‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 2 sur 38 · SULLY · texte numérisé non relu

SULLY

ai, quai Saint-Michel.

JE débutai dans Andromaque, le 4 juillet 1872. M"" Favart jouait Andromaque, Joumard jouait Pylade, et Laroche, Pyrrhus. Hermione était interprétée par M"* Rousseil qui débutait au Français . Deux débuts le même soir ! — Voici ce qui s'était passé :

J'avais commencé à répéter avec M"^ Favart. C'était elle qui devait jouer Hermione. Elle y renonça. Le rôle lui faisait peur. Elle déclarait qu'elle était trop poursuivie par le souvenir de Rachel dans ce même rôle. Elle préféra jouer Andromaque.

Voilà mes débuts ajournés : il n'y avait pas d'Hermione . On ne savait que faire, Perrin me demanda : Vous ne connaissez personne ?...

— Si, répondis-je, une femme à qui j'ai vu jouer, au Châtelet, Henriette d'Angleterre dans Vingt ans après. C'est M"'' Rousseil. Il

me semble qu'elle a toutes les qualités du rôle.

— Je vais la faire venir, dit Perrin, je Tai vue à l'Ambigu, dans V Article 4']^ vous avez raison.

Il la fit venir et l'engagea. C'est ainsi qu'il y eut deux débuts le même soir. Mais on connaissait Rousseil. On était venu pour elle. Le public était assez animé. Perrin avait laissé se former un peu de mj'stère autour de cette représentation 6.' Andromaque.

Rousseil eut du succès. Quant à l'interprète d'Oreste, il m'est assez difficile de dire comment il fut accueilli. Les journaux de l'époque, si on les consulte, parleront à sa place, et mieux que lui... Toujours est-il que du jour au lendemain il était célèbre...

Sarcey, dans son feuilleton écrivit : « Il faut « que M. M ounet-SuUy se défie des trop grands « compliments. Nous supplions Perrin de le « garder longtemps au régime de la tragédie. V II aura toujours assez de véhémence et de « feu. Il faut qu'il apprenne la correction et la « tenue. On lui passe tout en ce moment parce « qu'il jette sa gourme. Nous serons d'autant « plus sévères avec lui qu'il nous aura donné « de plus vastes espérances... »

Je me revois, à cette époque. J'étais vraiment ivre de fougue et d'exaspération vitale. Je promenais Oreste dans la rue, sous les

roues des omnibus... Je veux dire que lorsque j'étais enveloppé du fracas de verre et de ferraille des lourds véhicules passant sur la chaussée, j'en profitais pour hurler à pleins poumons :

Dieux! Quels ruisseaux de sang coulent autour de moi! .'!

Et mon hurlement se perdait dans le tonnerre des voitures...

La rue était ainsi mon véritable, — je pourrais presque dire — mon seul cabinet de travail. Car je dois confesser que je n'ai jamais osé crier chez moi de peur d'étonner mes voisins. La vérité, c'est que mon silence les étonnait bien davantage.

Quel pouvait être mon état d'âme, en cette période de ma vie?... Je n'éprouvais pas de vanité. J'étais étonné...

Je portais à la ville ma tête du théâtre, avec mes longs cheveux... On se retournait sur moi. J'entendais chuchoter mon nom. Cela me paraissait extraordinaire. J'en fus amusé, d'abord, gêné, ensuite. Je n'avais rien perdu de ma sauvagerie naturelle... Qu'en ai-je perdu, aujourd'hui, tout au fond. . . bien au fond ?. . . Tout ce que je puis dire, c'est qu'on me rencontre bien rarement aux répétitions générales..., aux premières...

Ce qu'on appelle le Tout Paris m'intimide toujours un peu.

Je jouai Oreste deux mois durant. Perrin se préoccupait de mes seconds débuts. Il choisit le Cid.

— Ne me trouvez-vous pas trop âgé ? lui demandai-je. Rodrigue a dix-huit ans...

— Vous y serez admirable, me répondait Perrin.

Il se trompait. Mes seconds débuts déçurent le public. J'avais mal compris le rôle. Je laissais traîner tout le tempérament d'Oreste dans le Cid. Je le jouai farouche, sombre, mélancolique. « Ce fut un grand étonnement de le voir « arriver, le visage fatal, les cheveux bizarre- « ment cerclés autour de la tête, roulant des « yeux égarés... La déception fut cruelle », écrivit Sarcey.

Le succès passa tout entier à M"® Rousseil, qui fut de premier ordre et tout à fait charmante dans le rôle de Chimène. J'éprouvais un profond chagrin de m'ètre si évidemment trompé. Je repris très soigneusement mon personnage, de telle sorte que lors de la troisième représentation, j'avais donné un aspect tout autre à Rodrigue. La compréhension que j'eus à partir de ce moment n'a point changé.

Elle me faisait voir Rodrigue comme un enfant,, . un enfant en lequel, aux premières

scènes, un héros est en puissance... Ce petit garçon contient en lui un héros, comme Polyeucte contient un martyr... Tous deux attendent l'occasion, la circonstance, qui fera s'épanouir en eux l'héroïsme.

Le Cid est un page, un page amoureux, un amoureux dont le désespoir est profond à la mesure de sa nature ardente et sensible à l'excès... un petit bonhomme agitant sa tête de coq, un héros, héroïque à la façon dont un écolier est espiègle...

Voilà les aspects sous lesquels m'apparut le Cid...

Après le Cid^ Perrin me fit jouer Néron, de Britannicus. C'est un rôle que j'ai beaucoup travaillé, car je l'adorais. D'ailleurs, j'adore Racine intégralement. On me demandait un jour : — Quelle pièce de Racine préférez-vous ? Je répondis : — Celle que je joue... Mais je me repris et j'ajoutai : — Non, il y en a une que j'aime plus encore... c'est celle que j'étudie.

Ces caractères de Néron, d'Agrippine, de Narcisse et de Britannicus sont, si fouillés, si profondément exprimés...

Et comme la pièce est faite !

Quelle science dans la construction, quelle force et quel goût dans le style ! Quelle émotion dans la vie !

Cependant, j'ai toujours pensé qu'au dernier acte de Britannicus il manquait une réplique à Néron.

Lorsqu'il sort du banquet où Britannicus a été empoisonné par lui, Agrippine l'arrête et lui jette au visage les plus terribles apostrophes...

... Arrête^, Néron ; j'ai deux mots à vous dire... Aux plus cruels tyrans, une cruelle injure...

Et pour toute réponse au véhément réquisitoire de sa mère, Néron réplique :

Narcisse, suive\-moi.

Eh bien ! il me semble qu'il aurait eu mieux à dire à sa mère, après cette fougueuse tirade :

« En vérité ! Qui me fait ces reproches ? C'est vous ! C'est Agrippine qui parle ainsi ! Agrippine qui a usé et abusé de tout, éteint toute pudeur, excité tous les appétits, par son ambition, sa sensualité. Que ne m'avez-vous appris, ma mère, par vos exemples ! »

Agrippine eût crié, terrifiée :

— Ah ! mon fils, pardon !

Et Néron, farouche :

— Non I II est trop tard — la bête est lâchée. Place ! . . .

Voici comment je voyais Néron. Tout au

moins ai-je fait de mon mieux pour traduire cette conception du personnage dans l'attitude / avec laquelle j'écoutais Agrippine, Mais je m'excuse : il ne faut pas toucher aux Dieux.

Et Racine est divin !

Donc, Perrin me fit jouer Néron. Mais, de même qu'au jour où il s'était agi de trouver une Hermione, il ne savait à qui confier Agrippine.

— J'ai une idée, dis-je. Mais, je n'oserais jamais...

— Allez, allez, fit Perrin. Voyons votre idée ?

— Que n'essayez-vous M"" Plessis?...

— Que me dites-vous là ? M"^® Plessis est une coquette...

— Oui. M"^ Plessis est une grande coquette. Elle joue Célimène, elle a succédé à M"" Mars. Je sais. Mais elle joue aussi V Aventurière ! Puis elle est si intelligente ! Sa coquetterie lui permettrait d'accuser, de souligner, de mettre en pleine lumière tout le côté profondément féminin et séduisant d'Agrippine. Sa sensualité, sa corruption, son charme pervers... ce serait joliment intéressant à essayer.

Perrin prit M'^" Plessis.

Les répétitions furent un enchantement.

J'avais senti juste. M°"' Plessis jouait Agrippine en comédienne, avec une compréhension admirable du rôle, et puis...

go SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN

Et puis au dernier moment, quand elle eut revêtu la palla d'Agrippine. quand elle se vit en tragédienne, elle se figura qu'elle n'était point une tragédienne... et s'efforça de l'être. Elle enfla sa voix, elle enveloppa sa diction d'un ronronnement conventionnel...

Et il ne resta plus rien de sa magistrale composition !

Sarcey la discuta assez vivement dans un feuilleton. A ce propos, je me souviens que l'après-midi du dimanche où paraissait ce feuilleton, M'"" Plessis — c'était le jeudi qu'elle avait interprété Agrippine, — jouait en matinée, chez Ballande, les Fausses Confidences.

Sarcey avait, ce jour-là, fait la conférence. A sa sortie, M"* Plessis alla à lui, et lui dit :

— Ah! comme je vous remercie!...

— Mais de quoi me remerciez-vous, madame?

— Mais de votre article du Temps...

Or, l'article n'avait pas encore paru, et jyjme Plessis parlait au hasard, habituée qu'elle était aux gâteries et aux compliments.

Sarcey avoua ensuite qu' « il n'avait su où se fourrer », car cet article était trop justement, sinon un « éreintement », tout au moins une critique assez poussée.

D'ailleurs, une demi-heure après, en sortant de chez Ballande, et en ouvrant le Temps.,

MES DÉBUTS gi

M'"" Plessis put connaître que sa gratitude avait été un peu trop empressée...

Quant à cette interprétation d'Agrippine aux répétitions, tout ce que j'en puis dire encore, c'est que je n'en oubliai jamais l'intérêt, ni la nouveauté ; et plus tard, quand il m'arrivait de parler du rôle avec les camarades qui me faisaient l'honneur de me demander un avis, je leur disais, non ce que M""" Plessis avait fait, mais ce que je savais qu'elle eût voulu faire. Et c'était admirable !

Perrin voulait reprendre Af^r/ow Delortne. Il en avait parlé avec Victor Hugo, avant que j'entrasse dans la Maison, et débutasse dans Oreste. On avait prévu Delaunay pour Didier. Je débute. Perrin se coiffe de moi. Reparlant avec Hugo de la reprise de Marion, il lui dit :

— Delaunay serait mieux dans Saverny.

— Qui jouerait Didier, en ce cas ? demanda Victor Hugo.

— Un débutant.

— Oh ! Un débutant... C'est grave, fait Victor Hugo.

— Voulez-vous le voir jouer ?

Victor Hugo consentit à assister à une représentation à'Afidromaqne, et me vit jouer Oreste. A l'issue du spectacle, il dit à Perrin :

— Amenez-moi votre jeune homme demain, à une heure.

J'allai avec Perrin rue de la Rochefoucauld, où demeurait alors Victor Hugo.

Nous attendîmes un certain temps dans un salon merveilleux, aux tapisseries somptueuses. Puis on vint nous chercher. Nous suivîmes de petits couloirs, assez longs, et arrivâmes à une petite chambre. C'était la pièce où travaillait Victor Hugo. Elle était meublée d'un lit de fer, de deux chaises, et d'une planche de bois blanc posée au mur, destinée à servir de pupitre pour écrire debout.

Victor Hugo écrivait, sur des feuilles de papier bleu. 11 posa sa plume, et, se tournant vers nous, nous accueillit de ce geste royal qui lui était propre... Un geste de très grand seigneur, plein de bienveillance...

— Asse3'ez-vous, messieurs.

Perrin me présenta.

— Eh ! bien, monsieur, me dit Victor Hugo,

j'ai été vous voir. J'ai pris grand intérêt à cette représentation d'Andromaque. Je n'avais pas lu la pièce depuis fort longtemps, et je suis content de l'avoir revue.

Il ajouta ce commentaire singulier :

— Nous sommes loin des querelles d'écoles entre « classiques » et « romantiques. » Racine a repris sa place, dans le siècle de Louis XIV, au tnhne titre décoratif que Le Brun dans le dessin, et Lulli dans la musique... Il y a dans Andromaque des vers tout à fait curieux. Et malgré la dualité de l'action, la pièce m'a intéressé par sa psychologie.

Il y a surtout cette grande scène des fureurs d'Oreste, que je m'étais habitué à considérer comme un peu déclamatoire et creuse... Eh ! bien pas du tout... Avec vous, elle est très vivante... Vous me l'avez rendue vivante . . .

— Maître, répondis-je, si je l'ai « rendue » vivante, c'est que la vie y était...

— Alors, monsieur, je vous suis reconnaissant de me l'avoir fait voir... Et pour vous prouver ma reconnaissance, je vous donne le rôle de Didier.

Je me levai extrêmement ému :

— Ah ! maître !... Je ne savais pas... M. Perrin ne m'avait pas dit pourquoi il m'amenait

ici... Il m'avait seulement, hier soir, dit : « Je vais vous présenter à Victor Hugo. »

Quelle joie, pen.sai-je. . . Approcher le Dieu !... Et c'était pour me voir confier le rôle de Didier !...

Le lendemain de cette entrevue, Victor Hugo repartait pour Guernesey, car il n'était que de passage à Paris,

Et c'est Paul Maurice qui dirigea les répétitions. Nous avions des discussions assez animées. Paul Meurice n'aimait pas mon interprétation, au V® acte...

... Marion entre dans le préau, sortant des bras de Laffemas, à qui elle s'est livrée pour obtenir la grâce de Didier.

Elle supplie Didier de la suivre, de fuir...

Didier se montre de plus en plus glacé, à mesure qu'elle le supplie, car il sait maintenant quelle créature il aime et que la chaste Marie n'est que Marion Delorme. Et au moment où celle-ci lui reproche la froideur de son attitude avec des paroles de tendresse :

— Parle-moi, voyons, parle. Appelle-moi Marie!

Il ne lui répond qu'un mot en la regardant fixement :

— Marie... ou Marion?

Marion tombe épouvantée à terre.

Je voulais dire : Marie... ou Marion?...

sans presque hausser le ton, 'et faire porter toute la colère sur : Madame^ on n'entre pas ici facilement !. . .

Meurice voulait que je dise un : Marion ! très articulé, terrible. Nous ne parvenions à tomber d'accord. Cela finit par une cote mal taillée entre ma compréhension et le vœu de Paul ^leurice.

Mais je me souviens, avoir écrit à Victor Hugo, à Guernesey, la lettre suivante :

I" janvier 1873.

Maître,

Je suis de ceux qui restent prosternés^ leur vie durant, au pied des dieux et n osent leur adresser leurs prières, de peur dHfiterrompre leurs travaux ou leur repos fécond. Et pourtant, à ce moment de V année ou, chacun fait des vœux pour le bonheur de ceux qu'il aime, f éprouve le besoin impérieux de venir vous dire : merci !

Pour jouer dignement ce magnifique rôle de Didier que vous ave\ bien voulu confier à mon inexpérience, il faudrait du génie ; hélas l je n'ai m.êm,e pas encore du talent. Mais j'ai la conviction ardente, la foi profonde, r amour fervent de V œuvre et du maître; et, si tout cela encouragé, accru^

soutenu par vos conseils précieux, maître, me permettait de porter ce poids écrasant sans trop fléchir — ah! mon cher maître, je serai aussi heureux que je suis fier dès maintenant d'avoir été choisi par vous.

Mais, pour réussir, j'aurais un bien grand besoin d'écouter vos leçons, et vous n'êtes pas là. Ne voulez-vous pas assister au moins à quelques répétitions de votre œuvre avant qu elle paraisse devant le public? Si vous le pouviez je yne sentirais, sinon rassuré, du moins plus fort et plus prêt à cette périlleuse lutte !

Victor Hugo ne vint pas. Marion Delornie fut représentée le lo février, et retrouva le succès de 1831. Peut-être, relira-t-on ici avec plaisir, la lettre que Victor Hugo écrivit à l'occasion de cette reprise, et qui figure, en tête de la pièce, dans certaines éditions :

« L'apparition de Marion Delorme à la scène date de i8ji. Quarante-deux ans séparent de cette première représentation la reprise actuelle. Lauteur était jeune, il est vieux ; il était présent, il est absent ; il avait alors devant lui V espérance, maintenant il a derrière lui, la vie.

« Son absence à cette reprise peut sembler volontaire, elle ne lest pas. Les hommes

que les cheveux blancs avertissent et devant qui le temps s abrège, ont des œuvres à terminer, sortes de testaments de leur esprit. Ils peuvent être brusquement interrompus par V arrivée subite de la fin, ils n'ont pas un jour à perdre ; de /à, une nécessité sévère d'absence et de solitude. L homme a des devoirs envers sa pensée. D'ailleurs, tous les départs veulent quelques apprêts ; l'entrée dans l'inconnu nous attend tous, et la solitude et Vabsence sont une espèce de crépuscule qui prépare Vâme à cette grande ombre et à cette grande lumière.

« V auteur sent le besoin d'expliquer son absence à ceux qui veulent bien se souvenir de lui. Rien ne l'attristerait plus que de sembler ingrat. Tout solitaire qu'il est, il s'associe du fond du cœur à la foule qui aime et salue ces beaux talents., honneur de la reprise actuelle de Marion Delorme : MM. Got, Delaunay, Mansart, Dressant, Febvre, groupe éclatant que vient compléter la jeune et brillante renommée de M. Mounet-Sully ; il envoie toutes ses sympathies à ce glorieux Théâtre-Français, vieux et pourtant redevenu jeune, grâce à l'habile et intelligente initiative de M. Emile Perrin; et il accomplit un devoir en offrant s a triple reconnaissance à M"« Favart, qui fut avec

tant de puissance et de grâce doua Sol avant d'être Marion, et qui, il y a deux ans, vaillante et charmante dans les ténèbres sublimes de Paris assiégé, faisait redire à toutes les bouches ce mot qui est son nom : Stella.

Victor Hugo.

Hauteville-House. 1=' février 1873.

Il me revient en mémoire un dîner chez Victor Hugo... Et au cours du repas ce détail amusant : Après une critique sévère des convives sur Barbey d'Aurevilly, dont Victor Hugo n'avait point oublié les commentaires irrévérencieux, on en vint à parler des directeurs de théâtre. On en dit tout le mal possible. C'était un chœur :

— Ils ont hésité pour Ruy Blas ! pour Hernanil... Ils vous ont fait faire antichambre ! s'écriait-on, parlant à Hugo. Ce sont des hommes abominables!...

Alors. Hugo se pencha vers moi, qui avais 1 honneur d'être son voisin :

— Et vous, qui ne dites rien, me demanda-t-il , qu'en pensez-vous?...

Je le revois : il avait une formidable tomate au gratin sur sa fourchette. La main prête à

enlever le légume pourpre, il attendait une réponse...

— Je pense, maître, dis-je, que ce ne doit pas être facile d'être directeur de théâtre...

Victor Hugo resta un moment silencieux.

Puis, avec un sourire exquis, et une voix très douce :

— Je crois que vous avez raison, fit-il. Et il avala, d'un geste énorme, l'énorme végétal.

C'est un peu après cette reprise de Marion Delor'ine que j'eus l'occasion d'aider aux débuts de Jean Richepin.

Voici comment j'avais fait la connaissance du poète :

Au lendemain ^Oreste^ j'avais lu consciencieusement tous les journaux. Dans un tout petit journal, ce qu'on appelle communément « une feuille de chou », mon attention avait été attirée par une phrase du compte rendu dramatique, concernant mon interprétation :

Enfin, ce jeune homme est entré dans la tragédie classique comme un j eune taureau brun dans la boutique d'un faïencier.

Cette comparaison m'amusa beaucoup, et j'éprouvai le désir de connaître l'auteur de ce trait plaisant. J'arrivai à savoir que c'était un élève de l'École Normale, qui s'appelait Jean Richepin.

JEAN RICHEPIN loi

Je lui écrivis.

Et, un beau matin, je vis entrer chez moi un très beau garçon, aux longs cheveux noirs, crépelés, à la barbe naissante, à la physionomie étrangement sympathique.

Je le remerciai. Nous nous liâmes vite. Il m'apprit qu'il faisait des vers, mais qu'il n'avait rien publié encore. [La Chanson des Gueux ne devait paraître qu'un peu plus tard et j'en reçus un exemplaire avec cette dédicace: A Mounet-Sully, pour faire rougir Oreste.)

Nous devînmes bons amis. Nous déjeunions parfois ensemble. Il venait de temps à autre dans ma loge, le soir, et nous nous en retournions, en bavardant, au Quartier latin, où nous demeurions tous deux.

Un soir, au temps où je jouais Marion Delorme, Richepin était dans ma loge, lorsqu'entra La Pommeraie. Celui-ci m'avait voué quelque amitié depuis mes débuts. Il venait me demander conseil au sujet de l'organisation d'une représentation au bénéfice de Frederick Lemaître, gravement malade, et qui avait besoin de subsides.

La représentation devait avoir lieu à l'Opéra. Le programme s'élaborait. Des engagements

avaient été pris. La Pommeraie avait demandé une pièce de vers de circonstance à Théodore de Banville, et il avait été convenu que je dirais cette pièce. Mais les vers de de Banville, qui étaient d'ailleurs très beaux, s'adressaient au grand artiste comme s'il était déjà mort et Frederick les avait refusés en s'écriant avec un de ces gestes, qui n'appartenaient qu'à lui :

— Mais il m'enterre, ce bon de Banville : Je ne veux pas de ça. Je suis encore vivant, Dieu merci !

Et La Pommeraie, un peu gêné, avait demandé à Banville de faire autre chose...

— Ah ! ma foi, non, avait répondu le poète. C'est venu comme ça...

Et, froissé de l'observation, il s'était récusé.

— Est-ce que vous ne connaissez pas un poète ? me demanda La Pommeraie, quand il eut achevé son récit. C'est pressé. La représentation doit avoir lieu dans sept ou huit jours. Tous les artistes prêtant leur concours à la fête viendront en scène rendre hommage à Frederick, dans le costume de leur principal rôle. Et vous, vous vous détacherez du groupe, vous vous avancerez vers lui, et lui direz les vers en question.

— Vous voulez un poète ? Eh ! bien, en voilà un. Je vous présente mon ami Jean Richepin, élève de l'École Normale.

— Mais... fit La Pommeraie... Vous pourriez faire ça très vite, monsieur?...

— Vous aurez ces vers demain matin, monsieur, dit, avec assurance, Richepin.

— Vous m'en répondez, Mounet?

— Vous pouvez avoir pleine confiance, disje.

— C'est bien, conclut La Pommeraie. Je ne chercherai pas ailleurs.

Je demeurai seul avec Richepin :

— Hein ! lui dis-je, voilà une heureuse occasion de vous faire connaître et de briller.

— C'est que... je n'ai jamais vu Frederick Lemaître, m'avoua Richepin.

— Je vais vous le raconter.

Nous quittâmes le théâtre. Et, cheminant vers le Quartier, je racontai à Richepin tout ce que je savais de Frederick, que j'adorais.

— Et puis, ajoutai-je, venez jusque chez moi. Je vais vous donner une petite brochure d'Eugène de Mirecourt, où vous trouverez des anecdotes, des dates, des noms de rôles...

Il vient. Nous nous séparons à deux heures du matin :

— A présent, je vais travailler, me déclare Richepin.

Moi,jemecouche. JemeréveilleversSheures.

On avait sonné assez violemment. Ma vieille bonne va ouvrir :

— Monsieur, c'est M. Richepin.

Je pense : Il vient me demander quelques détails supplémentaires...

Richepin entre.

Je questionne :

— Eh ! bien. C'est commencé?

— C'est fini, dit Richepin.

— Bah ! . . . Voyons vite !

— Je vais vous les dire.

Et il me les récite par cœur. Je le regarde et l'écoute avec admiration. J'applaudis émerveillé et le remercie. L'après-midi, nous allons ensemble trouver La Pommeraie.

— Tout est démantibulé, nous annonce-t-il. La représentation est impossible. On devait donner un acte de La Fille de M""^ Angot. Tout était prêt. Voilà que les musiciens de l'Opéra ne veulent pas accompagner cette « opérette » — indigne d'eux, disent-ils. Et, de plus, ils ne veulent pas laisser les musiciens des Folies-Dramatiques s'installer dans l'orchestre de l'Opéra. C'est donc tout un programme à refaire.

Richepin était navré.

Au surplus l'état de Frederick Lemaître s'agofravait.

Rossi, le grand tragédien italien, qui donnait des représentations à la salle Ventadour, apprenant le refus des musiciens de l'Opéra, offre

de se charger de l'organisation de la représentation, et de prêter son théâtre. Les frères L)'onnet, intimes de Frederick, rappellent à Rossi que je devais dire des vers... On vient me trouver. Je me déclare prêt. Mais voici qu'on nous apprend que Frederick ne pourra pas venir en scène, qu'il ne pourra quitter son lit. Il avait un cancer de la langue. Il râlait.

— Eh ! bien, puisqu'il ne peut pas venir, nous mettrons son buste en scène et nous dirons les vers au buste...

On prépare de nouveau la représentation. Le matin du jour où elle devait avoir lieu, Frederick Lemaître meurt.

Point de représentation. Point de déclamation... Si. Je déclare à Richepin :

— Il faut absolument que vos beaux vers soient dits. Je n'ai pas pu les réciter à Frederick lui-même. Je n'ai pas pu les réciter à son buste. Je les dirai sur sa tombe. Arrangez en conséquence votre œuvre.

Richepin modifie son poème. Le jour des obsèques, une foule énorme se pressait au cimetière. Il y avait là toutes les illustrations du temps. Victor Hugo improvise un discours d'adieu. Puis mon tour vient. La page à la main, je lis les vers de Jean Richepin. Ayant fini, je cherche des fleurs pour les jeter sur le

io6 SOUVENIRS DUN TRAGÉDIEN

cercueil. Je n'en trouve point. Alors, je déchire le poème, et je le jette dans la tombe en menus morceaux.

Victor Hugo s'en allait. Il se retourne et vient à moi. Il m'honorait de sa bienveillance depuis Androinaque et depuis Marion. Il me dit :

— • Ils sont très beaux, les vers que vous venez de lire.

— Voulez-vous me permettre de vous présenter l'auteur?

— Je crois bien, répond Hugo.

Je fais un signe à Richepin. Et devant la tombe de Frederick Lemaître, je présente Jean Richepin à Victor Hugo.

Les journalistes, qui assistaient à la cérémonie s'empressent autour de Richepin. Ils veulent connaître le nom du poète qui a fait ces vers admirés de Hugo, et qui vient d'être présenté au dieu.

— Je n'ai plus ces vers, dit Richepin. Ils sont dans la tombe.

Mais il les retrouve dans sa mémoire. Il les récite. Les journalistes les transcrivent. Le soir et le lendemain matin, les journaux reproduisaient les vers, et faisaient connaître le nom d'un grand poète nouveau.

En souvenir de cette belle journée, Richepin

me donna sa photographie au dos de laquelle il avait écrit ce quatrain :

A Mounet-Siilly

Si, de ce front, il doit surgir Qjielque drame fauve et farouche, Le fnonde V entendra rugir Par votre bouche.

Jean Richepin

4 juin 1873.

L'année suivante, paraissait La Chanson des Gueux, dans laquelle figure le poème lu sur la tombe de Frederick Lemaître.

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