‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 10 sur 32 · Reims · texte numérisé non relu

Reims

Sreznevsky étaient égayés par une nombreuse famille. Le temps passé dans cette aimable société m'a laissé les plus reconnaissants souvenirs. Si je n'avais écouté que l'excellent Sreznevsky, je serais resté à Saint-Pélersbourg et ma destinée aurait probablement suivi un cours tout différent.

Au moment cm j'arrivai dans la capitale, la place de lecteur de langue et de littérature françaises de l'Université se trouvait vacante, par suite de la mise à la retraite ou du décès du titulaire. Sreznevsky me l'offrit. Je refusai ; il me semblait que ma place était à Paris et qu'il serait encore plus utile et plus glorieux de propager la littérature slave en France que la langue française en Russie. Dieu sait pourtant si, jusque-là, mon pays m'avait encouragé ! La place que j'avais dédaignée tomba d'ailleurs en de bonnes mains. Elle fut confiée à M. Jean Fleury — le père de la regrettée M";® Henri Gréville — auteur d'excellents travaux d'histoire littéraire et de philologie.

Ne pouvant être mon patron, Sreznevsky voulut, du moins, être mon parrain et il y réussit.

Je m'explique.

En Russie, dans la vie familière, ce n'est point la coutume de s'interpeller par son nom de famille. On ne dit pas M. Sreznevsky. On dit Ismaïl Ivanovitcb. Quand vous êtes présenté dans une société, on s'informe de votre nom de baptême, puis du nom de baptême de votre père, auquel on ajoute ovitch ou evitchpour les hommes, evna ou ovna pour les femmes. C'est par cette double dénomination qu'on s'interpelle dans les relations sociales, en la faisant dans certains cas précéder de prédicats, tels que: Votre noble naissance, Votre Excellence, Votre Haute Excellence, Votre Sérénité, et d'un titre de comte, de prince. Tous ceux de mes lecteurs qui ont parcouru des traductions de romans ou de comédies russes ont certainement remarqué cette particularité.

En arrivant en Russie, j'avais dû me soumettre à l'étiquette nationale. Avec mon nom Louis, en russe Loudvik, d'après l'allemand, et ma patronymie Guenrikovitch (mon regretté père s'appelait Henri, en russe d'après l'allemand Heinrich, Guenrik), mes amis russes m'avaient composé un imia et un otchestvo, Loudvik Guenrikovitch.

Ce Loudvik Guenrikovitch me déplaisait forf à cause de sa physionomie allemande, maie j'avais cru devoir m'y résigner.

Loudvik Guenriiiovitch fit tressaillir le boa Sreznevsky.

« Mais cela vous donne Tair d'un Allemand!

— Hélas ! je ne le sais que trop.

— N'avez-vous pas reçu au baptême d'autre prénom que Louis?

— Paul, répondis-je.

— Fort bien! Pavel, voilà un nom russe, à la bonne heure,

— Et votre père n'a-t-il pas d'autre prénom que celui d'Henri ?

— Paul, également.

— Al la bonne heure, Pavel Pavlovitcli, voilà qui vous donne Tair vraiment russe et d'ailleurs, ajouta-t-il, Paul était le prénom de Schafarik*. »

C'est ainsi qu'il y a trente ans l'excellent Sreznevsky me débaptisa. Les noms qu'il m'avait donnés ont fait fortune parmi mes amis russes.

Si après ma mort on trouve dans mes papiers

1. L'auteur des Antiquités slaves, Tun des fondateurs de la Slavistique.

m LE MONDE SLAVE

des centaines de lettres commençant par ces mots : cher Pavel Pavlovitch, qu'on le sache bien, c'est à moi et non à un autre qu'elles sont adressées.

Je retrouvai à Saint-Pétersbourg, le général Le Flô. Il m'accueillit avec la bienveillance qu'il m'avait déjà témoignée lors de notre première rencontre à Moscou. Je n'ai point à juger ici son rôle comme ministre de la Guerre pendant le siège de Paris. Nous avions joué durant cette tragique période des rôles bien différents. Il était le grand chef de l'armée, moi un pauvre diable de sous-officier offrant à tout venant une vie dont personne ne voulait. Quelle que fût la discrétion que mé commandaient les circonstances, il était bien difficile que la conversation ne déviât pas sur le souvenir des épreuves que nous avions traversées ensemble. Sur bien des points le général gardait une réserve diplomatique. Mais il ne pouvait se contenir quand nous venions à parler de Trochu qui, par un concours extraordinaire de circonstances, s'était trouvé tout ensemble son chef et son subordonné : son chef comme président de la Défense nationale, son subordonné comme gouverneur de Paris.

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J'entends encore résonner dans mon oreille Taccent vibrant avec lequel le général me raconta l'histoire de la proclamation par laquelle Trochu, oublieux du temps et du milieu où il vivait, avait voulu mettre officiellement Paris sous la protection de sainte Geneviève.

Le texte de cette proclamation avait été envoyé à l'Imprimerie nationale. Trochu en avait apporté une épreuve au conseil. Le Flô était Breton et certainement tout aussi catholique que Trochu. Mais son bon sens de soldat n'hésita pas un instant.

« Vous êtes chef du gouvernement de la Défense nationale ; moi je suis ministre de la Guerre, responsable des actes du gouverneur de Paris. Je vous interdis de publier cette proclamation. ;»

Le général Le Flô jouissait personnellement d'un crédit considérable auprès de l'empereur Alexandre II qu'il avait connu grand duc à l'époque où le futur souverain était venu visiter l'Algérie. Malheureusement il constatait que si sa personne élait bien vue à la CoUr, en revanche les sympathies du monde officiel allaient plutôt à l'empire allemand qu'à la République française. Il songeait à créer un courant d'opi-

nion en notre faveur en fondante Saint-Pétersbourg un journal français qui plaiderait notre cause et pour lequel on lui envoyait de Paris un excellent rédacteur. Je raconterai peut-être quelque jour la lamentable histoire de ce journal. Le moment n'est pas encore venu...

Je retrouvais dans le salon du général Le Flô mon camarade Alfred Rambaud que les études byzantines avaient amené à l'étude du monde slave et qui, après avoir étudié le russe en 1869 à mon cours annexe de la Sorbonne, venait chercher des matériaux pour une histoire qu'il méditait de donner à la collection Duruy. La même année M. Anatole Leroy-Beau lieu élait envoyé par la Revue des Deux Mondes à la découverte de cette Russie que Buloz s'était obstiné pendant de longues années à ignorer.

Au point de vue scientifique, sinon au point de vue politique, l'année 1872 marque une date importante dans l'histoire des relations francorusses. La science travaille le plus souvent dans l'ombre, mais ses efforts sont largement récompensés le jour où la politique met à profit les résultats de son modeste labeur.

Une mission en Russie en 1880. — Une lettre de Tourguenev. — A Moscou. — Le prince d'Oldenbourg. — La statue de Pouchkine. — Palmes académiques. — Détenu à la frontière. — Tourguenev à Bougival. — Sa mort.

J'étais lié depuis 1875 avec Ivan Tourguenev, il m'honorait d'une bienveillante amitié. Nous étions voisins : il demeurait place Vintimille, dans Thôtel, aujourd'hui détruit, de MmeViardot; je demeurais à cinq minutes de là, rue de Laval (aujourd'hui rue Victor-Masse). Il me faisait parfois l'honneur de venir me voir et m'autorisait à aller le déranger dans son cabinet de travail.

Au mois de mai 1880, je reçus une lettre de lui. Elle était ainsi conçue :

Moscou, ce 29 avril/11 mai 1880.

Cher monsieur Léger,

Je suis chargé par la Société des gens de lettres de Moscou (Obstchestvo Loubiteleï Rouskoï Slovesnosti *)

1. Traduction exacte : Société des Amis de la littérature russe»

de vous inviter à la fête de l'inauguration de la statue de Pouchkine, qui aura lieu le 26 mai/7 juin à Moscou. VtDs sympathies connues pour la Russie nous font espérer que vous ne reculerez pas devant la fatigue de ce voyage et vous ne pouvez pas douter de l'accueil empressé que vous fera toute la littérature russe, réunie ce jour- là autour de cette grande figure, dans la ville même où notre poète est né. Vous seriez bien aimable de répondre sans relard, en adressant la lettre au président de la Société, M. Serge louriev.

Agréez l'expression de mes meilleurs sentiments^

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