POUR LE MONUMENT DE CRÉCY
LE
SOUVENIRS D'UN SLAVOPIIILE
Refusé à l'École normale. — L'école de droit. — Victor Lcclerc. — L'insurrection polonaise. — A Montmorency. — Gomment j'eus l'idée d'apprendre le polonais. — Alexandre Ghodzko. — Une théorie ethnographique. — Henri Martin.
On m'a souvent demandé quelles circonstances m'avaient mis en rapport avec les Slaves, m'avaient amené à étudier leurs langues et leurs littératures, et à leur consacrer ma carrière scientifique. Elles n'étaient guère à la mode au moment où je les abordai pour la première fois*; elles le sont un peu plus au-
jourd'hui, pas autant toutefois qu'on se Timagine à Tétranger. Je sais mieux que personne à quoi m'en tenir; mes chers compalrioles ont Tenthousiasme facile ; ils éprouvent toujours le besoin d'acclamer quelqu'un ou quelque chose. Il y a quarante ans, on criait : Vive la Pologne! On crie aujourd'hui : Vive la Russie ! Ces deux cris résument tout ce que la majorité des Français a jamais su des pays slaves. Pour les masses qui se croient éclairées,, les nationalités moins connues • que la Pologne et la Russie font partie de quelque vague Hongrie, plus ou moins balkanique.
J'ai toujours eu un goût passionné pour l'étude des langues et des littératures étrangères. Dès Tâge de quinze ans, perdu dans un petit lycée de province, en dehors de l'anglais obligatoire j'apprenais l'allemand, l'italien, l'espagnol. Ma plus haute ambition était de devenir un jour professeur de littératures étrangères dans quelque faculté. Je me destinais à l'Ecole normale, j'avais toutes les chances d^ être reçu. Parmi les maîtres qui m'y ont préparé je dois une reconnaissance toute particulière à Gustave Merlet. Il a puissamment
contribué à me donner le goût des lettres. Son collègue Glachant — le gendre de V. Duruy — m'a rendu aussi des services. Mais j avais le don de l'agacer par le pédanlisme de ma précoce érudition : « Vous, me dit-il un jour, si vous continuez, vous finirez par l*Institut ! » J'avais compté sans un obstacle imprévu. En dehors de l'examen technique, il fallait passer unexamende santé, prouver que le candidat était apte à supporter le dur labeur de renseignement, qu'il ne ferait point de tort à l'Etat, dont il avait reçu pendant trois ans à titre gracieux les leçons et l'hospitalité. A ma grande surprise, c'était, si j'ai bonne mémoire, en 1862, je me vis refusé par le jury médical chargé d'apprécier la valeur physique des candidats. Des praticiens renommés, Viglat, Guéneau de Mussy, un troisième dont j'ai oublié le nom, me déclarèrent impropre au service pour cause d'anémie. Peut-être même, — mes souvenirs sont un peu confus, — donnèrent-ils à entendre que j'étais menacé de phtisie. Dans ce tempslà, la tuberculose n'était pas encore inventée. Parmi les camarades qui, plus heureux que moi, furent l'objet d'un diagnostic favorable, beaucoup ne sont plus de ce monde. J'ai per-
sisté à vivre en dépit des horoscopes de la Fa- , culte et, qui pis est, je suis rentré dans cette carrière de renseignement qu'elle prétendait m'interdire et vers laquelle m'entraînait une irrésistible vocation.
Exclu de TEcole normale, je me résignai sans enthousiasme à Tétude du droit, qui, je l'avoue à ma honte, n'eut pour moi aucun attrait. Deux années passées sur les bancs de l'École ne firent que confirmer une invincible antipathie. L'art de combiner les textes des Institutes ou les articles du code Napoléon ne réussit point à m'intéresser. La gloire éventuelle du barreau, les profits de la basoche me laissèrent indifférents. Je ne retenais des leçons de mes professeurs que ce qu'il fallait pour passer correctement mes examens ; je fréquentais les cours de la Sorbonne ou du Collège de France ; j'allais m'enfermer dans les bibliothèques et me plonger dans mon étude favorile, celle des littératures comparées; l'Italie du moyen âge et de la Renaissance m'intéressait tout particulièrement.
En 1863, au lendemain du jour où j'avais passé ma licence es lettres, j'allai trouver le vénérable doyen de la faculté, feu Victor Le-
clerc, et lui proposai deux sujets de thèses de doctorat. L'une devait traiter des poèmes de Solon : De Solonis carminibiis, l'autre de Pétrarque considéré comme homme politique. M.
Leclerc admit sans objection l'étude sur les poésies de Solon : le travail sur Pétrarque le trouva réfractaire. Lui-même avait, — à ce qu'il m'affirmait, -^ dit dans V Histoire littéraire de la France tout ce qu'il y avait à dire sur l'auteur des sonnets et des canzojii. Il se flattail, à ce que m'ont déclaré depuis des personnes qui s'y connaissent. Mais j'aurais eu mauvaise grràce à insister et je n'insistai pas.
Je renonçai à Pétrarque comme j'avais renoncé à l'Ecole normale et je cherchai ailleurs. Cet échec me devait être des- plus profitables, et à quarante ans de distance je bénis la mémoire de Texcellent M. Leclerc. Absorbé par mes recherches sur Pétrarque, je n'en serais peut-être plus sorti et je n'aurais pas songé à poursuivre d'autres sujets d'étude. D'échec en échec je devais arriver à découvrir ma vraie vocation et tomber « de chute en chute au trône académique ».
A ce moment se produisait dans l'Europe orientale une série d'événements politiques qui
devaient exercer sur ma carrière une influence décisive. L'insurrection de la Pologne contre la Russie avait éclaté au mois de janvier 1863; elle avait rencontré de chaleureuses sympathies dans le monde officiel, dans la presse, dans la jeunesse des écoles. L'étudiant est volontiers du côté des opprimés et des révolutionnaires. Je m'associai à ce généreux mouvement, mais, pjus curieux que beaucoup de mes compatriotes, je voulus savoir quel était l'objet de mon enthousiasme, connaître les causes de cette révolution qui faisait couler tant de sang sur les champs de bataille, tant de flots d'éloquence dans les chambres, tant de flots d'encre dans la presse, étudier les rapports historiques de la Pologne et de la Russie. Les articles des journaux et des revues, les brochures que chaque jour faisait éclore ne m'apprenaient pas grand'chose. Je sentais que tout cela manquait de base scientifique. Mais comment m'éclairer?
Au mois de mai 1863, un de mes camarades, — il est aujourd'hui professeur de faculté, — m'apprit que le 21 un service devait être célébré à Montmorency pour les âmes des Polonais morts dans l'exil, que le sermon serait prononcé par l'abbé Perreyve, professeur à la fa-
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culte de théologie, — supprimée il y a quelques années, — et l'un des meilleurs prédicateurs de l'époque. L'abbé Perreyve était une sorte de Lacordaire au petit pied : ses sermons et ceux de l'abbé Gratry faisaient les délices de la jeunesse catholique libérale. Le 21 mai je me trouvais dans l'église de Montmorency en compagnie de deux camarades, que j'ai eu le bonheur de conserver jusqu'ici et qui tous deux ont fait depuis une belle carrière scientifique. Le sermon fut éloquent. L'orateur avait pris pour point de départ un mot biblique qui moins que jamais est aujourd'hui une réalité : Justitia et pax osculalœ sitnt. Voir la paix et la justice s'embrasser, c'était en ce temps-là l'idéal de la vingtième année. Nous savons aujourd'hui par d'amères leçons que la force primera toujours le droit.
La messe finie, Tassistance entonna en chœur un hymne polonais le Boze cos Polske : tous les fidèles n'en savaient pas le texte et beaucoup d'entre eux suivaient les paroles sur une feuille volante qu'ils avaient apportée dans leur missel. Ma voisine* me prit pour un compa-