‹ Souvenirs d'un tragédienChapitre 7 sur 38 · SOCIÉTAIRE · texte numérisé non relu

SOCIÉTAIRE

une amie, une spectatrice... Elle disait respectueusement ses doutes, et chaleureusement ses approbations...

C'était aussi une inspiratrice d'énergie et de travail.

Un jour, en arrivant au théâtre, de Bornier me dit :

— J'ai eu une idée : vous pourriez déclamer une Chanson de geste, que je placerais dans la pièce, au moment où le duc Nayme, envoyé par Charlemagne, vient prendre Berthe chez le comte Amaury. Pour fêter le duc Nayme, Amaury demandera à Gérald de dire cette chanson...

— Bonne idée !

Le lendemain, il l'apporte. Cela s'appelait la Chanson du fer. Un chevalier monte à sa tour pour voir si les ennemis sont proches. Il ne voit rien d'abord, puis il aperçoit, tout à coup, des armures, des casques, des boucliers, des lances, des épées !... La plaine en est couverte. Et le poème finissait par : « Du fer, partout du fer ! »

— C'est très bien, dis-je. Mais cela serait mieux si la Chanson était plus intimement liée au sujet de la pièce... Vous parlez d'armures et d'armes... Pourquoi ne parleriez-vous pas de Durandal et de Joyeuse ?

— Tiens ! mais oui ! s'écria de Bornier,

n6 SOUVENIRS D'UN TRAGÉDIEN

11 apporta le lendemain les Deux Épées... Il était rentré chez lui de bonne heure, la veille. Il avait dîné, puis, préoccupé, il s'était couché. Au milieu de la nuit, il avait sauté de son lit...

— Où vas-tu, mon ami ? lui avait demandé M"" de Bornier ?

— J'ai une idée...

Il était allé à sa table de travail, et puis, en

chemise de nuit, il était revenu lire sa chanson à M""' de Bornier.

— Est-ce bien?

— C'est très bien, avait répondu sa femme. Mais recouche-toi. Tu vas prendre froid.

Il arriva à la répétition avec son poème dans sa poche. Il me le donna :

— Tenez. J'ai fait une autre « Chanson ». Lisez-là. Et, si elle vous plaît, déclamez-la au moment voulu.

Ce que je fis. Perrin était dans la salle. Je commençai : <

— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Perrin, méfiant,

— Une nouvelle chanson de l'auteur...

— Ah !,.. allez...

J'allai. Perrin applaudit.

On sait ce qu'il advint de cette « Chanson ». Le jour de la répétition générale, le public

éclata en bravos! On cria : Bis!... ,

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Le poème décida du succès de la pièce. On y vit une allusion frémissante à l'Alsace et à la Lorraine. Il y eut, pendant de longs soirs, des salles pleines. On venait manifester... Sarah-Bernhardt fut admirable dans le rôle de Berthe, Laroche jouait Ragenhrardt, et Maubant, Charlemagne.

Quelques années après Henri de Bornier lut un AI ahoDiet a.\i Comité. La pièce fut acceptée, répétée ; les costumes et les décors étaient commandés. Un ordre du Ministère des Affaires Étrangères arrêta la représentation, sous le prétexte que l'œuvre était irrévérencieuse pour la Sublime-Porte.

C'était injuste et faux. Il n'y avait quà se reporter au Alahomet, de Voltaire. Ce « Mahomet », de Voltaire était un criminel et un imposteur. Celui d'Henri de Bornier était un apôtre.

JE passe rapidement sur les rôles que je jouai entre la Fille de Roland et Amphitryon. Je ne me souviens point d'événements bien marquants à leur sujet. Ce furent Fabrice, de V Aventurier, Gérard, de V Etrangère, le poète, de la Nuit de Al ai, Vestapor, de Rome vaincue... Dans cette dernière pièce, Sarah-Bernhardt devait jouer le rôle de la Vestale. Le rôle ne lui « disait rien ». Elle le refusa. Elle préférait celui de la vieille Posthumia. Perrin, qui était l'homme de toutes les symétries, dit :

— Puisque Sarah joue une vieille, il faut que Mounet joue un vieillard...

Et c'est ainsi que me fut attribué Vestapor, qui est un vieux Gaulois prisonnier, lequel protège les amours de la Vestale avec un centurion, par haine des Romains, et pour mettre Rome en danger.

] e jouai Amphïlry on {]MTpit.eT}\e 2, avril 1877. Jusqu'alors on avait interprété ce rôle comme celui d'un amoureux, épris de façon humaine. Moi, je l'ai compris comme un dieu qui s'amuse... Il veut voir comment va son œuvre, si elle est bien faite... Il interroge Alcmène... Sans aucun doute, étant dieu, il sait ce qu'elle va lui répondre. Mais il désire voir comment s'y prendra sa créature...

Je pensais à un constructeur de pianos qui a fait un bel instrument, et qui, plaquant ses doigts sur les touches d'ivoire, laisse aller ses mains. Il pressent très bien quel son sortira de l'instrument, mais il tient à en entendre et à en goûter la précieuse qualité... Et c'est cette expérience qui ramuse.

Il y a deux rôles auxquels j'ai peut-être apporté une note nouvelle. Celui-ci, etPolyeucte. J'aurai l'occasion, un peu plus loin, de parler de ce dernier rôle.

Je jouai Horace de mon mieux. M"* Adeline Dudlay eut un immense succès dans les « imprécations de Camille ». Perrin avait fait beaucoup répéter l'œuvre de Corneille. Je me souviens d'une anecdote assez menue à ce propos,

Perrin avait un caractère très absolu. Quand il n'avait pas trouvé lui-même quelque chose, il n'aimait pas que d'autres le trouvassent... A

la fin à'Horace, j'entrai en scène avec une couronne de lauriers.

— Oh ! oh ! Non, pas cette couronne, s'écrie Perrin.

— Il faut cependant que iela porte répondisje... Où dois-je la mettre? A mon bras ?...

— Pas sur votre tête. Elle vous donne l'air d'un collégien qui revient d'une distribution de prix.

Je me soumis. Je n'ai mis la couronne sur la tête d'Horace qu'après la mort de Perrin.

Puis ce fut Hernani^ avec Sarah-Bernhardt. Je pense n'avoir pas eu alors le succès que j'espérais, parce que j'arrivai le soir de la première, la voix positivement « cassée ».

La veille, à la répétition générale, j'avais reçu de beaux compliments de Victor Hugo ; seulement, m'étant enroué aux répétitions, j'allai, l'après-midi de la première, chez le docteur X..., mort maintenant... Ce misérable, m'ayant introduit un crayon de sulfate de cuivre dans le gosier, pour me cautériser, toucha maladroitement une corde... Je fis : Oh!... et il laissa échapper son crayon dans ma gorge !

Il dut précipitamment enfoncer son poing et aller chercher l'instrument au fond du gosier. L'on peut penser en quel état je sortis de ses mains...

Malgré le succès que j'obtins, le soir de la première, on fut sévère. Je pense avoir bien joué le rôle, plus tard, mais je me défends d'y avoir rien inventé. J'ai fidèlement marché sur la trace de Delaunay, que j'admirais beaucoup, et qui le jouait avant moi.

Pendant les répétitions, il y eut une grave discussion au foyer des artistes :

— Hernani a vingt ans. Porte-t-il de la barbe, oui ou non?

Victor Hugo passait :

— M. Victor Hugo va nous le dire...

— Hernani avingtans, répondit Victor Hugo, c'est vrai ; mais un Espagnol peut très bien avoir de la barbe à vingt ans.

— Pardon, mon cher Maître. Mais un vers dit :

Et reçoit, tous les soirs, malgré les envieux,

Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux,

— Il n'a donc pas de barbe, confirma Victor Hugo.

— Oui, mais don Carlos, qui dit ce vers, n'a pas encore vu Hernani...

— C'est exact.

— Alors, Maître?

— Alors ... il faut qu'il ait de la barbe. . . conclut le Maître.

La conversation vint ensuite sur Ruy Gomez. . .

ce « vieillard stupide m. Nous demandâmes à Hugo l'âge de don Ruy Gomez.

— Soixante ans. répondit sans hésiter Victor Hugo.

Perrin, qui se trouvait parmi nous, protesta. Il avait presque exactement l'âge de don Gomez :

— A soixante ans, dit-il, on n'est pas un vieillard stupide.

— Oh ! répondit textuellement Hugo, qui, lui, avait soixante-quinze ans, voyez-vous, nous avions vingt ans, quand nous écrivions Hernan i. . .Nous regardions les hommes de soixante ans avec les yeux de cet âge-là....

Je me rappelle avoir eu avec le Maître, au cours des répétitions de Ruy Blas, une discussion dont les conclusions ne manquent point de saveur. Au troisième acte, après la scène avec les ministres et la tirade à Charles-Quint :

Que fais-tu dans la tombe, ô puissant empereur ?...

dans la scène avec la Reine, à la réplique que je dois donner à ce vers :

Pourquoi donc étie\-vous comme eût été Dieu mcme, Si terrible et si grande — Parce que je vous aime!...

— Non, pas ainsi, interrompt Victor Hugo.

— Comment cela, Maître?

— Plus fort.

Je répétai, en accentuant :

Parce que je vous aime...

— Plus fort ! dit encore Victor HuQfo.

Parce que je vous aime...

— Non, Monsieur. Plus fort, insista Victor Hugo.

— Mais, mon maître. .

— Plus fort !...

— Je ne pourrai pas... J'essayerai... Je voulais dire avec douceur ce : Parce que je vous aime.. . Et faire porter toute la force sur le quatrième vers qui suit -.Je vous aime...

Parce que je sens bien, moi qiiils haïssent tous. Que ce qu'ils font crouler s'écroulera sur vous! Parce que rien neffraye une ardeur si profonde, Et que pour vous sauver, je sauverai le monde !

— C'est sur ce vers que je voulais donner toute l'intensité dont je suis capable, mon maître...

— Non. Ces quatre vers n'ont pas d'importance.

— Ah ! C'est bien...

Le lendemain, Victor Hugo ne vint pas à la répétition et fut remplacé par Paul Meurice. Je jouai la scène avec la Reine. Je criai :

Parce que je vous aime !

Et je me tus.

— Mais, les vers suivants?... demanda Paul Meurice, surpris de mon silence.

— 11 n'y en a pas.

— Comment, il n'y en a pas?

— Ou presque. Le maître a dit hier qu'ils n'avaient point d'importance, et que le seul : Je vous aime! devait être éclatant.

— Ah ! fit Meurice.

11 n'insista pas. A la fin de la répétition, il me prit à part, et me dit :

— Oui. Je comprends. Frederick Lemaître, dans ce rôle, lorsqu'il écoutait la tirade de la reine, jouait une véritable pantomime tandis qu'elle parlait... Une pantomime qui contenait en quelque sorte tout ce qui vient après : Parce que je vous aime. Il pouvait donc laisser éclater cet hémistiche, faire porter tout son effort sur lui. Et il en est résulté, n'en doutez pas, que Victor Hugo, influencé par le succès qu'obtenait cette interprétation de Fré-' dérick Lemaître, a dû en arriver à oublier ses propres vers... Mais vous n'avez pas tort...

Et je jouai cette scène comme je l'avais comprise.

J'en arrive maintenant à Œdipe-Roi.

Ce fut Got qui, le premier, pensa à moi pour ce grand rôle. Il me dit un jour :

— Perrin voudrait bien vous faire jouer un rôle qui vous convînt pleinement...

— Il y a Ha^nlet ! lui dis-je. Mais il n'est pas au répertoire.

— Vous devriez essayer Œdipe.

— De Voltaire ?

— Non, de Lacroix, avec la musique de scène de mon ami Membrée... Parlez-en donc vousmême à Perrin...

Je transmis à Perrin l'indication de Got.

— Oui, me dit Perrin, il y a Œdipe... Mais je trouve les vers de Lacroix « rocailleux». Ils sont exacts, ils disent bien ce qu'ils veulent dire. Mais ils sont « en pierre ».

J'avais lu la pièce. Je répondis à Perrin :

— Moi, je trouve ces vers « loyaux ». Perrin relut Œdipe.

— Assurément, me dit-il, c'est intéressant. Cela suit Sophocle de très près... Venez donc me le lire un jour.

J'allai lui donner cette lecture. Mais j'étais mal disposé, ce jour-là et, lus fort médiocrement.

— Je réfléchirai, me dit Perrin.

L'on jouait à ce moment une pièce dont les recettes étaient faibles.

— Nous allons essayer Œdipe, m'annonça Perrin quelque temps après ma lecture. Mais il faudrait que vous vissiez Geffroy, qui a créé le rôle, et lui demandiez quelques conseils.

— Très volontiers.

On commença à répéter, et c'est seulement vers la fin des répétitions que j'allai rendre visite à Geffroy. Celui-ci, retraité, habitait à Nemours une gentille maison avec un petit jardin. Il me fit un accueil plein de cordialité.

— Nous allons déjeuner, d'abord, me dit-il. Puis, nous causerons.

Après un bon repas, il me fit lire la pièce, me complimenta, et me donna quelques indications.

Je lui confessai qu'il y avait, dans la tradition, des points qui m'effrayaient un peu... Les yeux crevés...

— Oh ! ïTï'apprit Geffroy, avec un peu de laque garance, simplement...

Il me souhaita bon courage, et je le quittai. J'avais été extrêmement flatté que la plupart de ses conseils eussent coïncidé avec les idées que je m'étais faites moi-même de l'œuvre et de son interprétation. J'avais vu en Œdipe l'homme qui se révolte contre la Destinée, qui est fier de sa force. Il discute les ordres des dieux ; il ne se soumet pas aux prophéties. En voulant les éviter, il les réalise, et il tombe dans le piège qui lui est tendu par les dieux jaloux de leur autorité.

Ce fort contient en lui la quintessence de l'humanité org'ueilleuse et rebelle au Divin. Il est une sorte deProméthéequine verrait point

le vautour, et chacun de ses cris est comme un secouement de chaînes invisibles. Œdipe représente la révolte de l'instinct et de l'intelligence contre l'aveugle fatalité, et la défaite terminale de l'homme.

Ce rôle magnifique est celui, de toute ma carrière, auquel le public fit toujours le plus chaleureux accueil.

Que dirai-je de mon interprétation, qui n'ait été dit par un grand nombre de spectateurs et d'artistes? Quel est mon sentiment lorsque j'incarne Œdipe ? Je m'absorbe et je m'identifie de tout mon être au malheureux héros. Toutes choses s'abolissent pour moi, hormis le rôle. Il me semble qu'une responsabilité sacrée pèse sur moi... Celle de représenter, à ce moment, devant les hommes, le grand symbole de la lutte éternelle entre le Destin et l'orgueilleuse faiblesse humaine... Oui. en vérité, j'ai toujours joué, je joue Œdipe avec un respect religieux. J'entre en scène, chaque fois, comme un prêtre monte à l'autel.

Le rôle d'Œdipe est un de ceux qui me rendirent le plus populaire. Il a ses fervents acharnés qui ne manquent pas une représentation, et j'ai l'impression, chaque fois que je le joue, d'être en communion parfaite avec un public passionnément intéressé, et sympathique à mes moindres gestes.

Voici un joli article que léminent critique Paul Gaulot écrivit à ce sujet, et qui rend fort exactement l'état d'âme des fidèles spectateurs à' Œdipe.

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