MOUNET-SULLY ET LAVOCAT
— Votre p rofess ion?
— Ma profession? Je n'en ai pas, monsieur!
— Écrive^ : sans profession.
— Pardon ! y ai un titre!
— Ah!
— Oui, monsieiif ! Sociétaire de la Coin édie Franc a ise .
L'avocat, riant :
— Mais, monsieur, cela est une profession !
— Non, monsieur, une profession est un métier, et f exerce un art !
— Mais tous les métiers confinent à Vart, monsieur.
— Pardon, monsieur : peuvent y confner, oui! Ainsi, vous, vous êtes avocat, n'est-ce
pasl La profession d'avocat devrait ctreun sacerdoce. L est-elle sctdcnient, non dans la généralité, mais dans V exception? L avocat devrait juger avant les juges désignes par la loi, ou par la loi du jury. Défendre la veuveet rorphelin,muets,quoidepl7is beau?
Le malheur, c'est que, du côté oppose, surgissent d'autres hommes, également en robes et en bonnets carrés, qui soutiennent V accusation au lieu de la combattre, et ces genslà sont également des avocats! Qiie répondrcTj^-vous? Ils parlent suivant leurs consciences. Je le veux bien! Mais alors, deux sur quatre, sont des imbéciles ? Ou bien, ils parlent contre leurs consciences et alors, que devient le sacerdoce ?
— Mais, vous-même, monsieur, vous ave^ joué des rôles de traître !
— Oh! Ce n'est pas du tout la même chose. Je sers en ce moment-là même, une cause morale, en ce sens que je sers à mettre en lumière laver ité qui doit définitivement sortir du débat dans l'esprit de l'auteur.
— Et moi aussi, monsieur, je sers alors à faire triotnpher la cause finale!
— Ah! pardon, monsieur! Mais alors, vous trahisse^ votre client qui vous a payé pour le défendre! !
fai souvent entendu dire de certains acteurs du bon temps : « // portait à la ville, le ton et les gestes emphatiques du théâtre ! » Eh! je ne suis pas bien sûr que cela ne valait pas mieux que de porter ati théâtre la vulgarité de gestes et de ton du cercle ou des boulevards l
Quand on me demande un autographe^ je commence toujours par refuser, de peur d' avoir l air de me prendre au sérieux^ et je finis près que toujour s parV accorder... pour la mê^ne raison.
V envie n' est guère autre chose que de V admiration tournée à V aigre.
Ce qu'on appelle Vesprit, c'est, bien souvent, Vart de compromettre la raison.
Il n'y a pas de désir au monde, dont V accomplissement n'amène une déception.
Ah ! combien ai-je écrit de pièces, qui sont dans mes tiroirs, lisibles pour moi seul, griffonnées, cent fois raturées, cent fois reprises et retravaillées, depuis la première d'entre toutes, celle que j'écrivis au temps du Conservatoire, un drame intitulé : LUne d'elles, et qui était une étude sur le Conservatoire...
Des titres me reviennent à la mémoire en même temps qu'au cœur : Le Juge, que je lus à Alexandre Dumas fils, et qui manqua être joué au Gymnase, sous la direction de Montigny. Le Talisman, une pièce dont l'enfant est le sujet et le héros. Mort d'homme, une étude du duel, contre le duel, legs absurde des âges primitifs. Et aussi La Buveuse de Larmes, commencée il y a trente-cinq ans, innombrablement remise en chantier, jamais au point, étude d'une femme, qui voudrait être toute la femme. . . La Buveuse de Larmes ! pour laquelle j'ai gardé une prédilection... et un incorrigible espoir...
Nommerai-je quarante autres manuscrits, plus ou moins avancés?... 31ieux sera de parler de l'unique pièce qui fut représentée : la Vieillesse de Don Juan.
J'étais trop impulsif pour composer seul une pièce de théâtre, voilà la vérité. Lorsque j'avais
une idée, je la développais, je voyais nettement la succession des épisodes. Je traçais un plan complet, avec la scène dernière et même la réplique finale...
Mais, lorsque je me mettais à écrire chaque acte, les pages s'entassaient, pressées, débordantes de détails et d'accessoires par lesquels je pensais éclairer l'œuvre, et qui l'alourdissaient, faisant dévier l'action, bousculant les personnages...
Si bien que mes actes avaient bientôt deux cents pages... Jamais je n'avais pu mettre au point une œuvre dramatique, l'équilibrer avec sang-froid et réflexion, parce que jamais je ne fus d'esprit pondéré... Je travaille toujours la nuit, jusqu'au petit jour. J'accumule les pages sans avoir rien d'achevé...
Or, un jour, dînant avec mon ami Pierre Barbier, l'auteur de Vincenette qui est au répertoire de la Comédie, fils du poète de Faust, de Mignon, comme Pierre Barbier se plaignait de n'avoir pas un beau sujet de pièce qui le passionnât, j'évoquai les scénarios accumulés dans mes tiroirs... Je développai le thème d'une Vieillesse de Don Juan, auquel j'avais souvent rêvé...
— Ecrivons-là ! dit Barbier, tout à coup enthousiasmé.
Ce fut Barbier qui l'écrivit. Je n'ai jamais
pu composer un vers, spontanément sous le souffle de l'inspiration.
Les seuls vers que je composai jamais, je crois bien, sont un quatrain et un sonnet faits pour mes amis Paul Mariéton et Jules Truffier. Les voici :