Cette voisine, dont je fis depuis la connaissance, s'ap
triote et m'offrit de suivre avec elle les paroles mystérieuses. Naturellement je n'y entendais rien. Je la priai de vouloir bien me laisser le texte, qui me fascinait.
« Te voilà bien avancé, me dit un de mes camarades ; c'est de l'hébreu pour toi.
— Demain je saurai ce que cet hébreu veut dire. »
Le lendemain j'étais à la bibliothèque de la Sorbonne en quête d'un dictionnaire polonais. Le conservateur auquel je m'adressai était précisément un Polonais bien connu par de nombreux travaux en français sur l'histoire de son pays, Léonard Chodzko. A cette époque, il y avait encore une clientèle pour les ouvrages qui exaltaient les gloires de l'ancienne Pologne, les exploits de ses guerriers contre les Turcs, les Talares et les Moscovites, Théroisme des légionnaires qui avaient servi dans les armées de la République et de Napoléon.
Le nom de Léonard Chodzko était presque populaire ; sa femme, collaboratrice de quel-
pelait MUe Boïanowska. Elle épousa peu de temps après un de ses compatriotes, M. Rutkowski, et devint la mère de Mlle Wanda de Boncza, dont la Comédie française déplore la perte récente.
ques-unes de ses œuvres, avait joué un rôle dans les salons parisiens el figure, dil-on, sous un nom facile à reconnaître, dans un des romans
d'Henri Murger.
Grâce à ce patriote historien la bibliothèque
de la Sorbonne possédait un dictionnaire polonais, bien rarement consulté d'ailleurs. Après
deux heures d'un labeur opiniâtre, j'avais à peu près déchiffré les strophes de l'hymne Bozecos Polske\., Il s'agissait maintenant de continuer ce que j'avais si heureusement commencé ; je me procurai une grammaire, je me liai avec quelques jeunes gens de l'école polonaise des Batignolles \ et je fis des progrès rapides. Au bout de quelques mois j'étais en état, non pas de lire couramment, mais de traduire sans trop de peine un morceau de prose, avec l'aide du dictionnaire, bien entendu. Mais
1. « Dieu qui pendant tant de siècles as protégé la Pologne », etc.
2. Cette école était alors située boulevard des Batignolles. Depuis 1870 elle a été transférée rue Lamandé et remplacée par une école normale de filles. Ses anciens élèves publient un Bulletin mensuel, intéressant à consulter pour qui veut connaître l'esprit des représentants ou des épigones des deux révolutions polonaises de 1830 et de 1863. Tous n'ont pas gardé de cette école un souvenir enthousiaste. Voir le curieux ouvrage de M. Albert Gim(Gimochowski), Grand'mère et petit-fils (Hachette, 1896). L'école bolivienne dont il question dans ce roman n'est autre que l'école polonaise des Batignolles.
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j'étais bien résolu d'appliquer à mes études la maxime : audiatur et altéra pars, et j'entrepris d'étudier le russe dans la mauvaise grammaire de Reiff, sans me douter qu'après l'avoir tant de fois maudite je serais appelé à en donner un jour une nouvelle édition.
Au début de l'année scolaire 1863-1864 je me mis à suivre le cours de langue et de littérature slave (telle était alors la dénomination ofiioielle) professé au Collège de France par M. Alexandre Chodzko. Celait le cousin de Léonard; le public les confondait souvent, et cette confusion n'était pas faite pour leur plaire. ' Ils n'étaient pas bien ensemble ; Léonard racontait à qui voulait l'entendre que son cousin avait été nommé au Collège de France par erreur ; le ministre s'était, disait-il, trompé de prénom.
Les deux cousins représentaient sous des aspects différents le type classique du szlachcic ou gentilhomme polonais ; grand, bien pris, les cheveux taillés en brosse, l'œil vif, Léonard, derrière sa petite table de la Sorbonne, semblait parader encore sur le cheval blanc qu'il montait naguère, aide de camp improvisé de Lafayette aux jours de juillet 1830. Par paren-
SOUVENIRS D'DN SLAVOPHILE il
thèse, je me suis souvent demandé ce qu'un Polonais pouvait avoir à faire dans cette révolution qui, en' somme, ne regardait que nous. Il avait Fair d'un docteur Faust qui aurait jadis servi dans les hussards.
Il s'était constitué l'historiographe et l'archiviste des deux émigrations polonaises du xviu* siècle et de 1830; il avait réuni sur leur histoire une bibliothèque considérable et de nombreux documents inédits qui, si je ne me trompe, figurent aujourd'hui au musée polonais de Rapperschwyl. Après la mort de Léonard, sa veuve voulut les vendre pour une somme de quinze mille francs au gouvernement français. Une commission présidée par M. Alfred Maury et dont j'étais rapporteur se prononça, vu l'état de nos finances, contre l'acquisition.
Léonard Chodzko représentait le type du vieux Polonais, chrétien, conservateur, irréconciliable. Pour lui, le Russe c'était toujours le Moskal (Moscovite). Il n'avait point pris part aux révolutions de son pays; il l'avait quitté avant 1830, en 1826, si j'ai bonne mémoire.
Cependant il se faisait volontiers passer pour
émigré, émigré de la veille si Ton veut. Le patriotisme de son cousin, qui avait servi sous le Moskal, lui semblait un peu tiède.
Alexandre Chodzko, avec sa moustache et sa barbiche grisonnantes (il avait environ soixante ans lorsque je le connus), avait, lui aussi, des allures d'ancien officier, mais d'officier très assagi. L'œil gris bleu, un peu éteint, trahissait une certaine lassitude dont on surprenait parfois les symptômes dans son enseignement :
ses leçons se bornaient en général à des explications de texles. Au milieu d'une phrase, il lui arrivait parfois d'être pris d'un accès d'anémie cérébrale et de s'arrôler net : « Je vous demande pardon, messieurs, je ne puis pas continuer. » Je m'offrais alors à expliquer le textCy que j'avais toujours préparé de mon mieux. Il me laissait faire et nous atteignions ainsi la fin de la leçon.
11 ne tarda pas à me remarquer. Il m'ouvrit sa maison hospitalière ; il lut avec moi des fragments des poètes polonais. « Je vieillis, me dit-il un jour: travaillez; vous avez plus que personne le droit de rêver ma succession. »
Cet horoscope devait se réaliser.
Alexandre Chodzko était né en Lithuanie,
SOUVENIRS D'UN SLAYOPHILE 13
comme Mickiewicz; un peu plus jeune que lui, ilavait été de bonne heure honoré de l'amitié du poète et soumis à son influence. Il avait débuté par la poésie, et ses contemporains avaient fondé sur lui les plus belles espérances. Un jour Mickiewicz, dans un fragment qui nous a été conservé, avait salué en lui un rival et un successeur. Chodzko, dans une improvisation, avait comparé Mickiewicz à un aigle. Le maître lui répondit: « Je suis Taigle, mais tu es le faucon ; tu as saisi les secrets du vol de l'aigle et il te porte envie. Quand il succombera, tu prendras son essor. Quand il périra, tu lui survivras. Tu t'asseoiras un jour sur son trône et tu te couvriras de sa gloire. »
Alexandre Chodzko ne réalisa pas ces espérances. D'un volume de vers publié par lui à Saint-Pétersbourg en 1827, la postérité n'a retenu qu'une jolie ballade intitulée : Les framboises. C'est une pièce classique d'un tour délicat, d'un joli sentiment, qui figure dans toutes les anthologies polonaises. Je l'ai traduite dans la notice que j'ai consacrée à l'auteur au lendemain de sa mort^ Une partie de la prédiction