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CHAPITRE PREMIER

De quelques avantages et de quelques inconvénients de la carrière de revuiste. Confession préliminaire.

Ou il rcril que, pour faire du liiéàlre, il fau! èli'e un peu bêle — ('idondez un jieu naïf, un peu "obeur. C’osL peul-èlre on verlu do col, apnjiliLegme que les n'vuislos oui toujours bénéficié d’une indulgence particulièi’o. Or, parmi fous ceux qui ont jamais été cou f aminés par le bacille de la revue, je fus, précocément, l’un des plus gravement, atteints; c’est pourquoi sans doute j'ai été souvent l’objet d’une spéciale bienveillance.

Quand je me [irésentai au ilernier examen de doctorat en droit, le bon M. Prins, qui faisait le cours de droit poéiial, me demanda, avant que je fusse assis devant le tapis \'ert :

— Et quand vous serez docteur en droit, que comptez-vous faire?

Je répondis, dans la sincérité do mon âme-,

• — • Du journalisme et du théâtre.

— ■ Des revues?

— U-i, tremblai-je dans un souffle.

Mais, tout au contraire do ce que j’imaginais, cela parut le disposer favorablement; bien loin de me pousser des colles, il eut la bonté de réiiondre lui-même à quelques questions qu’il me posa et qu’il connaissait, je le jure, mieux que moi — ce qui facilita étrangement l’opération finale.

M. Gornil — le père Cornil, comme on l'aijpelait affectueusement et respectueusement — se rappela, quand je me trouvai face à face avec lui, qu’il m’avait déjà rencontré trois ou quatre ans auparavant quand, en candidature, il m’avait interrogé sur le droit romain.

— r)epuis cette époqinq me dit-il, vous avez suivi avec plus d’assiduité les coui's de l'Alcazar que ceux de rUniversité : je n’ai pas eu souvent le plaisir de vous voir

Je souris de mon air le plus modeste en inclinant un front qui acquiesçait — et il y eut un silence qui me parut certainement plus long qu’à lui.

Il ajusta .son binocle, plissa la patte d'oie de ses yeux malins et bienveillants :

— Vous venez jiout-êtrc prendre les tètes du jury jiour votre prociiaine revue?...

— Oii! Monsieur le professeur...

-T'aurais bien voulu attester le Giel... je n’en eus pas le temps; déjà il était entré dans le maquis du contrat de mariage où je le suivais de mon mieux, essoufflé, gravissant les cotes du régime dotal et dévalant les pentes de la communauté réduite a.ux acquêts.

l’out à coup, il stoppa : le quart d’heure de l’interrogatoire était écoulé; votre patte d’oie souriait toujours, ô bon Monsieur Gornil; elle avait i’air de dire : pour un revuiste, il n’a pas trop mal marché...; il faut tenir compte d’un cas comme le si('n... n

d’orquemada-Vaul hier, le redoutable [irofesseur de droit commercial, 'Forquemada- Yauthier lui-même parid accessible, ce jour-là, à un sentiment de bienveillanin' que trop [a’U de récip)iendaires lui ont connu. J’étais, en droit commercial, d’une timidité qui n’aurait ])u tromper longtemps l’examinateur le moins averti.

Louis Franck, devenu di'puis Gongoiais et. flamingant, m’avait inculqué, non sans peine, et en français, la lettre de cliange et le contrat maritiuie et c’était à peu près tout mon bagage: ce fut justement làdessus que Vautliier, de son air invariablement liougon et crispé, me questionna Peut-être se souvint-il d’avoir ri, quelque soir, à l’Alcazar; [leut-être aussi reconnutil la nadhode de Franck, lequel enlevait tous ses grades awu* la plus grande distinction — car, dans le soiqur final qu’il j'-oussa, il me sembla qu’il y avait quelque chose d’approbatif.

... Ginq ininutes après, muni des sacrenif'nts du jui'v, je me trouvais* sur la place de l’Imjiéralrico : j'étais docteur en diuil! Malpertuis était tà. 11 me poussa dans un fiacre ouvert qui prit le chemin du logis paternel où l’on attendait, avec plus d’im-

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|):i(i('n('p que de foi, les nouv('lles — et je iiKv l'apix'lle qu’il me dit :

— Je u’ai pas voulu t,e relancer depuis (rois semaines, pai'ce qu’un examen, c’est sacré; mais, si nous voulons passer à l’Alcazar dans deux mois, il es! temps de nous mettre à la revue.,, Qu’est-ce que lu penses de ce couplet sur l’Armée du salut?

Nous arrivâmes chez moi en chantant le refrain en chœur; le cocher, tout à fait conquis, faisait la l)asse; le cheval, joyeux, s’(''hrouait entre les In-ancards (d avait l’air de courir allègrement vers la centième.

•Mais il n'y a pas dans la vie que les examens et ce qui vous sei‘1 ici vous dessert là-has. Bergeral raconte quelque part que, ipiand Gondinet ouvrait, la bouche, tout le inonde s’écriait : « C’est du théâtre! » Si, au cours d’une séance de collaboration, et. tandis qu’il dictait un bout de dialogue, il lui arrivait de sonner pour demander un bouillon, le collaborateur s’exclamait, joyi'ux : « C’est du théâtre! » et Gondinet avait, ensuite la plus grande peine à le désidniscr et à lui faire comprendre (pœ ce bouillon n’était que de la vie réelle et qu’il (“lait destiné, à un usage alimentaire el non à la collaboration.

Dans un plan inférieur, h' revuiste ijnpi'iuleid est pareil à Gondinet.

Vous lisez à des amis une fine comédie' leassionnelle oii, dès les premières scènes, se pose (juclque problème tiaagique et angoissanl, un de ces problèmes qui fait pâlir les mères et les amants frémir; votre dialogue' expose toute l’affaire avec une feet'e'e et une clarté magistrales... Dans cpiel quatrK'ine elessous d’aburissement et de e'e)nfusieni tombez-vous quand, soudain, l’auelileui' le plus autorisé s’i'crie : « Mon vieux, c’est couru : cette paroelie là sera le succès de ta revue! »

Queei qu’il en soit, voilà à [eeeu près 40 ans que je' suis, dans les communicpiés, le joyeux et nu'ine le spirituel revuiste. El,, chose curie'use, je suis d’autant idus joyeux et spirituel que la pièce que j’ai faite a moins de succès. C’est de stylé : dès que la recette l»aisse dans un théâtre, le secredaire se met à battre la caisse: le directeur devient symi)athique; dans les cas’ graves, il peut devenir — cela s’est vu — très distingué; les inter|)rètes sont déclarés incomparables, le succès est certifié étourdissant, le chef d’orchestre est. promu maestro et- la direction reconmiande au public de prendre, trois jours d’avance, ses places en location. C’('st aloj-s qu’on entend |)roclamer que le revuiste. battant tous ses confrères de Bruxelles et, au besoin, de l’étranger, détient le record de la gaieté cl de l’imagination. Quand la pièce en est à l’heure de l’exlrême-onetion, le communiqué ajoute, à la gaieté et à l’imagination, la verve inépuisable et la fantaisie endiablée...

J’ai fait beaucoup de revues. Mon brave collaborateur, Georges Hauzeur, qui avait

des archives et une mémoire stupéfianle -- il lui suffisait d’avoii' eidendu deux fois un couplet ]ioui' s’en souvenir vingt ans après, ])aroles et musique — m’a dit, quoique temps a^•ant sa mort, que j’avais <léi)assé de beaucoup la centaine. Il se peut: la revue appelle la revue comme le crime ap|)elle le crime.

Il me souvient d’un fermier ardennais qui, supplié par sa fiancée de se présenter au confessionnal, fit au curé cet aveu lai)idaire : « J’ai tout fait, sauf me parjurer, voh'r et tuer. » Je pourrais dire : « J’ai tout fait en matière de revues; j’en ai fait d('s jœtites et des grandes, des boniuis et des mauvaises, des revues à ided et des revues à cheval, des revues de paravent et des revues de ceicles, des revues pt)liliques, des revues d’étudiants et des revues ])our les gosses; j’en ai fait dans tous les théâtres de Bruxelles susc’eptibles d’en monter et dans la plujmrt des théâtres de pi'ovince; j’en ai fait. à. Paris, à Marseille, à Lille et autres lieux; je les avoue toutes; il n’y a qu’un genre de revue que je n’ai jamais ])ratiqué : c’est la revue porinjgraphique. »

Quand je contemple tout ça, avec le recul du revuiste chevronné et dont le cheveu se fait rare, j’a|)erçüi'S un carnaval de costumes de toutes les €Oiq)cs et de toutes les époques, de perruques multicolores, d’é'|)aules plâtrées, de commères de l.out âg(^ et de toute architecture, un tohulidhu de ballets et de défilés se liouscidaid sous des herses de gaz ou des projecteurs électriques, des villes, des palais et des ]>ay.sag('s fani astiques dans des royaume, s de toile et de carton, des décors éphémères, somptueux et dérisoires, des poitrines multiformes accommodées à. la mode du jour, depuis les gorges lriom|)hales et nacrées que marquait jadis le volujMueux sillon jusqu’à celles, récentes, qui obéissent à rimpéralif « laissèz-les l.omber ». J’entends des. musiques énamourées, où le violoncelle y \a. de sa larme, des musiques légèr('S et joyeuses, voltigeant comme des feux-follels au bout de l’archet; des musi- (pies tonitruantes, rythmées jiar les ,trom- ] ('Iles Ihéhaines et le tonnerre déchaîné des tambours — et des musiques canailles qui font tourner le gigolo et la gigolette dans les bals de barrières. Je revois dos artistes dévoués et compréhensifs, à qui revient la grosse jjart du succès des scènes ((bruxelloises»; je revois des directeurs avisés, des directeurs hirsutes et des directeurs ahuris; des chefs d’orchestre butés et ignares et des chefs d’orchestre (lui, toujours d’attaque, ayant leurs hommes en main et acharnés à bien faire, deviennent les précieux collaborateurs du revuiste; des maîtres de ballet artistes et d’aidres qui, rossant et injuriant le peuple soumis et peureux des danseuses, règlent, à grands fracas, de déplorables chorégraphies; des théâtreuses dont la parfaite

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stii[)idiL6 oonstitiio un(3 calamité sans retour et des petits rôles qui apportent modestement, à dire les deux phrases qu’on leur confie, de i’inteiligence et du talent. Je revois des costumiers imbéciles et des habilieuses qui, les soirs de première, d’un lour de main expert, chiffonnent, comme des fées, un chapeau manqué et sauvent un corsage en y piquant une fleur; je revois des machinistes incapables d’appuyer un rideau et d’autres qui, à la minute désespérée où le changement à vue .va rater, grimpent au mât comme des mousses sur un navire en perdition et, s'agrippant aux cintres au risque de se casser les os, vont décrocher les pendrillons qui gênent la manœuvre. Je revois les laborieuses répétitions à i’avant-scène, dont on sort sans voix, sans jambes et sans foi, à côté d’autres où la bonne volonté, l’émulation généreuse, le courage fraternel, les trouvailles, l'amitié des interprètes suppriment la fatigue et l’ennui de la scène vingt, fois reprise, vingt fois refaite et finalement condamnée; les «. générales » qui finissent à cinq heures du matin, dans l’hébêtement de tous et de chacun; les heures d’angoisse do la 'première où le sentiment des responsabilités morales vous lancine brusquement... Puis, le désintérêt, la lassitude après la partie gagnée — quand on a gagné la

partie, c’est-à-dire quand, dans un sourire et une poignée de mains, derrière le rideau que la claque a fait relever cinq fois le directeur et le régisseur vous ont dit : « Oa y est! » et que la commère, classiquement, vous embrasse coram populo.

G’est la bataille; c’est de la vie trépidante et fiévreuse.

Et l’on oublie la médiocrité finale de la tâche et l’inexistence totale d’une revue de fin d’année aux regards de Sirius, parce que, au moment de l’action, on a été transporté par l’effort.

Quand on appartient, comme votre serviteur, à une génération qui, ayant dépassé le point culminant de la montagne russe de la vie, descènd déjà vers le terminus, on est plus excusable, semble-t-il, — si ha'i’ssable que soit le moi — quand, parlant des autres, on est amené à parler de soi- ,même' : la prescription a commencé de courir...

Je tâcherai, en notant ces souvenirs, d’être l’homme de bonne humeur qui, un peu las de la grande ville et garé des autos, raconte des histoires à des amis, par une belle ai très-midi d’été, dans le jardin d’une villa d’où l’on voit couler la Meuse, en buvant du vin frais sous des arbres.

hllllilIliiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiliiiniiiiiiiniiiiiiiiliiiiiiiniiiiiiiiiiiiiiiiiniiiiiiiiHiiiHiiiiiiiiiiiiiililliiiiiiiiiiiiiiiiilIllillliiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiliiiiiiiiiiiiiiiiiililiilliiiiiiiiillIlllllllliT

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