indispensable : gantelets, genouillères et épaulettes de fort cuir pour se garantir des cruelles morjsures du fer, j’ai bientôt l’épaule droite entamée, le |cou et les mains en sang.
I Au beat de quelques jours, je suis sans forces. Puis, mes maladresses pouvant compromettre non seulement ma vie, ce qui serait peu de chose, mais celle des cama- Tadesje donne ma démission et je sors de cet enfer, j Par chance inespérée, je reçois le lendemain même l’ordre d’aller me présenter à l’ingénieur de la deuxième section du pavé deParis,auprès duquel je dois être praployé à titre de piqueur. 1
! Cet ingénieur est le fils du colonel Vaudrey, condam-
né sous Louis-Philippe pour sa participation au complot bonapartiste de Strasbourg et maintenant en grande faveur.
Malheureusement, l’emploi que je vais occuper n’est pas dans le service actif que j’eusse de beaucoup préféré au service de bureau.
Peu après mon entrée en fonctions dans le bureau de la rue Taitbout, je crois remarquer une certaine froideur dans les relations de mes camarades avec moi. Pourtant, je leur ai payé le Quand est-ce ? traditionneL A moins qu’ils n’aient trouvé le régal un peu maigre... Mais c’est alors la faute de ma bourse etje n’y puis rien.
Cela passera.
Mais cela ne passe pas... au contraire. La froideur va s’accentuant jusqu’à devenir presque insultante. Il faut couper court.
— Qu’y a t-il ? et à qui en avez-vous ? leur dis-je un beau matin, avant l’arrivée du chef de bureau qui ne vient habituellement qu’une heure après nous.
— Au fait, vous avez raison, me réplique-t-on. Il est temps de s’expliquer.
L’affaire est simple et facile à arranger.
Chaque employé doit le matin signer un livre de présence et y constater l’heure de son arrivée.
L’ouverture des bureaux est fixée par règlement municipal à neuf heures. Or, de tous les employés, je suis le plus éloigné, demeurant rue Montparnasse dans la maison appartenant à Henri Martin. — Histoire et propriété! Et on prétend que la littérature ne mène à rien.
Conséquemment, j’arrive toujours le premier, quoique souvent en retard de huit à dix minutes pourtant.
Comme je consigne l’heure réelle de mon arrivée, il devient impossible à mes camarades d’affirmer leur présence à l’heure exacte, ainsi qu’ils le faisaient précédemment.
Malgré le peu d’importance de l’affaire, ilme répugne de recourir à ces petits subterfuges. Je conviens alors
avec mes collègues, pour mettre fin à leur mécontement, d’attendre qu’ils soient tous arrivés et aient signé le fameux registre pour à mon tour le signer.
Chacun est satisfait et l’on cesse de me regarder en chien de faïence.
Je doute que personne soit dupe de ce petit manège, car, m’interpellant un jour, l’ingénieur, qui est assez brave garçon, malgré les allures cassantes adoptées par la plupart des polytechniciens, observe qu’il est assez bizarre que, maintenant, sois toujours le dernier arrivé, « C’est bien étonnant, w ajoute-t-il, sans insister davantage.
Balzac, dans son Babourdin n’a pas trop chargé ses «employés??. Peut-être les a-t-il seulement faits plus spirituels et plus amusants, qu’ils ne le sont en réalité.
L’Empire semblant se consolider, certains républicains, pour qui la politique est un moyen de se caser de façon ou d’autre, commencent à s’humaniser.
Oq ne va pas tout d’abord aux Tuileries parle grand escalier;mais on fait station volontiers au Palais -Royal où trône le cousin Plonplon — prince libéral selon la tradition et qui a, dit-on, dans son cabinet de travail le buste en bronze de la République de David.
Ce n’est pasqu’ony puisse obtenirde grands emplois, les Tuileries s’en étant réservé la distribution directe. Et puis les emplois sont plus compromettants que productifs. Sans compter qu’on s’exposerait à ne les pouvoir conserver, sous la bordée de quolibets et de réclamations dont s’empli]*aient sans doute les colonnes des jonrnanx impérialistes bon teint.
Mais on dispose, paraît-il, de beaucoup de concessions de tous genres au Palais-Royal, et c’est bon à décrocher, les concessions.
On les revend ensui'e à beaux deniers comptants, en bloc ou en partie,outreles primes en actions libérées.
les pots-de-vin qu’on arrache aux fournisseurs avec lesquels on s’associe même parfois- Le contrôle n’est que plus facile si l’on est administrateur de la Compagnie en même temps.
Quantité de républicains qui ont tant clamé contre le serment, tout en contiuuant de décocher contr^^ l’Empire leurs “ fines allusions w, ne demandent pas mieux, au fond, que de faire leurs petites affaires.
Pais il y a les emplois personnels au « prince 57.
Un farouche ex-rouge de la Haute-Saône est son secrétaire général ; tel autre de la Nièvre est son vétérinaire, et Darimon, l’ancien collaborateur de Proudhon, s’est fait son vide-pot, ce qui surprend peu d’ailleurs ses anciens camarades du journal.
Jusqu’à George Sand qui, elle aussi, évolue vers le sous-César en qui elle voit l’avenir de la France!
Du reste l’ancienne disciple de Lamennais et de Pierre Leroux ne se gêne guère envers les socialistes vaincus.
Le Siècle^ ce journal des imbéciles, et aussi des roublards, dont le directeur, Havin, va chaque semaine manger aux Tuileries les truffes impériales dans la main de Badinguet, publie en ce moment les mémoires de l’auteur du Péché de monsieur Antoine, maintenant convertie aux bons principes.
Elle y affirme que la citoyenne Pauline Roland, morte de ses convictions, alors que George Sand battait monnaie avec les siennes, n’a jamais été qu’une tête exaltée, une folle ayant les illusions d’un enfant et marchant en aveugle dans la vie.
En revanche, elle célèbre les vertus civiques, le grand caractère stoïque de Trélat et de Marie, qui ont organisé les massacres de Juin, et de Michel de Bourges, le principal artisan des honteux tripotages politiques qui assurèrent le succès du Coup d’Etat. George Sand chante aussi les mérites d'Eugénie, qu’elle a eu l’honneur de connaître alors que celle-ci n’était encore que Mlle de Montijo.
Dans ce même Siècle, les Léon Plée et les Eugène Pelletan ne parlent qu’avec mépris des prolétaires de Paris, « un tas de lâches n’ayant encore fait autre chose dans notre histoire que de se tourner vers tous les soleils levants ” (1).
Il est vraiment curieux devoir avec quelle impudence tous ces gens qui ont toujours fait métier de leurs opinions politiques, vomissent de plates injures contre ceux dont la misère et la mort attestent hautement le continuel désintéressement.
Jusqu’alors les employés du service municipal n’étaient tenus qu’au serment professionnel, et encore ceux-là seuls du service actif.
Mais du serment politique il n’en avait pas encore été question.
Voilà que Rouher-Catastrophe — ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics — prétend nous l’imposer, en même temps que nous transformer en agents électoraux.
Le 9 juin 1857, je reçois sous enveloppe cachetée, de même que tous mes collègues, une circulaire de cet Auvergnat, républicain le 26 février 1848 et plat valet des bonapartistes après l’élection présidentielle du Dix- Décembre.
Je suis convié à me mettre à la disposition du préfet pour le seconder autant qu’il dépendra de moi, de façon à faire réussir aux élections générales du 21, les candidats patronnés par le gouvernement, « candidats auxquels doivent naturellement se rallier les représentants de l’administration publique, afin de consolider le trône sur lequel reposent la sécurité et l’avenir du pays w.
Où diable M. le Ministre s’avise-t-il de placer la sécurité et l’avenir du pays? — « Verry shocking ! w dirait un Anglais en lisant cette circulaire.
f'I) Siècle du 23 janvier 1855.
Laquelle des fesses de Badinguet représente la sécurité et quelle autre l’avenir ?
Puis, pourquoi ce fils du Cantal affirme-l-il que, je dois me rallier « naturellement « aux candidatures qu’il protège ?
Forcément serait exact — mais naturellement n’est que bête.
La façon dont nous est parvenue cette circulaire indique assez qu’elle n’est point confidentielle. — Adéfaut d’honnêteté c’est du moins de la franchise.
Et, en somme, pourquoi continuerait-on l’hypocrisie de la prétendue indépendance des employés d’administration publique et des fonctionnaires du gouvernement ?
Est-ce que tous les gouvernements précédents ont jamais permis à leurs employés de tous ordres de leur faire ouvertement de l’opposition ? Et serait-ce possible même ?
N’est-ce point pour en avoir ^teiité l’épreuve que la République de 48 est morte, assassinée par ses propres agents ?
La fiction de l’indépendance de ceux qui constituent l’action du pouvoir n’est qu’un inepte mensonge qui ne trompe personne.
La simple neutralité ne serait encore qu’une blague.
Marat lui-même l’avait tellement senti que, dans ses projets d’organisation gouvernementale, il allaitjusqu’à astreindre les fonctionnaires publics à pratiquer la religion adoptée par l’Etat et dont il supposait que celui-ci ne se pourrait passer !
Que ce soit la meilleure des critiques à opposer à la notion d’autorité s’incarnant dans l’Etat, on ne peut le nier. Mais c’est aussi pour se refuser à le comprendre que, depuis plus d’un demi-siècle, nous pataugeons sur place dans le plus affreux gâchis dont la Sociale seule
nous pourra faire sortir, en balayant pour toujours ces systèmes de politique bâtarde qui font de la liberté un leurre po\ir les naïfs et un éternel et commode tremplin pour les malins.
La liberté n’existe pas sérieusement sans l’égalité sociale.
En mettant cyniquement à nu le faux du libéralisme de nos parlementaires de toutes couleurs, l’empire nous rend un signalé service si nous savons un jour en profiter.
Mais, comme je ne veuxpasplus être l’agent électoral de ce gouvernement que de tout autre et que je suis assez mal vu d’ailleurs de mon ingénieur actuel — un prétendu républicain — pour avoir refusé l’an dernier ma souscription au berceau du jeune Badinguet, je me décide à planter là « le pavé de Paris j? pour entrer en qualité de caissier chef-comptable dans une entreprise de travaux nocturnes... de vidanges, exactement.
Dans cette industrie, je l’espère, la politique ne viendra pas me poursuivre.
N’offre-t-elle pas aux opinions les plus opposées Poccassion naturelle de se réunir ?
Le jour même où j’entre dans mes nouvelles fonctions on enterre le vieux Béranger qui, cédant aux obsessions de hauts personnages, aurait fini, dit-on, par accepter « les secours de la religion 55. Si le fait est vrai, c’est une triste fin, un chapitre de plus à ajouter aux contradictions multiples des mangeurs de prêtres.
Vrai ou non, on lui a fait des funérailles religieuses et, assez habilement, le gouvernemement les a prises à son compte, uniquement afin de se donner un regain de popularité.
Le peuple qui n’entend rien à toutes ces finasseries... lorsqu’elles ne l’intéressent pas directement — n’en a pas moins accompagné à sa dernière demeure l’auteur
du Vieuj^ Vagabondai de Jeanne la Housse^ du Bon Dieu à sa fenêtre^ des Reliques^ de la Marquise de Prétentaille et de tant d’autres brocards à l’adresse des cagots et des monarchistes.
Mais comme il en est de bon goût de faire à l’occasion cause commune avec ceux-ci contre l’empire, les Pelletai! et consorts jettent feu et flamme contre le vieux, lui reprochant jusqu’à sa quasi-pauvreté qu’ils prétendent être une pose.
Que n’avons-nous bon nombre de poseurs de ce genre!
Quant à ses chants de gloire impériale, il me semble que ce n’est pas aux anciens amis et admirateurs d’Armand Carrel et aux continuateurs de la politique du National à les lui reprocher.
Quoi que fassent et disent ces détracteurs actuels, Béranger n’en restera pas moins longtemps encore le poète dont on fredonnera avec plaisir les joyeux et populaires refrains — dussent les faux puritains et les hypocrites austères de l’heure actuelle en crever de dépit.
Subissant comme tant d’autres certains préjugés relatifs à la réputation des ouvriers employés dans les industries extractives nocturnes de Paris, ce n’est pas sans de bégueules hésitations que j’avais accepté mon nouvel emploi.
Ces préjugés sont pure bêtise et profondément injustes. A de bien rares exceptions prés, ces ouvriers sont d’une grande probité.
Presque tous originaires de l’Auvergne ou du Limousin, ils ont quitté la grosse maçonnerie — leur premier métier — qui, non moins répugnant et plus insalubre encore, leur rapportait moins qu’ils ne gagnent à la vidange.
Passer des journées à réparer des égouts et des fosses d’aisances n’est pas moins désagréable, certes, que de les vider.
Le mauvais côté de cette profession nocturne c’est de
séparer de la vie sociale quiconque l’exerce. Etpourtaut, il est beaucoup d’ouvriers vidangeurs qui lisent, sont au courant de ce qui se passe et n’y restent pas indifférents.
Mais quel rude métier! Que de fatigue! Que de dangers à courir! malgré les précautions qu’on leur impose, mais que le mode de rétribution — à la tâche — leur fait trop souvent négliger pour abattre plus de besogne.
Leur salaire en effet se compose d’une somme fixe pour laquelle ils doivent éxécuter un minimum d’extraction, et d’une rétribution supplémentaire, variable, calculée à tant par mètre cube d’extraction en surplus.
Il va sans dire que les compagnies, qui y trouvent largement leur compte, sont les premières à les exciter au mépris de toutes précautions tendant à retarder la marche du travail.
D’autre part, le caractère minutieux et souvent impraticable des prescriptions dites sanitaires de l’administration publique, en révèle les préoccupations exclusivement fiscales. Leur inobservance a été prévue à l’avance, en même temps que les nombreuses amendes auxquelles elle donne lieu.
Il faut ajouter encore que ces prescriptions sont généralement si peu .scientifiques que leur efficacité est le plus souvent nulle.
Toute cette prétendue surveillance exercée au nom de la salubrité publique et de la sécurité des ouvriers, semble en réalité n’avoir en vue que de donner au fisc le moyen de satisfaire sa rapacité et aussi de faciliter de honteux et multiples carottages.
A quand la vidange de ce qui s’appelle l’administration publique, dont l’utilité peut être discutée, mais dont l’influence délétère est incontestable ?
Malgré mes pré visions, la politique règne en maîtresse dans cette industrie du sous-sol. Il s’y noue de formidables intrigues auprès desquelles celles que provoque
rinterminable question d’Orient ne sont que jeux d’enfants.
Il s’agit, pour les Compagnies qui se partagent à cette heure la clientèle parisienne, d’obtenir le monopole!
La principale Compagnie, bien connue sous le nom de Richer laquelle depuis longtemps poursuit ce fameux monopole, a toujours le soin de choisir un homme important par ses relations, comme directeur.
A l’ancien préfet de police Gervais (de Caen), a succédé Peauger fix.-directeur de la bibliothèque Richelieu, démissionnaire au coup d’Etat comme républicain^mais demeuré fort bien en cour comme ami personnel de Badinguet.
Cette situation n’est certes pas à dédaigner.
Mais son influence est très sérieusement contre-balancée par une autre Compagnie — à pompe pneumatique — dont de Morny, est la principale actionnaire. Ces Morny sont de toutes les affaires, chacun sait ça — et celle-ci est soutenue par des journalistes figurant en première ligne dans le parti bonapartiste.
Anciens préfets, journalistes, fonctionnaires de tous ordres et de tout poil sont ainsi en branle dans le noble but de s’emparer exclusivement des déjections humaines !
Et les classiques osent encore de nos jours faire la bouche en cœur lorsqu’ils parlent de Vespasien !
L’entreprise dont je fais partie représente, elle, dans cette course au clocher pour l’accaparement des matières^ l’élément clérico-légitimiste, constitué par ses deux uniques propriétaires, l’un avocat, l’autre avoué, malgré l’interdiction formelle faite aux officiers ministériels de s’immiscer dans aucune entreprise particulière. Ces messieurs, à dire vrai, n’espèrent pas se faire adjuger le monopole. Ils sonttrop petits capitalistes pour cela. Ils comptent seulement se faire « indemniser 5) par leurs heureux concurrents. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui « faire des affaires w.
Il est encore une autre façon d’opérer dont je ne me doutais pas avant d’être caissier.
Quelques mois se sont à peine écoulés depuis mon entrée dans la maison, qu’il me semble avoir acquis auprès de certaines gens une importance bien inexplicable pour moi tout d’abord. Mais je sais vite à quoi m’en tenir.
Des messieurs paraissant appartenir au monde le plus chic et avec qui j’ai à peine échangé quelques paroles, en prenant le café ou un verre de bière en leur compagnie, me viennent voir au bureau.
On me parle de notre première rencontre, de la sympathie que j’ai inspirée, enfin d’un tas de balivernes, puis tout à coup on démasque ses batteries.
On est dans les affaires,.. On traverse un moment de gêne imprévue... Une situation ridicule... une affaire superbe à réaliser dans laquelle même je pourrais avoir ma part... un ami intime à obliger, à tirer d’une situation scabreuse... tout cela pour peu de jours... remboursement prompt et assuré, etc., etc. Et puis, qui cinq cents, qui mille, deux mille... ou seulement cinquante francs, voire un louis.
C’est très bon genre, très distingué, de dire un louis.
Ma réponse est invariablement la même.
Désolé... serais certes tout disposé,., très heureux même. Mais pas un sou à moi. Suis très gêné pour l’instant moi-même. Mes appointements suffisent à peine etc., etc.
Alors l’emprunteur accouche : MaiSj et votre caisse"^
« Et ta sœur? » suis-je chaque fois tenté de l’épondre au gentleman en le reconduisant, pour terminer ces scènes ridicules et malpropres.
Et c’est soi-disant « comme il faut «, ce monde interlope de faiseurs et d’escrocs, qui ne craindraient nullement d’envoyer un pauvre diable de caissier au bagne pour pouvoir, eux, continuer de gobichonner à trente ou quarante francs par jour, sans qu’on leur connaisse un seul moyen de gagner cent sous en travaillant.
Cavaignac vient de mourir à la chasse, d’une rupture d’anévrisme, dit-on. Il a eu la mort qu’il méritait. Il s’était assez gorgé de sang en juin pour èn devoir étouÉfer un jour.
15 janvier 1858.
Il n’est bruit dans Paris, aujourd’hui, que de V Affaire de V Opéra.
Une chose frappe tout d’abord : c’est l’indifférence avec laquelle on accueille l’idée que Badinguet et Madame son épouse auraient bien pu y rester.
On fulmine contre les auteurs encore peu connus de l’attentat ; on les invective même. Mais partout se manifeste la même pensée : c’était bien la peine de tuer et d’estropier tant de gens qui n’en peuvent mais, pour ne pas même atteindre ceux qu’on visait!...
Décidément l’amour pour l’empereur n’est pas bien vif chez les Parisiens.
Les badauds seront à l’avenir moins empressés d’aller bêtement contempler les révérences automatiques et passablement grotesques de madame Napoléon III.
Me voilà enfin au clair avec les Raspail !
Au moment même où je pensais, ma situation s’étant améliorée, aller solder le terme dont je leur suis resté débiteur, je rencontre George Duchêne, l’exgérant du Peuple^ resté collaborateur fidèle de Proudhon.
Par hasard il me rappelle les démarches faites autrefois à mon sujet par Léon Legault et m’apprend que si elles n’eurent pas de suite favorable, c’était parce que le sieur Camille Raspail avait dit avoir la preuve que j ’étais un mouchard.
— C’est bien de Legault que vous tenez directement ce renseignement? dis-je à Duchêne.
— Parfaitement et je suis prêt à le certifier même devant Camille si vous le désirez.
— C’est bien, je ne tarderai pas à vous rappeler votre promesse.
Le lendemain même j’écrivais à M. Camille Raspail qu’étant maintenant en mesure de régler une vieille dette envers lui, je le priais de me fixer un rendez-vous à ce propos, ajoutant que je profiterais de cette entrevue pour lui demander de s’expliquer devant moi et un ami sur certains propos désobligeants tenus par lui.
Je reçois alors la visite d’un homme d’affaires qui m’offre de me donner quittance.
Je refuse et récrit une lettre assez vive à M. Camille, qui, cette fois, m’envoie un de ses amis, M. Joncières ou Jonquières, lequel m’apporte l’acceptation d’un rendez-vous rue Carnotet me demande de lui permettre d’assister à notre entretien.
L’entrevue a lieu — sous la présidence du papa en en bronze, couronné d’épines.
Je commence par acquitter ma dette en m’excusant de ne l’avoir pu faire plus tôt.
Libéré comme'débiteur, je répète les propos que m’a rapportés Duchêne, comme les tenant de Legault, malheureusement absent de Paris.
M. Camille Raspail niq formellement les avoirtenus.
« Il a, comme c’était son devoir, simplement voulu sauvegarder les intérêts de la famille en expulsant de sa maison un locataire insolvable. «
Legault, aurait donc menti, alors ?
Dès son retour, je l’avertis des dénégations formelles de Camille.
Nouvelle entrevue le dimanche ff’après, mais cette fois Legault est présent. Plus moyen de nier.
U Mais notre ami a mal compris. Jamais il n’est venu « à la pensée de Monsieur le gérant de supposer quoi « que ce soit d’iüjurieux à mon égard.
« Il a parlé en termes généraux.
“ La famille a «souvent été la dupe de gens envoyés « par la police soit comme malades, ne payant ni con- « snltations ni médicaments, soit comme locataires, ne « payant pas leur loyer. p]t cela dans le but de ruiner « ces pauvres Raspail dont on conspire la perte.
« Dès lors on a cherché à mettre en garde Legault
« contre les entraînements de son bon cœur, etc., etc.»
Duchêne, Legault et moi nous sortons de là en haussant les épaules, dégoûtés de tant de pleutrerie.
Nous ne pouvions rien de plus, malheureusement, ayant eu la sottise d’accepter que cette seconde entre- * vue eût lieu chez ce triste sire.
Au moindre éclat chez lui, il eût sans nul doute appelé la police.
C’est « Rapaces « et non Raspail que devrait se nommer toute cette nichée d’ « amis du peuple ».
Ils n’agissent jamais autrement — nous dit Legault, quand ils se trouvent en compétition d’intérêts avec quelqu’un.
2 Mai 1859
Ce qui s’est passé hier à la Bastille était vraiment odieux.
Ce n’est pas de l’enthousiasme, mais de la démence qu’a manifesté la foule au départ de Badinguet pour l’Italie,
En quelques minutes ses chevaux ont été dételés et et la calèche traînée à bras jusqu’au train qui devait l’emmener. Et tout cela en hurlant la Marseillaise et Vive l’Italie!
Ainsi tout est oublié.
Etranglement de la République, déportations, massacres, mise de la France en coupes réglées, tout cela n’existe plus ! Badinguet est mort; vive l’empereur !
Soit, Vive l’Italie ! Vive son indépendance ! Mais l’assassin de la République romaine et de la nôtre peutil sérieusement devenir le libérateur des peuples ?
Qu’à l’aide de la bravoure inconsciente de nos soldats il puisse faire passer les Italiens d’un maître à l’autre, c’est possible. Mais les rendre libres ? Allons donc !
Et si vraiment les Italiens n’ont en vue que de chan-
ger de maître, qu’ils le fassent, c’est leur droit, cela ne nous regarde pas.
Mais que nous sacrifiions la Révolution aux intérêts du roi « galant homme jj, c’est plus que de la folie : C’est de la trahison.
Cette journée d’hier m’a paru vraiment plus terrible encore que le Deux-Bécembre,
La grande morte d’alors sortant de sa tombe et donnant le baiser de paix à son assassin !
Un an s’est écoulé depuis... et Badinguet, comme on devait s’y attendre, a trahi ses engagements.
Heureusement Garibaldi et ses mille compagnons viennent de faire faire un pas immense aux Italiens qui, s’ils le veulent sérieusement cette fois, pourront compléter leur œuvre d’affranchissement sans le honteux concours du bourreau d’Orsini.
Ici, on commence à revenir singulièrement de l’amour dont on s’était subitement épris pour le Napoléon qui devait affranchir l’Italie jusqu’à l’Adriatique : Badinguet est redevenu Badinguet comme devant.
Et ce sont les jeunes qui donnent la note ; c’est bon signe.
Il circule en ce moment dans Paris une traduction de vers latins composés par un élève de l’institution Massin, le jeune Richard^ à l’occasion du Grand Concours.
Le vieux Jérôme, un incorrigible et honteux paillard, le père de Plonplon enfin, étant mort, le ministre de l’instruction publique, le sieur Rouland, n’a-t-il pas eu l’audacieuse bassesse de donner aux jeunes gens des lycées l’éloge du crapuleux vieillard comme sujet de concours.
La plupart des concurrents se sont contentés d’en rire, mais, désireux d’obtenir le prix, ils ne s’attelèrent pas moins à la sale besogne qu’on leur imposait.
Seul, Jacques Richard, un fils de proscrit du Deux-
Décembre, paraît-il, en a été sérieusement indigné et a lancé cette méprisante réponse à Rouland :
Vous ne comprenez pas qu’il eût été plus sage De laisser reposer cet homme en son tombeau.
Vous voulez que, prenant cette vie au passage,
La JVCuse de l’Histoire j porte son flambeau.
Vous ne comprenez pas que, pour des jours prospères,
Nous réservons nos chants avec un soin jaloux ;
Qu’il en est parmi nous, peut-être, dont les pères Furent, hier, massacrés par vos maîtres à vous.
Que nous attendons tous, le cœur plein d’espérance.
L’heure si désirée et si longue à venir.
L’heure du grand réveil, l’heure sainte où la France,
Elle aussi, du passé voudra se souvenir.
Non. Vous vous êtes dit, au fond de votre chambre,
Ils chanteront. Vieillard, vous vous trompiez. Allez,
Faites chanter la France, aux fers depuis décembre.
Mais que ce ne soit pas par des fils d’exilés.
Et s’il faut au vieux roi qui dort aux invalides.
Vieux fou qu’hier encore sa maîtresse battait.
Quelques vers bien sentis, quelques hymnes splendides.
Nous en laissons la gloire à Monsieur Belmontet.
On enrage, dit-on, aux Tuileries. Mais que faire?
On ne peut pourtant ni fusiller ni transporter un collégien de dix-huit ans.
Si du moins on pouvait se venger sur le père !
Legault vient de.' me conter une bien bonne histoire. Elle dépeint très drôlement la tartuferie de la bourgeoisie républicaine lorsque ses prétendues convictions se trouvent aux prises avec sa bourse.
Il y a quelques mois, notre ami fondait avec l’éditeur Barba une petite revue hebdomadaire, sous le titre de : Revue du Peuple, purement littéraire bien entendu, n’ayant pas le, moyen de payer un cautionnement.
Duchêne, entre autres, y collaborait et, spus la rubrique ; Récréations scientifiques^ y avait fourni quelques articles très intéressants.
Cette publication, vendue vingt-cinq centimes le numéro de deux feuilles in-4® portant une couverture ornée d’un frontispice de Gustave Doré, avait quelque chance de prendre dans le milieu auquel elle s’adressait.
Mais voilà qu’au dixième numéro, Barba perd, avec les Hachette, un procès à propos de la publication des œuvres posthumes de Saint-Simon.
Il s’agit de soixante mille francs; partant, plus de revue.
Legault en est atterré. Il avait espéré que cela lui fournirait des moyens d’existence un peu moins précaires.
A quelques jours de la fatale nouvelle, un lundi soir, il arrive chez Laurent Pichat, qui chaque semaine, tient chez lui cercle littéraire, artistique et surtout politique.
Tous les fidèles de ces soirées sont républicains ou du moins adversaires de l’empire. Sur ce terrain, on est sûr d’être accepté. On y maquignonne fort les élections.
A l’entrée de Legault, le maître du logis est en train de protester contre les expropriations ayant en vue la reconstruction d’à peu près la moitié de Paris.
Mais ce n’est pas à propos des voleries et des tripotages honteux auxquels donnent lieu ces expropriations, ni contrôle système de stratégie militaire qui en est le vrai but, que Pichat s’indigne.
Le vrai motif de sa colère est que son oncle et lui vont être expropriés de la vaste rotonde habitée par les revendeurs du temple, ce qui va faire tomber dans la ])oche de ses propriétaires près d’un million et demi dont ils ne sauront assez promptement trouver l’emploi!
Et tous les assistants de faire chorus sur les misères du pauvre homme et de son oncle.
Remarquant enfin Pair soucieux de Legault, on lui en demande la cause.
Notre ami raconte les înésaventures de Barba et les siennes par contre-coup.
— Quoi! vraiment! Cette si excellente, si intéressante, si utile Revue va disparaître ! Comme c’est dommage ! Quel guignon ! Mais faut-il donc une bien grosse somme pour empêcher ce malheur?
— Une misère. Huit à dix mille francs au plus et peut-être moins. De quoi vivre un an au plus, et au bout de ce temps, elle pourra certainement se suffire à elle-même.
— Quel malheur que les républicains soient si pauvres! observe avec chagrin, Laurent Pichat,le pauvre exproprié,
« Nul n’est censé ignorer la loi tel est l’axiome juridique qui règle les rapports des justiciables avec messieurs leurs juges à tous les degrés, ces justiciables fussent-ils sourds-muets et aveugles de naissance.
Mais, comme depuis quatre-vingts ans surtout nous sommes pourvus d’une machine à légiférer qui produit des lois à jet continu, il arrive que ceux qui les font, ceux qui les appliquent et ceux qui les enfreignent ne les connaissent généralement ni les uns ni les autres.
Duchêne et moi nous venons d’en fournir une preuve lumineuse, démontrant le gâchis juridique dans lequel nous a plongés la manie légiférante, et dévoilant aussi le système d’escroqueries que pratiquent les compagnies de chemins de fer envers le public, escroqueiûes que protège depuis quinze ans l’ignorance absolue des juges en ces matièi:es.
Le 27 mars dernier. George Duchène et moi nous étions allés à Meaux pour y passer la journée chez un ami.
Nous avions pris nos billets de retour, non par écocomie,la réduction totale n’étant que de vnigt centimes^
mais pour avoir la latitude de n’arriver que juste au départ du train de retour,
Cette précaution nous perdit : nous manquâmes le train et c’était le dernier!
On nous dit alors pour nous consoler qu’un autre train de grande ligne passera à Meaux vers trois heure du matin et nous amènera à Paris avant cinq heures.
A l’heure dite cette fois nous partons. Mais, près d’arriver, nous nous demandons si l’on acceptera nos retours.
Certainement le train qui nous ramène n’appartient pas au service de la veille. Nous sommes sortis des termes du contrat. Mais, pensons-nous, nous n’avons qu’à payer la différence consentie au départ ; là doit s’arrêter le droit de la Compagnie.
Forts de cette pensée, quipour nous ne fait pas l’ombre d’un doute, nous arrivons tranquillement à la porte de sortie et nous tendons nos billets au préposé.
L’employé regarde et refuse de nous laisser passer.
Lorsque tout le monde est parti, il nous réclame le montant intégral du prix de retour, nos billets étant absolument périmés, nous affirme-il.
Nous lui répliquons qu’il doit se tromper, et cela avec tant d’assurance qu’il en est ébranlé et offre de nous laisser partir — mais sans prendre les billets — sous la seule réserve de lui laisser loyalement nos noms et adresses, ce que nous acceptons de faire.
Le soir même, nous recevions la lettre suivante de M. A. de Montézon, commissaire-administratif de la gare de l’Est, représentant de l’Etat, chargé de veiller à l’application des lois, ordonnances et règlements relatifs à la police des chemins de fer :
Monsieur,
Paris, 28 mars 1862
C’est à tort qu’arrivé ce matin de Meaux à Paris par le train n« 30,
à 4 h. 15 m., avec un billet de retour qui ne vous avait été délivré que pour la journée du 27 jusqu’au dernier train, vous vous êtes refusé à payer le prix du parcours que vous veniez de faire par un train parti de Meaux le 28, jour où votre billet était légalement périmé.
Afin de vous éviter les désagréments d’un procès-verbal pour contravention à l’ordre de service du 14 novembre 1861, homologué par Son Excellence le ministre des travaux publics, auquel la Compagnie des chemins de fer de l’Est est en droit de me requérir, je préfère, par une démarche de conciliation, vous engager à payer à la Compagnie la somme de 2 fr. 10, prix de ce parcours en troisième classe. Obligé, bien malgré moi, que je serais, par votre refus, d’obtempérer à la réquisition du ch et de gare.
J’ai l’honneur, monsieur, etc.
Signé :
Le commissaire de surveillance administrative A. DE Montézon.
Malgré la haute intervention de ce représentant de l’autorité et la précision formelle de son invitation, nous persistons, après en avoir délibéré, à ne point vouloir payer quarante- deux (\vl onnoxis réclame à chacun et nous déclinons à M. le commissaire les motifs de ce refus.
La discussion d’abord courtoise ne tarde pas à s’aigrir, M. le commissaire étant fort irascible.
Duchêne, très calme, lui offre vingt centimes qu’il dépose sur son bureau.
— Pour qui me prenez-vous? s’écrie le magistrat hors de lui.
— Oh! rassurez-vous, nous ne jirétendons point vous corrompre, réplique Duchêne, le .sourire sur les lèvres.
Le Montézon écume, Duchêne reprend ses quatre sous et nous sortons.
De la gare de l’Est nous nous rendons chez un huissier du faubourg Saint-Denis à qui nous faisons faire un procès-verbal dioffres réelles qu’il devra signifier le soir même : Coût six francs soixante-dix centimes pour chacun de nous.
Ça va bien.
Le soir, à la brasserie de Gambrinus, nous trouvons Chatrian et Erckmann,les inséparables de Phalzbourg, à qui nous racontons l’affaire en riant.
Chatrian est chef du bureau des titres à la Compagnie de l’Est.
11 secoue la tête.
— Votre affaire n’est pas si drôle que ça. La loi est formelle^ et depuis quinze ans les tribunaux ont une jurisprudence invariable :ils condamnent toujours. La loi est formelle, jurisprudence établie..; partout, on nous rebat les oreilles de ces fâcheux pronostics. Nous n’avons plus qu’à livrer nos têtes au bourreau.
Un mois se passe sans que nous entendions parler de rien.
Enfin, le 26 avril, nous recevons assignation devant la sixième chambre correctionnelle pour le l®^mai 1862, « répondre et procéder sur et aux fins d’une procédure n de laquelle il résulte que nous sommes prévenus de 7) nous être, le 28 mars, allant de Meaux à Paris, pla- » cés dans une voiture du chemin de l’Est, sans avoir pris de billet, »
Quel charabia !
La condamnation entraîne l’amende et la prison, sur chef d’' escroquerie!
Dépenser six francs soixante-dix centimes par ministère d’huissier pour ne pas payer une seconde fois quarante-deux sous et être condamné comme « escroc », ça serait tout de même un peu dur.
Les bons juges nenouslaisserontpas parler, c’est clair: ils ont quinze ans de procédure invariable à ce sujet. L’intervention d’un avocat est indispensable pour contraindre le tribunal à écouter nos moyens de défense.
Duchêne va trouver Chaudey, la bête noire du directeur de l’Est, M. l’ingénieur Sauvage, à cause des discussions auxquelles donnent lieu les objections soûle-
Yées par lui à chaque assemblée d’actionnaires, dans sa rage de contrôle.
Chaudey, après avoir entendu les explications deDuchêne, accepte de nous f défendre, sans s’expliquer davantage avec lui.
Hier donc, l®^*mai 1862, nous nous présentons devant la sixième chambre, présidée par M. Salmon dont la figure blafarde et les lèvres pincées n’ont rien d’engageant.
Cet homme doit souffrir le martyre lorsqu’il est contraint d’acquitter un prévenu.
Trois affaires sont lestement expédiées d’abord, bien qu’il s’agisse cependant de longs mois de prison pour les condamnés.
Puis notre tour arrive.
— George Duchêne ?
— C’est moi, monsieur le président.
— Vous avez déjà subi neuf condamnations.
— Il y a erreur.
— Mais j’ai votre casier judiciaire sous les yeux.
— C’est qu’alors il est incomplet. J’ai été condamné neuf fois en police correctionnelle et trois fois en cour d’assises pour délits de presse, comme gérant du journal le Feuple.
Le juge Salmon devint vert.
— Vous,Lefrançais, vous avez été interdit àtoujours comme instituteur pour outrage aux mœurs.
Rumeurs défavorables du public qui me prend pour quelque frère de la doctrine chrétienne, en rupture d’école.
— Vous dites, Monsieur le Président ?|
— Je dis « outrages aux mœurs». C’est écrit(5^c).
— Il est impossible que mon casier porte cette qualification !
— Monsieur ! s’exclame le président.
— Je maintiens que ce casier est erroné. J’ai été en
effet interdit à toujours, mais pour outrage à la morale publique^ résultant de la publication d’un programme d éducation qualifié d’immoral^ encore que le jury n’ait jamais été appelé à en décider. La différence vaut, ce me semble, la peine d’être relevée.
Retour de l’auditoire en ma faveur. On comprend la canaillerie du procédé.
Le président passe rapidement du vert au violet. Il baisse le nez, semble relire de nouveau et murmure un : « C’est vrai, j’avais mal lu ».
EnfiUj reprend-il aigrement, vous êtes montés tous ^deux à Meaux, frauduleusement, dans un wagon, et à 1 arrivée à Paris, vous avez [tenté d’escroquer la Compagnie en refusant de payer votre place à l’employé qui, s il avait fait son devoir , eût dû vous faire arrêter sur le champ. Le cas est prévu par l’ordre de service du 14 novembre 1861, conformément à l’ordonnance royale du 15 novembre 1846 et à la loi du 15 juillet 1845. Ces faits résultent de la contravention relevée contre vous par monsieur le commissaire de surveillance administrative de lagare de l’Est. En conséquence...
P^idon, interrompons-nous. Nous demandons à développer nos motifs.
Vos motifs ! ils sont des plus simples. C’était pour voyager gratis.
C’est ce qui est à voir précisément, réplique Chaudey intervenant.
Mais, maître Chaudey, les prévenus ont avoué, i epuis quinze ans il y a jurisprudence établie, reprend Salmon vexé.
— Messieurs les juges, l’affaire est très claire et ne demande pas de longs développements. Tout d’abord je dois^ dire que mes clients sont de très honorables gens, n ayant jamais songé à voyager aux frais de la Compagnie, à laquelle ils avaient, d’avance, payé leur retour. Ils ont, au contraire, prétendu mettre fin
au système d’escroquerie dont le public est l’objet de la part des Compagnies. L’ordonnance invoquée et que rappelait tout à l’heure monsieur le président, donne absolument raison à mes clients qui s’y sont rigoureusement conformés en faisant, par ministère d’huissier, offres réelles de rembourser à la Compagnie les vingtcentimes par place qui lui revenaient seulement.
Cette ordonnance porte en effet que, durant quarantehuit heures y\Q^ coupons de retour non utilisés dans la journée où ils ont été délivrés demeurent valables pour la somme payée au déduction faite du prix inté-
gral du premier parcours. Or, M. le commissaire de surveillance, dont l’absence est regrettable, comme requérant a commis, en poursuivant mes clients au nom de l’ordonnance visée contre eux, une erreur d’autant plus inexplicable qu’étant alors secrétaire au ministère, il l’a contresignée en cette qualité.
Ceci dit, Chaudey se rassied au milieu de l’effarement des juges et du substitut qui ne savent quelle contenance garder.
Pour dire vrai, les prévenus étaient de leur côté passablement ébahis : ils ne savaient pas connaître si bien la loi.
Par hasard celle-ci se trouvait d’accord avec la plus simple équité !
Henri Monnier, seul, pourrait rendre l’effet comique que tous nous devions produire sur l’assistance.
Le président et ses assesseurs se regardent, muets et pétrifiés : quinze années de jurisprudence mises à néant ! Des centaines de condamnés ayant le droit de traiter leurs juges d’ignorants imbéciles ou de prévaricateurs au service des voleurs contre les volés!
Le substitut qui, porte le doux nom de Benoit, fouille sa serviette avec frénésie, sans regarder personne.
Seul le nez de Chaudey rutile d’une légitime satisfaction.
— Maître Chaudey, observe timidement le président revenu à une subite modestie, êtes-vous bien sûr qu’il n’est point intervenu depuis quelques dispositions législatives rectifiant le texte que vous venez de lire ?
— Je ne le crois pas, monsieur le président, et j’oserai même affirmer que non. Le ministère n’eût pas manqué de viser ces nouvelles dispositions dans l’assignation lancée à mes clients.
— Qu’en pensez-vous, monsieur le substitut ?
Je ne trouve rien en ce moment, répond le malheureux Benoit, fort agité, mais demeuré muet comme une carpe jusqu’alors.
Je suis seulement étonné que M* Chaudey n’ait pas cru devoir me communiquer le texte qu’il possède (sic).
Je n’aurais eu garde d’oser supposer que le ministère public pût avoir besoin d’une telle communication ^ et visât une ordonnance qui lui était inconnue. Une semblable supposition m’eût semblé absolument inconvenante.
AttrajDe..., Benoit ! Ce dernier coup l’achève. Il retombe anéanti sur son siège.
Le tribunal va en délibérer, dit enfin Salmon redevenu impassible.
Et cette fois les trois juges se retirent dans la chambre du conseil. Il ne s’agit plus là d’un simple hochement de tête à droite et à gauche pour prendre un semblant d’avis des assesseurs.
La délibération dure une heure. On a fait venir la collection de toutes les lois, ordonnances et règlements concernant les chemins de fer. On n’a rîen trouvé d’autre que le diable de document invoqué depuis quinze ans, sans que personne le connût.
Il faut se résigner ! Le tribunal rentre en séance et, d une voix frémissante de colère, l’infortuné Salmon prononce notre acquittement, tous droits réservés à la
partie civile, quantau recouvrement des vingt centimes dont nous lui sommes débiteurs.
Acquittés ! — Pour un peu le public nous porterait en triomphe !
Moralité, tout le monde a invoqué la loi depuis quinze ans et nul ne la connaissait — les juges encore moins que tous les autres et pas même celui qui en requérait l’application après l’avoir signée.
Ce qui n’empêchera pas de répéter imperturbablement : « Nul n’est censé ignorer la loi
Grâce à la complicité des grands journaux, même libéraux, le public n’en continuera pas moins à être indignement exploité par les Compagnies de chemins de fèr, dans des circonstances analogues.
Elles ont désormais la légalité pour elles.
Dès le lendemain de notre acquittement, nous avions fait lever le texte de l’arrêt — à nos frais, toujours.
Duchêne s’était mis en campagne pour obtenir des journaux les plus importants l’insertion dans leurs colonnes.
Le public ainsi averti pourrait alors se soustraire aux exactions des Compagnies qui auraient l’impudence de continuer à les. pratiquer.
Nous n’étions que de simples jobards.
« Nous brouiller avec les Compagnies si complaisantes envers nous ? — Y pensez-vous? « \
Telle fut à tous leur seule réponse.
Le Temj)S — qui vient de se fonder — a seul publié un article sur une “ affaire de quatre sous ??, émané de a plume de son très sincère collaborateur juridique.
Mais deux jours après, Neftzer revenant de voyage administrait un galop furieux à Legault, secrétaire de la rédaction, pour avoir laissé passer cet article sans le lui soumettre.
Ce silence de la presse a encouragé les Compagnies, elles ont tant fait qu’elles viennent d’obtenir le rapport
de l’ancienne ordonnance et la promulgation d’une nouvelle qui leur donne raison pour l’avenir.
Plus ébahi encore que personne de notre acquittement, Chatrian nous prévient en ami que nous ferons bien de ne point nous mettre un jour sous la coupe de la Compagnie. Il parait qu’on nous en ferait alors voir de dures.
En attendant, nous lui promettons de rappeler, chaque fin de semestre, au directeur Sauvage, les vingt centimes que nous redevons, pour qu’il les porte à l’actif de son bilan.
De nouvelles élections générales ont eu lieu cette année.
Nul, cette fois, parmi les candidats se disant républicains, n’a répugné au serment préalable exigé parle pouvoir depuis les élections de 1857.
Le courage des « cinq ?? qui se sont sacrifiés depuis six ans, a stimulé les aspirants à la timbale de député.
Jules Simon et Pelletan surtout, ces purs d’entre les purs, ont apporté une ardeur toute juvénile dans cet attendrissant sacrifice à \qwy^ vieilles convictions.
Il faut lire l’instructif récit que vient d’en publier l’ouvrier ciseleur Tolain, l’un des auteurs du manifeste des soixante^ (1) pour se faire une idée exacte des maquignonnages honteux auxquels se sont livrés les politiqueurs, exploitant sans vergogne, à leur unique profit, le suffrage universel, cette ironique manifestation de la souveraineté populaire. C’est à soulever le cœur.
Et tout cela pour aboutir à l’élection d’un Thiers, cet insulteur du peuple; d’un Havin qui, tous les huit
''!) « Quelques vérités sur les élections rie Paris (1863' par Tolain. — Dentu, éditeur.
jours, va s’empiffrer chez Badinguet ; d’un Pelletan qui, après juin 1848, léchant les bottes sanglantes de Cavaignac, trouvait qu’on n’avait pas assez massacré d’insurgés; d’un Jules Simon qui, depuis 1846, joue de toutes les guitares politico-religieuses, en cela cent fois plus jésuite que ceux auxquels il fait la guerre... pour rire !
Et encore ces dévoués sont-ils le “ dessus du panier! j?
Pauvres gogos d’électeurs, quelle mine facile à exploiter vous offrez à ces farceurs!
Pourtant, malgré le succès de leurs fumisteries électorales, les journaux qui ont mené l’affaire ne sont pas sans inquiétudes. Il y a du tirage.
Puis, un certain nombre d’ouvriers — des plus intelligents — commencent à regimber et à ne se plus laisser mener aussi docilement à l’abattoir électoral. La « capacité politique ouvrière w affirmée par les soixante commence à alarmer les gros bonnets du journalisme qui, depuis le coup d’Etat, étaient devenus seuls maître du terrain.
Et c’est peut-être pour la dernière fois qu’ils auront à travailler en souverains cette bonne pâte d’élections jusqu’alors si malléable.
Nous avions eu la drolatique pensée, Duchêne et moi, de donner à l’abstention une expression plus tangible, en l’incarnant dans une candidature unique pour toutes les sections de Paris. Son caractère burlesque eût indiqué nettement le but que nous nous proposions.
Notre choix était tombé sur un maniaque que je rencontre quelquefois chez l’ancien libraire Sandré, réditeur des œuvres de l’école Lerousienne.
C’était Adolphe Bertron qui, sous le titre de “ candidat humain », a pris, depuis le coup d’Etat, la succession de Wattebled, un autre toqué, connu autrefois sous le nom de « candidat perpétuel w.
Ducliêne lança le premier ballon d’essai dans le Phare de la Loire^ le seul journal qui, en France, s’affirme nettement comme républicain.
Bien entendu, ce journal ne l’inséra qu’à titre de plaisanterie.
Mais Proudhon prend feu et écrit aussitôt à Duchêne :
« Nous allons former uii comité abstentionniste. On va n faire un manifeste. C’est le côté sérieux de votre « candidature Bertron, de même que celle-ci est le côté » drôlatique de l’abstention. — Vous nous devez un « coup de main si vous en êtes requis, w
Duchêne, en me communiquant cette lettre, ajoute comiquement : « Demande au Phare le numéro où il » est question de notre projet. Je te rembourserai deux » sous sur l’affranchissement. Il ne faut pas regarder w aux sacrifices! »
D’autre part, nous recevions une convocation du vieux Charles Beslay, pour assister chez lui rue Oberkampf, à une réunion ayant pour but d’examiner la possibilité de produire des candidatures ouvrières.
Nous arrivons un dimanche matin, jour fixé pour cette réunion, et nous y trouvons une quinzaine d’ouvriers, parmi lesquels un seul m’est plus particulièrement connu, André Murat, mécanicien, dont je rencontre souvent le père chez Greppo. Il est plus mutuelliste que Proudhon ; je suis communiste. Nous ne nous entendons guère.
Tous ces citoyens croient à la nécessité de candidatures ouvrières et à la possibilité de leur attirer unnombre respectable d’adhérents.
L’un d’eux, grêle, pâle, déjà presque chauve, le regard froid et gouailleur, lit une sorte de programme sur l’adoption duquel les candidats ouvriers auraient à se prononcer. C’est le citoyen Tolain, ouvrier ciseleur.
La discussion s’engage. J’avoue que je ne crois pas à l’utilité de candidatures ouvrières. A mon avis,
tout ouvrier deveuant député sera une force perdue pour le prolétariat.
L’abstention seule, pour moi, a une valeur effective, quoi qu’on en dise. C’est la retraite des travailleurs sur le mont Aventin, se séparant du monde bourgeois, s’organisant en dehors de lui et contre lui.
Sous quelque régime politique Jque s’exerce le suffrage universel — conception purement parlementaire et anti-prolétarienne, les résultats en seront toujours acquis aux conservateurs de l’ordre économique actuel.
L’ardeur toute particulière qu’apporte le pouvoir lui-même à combattre l’abstention me semble une preuve significative de la terreur qu’elle inspire. Cette terreur que partagent tous les partis politiques sans exception, en proclame, par contre, toute la valeur au point de vue de la révolution sociale.
Mais cette argumentation touche peu les assistants, et l’un deux, le citoyen Perrachon, persiste à affirmer que, seules, les candidatures ouvrières donneront au peuple le pain qui lui manque.
Je ne puis m’empêcher de lui répondre qu’en ce cas le peuple me paraît courir grand risque de mourir de faim.
Notre candidature Bertron n’en remporte pas moins une veste des mieux conditionnées.
C’est dommage : Bertron élu par tout Paris, c’eût été épique !
« Venez donc ce soir dîner à la maison, je vous ferai faire connaissance avec mon futur gendre me dit ces jours derniers l’ami Tajan-Rogé, ancien saint-simonien que, vers la fin de 1849, j’avais vu arriver chez Mme Roland, qu’il embrassait en pleurant d’attendrissement.
Il reveiiait alors en droite ligne de Pétersbourg, où il était allé après la dispersion de Ménilmontant. Il y était resté quinie longues années, attaché au grand théâtre impérial de l’Opéra en qualité de premier violoncelliste.
Il fallait voir la joie d’enfant de cette nature d’artiste sur laquelle le temps n’avait pas mordu, heureuse de se retrouver dans un milieu où elle pouvait s’épancher enfin en toute liberté.
Je l’avais retrouvé, plus tard, à Londres, en 1852, où il donnait alors des matinées musicales en compagnie du pianiste Emile Prudent.
— C’est convenu, lui dis-je un peu étonné, car, malgré nos amicales relations, c’était la première fois qu’il me faisait semblable invitation.
Mon bureau étant situé sur le boulevard Bonne-Nouvelle, juste en face de la rue Mazagran où demeure Tajan-Kogé, j’étais chez lui le soir à l’heure exacte.
Je renoue connaissance avec sa fille que j’avais vue quelquefois en compagnie de sa mère, chez madame Roland.
Rogé me présente ensuite un grand jeune homme dont le visage, un peu laiteux, est encadré de cheveux châtain-clair et d’une légère barbe rousse. Il a l’abord froid, solennel et ferait bonne figure dans les Huguenots ou encore dans le trio d’anabaptistes du Prophète,
— M. Henri Brisson me dit mon hôte.
Je ne connaissais que son nom pour l’avoir lu quelquefois dans le Temps et dans le Phare de la Loire.
Mais il n’est pas seulement journaliste; il occupe aussi chez les frères Coigniet une importante situation en qualité de chef du contentieux — situation que ses connaissancesjuridiques lui permettent, dit-on, de bien remplir.
Il appartient à un groupe d’avocats républicains
composé d’Hérold. Desonnier, personnages insignifiants; Dréo, gendre de Garnier-Pagès, comme P)adinguet est le neveu de son oncle; Jules Ferry, splendide valet de grande maison avec ses favoris en côtelettes ; le beau Floquet aux cheveux frisés, rappelant à s’y méprendre les bustes en cire montés sur pivot tournant, exposés dans les vitrines des coiffeurs ; Durier, qui pourrait être le produit insolite d’une grenouille et d’un hibou.
Tous — à l’exception de l’austère Brisson — emboîtent le pas à Ganesco, Valaque francisé, fort remuant, ex-directeur du Courrier du Dimanche^ maintenant à à la tête du Courrier de V Europe — toujours courrier de quelque chose — se faisant expulser de temps à autre, pour la forme sans doute, car, en somme, il ne quitte guère Paris que pour aller à Saint-Gratien où il est, dit-on, propriétaire.
Tous jeunes^ de même que leur ami Clément Euvernois^ ne demandent qu’à servir la Eépublique... à la condition qu’en retour cette bonne fille leur soit utile à quelque chose — donnant, donnant. « Ils cherchent leur voie «, comme le blond Duvernois et le noir Hector Pessard.
Ils sont aussi très assidus chez Emile Ollivier — un arrivé — depuis qu’il a épousé une des filles de Liszt plus séduisante sans doute que la mine de bedeau crasseux de monsieur son mari.
Après le café, nous trouvant seuls un moment, Tajan- Rogé qui avait remarqué la réserve, pour ne pas dire la froideur qui avait régné entre nous jusque-là, me demande brusquement : « Que pensez-vous d’Henri? »
J’avais justement la mémoire fraiche encore des “ Misérables 55 que je venais de lire. Or, malgré moi, dès que j’eus été présenté à Brisson, il s’était établi dans mon esprit un rapprochement bizarre entre lui et Marius, ce type de bourgeois libéral si antipathique de Hugo.
-- Ma foi, répliquai-je un peu trop à la hâte, il me semble que M. Henri Brisson jouera bien les Marins et fera un jour, comme procureur de la République, de jolis réquisitoires contre nous.
A peine eus-je lancé ce diable de pronostic que je vis s’assombrir le front de mon vieil ami — et rapidement ]e changeai de conversation.
J’ai retrouvé le gendre de Tajan-Rogé comme frère orateur de la loge 133, du rite Ecossais^ à laquelle je viens d’être affilié.
Ce n’est pas que j’aie jamais eu grand désir de pénétrer secrets delà franc-maçonnerie dont l’importance m’a toujours semblé très exagérée.
Mais il n’y a guère d’autre moyen de se réunir sans tomber sous l’action directe de la police et comme on m’a affirmé que cette loge contenait bon nombre de républicains, je me suis décidé à “ frapper à la porte du temple « — porte qui s’ouvre d’ailleurs très facilement à tous ceux qui peuvent verser vingt-cinq francs de droit d’entrée — sans préjudice de leurs cotisations mensuelles.
Ij"" hospitalité écossaise coûte du reste cinquante pour cent de moins que celle du Grand-Orient de France — ce qui est à considérer pour les petites bourses.
Le rite écossais a aussi l’avantage de n’a^oir paspour grand-maître cet ignoble soudard de Magnan, l’un des coupe-jarrets du Deux-Décembre, que Badinguet a imposé au rite français.
La loge 133, autrefois « Saint-Vincent-de-Paul j?, contient en effet bon nombre de républicains bourgeois appartenant aux professions libérales, mais lort peu d’ouvriers.
Albert Leroy, le directeur des conférences de la rue de la Paix, professeur démissionnaire au coup d’Etat, s’y partage le Vénéralat avec l’épais François Favre, rédacteur du Monde maçonnique le brave Schaeffer,
caissier du Luchel, collaborateur de ce même
journal, où il traite en connaisseur les questions vinicoles; Eugène Despois, professeur démissionnaire ; Léon Legault, secrétaire de la rédaction du Temps ; Floquet, Panl de Jouvencel, Ulbach, Songeon, Ulysse Parent en font partie.
A peine dans cette boîte, je regrette y d’être entré.
La maçonnerie n’est que la plus insipide et la plus religieuse des sociétés de bienfaisance.
Ce n’est pas même une société de secours mutuels dans laquelle ceux de ses membres qui ont besoin reçoivent l’assistance qui leur est dûe, à visage découvert et tête haute.
Bien que chacun concoure à l’entretien de la caisse commune, le vote des médailles^ — quel patois! — ’a lieu au scrutin secret et le nom du bénéficiaire n’est connu que du frère délégué auK « métaux >5.. vulgo du caissier.
Et ces braves gens se traitent de frères! Frères rougissant de se venir mutuellement en aide !
Puis, que de temps perdu, dans ces parlottes, en formalités mystiques,, en cérémonies cultuelles des plus surannées et absolument ridicules!
N’était l’air sérieux et compassé des assistants on croirait vraiment assister à quelque charge du Palais- Royal.
Le cérémonial de ces séances(fm^65)est servilement copié en partie sur celui du culte catholique.
Les noms d’un grand nombre de loges sont à faire rêver l’illustre Touche-à-Tout : La Rose du Parfait Silence^ dont le huileux et plat Caubet est le vénérable perpétuel — La loge Saint- Antoine du Parfait Contentement. — La Jérusalem des vallées égyptiennes. — Les Croisés delà Palestine. — Les Admirateurs de V Univers^ etc., etc. Que penser de l’intelligence de gens qui
ont imaginé ces noms baroques ? A moins que ce ne fussent de joyeux fumistes.
En ce qui concerne la loge « Saint- Antoine, etc., w je me suis toujours demandé si c’était le cochon qui représentait le parfait contentement.
Comme doivent rire dans leur barbe ceux des membres de ces loges qui ne sont pas trop bébêtes, en songeant aux terreurs imbéciles qu’ils inspirent — soi-disant — aux dirigeants laïques ou sacerdotaux du monde profane !
Et avec quelle fierté les croyants de la maçonnerie étalent sur leur poitrine une foule de médailles et portent en sautoir des rubans de toutes couleurs aux broderies d’or représentant un tas de symboles auxquels ils ne comprennent absolument rien.
Mais cette institution contient aussi un certain nombre de malins qui, tout en riant in petto de cette burlesque ferblanterie et du rituel idiot auquel ils s’astreignent avec ferveur eux aussi, savent très bien s’en servir au profit de leurs tripotages électoraux on de leurs affaires personnelles dans lemonde profane, véritable et unique objectif de leur passion mystique pour V Acacia et le
G.-. A.*. D *. ru.
Etablir la fraternité universelle — tel est le but avoué pour les naïfs. — Exploiter la niaiserie de ceux-ci au bénéfice de leurs combiuaisons intéressées, est le but réel des autres.
22 Janvier 1865.
Triste et bonne journée à la fois pour les révolutionnaires socialistes.
Nous venons d’enterrer Proudhon, mort à cinquante cinq ans à peine.
Ainsi que l’a justement fait remarquer Girardin dans la Presse de ce matin, c’est l’impuissance dans laquelle on l’a mis d’exercer son robuste talent de polémiste qui l’a tué.
Le livre en effet — et il savait le faire — ne suffisait pas à son tempérament de lutteur. Il lui fallait la discussion. C’était le journaliste par excellence.
Quelle brillante carrière, du 24 février au Deux- Décembre.
A cette date à jamais maudite. entre toutes, fut pour toujours brisée sa plume vigoureuse, brutale même souvent, mais toujours fulgurante. Quels terribles éclairs en jaillissaient !
Et pourtant ce n’était pas toujours nos ennemis qui avaient à supporter la colère de ce rude sanglier. Quels furieux coups de boutoir il porta aux socialistes ! De quels sarcasmes, de quelles injures même il poursuivit leurs diverses écoles fouriéristes et communistes de tout genre. Quelles bordées en reçurent les amis de Louis Blanc, ceux de Cabet, de Pierre Leroux et de Considérant !
Et cef)endant, à part ces chefs d’école qui peut-être ne lui ont pas encore pardonné ses injustes attaques, je ne crois pas que, parmi ceux d’entre nous dont il a le plus froissé les convictions, beaucoup lui en gardent rancune à cette heure. Et l’on a raison.
Car s’il a parfois été dur pour les écolâtres, il a, du même coup, puissamment contribué à débarrasser la Révolution sociale des mièvreries religieuses et du dogmatisme dans lesquels elle faisait fausse route et s’attardait.
Sans doute les conceptions positives de Proudhon sont bien au-dessous de celles qui excitaient sa colère : la chute prompte et misérable de sa fameuse Banque du Peuple, du succès de laquelle il répondait si solennellement,a prouvé son infériorité sous ce rapport. Mais les socialistes sincères de toutes les écoles ne lui seront jamais trop reconnaissants de les avoir contraints à sortir de leurs dogmes étroits, de leurs théories vagues de fraternité, et surtout de les avoir dégagés de tout principe autoritaire.
A ce tilre, il a fait faire un pas de géant au socialisme qu’il a tiré pour toujours des griffes d’une énervante scolastique.
La bourgeoisie le comprenait bien ainsi.
Malgré l’étroitesse de ses théories sur la propriété et sa haine aveugle du communisme; malgré les rires dont cette bourgeoisie accueillait ses critiques acerbes contre les chefs d’écoles, Proudhon lui inspirait une véritable terreur.
Aussi ce ne fut point seulement le gouvernement du Deux-Décembre qui refusa de lui rendre sa plume de journaliste, mais aussi la presse, dite libérale, qui mit un soin jaloux à lui fermer ses colonnes. Elle organisa même la conspiration du silence contre ses livres; ce qui d’ailleurs n’en arrêta point la vente. Le Manuel du spéculateur à la Bourse entre autres, ainsi que sa Justice dans la Bévolution et dans VEglise s’enlevèrent rapidement.
Mais ce succès ne valait pas j)our le Franc-Comtois le tirage d’un seul article à cent mille exemplaires comme autrefois dans le Peuple ou la Voix du Peuple et il est mort de cette privation, plus que de la maladie de cœur dont il souffrait depuis dix ans.
Dès neuf heure du matin, la grande rue de Passy où se trouve la maison mortuaire est le rendez-vons de tous ceux qui veulent accompagner l’infatigable lutteur jusqu’à sa tombe.
Que de figures amies se retrouvent pour la première fois depuis bien longtemps, hélas !
On se presse les mains, on se raconte ce qu’on est devenu, les péripéties par lesquelles on a passé...
Pudeur ou négligence, on ne sait, point de police officielle, à l’exception des agents du quartier qui se contentent de faire place aux voitures.
Dans la cour, on a descendu une table, un fort cahier de papier blanc et ce qu’il faut pour écrire. Chacun
signe. Le hasard me fait repasser la plume à Emile de Girardin. Je ne l’avais jamais vu, mais je le reconnais facilement d’après ses photographies très répandues. Il signe en effet « Emile de Girardin w. Il paraît très ému. Peut-être le souvenir de ses anciennes luttes avec le mort lui revient-il en ce moment. Sa main a tremblé en signant. Il s’éloigne sans que personne semble l’avoir reconnu et va rejoindre Langlois et Duchêne, les organisateurs du convoi.
La fonle a grossi. Nous sommes cinq à six mille.
Tout à COU}) le tambour retentit. Le bruit vient de la porte duRanelagh, mais lesdétours delà rue ne laissent rien voir encore.
Le bruit augmente, se rapproche... et bientôt nous voyons apparaître de la troupe, colonel en tête.
La même pensée nous envahit : cette troupe est envoyée pour nous disperser et s’opposer à ce que nous suivions le convoi.
Aussitôt et d’un mouvement spontané nous serrons les rangs et barrons la chaussée. Les regards sont anxieux mais résolus. Il faudra que la troupe se retire ou nous passe sur le ventre. Un silence terrible atout à coup succédé au brouhaha de nos conversations.
Langlois etDuchêne vont droit au colonel qui n’est plus qu’à cinquante pas à peine des premiers rangs. Langlois explique au colonel que Proudhon est mort et que la foule qu’il a sous les yeux est venue pour accompagner le corps jusqu’au cimetièrè.
Le colonel ne sait rien. Il revient de la promenade et retourne à la caserne de la Pépinière.
Comme il ne peut plus modifier son itinéraire, il dit à Langlois de faire ouvrir les rangs pour que ses hommes }missent continuer leur chemin.
On a compris. Les rangs se forment et la troupe s’engage entre deux haies vivantes.
Tout à coup une voix crie : «Battez aux cham}Ds!j) Le
colonel, instinctivement, lève son épée, la batterie funèbre s’exécute, les têtes se découvrent et le régiment défile devant la maison mortuaire en présentant les armes.
Une profonde émotion s’empare de tous. On s’étreint les mains en silence. Pas un cri, pas un mot dans cette foule dominée par un sentiment de fièrté digne.
On se sent revivre. Tout n’est donc pas fini...
Au cimetière, Langlois, Chaudey et Massol prennent tour à tour la parole.
Ce dernier, ex-Saint-Simouien resté en dehors des compromis auxquels se sont livrés ses anciens amis, est demeuré fidèle à ses convictions socialistes.
Vénérable de la loge La Renaissance^ Massol tente de révivifier la Maçonnerie en lui donnant une direction philosophique plus précise et en la débarassant de ses formules et de ses pratiques mystiques et surannées. Tâche ingrate et stérile. — On ne réssuscite pas les morts.
Il retrace à grands traits la vie du prolétaire bisontin qui a remué tant d’idées; met en lumière son âpreté au travail, son activité de pensée, ses habitudes modestes, héritage de son père le tonnelier, habitudes qui jurent si heureusement avec celles de notre époque.
Massol enfin nous fait connaître Proudhon fidèle à ses amitiés, réservé devant de nouvelles relations, puis s’y donnant ensuite tout entier, sans réserve et sans même se soucier de l’abus qu’on peut faire d’un dévouement qu’il ne marchanda jamais.
Ce portrait est pour beaucoup une révélation. On s’était fait l’idée d’une sorte de sanglier toujours sur la défensive, toujours prêt à l’attaque et peu capalile de tendresse.
Pour moi une chose me frappe durant ce discours. De grosses larmes roulent dans les yeux de Duchêne, le meilleur, le plus désintéressé et le plus indépendant à la fois des amis de Proudhon. Et pourtant il n’est pas, lui, d’une sensibilité facile à exciter.
La veille de l’enterrement, ]e soupais avec Pierre Dupont et Dupas, le pharmacien raspailliste qui, lui aussi, eut à supporter les plus indignes procédés de la paj t de l’irascible et peu sympathique chimiste.
Dupont, dans la journée, était allé à Passy présenter ses condoléances à Mme Proudhon. Il avait pu contempler une dernière fois la tête du grand penseur que Carjat était en train de reproduire en photographie.
Sous l’empire encore de l’impression produite sur lui par la majestueuse grandeur que la mort avait donnée à Proudhon, le chantre des Ouvriers et des Paysans^ crayonna sur la table les vers suivants, dont Dupas et moi nous avons pris copie sous sa dictée :
Non, rien n’ôtera de ma vue La grande tête que j’ai vue Aujourd’hui !
Toujours vivante, quoique morte !
Il fallait, pour être aussi forte,
Qu’elle fût lui.
Lui, tout entier, Proudhon, cet homme Qui n’a pu nous donner sa somme,
Tant nos esprits S’égarent aux futiles choses ;
Tant les effets cachent les causes ;
Dans ce Paris !
Pourtant il faut que tu tressailles Et donnes à ses funérailles,
Paris enfant.
Cette auréole sympathique Qu’à ses héros donnait l’Attique,
Sois triomphant.
Sans tambour, clairons ni bannières,
Sans gémissements, sans prières.
Sois solennel !
Toi qui ris, pour une fois pense :
Proudhon ajoute à la science Un immortel.
Les socialistes ont dignement réalisé le vœii de Pierre Dupont.
Il parait qu’en haut lieu on est fort irrité de l’attitude correcte du lieutenant-colonel qui conduisait le régiment et a fait rendre les honneurs militaires à Proudhon.
Cet officier, réprimandé, vient de nier, par lettre publique, qu’il eût levé son épée pour ordonner de « battre aux champs « durant le défilé.
Les journaux officiels épiloguent sur la probabilité même d’une telle inconvenance,
A qui fera-t-on croire que cette batterie eût pu être exécutée sans ordre, pourtant ?
Imbéciles! qui ne s’aperçoivent pas que leurs démentis ne changent rien au fait, avéré.
Ne comprennent-ils donc pas que plus ils le contestent plus ils en soulignent l’importance?
Il s’est produit aujourd’hui dans notre loge une bien amusante histoire.
A propos d’une insignifiante discussion, Floquet, récemment admis parmi nous, et peu familiarisé encore avec la mimique en usage danscesboîtes à grimaces, a, paraît-il, manqué gravement à l’observance de ces simagrées, chères au bon frère Luchet qui répète sans cesse, avec conviction, que si on ne les fait pas respecter, «la Maçonnerie ne sera plus de la maçonnerie... » Gribouille est absolument de cet avis, lui aussi.
Donc. J le f.*. Floquet ayant enfreint le rituel, l’excelent f. •. Henri Brisson, en ce moment vénérable de la Loge, sur la réquisition du f.*. Luchet, qui en est orateur comme qui dirait procureur impérial, ordonne au criminel de se placer “ entre les deux colonnes, j?
Sans savoir de quoi il s’agit, f.-. Floquet obéit au Vénérable et celui-ci le laisse en pénitence^ mais heureusement sans bonnet d’âne, tout le reste de la séance, c’est-à-dire environ une heure.
Rien d’amusant comme la mine à demi-rieuse des bons frères présents, l’air calme et digne du vénérable
Pet-de-Loup — tout fier de sa fumisterie et la tête résignée du f.*. Floquet, attendant toujours qu’on lui explique le mot de l’énigme.
Il ne l’obtint qu’après la séance; les camarades lui expliquent la chose en riant aux larmes.
Somme toute le plus niais des deux n’est certainement pas la victime de cette sotte plaisanterie qui, c’est probable, ne la pardonnera jamais à son auteur.
Il est d’usage parmi les quelques groupes républicains qui subsistent encore de se réunir, à chaque anniversaire du 24 février, dans des banquets plus ou moins modestes, suivant la situation sociale des convives. On n’y rencontre généralement guère d’ouvriers, soit par raison d'économie, soit parce qu’en somme cette date leur rappelle l’immense duperie dont ils furent victimes alors et l’hécatombe qui suivit bientôt après.
Peu cultuel Je n’ai pas grand goût pour les émotions provoquées à jour fixe, et puis je suis de ceux qui n’oublient pas juin.
De plus, les mille précautions dont on s’entoure pour manger dans ce cas quelques tranches de gigot entre amis me sont désagréables.
Si, même les portes closes, on ne peut parler à cœur ouveit, merci bien !
Les discours à « fines allusions « m’assomment.
Pourtant j’ai accepté cette année l’invitation d’assister à un banquet organisé par quelques compagnons de notre Loge.
Le repas a eu lieu dans le faubourg Montmartre. Je n’y ai pas trouvé grand entrain.
Le premier toast est porté à la petite fille de notre ami Schæffer ! «
Comme tous nous connaissons le vieux caissier du Siicle^ on se lève avec empressement. Mais je ne comprends pas pourquoi la fille de notre ami se trouve asso-
ciée à l’anniyersaire du 24 février, et je demande à voix basse, à mon ami Ulysse Parent, quelques explications.
— Ne sais-tu pas qu’elle se nomme Marianne?
Ce fut un trait de lumière.
Quel ingénieux détour pour boire à la République!
Est-ce assez bien trouvé? Et dire qu’on est fier de se réunir ainsi pour dire ou entendre de si jolies choses !
Je me disposais à me retirer, craigant de faire tache au milieu de cet attendrissant spectacle, lorsque se lève un homme au profil de chouette, n’ayant qu’un œil de bon, mais qui vit pour deux. Il parait vingt-cinq ans environ. Sa parole chaude, vibrante, force de suite l’attention. Son accent méridional des plus prononcés ajoute à l’originalité de son discours.
Je demande à l’un de mes voisins A. Lafont, qui fait les “ Halles et marchés j? au Temps, le nom de ce jeune orateur.
— C’est Léon, un avocat nouvellement reçu. Il est très connu au quartier » .
— Léon qui ?
— Léon Gambetta, de Cahors. Il est secrétaire de Laurier. Il travaille pour la députation.
12 mars 1865.
Mauvaisejournée pour l’Empire. On vient d’enterrer Morny, l’inspirateur et le directeur du coup d’Etat.
D’autre part, tout Paris s’arrache les Propos de Lahiénus, de Rogeard.Ce chef-d’œuvre des pamphlets est en train de courir le monde, comme son auteur, d’ailleurs, qui a dû se soustraire aux effets de l’impitoyable haine qu’il a déchaînée contre lui. Mais qu’importe?
Brochure et enterrement, deux coups terribles. L’aigle de Boulogne a du plomb dans l’aile.
Le parquet de Paris vient d’inventer un nouveau
genre de délit. Celui de relations entre gens de conditions sociales différentes.
Un certain nombre d’étudiants, de jeunes avocats et d’ouvriers se réunissaient habituellement dans un café du boulevard Saint-Michel : La Renaissance,
Un beau soir la police a fait irruption dans ce café et arrêté tous ceux qui se trouvaient dans une salle spéciale, comme formant une société secrète.
La plupart des membres de la prétendue société secrète ont dû être relâchés, rien n’ayant pu établir qu’ils y fussent affiliés.
Seuls les avocats Tridon etProtot,les frères Levraud, dont l’un est commerçant et l’autre étudiant en médecine, rélève ingénieur Henri Villeneuve, l’étudiant en droit Calavaz, l’employé Vaissier et l’ouvrier ébéniste Genton, ont été traduits devant la 6® chambre présidée par le sieur Delesvaux, sorte de Laiibardemont infime, dont les habitudes crapuleuses font rougir jusqu’à ses collègues.
La seule preuve matérielle invoquée contre ces jeunes gens par le ministère public, consiste en listes trouvées chez plusieurs d’entre eux et qu’ils affirment être celles d’abonnés au Candide, journal fondé par Tridon et quelques ami^ de Blanqui, en remplacement de la Rive gauche disparue après la publication des Propos de Lahiénus,
Mais peu importe à l’accusateur les dénégations des prévenus ?I1 existeune preuve morale bien plus sérieuse de l’existence réelle de cette société secrète.
Comment s’expliquer autrement que pour un tel but les relations suivies et constatées par une série de rapports de police et les aveux des accusés eux-mêmes ; comment s’expliquer ces relations, cette « alliance in- » solite,monstrueuse,^d' étudiants et d'ouvriers que sépan rent ov dinairement la position sociale, les différences » de fortune et d'éducation^, »
Cet argument a paru d’une telle évidence à Delesvaux et à ses assesseurs qu’ils ont condamné tous les accusés à j)lusieurs mois de prison.
Ce qui n’empêchera pas les bonapartistes de déclarer plus que jamais que l’Empire n’est autre chose qu’une « Démocratrie couronnée. «
Décidément le réveil commence.
Les ouvriers, qui jusqu’alors étaient ou indiflerents ou inféodés aux politiciens, commencent à vouloir de nouveau se constituer en force pour agir sur un terrain qui leur soit propre, et en vue d’obtenir la révision des ois et règlements qui régissent leurs relations avec leurs employeurs.
En septembre 1866 s’est tenu à Genève, dans la brasserie Treiber, un premier congrès de délégués d’ouvriers de Paris, d’Allemagne, d’Angleterre et de Suisse, pour jeter les bases d’une association « Internationale des Travailleurs w, ayant pour but leur affranchissement économique.
Cette association, dont un comité est établi à Paris, est déjà l’objet de commentaires peu bienveillants, surtout chez les républicains non socialistes.
On lui reproche de se désintéresser de la question politique, ainsi que la tolérance dont jouit son comité de la « rue des Gravilliers w, tolérance qui repose uniquement, d’ailleurs, sur ce fait qu’on n’a eu encore jusqu’à présent aucune illégalité à relever contre ce comité.
Quant à son désintéressement de la politique, il lui est simplement imposé, puisque le groupe ne peut exister qu’à la condition formelle de rester sur le seul terrain économique.
Autant vaudrait alors lui reprocher son existence même. Ce serait plus sincère.
Il est vrai que c’est là le fond de la pensée de ceux
qui redoutent de voir un jour les ouvriers travailler pour leur propre compte, sans souci des célèbres cinc[ ni de ceux qui aspirent à les aller renforcer dans l’opposition de parade que ceux-ci font à l’Empire.
A ces accusations, s’ajoute, contre certains membres du comité de Paris, celle d’avoir fait, dit-on, des démarches auprès du «César déclassé » qui règne au Palais- Royal
Le fait peut n’être pas inexact, mais combien sont les hôtes assidus de Plonplon parmi ceux qui incriminent les ouvriers ! Est-ce que là encore il n’y aurait pas plus de crainte de concurrence que de dignitéréelle de la part de ces purs ?
Il faut croire pourtant qu’on n’a guère confiance dans le dévouement de ces prétendues nouvelles recrues de l’Empire, puisque, pour contrebalancer sans doute leur influence possible sur leurs camarades d’ateliers, les bonapartistes reprennent l’essai tenté en 1860, à l’aide du journal VEspérance^ dirigé par Armand Lévy, et pour lequel on avait alors inutilement tenté de s’assurer le concours de Pierre Leroux.
Ces messieurs viennent de fonder, de leur côté, un nouveau groupement ouvrier sous le titre de « Société des invalides civils du travail » présidé par le marquis Du Planty, exalté dans le Pays par la plume de Granguillot et dirigé en réalité par le secrétaire général, un certain Gabriel Hugelmann, ex-transporté de Juin, devenu l’un des plus éhontés fricoteurs de la presse française.
Les anciens de 48, ou du moins les littérateurs du parti, tentent aussi leur groupement International sous le nom de « Ligue de la Paix et de la Liberté. ^
C’est l’ex-Saint-Simonien, ci-devant pouriériste. Ch. Lemonnier, ancien chef de bureau au Crédit Mobilier, et retiré... après fortune faite, qui conduit la musique.
Leur dada est de substituer à la guerre actuelle un nouveau conseil d’Amphictyons chargés de décider arbitralement et sans appel de tous les conflits qui pourront s’élever à l’avenir entre les diverses puissances.
Braves cœurs, va ! qui s’imaginent que les monarques accepteront leurs théories humanitaires renouvelées de l’abbé de Saint-Pierre.
Mais, bonnes gens, s’il n’y avait plus de guerre, comment feraient-ils la main à leurs armées, bien plus destinées encore à les protéger contre leurs sujets qu’à sauvegarder l’intégrité et l’indépendance de leurs territoires?
Toujours l’histoire du grain de sel à placer d’abord sur la queue de l’oiseau pour le prendre.
Et dire que c’est un socialiste, en compagnie de philosophes à la Quinet et consorts, qui prétend atteler la France à cette charrette !
Ils doivent organiser, eux aussi, un congrès international pour l’an prochain, à Genève.
En somme, ce besoin pour tous de se réunir, de se grouper, de discuter de l’avenir et des moyens de le réaliser est un heureux symptôme. Cela indique que l’heure approche où nous sortirons de l’infect bourbier dans lequel nous ont plongés la trahison des bourgeois de 48 et le guet-apens de Décembre.
On vient de fusiller deux voltigeurs de la Garde, corses tous deux qui, étant ivres, ont littéralement mis à sac la maisonnette d’un marchand de vin, du côté de Rueil, et massacré le malheureux débitant, sa femme et une jeune fille, leur servante.
On leur avait, parait-il, refusé de l’eau-de-vie, alors que, déjàtout-à-fait saouls, ils rentraient à leur caserne.
Je ne fais partie d’aucune société pour l’abolition de
la peine de mort, question débattue mais non encore résolue, il me semble. — Tant que des milliers de travailleurs auront tête, bras et jambes coupés, ventre étripé par le machinisme industriel, pour la plus grande gloire et la satisfaction du dieu Capital, je réserve mes larmes en faveur de ceux-ci.
Sans doute le fameux argument d’Alphonse Karr, imbécile partisan de la peine de mort, est d’un ramolli; mais la suppression de la peine de mort encourue chaque jour à l’usine par les exploités de la grande industrie, me paraît beaucoup plus urgente que celle de la peine infligée par les juges. Supprimons avant tout la première, la seconde, logiquement, viendra après.
Mais ce qu’il y a de monstrueux dans l’affaire de ces deux voltigeurs c’est qu’ils sont eux-mêmes victimes de l’inqualifiable obstination qu’on met à laisser leur arme aux soldats en permission.
Qu’ils n’eussent eu à la main que f inoffensif petit jonc avec lequel se promènent dans Londres les soldats anglais en dehors du service, l’affaire se fût bornée a quelques horions échangés entre eux et le débitant, suivis de quelques jours de prison pour les agresseurs.
C’est donc l’autorité la seule et vraie coupable en cette lamentable affaire qui a coûté la vie à cinq personnes.
Le soir même de l’exécution militaire, me trouvant chez mon ami Ed. Lalo, le musicien, qui a épousé la fille d’un général, je demandai à cet officier quelles pouvaient bien être les raisons mises en avant pour refuser de faire droit aux réclamations que suscite chaque fait de ce genre. Il y a pour mon compte plus de trente ans que je les ai lues pour la première fois.
Le beau-père de mon ami, après quelque réflexion, me donna cette stupéfiante réponse : « Alors ce ne seraient plus des soldats! »
Et cet homme n’est pas un imbécile; — il aime les lettres, il a été longtemps colonel d’état-major, et s’oc-
cupe d’art. — Ce n’est pas non plus un malhonnête homme ; il a voté, c’est-à-dire signé non^ au plébiscite qui suivit le coup d’Etat.
Au premier étage du café situé à l’angle du boulevard et de la rue Montmartre, dans une petite salle du fond, se réunissent tous les soirs, de cinq à sept heures quelques vieux de 48, qui viennent deviser du temps passé, de la politique du jour, et aussi des espérances de retour à la République.
Ce petit groupe porte un nom dont je n’ai jamais pu avoir une suffisante explication. — 11 s’appelle le «bras cassé ».
On y rencontre Martin Bernard, — l’ami de Barbés — c’est ainsi qu’il caractérise ses opinions politiques, — qui subit autrefois dix années de captivité, au Mont- Saint-Michel, déparia grâce spéciale de Thiers, alors ministre de Louis-Philippe. Martin Bernard, toujours désintéressé, mais un peu naïf, a un tic : il récite en entier à tous propos, les discours de Robespierre, qu’il adore comme les vieilles femmes Jésus.
Après Martin Bernard, Schœffer^ du « Siècle », toujours Un peu trop dans son rôle de vénérable, même parmi les profanes ; Lafond, le bandagiste, que par déférence on traite de docteur — vieux communiste du groupe maintenant disparu qui contenait Test e(Charles); le vieux Buonarotti, le penseur de la “Conspiration des Egaux »; Charassin et le docteur Soudan ; - Léon LegauU, communiste de l’école lyonnaise, passablement mystique, secrétaire de la rédaction du Temps,
L’élément jeune de 48 est représenté par Ulysse Tarent^ un dessinateur de talent , son ami Charles Tloquet,^ persuadé qu’il suffit de porter un ch.ipeau à bords très relevés, un habit bleu barbeau avec boutons
dorés, comme autrefois Robespierre, pour être très républicain.
Cluseret^ ancien officier de la mobile, en 48, qui fit son “ devoir » comme tel contre les insurgés de Juin, puis capitaine dans l’armée régulière.
Passé aux Etats-Unis durant la guerre de sécession, il estrevenu, bien avant la fin de la guerre, avec le grade de général, paraît-il, titre dont il a grand soin d’accompagner sa signature chaque fois qu’il la donne. Il a été converti au socialisme par Pelletier,ex-député de Lyon, réfugié à New-York depuis le coup d’Etat.
Les vieux de ce groupe ont un travers assez agaçant En haine de l’Empire, haine que les jeunes partagent à des titres divers, ils se croient tenus de témoigner une admiration aussi peu justifiée qu’excessives pour tous les faits et gestes du jeune Cavaignac, fils d’Eugène le boucher de Juin.
Je les ai trouvés un jour versant des larmes de joie au récit des succès remportés par le « petit » an Grand Concours.
Comme je feignais de ne pas comprendre et avais Pair de supposer qu’il s’agissait du petit Schæffer, jeune homme très studieux, élevé à Sainte-Barbe, ils ont failli m’étrangler malgré leur amitié pour moi.
Mais nous avons eux et moi un autre sujet plus grave de dissentement. C’est l’antipathie irraisonnée qu’ils nourrisent contre Vermorel, le rédacteur actuel du Courrier français.
Que celui-ci ait eu tort — n’écoutant que son besoin d’activité — de se compromettre auprès d’un Rouher, afin d'en obtenir des moyens d’action, j’admets qu’il n’y ait pas lieu de l’en glorifier.
Il est certes fâcheux que sa jeunesse, son inexpérience l’aiont empêché de comprendre qu’il est des situations où s’abstenii' est préférable à tout. Mais estce dans le gâch's où il a fait ses premiers p ns, est-ce
au milieu des Jules Simon, des Ha vin et des Jules Favre, ces directeurs d’alors du parti républicain, qu’il aurait pu recevoir cette notion ?
C’est précisément en voyant se passer devant lui tous les maquerellages politiques de ces messieurs, immondes tartufes d’austérité, qu’il prit en haine et en dégoût ces hommes, dont les sales intrigues en 1848 ont fait sombrer la République bien plus sûrement encore que les complots bonapartistes.
Est-ce que journaux et journalistes de l’opposition dite libérale n’ont pas accepté de recevoir au besoin le mot d’ordre du pouvoir qu’ils feignent de combattre pour la galerie ? Est-ce que l’on ne sait pas que ces journaux d’opposition prétendue n’attaquent ou ne défendent non seulement que ce qu’on leur permet, mais aussi que ce qu’on leur ordonne d’attaquer ou de défendre? Situation à laquelle ils ne pourraient se soustraire qu’à la seule condition de ne point exister.
Est-ce que la plupart des journalistes républicains sont SI purs qu’ils l’affirment de toute attache avec les ennemis avérés de la République ?
Est-il donc plus méprisable d’entrer en relations avec Rouher que de popoter des journaux avecVillemessant? Y a t-il tant lieu de clâmer contre Vermôrel et d’accepter les Fonvielle, les Duvernois et les Pessard, flirtant autour (Pun Gii’ardin, d’un Dussautoy et même d’un Florian Pharaon ?
Est-ce que plusieurs n’ont pas accepté d’être les collaborateurs d’un Ganesco ?
Vraiment, tout ce puritanisme est pour le moins fort injuste, si ce n’est chez certains tartuferie pure.
La vérité c’est que pour tous — naïfs et roublards — Vermôrel est au fond une nature des plus indépendantes, des plus indisciplinables. Et puis, il a l’esprit priniesautier, ne se paye ni de mots ni de banalités. Son originalité et sa franchise — parfois brutale — font
peur aux simples, et les autres ne lui pardonnent jamais de les avoir démasqués dans ses « Hommes de
Malheureusement son tempérament fougueux lui fait commettre des maladresses dont ses adversaires.,^ sont enchantés de pouvoir profiter.
Etre aux prises à la fois avec les intrigants et les imbéciles c’est avoir une forte partie à soutenir.
Aussi quelle joie pour les républicains d’austère apparence, si, dans la querelle engagée entre son journal et les Cassagnac, cédant aux provocations de ceuxci, il se fût offert à leurs coups!
Comme ils eussent battu des mains à la mort dujeune écrivain qui, seul jusqu’alors, a su créer un journal vivant et dont les allures rappellent parfois les beaux jours de la Voix du Peuple de Proudhon !
Ah 1 la concurrence... politique ! cent fois plus féroce encore que l’autre.
Précisément le « bras cassé « vient de m’offrir le plus misérable spectacle, et toujours à propos de Vermorel.
Celui-ci, désireux de prouver que ce n’était par aucune crainte personnelle qu’il avait refusé de se battre avec les Cassagnac, mais uniquement pour conserver à la presse le droit de scruter la moralité des hommes polUiques, ([ui relèvent par cela même de l’opinion publique, s’est attiré de parti pris une nouvelle affaire avec Anatole de la Forge, l’im des rédact^mrsdu Sieele et l’un des hommes les plus estimés par tous, qui passe pour être une des meilleures lames de France.
J’arrive au café de la Porte-Montmartre à l’heure où très probablement le duel doit être terminé et uù Vermorel est peut-être tué ou du moins dangereusement blessé — car il paraît que le porte-lunettes est loin d’être fort à l’épée.
C’est cette prévision qui, paraît-il, fait la joie des amis que je rencontre au cassé.
Tout gonflé de colère je les quitte et je redescends la rue Montmartre. — A l’angle de la rue du Mail, je rencontre Duchêne qui me paraît tout souriant. Il se rend au Courrier-Français,
— Tu as l’air bien gai. Ne sais-tu donc pas ce qui se passe ?
— Si, et je sais même ce qui s’est j)assé. C’est là l’explication de la gaieté qui t’étonne.
— Qu’est-il donc arrivé ?
— C’est Anatole de la Forge qui est blessé à l’avant bras.
Je quitte Duchêne aussitôt et retourne en courant au café.
On n’y sait rien encore.
— Réjouissez-vous, messieurs : Vermorel... est bien portant. C’est son adversaire qui est blessé... peu grièvement.
Puis je repars en riant de leurs mines désappointées.
Notre loge a retenti ces jours-ci de l’éloquence du frère Germain Casse, gros garçon joufilu comme un poupard, qui s’intitule : « Révolutionnaire-socialiste, matérialiste et athée. « Cette enfilade de mots est destinée sans doute à cacher la nullité de pensée chez ce créole de la Guadeloupe, que son ami, le mulâtre Melvil-Bloncoiirt, s’obstine, je ne sais pourquoi, à ne jamais appeler autrement que « Ventre-à-pois. »
Un prince d’Espagne, Henri de Bourbon, en vue sans doute de quelques intrigues politiques à ourdir dans son pays, avait fait à notre loge l’honneur de la choisir pour être, par elle, initié à la maçonnerie.
Comme nous n’étions guère disposés à servir les projets de ce monsieur, on résolut de repousser sa demande par la question préalable.
Dans le cours de la discussion qui s’établit à ce propos
les partisans de l’admission invoquaient à l’appui de leur désir le libéralisme connu de ce prince, qui ne demande à entrer dans la Maçonnerie que pour aller porter sa lumière et ses principes au-delà des Pyrénées.
Tout à coup le frère Germain Casse se lève, secoue sa chevelure comme un fauve, et fait une charge à fond de train contre le candidat, dans un style à réjouir tous les titis de l’Ambigu et le vieux Bouchardy luimême. Puis il termine sa tirade par cette s'upéfiante adjuration au prince :
« Vous n’avez d’autre désir, dites-vous, en vous fai- « saut recevoir Maçon, que d’aller prêcher la liberté en J5 Espagne. Eh bien, allez d'' abord vous faire trouer w la poitrine pour cette liberté sainte, et revenez » ensuite frapper à nos temples dont alors les portes » s’ouvriront toutes grandes ! » {sic).
Cette éloquente invite a obtenu le plus grand succès. Mais je doute que le Bourbon suive l’insidieux conseil du bon frère.
Ça n’empêche que Germain Casse a prouvé dans cette soirée qu’il a tout ce qu’il faut pour devenir un homme politique sérieux.
Quel dommage que notre ami Emile Dereux ne se soit pas trouvé làlQuel amusant article lui aurait inspiré — pour « l’Action maçonnique » — ce joli morceau d^ architecture !
Pauvre loge 133 ! la voilà passée à l’état de souvenir!
Le monde profane n’a pas le privilège des coups d’Etat.
Il paraît que la Maçonnerie non plus ne les dédaigne pas. Le Suprême Conseil, auquel elle avait eu l’audace de demander des comptes d’administration vient de la démolir. C’est bien plus commode — et plus expéditif.
Cependant, elle avait fait le possible pour se débarrasser de toutes les vieilles friperies et de toute la lit-
térature cocasse qui est le plus bel ornement de cette inutile et vieillotte institution. Elle avait supprimé — chez elle — les hauts grades et les décorations.
Point de chevaliers Kadosch, point de Rose-Croix, ni di illustres cemman^^cw^d’aucunesorte. Point defonds de casseroles s’étalant sur la poitrine de ses membres.
Elle recevait de préférence ceux qui professaient nettement l’athéisme. Elle avait même poussé l’audace jusqu’à supprimer de l’entête de planches ou lettres de convocations la sainte et sacrée formule « Au grand Architecte de l’Univers. «
Sur tout cela on avait fermé l’œil : elle payait régulièrement sa part de frais pour l’entretien... j’allais dire du culte... ça y ressemble tant !
Mais demander des compteslProtanationlC’est à faire rougir le vieil Hiram dans sa tombe..., s’il en a une, car on l’ignore encore et c’est précisément de sa recherche qu’on s’occupe dans les Hauts-Grades.
Prétendre pénétrer un tel mystère et violer le saint des saints ! — Ah ! mais non.
Et, patatras ! La loge est condamnée.
« Voilà ce que c’est, mes frères, de vouloir faire de la maçonnerie qui n’est pas de la maçonnerie brame le bon frère Luchet, du Siècle, qui ne se consolera jamais d’ètre « mis en sommeil w, quoique cela ne doive guère changer ses habitudes.
En somme, il a raison, frère Luchet, laissons donc la Maçonnerie rester de la pure maçonnerie, c'est-à-dire amuser les braves gens qui ont à toute force besoin de mômeries, quelles qu’elles soient... et occupons-nous d’autre chose.
Sous peu vont s’ouvrir les réunions publiques qu’autorise la loi récemment votée en vue de donner à l’empire un faux air de libéralisme.
Laissons donc, sans plus les troubler, ces bons et fidèles maçons s’affubler de manteaux rouges, chanter des cantiques avec accompagnement d’orgue de barbarie ; qu’ils continuent à tourner leur moulin à café pour imiter le tonnerre ; à brûler leur étoupe enflammée sous le nez des récipiendaires, au risque de leur griller cheveux et barbe, ou encore à leur donner le spectacle enfantin du faux décapité.
Laissons-les s’amuser à toutes ces scènes de marionnettes,mystiques comme les enfants vont chez Séraphin dont les ombres chinoises sont d’ailleurs cent fois moins insipides.
Au diable les « Fils de la Veuve d^Hiram » et vivent les Fils de la Veuve de Juin!
Depuis vingt-quatre ans que leurs pères sont morts, à ceux-là, on n’entendait plus parler de rien. Donc le socialisme était bien mort. On l’espérait du moins.
Qui sait s’il ne va pas ressusciter?
En attendant, les travailleurs entrent en scène. Le drame révolutionnaire, interrompu durant un quart de siècle, va continuer.