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Chalets en bois, villas

SOUVENIRS D'UN SLAVOPHILE lit

ruines et les étangs dormants de Tsarytsino, la mignonne église qui mire ses coupoles sur les eaux glauques de Tétang d'Ostankino ! Quels beaux couchers de soleil, quelles merveilleuses aurores sur les ondes sinueuses de la Moskva! II m'est arrivé de passer une nuit tout entière à ramer indolemment sur la capricieuse rivière ; il est vrai que c'était une nuit septentrionale. Commencée à onze heures du soir elle était déjà finie à une heure du matin. Comment dire le charme de ces nuits si courtes où les teintes du ciel s'altèrent, se transforment de minute en minute pour se fondre tout à coup dans une gloire flamboyante ? Qui racontera Tattrait mystérieux des grandes forêts, le pittoresque étrange des villages déjetés dont les izbas s'égrènent à l'ombre des clochers rouges, des coupoles vertes ou dorées? Nul n'a joui plus que moi du charme austère de cette large na~ ture russe, nul n'en a gardé une plus profonde, une plus religieuse impression.

Pour bien comprendre la Russie, il faut pouvoir causer avec le paysan, pénétrer l'âme du peuple, échanger avec lui ses idées — si par hasard il en a — dans cette langue délicieuse qui semble avoir été créée pour des lèvres rus-

ii2 LE MONDE SLAVE

tiques ou enfantiaes. Cette langue recèle des trésors infinis de caresses, de tendresses. L'ivrognerie même — ce vice si fréquent, hélas ! en Russie — prend dans ce pays étrange une nuance d'affection et de mélancolie. Pour employer un mot bien connu, le Russe m'a paru avoir. non pas le vin, mais la vodka tendre, surtout vis-à-vis du barine ou bourgeois. Un jour, dans une gare de chemin de fer, je vis arriver tout en nage, les yeux en larmes, le front ensanglanté, un moujik ivre qui venait d'être rudoyé par des camarades. « Petits pères, mes oncles, mes colombes, intercédez pour moi, sauvez-moi. » Et il se roulait à nos pieds, battant le sol du front. Ce tfétait pas un sauvage déchaîné comme le héros de V Assommoir y c'était un enfant humble et contrit qui venait deniander protection à de plus grands que lui.

Le paysan russe est beaucoup plus propre que le nôtre, car il prend un bain do vapeur tous les huit jours ; mais ses vêtements, le plus souvent en peau de mouton, sont imprégnés d'une odeur si répugnante que je n'ai jamais eu le courage de la braver pendant plus de quelques minutes. Je n'ai jamais osé voyager

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en troisième classe et je le regrette. J'eusse certainement beaucoup appris. Pendant l'exposition, un entrepreneur intelligent avait eu ridée de créer à Moscou un théâtre populaire ; il y jouait des œuvres essentiellement nationales, du Gogol, de TOstrovsky. J'ai été frappé de l'attention intelligente avec laquelle les gens du peuple suivaient les représentations et du bon sens avec lequel ils discutaient la pièce pendant les entr' actes.

Un inonde très intéressant à observer à Moscou, c'est la classe des marchands. Ces gros Kuptsy à grande barbe, vêtus du long caftan, coiffés de la casquette traditionnelle, représentent une des forces les plus respectables de la Russie. Quelques-uns d'entre eux ont acquis d'immenses fortunes dont ils emploient la meilleure partie à des fondations pieuses ou philanthropiques. Si au lieu de laisser tomber son commerce aux mains des Allemands, des Juifs, la Pologne avait eu, comme la Russie, une caste commerçante, elle aurait probablement joué dans le monde un autre rôle que celui auquel elle a dû se résigner. Parmi ces marchands il en est qui sont doués d'un véritable sens artistique et qui ont créé des indus-

tries que rOccident a le droit d'envier à la Russie, ces merveilleux émaux translucides, ces laques décorés d'exquises enluminures, œs broderies tricolores dont la mode commence à se répandre parmi nous. J*ai constaté avec regret, dans mon dernier voyage, que certaines traditions de Fart indigène commencent à se perdre, qu'on les abandonne par caprice pour les modèles de Paris, de Londres ou de Berlin. A notre Exposition de Paris il y a deux ans, s'élevait derrière le Trocadéro un ensemble de constructions pittoresques que l'on appelait le village russe. On y vendait les objets, le plus souvent en bois rouge, fabriqués par la petite industrie rurale, la Koustarndià rabota. Les vendeurs firent, si j'ai bonne mémoire, d'excellentes affaires. Ils m'annoncèrent qu'après ^Exposition ils ouvriraient à Paris un dépôt de ces articles si goûtés du public. Ils n'ont pas mis moins de quatre ans à réaliser ce projet! Le temps ne compte pas en Russie.

J'arrivai à Pétersbourg dans le courant de septembre 1872: J'avais passé quatre mois à Moscou; je passai quatre jours à Pétersbourg.

C*est, je crois, la proportion que doit observer le voyageur curieux d'étudier vraiment la Russie. Pétersbourg n'est que le vestibule de ce grand empire russe. Son véritable foyer est à Moscou.

Au mois de septembre, les vacances russes sont déjà finies. J'eus la bonne fortune de rencontrer les confrères russes que je venais voir et de trouver chez eux le cordial accueil auquel Moscou m'avait accoutumé. Ils ne me connaissaient pas seulement par mes modestes travaux : je n'avais encore publié que trois volumes et un certain nombre d'articles dans une revue qui joue là-bas un rôle analogue à celui du Journal des Savants, mais qui est beaucoup plus répandue. C'est le Journal du Ministère de l'Instruction publique. Imaginez un recueil où se combineraient tout ensemble notre Bulletin administratifs le Journal des Savants, la Revue archéologique, la Revue historique, la Revue critique. Imaginez ce recueil reçu d'office par tous les établissements d'enseignement supérieur et secondaire de l'Etat. De tous les pays européens, la France est le seul qui soit représenté dans cette revue par une correspondance régulière que je m'honore de pour-

suivre depuis trenle-cinq ans. Dans ma modeste sphère j'aurai été, h ma façon, un des précurseurs d'une alliance que je crois nécessaire au repos et à l'équilibre du monde.

Parmi les savants russes, ceux que je recherchais naturellement c'étaient mes confrères ou mes maîtres lesslavistes. APétersbourgcomme à Moscou je trouvai chez eux, notamment chez MM. Lamansky et Sreznevsky, le plus affectueux accueil. M. Sreznevsky est mort depuis de longues années, M. Lamansky, grâce à Dieu, est encore de ce monde et récemment encore lorsque j'ai entrepris la publication de VÉvangéliaire de Reims^ il m'a donné le concours le plus cordial et le plus désintéressé.

Ismaël Ivanovitch Sreznevsky était déjà, à l'époque oii j'eus l'honneur de me présenter chez lui, l'un des doyens du slavisme. Ses premiers travaux dataient de 1840; il avait, dans la période héroïque de nos études, visité les Slaves de l'Occident et du Midi. Je trouvai chez lui l'hospitalité cordiale que j'avais reçue à Moscou chez son collègue Bouslaev. Bouslaev n'avait pas d'enfants. Le cabinet et le salon de

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