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Souvenirs d'un tragédien

IL faut tout d'abord que je rende grâce à ceux qui ont su forcer ma nonchalance naturelle, et m'ont obligé à rassembler mes souvenirs avec un peu d'ordre et de méthode. Car j'en dois faire l'aveu tout de suite, ce qui m'a le plus manqué toujours a été précisément la méthode. La rêverie fut pour moi, aussi loin que je remonte dans ma mémoire, la plus assidue, la plus tenace... et la plus chère des compagnes. Et si rien ne me paraît plus aimable, plus admirable et plus fécond que la méthode et que l'ordre, c'est bien platoniquement que s'est manifestée mon admiration pour ces deux vertus. Les coups d'aile et les rafales d'une imagination trop prompte et trop active ont, tout le long de ma vie, balayé, éparpillé les

belles résolutions ordonnées que je prenais. Mon goût de rêver fut si vif qu'il m'arriva souvent de me prendre à ma rêverie, et de midentifier en quelque sorte avec les constructions fluides de mon imagination, comme si celles-ci eussent été les plus tangibles des réalités.

C'est ainsi qu'un jour de ma prime enfance, je devins, pour quelques instants, fourmi...

Jeme souviensd'uneaprès-midi deseptembre où je rêvais, étendu à plat ventre dans l'herbe, le menton dans les mains, ne pensant à rien de précis, les yeux vaguement fixés sur un talus gazonneux s'élevant à quelque distance de moi. Des fourmis commencèrent à gravir le talus. Je les regardais grimper, et vis l'une d'elles se détacher de la colonne, et monter en avant. Alors je m'amusai à penser que j'étais cette fourmi. Je montai en imagination ce petit talus avec elle. Je me disais que la minuscule bosse herbeuse du terrain était un Himalaya pour la fourmi... Je me disais que chaque brin d'herbe était pour la bestiole un arbre immense.

Tant et si bien que je finissais par sentir toutes choses autour de moi et pour moi s'agrandir à l'échelle de la vision présumée de la fourmi... De l'autre côté du talus un épi de seigle se balançait sur sa haute et frêle tige. La fourmi ascensionna la tige ; elle parvint à l'épi... Et moi avec elle...

Et je pensais profondément que cet épi était monumental pour cette fourmi... qu'il était formidable..., à peu près ce qu'eût été, à ma mesure humaine, une cathédrale Notre-Dame se balançant sur trois tours Eiffel posées les unes sur les autres ! . . . Et je me sentais soudain dans cette Notre-Dame vacillant sur les tours. . . Et lorsque la fourmi fut au sommet de l'épi qui oscillait de droite et de gauche dans le vent, je fus pris d'un très réel et atroce vertige — et me cramponnai à la terre en fermant les yeux !

Cette anecdote ne tend, me semble-t-il, à rien autre qu'à montrer combien, dès mon plus jeune âge, je subis les effets de l'imagination, et combien celle-ci, avec son cortège innombrable d'influences changeantes eut intensément en moi le pas sur la raison organisatrice et cohérente.

Et c'est aussi pourquoi, si l'on ne m'avait fait quelque peu violence, j'eusse continué à rêver mes souvenirs, caressant tantôt, comme on vient de le voir, celui d'une heure de mon enfance, tantôt celui d'un soir de joie artistique, et, tantôt celui d'une pièce imaginée et ébauchée trente ans auparavant ; et perpétuellement ainsi, selon le seul caprice des motifs qui eussent provoqué telle ou telle évocation, et sans le moindre lien entre chacune de celles-ci.

Il me reste à ajouter que ce m'était jusqu'ici une invincible gêne de parler de ma vie et de ma personne. Il me paraissait que c'était sur la scène — ou encore dans les œuvres dramatiques que j'ai pu me laisser aller à écrire — que je devais livrer le meilleur de moi.

L'intérêt des présents Souvenirs^ — si tant est qu'ils offrent quelque intérêt, — pourra provenir surtout — je le pense sincèrement — des grandes personnalités qu'ils évoqueront et des événements artistiques d'ordre général qui les traversent. Je me suis efforcé de regarder, si Ton peut dire, impersonnellement à travers ma mémoire ; et l'on peut être assuré que le seul orgueil qui se puisse voir, au long de ces lignes, sera celui de m'être efforcé de servir mon Art et la Poésie avec toute la passion et toute la foi de mon esprit et de mon cœur.

Je commencerai donc en disant que je suis né à Bergerac, le 27 février 1841. En cherchant les influences qui me poussèrent vers le théâtre, et avant celles qui me semblent avoir marqué les premiers indices personnels de ma vocation, je crois devoir attribuer une part primordiale au véritable amour que mon père portait au théâtre.

Mon père, bourgeois de Bergerac, et propriétaire de quelques métairies, ne manquait jamais une des représentations de drame ou de vau-

deville que donnaient les troupes de passage dans la salle de spectacle de Berg-erac. Luimême s'était amusé à jouer la tragédie. Les représentations étaient organisées par des jeunes gens de Bergerac, acteurs amateurs ; et avant que la salle réservée au spectacle fût construite, les soirées se donnaient, çà et là, dans des établissements de la ville. La scène était faite de planches posées sur des barriques. Les coulisses étaient de fortune.

Bergerac garda longtemps le souvenir d'une de ces représentations...

C'était en plein hiver. On se servait de réchauds pour chauffer les coulisses improvisées, et le charbon dégageait vite une odeur insupportable. L'asphyxie rôdait continuellement autour des poumons des acteurs. Un soir, Tacide carbonique emplit plus encore que de coutume l'atmosphère dans laquelle s'agitaient les comédiens. On jouait la Mort de César, de Voltaire. L'acteur chargé du rôle de César — il s'appelait Bédenc, je crois — entra en scène avec un visage tellement bouleversé que mon père qui lui donnait la réplique, lui demanda à mi-voix :

— He! Ce malaou, César? (Tu es malade, César ?)

— Tais-toi donc ! Que le charbon m'étouffe!... répondit, également à mi-voix, César.

6 SOUVENIRS DUN TRAGEDIEN

— Jette de Veau dessus! dit mon père. (La légende prétend que sa phrase fut plus courte et d'un caractère un peu plus familier.)

Sitôt sorti de scène, mon Bédenc inonda Tun des réchauds. Au contact de l'eau, une fumée si considérable s'éleva, que le public fut pris de panique, et se précipita dans la rue en criant : au feu !

Et depuis ce soir-là, et pendant bien des années, on abordait mon père avec un : Ce )nalaou^ César! plein de jovialité, et qui devint quasiment proverbial à Bergerac.

Ce nialaou. César ! combien de fois, à moimême, me décocha-t-on cette saillie !

Notre maison de Bergerac avait trois étages. Du grenier qu'était le troisième étage, j'ai fait depuis un atelier. Nous demeurions rue Bellegarde. En face de chez nous, il y avait une maison vétusté habitée par de vieux amis de mon père. Le rez-de-chaussée comportait une épicerie, une librairie, et une imprimerie, où se faisait le Journal de Bergerac. L'épicerie, la librairie et l'imprimerie étaient aux mêmes maîtres, les Faisandier.

Je revois, à la devanture de l'épicerie, des barils de pruneaux, de sardines, et de cassonnade. Et une cage, pendue, dans laquelle piaillaient deux chardonnerets dont un avait une patte de bois. Il s'appelait Cassc-l a-patte. La

vieille madame Faisandier lui remplaçait de temps en temps sou appareil, lorsque celui-ci se brisait. Ledit appareil consistait généralement en une allumette.

J'allais très souvent dans Tépicerie des Faisandier. Je m'installais dans la boutique, avec un livre d'images emprunté à la librairie contiguë. — « Si tu es sage, me disait le père Faisandier, je te donnerai une boule de cassonade... » Et lorsque j'avais été sage, on cherchait une boule à travers la poussière. . . Que de poussière était mêlée à la cassonade du père Faisandier!... Et, cette boule, comble de bonheur, on me permettait parfois de la chercher moi-même...

Je me souviens aussi du vieux chien des Faisandier... Bi^ot. Il avait dix-huit ans. C'était un épagneul au poil châtain clair, avec des taches feu au-dessus des yeux. Les polissons du quartier, dont j'étais, lui faisaient des farces. On lui attachait, parfois, selon le mode classique, une casserole à la queue. Quand on l'agaçait trop, il se révoltait et montrait les dents. C'en était assez pour que toute la marmaille se prit à fuir en criant.

Le dimanche, on allait se promener aux pépinières de M. Perdoux, lequel, en ouvrant ses jardins au public, faisait une excellente réclame à ses produits, en même temps qu'il acquérait

la gratitude des Bergeracois. C'est là, le dimanche, qu'on étrennait fièrement ses vêtements neufs. A la belle saison, on allait encore dans les environs, ou dans les quartiers excentriques, aux fratries qui étaient des espèces de petites foires, où l'on vendait des bagues de verre, où l'on montait sur des chevaux de bois rudimentaires, où l'on mangeait des canatilcs, sorte de tortillons en pâte de galette, et des gaharros ; ceux-ci étaient des gâteaux dont la forme rappelait certains bateaux, appelés « gabares », qui, venus d'Auvergne, descendaient à Bergerac chargés de bois.

Je me souviens encore d'agréables baignades dans la Dordogne, en pleine eau, au clair de lune. Qu'elle était belle, la Dordogne, toute bordée de prairies ! Comme nous étions très jeunes, on nous confiait à des grandes personnes. Il y avait un maître baigneur qui était, je le sus plus tard, un grand-oncle de M™^ Tessandier, l'artiste bien connue.

J'avais dix ans quand je perdis mon père. J'étais l'aîné de quatre enfants. Les amis de la famille s'efforcèrent de faire comprendre à ma mère qu'elle ne pourrait suffire à l'éducation de ses enfants et à l'administration de ses biens ; et qu'il serait sage de mettre au moins l'un de nous en pension.

C'est ainsi que j'entrai à Nérac chez M , Cabos, brave pasteur protestant qui avait jugé ingénieux de procéder à l'instruction de quelques enfants de la ville, en même temps qu'à celle de ses fils, afin de faire profiter ceux-ci de l'émulation inévitable qui naît du travail en commun. Cette sollicitude paternelle avait amené tout naturellement la naissance de ce petit établissement que l'on appelait la « Pension Cabos ».

Le pasteur-directeur était un gros homme bedonnant, au visage entouré d'un collier de barbe, au crâne un peu chauve, et aux cheveux noirs rabattus sur les côtés. Il était toujours vêtu d'une ample robe de chambre à carreaux rouges, noirs et verts, très ouatée, et coiffé d'un bonnet grec orné d'un gland qui se promenait incessamment de l'oreille droite à l'oreille gauche.

M. Cabos dînait avec nous au réfectoire de la pension, avec sa femme et ses deux fils, et les professeurs à ses côtés. La table était en forme de fer à cheval. Le menu se composait d'une soupe, de viande, de légumes, d'un entremets, d'un dessert. Nous avions de 1' « abondance » à boire. Mais M. Cabos avait toujours devant lui, pour son usage personnel, une bouteille de vin pur, de qualité supérieure. Quand il était très content d'un de ses pensionnaires :

« Viens ici... disait-il, au milieu du repas, à 1 heureux élève. Je vais te faire faire connaissance avec M""* Du Collier. »

C'était sa bouteille, ainsi nommée parce que le goulot était entouré d'un collier en papier.

11 versait un doigt de son vin dans la timbale de l'élève; celui-ci buvait, ravi, les yeux élincelants de plaisir et très fier de cette distinction publique.

Par contre, lorsqu'un enfant méritait d'être blâmé, M. Cabos le faisait appeler, et, dans son cabinet directorial, les pieds chaussés de pantoufles brodées, et les mains dans son éternelle robe de chambre, seul à seul, pour ne pas Thumilier devant ses camarades, il lui faisait de la morale.

Avant de se mettre à table, on disait la prière. M. Cabos se recueillait. Puis, l'un de nous récitait le Pater. C'était à chacun son tour. Après avoir dit le Pater, on faisait une courte prière, improvisée. M. Cabos avait scrupule de nous faire répéter des formules toutes faites. Ces improvisations exigeaient plus de sincérité. Nous mêlions naïvement les derniers événements arrivés à nos effusions religieuses.

Pour ce qui était de moi, à cette époque, j'étais un bambin un peu sauvage. Très timide, je me sentais souvent isolé, au milieu de la férocité de certains jeux d'enfants.

JEUNES ANNÉES ii

Un souvenir plaisant me revient à l'esprit à propos de cette période... On nous faisait apprendre à la pension Cabos et réciter, chaque matin, des quatrains de Lamothe-Houdard, dont je ne me rappelle plus rien, sinon que l'un d'eux commençait par ce vers :

Enfants, de mes leçons tâche^ de profiter...

Chaque matin, nous chantonnions en chœur ces quatrains, avant de nous mettre à l'étude, un peu comme s'ils eussent été des litanies... Et nous prononcions immanquablement :

Enfants de mes leçons — tâche^ de profiter. . .

Et c'est seulement il y a quelques années que, ce vers me revenant un jour, Dieu sait pourquoi ! en tête... je m'arrêtai un peu interloqué, en me disant :

Enfafits de mes leçons... enfants de mes leçons...

Et m'aperçus alors que la virgule était à sa place après enfants, non après leçons... De quel bon éclat de rire je saluai cette découverte, en pensant que j'avais quatre ans de suite, tous les matins, et du meilleur cœur, chanté : Enfants de mes leçons... qui ne voulait absolument rien dire, et un tâchez de profiter... dont il était vraiment tout à fait impossible d'apercevoir le complément!...

Je crois bien pouvoir distinguer la première manifestation de ma tendance vers le théâtre, dans un tout petit incident de mon enfance, du temps de la pension Cabos.

Ma mère devait m'acheter un costume et me donna à choisir entre un vêtement dont le pantalon était bouffant et un vêtement au pantalon serré, mais auquel devait s'adjoindre un pardessus court. Également tenté par le manteau et par la culotte, j'étais horriblement perplexe, et me désolais de ne pouvoir avoir les deux.

J'étais au plein de cet état d'esprit douloureux un jeudi où le pasteur Cabos emmena sa pension au champ de Foire, et paya à ses jeunes élèves le divertissement d'une comédie foraine. Nous entrâmes dans une méchante petite baraque qui s'intitulait magnifiquement : Théâtre.

L'acteur qui interprétait le rôle principal changea plusieurs fois de costume pendant la représentation. J'en fus extrêmement frappé et je me sentis une soudaine inclination vers cette profession où l'on avait tant de vêtements de rechange, et dans laquelle des problèmes aussi complexes que celui de choisir entre un pantalon bouffant et un pardessus court ne pouvaient assurément point se poser!...

Au sortir de la pension Cabos, où j'étais

resté quatre ans, et où j'avais fait mes premières humanités, j'entrai au collège de Bergerac. Je me rappelle fort bien que l'on disait de moi, à cette époque-là, que j'étais paresseux. Je devais être, en effet, un élève déplorable, car je laissais bien souvent s'envoler mon imagination loin de la classe et des leçons. Et j'entends encore ce dialogue si fréquent, alors, entre ma mère et moi :

— Paresseux ! Ah ! paresseux ! qu'est-ce que tu fais là ?

— Je pense, je réfléchis...

— A quoi ?

— Je ne sais pas.

L'ai-je entendu ce mot : Paresseux !... Mais non, je n'étais pas paresseux... Le besoin de rêver était tout simplement pour moi plus exigeant que le besoin de savoir...

De ce temps, j'ai bien gardé la mémoire des récréations dans la cour étroite du collège, des parties de barre, de saute-mouton, de ballecavalière, de cheval-fondu, de colin-maillard, sous le grand tilleul si beau, si plein d'oiseaux chanteurs, alors, et dont il reste si peu de chose à l'heure présente ! Et les promenades du jeudi, sur la route de Pombonne, de Creysse, du Barrage, où l'on était sûr de rencontrer des pâtissiers avec leurs corbeilles pleines de gâteaux ! Oh ! le père Bazire, avec ses croqui-

gnoles ! Et la vieille Monribotte, qui faisait de si bonnes tartelettes.

Chère vieille Monribotte... C'était une petite bonne femme, bossue, d'une propreté exquise, qui avait toujours une coiffe tuyautée et un petit châle, un sarrau croisé, comme les Arlésiennes, et une croix attachée à un ruban de velours autour du cou. Quand on lui achetait trois gâteaux, elle en donnait souvent un pardessus le marché.

Elle vendait des croquignoles et des massepains, des biscuits et des « croquantes », et surtout ces célèbres tartelettes à la crème, que nul ne réussissait comme elle. Elle accompagnait la promenade du collège, en vendant en plein air. . .

On disait d'elle qu'elle était de très ancienne noblesse, malgré son pauvre métier... qu'elle descendait des comtes de Monribot, et que son frère avait vendu tous ses titres de noblesse pour trois cents francs, parce qu'elle et lui étaient très pauvres.

Je passais les vacances à Bergerac, dans la maison paternelle. Ah ! les vendanges, les veillées chez les vignerons devant un grand pot couronné de feuilles de figuier et rempli de châtaignes, où chacun puisait à son tour, en écoutant les contes de la mère Jeanne : y avio un co un homme et no fenno que curaven n'esstable...

Comme tout cela est loin, mon Dieu!... Et pourtant il me semble que c'était hier, tant est grand et évocateur le charme des mots !...

C'est au cours d'une de ces vacances de collégien que j'ai appris à haïr la chasse, pour tout le reste de ma vie.

Je n'ai jamais compris le plaisir de la chasse. Tout petit, quand je voA-ais revenir les chasseurs de longues randonnées, le carnier plein d'oiseaux, je croyais bien sincèrement que les bêtes qu'ils portaient s'achetaient chez des marchands aux portes de la ville. Je n'imaginais pas que les bètes qu'ils avaient là, volaient tout à l'heure dans les champs et dans les prairies.

J'avais une instinctive horreur du meurtre. Je me souviens que je tremblais d'effroi, lorsqu'à la question de notre cuisinière : « Que ferons-nous pour le dîner demain, Madame? » ma mère répondait : « Il faudra tuer un poulet. »

Alors je voyais cette monstrueuse bonne qui descendait à la cave, et j'entendais bientôt crier le poulet, et je voyais la fille tirer son couteau, ouvrir le bec de la malheureuse volaille, et tout en parlant avec tranquillité d'autre chose, la tuer, et faire égoutter le sang dans une assiette, bien proprement. Horreur I

Une année, l'on m'avait fait cadeau, après

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une fièvre typhoïde, d'un petit fusil avec lequel je m'amusais à tirer dans notre jardin. Je me comparais à un grand chasseur. Je n'avais pas encore d'idées arrêtées pour la chasse. Un soir j'aperçus un rouge-gorge : « Je ne rentrerai pas bredouille », pensai-je. J'épaulai mon petit fusil. Derrière le guidon, je vis le beau petit animal qui lustrait son aile sur quoi dansait un rayon de soleil trouant les feuilles... Je tirai. Le rouge -gorge tomba.

— Je l'ai tué, m'écriai-je triomphant!

Je me mis à sa recherche. Je l'aperçus qui se traînait, sous la feuillée. Cet animal, gros comme une noisette, me regardait... Je le ramassai. Il avait une aile brisée. Tandis que me fixaient ses yeux pleins de douleur et de peur, je sentais, peu à peu, une immense pitié me gagner. Pour l'empêcher de souffrir plus longtemps, j'écrasai sa tête entre mon pouce et mon index. Je l'écrasai si violemment qu'une parcelle tiède de cervelle jaillit sur mon pouce . . . Je la sens encore...

Depuis ce moment, je n'ai jamais plus tiré un coup de fusil.

Aux environs de ma quatorzième année, il y eut au théâtre de Bergerac une grande représentation organisée au profit des pauvres de la ville. On avait été chercher le poète Jasmin, à Agen, et celui-ci était venu apporter son con-

cours. La représentation eut lieu devant une salle des plus brillantes. Tout Bergerac était là. A un certain moment, un remous se produisit dans l'assistance. J'entendis des Ah!... des Oh !... d'attente et de satisfaction. Puis un monsieur fort élégant parut sur la scène. Il était en habit, ce qui se voyait rarement à Bergerac. Il s'avança vers la rampe, en mettant ses gants, de beaux gants couleur lilas, qu'il déchirait en les enfilant, parce qu'il avait un peu de nervosité. Il dit : « Mesdames... Messieurs... Je ne m'attendais pas... Puisque vous me faites l'honneur de me demander quelque chose... Je vais vous réciter les Stances de Polyeiicte ».

Ce monsieur était l'acteur Ballande. Il habitait un petit château aux environs de Bergerac. Il était venu à cette représentation en spectateur. On l'avait reconnu. On l'avait supplié de monter sur la scène. Il avait cédé. Il récita les Stances.

Et ce fut un éblouissement pour moi : la Révélation... Une révélation à laquelle se mêlait une sorte d'effarement. Je ne soupçonnais pas le vers tragique. Il me fut découvert. Sa splendeur, sans que je pusse encore la raisonner, irrésistiblement s'empara de moi, me conquit jusqu'au plus profond de moi-même. Pour ïa première fois, la cadence et le rythme

i8 SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN

m'apparurent. Je puis dire qu'à dater de cette heure ma vocation était déterminée...

Mais pour cette première impression, je ne saurais mieux la préciser qu'en répétant qu'elle fut faite de stupéfaction, d'éblouissement et d'effarement... Je n'étais alors qu'un enfant, et c'est lentement qu'elle traça en moi le chemin qui devait me mener à l'Art.

Portant en moi le rêve, obscur d'abord, puis peu à peu grandissant, absorbant, tyrannique, de me consacrer à la Tragédie, je demeurai à Bergerac jusqu'à ma vingt-sixième année. Les miens, dans ce laps de temps, ne savaient trop vers quelle carrière me diriger. Je peignais, je sculptais. Je m'essayais à la compo.sition musicale. Mon imagination m'emportait vers mille buts chimériques.

En 1862, j'étais tout à fait décidé à partir pour la Capitale. Mon ami Giroux, qui était étudiant à Paris, m'écrivit la lettre suivante :

Paris, 15 novembre 1863.

Mon cher Sîilly,

Tu n'as qu'à préparer tes malles et partir au plus vite, f ai vu hier M. de Beauchêne^ secrétaire du Conservatoire, et il m'a dit que tu devais arriver très pro-

chamenient, car les candidats qui veulent suivre les cours du Conservatoire doivent^ au commencement de janvier de chaque année, subir une espèce de concours qui n'est, au total, qu'un examen de classement destiné à faire juger des capacités de chaque candidat. Pour la déclamation, il ny a pas d'internes ni de payants.

Du reste, mon atni Schann, m'a promis de te tnettre en rapport avec Laf ont aine, le grand artiste, dès le lendeinain de ton arrivée, et, en outre, de nous accompagner dans toutes les courses préalables, che:^ les professeurs Sam,son, Régnier, Provost, etc., de la Comédie-Française.

Ta chambre est retenue.

Réponds-moi : rue M. le Prince, ^6. Ton fidèle

Gustave Giroux

Cependant, je ne partis pas encore cette année-là.

En 1863, j'avais changé d'idée une fois de plus, et c'était vers la peinture que j'étais à présent le plus fortement attiré.

Au mois de décembre de la même année, mon fidèle ami Giroux m'écrivit de nouveau en ces termes :

Paris, j décembre 1863.

Cher Sully,

y ai 1111 peu tarde à f écrire parce que je voulais pouvoir te donner quelques renseignements précis.

Jai vu mon ami Schann et f ai longuement causé de toi avec lui. Il est tout à notre dévotion et attend ton arrivée avec grande impatience. Il ni a promis, si tu es décidé à faire de la peinture, de f ouvrir les portes de tous les ateliers célèbres de Paris. Du reste^ a-t-il ajouté, nous verrons quel est le genre de son talent. Est-il classique? un an, deux ans d'études et puis concours pour le prix de Rome. Est-il spontané, fantaisiste? nous le pousserons tout seul, et il faudra bien qiiil arrive.

Les leçons directes du maître, dans un gra7id atelier, te coûteront }0 ou j^ francs au plus, avec modèle naturel toute la journée.

Enfin, décide-toi à venir, très cher. Je n ai pas besoin de te dire combien fen serai heureux. Tu n ignores pas combien je t'aime : ne me fais pas attendre. Réponse vite.

Ton fidèle

Gustave Giroux.

Malgré toutes ces assurances encourageantes, je continuai à tergiverser, et je ne me décidai pas à quitter le pays natal. Et je dois convenir que je paressais un peu. Ma mère eût souhaité que je fusse pasteur. Quand elle dut renoncer à ce vœu, elle m'inclina vers le Di-oit. Mais le théâtre me tentait plus que tout le reste. Je résolus enfin de partir pour Paris, et de me présenter au Conservatoire...

— Je veux bien que tu partes, disait ma mère. JMais ce sera pour faire ton Droit.

— Non, maman, répondais-je. Je t'annonce loyalement que ce sera pour entrer au Conservatoire.

Un de mes vieux amis, Achille Coq, se faisait fort de me recommander à Ballande.

C'était de quoi me pousser plus invinciblement encore vers le destin rêvé. Mais ma mère tenait bon. Le préjugé contre les comédiens régnait encore presque absolument, et surtout en province. Lorsqu'à force d'insistance j'eus obtenu licence de partir, le jour de mon départ, la chère femme me dit en m'embrassant :

— Ton père nous a laissé une petite fortune et un nom sans tache. Ne compromets ni l'une, ni l'autre.

Je répondis : « Maman, je te jure qu'un jour je serai millionnaire et décoré ! »

C'était énorme ce que je disais là, et j'avais

la sensation que je m'engageais plus qu'il n'était raisonnable. Mais j'avais la Foi !

Aujourd'hui, je ne suis pas millionnaire, mais je suis décoré. Nous sommes entrés, mes chers camarades et moi, dans la Légion d'honneur. Si ma pauvre maman vo^'^ait cela, elle serait bien heureuse et son absolution serait complète !

Je lui demandai encore, avant de m'en aller :

— Je veux, en partant, ta bénédiction et ton assentiment.

— Mon assentiment, à cette carrière de comédien, je ne puis te le donner, me réponditelle. Mais ma bénédiction te suivra partout où tu iras.

La sainte femme ! Son souvenir est sûrement le plus précieux trésor de ma vie. Il en fut le cher viatique. Ma mère avait des mots d'une profondeur et d'une douceur infiniment émouvantes. Bien plus tard, un peu avant de mourir, elle nous disait, à mon frère et à moi : « Je suis vieille... Vous voilà tous hors de peine, bien établis. Vous n'avez plus besoin de moi... Laissez-moi m'en aller... Et ne me plaignez pas... Je sais si bien où je vais... »

J'arrivai à Paris. J'allai tout droit rendre visite à Ballande. Il m'accueillit fort bien. Je suivis ses leçons, et je me fis inscrire au Conservatoire. Je passai le concours d'admission avec le Misanthrope. Au bout d'une vingtaine de vers, le président, M. Auber, directeur du Conservatoire, m'arrêta et me demanda :

— Pardon, monsieur, vous avez seize ans ?

— Mais non, monsieur... fis-je. Il y a sans doute erreur sur la feuille d'inscription. J'ai vingt-six ans !

— Ah! repartit M. Auber, je me disais aussi... Avec une si belle barbe!...

Car je puis bien avouer que je possédais alors une barbe châtain du plus aimable effet. . . Je fus admis et inscrit dans la classe de Dressant. ■

Ah ! ces classes ! . . . Mon professeur était

désolé de mon goût pour la Tragédie : « La Tragédie, me disait-il... ! la tragédie... cela me dépasse... Vous avez de si belles qualités pour être un jeune premier de comédie ! La tragédie... allons... c'est démodé.

C'est dans de telles dispositions que Bressant me regardait monter sur l'estrade, et me préparer à dire une scène.

Et, régulièrement, s'échangeait entre mon maître et moi ce petit dialogue :

— Qu'allez-vous me donner, monsieur Mounet ?

— Andromaque, maître. Les Fureurs d'Or es te.

— Ah!... faisait Bressant, la voix morne, la tète baissée... Allez, mon ami, allez...

Puis, quand j'avais fini, échevelé, ruisselant de sueur, il me disait :

— Evidemment... Vous avez des qualités... Mais vous allez... vous allez... Je n'y comprends rien... Donnez-moi Clitandre, que vous ne dites pas mal...

Et je « donnais » Clitandre, avec quoi je devais, à la fin de l'année, remporter un 2* prix de Comédie, alors que je n'obtenais avec les Fureurs d'Or es te qu'un accessit.

Bressant me dit un jour : « Les lauriers de Talma vous empêchent de dormir.

— Non, maître, répondis-je. Ils ne m'empè-

chent pas de dormir. Mais j'avoue qu'ils me font rêver... »

Entre temps, Ballande voulant m 'habituer à la scène et me faire travailler, me recommanda à Larochelle, qui devait, plus tard, devenir directeur de la Porte-Saint-Martin, et était alors détenteur du privilège des théâtres de Grenelle, de Montparnasse, Saint-Cloud et la banlieue,

Larochelle me donna d'abord un rôle relativement facile. Cléante dans Tartufe. Puis il me confia le rôle du Connétable, dans un grand drame de Bouchardy : Gaspardo le Pêcheur.

Je mis à profit mon passage au théâtre Montparnasse pour m'exercer à marcher, à me tenir en scène, à poser ma voix. En m'étudiant, j'observais en moi un singulier antagonisme entre ma façon de sentir et ma manière d'exprimer. Je sentais violemment, mon imagination créait de toutes pièces un certain personnage, généralement magnifique, etje demeurais stupéfait devant le résultat obtenu.

Toujours il me semblait que ce fût un étranger qui jouât, tant ce que je faisais différait de ce que j'avais pensé faire. Cette dualité m'effrayait. Je m'en ouvris un jour à Ballande, et lui dis mes alarmes. Il me répondit avec placidité : « C'est le manque de métier, simplement, mon ami. »

Oh! ce mot! cet horrible mot! de « métier » comme il m'a longtemps poursuivi !

Tandis que je faisais partie de la troupe du théâtre Montparnasse, je jouai un jour, très ingénument un assez vilain tour à mon directeur. C'était dans le temps où j'interprétais le Connétable, deGaspardo. Une après-midi, en passant devant une affiche, je lus que Taillade devait débuter le soir à l'Odéon dans le rôle d'Oreste, le fameux rôle d'Oreste dont les fureurs avaient si souvent troublé la quiétude de mon doux professeur Dressant, au Conservatoire ! Je ne peux pas manquer ça ! pensai-je. J'envoyai à Larochelle une dépèche ainsi conçue : « Je ne peux pas venir ce soir, parce que Taillade débute dans Oreste^ et vous comprenez quel puissant intérêt a pour moi cette représentation. »

Je passai une soirée très émouvante, et j'applaudis Taillade avec un enthousiasme qui s'associait à celui de tout le public. Mais le lendemain, quand j'arrivai au théâtre Montparnasse pour jouer Gaspardo, Larochelle, très fâché, me dit :

— Eh ! bien, vous êtes un joli garçon ! Vous nous avez mis dans un bel embarras, hier...

— Vous comprenez, répondis-je, je ne pouvais pas hésiter entre voir jouer Taillade, et venir jouer Gaspardo !

Ce fut dit si sincèrement, qu'en dépit de son légitime mécontentement, Larochelle éclata de rire.

J'ai réfléchi depuis à la façon cavalière dont j'avais agi vis-à-vis de mon directeur... Mais je n'avais point réfléchi aux conséquences... Le nom de Taillade et les Fureurs d'Or este m'avaient hypnotisé... Et j'avais marché droit vers le but qui m'attirait, devenu étranger à tout le reste...

Cela ne me brouilla pas autrement avec le directeur de Montparnasse. Quelques années plus tard, après mes débuts à la Comédie-Française, Larochelle, devenu directeur de la Porte- Saint-Martin, vint me trouver dans ma loge et me dit :

— Vous n'allez pas rester dans cette boîte... Venez donc à la Porte-Saint-Martin.

— Non, répondis-je, je veux rester à la Comédie-Française et devenir sociétaire.

— Pff ! fit Larochelle, un sociétaire, ça gagne 12.000, 15.000 francs par an... Je vous en donnerai 30.000, 40.000...

— Non, non... Et puis, chez vous, je ne jouerais pas la tragédie...

— Si, nom d'un chien! Je vous ferai jouer de la tragédie deux fois par semaine !

— Je préfère rester au Français...

...Et je ne m'en suis point repenti.

Dans l'un des théâtres de Larochelle, aux Batignolles, en 1867, je jouai le rôle d'un fellah égyptien, dans une pièce de circonstance : Les Hâtes de la France, une sorte de revue dont l'auteur était Hippolyte Stupuy, qui fut plus tard conseiller municipal.

La pièce avait élé écrite à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867. Les peuples venaient rendre hommage à la France, et le fellah que je jouais symbolisait en quelque vingt vers, l'hommage de l'Ég-ypte. C'était un rôle sans aucune espèce d'intérêt, un tout petit bout de rôle, presque de la figuration. Auparavant, dans ce théâtre des Batignolles, j'avais joué Jovelin, des Beaux messieurs de Bois- Doré, et un Caprice, de Musset.

Un jeune acteur de TOdéon, PaulDeshayes, venait chaque soir aux Batignolles, chercher une de mes camarades de la pièce, sa fiancée, M"* Worms,etc'esten l'attendant qu'il m'avait entendu dire mes vingt vers du fellah... Il paraît qu'à cette époque l'Odéon avait besoin d'un Cornouailles pour le Roi Lear, de Shakespeare, que Chilly et Duquesnel étaient en train de monter.

Deshayes me dit un soir, comme je sortais de scène, et me débarrassais de ma robe ég3'ptienne :

— Vous avez une belle voix... J'ai parié

de vous à Chilly... Voulez-vous passer une audition à rOdéon ?...

Chilly, ex-directeur de l'Ambigu, avait été nommé directeur de l'Odéon par le maréchal Vaillant, ministre des Beaux-Arts. Je passai une audition dans le monologue de don Carlos, à'Hernani.

— C'est bien, me dit Chilly... Un peu chanté... Marchez... Hum... Les jambes, pas fameuses... Mais ça s'apprend... ça viendra... Comment vous appelez-vous ?

-— Jean Mounet.

— ■ C'est un peu sourd... Ça ne dit rien...

— Je m'appelle aussi Sully, Jean SuUy- Mounet... Au collège, à la distribution des prix, et selon la coutume de mettre le petit nom après le nom de famille, on m'appelait Mounet (Sully).

— Ah ! Parfait. . .vous vous appellerez Mounet- Sulh''... Cela fera très bien.

Tel fut mon baptême théâtral...

Je débutai à l'Odéon dans « Cornouailles ». Les interprètes principaux du i^ozZe^r étaient Beauvallet (Lear), Taillade (le fou), Deshaj^es (le comte de Kent), Agar (Gonnerille), Sarah- Bernhardt 'Cordelia), Réjane (Nancy).

Sarah-Bernhardt avait déjà fait parler d'elle. Elle commençait à être célèbre. Elle avait

vingt-cinq ans. Je l'admirais passionnément. Elle ne me connaissait pas, ne me remarquait pas même. Je n'étais rien. Elle passait devant moi comme une étoile lointaine.

Je jouai quelques rôles à l'Odéon, sans éclat : Verdell, dans Jeanne de Ligneris, de Marc Bayeux; un praticien, dans Gtitenberg, d'Ed. Fournier; Daubrun, dans le Bâtard, de Touroude; Messala, dans V Affranchie^ de Latour Saint-Ybars, Armer, dans la Flava, de Jean de Vistre...

Dans une reprise de la Lucrèce, de Ponsard, je jouai Sextus. Je devais, à un moment de mon rôle, interpréter une crise de désespoir. Pour en assurer l'efifet, je voulus remplacer un Eh! par un Ah!... que je pensais extrêmement émouvant. J'avais bien senti ce que je voulais provoquer, mais le cri qui sortit de ma gorge ne fut point très juste. Le public rit.

Je me sentis bouleversé. Mais il fallait que je restasse en scène. Je tâchai à ressaisir et mon rôle et le public. Je ne sais si j'y parvins, mais j'étais extrêmement agité en sortant de scène, et, perdant de vue la porte, j'allai cogner dans un portant. Le décor trembla. Ce furent de nouveaux rires. Dans la coulisse, le co-directeur de l'Odéon, le jeune associé de Chilly, Félix Duquesnel, me complimenta. Mais je pleurais •

— Je suis désolé. Je ne ferai jamais rien.

— Pourquoi?

— Le public s'est esclaffé ! Je voulais rendre une hallucination, et je l'ai ratée... Je ne ferai jamais rien, jamais rien!...

Et je tapais du poing contre les murs.

Quelque temps après, je remplaçai Taillade dans les Fureurs d'Or este ^ et l'accueil que me fit le public me consola un peu de mon erreur de Lucrèce.

Un de mes souvenirs les plus curieux, du temps passé à l'Odéon, est un entretien que j'eus avec Agar... Elle m'avait un jour invité à aller la voir pour me parler de la scène de concours au Conservatoire, que je préparais alors. Comme, au cours de la conversation je lui disais mon admiration de son talent, de sa beauté, comme je chantais chaleureusement la splendeur de ses attitudes tragiques...

— Votre voix !... lui disais-je... Et votre face dressée... Et votre bras... harmonieux comme celui des statues grecques...

— Mon bras ? sourit Agar... Mais il n'est pas beau...

Et, retroussant sa manche : Voyez, ditelle.

— Ah ! que c'est drôle, m'écriai-je, étonné... Agar s'amusait de la déception que traduisait, malgré moi, mon exclamation...

— Voulez-vous le revoir, ce bras harmonieux?... dit-elle alors...

Elle leva son bras, le plia, le déplia, et retendit dans un grand geste d'invocation tragique.

— Par exemple, m'écriai-je, ébloui...

Le bras sculptural ctait revenu...

— Voyez-vous, dit Agar... Ce que vous admiriez, ce n'était pus le bras, mais le geste...

Et c'était vrai 1

Ah ! la puissance du geste, qui ennoblit, qui transfigure, qui divinise !

PENDANT cette année, au Conservatoire, j'avais entrepris, entre autres projets, celui de consigner journellement mes observations sur un agenda. Et, en effet, je le fis pendant quelques mois... Mais vite, les occupations multiples, la fièvre de la vie, la poussée impérieuse des heures, m'empêchèrent de continuer ce journal ébauché. . . J'ai retrouvé dernièrement ce témoin de ma jeunesse, enfoui sous un monceau de papiers depuis tant d'années. Et c'est avec une émotion amusée que j'ai relu ces phrases insouciantes et joyeuses de l'enfant que j'étais alors ! D'ailleurs, les voici :

Classes du Conservatoire.

j (g heures : Escrime.

^10 heures : Beanvallet.

Mardi 10 heures : Régnier .

-. (11 heures : Dressant.

Mercredi \ , . ,,

I heure : Monrose.

Jeudi lo heures : Beauvallet.

l 9 heures : Classe d'escrime.

Vendredi ] lo heures : Régnier.

' 12 heures : Bressajit.

„ (g heures : Classe de tenue.

Samedi i u «r

( I heure : Monrose.

i^^ janvier.

Étrennes au concierge lo francs.

Dinde 5 —

Un panier de bonbons lo —

Un sac marrons glacés 3 —

Reçu de ma mère une lettre contenant cent francs comme étrennes.

7 janvier.

Reçu une caisse de ma mère contenant un pâté truffé, des pommes, une cravate, un almanach, un sac de dragées, et deux pots de confitures.

Une lettre de ma mère.

8 Janvier.

Classe de Régnier.

Clitandre doit être surtout un grand seigneur, un homme du monde, et un homme d'esprit. Quatrième^ acte : avec Armande ; il a tellement raison que la' moindre inflexion seulement sincère serait cruellement brutale (voix doucement ironique).

C) ja7ivier.

Écrit à ma mère, à minuit.

10 janvier.

Classe de Dressant. J'ai répété Clitandre pour la première fois. Monotone. Trop de douceur partout. — Première représentation du Didier, de Berton fils, à l'Odéon. Grand succès, attribué surtout à Taillade. J'étais placé derrière Sarah-Bernhardt.

\/[ janvier.

Rencontré Deshayes au Théâtre de Montmartre, où j'étais allé voir le FiJs de Giboyer. Il s'occupe toujours de moi. Il m'a demandé si je savais Clitandre. J'ai répondu aftii-mativement. Je dois le voir à lOdéon demain soir. Il doit me dire le jour où commenceront les répétitions.

15 janvier.

J'ai écrit à ma mère. — Deshayes dans le rôle de Tartufe à rOdéon. Ce sera un de ses meilleurs rôles. Des choses charmantes. Bonne tête. Une figure. Trop de détails peut-être. A revoir. Il était trop ému et pas du tout content de lui ! Il m'a parlé de mon affaire, et m'a donné rendez-vous pour en reparler vendredi.

Classe de Bressant. (Il s'appelle Arthur !)

16 janvier.

Chatelin prétend que Tartufe est une blague, ou tout au moins une critique complète du christianisme dans l'esprit de Molière. Je lui ai répondu par le discours de Cléante à Orgon. 11 m'a laissé entendre que j'étais un imbécile. Je ne comprends pas.

17 janvier.

Arrivé en retard de cinq minutes à la classe. On m'a refusé l'entrée.

Brasserie Dreher, avec Deshayes, le docteur et Clément Just (charmant, Clément Just!) Revenu à Montmartre sur l'omnibus Pigalle avec Deshayes. Il m'a dit que je commençais à répéter les Femmes savantes, à rOdéon, de mardi prochain en huit. Pourvu que le Conservatoire n'aille pas se mettre en travers, ô mon Dieu!

21 janvier.

Arrivée des meubles, quai de Gesvres... — Acheté divers bibelots de ménage chez Allez frères.

22 janvier.

Classe de Bressant. Pas osé lui parler de l'Odéon. — Donné la réplique de Philinte. — Écrit à ma mère.

Allé au Bal de l Opéra, avec un billet donné par une amie. Première fois de ma vie. Pas beaucoup amusé. C'est curieux, mais ie ne payerais pas ce plaisir-là 10 francs !

21 janvier.

Allé à Passy pour voir Bressant. Pas de n" 33. C'est le 53 qui est son domicile. Il n'y était pas. — Je suis revenu par l'avenue de l'Impératrice. — Quand donc aurai-je ma voiture ?

2/^ janvier.

Classe de Bressant. Répété Clitandre. Toujours même reproche. Je lui ai parlé de l'Odéon. Il a été charmant, mais m'a dit que j'aurais beaucoup à travailler pourjouer Clitandre convenablement dans trois semaines. « Cependant, a-t-il ajouté, en travaillant beaucoup, vous y arriverez, j'espère. »

Deshayes a joué Tariufe etle Distrait. Progrès dans les deux pièces.

2^ janvier.

Allé voir Ballande, rue de Chaillot, 19. Il m'a offert déjouer avec lui, dans Othello, le rôle de Cassio. J'ai accepté. Je lui ai fait répéter son rôle. Il y aura de beaux effets; mais sa déclamation plaira-t-elle au public ?

20 janvier.

Déménagé et couché quai de Gesvres pour la première fois. — Dîné chez Dreher. — Acheté une bouteille de rhum. — Je me suis couché b on fatigué, et, malgré tous mes vœux, le fameux rêve réalisable pour la personne qui couche dans un lit neuf est encore ajourné. Aucun souvenir précis. Voilà un vrai malheur! Il est

vrai que j'avais cassé un miroir avant de me coucher et que cela porte malheur, paraît-il.

2"] janvier.

M. Ballande est venu me réveiller. Sommes allés ensemble jusque chez M. Borsat. Il doit me présenter demain à M"° Debay qui joue le rôle de Desdémone. J'ai acheté la pièce et je vais la lire.

z2> janvier.

En descendant, rencontré un enterrement. Très défavorablement surpris. — Allé chercher M. Ballande, rue de Chaillot. Déjeuné avec lui. — Répété chez M"" Debaj'. — Je ne joue pas Cassio. M. Martel a quelqu'un. J'en suis très heureux ; je n'avais pas assez de temps pour travailler le rôle, assez difficile, car il n'est pas tracé dans la pièce. — Dîné le soir chez moi, avec Gary, économiquement. — Comment déjeunerons-nous demain? Il me reste huit sous. — Angoisse !

29 janvier.

Classe de Bressant. Il m'a parlé de l'Odéon, et m'a demandé si cela tenait toujours. Je lui ai dit que j'aurais une réponse demain. Il doit me faire répéter vendredi. — J'ai déjeuné chez moi avec deux sous de fromage et six de pain. — Gary m'a prêté six sous ; il en a récolté, hier soir, paraît-il. Dîné avec lui, pour onze sous : sept de pain et quatre de rillettes. — Allé entendre le Freyschiit\. Bien exécuté.

31 janvier.

Classe de Bressant. Répété Clitandre. II me désespère. Il m'arrête à tous les mots. Rien de bien. Curieux, curieux ! — Je m'ennuie 1

i^'^ février.

Débuts de Lafontaine au Théâtre-Français, dans le Misanthrope. A revoir. Je m'attendais à mieux que cela. La chanson a été bien. — J'ai été à l'Odéon et j'ai vu la

cérémonie du Malade Imaginaire^ des coulisses. — Deshayes toujours charmant ; je lui ai donné ma nouvelle adresse. Je recevrai des nouvelles de TOdéon, mardi, probablement !

2 février.

Objets achetés en commun avec Gary : un seau, une grille, un balai, un broc, un fourneau, un bougeoir.

Acheté pour mon compte : un sommier et un lit, 120 francs; table de nuit, 22 francs; table ronde, 25 francs; table de toilette, 40 francs; 2 chaises, 15 francs; total, 222 francs.

2f février.

Ballande à Adamville. Othello I splendide ! Quelle puissance ! Quelle jalousie ! Splendide d'horreur! Sortie du quatrième acte sur l'éclat de rire 1 Et un comédien pareil n'est pas au théâtre et s'occupe d'affaires ! et de cafés-concerts à Vichy 1 1 — Mention honorable à M"*-' Debay. — Rentré à Paris avec Dupuch ; nous achetons à souper et il fut exquis.

^février.

Mon pâté se gâte! Quel malheur! Vite, les grands remèdes : mangeons-le. — Grand concours de monde chez moi. — On a fort joué aux jeux de patience, et :ioutes les questions ont été passées en revue. — Un bien mauvais potage aux œufs chez Dreher !

^février.

Classe Bressant. Je n'ai pas répété. — Rencontré Dugaril. Il m'a attendu à la sortie avec Sénéchal que je n'ai pas reconnu. Je l'avais toujours confondu avec Verdellet. « Vous êtes premier rôle >, m'a-t-il dit. « Hélas, j'étudie! > ai-je répondu. « Dugaril m'avait parlé de vous. » (Ce brave Dugaril, cela m'a fait plaisir de sa part, car je me sens entraîné vers lui par une grande sympathie.) « Vous avez de grandes qualités *, a t-il ajouté.

J"ai plaisanté là-dessus, mais j'ai été très content du compliment. Ce que c'est que de nous ! — Dugaril m'a accompagné jusque chez moi et nous avons travaillé ensemble Pyrrhus. — Je lui ai parlé de Ballande. Il est convenu que je le conduirai chez lui. Il a de grandes qualités, mais les défauts de Régnier sont dangereux pour lui, qui a une nature très souple et malléable. Bien charmant garçon, vraiment. — Je lui ai donné quelques indications, en lui disant, pour atténuer, qu'elles venaient de Ballande, et il a reconnu qu'elles étaient bonnes.

Allé à Montmartre, vu les Chevaliers du Brouillard. — Ballande a été beau.

6 février.

Des œufs cuits à ma façon avec graisse de pâté, ail, persil et truffes, ont été trouvés délicieux.

Troisième leçon de lecture à Gary. — Il fait déjà quelques progrès. Dupuch est venu à 4 heures, il est parti à minuit. Nous avons passé à peu près tout ce temps-là à lire des vers de Lamartine, Musset, Hugo et Barbier. 11 faudra décidément que je m'habitue à lire Lamartine. Dans une certaine tonalité qui m'ennuie, il a des choses qui me plaisent bien.

"j février.

Classe de Bressant. Pas répété. — En sortant, je regarde les affiches; sur celle de l'Odéon s'étale, en caractères superbes, un titre qui m'abrutit : Les Femmes savantes. Paul Clèves joue Clitandre. Et je n'ai pas été prévenu et je suis parfaitement en droit de me croire la dupe d'une mystification très réussie. Enfin ! Je suis allé le voir, ce soir, en même temps que ce brave Jourdan, qui a débuté dans Oreste. Clitandre n'a pas paru dans un seul vers. Tout le rôle a été récité d'une façon inintelligente, impertinente et sèche. Ni cœur, ni esprit, ni grâce. Le costume est très joli et le personnage physique était bien (seul éloge à faire). Quant à Oreste...

Ah ! mon pauvre Jourdan, quel rôle difficile vous avez choisi là, pour vos débuts ! — Pas vu Deshayes.

10 février .

Je suis parti pour aller voir Deshayes à Belleville. — J'avais l'intention d'aller à la classe de Beauvallet. Je suis arrivé un peu en retard. — J'ai déjeuné boulevard Bonne-Nouvelle. — Puis j'ai pris l'omnibus de Belleville.

— Impossible de trouver le domicile de Deshayes. J'ai parcouru d'un bout à l'autre la rue de Charonne. Pas de 21 bis. J'ai regardé au I2i ; pas de his non plus. Je suis allé rue de Paris, à Charonne, pas de 21 his non plus. — Se serait-il moqué de moi?

Je suis allé de là au cimetière du Pére-Lachaise que je n'avais pas encore vu et où je n'ai rien remarqué de curieux. — Le soleil se couchait, rouge, derrière les cyprès et je me suis souvenu d'une promenade au cimetière de Toulouse, il y a huit ans, à peu près à pareille époque et par une journée absolument semblable.

Visite de M'"" Martel, qui m'a offert le rôle de Maurice, dans Nos Intimes, pour jouer lundi prochain. — J'ai demandé jusqu'à demain pour réfléchir.

11 février.

Je suis allé chez Martel et j'ai refusé. — Il me Ta demandé pour le i""" mars ; j'ai promis. — J'ai vu Chatelin, dans Les Treize. Il y a de bonnes choses.

13 février.

Dupuch est venu à cinq heures, au moment où je faisais mon dîner, auquel il a assisté (comme spectateur).

— J'ai acheté un plat émaillé pour cuire les œufs. — Dupuch m'a entraîné chez lui où il m'a offert du cidre, que j'ai trouvé bien bon. Naïf ! Je ne voyais pas le piège. C'était un appât. Il a tiré son manuscrit sur la Religion du coin où il dormait et m'en a abreuvé pendant deux heures. Somme toute, si la chose ne s'était pas prolongée au point de devenir un supplice, j'aurais passé avec

plaisir une heure à l'écouter (il y a de jolies choses, comme style, surtout).

14 février.

Manqué la classe de trois minutes. — Écrit à Brassant, pour m'excuser. — Je suis allé à Montmartre pour assister à la répétition de la Boîte de Pandore. Elle était terminée.

Je suis allé demander une place à l'Odéon. On me l'a donnée et je suis allé voir Le Distrait et Didier. — J'ai vu Deshayes ; il m'a dit que les débuts de Clèves dans Clitandre ne signifiaient rien. — Il avait demandé dès longtemps à jouer ce rôle et il le jouera trois ou quatre fois. Mais je dois me tenir prêt à le reprendre après lui.

— De plus, Deshayes demeure bien rue de Charonne, 21 his, mais à Belleville. — Il a été malade ; c'est ce qui l'a empêché de venir au théâtre. Il n'était au courant de rien de tout cela et il l'a appris ce soir, à quatre heures.

— Tant mieux !

li^ février.

Martel est venu à huit heures du matin m'apporter une lettre pour aller demander deux places à M. Ricquier, pour voir ce soir Nos Intimes. — J'y suis allé avec Gary. — Charmant Félix, admirable Fargueil : mauvais Delessart.

16 février.

J'ai reçu, ce matin, une lettre de ma mère, contenant 150 francs. — Dupuch est venu à 3 heures et demie. Il est resté à dîner avec Gary et moi. — J'ai acheté pour cela : une livre de filet, 2 francs; deux pains, o fr. 60 ; saucisson à l'ail, 0 fr. 75 ; vin à seize sous, quatre litres,

3 fr. 20, plus I franc pour les litres ; figues de Smyrne, o fr. 50 ; camembert, 0 fr. 75 ; 4 œufs durs, 0 fr. 40;

4 œufs frais, 0 fr. 50. Total : 9 fr. 70.

17 février.

Allé à Montmartre. — Assisté à la répétition de Pan-

dore. — Allé chez Martel ; pas trouvé Martel. — Rencontré Godfrin ; causé avec lui de l'affaire d'Hernani, à Montmartre. — Passé l'après-midi à l'hôtel des Ventes.

— Revenu à l'Odéon, pour voir Réan. Impossible ! — Diné chez Ober (38 sous). — Allé au Français. Vu Paul Forestier. Un beau mouvement de Favart, noyé dans une diction qui devient insupportable. Victoria, assommante ; Got, pas bon ; Delaunay, bien. Quant à la pièce, ennuyeuse, en somme. Au cinquième acte, le caractère de Camille se révèle d'une pureté, d'une grâce et d'une na'iveté adorables. C'est rêvé !

\() février .

Classe de Bressant. Répété Clitandre. Toujours même observation. — M"""^ Delaunay m'a donné deux places pour Les Intimes, ce soir. — Déjeuné rue des Martyrs.

— Allé chez Martel. — Rencontré Ballande. II va monter une pièce d'une vieille dame. Il m'a offert un rôle. J'ai refusé. — Allé chez Dupuy. Il a commencé une tête d'après moi, pour le Salon. La finira-t-il? — Kratké est venu avec moi voir Les Intimes. J'ai passé une excellente soirée. — Kratké était abruti du jeu de Félix et Fargueil.

20 février.

Allé chez Dupuy.

21 février.

Au Conservatoire. Classe de Bressant. Pas répété.

22, février.

Répété toute la journée Les Intimes.

2/^ février.

Allé chez Dupuy.

25 février.

Mardi gras. — Belle et joyeuse mascarade.

26 février.

Classe de Bressant. Pas répété. J'étais un peu enroué. Mais je lui ai demandé l'autorisation de dire, la prochaine fois, le monologue de don Carlos. II me l'a accordée.

2Z février .

Classe de Bressant. Répété don Carlos. Bressant pas content de moi. Indications opposées à ma manière de voir. — Observations timides de ma part. Comment les a-t-il prises? Il ne voit que l'ambition fière de don Carlos et pas du tout l'humilité, l'écrasement de l'homme devant cette grande ombre qu'il a évoquée.

2q février.

Dernière répétition chez Martel. — Ballande m'a décidé à prendre le rôle de Crillon dans la pièce qu'il va faire jouer à la salle Hertz, pour M'"*^ de X... — Nous louons demain à Étampes.

i'^"' mars.

J'ai joué à Étampes ce soir. Cela n'a pas bien marché. Pas assez répété. — J'avais reçu 100 francs de ma mère le matin même. — J'ai acheté une malle en cuir, 19 fr. 95. Une voiture pour aller à la gare, i fr. 75. Déjeuner, 2 fr. 25. Voyage très gai. Répété à Étampes. Je me suis un peu rassuré. Très bon souffleur. Je me suis habillé dans la loge de Martel. Blondi ma barbe. La salle était froide. Un seul applaudissement. Scène avec Tolosan, je me suis senti maniéré, guindé, désagréable. Le cordon de sonnette ne s'est pas cassé. — Airivé chez moi à 5 heures du matin.

2 mars.

Joué à Adamville. J'ai fait la route avec Bonny, sans m'en douter. Je crois qu'il s'est amusé. Il m'a dit que j'avais fait des progrès. Ma scène du deuxième acte a mieux marché qu'hier, mais celle du troisième, moins bien. — Revenu en voiture.

3 mars.

Je suis aile répéter Crillon pour la première fois. — Causé avec Charpentier qui a l'air d'un bon garçon. Je suis allé chercher ma malle chez M. Martel et j'y ai rencontré M. Simonet qui venait prendre celles de sa femme. Il m'a proposé de profiter de sa voiture et, ma foi, j'ai accepté ! Le soir je suis allé dîner chez Dreher. Cette fantaisie ma coûté 3 fr. 15. — Je suis rentré et je me suis endormi comme un juste, après avoir commencé une lettre pour ma mère.

4 mars.

Classe de Dressant. Je n'ai pas répété, mais j'ai donné plusieurs répliques. Puis je suis allé à la répétition delà salle Hertz. La répétition a été assez gaie, aux dépens de la pièce. — Ballande m'a expliqué ce qu'il comptait faire au cinquième acte d'Ot/iello. C'est très beau. — Puis je suis rentré chez moi, en flânant. — J'ai dîné au Rocher pour 5 francs.

6 mars.

Classe de Bressant. Donné différentes répliques et dit le monologue de don Carlos. Il m'a donné lui-même la réplique. — En sortant, il m'a dit que j'avais fait quelques progrès, quand je l'ai questionné à ce sujet. — Je suis allé à l'hôtel des Ventes et j'ai acheté quatre rideaux.

7 mars.

Allé à rOdéon, au rendez-vous de Deshayes. 11 m'a entraîné dans le cabinet de Chilly, auquel il m'a présenté. Celui-ci m'a dit que je lui convenais très bien comme extérieur, mais qu'il voulait m'entendre. Je dois y revenir lundi à 3 heures. Il s'agit du Roi Lear.

9 viars.

Audition à trois heures et demie. Don Carlos. Félicitations de M. Chilly. Il m'a innncdiatc;ment mis en possession du rôle de Jourdan dont il doit me donner le

manuscrit demain. — Je suis heureux. — Écrit à ma mère. — Dîné avec Bonny. — Allé chez Martel.

Première répétition. — E.xplication tout amicale avec Jourdan. Il a compris qu'il ne devait pas m'en vouloir. — Signé un engagement avec M. Chilly. — Pris une voiture et annoncé la bonne nouvelle à Ballande, Dupuch, Bressant et Saint-Martin.

II mars.

Deuxième répétition. — « Apprenez vite », m'a dit M. Chilly. Et j'apprends.

M. Duquesnel m'a demandé d'apprendre un rôle dans une petite pièce qu'il veut faire jouer chez un de ses amis, avec Sarah-Bernhardt. — Ce qu'il y a de charmant là-dedans, c'est que la pièce sera jouée à TOdéon, et que je garderai le rôle.

Troisième répétition. — Acheté un Shakespeare. — Rencontré Fraizier à l'Odéon. 11 m'a conseillé d'aller voir Bressant dans sa loge au Théâtre-Français Je lui ai dit que j'irais demain. — Nous avons joué au billard au café de Tournon.

Tout le monde est charmant pour moi. Si je n'arrive pas, ce sera ma faute.

13 mars.

Quatrième répétition. — Conseils de Beauvallet. Il ne se rappelait pas m'avoir vu au Conservatoire. Engagé à venir à sa classe. — Allé chez Dupuy et chez Baudoin. Vu son tableau. Rencontré ce dernier rue Vavin. Lui ai demandédemedessinermes costumes ouengager Dupuy ii le faire. Demi-promesse. — Rencontré Agar au Luxembourg et promené avec elle pendant trois quarts d'heure. Charmante femme, vraiment !

14 mars.

Répétition. Essayé les costumes. Observations amicales de Deshayes sur mon rôle. Je saurai lundi et je tâcherai d'aller toutes voiles dehors. — Acheté une descente de lit et un tapis de table. — Deshayes m'a engagé à l'aller voir chez lui demain à i heure après-midi. — Je suis revenu au magasin des costumes à 8 heures 1,2 avec M. Chilly et j'ai arrêté définitivement les deux que je dois mettre.

15 mars.

Allé chez Deshayes. Il ma fait répéter mon rôle (les deux premiers actes). Excellentes indications, dont je tâcherai de faire mon profit. — D'où vient donc toute l'amitié qu'il me témoigne et dont je suis confus à de certains moments? Que diable ai-je fait pour cela? En tout cas, c'est un bien charmant garçon et je l'aime de tout mon cœur. Si je pouvais jamais le lui prouver, je serais bien heureux.

16 mars.

Répété le septième tableau pour la première fois. On l'a à peu près mis en scène. — Je suis allé chez Dupuy et nous sommes allés le soir à Adamville entendre Ballande dans Ai7dro7naque. Il m'a fait moins d'effet que dans Othello. Il est vrai qu'il était bien mal secondé par ses confidents.

17 mars.

Répété le septième tableau. J'ai beaucoup crié et j'ai été parfaitement mauvais, j'en avais conscience. — Après la répétition, MM. Lacroix, Chilly, Duquesnel, Beauvallet et Deshayes, ont formé un groupe dans lequel j'ai bien compris que ma personne était en jeu. J'entendais quelques mots de temps en temps : « Impossible 1... Mais... oui, mais... », etc., puis, un nom : « Charly ! », — En sortant, Deshayes m'a avoué que l'on songeait à me remplacer, car le rôle était trop fort

pour moi. — Si l'on pouvait attendre seulement à demain!... — Je suis allé le soir chez lui. Nous avons travaillé. — J'ai travaillé encore en rentrant, et je me suis endormi, brisé. — En apprenant cette nouvelle, je n'avais pu retenir mes larmes. Deshayes m'a consolé comme un frère aîné...

iS vtars.

Je me suis éveillé ce matin à six heures et j'ai retravaillé mon rôle. Je le savais parfaitement en arrivant au théâtre. — La répétition a commencé ; j'ai compris que je jouais mon va-tout et je me suis lancé à corps perdu dans mon monologue. J'avais la voix brisée. — M. Chilly m'a félicité de mes progrès et m'a dit que cela irait. — Le garderai-je, ce pauvre rôle? Je n'ose plus y croire. Les larmes me sont encore venues aux yeux. La joie ! — Deshayes et Beauvallet m'ont encouragé. M. Lacroix avait l'air content. — Beauvallet m'a appelé «- grand traqueur ». — Et je suis rentré me coucher. J'étais brisé.

ig mars.

Je devais aller chez Deshayes hier soir pour répéter mon rôle. Je n'y suis pas allé, tant j'étais fatigué, mais je lui ai envoyé une dépêche.

M'en veut-il ? Je n'ai pas pu m'excuser ce matin à la répétition. Il est parti tout de suite. Répétition insignifiante comme résultat, quoique très bien dirigée. Tous voulaient s'en aller. — Bonny est venu me dire que nous dînions chez M. Saint-Martin, samedi. — Je suis allé à Montmartre ; j'ai causé avec Chatelin.

20 mars.

Répétition. Progrés.

Répétition. — Dîner chez M. Saint-Martin. — J'ai promis à sa bonne de lui envoyer des billets pour ven-

dredi prochain. — Je vais demain chez Deshayes à

I heure après-midi.

22 mars.

Arrivé chez Deshayes à 3 heures. Il avait dîné la veille chez Beauvallet et il en conservait le souvenir dans les cheveux. — Jardiné, causé, rencontré M. Demarsy, diné, feu d'artifice, nain jaune, et rentre à pied.

— Bonne petite promenade!

24 mars.

Bonne répétition.

25 mars.

Bonne répétition. — Incident du Conservatoire. — Allé au ministère avec MM. Duquesnel et Lacroix. — M. Camille Doucet. Discours très remarquable. « On doit respecter ses engagements et ses professeurs. > —

II m'a envoyé à Bressant pour lui demander l'autorisation de continuer mes répétitions à l'Odéon. Bressant me l'a accordée, à la condition que je reviendrais à sa classe aussitôt que je le pourrais. Je le lui ai promis. Il m'a fait quelques compliments et a été très gentil avec moi. — Je suis entré au Théâtre Français pour la première fois sans payer, en me recommandant de l'Odcon.

— Revanche d' Iris. J'ai rencontré Dupuy, Baudoin, etc. Femmes savantes avec Victoria. Excellente dans presque tout le rôle.

26 mars.

Répétition à i heure. — M""" Agar m'a parlé du rôle de Sextus, dans Lucrèce, pour son bénéfice. Mais le rôle a été distribué à Deshayes, parait-il, et pour rien au monde je no voudrais le lui prendre, cela va sans dire. • — Demandé deux places à M. Duquesnel. — Dîné avec Dupuy à sa pension.

27 mars.

Répétition à midi. — Commandé ma perruque. --

BOHÊME ET TRAVAIL 4g

Trouvé Dugaril chez moi en rentrant, et le soir à l'Odéon : Plaideurs. Bonne Mère. Médecin malgré lui. Dugaril m'a raconté tous ses ennuis avec Salvador, à propos de rOdéon et du rôle de Cornouailles, que l'on aurait donné sournoisement au père Richard. — Blague insensée. Offert bière deux fois dans la soirée.

28 mars.

Bonne répétition. Trop de gestes. « Très bien comme diction », a dit Beauvallet. Très content, en somme. Grands progrès constatés. Premier essai des quatrième et septième décors. Je suis allé m"exercer seul au foyer. — M. Lacroix m'a fait des compliments pour la scène avec Oswald.

29 mars.

Pas de répétition. — Lu le Roi Lear de Shakespeare.

4 avril.

Dîné chez Auber. — Répétition générale à 6 h. 1/2. J'y ai rencontré Dupuy et Dupuch. Leur impression a été bonne. Taillade a été superbe. Beauvallet magnifique. — Je suis mal tombé. M. Chilly m'en a fait de grands reproches, ainsi que d'un certain geste des deux bras. — Planté mes fleurs, au retour...

5 avril.

Répétition ratée. Tout le monde ne s'est pas rendu et l'on nous a renvoyés. — J'ai répété mon duel avec Deshayes et je lui ai abîmé un doigt. Nous nous sommes un peu disputés à cause du règlement de ce duel. — Il a beau dire non, je suis convaincu qu'il me demande aujourd'hui tout le contraire de ce qu'il me demandait auparavant.

6 avril.

Jour de mes débuts à VOdéon.

Ni plus, ni moins que mes espérances.

Pas d'applaudissements aux passages où j'en atten-

dais, cependant. — Souper chez moi avec Bonny, Dupuch, Dupuy, Nisseron, Deshayes et Gary,

7 avril.

Bonne représentation. — Progrès sur hier. —Applaudi au septième tableau (Pillage). — Trouvé une lettre de Delpit et allé le rejoindre au café Voltaire. Charmant garçon. — Veillé avec lui, chez moi, jusqu'à 3 heures. — Lu Baudelaire, Gautier, Hugo.

8 avril.

Très froid dans les premiers actes. Horriblement fatigué. — Un peu relevé au septième tableau. Deux applaudissements : l'un à Pillage, l'autre à la fin du combat. — Gary, dans la coulisse, m'a félicité. Delpit, dans ma loge. Allé chez lui passer une heure avec Gary.

11 avril.

J'ai dîné en tête à tête avec le soleil couchant. — J'ai pensé à tous ceux que j'ai aimés, à tous ceux que j'aime.

12 avril.

Reprise du Roi Lear. — Mauvaise soirée ; personne n'était en train. — La salle était pleine. — On m'a parlé à' Horace. — Sur le bulletin que j'ai reçu ce matin était l'invitation de me tenir prêt au rôle de Curiace. — Sarah- Bernhardt m'a dit : « Vous êtes engagé ? — Vraiment ! ai-je fait. — Ah ! je ne sais pas, a-t-elle répondu, je vous le demande ! » Et elle a ri. — Je crois que cela se fera, en effet. — M. Duquosnel et M. Chilly m'ont encore encouragé aujourd'hui. — Puis, ce rôle de Curiace est significatif, il me semble.

13 avril.

Un ivrogne dans la salle. — Joyeusetés. — Interruption au septième tableau. J'aurais voulu m'en aller. Mais je suis content d'avoir vu cela, maintenant. — Décidément, le public est drôle. Et, pour le comédien, la pièce est dans la salle. Pas intimidé le moins du monde, d'ail-

leurs. — Taillade ayant refusé de jouer Horace, on m'a offert Maxime de Cinna que j'ai accepté avec bonheur. Un rôle charmant, qui me fera, je crois, le plus grand bien.

14 avril.

J'ai été content de moi, ce soir. J'ai été plus froid et plus digne, je crois, dans la scène de la torture et je me suis moins laissé emporter au septième tableau. — Je me suis un peu écorché le genou en tombant. Mais j'ai, je crois, plus réussi mon agonie que je ne l'avais fait encore. — Je n'ai cependant pas été applaudi, car la salle avait crié toute la soirée : « A bas la claque ! » et celle-ci n'a pas osé partir. — Ce qui me prouve qu'il faut décidément un grand talent pour se faire vraiment applaudir dans un rôle comme celui de Cornouailles. — On a, du reste, très peu applaudi Beauvallet. — Deshayes a failli se tuer dans un praticable qui s'est effondré sous lui.

15 avril.

Manqué la classe de Dressant. — Envoyé deux places à Dupuch.

16 avril.

Rot Lear. Bressant dans la salle. J'ai été mauvais ; voulant trop bien faire, j'ai fait plus mal.

17 avril.

Classe de Bressant. Répété le premier acte d'Oreste, — Il m'a laissé aller d'un bout à l'autre, puis il m'a dit de me méfier de la teinte uniforme que je donnais au rôle. Il veut l'entrée d'Ore^e très joyeuse et sans aucune trace de cette mélancolie noire qui le dévore et le tue. « "Vous avez bien le temps de donner cette notelà plus tard >, m'a-t-il dit. « Soyez sincèrement et pleinement heureux pour commencer. Puis défiez-vous de ces grands gestes, qui vont on ne sait où, que j'avais déjà remarqués hier au soir, dans le Boi Lear. » — Quand je suis entré ; « "Vous arrivez bien, m'a-t-il dit ; on allait

vous rayer. — Oh ! monsieur, ai-je répondu ; que d'excuses j'ai à vous faire ! Je me propose, d'ailleurs, d'aller vous voir pour vous en parler plus longuement. — Oh ! m'a-t il dit, cela n'est pas nécessaire. >

80 avril.

Roi Lear. — Allé à la classe de Beauvallet. Il m'a tendu la main, à la sortie, et, le soir, au théâtre, m'a demandé : « Que veniez-vous donc faire au Conservatoire, ce matin ? — Mais, monsieur, je venais vous entendre. — Oh ! vous ne m'entendrez guère, tant que durera le Roi Lear... > Il est certain qu'il n'a pas crié, mais il a réussi cependant à décontenancer complètement trois jeunes filles de ses élèves.

24 avril.

Répété Oreste, le premier acte. — Bressant m'a dit que j'étais froid. 11 joue Oreste comme Horace de VÉccle des Femmes.

25 avril.

Roi Lear. — Ligier dnt jouer au bénéfice d'Agar, le quatrième acte de Louis XI et le quatrième acte de Tartufe.

26 avril.

Roi Lear. — Agar m'a demandé si je voulais jouer Nemours dans Louis XI. Rey m'en avait déjà parlé. Que faire ? Le rôle est bien difficile, mais j'attendrai qu'on m'en reparle. J'ai dit que je redoutais le rôle.

27 avril.

Beaucoup ri en scène. Il faut évidemment y prendre garde. — Dupuy est venu et m'a laissé, en souvenir de sa visite, un rébus que je ne suis pas parvenu à comprendre. — Gary a beaucoup ri en me racontant certaine histoire qui m'a tout l'air d'une mystification.

29 avril.

Beauvallet m'a attrapé en scène. « Pourquoi ne me

regardez-vous pas quand je vous parle ? » (Premier acte : — Oh ! nous triompherons.) — Il est certain qu'il a raison, mais il est bien difficile de faire autrement.

30 avril.

Classe de Beauvallet. 11 est bien amusant avec ses élèves. Deux femmes : M''« Cherin et M"'' Thomas.

i*"" mai.

Classe de Bressant. Répété deuxième acte d'Oreste. — M"'' Thomas m'a fort bien donné la réplique.

6 mai.

Classe de Bressant. — J'ai touché mes appointements m 100 francs !

7 mai.

Dernière du Foi Lear. Interrompu à la 26*' représentation, par la seule raison que les recettes n'arrivaient même plus à couvrir les frais. — Oh ! bon public qui blagues la Biche au lois et l'Œil crevé !

g mai.

Joué dans Athalie le rôle du Lévite troublé ! Quel souvenir, ô mon Dieu ! — M. Marc Bayeux m'a annoncé qu'il avait l'intention de me confier un rôle dans sa pièce.

11 7nai.

Première répétition de Cinna. — Le déjeuner chez Nisseron m'a empêché de m'y rendre. — Fort amusé, chez Nisseron. Beaucoup bu, ri, déclamé, chanté, etc. — Rentré au quartier, j'ai voulu aller au Théâtre-Français pour voir : On ne badine pas avec l'Amour. Tout le monde a préféré BuUier. — Je me suis rangé à Tavis général !

12 mai.

Arrivé à la répétition de Cinna. Trouvé un autre en possession de mon rôle. Je le regrette beaucoup. Rey

m'a fait espérer qu'on me le rendrait. J'ai dit que mon bulletin était arrivé après mon départ de chez moi et que je ne m'attendais à répéter qu'aujourd hui, mardi, ainsi que cela m'avait été annoncé par Agar. L'excuse a été prise en considération.

13 mai.

Classe de Dressant. J'ai donné à M"° Thomas, la réplique de Perdican dans ; On ne badine pas avec l Amour .

14 mai.

Classe de Beauvallet. — M"^ Héricourt a répété Hermione. Belle nature. Elle devrait toujours froncer le sourcil. Sa physionomie gagne cent pour cent à l'expression des sentiments violents.

15 mai.

Classe de Dressant. J'ai donné la réplique de Perdican et d'Eraste.

Répété le deuxième acte d'Andromaque. M"° Thomas me donnait la réplique.

Classe de Beauvallet. Je l'ai accompagné jusque chez lui. Il m'a promis de me faire donner des répliques dans sa classe.

22 mai.

Classe de Bressant. Je n'y suis pas ailé, et me suis excusé par une dépêche. — On lisait à l'Odéon le nouveau drame de Marc Bayeux. Mon rôle est bien insignifiant, jusqu'au moment où il devient très dangereux. — A demain, la collation des rôles.

25 vîai.

Classe de Beauvallet. — Rentré chez moi par le chemin des écoliers. — Martel est venu me proposer de jouer Armand, de la Dame aux Camélias, lundi prochain à Adamville. — J'ai accepté.

5 juitt.

Classe de Bressant. Répété le troisième acte d'ylndroinaque (Oreste). Il ne m'a pas dit un mot. Jai, d'ailleurs, été aussi mauvais que possible.

8 juin.

Allé à la classe de Beauvallet. J'ai ramené Jonnard, qui me donnait la réplique de Philinte. — Jonnard prétend que je serai reçu au concours et qu'il est décidé qu'on me donnera un prix de tragédie. Il prétend le tenir de bonne source.

g jii in .

Examens du Conservatoire. Donné la réplique d'Éraste à Napoléon. — Dit le premier acte du Misanthrope, et le troisième acte d'Andromaque. — Fraizier m'a donné la réplique. — J'ai été brutal et pas du tout habile dans Alceste. — Pas d'ordre dans Oreste, mais la voix a été bonne, et, somme toute, fai été reçu. Napoléon a été enfoncé, à ma grande surprise. — Est-ce que l'on ne m'avait fait concourir que pour me donner un prix de tragédie, comme me l'avait affirmé Jonnard? Nous verrons bien,

i^j'uin.

Allé chez Bressant. Pas rencontré. — Conservatoire. (Adieux, fleurs). — Séance des Artistes dramatiques. Discours. Samson et Baron Taylor.

17 juin.

Parti pour Bergerac !

2 juillet.

Rentré à Paris à 3 heures et demie.

3 piillet.

Allé au Conservatoire, à la classe de Bressant.

22 juillet.

Dernière classe de Bressant. Répété Oreste, cinquième acte. — Il m'a vivement engagé à ne pas concourir en tragédie, afin de ne pas le compromettre. — Il paraît que le petit Schol, enchanté de la façon déplorable dont j'ai dit ma scène, s'est déclaré très heureux de concourir dans la même scène que moi. Je suis destiné, prétend il, à le faire briller d'un très vif éclat. — Je ne sais pourquoi je me ligure que le contraire serait plus vrai !

24 juillet.

Concours de tragédie à 9 heures du matin. — Donné à Fraizier la réplique à.' Ag a me union. J'ai passé le troisième, après avoir failli me tuer en me cognant à un clou dans le foyer. Reçu beaucoup de félicitations. — Concours de Comédie. Passé le premier. Clitandre ; assez pâle ! — Donné la réplique de Philinte et de Clitandre dans le Misanthrope pour Fraizier et M"*^ Croizette. Puis, celle de Valère pour M"*^ Thomas aînée, charmante avec moi. Reconduite chez elle en voiture, avec sa sœur et Paul Beauvallet. — Diné au restaurant. — Bressant très tiède avec moi.

Accessit de tragédie !!!

Prix de comédie (ex aequo avec Vois, comme l'avait prédit Martel).

2 août.

Partie de campagne avec Nisseron et sa bande. — Fait la connaissance de M. Considérant, un homme bien charmant et bien fort. — Nous avons été à Marly-le-Roi, par Bougival. — Passé une délicieuse journée dans les bois. — Dit la Curée, de Barbier, avec un succès d'enthousiasme. — Ramassé un débris de faïence sur l'emplacement du château. Dîné sur l'herbe au belvédère de Saint Germain. — Revenu par Bougival. — Nous nous sommes arrêtes chez M. ConsiJérant, qui m'a beaucoup engagé à l'aller voir le samedi à 6 heures et demie. —

J'ai dit chez lui les Pauvres Gens, de Hugo, puis deux fantaisies de Gautier et le Testament, de Murger. — Nous sommes rentrés à Paris à des heures impossibles.

3 août.

Première répétition ûe Jeanne de Ligneris.

9 août.

Déjeuné chez Nisseron, ou, du moins, à sa pension, avec lui, Considérant, etc.. Mangé un pâté frappé dont le souvenir restera. — (Pâté de chez Bontoux, rue de l'Échelle, lo.) — Dit des vers chez Nisseron (bien mal) : La charogne ; Femmes damnées; Le Testament, de Murger. — Chanté : Le Vigneron ; les Grands Pères ; Tirets.

JE travaillais donc consciencieusement, j'apprenais mon métier, lorsque arrivèrent Tannée de la guerre et la guerre... Je partis comme sous-lieutenant aux Mobilisés, 2' légion, 2* compagnie du i""" bataillon de l'Armée de la Loire. Mon bataillon fut envoyé de Bergerac à Chàteauroux. Nous faisions partie de la i"^ ligne de défense des montagnes de la Creuse. Nous restâmes en garnison à Chàteauroux pendant toute la durée de la campagne. Nous entendîmes le canon, mais ne vîmes point la bataille. Nous étions arrivés rapidement de Bergerac, et nous n'étions pas tous complètement armés . Nous nous connaissions tous, et j'entends encore les paysans murmurer : « Nous ne voulons pas la guerre. Ils nous embêtent. Qnlls nous donnent des chassepots, au moins ! On ne peut pas se battre avec nos fusils à tabatière!... »

Un jour qu'ils grognaient trop fort, à propos de ces fusils, un de nos bons amis, le sergent André Poumeau, leur dit, en notre savoureux patois de la Dordogne : « Criez pas tant! Qu'ils seraient f...ichus de vous en donner ! . . , »

Au surplus, ils n'en eurent point... L'armistice arriva avant que leur eussent été distribués les chassepots.

Mais si nous ne vîmes point le feu, les Mobiles de la Dordogne, dont était mon frère Paul, prirent, eux, part à plusieurs combats.

Mon frère se conduisit admirablement à maintes reprises. Adjudant à Coulmiers, il fut cité à l'ordre du jour : ayant vu à un moment un régiment français tirant par erreur sur un régiment de tirailleurs également français, il s'élança après avoir accroché son mouchoir au bout de son sabre, et, agitant désespérément ce drapeau de hasard, il parvint à faire cesser le feu.

Par bonheur, il ne fut pas blessé, mais son mouchoir ayant été traversé de quatre balles, et son sabre brisé, il reçut les félicitations du général Barry sur le front de bataille.

J'étais resté assez longtemps sans nouvelles de Paul. Je résolus un jour d'aller à sa recherche. Je finis par savoir qu'il devait être à Issoudun. Je partis pour cette ville. Je le

6o SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN

demandai à un factionnaire rencontré près de la gare : « L'adjudant Mounet? Il doit être au café... » me répondit l'homme, sur la place.

J'entrai dans un café plein de soldats. Il y avait là-dedans une fumée de tabac à couper au couteau. Un peu asphyxié, je scrutai du regard tous les coins de la salle et questionnai autour de moi : « L'adjudant Mounet?... Eh! Vous ne le voyez donc pas... Tenez, regardez là-bas ? »

Un soldat me désigne, à l'extrémité de la salle, un sous-officier dont je ne vois d'abord que les mains, plongées dans une chevelure en désordre, et un képi, cabossé, posé au petit bonheur sur la chevelure...

Je crie : « Paul!... » d'un bout du café à l'autre.

Il lève la tête , me reconnaît, bondit pardessus une table et me joint. Nous nous étreignons.

Les effusions passées, je lui demande :

— Qu'est-ce que tu faisais .'

— Je lisais, me répond-il. Monsieur de Camors.

Nous partons bras dessus, bras dessous.

Nous passons deux ou trois heures ensemble. Et puis un soldat vint vers lui, et lui parla à voix bas.se. Mon frère fit : Ah !... avec un grand geste de lassitude.

— Il faut se quitter, dit-il. Nous devons re-i tourne" en arrière pour soutenir la retraite...

Et je revis cette minute vraiment déchirante, où, après une vigoureuse accolade, mon excellent frère Paul s'en allait de moi, dans la nuit... du côté où l'on entendait des coups de fusil...

APRÈS la guerre, et avant de me réinstaller à Paris, je fis une tournée en Normandie, avec Agar. Nous jouâmes Horace, l'Aventurière, les Plaideurs, Lucrèce (de Ponsard) et la Grève des Forgerons.

Pour cette dernière œuvre, l'ingénieuse mise en scène du tribunal n'avait pas encore été imaginée. Ce fut M. Félix Duquesnel qui en conçut l'idée, beaucoup plus tard, dans une représentation donnée à mon bénéfice, à Moscou, au cours de la tournée que je fis dans le Nord, avec Hanilet, Œdipe, Ruy Blas, Hernani et le Cid.

Quoique le pays fût encore bien endolori, notre tournée de Normandie eut du succès. Au Havre m'advint, pour la première fois, l'honneur d'un article de fond, à moi consacré tout entier, dans le Journal du Havre. Cet article avait été rédigé par M. Fenoux, le père de l'ar-

tiste qui devait être mon cher camarade à la Comédie-Française.

Dans cet article, très soigneusement écrit, il y avait cette phrase, que je n'ai jamais oubliée : « Nous voudrions être une voix plus autorisée pour prédire à ce jeune homme un brillant avenir ! w

Quelle jolie, quelle douce émotion !

Au retour, à Paris, je trouvai une lettre de Duquesnel, devenu directeur à l'Odéon, dans laquelle celui-ci me disait : « Nous allons rouvrir l'Odéon. Nous comptons sur vous. »

« Avec plaisir », pensai-je. Et je me rendis à l'Odéon. Il fut convenu que j'y rentrerai. Après avoir quitté le cabinet directorial, arrivé au bas de l'escalier, je médis : « Mais... nous n'avons pas parlé d'appointements... » Et je remontai chez Duquesnel.

Il faut dire ici que, lors de mon premier séjour à l'Odéon, je n'avais que des appointements tout à fait insignifiants. Quand Deshayes m'avait présenté à Chilly, j'avais laissé entendre que je me considérais comme ayant tout à apprendre, et, s'il le fallait, que c'était moi qui bien volontiers payerais pour jouer.

— Ahl non, avait répondu Chilly... Vous toucherez cent francs par mois... pour vos voitures.

— J'ai la mienne ! avais-je répliqué, superbement.

Hélas! Ce n'était pas vrai. Mais, élève au Conservatoire, à cette époque, j'avais conscience de ne point savoir encore mon métier, et j'aurais eu honte de réclamer un salaire quelconque.

J'avais cependant dû accepter les cent francs de Chilly.

Revenons à Duquesnel, Me voici donc de nouveau dans son cabinet.

— Quels appointements me donnerez-vous ? demandai-je.

— Mais... les mêmes qu'autrefois...

— Ah ! non, dis-je. Aujourd'hui... les conditions ne sont plus absolument semblables...

Et, violentant ma modestie, j'ajoutai :

— Je viens de faire une tournée qui a été applaudie... Un bel article m'a été consacré dans le Journal du Havre...

— Oui... C'est très joli, répondit Duquesnel. Mais il m'est impossible de faire mieux.

— Alors, tant pis.

Je pars. 11 me rappelle.

— Et.. Combien voudriez-vous?

Impassible, je dis :

— Cinq cents francs.

— Oh! s'exclama le Directeur... 200... 300, au plus.

— Non !

Et je partis pour tout de bon.

Je ne sais si j'eus à m'en repentir. Mais, à la suite de ce refus, je « traînai » un an, assez tristement. J'avais été revoir Ballande qui organisait des matinées littéraires à la Gaîté, sous le nom de « Vêpres littéraires ».

Il était le premier qui ait eu l'idée des matinées avec conférence. D'ailleurs, ces matinées étaient fort goûtées, et les conférences y étaient faites par Sarcey, par Legouvé, par La Pommeraie, des membres de l'Institut... Ce qui n'empêchait pas qu'on jouât sans décors, et que, pour faire des économies, Ballande eût pour troupe des élèves du Conservatoire et des jeunes artistes de hasard, des inconnus.

Ballande devait afficher Andromaque la semaine suivante.

— Faites-moi jouer, lui dis-je.

— Quoi ?

— Oreste.

— Oh ! oh!... C'est un rôle considérable... J'aurais peur de vous le confier.

— Vous faites bien jouer Pyrrhus à Dupont- Vernon. ..

— Assurément. Je lui ferai même jouer Oreste... C'est un artiste de tout repos...

— Et moi ?

— Vous, vous êtes dangereux... Très dan-

66 SOUVENIRb D UN TRAGÉDIEN

gereux... Vous débordez... Rien ne me dit que vous iriez jusqu'à la fin.

— Vous me découragez... Pourtant, vous avez été mon professeur...

— Oui... je vous ferai jouer autre chose. Un rôle où vous soient permis tous les écarts auxquels vous livre votre fougue... Je vous trouverai quelque chose...

Quelques jours après il m'offrit le rôle de Paolo, dans Une famille au temps de Luther.

— Ça, me dit-il, vous en ferez ce que vous voudrez.

J'ai toujours considéré cette pièce de Casimir Delavigne, quoiqu'un peu sombre, comme un chef-d'œuvre. Le rôle me plut. Je le travaillai. Quand je demandais conseil à Ballande, il me répondait : « Non, non, je n'ai rien à vous indiquer... Faites tout ce que vous voulez. »

Un drôle d'homme, ce Ballande. Un mélange curieux d'aplomb et de timidité. Il voyait large... Il jouait les grands premiers rôles des pièces classiques qu'il montait à ses « Vêpres littéraires ». Au fond, je crois que son désir intime était de se faire entendre, afin de rentrer au Théâtre-Français où il avait autrefois donné la réplique à Rachel...

Je jouai Paolo sans éclat. J'avais pour par-

tenaire Joumart, qui était à la Comédie-Française.

xVinsi, paraissant de temps en temps aux matinées de Ballande, je traversai une année sans faire grand'chose. Mon temps, lorsque je ne jouais ni ne répétais, se passait à flâner dans les rues, ou à rendre visite à des amis artistes, la plupart élèves à l'École des Beaux-iVrts.

Je vous ai dit déjà que j'avais rêvé, un moment, d'être peintre. La timidité fut la principale raison qui m'arrêta dans cette voie. J'ai toujours été très timide.

Oh ! la timidité ! quelle rancune je lui garde ! Sans elle, je serais probablement, à l'heure qu'il est, peintre ou sculpteur, et, comme j'aurais porté là les qualités qui m'ont fait une place au théâtre, j'aurais eu la joie de travailler dans la solitude de l'atelier et de ne montrer au public que l'œuvre sur laquelle j'aurais épuisé la somme d'efforts dont j'étais capable, au lieu de signer d'avance sur l'afliche d'un théâtre, des œuvres où la part de l'improvisation est toujours trop considérable pour qu'on puisse préjuger de leur valeur.

Voici comment ma timidité m'empêcha d'être peintre. J'avais un ami, un ami d'enfance, un ami bien cher. Il s'appelait Albéric Dupuy. Nous avions fait toutes nos études dans la même classe, côte à côte, au collège de Bergerac,

nous suivant doucement, nous aimant toujours. Pauvre Albéric ! il est mort aujourd'hui et sa place est restée vide dans mon cœur. A la classe de dessin, nous étions à peu près de même force. Notre vieux maître disait même que j'avais plus de dispositions que lui. Quand nous vînmes à Paris, il entra directement à l'École des Beaux-Arts, dans l'atelier de Gérôme, et;moi, hésitant entre la peinture et le théâtre, je perdis quelques jours en méditations inutiles et me livrai comme on l'a vu aux conseils de Ballande qui, en même temps qu'il m'initiaitaux beautés de l'alexandrin classique, m'apprit l'art d'aiguiser un couteau sur le dos d'une assiette, et l'art, non moins utile, de descendre d'un omnibus en marche.

Et mon vieil ami Albéric se moquait de lui et de moi. « En somme, tu ne fais rien ! me disait-il. Viens donc à l'École, c'est bien plus drôle ! Tu verras quels bons garçons, et comme on s'amuse. Situ savais, comme ils sont drôles ! »

Et il eut l'imprudence de me raconter les brimades qu'on faisait subir aux nouveaux, à qui on demandait d'imiter le cri de divers animaux, de dépouiller leurs vêtements, de monter sur la table à modèles, de se livrer à diverses acrobaties ridicules, de souffrir sans témoigner la moindre mauvaise humeur, qu'on

les enduisît de bleu de Prusse ; s'ils avaient triomphé de ces diverses épreuves... on leur accordait la faveur de payer de copieuses libations à tous leurs nouveaux camarades!...

Et Dupuy riait de la figure qu'il me voyait faire. J'étais terrifié ! « Tu ne pourrais pas m'éviter cette entrée, ces épreuves dont la seule pensée m'intimide trop ? — Je m'en garderais bien, me répondait-il. D'ailleurs, on nem'écouterait pas, et je courrais grand risque d'être fichu à la porte. Nous avons tous passé par là, et il faut que tout le monde y passe. Et Dupuy me raconta ce souvenir d'Ecole : C'était au sortir des ateliers, au moment d'aller déjeuner, chez Laveur, la cour était pleine de monde... on riait, on criait, on se battait un peu, lorsque tout à coup, un grand cri se fait entendre et nous voyons sortir de l'atelier Cabanel un groupe d'élèves portant un camarade, la chemise ouverte, blessé sans doute, pâle, couvert de sang, un œil crevé, et gémissant lamentablement. Terreur absolue, puis au milieu d'un silence anxieux, un de nous, qui s'était approché : — « Pauvre garçon ! dit-il. Attendez, je vais le soigner? » Et, ayant pris dans sa boite un joli blaireau, il s'occupa immédiatement de lui chatouiller délicatement les narines.

Le cadavre n'y tint plus, sauta sur ses pieds, et sur son ami. Ils se prirent aux cheveux et

au bout de très peu de temps, ils étaient aussi sanglants l'un que l'autre, sans plus de danger d'ailleurs, car le sang de leurs blessures avait été fourni par un tube de garance. C'est égal, nous avons bien ri. C'est-à-dire, ils ont bien ri, car, moi, je n'avais pas ri et j'avais eu véritablement peur. C'était si bien fait que j'avais eu l'impression de la réalité. . . on aurait dit que j'avais le pressentiment de ce qui devait lui arriver plus tard, à Buzenval...

Le blessé n'était autre que Henri Regnault, et c'était Poilpot qui venait de si bien le soigner et le guérir. Il se débarbouilla assez rapidement, car la laque garance était moins tenace que le bleu, et nous allâmes tous nous griser un peu...

— Tu vois, ajouta Dupuy, que c'est moins terrible que tu ne crois !

— Je t'assure que je n'oserais pas, vraiment ! Et c'est ainsi que la timidité m'empêcha de

devenir peintre...

A quoi tiennent les destinées !... Mais, plus extraordinaire encore est le mince événement qui fut la cause de mon entrée à la Comédie- Française, et de ma carrière de tragédien dans l'illustre Maison !

MON ENTREE A LA COxMÉDIE-FRANÇAISE

C'est vraiment un hasard tout à fait extraordinaire, je le répète, qui provoqua les événements à la suite desquels je fus engagé par Perrin, directeur du Théâtre-Français.

J'avais assez de jouer chez Ballande, j'avais assez de Paris... j'étais plein de rêves et d'ambitions énormes, et tout me semblait inutile, à jamais irréalisable. Un beau jour, je me décidai à préparer mon départ.

Ce jour-là... comme j'allais déjeuner, à vingt-cinq sous, dans un petit restaurant du Palais-Royal, dont j'étais un habitué, en montant l'escalier qui mène du jardin à la rue Vivienne, je tombai sur mon ami Joliet : — Bonjour. — Bonjour. — Que devenez-vous?...

— Je vais déjeuner. Puis je rentrerai chez moi. Je ferai mes malles, je les bouclerai. Et

je m'en irai, sans regrets, tranquillement, planter mes choux à Bergerac.

— Oh ! Oh ! dit Joliet. . . En voilà une idée. . . Vous voulez renoncer au théâtre?... Vous êtes découragé?... Avez-vous essayé de passer une audition au Français ?. . .

— Ma foi non... Et puis, le Français!... Comment voulez-vous que j'aie l'espoir d'y entrer... Dites tout de même comment ça s'arrange, une audition au Français...

— C'est très facile. . . Je viens d'en passer une. . . Que diriez-vous?

— Je ne sais pas... Oreste, Don Carlos, Lucrèce...

— Eh bien ! il faut vous faire inscrire.

— Soit... Mais, vous savez...

J'allai me faire inscrire. J'attendis. Cela traînait en longueur. Je ne recevais aucune nouvelle de mon inscription.

Ce que voyant je fis une visite à M. Perrin qui me reçut aimablement et me promit d'aller me voir jouer à une représentation d'Andromaque, chez Ballande.

Mais, pour comble de malheur, cette représentation n'eut pas lieu, et c'est alors que j'écrivis à ce propos à M. Perrin, la lettre suivante, qui, hélas, resta sans effet.

A Monsieur Perrin, Directeur de la Comédie-Française.

Monsieur,

f apprends que la représentation d'Kndromaque à laquelle vous devie^ me faire l'honneur d' assister, ne pourra avoir lieu. Pardonnez-moi de vous en informer si tard., mais f ai espéré jusqu'au dernier moment, y attends donc maintenant vos ordres, relativement à V audition dont vous nï aveo^ parlé. Audition anxieusement attendue, comme vous le save^, Monsieur . Qjuel quen soit, d' ailleurs, le résultat, croye\ bien que je n' oublier ai j a^nais la très gracieuse bienveillance avec laquelle vous m'ave^ reçu déjà deux fois, et veuille^ agréer, je vous prie. Monsieur , avec V expression de ma vive gratitude, Vhommage de 7nes sentiments les plus distingués.

M OU NET-SULLY

14, quai de Gesvres, 20 avril 1872.

Je n'osais pas retourner le voir... Ça m'ennuyait. . . Et puis, le Théâtre-Français ! . . . C'était un trop grand rêve .. J'arrêtai décidément le jour de mon départ pour Bergerac. Ce serait le lendemain.. J'avais donné congé de mon petit

appartement du quai de Gesvres, d'où, habitant au sixième, j'avais vue sur sept ponts de la Seine...

Le lendemain, sans raison, je reculai mon départ d'un jour. Je voulais profiter une fois encore de Paris, avant de le quitter pour toujours. Il était bien certain que je partirais. Tous mes bagages étaient entassés dans une chambre, prêts à être emportés à la gare...

— Qu'est-ce que je vais faire de ma dernière journée à Paris ? me demandais-je, en marchant au hasard des rues.

Mon regard fut attiré par l'affiche de la Comédie-Française. On jouait, le soir, le Misanthrope, avec Pressant.

— J'irai, me dis-je. J'irai voir Bressant qui fut mon professeur au Conservatoire.

Et c'est cette affiche, regardée machinalement, d'un œil oisif, c'est cela qui devait déterminer tout le reste...

J'assistai à la représentation du Miscinthrope. Après le spectacle, j'allai faire une visite à Bressant. Je frappai à la porte de la loge.

— Oui est là? demande Bressant... entrez! Debout, devant sa table à maquillage, il

était en train de se raser la lèvre supérieure, à laquelle était resté collé un brin de la moustache d'Alceste. Il se retourna :

— Ah ! par exemple ! Vous !... C'est un peu fort! je vous cherchais. Je n'avais pas votre adresse. Je n'ai pas pu la trouver. Qu'est-ce que vous faites en ce moment ?

— Je m'en vais chez moi. Je pars demain matin. Je renonce au théâtre.

— Bah!... Et que ferez-vous, chez vous?

— Je verrai... Je serai viticulteur... clerc de notaire...

— Allons, allons, allons...

Il remet sa perruque. Il réendosse l'habit carré d'Alceste..

— Venez avec moi.

Nous descendons trois étages. En route, il m'explique :

— Voici : Perrin voudrait jouer de la Tragédie. On nous réclame de la Tragédie de tous les côtés. Perrin m'a demandé si je n'avais pas quelqu'un à lui recommander...

Je lui ai dit que j'avais jadis dans ma classe, au Conservatoire, un élève terrible... qui voulait jouer la Tragédie... qui, chaque fois qu'il montait sur l'estrade, m'épouvantait avec les Fureurs d'Or este...

— Il faut me le présenter, a répondu Perrin. Est-ce qu'il est beau ?

— Très beau.

— Fort, bien !

76 SOUVENIRS DUN TRAGEDIEN

Et vous voilà. Venez avec moi. Je vais vous présenter à Perrin.

Suffoqué, abasourdi, je dis à Bressant :

— Mais je ne suis pas habillé... Je ne suis pas peigné, même... mes cheveux, en désordre...

Mais Bressant, qui ne m'écoute pas, descend toujours, et me demande :

— Quand devez-vous partir pour Bergerac ?

— Demain...

— J'ai dans l'idée que vous ne partirez pas. Nous avons fini de descendre. Nous suivons

le petit couloir qui mène à la scène :

— M. Perrin est par ici ? demande Bressant à l'huissier.

— Non, M. Bressant, il vient de traverser...

— Bon, dit Bressant. Il a dû partir... Alors, venez demain... Ah! non... Le voilà...

Perrin venait vers nous. Bressant s'avance et lui parle. Perrin me regardait par-dessus l'épaule de Bressant. Puis il me fait signe de m'approcher.

— Très bien, ce garçon, dit Perrin. Vous avez déjà passé une audition? me demandet-il.

— Non, monsieur.

— Jolie voix, fait Perrin. Eh bien ! il faut passer une audition.

— Je serai affreusement intimidé, monsieur. . .

Faites-moi répéter, plutôt... Vous me jugerez aux répétitions...

— Non... L'audition est réglementaire... J'ai besoin d'un Oreste... Je voudrais monter Androinaque... Vous allez passer une audition... Ce n'est pas terrible... Il y aura M. Bressant, qui est votre professeur... Vous connaissez M. Delaunay ?...

— Ah ! Je l'admire, monsieur.

— Dressant, Delaunay et moi, cela fera trois. Il y aura aussi M. Got qui est un homme intelligent. Cela fera une majorité suffisante pour que je puisse vous engager... Quand voulezvous passer cette audition ?

— Oh ! Demain, monsieur, parce que je pars demain soir.

Alors Perrin me dit à son tour :

— Vous ne partirez peut-être pas...

Il continua :

— Qui voulez-vous pour votre réplique ?

— Joumard, avec lequel j'ai déjà joué... Mais, monsieur, si je suis trop intimidé, vous ne pourrez pas me juger...

— Ne vous inquiétez pas... Je vous ferai faire des gammes...

L'audition a lieu le lendemain . Je donne Oreste. Mon premier tressaillement d'espoir est provoqué par le chef de la figuration. M. Masquillier, que je ^connaissais. Il s'ap-

proche de moi, pendant un arrêt, et me dit :

— Oh!... Mais vous avez des qualités... C'est bien. Vous allez être engagé...

On me prie de continuer. Je dis tout ce que je savais. On ne m'arrêtait pas. Enfin Perrin me fait un signe amical.

— Voulez-vous venir avec moi ?

Je le suis dans son cabinet.

— Vous pouvez vous considérer comme engagé dès maintenant, monsieur.

La stupeur me laisse muet.

— Je crois, poursuit Perrin, que vous serez une bonne acquisition pour le théâtre. Je n'ai le droit de vous engager que pour un an. Mais je veux faire faire une bonne affaire au Théâtre-Français. Je désire vous engager pour trois ans. Mais, pour cela, une seconde audition est nécessaire, devant le Comité.

Cette seconde audition se fit le lendemain. Il y avait là le père Davenne, qui était régisseur général et avait joué avec Talma.

Après l'audition, Perrin m'invita de nouveau à le suivre, avec un sourire charmant.

Moi, j'avais des sanglots plein la gorge et je maixhais les yeux couverts de brouillai"d. Une fois dans le cabinet :

— Je vous engage pour trois ans, vous débuterez dans Oresle. Conditions : 4.000 francs

la première année, 5.000 la seconde, 6.000 ensuite. Ça vous va?

— Ah! monsieur!...

— Je ne peux pas faire mieux, ajouta Perrin, toujours souriant. Mais, soyez tranquille... la maison est bonne.

Cela se passait en 1872, au mois de mai.

En sortant de la Comédie-Française, j'allai au Café de Rohan, et laissai ruisseler dans une lettre que j'écrivis immédiatement à ma mère, l'émotion dont mon cœur éclatait, et qu'il n'est pas besoin de dépeindre, pour la faire imaginer, comprendre... et partager!

Avant de raconter mes débuts au Français, dans Androniaqiie, qu'on me permette une anecdote, fort touchante, qui retracera mon état d'âme de cette époque...

Il y a une dizaine d'années, j'étais assis à la terrasse d'un café, lorsqu'un passant s'arrêta, me dévisagea, et s'écria :

— Mais c'est toi !

Ce passant était un de mes vieux amis, un ami d'enfance et de jeunesse, dontla vie m'avait séparé depuis de longues années. Il était devenu chef du contentieux dans une grande maison industrielle. Il avait dû beaucoup voyager. Nous nous racontâmes mille histoires, tout à la joie de nous être retrouvés. Tout à coup, mon ami me dit, tirant son portefeuille de sa poche.

8o SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIIÎN

— Tiens... Cela t'amusera peut-être. Il y a là dedans trois choses qui ne m'ont jamais quitté. Des cheveux de ma fille, une lettre de ma mère... Et ça...

Et il me tendit un papier tout jauni...

C'était une lettre que je lui avais écrite plus de trente ans auparavant... et que je ne pus relire sans émotion...

Paris, le 4 août 1S72.

Mon cher ami,

« Je te remercie viille fois pour ta charmante lettre, à laquelle il in a été impossible de répondre plus tôt, mais qui ma fait un vif, très vif plaisir. Je te remercie surtout pour le portrait que tu me fais de ma pauvre chère mère, heureuse enfin un peu par le fait de son fils aîné qui ne Vavait pas gâtée, hélas, jusqu'à ce jour. — Tu dis vrai, fai eu raison, un peu malgré tout le monde, malgré elle surtout, la chère femme. — Mais, si je m'étais trompé ! S'il avait fallu, après tant de sacrifices de sa part, lui venir dire : « Ma pauvre mère, f avais tort, je reviens comme l'enfant -prodigue ! » Je sais bien, quelle aurait tué le veau gras... [s'il en était resté encore un

MON ENTRÉE A LA COMÉDIE 8i

dans rétable)... Mats, vr ail cette pensée-là m a fait passer quelquefois de bien vilaines nuits, je f assure !

« Enfin., qu'il n'en soit plus question — Le succès tant attend ic est venu à la fin, et... V Espérance a planté définitivement sa tente da?is mon cœur.

Qîie je suis heureux maintenant, mon cher ami, et quelle reconnaissance profonde je garde à tous ceux qui, comme toi et les tiens ont soutenu de leurs encouragements le pauvre désespéré! — Qiiand pourrai'je vous dire tout cela de vive voix ? fe n'en sais trop rien! Hélas! Tel est le revers de cette éblouissante médaille que l'on appelle: le Succès!... M. Perrin me tient, je fais de l'argent, // ne veut pas me lâcher. Je vois bien que., pour avoir le plaisir d'aller vous serrer les mains à Bergerac, il faudra que je m'offre une fnaladie quelconque nécessitant un congé de convalescence ! J'y pense. Qiielque beau jour vous lire^ dans les journaux que M. Mo unet- Sully le... le... etc. etc., s'est cassé quelque chose... s'est foulé [n'importe quoi) la rate ou le poumon, et que MM. de la Faculté lui ont ordonné d'aller respirer Vair plus clément du Midi.

N'en soye;^pas inquiets^ et explique^^bien

82 SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIKN

vite à ma mère que cela signifie siDipLement que Je me nietirs de l'envie de l'embrasser. Je te parle de moi et de moi... et de moi. Je te demande pardon, mon cher ami, il faiit m' excuser. Il y a si longtemps que J'avais oublié Vorthographe de ces trois 7nots : « Je suis heureux. » Il faut bien que e la rapprenne. Mes meilleurs compliments Je te prie à M""" Silberbacr, à M"'" Reclus, — et à Ai'" Lucy qui a si grand'peur de inoi. Et, pour toi une de ces poignées de 7nain dont le métacarpe et le bras gardent longtemps le souvenir... en bleu.

Ton vieil ami y

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