SOCIÉTAIRE
satisfait de moi, moi, j'étais bien loin d'être content de ce que je faisais, en pensant à ce que j'aurais voulu faire.
La première pièce que je créai, après mon élection au Sociétariat, fut, le 15 février 1875, la Fille de Roland, d'Henri de Bornier. Je connaissais le poète de longue date, sans qu'il le sût. Dans un bulletin que publiait l'Institut Philotechnique, en 1864, étant à Bergerac, j'avais lu des vers de lui, qui me charmèrent. Je les appris. Ils étaient intitulés ; Les deux Vieillesses.
... Lorsque je vois passer des vieillards, je m'arrête.
Et c'avait été la première pièce de vers que j'eusse récitée en public. L'année où j'arrivai à Paris, je rencontre Henri de Bornier dans un salon ami ; on demande au poète de dire des vers. Il récita les Deux Vieillesses. Quand il eut achevé, je lui dis :
— Mais je connaissais par coeur votre poème...
Et je lui racontai comment je l'avais appris et aimé.
— Si j'avais su, dit-il, vous l'eussiez dit à ma place !
— Je ne l'aurais certainement pas récité mieux que vous, répondis-je sincèrement.
Puis, nous nous perdîmes de vue. J'entrai au
Conservatoire, à l'Odéon, à la Comédie. Vers 1874, de Bornier lut la Fille de Roland au Comité, et vint ensuite me voir.
— Il y a un beau rôle pour vous, me dit-il.
— Quelle chance !
Il me lut sa pièce, je la trouvai très belle. On commença à répéter au théâtre. Nous nous liâmes. Il m'emmena chez lui, me présenta à M"'® de Bornier. Je devins l'intime de la maison. J'y dînais au moins une fois par semaine. Nous parlions beaucoup de la Fille de Roland, naturellement. Et aussi des chevaliers de la Table ronde, et de tout ce qui n'avait pas pu, concernant l'époque et le sujet, trouver place dans la pièce. Quelquefois, de Bornier me faisait l'honneur de me demander mon avis, et paraissait ravi de mon enthousiasme, et très affecté de mes réserves.
C'était un homme excellent, très fiévreux, très tourmenté, presque déconcerté par les critiques. La moindre observation le navrait. Il pensait tout aussitôt que sa pièce ne valait rien... Il doutait de lui-même avec une rapidité extraordinaire.
Il était timide, et d'une modestie invraisemblable. Ses amis tâchaient de réagir contre ses découragements, mais celui qui parlait le dernier avait toujours raison. M""" de Bornier admirait infiniment son mari. Elle était surtout