X INTRODUCTION
datent parfois si Fimagination ne jouait pas plus que la mémoire dans ces lointains souvenirs qu'Emile Gebhart, professeur d'avance et académicien, caressait avec tant de joie. Eh bien, non, il n! inventait rien, ou si peu de chose ! Du reste, il est déjà tout entier dans ces notes, qu'il ne destinait pas au public et qu'il n'écrivait que pour lui-même et pour les siens. « Campes ubi Troja fuit, côtes basses, monotones, accidentées par de nombreux moulins à vent, qui me font penser à Don Quichotte en même temps qu'à Priam ». Vit-on jamais vocation littéraire plus irrésistible ou plus précoce? Un seul mot nous arrête, dans les lettres, c'est le dernier, écrit d Athènes le 15 juin 1865, dans la tristesse du départ : « Je pars demain matin. Funérailles de ma jeunesse ». Nous tous qui l'avons connu, qui V avons beaucoup aimé, nous ne croyons pas à cette histoire de funérailles. Ce vieil Athénien est resté jeune jusqu'au bout.
Lettres de jeunesse
Lettres de jeunesse
Florence, 12 novembre 1861 (1).
J'ai VU Bologne, ville très originale, toute en arcades sous lesquelles, la nuit venue, on assassine très proprement les chrétiens. Aussi j'ai innocemment passé mes deux soirs de Bologne aux marionnettes qui jouent sous une voûte d'un palais de la grande place. Gomme Bologne est université, il y a toujours dans les personnages, un Signor professer qui est battu et non content. Les hommes sérieux se pressent autour du théâtre. En France, il n'y a que les bonnes d'enfants et les mamans.
Je suis depuis deux jours à Florence et je goûte un bonheur que j'avais longtemps entrevu et souhaité. Si vous saviez quelle joie c'est de se promener à mon âge entre Raphaël et Praxitèle, Michel- Ange et le Titien,, en pleine liberté d'esprit et d'allures, de passer des rivages de Naples aux rivages de Grèce, de quitter les madones de Raphaël pour les bas reliefs de Phidias.
Parfois je pense avec un frisson dans le dos qu'à pareil moment je pourrais griffonner chez un avoué des actes de procédure, afin d'attendre le siège de substitut de Vie ou de Sarrebourg ! J'aurais des
(1) Emile Gebhardt avait alors vingt-deux ans.
4 SOUVENIRS D L'N VIEIL ATHENIEN
favoris blonds, une cravate blanche et je saluerais gracieusement les femmes des conseillers à la cour. Je ne verrais pas s'enfoncer dans le ciel pur la silhouette charmante du campanile de Florence, au pied duquel Dante récitait ses strophes.
Rome, 21 novembre.
J'ai traversé la campagne romaine par une nuit splendide, dans le courrier de Sienne, et à deux heures du matin je suis entré dans la ville éternelle. Ma première visite a été pour la villa Médicis. J'ai été admirablement accueilli par les jeunes peintres, sculpteurs, architectes et musiciens de l'Académie. Je mènerai là une vie charmante. J'habiterai la chambre disposée par Horace Yernet et qu'on appelle la chambre turque, à cause des divans orientaux qui l'entourent. De là, on jouit d'une des plus belles vues de l'univers. Du balcon, où je contemplerai les nuits italiennes, j'ai embrassé Rome tout entière : le Vatican et Saint- Pierre à ma droite, à gauche la masse percée à jour du Colisée sortant des ruines de la vieille Rome, au fond les derniers monuments du Forum de Cicéron, puis, pour fermer l'horizon, les lignes sculpturales des collines sur le penchant desquelles s'est déroulée pendant douze cents ans l'histoire du monde ; derrière moi, l'immense campagne virgilienne avec ses cimes lointaines tontes baignées d'azur, où se cache comme un nid le Tibur d'Horace, les dernières pierres de sa maisonnette.
les dornicrs arbres de son petit bois. J'ai longtemps regardé ce tableau : le soleil était tiède et les buissons de roses chargés de fleurs; j'ai compris l'éternelle convoitise qui attire vers l'Italie les conquérants du Nord et rattachement obstiné des princes italiens pour un pareil pays, que l'on doit bien douloureusement regretter quand on n'a plus l'espoir d'y jamais revivre.
.l'ai visité Saint-Pierre : c'est une église merveilleuse. On se sent là au cœur même du christianisme catholique lorsque, du tombeau de saint Pierre et saint Paul^ qui s'enfonce sous le maître autel et qui est sans cesse couvert de lampes ardentes, on aperçoit la longue série de confessionnaux dont chacun porte son inscription latine. Ici une conscience chargée et croyante peut venir du bout du monde : elle trouvera à Saint-Pierre de Uome son petit guichet et la paix.
22 novembre.
.le viens d'avoir une journée admirable d'impressions artistiques. A onze heures nous sommes partis en deux caresses découverts, quelques peintres, un sculpteur, un architecte, un musicien et moi, tous les arts fraternellement réunis. Nous passâmes d'abord à l'église Sainte-Cécile, dont on célébrait la fête à l'italienne: cardinal officiant, tentures de soie écarlate et brochées d'or, fleurs à profusion, nuages d'encens, chants et musique à ravir, jeunes filles et femmes du monde prosternées et presque couchées sur les dalles. De là nous
prîmes la voie Appienne. Première station au columbarium des affranchis de Pompée et des Césars. C'est un monument souterrain, éclairé par en haut, avec des quantités de petites niches pratiquées dans la muraille, chacune avec son urne ou son coffret, renfermant des cendres, et son inscription. Sur un coffret funèbre deux oiseaux sont sculptés emportant au ciel leur petit au-dessus du nid : image de l'àme immortelle qui prend son vol. Sur la muraille extérieure j'ai découvert, sous une touffe de roses grimpantes, le plus charmant fragment d'inscription tumulaire « Infanti dulcissimœ » A sa très douce petite fille. N'est-ce pas délicieux ce petit morceau de marbre blanc, là, en face des thermes énormes de Caracalla, des ruines immenses des palais des Empereurs? Deuxième station : catacombes de Sainte-Cécile. On y avait célébré le matin un office solennel sur la tombe de la sainte. Enfin, la grande voie Appienne avec sa double bordure de tombeaux en ruines, ses antiques villas, ses thermes, et au delà, la campagne de Rome, verte, lumineuse et déserte ; une longue ligne d'aqueducs brisés allant de Rome au lac Albano, puis au fond, dans une atmosphère un peu vaporeuse, les montagnes de Préneste et de Tibur. Nous avons passé là deux heures, traversant les herbes humides de rosée, qui exhalent des odeurs balsamiques, admirant la lumière merveilleuse qui dore les vieilles murailles et les réjouit dans leur solitude.
Ce soir, enveloppé dans mon plaida je suis allé à la découverte du forum. La lune éclairait l'Arc de Septime Sévère et du haut du parapet, qui s'est
exhaussé de six ou huit mètres au-dessus du sol antique, j'ai aperçu, au milieu de colonnes couchées à terre, ce petit coin du monde où ont parlé les plus grands orateurs, où on a cloué la tête de •Cicéron et promené le corps sanglant de Jules César. Un soldat français, le fusil au bras, vêtu de sa longue capote grise, fait faction au milieu de toute cette histoire écroulée.
23 novembre.
J'ai visité la vieille Rome, du temple de Saturne qui remonte aux premiers siècles de la République et où l'on gardait le trésor de l'Etat, au Colisée où le vertueux Titus inaugura son règne par une belle boucherie de chrétiens.
Je suis allé au Palatin, où le directeur des fouilles m'a montré tous les travaux faits jusqu'ici. Il a découvert à moitié la petite académie où les Empereurs faisaient des lectures publiques pour être applaudis comme des professeurs de faculté, et dont parle Pline le jeune, dans une jolie lettre.
25 novembre.
Me voici pour cinq semaines dans un ravissant petit appartement oriental. Mon salon regarde Rome d'un côté et le Soracte d'Horace de l'autre. On descend deux marches sous un portique arabe pour arriver du salon au cabinet où est le lit du seigneur de céans. A la porte d'entrée veille en
sentinelle une Vénus de marbre, qui n'a plus de nez.
Messine, 9 février 1862.
C'est dans quarante-huit heures que je lèverai l'ancre pour la Grèce. Pourvu que le ciel soit bleu et que le golfe glorieux de Salamine soit étincelant; que dans le lointain le temple de la Vierge Minerve dessine les formes charmantes de ses colonnes doriennes ; que les montagnes, la plaine et la mer donnent la fête incomparable de la lumière d'or à cet hôte nouveau qui vient du fond des brouillards germaniques pour adorer le soleil d'Orient !.
Athènes, 20 mars.
Le printemps sourit sur l'Attique et le soleH nous fait fête tous les jours. Rien n'est beau comme l'Acropole baignée de lumière. Avant-hier j'y suis monté et je me suis assis sur les marches du Paithénon, le Phédon ouvert sur mes genoux. Les colonnes et les murailles dorées du vieux templebrisé découpaient les pans du ciel, qui était d'unepureté et d'une profondeur inouïes. En face de moi, au delà de Salamine, on apercevait de nouveau la mer bleue, puis, comme fondues dans la transparence du ciel, les montagnes neigeuses de l'Arcadie, avec la cimo du Cyllène où naquit Meicure. Je compris pourquoi Ajax, en mourant, regrettait un pareil pays, éclairé par un si beau
soleil. Le silence n'était trouble que par une colonie de savants de Berlin qui fouillaient tout près dans le temple de Minerve Pandrose. Il me semblait que la langue de Platon avait besoin d'être lue là pour révéler toute sa poésie, de même que j'avais, il y a trois mois, retrouvé Horace en relisant ses épitres au bord des cascades de Tivoli. Cependant les abeilles de l'Attique montaient jusqu'au Parthenon et m'apportaient en chantant leparfum des jeunes asphodèles.
Constanlinople, 29 avril.
Me voilà donc un pied en Europe et un pied en Asie. Je navigue sur le Bosphore et je m'acroupis dévotement dans les mosquées. Encore un peu et je me raserais la tète, je fumerais le narghilé du matin au soir et je cultiverais mon petit harem du soir au matin. Les Turcs sont des gens heureux. Ils ne pensent plus ; ils poussent au soleil comme des plantes ; ils ont des mœurs formidablement étranges. Ils sont tout à fait abrutis. Vivent les Turcs !
Dieu sait si j'en ai long à vous raconter. D'abord la navigation d'Athènes à Constantinople. Mer admirable de calme. Deux heures après avoir vu l'Acropole pâlir et disparaître, noyée dans les vapeurs du Pentélique, nous passons sous un beau promontoire de rochers et de verdure couronné d'une colonnade dorique, débris du temple de Sunium, à l'ombre duquel professait mon vieux
maître Platon. Un bon souvenir pour le philosophe antique ; un long regard cV admiration pour les restes charmants du sanctuaire qui se découpent finement entre le bleu de la mer et le bleu du ciel.
Nous traversons l'Archipel ; à la hauteur d'Andros, le soleil nous quitte ; il disparaît derrière les montagnes de Grèce qui se détachent noires sur un fond d'or ruisselant. Les îles lointaines rougissent légèrement ; la mer prend une couleur laiteuse. Je monte sur la dunette, en face de ce paysage étincelant et vide, dont le silence n'est troublé que par un grand oiseau de mer qui plane au-dessus de nous et par une volée d'alcyons qui rase les flots.
Vendredi matin nous glissions le long des côtes de Troie, Campas ubi Trojafuit, côtes basses, monotones, accidentées par de nombreux moulins à vent, qui me font penser à Don Quichotte en même temps qu'à Priam. Quelques éminences faites par la main de fhomme, où la tradition place les tombeaux de Patroclc et d'Ajax.
La plage troyenne est formée par une longue et étroite bande de sable blanc. C'est là qu'Achille, au bruit des vagues mélodieuses, pleurait Briséis, sa captive, et qu'il priait Thétis sa mère de l'aider dans sa vengeance. C'est là qu'est passé Alexandre, faisant le tour du tombeau d'Ajax. Un village turc occupe la place du palais de Priam et de ses cinquante fils, et quelque derviche marmotte ses oraisons là où Hector vouait son enfant à Jupiter et aux grands dieux de cet Olympe asiatique dont la tête neigeuse brille au fond de l'horizon. Plus loin,
^n face de l'Ida, montagne de Vénus, nous embarquons aux Dardanelles une cargaison de Levantins : les uns avec leur bonnet de fourrure noire viennent des pentes de l'Ararat; les autres des vallons du Caucase ; ils s'entassent sur le pont, étendent leurs manteaux, ôtent leurs babouches, se tournent vers l'Orient et traversent, en priant Mahomet prophète d'Allah, cette mer de Cythère et de Paphosoù l'on chantait autrefois des hymnes à l'Amour.
Arrivée à Constantinople au lever du soleil ; rien de plus merveilleux; j'ai compris l'enthousiasme naïf de nos compatriotes de la quati"ième croisade lorsqu'ils aperçurent Constantinople.
30 avril.
Aujourd'hui j'ai pris un caïque pour les eaux douces d'Asie. Le beau ciel et la belle nature ! Les coUines ont des lignes caressantes ; les jardins coupent de leurs ombrages les prairies joyeuses ; la jeune verdure des marronniers se fond avec ia couleur sombre des hauts cyprès et les guirlandes roses de l'arbre de Judée ; les kiosques diaprés de teintes variées, les petits harems avec leurs jalousies aux fenêtres, les châteaux de plaisance se montrent à demi dans des massifs de fleurs. Mon caïque traverse en sautant de tout son cœur le courant central du canal et s'engage dans l'embouchure d'une rivière ; le spectacle change ; les grands aspects harmonieux disparaissent ; il ne reste plus qu'un vallon ombreux et fleuri, avec de grands
arbres dont le tronc étoufTe sous le lierre, des prairies de boutons d'or et de pâquerettes et des rivesbordées de roseauK qui se balancent sur la rivière paisible. On aborde, on s'étend sur l'herbe ; un brave Turc nous apporte le café. Les Eaux douces étaient heureusement désertes; il n'y avait quequelques jeunes femmes enveloppées de leurs manteaux do soie rose ou jaune, qui jouaient et riaient au soleil. Un eunuque les gardait. Puis vinrent deux musulmans, une barbe grise et une barbe noire, dans leur barque, avec leurs coussins, leurs narghillés et leur jeu d'échecs; un domestique lesétablit à leur aise, avec toutes les conditions de paresse voluptueuse qui conviennent à des croyants qui se respectent. Un rossignol chantait dans les branches; de l'autre côté de la rivière deux beaux bœufs blancs tiraient une charrue de forme antique ; les femmes se moquaient de l'eunuque ; moi je plaignais l'eunuque au fond de mon âme; je bâtissais mon château en Asie, au bord de ce ruisseau si pur, sous ce feuillage si frais, sous ce ciel si limpide, et parfois un souvenir de Virgile traversait mon esprit.
Je n'ai pas songé une seule fois à la glorieuse Université, à Messieurs les recteurs et inspecteurs généraux, au programme des études, au moi et au non moi, au panthéisme, à la question romaine, au roi Othon et à Aristote. Si Monsieur Roulanct m'était apparu enîre les arbres, je l'aurais salué comme le dieu champêtre de ce vallon et j'aurais couronné son front d'une branche de peuplier^ comme au temps d'Evandre.
Constanlinople, 7 mai.
Hier, le temps étant beau, j'ai traversé le Bosphore, j'ai pris un cheval à Scutari et je suis monté en haut d'une colline qui domine la ville et d'où j'ai joui du plus beau spectacle que j'aie rencontré jusqu'à ce jour. J'avais devant moi, sous mes pieds, le Bosphore éclatant, d'un bleu mêlé ■d'argent, qui de colline en colline, de baie en baie, à travers ses villas, ses prairies et ses bosquets, se prolonge jusqu'à l'entrée de la mer Noire et descend comme un beau fleuve dans la mer de Marmara. Là-bas, loin derrière Constantinople, qui étale sa forêt de minarets blancs et sveltes, les côtes et les montagnes du nord de la Grèce ; devant Scutari. le groupe des cinq îles des Princes ; derrière moi, une plaine immense, relevée en coteaux et (ui montagnes sans nombre, mais stérile, déserte, vide ; c'est l'entrée de l'Asie ; au milieu serpente, comme un lit de torrent, une route énorme, tourmentée, d'une couleur éclatante, qui se perd à l'horizon : cette route est le passage des antiques invasions qui, venues de l'Asie Mineure ou du haut Orient, ayant gravi les coteaux de Scutari, ont aperçu l'Europe, les mers de Grèce et les ont convoitées.
Ici a passé peut-être Xerxès avec ses troupeaux d'esclaves et d'eunuques, avec ses hordes de Mèdes, d'Assyriens, de Babyloniens; là ont roulé pendant des siècles les bandes de Barbares qui s'écoulaient en Europe au delà de Constantinople qu'ils ne pouvaient prendre; là s'est arrêté Mahomet 11.
Sur ce chemin fameux, qui disparaissait dans la A'apeur du côté de l'Orient, passaient seulement des moutons noirs^, comme une tribu de fourmis en marche vers le Caucase. Et tout au fond, une belle montagne élevait au-dessus des nuages son front de neige, lumineux comme un diamant. Je l'ai contemplée longtemps. Elle était voilée et mystérieuse. Etait-ce un des Olympes qui rattachent la Grèce à l'Himalaya par une chaîne de traditions théologiques ? Etait-ce la montagne où fut cloué Prométhée ? Depuis combien de siècles ne règne-telle pas dans cette solitude? Elle est un document de l'histoire géologique de la terre et elle a vu passer l'histoire de l'humanité. Je pensais à ces choses tandis que ma bête traversait de belles bruyères plantées de grands chênes et descendait vers une grande prairie dont l'herbe se cache sous un épais tapis de fleurs violettes. Ici l'églogue recommençait : des femmes vêtues de soie goûtaient sous un arbre ; des paysans chargeaient de foin une charrette attelée de deux petits bœufs noirs. Le foin sentait bon et les femmes riaient derrière leurs voiles. Mon vieux cheval charmé prit un temps de galop et je faillis m'étendre dans l'herbe fleurie. Je fis comprendre à cette monture poétique que le calme dans les sensations est le signe d'une âme élevée et qu'un professeur n'est pas un postillon.
Constantinople, 20 mai.
Je vais quitter ce coin du monde avec le plus grand chagrin. Je me sens aussi triste que la veille
de mon départ de Rome. Cette ville est horrible^, c'est vrai ; les habitants sont des brutes sauvages ; j'ai eu un soir quinze dogues hurlant sur mes talons ; on est ici en plein pays barbare ; mais le cadre de cette barbarie est si beau 1 J'ai depuis quinze jours parcouru les côtes d'Europe et d'Asie sur le Bosphore ; j'ai passé les montagnes et j'ai embrassé d'un regard la mei" Noire (qui est d'un beau bleu clair), la mer de Marmara, la forêt immense de Belgrade et Constantinople dans le lointain ; j'ai pénétré les vallons et visité les plus charmants bouquets de bois sur la lisière des prés les plus fleuris ; j'ai joui en épicurien de bon goût de tous les parfums de la terre et de tous les sourires du ciel et des eaux ; le soir, jusqu'à minuit, je me promenais sur le Bosphore avec un jeune étudiant allemand qui me chantait les lieder de Goethe et un jeune Grec qui me chantait les hymnes de la Grèce Indépendante. Il fallait voir la lune monter derrière Scutari, dont les fins minarets perçaient le ciel transparent, et couper le canal d'un long rayon d'or qui reliait l'Asie et l'Europe ' Nous filions sous les fenêtres du grand sérail dont l'eau reflétait les lumières, et nous entendions dans les jardins du Grand Seigneur la ballade des rossignols qui endormait les sultans.
Ces huit derniers jours j'ai mené, pour finir cet épisode oriental, la vie la plus délicieusement paresseuse. J'allais m'asseoir en Asie, près de Scutari, sur la pente des collines, à l'ombre des buissons de roses sauvages, sous les chênes, les maronniers et les pins parasols. Le lieu, plein de sources, avec de la belle herbe et des marguerites,
est assez désert : on y rencontre quelques enfants vêtus de soie et traînés chacun par son mouton blanc. Chaque gamin turc a son mouton frisé et peigné, avec des fleurs et des verroteries sur les oreilles, comme les madones italiennes. Je restais assis là les heures les plus chaudes, regardant le vaste horizon, écoutant bruire le Bosphore et, s'il laut tout avouer, caressant (ici j'ouvre une parentlièse pour avertir les personnes vertueuses de ne pas pousser les hauts cris avant d'avoir lu la fin de ma phrase ; car on ne condamne pas un homme sans l'avoir bien entendu; je crois même qu'il est bon de retourner sept fois dans son esprit ce qu'il a dit, de peur de jugement téméraire ; le jugement téméraire est un vilain péché défendu dans les commandements que Dieu donna à Moïse et pros- <îrit par notre mère l'Eglise romaine) ; je dis donc : caressant (car en définitive on n'est pas parfait...) caressant entre les oreilles et sur le cou un fort bel àne tout blanc que chaque jour je trouvais attaché à un arbre, tout seul. J'allais à l'àne (les profes- ■seui's ont toujours un penchant pour ces êtres-là) •et l'àne m'accueillait bien, comptant sur une friction douce et sur de bonnes paroles. Je lui ai dit adieu à lui aussi, le pauvre !
Après mes siestes et mes contemplations, je me rendais à un bain fort proprement tenu que j'avais découvert à Scutari et où j'avais un petit salon muni d'un tapis à fleurs. Je fumais un narghillé dans la première étuve et je ne passais à la seconde que l'esprit convenablement noyé dans les vapeurs du tabac oriental. Alors, c'était un plaisir de m'inonder d'eau tiède, puis d'eau fraîche en pluie et en
douche, répandant à flots sur mon corps la force et la santé. Remonté dans mon petit salon, couché près de la fenêtre^ au-dessus d'un jardin fleuri, je humais lentement mon café^ dans un silence qui n^était troublé que par les chants lointains du muezzin. Enfin, à six heures, je reprenais mon bateau à vapeur et j'allais m'asseoir en Europe à une table délicate. Tout cela terminé par un sommeil profond avec de beaux rêves... Tout cela n'est plus qu'un souvenir déjà ! Yoilà Constantinople qui rejoint dans l'éloignement et les brumes de mon passé, Florence, Rome, Naples, Pompéi, Sorrente, Palerme ! Il faut dire adieu aux minarets de Sainte- Sophie, comme au dôme de Saint-Pierre, comme au campanile de Florence, comme au baptistère de Pise ; aux ombrages du Bosphore, comme à ceux de Tibur et de Frascati ; aux îles des Princes, comme à Ischia et à Procéda. Encore une ville évanouie, encore une étape accomplie à travers la jeunesse ; encore une partie du monde dont je dirai : quand j'y étais... et non plus : quand j'y serai !
Athènes, 6 juin.
Jeudi, jour de l'Ascension, le couvent de Kesseriani, à deux heures dans l'Hymette, étant un rendez- vous de populaire, nous y sommes allés à trois. Fine partie dont je me souviendrai. A cinq minutes de l'Ecole nous rencontrons un chariot attelé de deux mulets et encombré de gamins. Ils voient des seigneurs français dans la poussière et
nous invitent à partager leur équipage à dix sous par tête. Nous montons. La machine se met en mouvement. Une grosse caisse était au milieu. Je me saisis de la mailloche et j'exécute sur la peau d'âne une mélodie qui enchante les mulets. On descend dans rilissus, qui n'a plus d'eau. Les mulets sont si joyeux qu'ils ont soin de heurter une roue du carrosse à un rocher qui n'était évidemment pas à sa place. Grand craquement profond. Les gamins s'effondrent. Nous sautons en bas et nous raccommodons. Les mulets repartent. La petite route du couvent est charmante, toute encombrée de caravanes d'ànes et de chevaux allant à la fête. Notre cocher est si satisfait de son attelage qu'il arrache en passant deux branches de laurier-rose, croissant dans les pierres, et en couronne les oreilles des baudets. Puis il fait des bouquets pour les seigneurs européens ; nous avons l'air, les mulets et nous (je devrais plutôt dire nous et les mulets) d'autant de prêtres d'Apollon à Tare d'argent. Tout à coup, de grands cris partent devant nous. Un fiacre s'embourbait dans la poussière. Nos gamins^ heureux d'une aventure, poussent charitablement à la roue. Rien ne marche. Les cochers font des discours. La route va s'embarrasser de tous les arrivants qui ne peuvent plus passer. Je donne un appel désespéré sur la grosse caisse et j'invite mes collègues à sauver ce malheureux fiacre. L'Ecole française apporte le secours de ses lumières et de ses poignets. Enfin le fiacre horriblement désossé démarre et monte. Nous arrivons au couvent. Danses partout, les femmes avec les femmes, les hommes ensemble. Ces danses sont des rondes lentes et
graves où Ton rythme le pas ; d'ailleurs d'abominable musique. Un ordre parfait ; pas un mouvement brutal, pas un gros mot. Les femmes ne rient pas et ne regardent pas les garçons. Elles dansent les yeux baissés, aussi sérieuses que si elles étaient à l'église. Les garçons boivent de l'eau pure pour se désaltérer ; ils se trouvent très heureux. Pour revenir, nous prîmes des ânes. Mon Dieu ! quelles selles ! je m'en suis souvenu pendant huit jours. Nous trottons^ parasols ouverts. A un moment, cinq ou six petits chevaux nous rejoignent en galopant. Nos ânes, enveloppés dans la caravane et désireux de montrer qu'un âne vaut un cheval, s'élancent. Ma selle vacillait ; si je ne suis pas tombé, c'est grâce à l'énergique admonestation que j'adressai à l'ànier. Il fallut bien qu'il tempérât l'ardeur de ses bêtes. Au retour, près d'Athènes, sur la grande route^ foule compacte, musique, beau monde, tous les ministres plénipotentiaires dans leurs équipages. Orgueil de nos ânes. Frémissement qui me prend à l'idée de rouler dans la poussière^ devant la belle société, si la maudite selle en avait ehvie. A peine rentrions-nous à l'Ecole que la reine^ le roi, le prince royal d'Angleterre et la cour sortaient du palais et s'engageaient dans la foule^, à cheval, là où nous venions de passer à âne. La pensée que nous aurions dû traverser une si auguste compagnie en pareil équipage me donne encore froid dans le dos. C'aurait été à donner sa démission et à aller professer pour toute sa vie la sixième au collège communal de Mirecourt.
Le lendemain, à l'Acropole, j'ai vu le prince de
Galles. Je doute qu'il ait compris grand' chose à tous ces chefs-d'œuvre. Quand sa suite fut partie, j'allai pieusement consoler les Panathénées de Phidias de cette visite d'Anglais à cheveux jaunes. Les adolescents de marbre, drapés dans leurs chlamydes, avaient toujours leur immortelle sérénité. J'ai pensé que le soleil ne s'altère pas pour un vilain nuage qui glisse devant son visage.
25 juillet.
Voyage autour de Péloponèse et aux îles Ioniennes rédigé en aussi bon français que possible.
Monsieur Bourée, notre ministre à Athènes, désirant se reposer de son immobilité diplomatique, fit venir la corvette V Euménide de la marine impériale, en station à Smyrne, et s'embarqua avec sa fille. L'état major m'offrit une cabine et la fortune du bord et je me constituai très volontiers l'hôte de VEuménide. Nous devions nous arrêter d'abord à Sparte ; mais Sparte est à douze lieues de la côte et nous étions en juin ; nous filâmes droit sur Navarin. Rien de bien curieux à Navarin où s'est décidée l'indépendance de la Grèce. La ville est petite et mélancolique ; il reste une citadelle vide où poussent des figuiers sauvages ; seulement, dans un coin^ entre quatre murs, quatre-vingts honnêtes Grecs chantent et se divertissent. Ces messieurs sont tous les assassins du royaume d'Othon. Us n'ont pas plus mauvaise mine que le conseil des ministres : ce sont des coquins enfermés ; voilà, je crois, toute la différence.
Nous repartîmes à minuit pour Zante. Le dimanche matin, jour de Pierre et de Paul apôtres, nous entrâmes doucement dans le port de Zante la charmante, si bien nommée la fleur du Levant. Les cloches des églises chantaient en plein ciel ; le soleil versait une joie divine sur la mer sans rides, sur la ville toute blanche^ sur les collines d'un vert sombre. Les Ioniens accoururent sur la jetée admirer notre pavillon tricolore fièrement balancé par la brise.
Zante est tout italienne, sous la protection de l'Angleterre. Elle est pavée en dalles blanches ; les maisons ont des arcades comme à Bologne. Toutes les fenêtres sont fleuries de jolies filles ; elles sourient très volontiers. Nous étions sûrs de ne pas engendrer à Zante la mélancolie. Dès le soir, nous étions au bal. Pendant cinq jours, nous avons dansé, dîné, festoyé. Les Ioniens sont le peuple le plus hospitalier. Les mamans ne sont pas farouches et l'on se promène avec leurs filles au bras longtemps après que la contredanse est finie.
La plaine de Zante est entourée de hautes collines vertes d'oliviers ; çà et là des bouquets de citronniers, de lauriers roses et blancs, de myrtes, remplis de cigales qui chantent sans fin ; au loin, à travers quelque échappée des collines, la mer bleue. Partout des fermes qui ont air de santé, chacune avec son promenoir de colonnes blanches enlacées de vignes grimpantes; puis, en quantité, des chapelles et de petits couvents dont les carillons rivalisent avec les cigales. C'était un bonheur d'errer dans cette verdure fleurie, l'oreille pleine de cette musique.
Zante quittée^ nous allâmes à Patras. Là, même accueil empressé. Le consul anglais, très riche et patriarcal, possesseur des plus mignonnes petites filles que j'aie vues, nous donna chaque soir une collation rafraîchissante agrémentée de polkas.
Missolonghi eut aussi notre visite. Grand émoi des gens. Ils ont un clocher ingénieux : la cloche est pendue entre deux branches d'un arbre devant l'église et le sonneur est à l'ombre.
Nous visitâmes le cimetière où dort Botzaris. le héros de l'indépendance. A côté de sa tombe, sous un tertre tout embaumé de lauriers-roses, est le tombeau du grand poète et chevalier lord Byron.
Le lendemain, nous longions le beau golfe de Corinthe dans toute sa profondeur. Nous passions devant Lépante, où Cervantes a perdu son bras droit en combattant, lui aussi, contre les Turcs.
Nous arrivions en face de Delphes. À douze, y compris le Ministre et sa fille, nous enfourchâmes des chevaux et nous montâmes à la ville sainte d'Apollon. Le soleil se couchait comme votre serviteur faisait les honneurs des fouilles de l'Ecole française au Ministre de France et à la marine impériale.
Il fallut dîner. Ce fut dans un hangar, à un second étage, où Ton parvenait par une échelle boiteuse et un trou dans le plancher. Pas de table, mais une longue toile à terre ; pas de sièges, mais nos couvertures ; çà et là des lampes de sybille, à trois becs.
Autour de nous, curieux et respectueux, les klephtes du Parnasse ; puis la lune là-bas, dorant la tête des montagnes endormies.
Jamais, malgré le paysage solennel et l'heure triste, jamais dîner n'a été plus fou. Il n'y avait pas de verres pour tout le monde, mais tout le monde a trouvé le moyen de s'égayer de Marsala et de Champagne. Au dessert, le ministre demanda de la musique. Aussitôt, deux violons enroués accoururent et grincèrent là où avait chanté la lyre d'or d'Apollon.
Les Pallicares se prirent la main et commencèrent autour de nous leur danse grave et rythmée ; les enseignes de XEuménide s'y mêlèrent ; l'Université enfin lança à son tour les jambes en l'air. Le plancher pliait à faire frémir ; la vieille maison dansait sur elle-même. La bonne soirée! Au fond du bois d'oliviers, au bord de la source de Castalie, sur les pentes du Parnasse, on entendait le rire joyeux des nymphes ; la flûte du dieu Pan se réveilla dans l'antre Gorcyrien, et sur la plus haute dme de la montagne sainte, on vit glisser dans un rayon de lune, se tenant par la main^ les Muses éternelles.
Hélas, il fallut partir ! nous redescendîmes les sentiers affreux où des chevaux français se tueraient -cent fois avec leurs cavaliers. Dans la plaine nous prîmes le galop. Nous arrivâmes à la mer à deux heures du matin. Le bonheur passe comme un •songe.
Athènes, 7 août.
Les chaleurs excessives que nous avons ici et qui «mpêchent tout travail suivi me décident à rc-
prendre mon existence de Juif errant. Demain je m'enfoncerai de nouveau dans les mers lointaines, vers l'Orient lumineux et mélancolique. Je pars avec la joie la plus vive. Je vais donc revoir le& rues mystérieuses, les femmes voilées^ les turbans, les mosquées blanches ; je vais entendre de nouveau l'appel du muezzin, je vais revivre de la vie rêveuse et vaporeuse. J'emporte avec moi les poésies de Gœthe et de Byron. Je viens de lire les premiers vers de la fiancée d'Abydos, de celui dont je saluais la tombe il y a quelques jours. C'est le chant de triomphe de l'Orient. J'aime à le traduire : « Connais-tu le pays du cèdre et de la vigne — où les fleurs sont toujours épanouies, le soleil toujours brillant — où la brise suave^ chargée de parfums, se joue dans les jardins de roses — où le citron et l'olive sont les plus beaux des fruits — où la voix du rossignol n'est jamais muette — où les teintes de la terre et les nuances du ciel luttent en couleurs variées et en beauté — où la pourpre de l'Océan est profonde, éclatante — où les jeunes filles sont suaves comme les roses de leurs guirlandes — où tout, excepté l'âme de l'homme est divin, — ce pays, c'est l'Orient, c'est la patrie du soleil ! »
Constantinople, 1" octobre.
Je quitte Constantinople dans deux heures. J'ai l'esprit noir. Le ciel, par surcroît, est magnifique; le Bosphore rit ; Sainte-Sophie est sublime. Il faut partir, hélas ! Je vais encore tourner une page de
jeunesse et le dos à l'Orient. Si c'était pour toujours I
Naples, li février 1863.
Plus je regarde cet admirable golfe de Naples, plus je plains les exilés et les détrônés. Il fait bon vivre ici, bien que la vie y soit bruyante et n'ait pas le charme des solitudes recueillies et mélancoliques de Rome. Un artiste et un poète préféreront toujours Rome ; ils y séjourneront avec amour et, s'ils le peuvent, s'arrangeront pour y vieillir et y mourir.
Ce qui manque à Naples, ce sont les grands espaces où poussent les mauvaises herbes et où l'on peut s'asseoir des heures sur une pierre à regarder quelques chèvres et deux ou trois petits cochons grotesques et malicieux qui se roulent dans la poussière sacrée de Jules César, de Raphaël et de Léon X. Cependant, lorsqu'on redescend de Pouzzoles vers la ville par la belle route qui borde la mer entre deux lignes de villas, au milieu des brillants équipages où les patriciennes sont couchées dans les fourrures et le satin, lorsqu'on rentre dans Naples par le quai de Chiaja tout retentissant du bruit du corricoli, des cris des enfants, du chant des cornemuses, du nasillement des mendiants, du tintement des cloches, du bruissement de la mer, on se réjouit de vivre en pareil heu, sur la terre natale de Polichinelle.
Ho SOUVENIRS d'un VIEIL ATHÉNIEN
San Germano (Terre de Labour), 21 février.
Pour gagner Rome par terre, en partant de Naples, il fallait traverser en voiturin la distance qui sépare Prezensano de Ceprano. Le chemin de fer conduit d'une part de Naples à Prezensano et, d'autre part, de Ceprano à Rome. Entre les deux stations, il y a une belle route, des aspects pittoresques et peut-être des brigands.
J'ai essayé de dormir à Capoue dans la nuit du ■20 au 21, mais en vain ; un vent épouvantable faisait un si beau vacarme aux vitres de mon osteria qu'il me fallut rêver les yeux ouverts jusqu'au lever de l'aurore. Je me levai alors, payai cher une mauvaise nuit et m'acheminai en louvoyant contre la tempête, vers la gare de Capoue. Deux heures après, j'étais à Prezensano. Un cocher m'aborde et me demande dix francs pour me mener à San Germano, trajet de deux heures et demie. J'offre cinq francs, marché conclu. Je m'embarque. Nous étions <lix voyageurs, dont deux gros curés. Comme je payais le plus cher, il était juste que je fusse le plus •exposé au vent. Le cocher me fit asseoir sur une banquette de devant ; mais en voyant enfermer les quatre voyageurs de l'intérieur en pleine nuit, le <îarrosse n'ayant que des volets et pas de glaces, je me félicitais tout en grelottant et me disais : je verrai le pays. Mon voisin de banquette et de grand air était un des deux curés. Je lui offris gracieusement la moitié de ma couverture. Le saint homme •d'accepter et, durant tout le trajet, de tirer à soi la couverture. Le vent piquant des Apennins continuait à décorner les bœufs.
Trois coups de fouet et nous partons d'un train d'enfer. Imaginez un fiacre fossile, piitisique, ayant à peine Tàme ; dès le premier élan, toute la machine de craquer dans ses profondeurs et les quatre de l'intérieur de pousser des cris. Le cocher n'en a cure, va de plus belle et mon curé tire toujours à soi la couverture. Donc, nous roulons ventre à terre. Mais le cocher n'avait pas la conscience tranquille et surveillait avec anxiété ses quatre roues.
Nous n'étions pas à deux lieues que le monument s'arrête court. Un clou du cercle de la petite roue de mon côté était tombé ; le cocher prend une pierre et le remplace.
Cinq minutes plus tard, le cercle menaçait de •courir en avant de la voiture ; nouvel arrêt. L'intérieur murmurait ; nous étions entre deux montagnes arides et ravinées. Un poste de soldats piémontais^ logé dans une bicoque, nous avertissait •de n'avoir pas peur, qu'il y avait bien des brigands, mais qu'on les surveillait.
Le catafalque se remet en marche ; à un mille plus loin, la roue était disloquée. Le curé prit une forte prise de tabac et s'enveloppa chaudement dans ma couverture.
On s'arrêta devant une baraque. Je mourais de faim et sautai à terre. Je découvris sous l'ombre •d'une sorte de grange, trois ou quatre charmantes petites filles blondes, vêtues de rouge, et un vieux bonhomme, qui me donnèrent du pain, du vin et •du fromage. Le cocher reprit son travail de reconstruction, je pinçai la joue d'une des jeunes personnes de sept à huit ans, et nous repartîmes.
Mais le voyage devenait impossible. L'intérieur rugissait dans sa nuit ; bientôt, femmes, moine, vieillard, tout était descendu ; mon gros curé luimême, abandonnant ma couverture, trottait dans la poussière. Mes compagnons en étaient aux imprécations. Pour moi, je devenais de plus en plus gai ; l'aventure devenait grotesque. Le cocher se lamentait et disait : ora pro nobis. Je lui faisais entendre qu'il vaudrait mieux une bonne roue que des litanies. Nous n'étions plus qu'à deux lieues de San Germano ; il détela un cheval pour aller chercher un autre carrosse, nous laissant avec le reste de l'attelage et le clergé au milieu de la route soUtaire. Bientôt celui des curés qui n'avait pas de bagage engagé danslaffaire, prit les devants à pied, comptant ne rien payer.
Une heure après, on nous entassa tous dans une carriole à deux hautes roues et nous arrivâmes comme un ouragan, cahotés et brisés à San Germano. Mon carton à chapeau et mon parapluie suivaient solennellement dans le carrosse blessé.
Lorsque j'eus rassemblé toutes mes richesses dans une chambre convenable, je pris un gamin pour monter au couvent des bénédictins du mont Cassin.
Ce couvent, qui s'élève au-dessus de San Germano, fut fondé par saint Benoît au vi' siècle. 11 fut, durant tout le moyen âge, le foyer littéraire de l'Europe. Les abbés de Saint-Benoît faisaient copier, à leurs moines, Virgile et Aristote.
C'était pour moi un devoir de rendre visite à cette maison illustre dans l'histoire de l'esprit humain.
11 faut une heure pour y parvenir. Le couvent domine une vaste plaine bornée par de belles montagnes sévères. Il est immense et a l'aspect d'une citadelle. Les cloîtres, les galeries intérieures se superposent en étages et se prolongent à perte de vue.
Autour de la cour qui s'ouvre devant l'église, sont rangées les statues des bénédictins devenus papes, Grégoire VII à leur tête, une plume à la main, avec la figure maigre et inspirée ; en face, les statues des protecteurs antiques du monastère, et le premier de tous, avec sa couronne impériale, Charlemagne. L'église est du xvi" siècle, singulièrement riche en mosaïques admirables. Le chœur est entouré de boiseries ciselées et de stalles sculptées d'un travail merveilleux. Derrière l'autel, entouré de lampes toujours ardentes, est le tombeau de saint Benoît, qui repose dans le silence profond du sanctuaire.
Je demande à voir la bibliothèque et un jeune bénédictin, parlant bien le français, me montre les manuscrits du vif et du vi" siècles qu'elle possède, et les chartes du roi Lothaire, écrites de sa main en longues et maigres lettres. Tous ces trésors sont précieusement renfermés dans de la soie.
Le bénédictin me conduisit enfin dans un cabinet solennel où se mêlent le parfum des vieux livres et l'odeur de l'encens, et où se trouve le registre des voyageurs. J'y ai retrouvé des noms illustres qui m'ont ému, tels que celui de Frédéric Ozanam, '18/i7. Il venait alors en Italie pour y chercher les éléments de son dernier livre sur l'histoire littéraire du moyen âge avant le v*" siècle et aussi pour y
refaire sa santé chancelante. J'y ai vu le nom du père de Ravignan — à mon tour, j'ai écrit dans le registre du mont Cassin : Emile Gebhart, professeur de l'Université de France, 21 février 1863. Qui sait si dans 30 ou 40 ans, quand je serai moimême un vieux parchemin, moins vivace que les chartes du roi Lothaire, et que je conduirai là-haut soit mon petit-fils, soit mon petit-neveu, je ne serai pas charmé et attendri de retrouver sur ce papier jauni, mon nom et la date de ma jeunesse?
J'ai quitté le couvent en serrant cordialement la main au bénédictin qui m'avait fait entrevoir un instant un peu de la vie savante et méditative de ces moines, grands hommes sans nom, qui ont rendu au monde de si grands services et qui, demain peut-être, seront dispersés pour céder la place aux soldats du roi Galant-homme.
Pauvres moines ! C'est une si belle vie cependant, pour qui a renoncé au monde, que d'aller des chants du chœur et des ravissements de l'autel aux joies solitaires de l'étude, et de passer incessamment de Jérémie à Platon, d'Homère à saint Jean ! Je songeais, tout en redescendant la montagne, à la poésie de cette vie de prières et de science au x* siècle, en pleine barbarie, lorsque le moine assis dans sa cellule étroite, goûtait par la foi les félicités de l'autre monde, et par l'étude retrouvait les splendeui-s de l'humanité hellénique. Le soleil descendait sur les marais pontins et dorait d'un rayon rouge, au fond de la vallée, les restes de l'amphithéâtre antique et de la villa de Varron ; un troupeau de vaches descendait devant moi dans les rochers gris du mont Cassin et la cloche du
couvent, sonnant l'Ave Maria, jetait aux vents du ciel sa voix mélancolique. En même temps que je rentrais à l'albergo, arrivait un automédon pour me louer la brouette qui me mènera demain à Céprano. A la porte il s'arrêta et, ne me croyant pas si près, il dit à la servante ce mot sublime : E Inglcse? Est-il Anglais? Je le reçus de mon haut, lui disant que cette question me révélait l'état honteux de son âme ; que les Anglais payant double, il espérait pouvoir me duper. Le drôle a demandé d'abord 20 francs pour une course de trois heures ; nous avons conclu pour 10, et demain j'irai reprendre le chemin de fer pontifical pour coucher à Velletri.
Tandis que je dînais, est venu le cocher à la roue. S'il s'était montré insolent, je lui aurais donné 3 francs et des sottises ; mais il se présenta en homme qui n'espère plus son écu, se lamentant sur sa roue qui coûterait 10 francs de réparation et me demandant au moins pour une bouteille en plus des 3 francs. Je lui ai donné alors ses cent sous et un verre de vin, en lui recommandant de ne plus confier à l'avenir des voyageurs honorables à des roues aussi détraquées.
Rome, 24 mars.
Dimanche dernier, monseigneur Lavigerie a été sacré à Saint-Louis des Français devant l'ambassadeur de France, l'état major de l'armée et quelques amis. Il m'avait envoyé une lettre d'invitation. On n'a guère vu d'évêque plus gracieux et plus jeune.
11 a trcDte-six ans enviroD. Il est grand et a fort belle mine avec sa mitre et sa crosse. Je suis sur que ses premières cérémonies épiscopales feront un grand effet à Nancy.
11 y a dans la cérémonie de la consécration de fort beaux moments : celui où le nouvel évêque demeure prosterné la face en terre, tandis qu'on chante les litanies des saints, et celui où le consécrateur, après lui avoir mis la mitre en tête et la crosse en main, devant l'autel, l'embrasse et s'agenouille devant lui pour recevoir sa première bénédiction pontificale.
Après la messe, on est passé dans le salon du palais qui tient à Saint-Louis. Je me suis glissé à travers les soutanes et les épaulettes jusqu'à monseigneur Lavigerie pour lui serrer la main. Il était près de l'ambassadeur, occupé à faire baiser sa bague par de bons petits curés grassouillets. En me voyant, il est venu au-devant de moi et m'a dit : Yous, vous êtes mon paroissien, et je veux vous embrasser; et nous nous sommes embrassés.
Le temps s'est mis au beau, le printemps est en pleine fleur ; la vieille campagne romaine est pleine de bonnes odeurs. Les pêchers sont tout roses dans les ruines ; les rossignols chantent la nuit dans les jardins de la Villa Médicis ; les boutons d'or s'étouffent sur les arcs du Colisée. Ma vie se passe à flâner au soleil et à regarder les splendides horizons.
Athènes, 9 mai.
J'ai obtenu de mon directeur, monsieur Daveluy, tout ce que je voulais; je partirai d'ici le 28 mai pour Thessalonique et je serai à Constantinople vers le 12 juin.
0 mes Turcs ! mes Turcs ! avec vos longues barbes blanches, vos visages endormis et graves, vos négrillons et vos beaux chevaux arabes ! 0 civilisation assoupie, mélancolique et douce de l'Orient ! 0 voix plaintive des Imans qui courut sur Byzance recueillie et muette, avec le murmure des cyprès et le gémissement des colombes ! 0 lumière éclatante, eaux vives, roses éternelles du Bosphore, soyez salués, soyez bénis !
Monsieur Saint-Marc Girardin ne vous aime pas, mes Turcs, vous qui ne lisez pas les Débats et qui tfêtes ni de l'Académie, ni de la Sorbonne ! Il prétend que vous êtes des barbares, parce que vous n'avez pas de Chambre des députés et l'élection à deux degrés, et qu'au lieu de discuter sur le suffrage universel et le traité de commerce, vous buvez votre café amer que j'aime tant, et fumez vos nargbilés dont la fumée bleue emporte lentement vos rêves jusqu'aux portes du Paradis de Mahomet ! Vous avez un despotisme poétique et pas de Sénat conservateur; point de chemins de fer ni de boulevards, mais des cimetières étranges où jouent les petits enfants, où chantent les rossignols. Vous •croyez en Dieu et vous le priez. Vous nous valez bien, vieux Turcs ! tu vaux mieux que Florence et ■que Naples, que Paris et que Londres, ô Constan-
tinople ! presque autant que Rome ta sœur et,, comme toi, dernière ruine du glorieux passé évanoui!
Athènes, 25 décembre.
Je rentre du bal donné par le ministre de France. Le seul divertissement que j'aie eu a été le Roi et les fillettes d'Athènes, qui lui font une cour incroyable. Le roi a eu hier dix-huit ans et a l'air d'un gamin de quinze ans. Il est à demi timide et à demi petit homme. Il a dansé jusqu'à quatre heures. Il portait le grand cordon et la plaque de la Légion d'Honneur. Au cotillon, il avait un siège dans un angle du salon où il s'asseyait dans les intermèdes au milieu de trois ou quatre petites filles de Périclès, dont les jupons lui couvraient les genoux. Il se passait là des idylles. Quand il tirait sa montre, elles y regardaient l'heure ; il leur disputait des débris de volants de dentelle. Jamais roi n'a été plus abordable à ses sujettes, qui l'adorent. Tous ces charmants yeux lui lançaient des flammes languissantes. Il y avait là de ravissantes créatures et des épaules merveilleuses. J'y ai vu deux tètes dont j'aimerais à illustrer mon livre sur la sculpture antique. L'une est la fille du président de l'Aréopage (la cour de cassation), lequel mit un jour en loterie l'Académie de Platon, fit prendre des billets pour cent mille francs et gagna le bon billet. Que ne met-il sa fille en loterie !
Athènes, 13 mai 1864.
Je suis revenu hier de mon voyage dans le Péloponèse. Pendant vingt jours, j'ai couché sur le plancher, dans ma couverture ; j'ai eu de l'agneau bouilli, un soleil parfois affreux, des punaises ou des puces, des sentiers périlleux, larges d'un pied, qui s'émiettent sous les pieds des chevaux. J'ai voyagé à certains endroits entre deux gendarmes ; A Mégare, j'ai fait intervenir entre mon hôte et moi le commissaire de police, qui m'a offert un bouquet ; dans les couvents d'Arcadie j'ai causé théologie avec les moines ; j'ai escaladé à cheval une pente boueuse et glissante à faire frémir et j'ai failh recevoir sur ma tête les chevaux de mes collègues ; j'ai eu près de l' Alphée six chiens de berger sur mes talons, ma bête a pris le galop et j'ai manqué faire un plongeon dans la rivière ; j'ai essayé l'ascension du Styx, qui sort d'un rocher au sommet d'une montagne toujours neigeuse ; j'ai vu une jolie avalanche descendre avec un roulement de tonnerre agréable sur le sentier que je venais de traverser ; en allant à Sparte j'ai eu trois heures de pluie battante sur le dos et dans les souliers et j'ai trouvé un pied d'eau dans l'Eurotas; à Phigalia, dans le canton le plus sauvage de Morée, j'ai été entouré par des pallikars de mauvaise mine qui voulaient absolument voir le pistolet que je -n'avais pas et dont je m'étais imprudemment vanté ; j'ai couché deux fois pêle-mêle avec des femmes, des hommes, des enfants, des tourterelles, des chats, des lézards et des fromages. J'ai gagné des coups de soleil prodigieux sur le nez et sur les
mains; à Léondari, le jour de Pâques, les hommes et les femmes ont dansé devant moi leurs danses les plus solennelles. Le tout pour 350 francs.
Constantinople, 29 juin.
Je viens de passer une semaine à Brousse et voici les souvenirs que j'en rapporte.
Pour commencer par de la géographie et une digression, sachez que Brousse est à dix lieues de Mondania, petit port de la mer de Marmara, à cinq heures de Constantinople. Sachez de plus qu'il y a sur les côtes turques delà mer Noire, 300,000 Circassiens qui meurent du typhus en plein air, 200 ou 500 par jour; qu'on y vend deux filles pour 20 francs, tant est grande la misère, que les marchands d'esclaves s'y approvisionnent avec joie ; sachez enfin qu'il y a 2,000 de ces malheureux déguenillés et pestiférés à Mondania, où votre serviteur doit aborder pour se rendre dans l'Olympe asiatique.
Après une traversée paisible, je fus donc déposé tout à coup en présence du plus douloureux spectacle : trois corps nus et morts sur le sable; des vieux et des femmes couchés nus sous les arbres et cherchant leur vermine ; les enfants, jaunes de faim et de fièvre^ mendiant. Je pris deux chevaux <'t m'enfuis avec le reste de la caravane. Trois heures de course, du trot toujours, du galop souvent. De temps en temps un Turc jovial pousse un hourrah I et les quinze ou vingt bêtes s'envolent. Heureusement que ma selle a un pommeau ! Après trois
heures de ce divertissement on arrive à la plaine de Brousse. Rien ne peut donner idée d'une si prodigieuse fertilité. Les noyers gigantesques, les mûriers, les oliviers, la vigne, les cyprès, les platanes forment de cette vallée un parc merveilleux. L'eau court de tous côtés ; les herbes, les buissons, les fleurs se pressent et s'étouffent. La ville est assise sur les premières pentes de l'Olympe. Elle a de loin un grand aspect avec ses dômes et ses minarets qui sortent de la verdure ; mais quand on la visite, elle paraît bien misérable. Il y a dix ans, des tremblements de terre l'ont ruinée à moitié ; il y a un an, l'incendie en a brûlé le quart. Il reste encore de belles mosquées d'une architecture originale. Brousse a été longtemps la dernière capitale des Turcs en Asie; c'est de là qu'ils sont partis pour Constantinople. J'ai vu le tombeau d'Osman, l'avant-dernier sultan de Brousse : c'est un haut cercueil de pierre recouvert d'un drap rouge, et, à côté, plus petits et plus humbles, sont les tombeaux de ses enfants.
Il fallait faire l'ascension de cet Olympe que je venais chercher de si loin. Je partis de l'hôtel à cheval avec un guide, à dix heures du soir. Après une heure de montée, la lune se leva et éclaira mon sentier à travers les cyprès, les platanes et les chênes. A minuit, j'étais au premier plateau, dans un bois de châtaigniers, au bord d'un ravin profond qui descend jusqu'à Brousse. A deux heures du matin, la lune était au haut du ciel et moi sur une pente rocheuse où s'accrochent des sapins, dont les branches remuées par le vent ont un gémissement triste. Ces pierres debout et alignées font
de loin un spectacle étrange : il me semblait voir une procession de moines gris ; je croyais même entendre leur psalmodie. De blanches vapeurs éclairées par la lune glissaient le long du cortège. Il me sembla que je voyais passer, conduites par un clergé fantastique, les funérailles des grands dieux helléniques. Plus loin, il fallut attacher nos chevaux à un sapin et grimper à travers la neige. A trois heures du matin, nous étions au sommet, avec de la neige jusqu'aux genoux. Vers l'Orient, le ciel se colorait de rose, une demi-heure après, l'aurore se leva sur la Bithynie, puis le soleil apparut, illuminant les neiges de l'Olympe, Alors je distinguai vers le nord, le lac au bord duquel est Nicée, où fut arrêté le symbole catholique, le Bosphore lointain et la masse confuse de Constantinople, puis la mer de Marmara, blanche et câline, puis les Dardanelles, puis la chaîne de l'Ida au pied de laquelle est Troie, enfin la mer de l'Archipel qui va baigner les côtes de Grèce.
Alors, j'eus une vision, non pas une vision biblique et sémitique, mêlée d'ossements humains et de choses sanglantes, mais une vue sereine sur un monde noble et beau, aujourd'hui loin de nous et qui se rapprochait de moi.
Tout autour de moi, sur le long sommet de l'Olympe, plus éclatants que la neige, plus radieux que le soleil, s'étaient levés des personnages d'une taille surhumaine, la plupart à demi nus, qui paraissaient contempler paisiblement l'ancien monde, s'éveiliant dans l'aurore à leurs pieds. Je les reconnus tous, bien qu'ils fussent un peu vieillis et que leur rire fût éteint sur leurs lèvres. C'était en-
■core Apollon ; seulement il s'appuyait sur sa lyre comme un malade sur son bâton. C'était encore l'Amour; seulement, ses ailes étaient pendantes, sa couronne de roses flétrie et il toussait lamentablement. C'était encore Jupiter ; mais sa barbe était blanche comme l'argent, de grandes rides sillonnaient sa figure majestueuse et je m'aperçus que Ganymède lui versait non plus du nectar, mais une infusion de tilleul. Quant à celui-ci^ il avait l'air d'un vieil enfant de chœur de la chapelle Sixtine. Il y avait des nymphes qui dansaient et chantaient et leur danse et leurs chants me donnaient envie de pleurer.
Tout à coup, du fond de la mer, du creux des vallées, monta, comme une plainte de deuil, le fameux cri entendu jadis par un contemporain de Plutarque : le grand Pan est mort! Au cri, je vis Jupiter pâlir, Apollon baissa sa tête couronnée de bandelettes^ Minerve soupira et les nymphes dansantes s'arrêtèrent et se turent.
Mais le père des dieux se redressa sur sa montagne, secoua ses cheveux blancs sur ses épaules et dit avec une voix qui remua l'Olympe : Et qui donc a vu mourir le grand Pan? Et depuis quel jour les dieux meurent-ils ? Mon temple d'Olympie est enfoui sous le Hmon de l'Alphie ; mon temple d'Athènes n'a plus que quelques colonnes au pied desquelles des députés grecs boivent le café ; le Parthénon a été démoli par des Anglais et mesuré par des archéologues; ma statue d'or et d'ivoire est enterrée sous Constantinople. Personne ne m'immole ni bœufs, ni moutons, ni chrétiens. Qu'importe ! Les dieux grecs sont immortels comme la
nature et la beauté. Non, le paganisme n'est pas mort. Il a été la religion du bonheur terrestre et, tant qu'il y aura des hommes sur terre, il vivra. L'Orient tout entier, à Bagdad, à Ispahan, à Stamboul, l'Orient est païen, avec ses jardins de roses, ses rêveries à l'ombre des sycomores et ses filles aux yeux noirs, comme dit Mahomet mon prophète. L'Italie est païenne malgré son pape et grâce à ses cardinaux, païenne à Rome, païenne à Florence, à Venise. Bouddha a tué Manou ; l'opium tue Bouddha ; Luther a tué Rome ; Voltaire et Renan ont fait plus encore ; mais le paganisme est éternel. II y a toujours, dans le monde, un artiste ou un penseur qui relève son autel ; l'empereur Julien, Libanius, Raphaël, Titien, Fénelon, Goethe, Henri Heine. Le grand Pan n'est pas mort !
En ce moment, un aigle s'élança des rochers et perça tout droit vers le soleil en jetant une clameur triomphante. Quand j'abaissai les yeux, tout s'étaili évanoui.
Rome, 9 décembre.
Je pars demain matin pour Xaples. Aujourd'hui j'ai été voir le soleil se coucher sur le Colisée ; j'ai dit adieu au Forum, aux flèches de Saint-Jean de Latran et au dôme de Sainte-Marie Majeure. L'Académie me reconduira au chemin de fer. Je quitterai d'un seul coup quelques bons amis et la ville la plus chère à mon esprit, peut-être pour toujoure. J'éprouverai une fois de plus la sensation triste du < t } ; 1 1 ; laquelle je ne m'habituerai jamais. Depuis
pins de trois ans je me suis fait une patrie dans troi& ou quatre villes d'une beauté et d'une poésie sans pareilles. Je ni'y sens à l'aise et aussi heureux que sur ma terre natale; chaque fois que je vois disparaître au loin la coupole de Saint-Pierre ou celle de Sainte-Sophie, les côtes de Sorrente ou celles de Salamine, je crois partir en exil.
Athènes, 10 février 1863.
.Je crois que je suis condamné aux facultés et à endormir de vieilles dames deux fois la semaine. Je m'y résigne. Je tâcherai d'amuser les étudiants et de ne pas scandahser les curés. De temps en temps, entre minuit et deux heures du matin, je rallumerai ma lampe, j'ouvrirai mon carton de photographies et, oubliant la platitude profonde où je serai plongé, je repasserai par le regard et le souvenir sur le Forum romain et dans les rues de Pompéi, à l'ombre du dôme de Pise et de la coupole de Sainte-Sophie, au pied des pyramides ou de l'Acropole d'Athènes. Je regarderai mon charmant Faune dormant ou mon Amour du Vatican. Le passé me fera peutêtre supporter le présent.
Athènes, 17 février.
Depuis quelques jours, nous avons ici monsieur Renan, qui arrive d'Egypte et qui en est émerveillé et me pousse à y aller. J'ai conduit aujourd'hui l'auteur de la Vie de Jésus sur le rocher de
l'Aréopage où saint Paul a prêché Jésus. Tous les jours nous faisons ensemble une excursion archéologique et j'ai la fortune singulière de lui faire les honneurs de l'antiquité grecque, qui est un peu pour lui une nouveauté, mais qu'il goûte admirablement.
Athènes, 23 février.
Je compte partir d'Athènes le 3 ou le 7 mars pour Smyrne, et de Smyrne, je gagnerai Alexandrie.
Donc, je vais de nouveau traverser les mers de l'Orient et me rapprocher de plus près du berceau du monde. Je vais entrer dans une antiquité prodigieuse dont les monuments gigantesques témoignent d'idées et de conceptions auxquelles le monde grec et latin a été étranger. Habitué aux beaux temples réguliers, aux statues idéales et gracieuses, aux horizons nobles, je vais pénétrer parmi les ruines immenses, les dieux énormes et difformes, les sphinx hauts comme des collines, dans le désert brûlé et vide. Nous verrons si tout cela modifiera mon goût et mes prédilections. Je crois bien que je préférerai toujours la statue de Méléagre à celle de Sésostris, la Vénus de Milo à Osiris, le Parthénon aux Pyramides et le Bosphore au Nil.
Beyrout, 15 mars.
Ma traversée a été charmante, grâce au beau temps et à la cordialité des olTiciers de la « Magicienne ». Je suis avec eux tous dans les meilleurs termes et l'amiral me témoigne une bienveillance
dont je suis très touché. Je vais de temps en temps dîner sur la frégate, quand la mer le permet. Beyrout n'a pas de port. La côte est la plus inhospitalière du monde, et les navires, mouillés à une demi-lieue de la ville, roulent continuellement.
Au delà de la ville s'élève l' Anti-Liban, dont les plus hauts sommets sont neigeux. Sur les pentes arides et rougeâtres de la montagne se déroulent de petites villes syriennes, Ghazîr, par exemple, où monsieur Renan a écrit sa Vie de Jésus et où est la tombe de sa sœur. Là, on adorait Adonis ; aujourd'hui, on y voit un couvent de Jésuites, qui font de l'eau bénite avec les fontaines sacrés de By-
blos.
En xue de JafTa, 17 mars.
Les côtes de Jaffa sont arides, jaunes et tristes. Le ciel obscurci par le vent du sud, chargé des sables du désert, n'a pas de rayonnement. Je pense aux croisés de xif siècle. Au delà de ces collines de sable est Jérusalem. J'y reviendrai sans doute au mois de mai, et alors, après avoir vu toutes les grandes choses de ce monde, Constantinople, Rome, Florence, Naples, le Caire et Jérusalem., je pourrai dire : Nimc dimitte servinn tuum,
Domine.
Le Caire, 8 avril.
Je quitte demain le Caire et vous envoie quelques pages sur Memphis, que j'ai visitée il y a trois jours. Je quitte cette ville sans regret. Décidément, il n'y a qu'une Italie, la vraie patrie sacrée, le
pays de la beauté, de l'art et du plaisir. C'est toujours à elle qu'il faut revenir et dans moins de trois mois^ je serai à Naples.
Souvenirs de Memphis
Le Caire, avril.
A quelques heures du Caire, non loin du Nil et de ses rives si fertiles, commence le désert, le royaume désolé du dieu Typhon. On a quitte les grandes pyramides et traversé la plaine où s'est battu Bonaparte; les hauts palmiers de Ghisez n'apparaissent plus que confusément à l'horizon : on gravit une pente de sable derrière laquelle le sol s'abaisse de nouveau, et l'on descend dans les régions arides où l'on ne rencontrera ni un filet d'eau, ni un passereau, ni un brin d'herbe. Au nord et au couchant, des pyramides à demi ruinées, envahies par les sables, s'élèvent comme des tentes gigantesques sur le désert vide : là-bas, la pyramide du Darfour se dessine sur le bleu pâle du ciel; près de nous, la pyramide de Sakkarah, le plus vieux monument de l'Egypte et du monde, et partout au loin, h perte de vue, le sable d'un jaune clair qui se déroule en longues collinos, coupées de profonds ravins où ne descend aucune ombre : le soleil verse sa lumière enflammée et le vent, que rien n'arrête, i)asse silencieux, avec un souffla de feu, sur la solitude.
Ici était Memphis, la ville de la Mort, et c'est le temple de la Mort, le Sérapeum, qui subsiste presque seul de cette cité, prodigieuse comme
Babylonc et Ninive ; tout le reste, l'iminense nécropole, les avenues de sphinx, les temples, sont ensevelis à tout jamais.
Sérapis, vieille divinité de l'Egypte, fut le plus grand parmi ces dieux funèbres qui montèrent un jour dans l'Olympe grec, dont les dieux lumineux et heureux étaient exilés. Ceux-là venaient de rOrient : la Grèce, fatiguée du scepticisme, les accueillit et les adora. Ces dieux mouraient et on les descendait au tombeau avec des pleurs et des lamentations, puis ils ressuscitaient et l'on fêtait leur renaissance, Par l'Egypte et par la Syrie, par Memphis et par Byblos^ le culte de la Mort pénétra dans cette Grèce où, seules jusqu'alors, la beauté €t la vie avaient eu des autels. Rien ne saurait préparer à l'impression étrange produite par le Sérapeum. Imaginez un souterrain creusé à dix ou quinze mètres au-dessous du sol, médiocrement large et haut, mais long peut-être d'une lieue, et dont on n'a déblayé qu'une petite partie. A droite et à gauche, environ à quarante pas l'une de l'autre, sont des cellules renfermant les sarcophages de basalte où l'on plaçait debout les momies des bœufs Apis. Ces sarcophages, d'un seul bloc, ont quatre mètres de longueur et sont plus hauts qu'un homme; quelques-uns sont décorés d'hiéroglyphes finement ciselés.
La première pensée qui vient à l'esprit, quand on a mesure ces masses et supposé leur pesanteur, est une pensée d'étonnement. Comment, dans un espace si étroit, à une telle profondeur, les hommes de ce temps ont-ils pu mouvoir et ranger ces monolithes? Mais cette question se renouvelle en face de
toutes les œuvres du génie égyptien et il faut renoncer à la résoudre. D'ailleurs, on est bientôt envahi par une émotion si pénétrante que la grandeur du spectacle s'impose et que l'esprit ploie devant elle, comme sous un rêve lugubre.
Nous entrons dans chaque cellule et la lumière de nos bougies fait apparaître le sarcophage noir dont les grandes formes sortent à demi de l'ombre qui les noie. Tous les couvercles sont déplacés et le regard peut descendre dans les ténèbres du sépulcre, dont le mort sacré a disparu.
C'est peut-être Cambyse qui, il y a vingt-trois siècles, viola tous ces tombeaux et arracha de leur nuit les blanches momies, qui tombèrent en poudre sous la main des sacrilèges.
Ces sarcophages, entr'ouverts et vides, ont une étrange solennité. Ils sont les monuments d'une religion morte, d'une religion si antique, que les prêtres qui conversèrent avec Hérodote lui donnaient quatorze mille années d'existence.
Les tombeaux de Memphis, avec leurs bas reliefscolorés, datent de quatre mille ans avant Jésus- Christ. Le Sérapeum est donc vieux d'au moins six mille années. Mais ces sarcophages^ taillés dans la pierre la plus dure et que n'efileure jamais même l'aile d'un insecte, sont éternels. Ils existaient plus de trente siècles avant Homère et ils survivront à toutes les grandes œuvres de l'art humain : ils survivront à Saint-Piene de Rome et à Sainte-Sophie de Constantinople; ils survivront à la dernière voûte du Colisée, à la dernière colonne du Parthénon ; ils survivront à la dernière assise de la pyramide de Chéops, et peut-être, ensevelis sous le désert, à
Tabri de toutes les catastrophes terrestres, survivront-ils à l'humanité. « Nous ne sommes^ a dit Jean-Paul, que des mouches d'un jour, des mouches du soir, qui, dans un rayon de soleil couchant, dansent et puis tombent » , Ici le vertige vous saisit : vous regardez sur le passé et sur l'avenir, deux gouffres noirs et sans fond, d'où ne sort aucune forme, d'où ne monte aucun bruit, au bord desquels se penche et tremble votre néant.
Nous avons dispersé nos lumières le long du Sérapeum, àl'entrée des caveaux, puis nous sommes revenus vers l'issue du souterrain. Au fond, notre guide, un vieil Arabe en robe bleue et en turban blanc, était assis immobile; tout le reste n'était qu'ombre entrecoupée de quelques lueurs pâles, qui mesuraient seulement la profondeur de la voûte. L'Arabe se leva et marcha vers nous, lentement, ramassant à droite et à gauche les bougies qui formèrent bientôt un faisceau lumineux entre ses mains. Sa taille grandissait singuhèrement et la voûte, frappée par la lumière, semblait se hausser pour lui livrer passage. J'ai vu les catacombes de Rome éclairées, jonchées de fleurs, parfumées d'encens ; les prêtres en chapes d'or chantant au milieu de la foule, sur la tombe de sainte Cécile. Cela n'étaii que pittoresque, je dirais presque théâtral. Cet Arabe qui s'avançait seul vers nous, à travers la nuit, parmi ces tombes énormes et dans ce grand silence, était un spectacle formidable.
Lorsque nous remontâmes du Sérapeum, l'obscurité était venue et un vent violent soufflait du sud, soulevant le sable qui retombait avec le bruit d'une pluie fine.
Vers dix heures, je sortis de la masure où nous devions dormir. Le croissant de la lune descendait sur les pyramides de Memphis à travers l'azur où perçaient çà et là de grandes étoiles d'or. Le désert, bleuâtre sous les lueurs vagues du ciel, semblait une mer houleuse dont les lames pressées s'enfonçaient dans les profondeurs infinies de l'horizon, et le vent qui soufflait la tempête retentissait, comme une immense lamentation, sur la plaine mortuaire de Sérapis.
Conslantinople, 2.j avril.
La veille de mon départ de Smyrne, j'ai vu Ephèse et ses magnifiques ruines. Nous sommes bien loin de Saint-Jean et de Saint-Paul. Le chemin de fer a une station à l'endroit où fut écrite TApocalypse.
Athènes, 15 juin.
Je pars demain matin. Funérailles de ma jeunesse I
Voyageurs d'autrefois et d'aujourd'hui
Voyageurs aux pays classiques (i)
Tout le monde aujourd'hui peut aller à Corinthe : il suffît de prendre à Athènes le chemin de fer, ou bien à Brindisi, le paquebot. II est plus difficile de parcourir le désert de Phrygie. Là-bas on chemine péniblement cahoté dans un char archaïque, sur des routes effroyables : le soir, le plus souvent on ne rencontre qu'un grabat, jeté sur le sol sordide d'un khan, et pour souper qu'une poule malade. De loin en loin, sur la ligne du chemin de fer en construction, quelque auberge fort déplaisante, et pour se consoler des mauvais chemins et des mauvais gîtes, un pan de ruine, le tombeau du roi Midas et de rares inscriptions mutilées, dont quelques-unes se lisent agréablement au fond d'un trou noir, l'épigraphiste couché sur le dos, une lanterne d'une main, son crayon dans l'autre. Ce voyage vient d'être conté, en un livre charmant, par M. Ouvré, un jeune helléniste, professeur à l'Université de Bordeaux {Un mois en Phrygie^ Paris, Pion et Nourrit). Qu'allait-il faire en Phrygie, sur les plateaux de l'Anatolie centrale ? Il ne nous le dit pas, mais j'espère
(1) Le Temps, 31 octobre 1896.
bien que nous découvrirons bientôt son secret en quelque ouvrage à la fois érudit et littéraire, analogue à son mémoire sur Méléagre de Gadara, le poète aimable de l'Anthologie.
Les paysages décrits par M. Ouvré n'inspirent point une envie démesurée de se rendre chez le roi Midas : montagnes farouches, plateaux arides, steppes mélancoliques; çà et là une vallée cultivée, une rivière, même un fleuve, le Sangarius au cours sinueux, aux rives ombreuses; des villages tcherkesses, huttes de boue desséchée, images de grande misère ; toute une race qui campe en exil parmi les Turcs; de petites villes mi-partie grec- .ques, mi-partie musulmanes; masures croulantes, entourées de jolis jardins et des bazars misérables, des cafés où l'on fume, en bâillant tout le long du jour, le tchibouck et le narghilé; des minarets qui menacent ruine, des gendarmes déguenillés, des chiens galeux , allongés dans les ornières du chemin ; en un mot, tout le décor et tout le personnel dos pays d'Orient. Ajoutez des tranchées et des remblais, des gares en planches, des ingénieurs et des entrepreneurs de toutes les nations de l'Europe ; deux ou trois pachas vaguement endormis, l'entrée en scène du choléra, les quarantaines extravagantes qui barrent les routes, voilà le tableau découvert par le jeune explorateur. En réalité il a assisté à l'invasion de la civilisation occidentale, représentée par le télégraphe et la locomotive, en ces régions qui vont de Nicomédie, de Nicée, de l'Olympe bithynien, jusqu'aux sources du Méandre^, presque en vue de Smyrne. Et ce phénomène considérable semble le charmer plus que la nature sauvage de la con-
trôe, plus que les tristes débris des monuments antiques et les quelques inscriptions grecques qui daignent se laisser comprendre.
Ce voyageur est bien moderne. Sa relation est, si j'ose dire, toute positive. C'est quelque chose comme un journal de bord rédigé méthodiquement, heure par heure, sans recherche d'effet poétique, de sentimentalité ou d'ironie. L'écrivain ne s'y met en scène qu'autant qu'il le faut, pour maintenir l'unité morale du récit. Il ne se complaît point à la moquerie, même adoucie par une aimable indulgence, à la vue de tant de scènes et de figures propres à divertir un Européen. Son moi n'est pas encombrant. Il ne mesure point sans cesse la mesure des souvenirs qu'il évoque, la noblesse des paysages qu'il contemple à sa grandeur d'àme, à la noblesse de son génie. Il est vrai que la Phrygie ne fut qu'une province lointaine, en quelque sorte excentrique, de l'ancien monde classique. Ce n'est point une terre fertile en émotions littéraires. Elle n'a guère marqué dans l'histoire morale de l'humanité gréco-latine qu'au déclin de l'hellénisme. Le paganisme trouvant alors Jupiter, Apollon, Vénus elle-même bien usés, alla chercher dans les âpres montagnes de l'Âsie-Mineure le culte de la mère universelle, Cybèle, dont le char était traîné par des lions. Culte panthéiste, favorable à l'orgie sacrée, accompagné d'une musique aiguë, fifres de cuivre et tambours d'airain, un charivari mystique. Le trait original de cette bruyante religion c'était son clergé, le collège des Galles et leur archiprêtre, l'archi-galle, coiffé d'une mitre d'or. C'étaient de furieux quêteurs, et des personnages
suspects quant aux mœurs. Lucien, qui aimait la bonne morale, les a persiflés.
Mais j'ai hâte d'arriver où je veux en venir. Jadis — il n'y a pas de cela un siècle et demi — les plus audacieux voyageurs aux contrées classiques s'en tenaient à l'Italie, à la Sicile, à la Grèce, à l'Archipel. Je laisse à part Jérusalem et les pays évangéliques, qui attiraient plus de pèlerins que d'écrivains. Et alors, ce sont eux-mêmes surtout que nous racontaient les lettrés revenant de si loin, leurs émotions et leurs déceptions, les accès de gaieté que leur inspirait le perpétuel souvenir de la civilisation française, les élans de iristesse élégante que provoquait en eux la misère de pays naguère florissants, ruines pathétiques de l'histoire. Ils prenaient euxmêmes parmi les débris du passée une attitude intéressante, composant ainsi une sorte de paysage classique ou de drame moral dont, bien entendu, ils se faisaient le centre. Les types accomplis de ces deux classes de voyageurs, les satiriques et les élégiaques, sont je crois, le président de Brosses et le vicomte de Chateaubriand. L'un fut bien amusant, l'autre bien éloquent. Les Lettres historiques sur ritalie et ritinéraire de Paris à Jérusalem sont des joyaux assez précieux. Mais aujourd'hui il faudrait être un orfèvre singuUèrement habile pour en essayer la contrefaçon.
Ce n'est point un caprice de la mode littéraire qui a changé ainsi la psychologie des voyageurs et le ton de leurs récits, mais plusieurs raisons assez profondes que j'aimerais à signaler aux réflexions de nos lecteurs.
En 17/iO, quand le joyeux premier président et
ses spirituels compères se mirent en route pour l'Italie, le voyage était lent, parfois très dur, souvent même périlleux. C'était une bonne précaution de faire, la veille du départ, son testament. De Brosses, après de longs jours passés sur le coche d'eau du Rhône et en chaise de poste, s'embarque à Antibes sur une felouque, au son de la musique. Au bout de dix minutes, mal de mer. Nice, Villefranche, Monaco, « méchante petite ville », la merveilleuse côte d'Azur, défilent en face de gens qui envoient le paysage à tous les diables. Puis c'est le calme plat, et l'on avance de deux lieues en tout un jour. Puis la tempête « entre de gros rochers dont le voisinage ne me réjouissoit médiocrement ». On débarque au petit bonheur; on renonce à la voie de mer pour voyager sur des mules le long de la Corniche. « Nous n'eûmes pas fait cent pas que nous fûmes obligés de quitter bottes et mules pour prendre des pantoufles et faire la route à pied, dans un chemin large de quatre doigts, bordé par des précipices de quatre cents pieds de haut jusque dans la mer, à travers des carrières de marbre de toutes couleurs qui, pour lors, ne me firent guère de plaisir avoir ». Ils arrivent à Savone en cet équipage. Ils connurent encore de fort mauvais chemins, le trajet de Bologne à Florence par le plateau et les pentes terribles de l'Apennin, la route de Sienne à Viterbe, le gîte extravagant de Radicofani, où j'ai encore vu grouillant autour de notre diligence, un monde de gueux, de béquillards et de capucins, qui eût tiré à Callot des larmes de joie. Entre Rome et Xaples, au pied d'Albano, ils traversent un bois,
entourés d'un cortège de torches, dont le flamboiement intimidera les voleurs, amis des ténèbres.
Quand on avait si chèrement acheté l'entrée de l'Italie ou de la porte de Rome, on pouvait se croire sur le seuil d'une contrée et d'une civilisation très lointaines. Un écrivain d'humeur satirique, tel que de Brosses, était disposé à se trouver dépaysé, à observer les mœurs, les cités et les gens par le côté plaisant. Et l'Italie vieillotte et baroque du xviif siècle, l'Italie de la Chartreuse de Parme, offrait à la satire un champ assez vaste.
La Piazetta de Saint-Marc à Venise, et les nobles vêtus de jupons noirs avec des simarres multicolores, une pièce d'étoffe sur l'épaule, une monstrueuse perruque qui balaye la terre quand On s'incline pour saluer, allant et venant d'un seul côté de la place, une façon de bonnet de nuit à la main, les provisions du dîner enfouies dans leur manche; la cour grotesque de Naples, où le roi, grand chasseur, rentre le soir heureux d'avoir tué quatre moineaux du côté du Vésuve, où les filles d'honneur servent, agenouillées, à boire à la reine, et attendant une demi-heure avant de se relever, que Sa Majesté ait achevé dans son verre sa bouillie de biscuits ; Rome, enfin, Rome surtout, qui a des inquisiteurs (fort doux à la vérité) et point de police, où persiste encore la sauvagerie dti temps d'Innocent VIII, avec d'étonnantes mœurs en plein air, voilà de fort comiques nouveautés. Le président passe un jour près de la Chancellerie : une balle sifile à ses oieilles. C'est
le portier du Palais qui tire sur un assassin réfugié en lieu d'asile, sous le portail d'une église : la balle tue un abbé. Une nuit, de Brosses se promène en carrosse bien éclairé dans les rues de Rome. De loin en loin, quand la machine va illuminer le grand portail d'un palais, un cri d'angoisse sort de Tombre : « Volti la lanterna ! >> (Retournez la lanterne). — « C'est quelque prélat », dit le président, convaincu qu'en terre d'église tous les ai'tisans de ténèbres sont gens d'Eglise. La fortune lui réservait d'être témoin d'un conclave. Une fois le pape mort, écrit-il, « le camerlingue a frappé à diverses reprises d'un petit marteau sur le front du défunt, l'appelant par son nom : <( Lorenzo Corsini ! » et voyant qu'il ne répondait pas, il a dit : « Voilà pourquoi votre fille est muette ». De la liste raisonnée du Sacré-Collège, je ne veux extraire qu'une seule note : « Sacripanti, — un joli nom — ci-devant trésorier-géni-ral, fripon de première classe. Comme il n'a pas volé pour lui tout seul on l'a fait cardinal ».
On ne s'ennuyait pas vers le milieu de ce ch?.rmant xvni'' siècle, près du tombeau des Apôtres. Mais on était aussi d'humeur un peu légère, avec de profondes ignorances. Le Moyen-Age et la Renaissance de l'Italie échappent absolument à de Brosses. Il n'a goûté ni Florence, ni Sienne. Il écrit de Florence : « La peinture est foible ici » ; et à propos du Palais de la Seigneurie : « Le vi^ux palais n'est autre chose qu'une vieille Bastille, surmontée d'un grand vilain donjon ». (( Le bonhomme Savonarole, dit-il, que l'on fit cuire en feu clair et vermeil, dont il mourut ». Les deux tiers
de l'histoire italienne ne comptaient plus pour le président bourguignon. Aujourd'hui les bandes qu'entraîne l'entreprise Cook, en sleeping-car, sont mieux informées que le Guide Joanne,
Elles se pâment en face des Botticelli. Elles n'ont plus à redouter les brigands qu'aux portes de Rome. Plus d'ancien régime caricatural. L'originalité de la vie ecclésiastique a disparu de la Ville Eternelle. Il y a là-bas, comme partout, des députés, des journaux, des gendarmes, des tramways et des téléphones. Il faut, pour retrouver le passé sous l'appareil de la civilisation moderne, beaucoup de culture et de patience. On obtient alors des idées justes, mais on doit renoncer à l'imprévu, aux sensations joyeuses du bon vieux temps. Aujourd'hui, les artistes s'ennuient à Rome.
C'est fait aussi de la noble mélancolie qu'inspirait la Grèce aux voyageurs à l'àme lyrique, tels que Chateaubriand, Celui-ci était un poète, un Jioméride. Avant lui, de fort braves gens, Spon, Chandler, Choiseul, préoccupés d'archéologie et de géographie, ne lavaient point pris trop au tragique avec les Turcs et l'extrême misère du pays. Ils voyageaient le nez dans leur Pausanias, et dormaient sur leurs deux oreilles, sans rêver de Léonidas ou de Thémistocle. Chateaubriand voulut contempler la face très pure de la Grèce antique avant d'écrire ses Martyrs. Il s'embarqua à Trieste sur un petit voilier et connut les douceurs de l'Adriatique, sautes brusques du vent, houles profondes, tempêtes, calmes prolongés; il allait passer à cheval de longs jours, bravant la faim, les insolations, l'insolence des
pachas, et dormir la nuit en plein air, la tête enveloppée d'un chàle. Mais quelle joie de sommeiller ainsi sous un laurier-rose de l'Eurotas ! Au pied du promontoire de Sunion, comme il attend le caïque qui l'emportera dans l'Archipel, il est saisi d'un grave accès de fièvre : « Quel dommage, dit-il, de ne pas mourir plus tôt, les yeux fixés sur le Parthénon! ». Pour ce dévot de l'antiquité, cette terre est sacrée. Ne soyez point surpris qu'il l'aborde avec une telle vénération et que, la trouvant profanée, il la décrive avec une si grande tristesse.
Mais il se complaît dans sa tristesse. Par elle, il rend hommage à l'antiquité morte. Dans ce grand désert du Péloponèse, entre la barbarie des Turcs et la dégradation morale des Grecs, il sent bien qu'il porte en lui la conscience d'une histoire glorieuse ; il est seul à en saluer magnifiquement la mémoire, et pas un écho ne répond à sa voix. Nous pouvons sourire de certains rites un peu enfantins de sa religion poétique, par exemple de cette douce manie, dont il se vante, de boire de l'eau de tous les fleuves illustres qu'il traverse. Il compte jusqu'à treize de ces fleuves, et se rappelant alors les Israélites exilés sous les saules de ï'Euphrate, il soupire : Sedimus et flevimus ! La nuit, sous le ciel de Laconie, il se souvient des forêts d'Amérique où il dormit à la lueur de ces étoiles qui brillent sur la patrie d'Hélène : « Je dormirais encore volontiers au bord de l'Eurotas ou du Jourdain, si les ombres héroïques des trois cents Spartiates ou les douze fils de Jacob devaient visiter mou sommeil... ». « Il
me faut à présent de vieux déserts qui me rendeut à volonté les murs de Babylonc ou les légions de PharsalC;, grandia ossa ».
Voilà toute une révélation, Chateaubriand ne respire à l'aise qu'entouré d'images grandioses. Et plus les ruines du passé sont douloureuses à contempler, plus morne et désolé lui apparaît le théâtre occupé jadis par l'histoire, plus son imagination s'exalte ; alors il étend largement ses ailes et plane, avec une joie d'artiste^, sur les solitudes où fut ensevelie la beauté des temps antiques. Les plus brillantes pages de Y Itinéraire sont consacrées à la description de la plaine de Sparte, où rien ne demeure plus de l'austère cité que des plis de terrain et des fragments de murailles. Mais du haut de Mistra, la ville féodale des croisés latins, accrochée aux premiers escarpements du Taygète, on lui montre, au loin, Magoula, une masure blanche, qui marque la place vide de Lacédémone : « Les larmes me vinrent aux yeux », écrit-il. Croyez-le sur parole. Oui, il pleura sincèrement, comme sur la tombe retrouvée d'une aïeule. Mais il n'est pas fâché de nous l'apprendre.
Aujourd'hui, cet état dame semblerait suranné. Plus de Turcs là-bas, ni de minarets, ni d'eunuques noirs. Le passé s'efface à mesure que grandit la vie d'une nation à qui l'avenir appartient. Les chemins de fer avancent peu à peu jusqu'au cœur du Péloponèse. Le Pirée, si touchant à voir, il y a cent ans, quand il ne comptait que trois barques et quatre chaumières, est une ville de vingt raille habitants, hérissé de cheminées d'usines, et le port le plus sûr de tout le Levant. La Sparte
moderne aligne ses rues monotones entre Mistra €t la ville antique. On ne reconnaît plus Mangoula. On bâtira une gare sur le tombeau de Lycurguc. Chateaubriand, s'il revenait aux lieux dont il connut la dévastation mélancolique, serait bien désorienté. Et, peut-être troublé par les bruits de la vie, regretterait-il le grand silence où il rêvait des âges évanouis, et le rêve qu'il s'empressait de raconter pour l'enchantement des âges à venir.
Un Lorrain sur l'Acropole (i)
Je n'ai jamais gravi les pentes de l'Acropole d'Athènes sans songer à mon compatriote lorrain, le général Charles Fabvier, le grand phlihellène, l'ami de Byron, de Botzaris, de Santa Rosa, de Mavrocordato, qui faillit mourir de faim et de soif, sur ce glorieux rocher, parmi les marbres brisés de Phidias, en vue de l'un des plus nobles horizons du monde. En ce temps-là (c'est du mien que je parle, si lointain, hélas !) les souvenirs de la guerre d'Indépendance étaient encore très vivants dans tout l'hellénisme. J'ai conversé, à Missolonghi, avec trois ou quatre palikares qui avaient veillé sur l'agonie du Lordos et montraient la pauvre maison turque ombragée de sycomores et de platanes, où prit fin le pèlerinage de Childe-Harold. J'ai contemplé, en un bal du ministre de France, M. Bourée, le vieil amiral Canaris, dont les Orientales de Victor Hugo avaient pleuré la mort trentecinq années auparavant. Il était vivace autant qu'il se pouvait, sortait de la salle du souper une bouteille de Champagne sous le bras, le chapeau sur la tête, penchant un peu vers l'oreille droite, et
(1) Le Général Fabvier, sa vie militaire et politique, par A. Debidour. — Paris, Plon-Nourrit; 1904. Journal des Débals, 15 juin 1905.
autour du cou la cravate rouge de la Légiond'Honneur. Plus vénérable me paraissait alors un vieux marquis italien, très grand nom de l'aristocratie vénitienne, qui avait tout donné à la Grèce, son cœur et sa fortune et, ruiné, solitaire, semblable au vieillard de Virgile, cultivait mélancoliquement,, tout au bout d'Athènes, vers l'Académie çle Platon, son petit jardin, des tomates entremêlées de roses, des touffes de verveines et d'iris autour de ses trois figuiers.
Pour les Athéniens, les gens d'AttiquC;, la plus haute figure militaire de cette histoire était assurément Fabvier. Il était apparu aux Grecs de 1825, non seulement comme un libérateur, mais tel qu'un héros des temps antiques, car il apportait à ses amis hellènes, avec une épée loyale, un tempérament et un passé de conspirateur, doublé d'un incomparable génie d'aventurier. Son odyssée comptait dc'^à bien des épisodes dramatiques, et son goût pour les entreprises téméraires, agrémentées de complot, rappelait la légende des personnages de Plutarque. L'action, la bataille étaient pour lui la joie suprême de la vie. Tout jeune officier^ attaché à la colonne conduite en Dalmatie par Marniont, il enrage de ne point se battre du matin au soir. « Rester avec cet enfer dans la tête pendant que les autres se battent, écrit-il à son frère, il n'y a pas de supplice qui approche de cela. Il n'y a qu'une chose qui pourrait me rendre content d'être venu ici, ce serait une invasion en Turquie et une guerre quelconque ». Il avait manqué Austerlitz, il manqua Eylau et Fricdland. On l'envoie à Constantinople, en mission
UN LORRAIN SUR l' ACROPOLE 65
militaire près du Sultan Sélim III. « Je peux aller ■en Chine, si on veut ». Le général Gardane, ambassadeur en Perse, l'enlève au Bosphore et l'entraîne vers Ispahan. « De la Perse, écrit-il à son père, nous allons dans l'Inde, et c'est sûrement là que l'on travaillera. Dieu veuille ». A Nicée, il s'assied sur le trône de Constantin. Près d'Erzéroum, il fume le tchibouck avec un capitaine de brigands et Jui donne, en gage d'amitié, le portrait de l'Empereur, un Napoléon de hO francs. Il traverse l'Arménie dévastée par les Kurdes et par la peste. A Téhéran, à Ispahan, il s'occupe de corriger les défauts du régime militaire de la Perse, les regards toujours tournés vers l'Hindoustan. « Tout autour •de moi je ne vois que canaille... Tant que j'aurai un morceau de ruban rouge à mettre sur ma poitrine, je ne me plaindrai pas. Je suis ici utile il mon pays ». Il fond des canons pour le Chah, se voit contraint de renoncer à marcher vers le Gange, revient en Europe par Tauris et Tiflis, pénètre en Pologne, se bat sur la Vistule, entre à Cracovie avec Poniatouski. Mais il manque la bataille de Wagram.
Au moment de la première abdication, il est colonel. Il se rallie à Louis XYIll. Napoléon reparaît. Fabvier accompagne jusqu'en Belgique le roi en fuite, refuse de rentrer au service de l'empereur, rend son brevet de colonel et court organiser en Lorraine le Corps franc des Vosges et de la Moselle qui sauva Metz, Montmédy et Longwy de l'invasion prussienne. Un mois encore après Waterloo, il guerroyait autour de Metz.
Louis XVIII rentre aux Tuileries, et le volon-
taire des Cent Jours tombe en demi-disgrâce. Son obstination à démasquer les perfidies du général Canuel qui commandait Lyon au moment des troubles de cette ville, en 1817, achève de le brouiller avec le gouvernement. Le 1" juillet 1818, il était mis à la demi-solde. Il avait alors trente-six ans. C'était un gaillard haut de six pieds, larged'épaules, de robuste santé. Il se jeta donc allègrement dans l'opposition, passa avec bonne grâce à la conspiration, s'attacha aux desseins de Lafayette, devint l'un des virtuoses des machinations révolutionnaires et militaires de 1820, fut arrêté, emprisonné quatre mois et demi, traduit devant la Chambre des Pairs, défendu par Manuel et acquitté. Mais l'impétueux Lorrain avait pris goût à la vie aventureuse. On le trouve dès lors en toutes les équipées imaginées par Lafayette. Il prend part aux complots militaires et carbonaristes de Saumur^, de Belfort, de Marseille. Plus heureux que les quatre sergents de la Rochelle, le lieutenantcolonel Caron, le général Berton, il échappe aux soupçons de la police, annonce qu'il veut défricher la baie du mont Saint-Michel, exploiter des carrières de marbre à Lagny, fabriquer de faux albâtres. Il rêve de rendre la liberté à tous les peuples opprimés, à Venise, à Naples, à Milan, et d'abord à l'Espagne, franchit les Pyrénées, s'allie aux Certes constitutionnels contre Ferdinand VII, attire et organise sur la Bidassoa un corps de réfugiés français et de libéraux espagnols ou cosmopolites qu'il destine à émouvoir, ébranler, puis séduire l'armée d'observation du duc d'Angoulême en lui montrant le drapeau tricolore. Il ne
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réussit qu'à faire mitrailler quelques braves gens et à précipiter l'invasion française en Espagne. Du Portugal, Fabvier se rendit à Londres, puis en Belgique, toujours occupé de délivrer la patrie du Cid. Quand enfin il eut bien compris la vanité de son elTort, il boucla sa valise et courut aux petits-fils de Léonidas. de Thémistocle et de Philopœraen. H débarquait à >'avarin, en décembre 1823.
Il trouvait la Grèce douloureuse, afiaméc, presque barbare, que Chateaubriand avait visitée moins de vingt ans plus tôt, la Grèce sophistique, mobile, impuissante à Tunion, à la discipline, trop attentive aux paroles sonores, l'éternelle Grèce d'Ulysse, d'Alcibiade et de Cléon, à qui il faut tout pardonner pour avoir révélé au monde la beauté, la sagesse et l'ironie. Il tombait comme de la lune, ce soldat deNapoléon , dans la confusion d'un peuple où chaque chef, chaque groupe haïssait un concitoyen ou une communauté voisine, pour le moins autant que la domination turque, les primats des villes en guerre contre les palikares de la montagne, la Morée et la Roumélie, la vieille Grèce continentale contre les lies, les soldats contre les marins, Colocotronis contre Condouriotis, et le dernier Ulysse, Odysseus, le grand chef de bandes, qui se vendait aux Turcs en ISSi et que son lieutenant Gouras fusillait à Athènes, en juillet 1825. A première vue, ce profond mouvement national se manifestait surtout par le désordre, l'incohérence, le pillage : sur terre, les brigands, les Klephtes, sur mer, les pirates. Et l'armée égyptienne, instruite à l'européenne, de Méhémet-Ali débarquait sur les rochers du Péloponèse, s'emparait
<;les positions stratégiques de la « feuille de mûrier » , refoulait les révoltés vers les déserts de l'Arcadie. L'Europe demeurait encore indifférente ou même hostile à la révolution hellénique.
Au bout de quelques mois d'initiation, Fabvier retournait en Belgique et en Angleterre afin d'éclairer l'opinion européenne et d'encourager le zèle des philhellènes et des bienfaiteurs lettrés. En mai 1825, il rentrait en Grèce par Calamata, sur les côtes de Messénie. Quelques jours plus tard, Ibrahim s'emparait de Navarin. Le gouvernement provisoire grec, installé à Nauplie, faisait un sérieux effort pour sortir du chaos où se débattait la nation et chargeait Fabvier de l'organisation d'un corps régulier que remplirait la récente loi de la conscription, et dont il serait le généi'al. En deux mois, il réunit un millier d'hommes et, à la suite d'une affaire malheureuse conti'e les Egyptiens au pied du Ménale, il obtint de conduire sa troupe sur le tcj litoire de l'Attique.
A kl fin de l'année, en dépit de Thostililé des chefs de partisans, il commandait à 3,700 hommes munis d'artillerie et de cavalerie. 11 eut alors l'imprudence de risquer une opéi'ation hâtive contre Caristo, la citadelle de Nègrepont. 11 y perdit sa cavalerie et presque toute son artillerie. 11 y perdit surtout son prestige. 11 ne ramena en Aitiqiie que des débris de sa petite armée. Ses soldats désertaient pour s'enrôler dans les bandes de Gouras. L'armée de Reschid Pacha serrait de ])rès Athènes, dont la population épouvantée s'enfuit à Salamine. L'escadre française, commandée par de Rigny et ancrée au large, était,
UN LORRAIN SUR l' ACROPOLE 69
pour les philhcllèncs, un précieux encouragement. Mais on brûlait beaucoup de poudre inutile sur la route d'Eleusis, au bord du Céphise. C'est alors que le gouvernement grec enjoignait à Fabvier de percer les lignes turques pour ravitailler la garnison de l'Acropole. Par une marche de nuit très audacieuse, il escalada le rocher sacré. Il s'y trouva tout aussitôt prisonnier. Les magistrats d'Athènes, qui campaient dans le sanctuaire de Minerve, avaient l'ordre de le retenir pour la défense de la forteresse. De son côté, la garnison se déclarait résolue à déserter l'Acropole à la suite de Fabvier. Tandis que les Klephtes, chaudement vêtus, étaient cantonnés sous des toits, les soldats du colonel grelottaient au souffle de Borée. Bientôt, tout manqua, le bois, l'eau, la viande : on dut manger les chevaux efflanqués attachés aux piliers du Parthénon. Au dehors, toutes les tentatives en vue de débloquer les assiégés échouaient. Deux assemblées nationales, celle d'Egine, et celle d'Hermione, implacables ennemies l'une de l'autre, aggravaient l'état d'anarchie. Le l*""" avril 1827, elles se fondirent en un seul Parlement dévoué à la fois à l'Angleterre et à la Bussie. On y faisait des discours, des plans stratégiques, tandis que les bombes turques pleuvaientsur l'Acropole, où l'on rationnait l'orge pour les soldats, où l'on buvait les jours dt.' pluie. La fièvre décimait ces pauvres gens ; les canons ne servaient plus ; la garnison épuisée ne voulait plus se battre. Je tiens d'un compagnon de Fabvier que si, en pleine nuit, celui-ci tentait de se glisser hors de la souricière, les vagabonds helléniques qui rôdaient au pied de la colline
criaient : <( Les Francs se sauvent ! », réveillaient les Turcs assoupis autour de leurs feux ; il fallait rentrer chez Athèna aux yeux glauques. Enfin, après plus d'une vaine négociation, une capitulation honorable fut accordée aux défenseurs de la citadelle par l'entremise de l'amiral de Rigny, et. Fabvier put sortir avec ses armes, à la tête des survivants décharnés de son armée. L'Acropole avait résisté six mois. Elle avait laissé à l'Europe le temps de s'apitoyer et aux puissances protectrices de l'hellénisme le loisir de s'entendre et de préparer le salut, pnis la liberté de la race grecque. Navarin et Texpédition de Morée achevèrent l'œuvre du colonel Fabvier. Mais après Chateaubriand et lord Byron qui, les premiers, avaient dénoncé à la chrétienté l'inefTable misère de notre vieille aïeule, ce Lorrain énergique, têtu et quelque peu agité, fut véritablement le grand artisan de rindépendance hellénique.
Fabvier fut créé par la monarchie de juillet lieutenant-général et pair de France. Il mourut en,
L'histoire de cet homme singulier forme unlivre vivant, excellemment documenté. L'auteur, M. Debidour, qui fut jadis professeur à l'Université de Nancy, a pu puiser largement dans les papiers et les lettres du général, archives volumineuses que garde pieusement la famille de Fabvier.
Chateaubriand voyageur et peintre de paysages (i)
Ce fut, l'autre jour, fête « littéraire » à la Sorbonne. Une tradition vénérable veut que Ton qualifie ainsi toute cérémonie doctorale dont les thèses, plus singulières, paradoxales ou pathétiques que de coutume, excitèrent d'une façon intéressante l'érudite curiosité, ou l'émotion philologique, ou la bienveillante ironie de ces Messieurs de la Faculté. Or, en cet après-midi de décembre, le régal n'était point mince. Il s'agissait tout bonnement de la religion de Chateaubriand lui-même. Six ou sept personnes savantes et diversement religieuses pesaient chacune en sa petite balance de précision le christianisme de René... On sait que les Egyptiens, le peuple le plus pieux de l'ancien monde, pratiquaient volontiers cet usage mortuaire. Us jugeaient les défunts d'après la proportion de vertus et de vices qu'ils avaient laissé entrevoir au cours de leur vie. Mais ils n'en jugeaient qu'un seul à la fois. La « fête » sorbonnique eut ce charme rare : deux momies augustes furent mesurées, interrogées et fortement secouées et heurtées l'une contre l'autre par les mains du
(1) Journal des Débats, 10 janvier 1900.
candidat, comme par celles des professeurs, et Sainte-Beuve subit la funèbre épreuve côte à côte avec Chateaubriand. On opposa l'un contre l'autre les deux illustres fantômes. Sainte-Beuve,, le dernier mort,plaidaitâprement contre Chateaubriand. La Faculté se montra divisée, accident qui lui est familier. Il y eut des minutes mélancoliques. On ouvrit sans trop de respect quelques tombes encore, et l'on évoqua les pâles ombres de quelques pauvres dames tendrement aimées par le pèred'Atala. Et les avocats de celui-ci rappelèrent le souvenir des amours médiocrement champêtres de Joseph Delorme. Enfin, la théologie morale fit plusieurs apparitions. Cette question épineuse fut agitée : Peut-on demeurer chrétien tout en combinant avec la foi une dose énorme d'orgueil et un appréciable élément de luxure? Au fond de la salle ténébreuse, debout contre la muraille, des sous-diacres effarés se sentaient submergés en des abîmes de casuistique.
Chhnœra bomhinans in vacuo. C'est uneœuvre assez vaine de chercher à pénétrer jusqu'aux plus intimes replis d'une conscience. En réaUté, la sincérité religieuse d'un homme ne se manifeste pleinement que par le martyre ou tout au moins par un absolu renoncement à toute joie humaine. Chateaubriand ne fut ni un ascète ni un humble, nous le savions depuis longtemps. Mais qu'il n'ait point été véritablement chrétien, à sa manière, chrétien romantique, si vous le voulez, il serait téméraire et injuste de le prétendre. Que^ dans l'âme d'un tel poète la religion ait été surtout une poésie, pouvait-il en être autrement ? Od.
dit : Ce fut un grand, un incomparable acteur. Soit. Mais un rôle qui n'est point vécu par l'âmede l'artiste, un rôle factice joué sans foi profonde, sans l'emportement sincère de l'imagination et du cœur, fera-t-il une si haute, une si obsédante figure aux yeux de la postérité ?
Je crois donc, contre l'opinion de plusieurs demes amis, au christianisme de Chateaubriand. J'y crois, malgré les contradictions et les démentis apparents de son caractère. Et j'ai, pour encourager mon sentiment, une raison qui semblera peut-être sophistique à plus d'un lecteur, un argument de pure esthétique. En des questions si délicates, si f'iyantes, il doit être licite de vérifier et d'éclairer un fait de conscience par une originalité d'imagination. La loyauté de l'écrivain peut témoigner de la droiture du chrétien. Chateaubriand fut un admirable voyageur. En face de la nature il goûta des émotions profondes dont il aimait à rendre la confidence à ses contemporains. Or, ici, personne ne saurait découvrir en lui la plus petite trace de charlatanisme ou d'hypocrisie. C'est qu'il y eut toujours^ entre son émotion et les spectacles qu'il contemplait et décrivait^ une harmonie parfaite. 11 fut, dans la littérature française, le premier peintre du paysage classique et historique. Bernardin de Saint-Pierre avait révélé la nature touffue, ardente et morne de& tropiques ; Jean -Jacques Rousseau, la nature alpestre, surtout savoyarde et genevoise. Personne n'avait encore célébré en notre langue la beauté de la terre italienne et de la Grèce. La Grèce était bien loin, oubliée, misérable ; Fénelon
en avait inventé l'image avec une estimable bonne intention ; le président de Brosses avait traversé la campagne romaine sans la voir. Aucun écrivain ne tenait, en France, la place occupée dans la peinture par le Poussin et Claude le Lorrain. Chateaubriand devait nous rendre la sensation à la fois poétique et précise des plus nobles aspects de l'ancien monde.
La Bretagne, terre de rêve, éveilla par laséduction grave de sa nature, cette vocation d'art. S'il est vrai qu'un paysage réponde à un état deTàme humaine, l'écrivain breton s'était montré, dans cette phrase du Génie du christianisme^ grand peintre de paysage : « Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois perdent leurs dernières feuilles, une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traversent en silence un ciel mélancolique ». Puis, des brumes' de la Bretagne il passa aux tableaux étranges de la Louisiane et fut comme ébloui par la splendeur de la nature américaine. 11 se plut quelque temps à en décrire la végétation luxuriante, les prairies et les forêts immenses, où des sauvages littéraires fumaient le calumet de la paix. « J'aimais, dit-il plus tard, jusqu'à la voix de l'Iroquois, lorsqu'il élevait un cri du sein des forêts et qu'cà la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plaît à vingt ans... mais, dans un âge plus mûr, l'esprit revient à des goûts plus solides. Je dormirais encore volontiers au bord de TEurotas ou du Jourdain, si les ombres héroïques des trois cents Spartiates ou les douze fils de Jacob devaient
visiter mon sommeil ; mais je n'irais plus chercher une terre nouvelle qui n'a point été déchirée par le soc de la charrue : il me faut à présent de vieux déserts qui me rendent à volonté les murs de Babylone ou les légions de Pharsale^, grandia ossa ! »
En 1802, il visita l'Italie ; et 1806, il s'achemina vers la Grèce, l'Orient, l'Egypte. « J'allais chercher des images, voilà tout », écrit-il à la préface de V Itinéraire. De ces deux voyages, il rapporta les Cartons des grands paysages classiques qui demeurent, avec quelques scènes de la vie romaine ou des mœurs barbares, la partie intéressante de sesMartt/rs. Je veux en tirer quelquesuns des pages du voyageur afin d'y signaler à la fois le talent personnel et la conscience artistique de Chateaubriand.
En Italie, c'est par Rome que furent pris son imagination et son cœur, la Rome qu'on ne reverra jamais plus, sauvage et grandiose, d'une tristesse et d'une douceur ineffables, où l'on conversait avec le passé sans être troublé par le présent, où la nature et la ruine formaient une vision si harmonieuse et si touchante. Il s'enivra de cette lumière où se marient en une vapeur légère « comme sous le pinceau de Claude, la terre, le ciel et les eaux ». A toutes les grâces du golfe de Naples, il préférait le désert de la campagne romaine. « Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain... Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque... Les coteaux sont taillés en terrasse... Les ombres ne sont jamais lourdes et noires ; il n'y a pas de masse si obscure de
rochers et de feuillages dans lesquelles il ne s'insinue jamais un peu de lumière ». Il remontait, vers le soir, le Tibre jusqu'à Ponte-Molle. « Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis-lazuli et d'or pâle, tandis que leursbases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette ou purpurine ». Dans les scènes familières, il marquait ce trait de noblesse que Léopold Robert exagéra d'une façon théâtrale. <( Un troupeau de bœufs, d'àneset de chevaux s'est rangé le long d'un banc de sable : toutes ces bètes se sont avancées d'un pas dans le Téverone, ont baissé le cou et ont bu lentement au courant de l'eau... Un paysan sabin, vêtu d'une peau de chèvre... s'est appuyé sur un bâton et a regardé boire son troupeau ».
« Quiconque n"a plus de liens dans la vie doit venir demeurera Rome », a-t-il écrit. 11 s'y trouverait aujourd'hui bien dépaysé, le grand rêveur breton ; il n'y pourrait plus reprendre, dans la solitude de la u ville éternelle », cette promenade de nuit que jadis j'aimais à faire en compagnie de son souvenir. La Rome de Chateaubriand n'est plus et la Xaples de Lamartine est bien défigurée. Mais on peut encore parcourir une partie de la Grèce Xltiw'raire à la main. « En lisant les descriptions qui se trouvent dans les Martyrs, dit-il, le lecteur peut être assuré que ce sont des portraits ressemblants et non des descriptions vagues et ambitieuses ». C'est, dit-il encore, le livre de poste des ruines ; j'y marque scrupuleusement les chemins, les habitacles et les stations de la gloire ».
CHATEAUBRIAND / l
11 s'était préparé à ce voyage extraordinaire avec le zèle d'un archéologue et d'un historien. Aujourd'hui, les touristes mettent sur leur bateau un ancien membre de l'école d'Athènes, qui leur apprendra que le Pirée n'est pas un homme. Chateaubriand avait dépouillé toute une bibliothèque d'érudition. J'accorde que ses attributions sont parfois bien douteuses, et que le plan qu'il crut retrouver, en un seul jour, de la vieille Sparte, est un peu chimérique. Mais la justesse de sa vision est absolue. J'ai reconnu, des hauteurs de Phigalie, par une ligne des Martyrs^ « le mont Ithome, qui s'élève isolé, comme un vase d'azur, au milieu des champs de la Messénie », puis, le chemin sinistre qui mène de Laconie à Tripolizza, « le labyrinthe de montagnes peu élevées, toutes semblables entre elles, ne présentant partout que des sommets pelés et des flancs couverts d'une espèce de chêne vert nain, à feuilles de houx ». L'entrée en Laconie de ce côté a, dansiV Itinéraire, la précision d'une photographie, l'escalier taillé dans le roc, le pont léger, d'une seule arche, jeté sur l'Eurotas, et réunissant deux hautes collines, les grands roseaux et les lauriers- roses en fleurs qui occupent la place de l'eau dans le lit du fleuve, et la vallée tortueuse, embarrassée de monticules pareils à des tumulus, qui se déroule jusqu'au Taygète.
Chateaubriand vint à Athènes par Eleusis et la voie Sacrée des mystères antiques. Comme le soleil se levait sur l'IIymette, il découvrit au loin l'Acropole « appuyée » à la montagne, amas confus de colonnes, de chapiteaux dressés derrière
les murailles vénitiennes, entremêlés de masures turques ; plus bas, la ville, avec ses toits aplatis, ses minarets, ses cyprès, les dômes de ses mosquées couronnés par de gros nids de cigognes. Athènes n"a plus ni minarets ni mosquées. Mais l'impression générale du paysage, par un matin d'été, est bien telle que le voyageur l'a ressentie alors : Sparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs diiïérents caractères ; celle» de la première sont tristes, graves et solitaires ; celles de la seconde sont riantes, légères, habitées. Prenez cette dernière ligne et rapprochez-la des pages exquises écrites par Renan dans le Saint Paul. Celles-ci, saturées d'une érudition que transfigure la poésie^ semblent l'analyse délicate du trait rapide jeté par Chateaubriand sur le carnet de son pèlerinage.
Les voyageurs qui ont exploré la Grèce autrement que par caravane savent bien le charme du commerce familier avec la race champêtre ou montagnarde, les bonnes gens de Phocide et de Béotie, les bergers d'Arcadie, les demi-brigands du Ménale et du Taygète. Ils gardent la mémoire de scènes naïves, parfois touchantes, souvent désagréables, d'une barbarie amusante, d'une candide et rude hospitalité, masures misérables où ils ont passé quelques heures de leur vie, pans de ruines dorées par le soleil, éparses dans le' désert, scènes d'idylles sur la lisière des petits villages, à l'ombre des platanes, au bord des sources. Quel empressement de jeunes et de vieux Klephtes autour de l'étranger, quelle jolie curiosité enfantine, que de questions pressées sur son pays.
sa religion, son métier, ses armes, son costume, sans compter le pape de Rome et la reine d'Angleterre !
Quels témoignages de courtoisie ou de respect, d'une simplicité homérique, ils prodiguent à cet inconnu dont ils ne sauront point le nom et qu'ils ne reverront jamais 1 L'Itinéraire est rempli de ces humbles aventures, d'un réalisme plaisant ou pathétique. Sur le chemin sauvage qui mène de Laconie à Argolide, au village de Saint-Paul. Chateaubriand est abordé par un jeune Moraïte en fustanelle, beau comme Maléagre : « Mon nouveau compagnon, assis devant moi, suneillait mes mouvements avec une extrême ingénuité. Il ne disait pas un mot et me dévorait des yeux ; il avançait la tète pour regarder jusque dans le vase de terre où je mangeais mon lait. Je me levai, il se leva, je me rassis, il s'assit de nouveau. Je lui présentai un cigare, il fut ravi et me fit signe de fumer avec lui. Quand je partis, il courut après moi pendant une demi-heure, toujours sans parler et sans qu'on put savoir ce qu'il voulait. Je lui donnai de l'argent, il le jeta. Le janissaire voulut le chasser, il voulut battre le janissaire ».
Je suis donc convaincu que Chateaubriand fut le témoin véridique de ces lointains pays. 11 écrit, à propos de l'illissus: « Quand un ruisseau est sans eau, je veux qu'on me le dise. On verra que je n'ai point embelU les rives de Jourdain... J'étais là, cependant, bien à mon aise pour mentir ».
Ne point mentir pour les petites choses, n'estce point une preuve de sincérité pour les grandes ?
Anniversaire Athénien (D
Nous aimons décidément en France les anniversaires qui nous permettent d'honorer les œuvres de pure civilisation. Si cependant nous en avions bien envie, les années où nous sommes, sur le déclin du siècle, et toutes les suivantes, jusqu'en 1913, nous apporteraient d'héroïques commémorations ; du siège de Toulon à la bataille de Lutzen, combien de pages d'une histoire magnifique ne pourrionsnous relire, à voix très haute, aux oreilles de l'Europe, dont les nerfs en éprouveraient bientôt la plus exquise exaspération. Mais nous avons moins de goût qu'autrefois pour les fanfares, ce qui est peut-être fâcheux, et nous sommes en garde contre les fanfaronnades, ce qui est excellent. Au moins, personne ne nous reprochera un excès d'orgueil irritant à l'occasion des fêtes par lesquelles nous avons célébré tour à tour les trois grandes fondations intellectuelles de la Convention : l'Ecole polytechnique, l'Ecole normale, l'Institut.
1896 aura, nous l'espéronS;, son anniversaire plus modeste — cinquante années seulement de souvenirs — la fête de l'Ecole française d'Athènes, à laquelle songent plusieurs de nos amis. Il est
(1) Journal des Débats, 2 novembre 1895.
vraisemblable qu'elle se donnera là-bas, au printemps, quand les asphodèles étoilent la pente méridionale de l'Acropole et que les anémones ouvrent, dans les hautes herbes du Céphise^ sous les platanes de Colone, leurs calices sanglants. Les jeunes Athéniens de l'Université s'empresseront d'y courir, avec la permission de leurs recteurs. Les plus vieux hésiteront à s'embarquer, ou bien, s'ils accomplissent le pèlerinage^ une fois descendus au Pirée, ils s'arrangeront un petit programme à part; je ne les vois pas gravissant, à dos de mulet, les rochers du Parnasse afin d'y visiter les fouilles de Delphes, ou traversant les rocailles, fertiles en \dpères, de Délos pour y retrouver le fantôme sacré d'Apollon. Les plus résolus iront peut-être jusqu'à Olympie (n'y va-t-on à peu près en chemin de fer ?) afin de contempler, sur les rives de l'Alphée, les jeux olympiques qui ressusciteront alors après de si longs siècles d'oubU, Mais la plupart imiteront les charmants vieillards d'Homère qui, assis sur la plate-forme des portes de Troie^ se réchaulTant au soleil, babillant « comme des cigales », évoquent en leur mémoire les jours heureux de leur jeunesse. Quant à moi, si j'y vais, j'aurai plaisir à rester parmi les cigales^ à demi couché sur les degrés du Pnyx ou des Propylées, dans la lumière dorée des matins d'avril.
Trois ou quatre excursions archéologiques, ce sera à merveille, pourvu que l'on envoie toujours, avec vingt-quatre heures au moins d'avance sur le docte cortège, à l'endroit choisi, l^un des plus récents et des plus actifs élèves de l'Ecole, afin de pourvoir aux logements, aux \ivres et aux montures.
Mais ce serait trop peu, en vérité, de visiter des débris de temples ou d'inscriptions, des tombeaux préhistoiiques, la colonnade de Sunium ou la Porte des Lions de Mycènes ; il faut que l'on trouve le moyen de rendre un hommage solennel, en présence des personnes les plus distinguées d'Athènes et des étudiants du Panhellénium, à l'histoire tout entière de notre maison et, tout d'abord, au ministre éminent qui l'a créée, M. de Salvandy, au diplomate lettré qui en a protégé les origines, M. Piscatory, à son premier directeur, M. Daveluy, à ses premiers élèves, Charles Lévêque, Charles Benoît, Emile Burnouf, Alfred Mézières, Jules Girard, Beulé, Fustelde Coulanges. Je signale par ces noms, environ les dix premières années de l'Ecole, la période où, en dehors des découvertes de Beulé sur l'Acropole, l'orientation archéologique ne se marquait encore que d'une façon bien vague. C'étaient les débuts de l'institution, troublés très vite par la révolution de 18/i8.
11 serait fort injuste de se figurer que, pour n'avoir pas ajouté beaucoup d'inscriptions au Corpus ou n'avoir pas ouvert, sans subsides, des fouilles coûteuses, nos anciens se soient contentés d'admirer paresseusement les montagnes et la mer azurées et de savourer le miel de l'Hymette, parfumé comme les fleurs sauvages. Ils ont loyalement répondu à la vocation première de l'Ecole, plus littéraire que scientifique, que marquait clairement le choix même de son directeur de 18'iG, Daveluy, qui ne fut ni un philologue ni un épigraphiste, mais un humaniste passionné pour toutes les choses belles et grandes, d'un goût très sûr et
très fin, un causeur spirituel, une àme généreuse et très tendre. Salvandy avait voulu fonder, sous le ciel d'Athènes, à portée de ritalie et de TOrient, une mission permanente, une sorte de séminaire d'études pour le recrutement de l'enseignement supérieur. Il revenait k l'idée chère aux Romains du temps des Scipions ou d'Auguste et qui n'est point si puérile, qu'il y avait, sur cette terre d'Attique, au berceau de la poésie et de la science, en présence de si grands souvenirs, comme une vertu de fécondation intellectuelle. Horace,, qui ne manquait pas d"esprit, avait jadis témoigné du même sentiment. « La bonne Athènes, disait-il, m'a donné un art un peu plus délicat ». Relisez les noms que je citais tout à l'heure, et voyez ce qu'a donné alors le paulo 2^lus artis d'Horace : par leurs premiers travaux et leurs thèseS;, même latines, les Athéniens de cette époque primitive ont rajeuni bien des traditions vieillies de la critique française : mythologie, esthétique, histoire littéraire, qu'il s'agît de Neptwue, de Phidias, des Fleuves infernaux, de Lysias, de Ménandre, de fArt à Sparte, ils ont montré ce que l'esprit gagne en précision et en atticisme à étudier les choses du monde grec non plus dans l'ombre grise des bibliothèques, mais sur leur sol, à la lumière, au milieu du peuple dont la langue, les mœurs, la physionomie morale, l'ironie sont encore le commentaire vivant du génie et des mœurs d'Athènes. Plus tard, dans leurs livres et leurs chaires d'enseignement public, au temps même où Taine édifiait sa puissante doctrine du milieu, ces jeunes maîtres ont pu i-ecueillir le fruit d'une
expérience philosophique et artistique, dont leur mission avait vu éclore la fleur. C'est vraiment à l'Ecole d'Athènes que nous devons la Science du Beau et la Cité Antique.
Donc, on se souviendra des anciens, mais on n'oubliera pas les morts. L'Eglise latine possède là-bas une minuscule cathédrale ; je pense qu'on y célébrera une messe de Requiem. Oui, Requiem œternam pour toutes ces âmes nobles et gracieux esprits; pour Daveluy, mort, tout seul, à l'hôpital militaire d'Athènes, la raison troublée et le cœur usé par une inconsolable douleur ; pour Vincent, qui repose au Campo-Santo de Naples ; pour Gustave Devilie, qui parlait les dialectes du Péloponèse, un si bon camarade que j'ai aimé fraternellement ; pour Albert Dumont, emporté brusquement dans la plénitude de son admirable intelligence ; pour Fustel de Coulanges, qui se vit lentement mourir sans ralentir un seul instant son labeur d'historien ; pour Armingaud, un mélancolique, dont les vastes espérances ont toutes avorté ; pour Charles Bigot, un stoïque, qui souffrit avec une telle douceur, toujours prêt à sourire, le martyre de ses dix dernières années.
Et, l'absoute donnée, vous irez, mes chers amis, au petit cimetière des bords de l'illissus : tout au fond, du côté de la mer, s'élève la stèle de marbre blanc sous laquelle dort Guigniaut ; vous y attacherez la guirlande funèbre, la parure virgiliennc « des lis et des fleurs de pourpre ». Et, pour cette journée, votre devoir tout entier sera accompli.
Enfin — et je reviens à mon idée d'un discours
solennel prononcé, soit dans YAula de l'Université, soit même au théâtre de Bacchus ou à celui d'Hérode Atticus — notre dette de recoonaissance ne sera point effacée si l'on n'évoque la mémoire des deux grands écrivains qui, le premier à la naissance même du siècle, l'autre jusqu'à ces récentes années, ont ranimé et maintenu le culte de la Grèce antique, le respect et l'amour d'Athènes. Je veux parler de Chateaubriand et de Renan. Daveluy nous dit un jour : « Le véritable fondateur de cette Ecole, c'est Chateaubriand )>. Il avait bien raison. Le voyageur de r Itinéraire, longtemps avant lord Byron, appela l'attention émue de la France et de TEurope sur cette pauvre Grèce, douloureuse expression géographique, qui gardait toujours, en son infinie misère, avec la beauté de ses souvenirs, la grâce incomparable de ses sites, de sa lumière et de ses ruines. Ce livre a certainement nourri l'enthousiasme des adolescents qui, vingt années plus tard, partirent pour se battre, au nom de la vénérable histoire, au pied de l'Acropole, dans les plaines de Sparte, d'Argos et de Tripolitza. L'écrivain était un grand poète, dont l'action sur Tàme de son siècle fut prodigieuse. C'était un peintre aussi, et les paysages qu'il a tracés sont d'une étonnante fidélité. Un soir, des hauteurs de Phigalie, nous cherchions l'Ithôme au fond de l'horizon bleuâtre. « Le voilà, dis-je à mes camarades, je le reconnais, c'est la montagne de Chateaubriand, Xlthôme qui s élève sur la Messénie comme im vase d'azur ».
L'autre, Renan, revenant d'Egypte, frappa un jour à la porte de notre maison et, pendant de
longues semaines, il fut notre hôte assidu. Il se disait gaiement élève in partibus de l'Ecole française. Mais il était plutôt notre maître par sa rapide et sûre intuition des choses antiques. Il ne pouvait plus se détacher d'Athènes ; à peine avait-il touché à Smyrne et à Constantinople, qu'il se hâtait de revenir parmi nous. Son étrange Prière, sa htanie à Minerve, fut un des signes de l'adoration qu'il avait vouée à la Grèce. Il y pensait toujours. « Reverrai-je jamais l'Acropole ? )> disait-il à l'un de ses derniers banquets bretons. De même 'Chateaubriand;, vieilli, ennuyé de la vie, souhaitait de dormir une nuit encore dans le lit desséché de TEurotas, à la lueur des constellations qui avaient éclairé la tête charmante d'Hélène. C'est à cette nostalgie que se reconnaissent les vrais Athéniens. Ceux-ci sont nos glorieux amis et nos patrons, et aux noces d'or de l'Ecole; on devra leur réserver une place d'honneur.
Au pied de l'Acropole (D
Quand l'Ecole française d'Athènes eut atteint sa cinquantième année, il parut à propos d'en écrire rhistoire. Une institution d'ordre scientifique, vieille d'un demi-siècle, survivante d'un nombre respectable de révolutions, tant en France qu'en terre d'Athèna aux yeux glauques (ou de chouette?), par les vicissitudes de sa première jeunesse et les œuvres de son âge mùr, par la multitude des hommes distingués qu'elle a donnés à l'enseignement public, à l'Institut, même à la simple littérature et au journalisme ; cette maison, dis-je, dressée depuis 18i6 sur la pente de Lycabette, trop cher à Borée, est véritablement un monument historique. Mais découvrir l'historien qui convenait à cette histoire, l'opération était bien délicate. On ne pouvait confier cette œuvre difficile à l'un des très rares littérateurs purs sortis de cette Ecole, à « la lignée de Chateaubriand », à quelqu'un des « aimables dilettantes » signalés à la page 131. About, Grenier et Bigot sont morts. Et j'ai beau promener ma lanterne dans tous les coins de notre Ecole, je vois bien Gaston Deschamps et ses livres charmants sur « la Grèce d'aujourd'hui » et « Sur
(1) Georges Radet. — L'Histoire et l'Œuvre de l'Ecole française d'Athènes. — Paris, Fontemoing, 1901. Journal des Débats, 10 juillet 1901.
les routes d'Asie », et puis c'est tout, à part un autre, que je m'efforcerai de ne point nommer, dont les premiers travaux formeraient, paraît-il, « une aimable gerbe, qu'on pourrait nouer avec ce titre : « Anémones ioniennes, cueillies en flânant » (p. 413). D'autre part, charger de cette mission d'historien un archéologue trop préoccupé de ses vieilles terres cuites, un épigraphiste, un philologue profondément enfoncé en ses études spéciales, c'était une imprudence. Mon ami Homélie, le directeur actuel, eut, je crois, la main singulièrement heureuse en choisissant M. Georges Radet, qui est aujourd'hui doyen de la Faculté des lettres de Bordeaux. M. Radet (188Zi) fut l'un des grands explorateurs de l'Ecole. Nous le voyons à Salamine, à Amorgos, en Bithynie, en Mysie, Carie, Karamanie, Lydie, Phrygie, Galatie, à Rhodes, à Nicée. Mais c'est un historien aussi, qui présenta jadis à la Sorbonne une thèse de haute valeur sur la Lydie et le monde grec au temps des Mermnades, une dynastie dont le dernier roi fut l'infortuné Crésus, au vi° siècle avant Jésus- Christ. Et dans ce livre sont éparses des pages descriptives d'une couleur et d'une grâce singulières. Je n'oserais insinuer que M. Radet tient lui-même, au moins par une branche collatérale, à la fameuse « lignée ». Mais je suis charmé de le dénoncer comme écrivain d'un assez rare talent. Il a prouvé qu'on peut, en France, être à la fois un lettré et un savant, vérité que beaucoup de personnes estimables persistent encore à nier.
Son livre est composé d'après une méthode excellente. D'abord l'histoire même de l'Ecole
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depuis ses origines jusqu'aux derniers jours du dernier siècle, le tableau des crises de toutes sortes, politiques, morales, scientifiques, traversées par l'institution, les tâtonnements, les incertitudes des premières années, les soubresauts des règlements et de la constitution, les variations dans le régime de l'admission, enfin l'image presque toujours très juste et très fine des cinq directeurs, Daveluy, Burnouf, Dumont, Foucart, Homolle. Puis, l'œuvre accomplie en cinquante ans, toutes les provinces de l'ancien monde hellénique, toutes les îles de l'Archipel, toutes les vallées du Péloponèse, de la Grèce septentrionale, de la Macédoine, de la Thrace, explorées, fouillées, décrites; des monceaux d'inscriptions retrouvées, copiées, commentées ; Delphes exhumée ; Mycènes reconstituée ; les mines du Laurium, Mégalopolis rendues à la lumière; Troie visitée; Priam, Agamemnon ressuscites ; l'Egypte, la grande Grèce, Byzance pénétrées ; le monde antique tout entier évoqué hors du sépulcre scellé par quinze siècles de misères, de servitude et d'oubli. Tel est le travail entrepris et mené à bonne fin par ces jeunes gens auxquels l'Etat mesure les subsides d'une main fort avare. Cette immense histoire, si chargée de faits, grâce à sa belle ordonnance, est vivante, parfois émouvante, parfois même amusante. Elle est illustrée d'aimables photogravures, de portraits, de paysages, de vues des ruines illustres. 11 est agréable de voir M. Georges Perrot fumant un très long tchibouk, près de sa tasse de café à la turque, sur cette terrasse merveilleuse de la seconde Ecole, la maison Lemnienne, d'où l'on
embrasse du regard au delà de l'Acropole, la mer Egine, les montagne d'Argolide, Salamine, le défilé d'Eleusis, l'Hymette, toute rose à l'heure où le soleil se couche, et, tout au fond, le dôme blanc du Cyllène, berceau d'Hermès.
Ce large mouvement d'ensemble qui entraîne l'Ecole d'Athènes vers la science pure, n'a commencé véritablement qu'avec la direction d'Albert Dumont. Jusqu'alors (1876-79), l'archéologie, l'épigraphie, la philologie n'apparurent qu'en quaUté d'accidents heureux, mais imprévus. Les découvertes de Bculé, les fouilles épigraphiques de Foucart et de Wescher, à Delphes, les éludes de dialecte tzaconien de Gustave Deville répondaient à la curiosité spontanée, personnelle de nos anciens bien plus qu'à une tradition solide de recherches savantes. Les causes de ces longues hésitations sont, je crois, multiples. Ou plutôt, à cette cause dominante en apparence, le conflit de vingt années qui mit aux prises l'Académie des Inscriptions et M. Daveluy. il y eut des raisons fort intelligibles que M. Radet, trop éloigné par le temps de la première direction et trop confiant en une légende suspecte, n'a point très clairement entrevues.
« L'Ecole française d'Athènes, écrit-il en sa préface, est partie d'une idée qui était vague pour aboutir à une autre qui est précise ». C'est parler d'or. L'idée initiale, moins vague que ne le croit notre camarade, était un peu la pensée latine de Cicéron et d'Horace. « Allez à Athènes et respectez les dieux ! » « Respirez Athènes afin de devenir plus artistes ». Je sais bien que c'est une vue de vieilles gens, d'humanistes de l'époque de Louis-Phihppe.
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Daveluy, lettré d'ancien régime, légèrement épicurien, reçut le gouvernement de l'Ecole des mains so- ]ennellesdeSalvandy,et, jusqu'càlafmdeson '< principat » (le mot est spirituellement vrai), demeura convaincu que les maîtres futurs de la jeunesse seraient d'autant meilleurs qu'ils auraient acquis \q j)aulo plu^ artis. L'Ecole étant, à l'origine, une fondation tout universitaire, s'orienta naturellement d'abord vers les explorations rapides, esthéthiques, les voyages d'agrément littéraires tempérés par d'innocentes confrontations de Pausanias avec les sites et les ruines. Oui, Daveluy aimait que l'on voyageât. <' Je ne dois pas, disait-il, exposer un membre de l'Ecole à quitter la Grèce sans avoir vu Sparte et Mycènes ». Evidemment. Que diriez-vous d'un pensionnaire de l'Académie de France à Rome qui rentrerait à Paris n'ayant visité ni Naples, ni Florence ? Et, par la réforme constitutionnelle de 1859, le directeur étendait l'horizon de nos voyages du côté du monde latin et de la Grèce sicilienne par l'heureuee condition d'un séjour de trois mois (on en prenait facilement six), en Italie, première étape du pèlerinage littéraire, artistique, de notre candide jeunesse.
Cette théorie delà primitive Ecole, adoptée par Daveluy, approuvée par Sainte-Beuve, répond au point de vue exclusivement universitaire de sa fondation. Daveluy la crut bonne jusqu'à sa mort. Il lui donnait plus de précision en répétant volontiers : « Nous sommes le séminaire de l'enseignement supérieur ». D'ailleurs, les théories ne manquèrent point autour de notre berceau. Les uns nous destinaient à l'action diplomatique en Orient;
les autres à l'éducation littéraire des jeunes Hellènes. Pour ceux-ci, d'espérances bornées^ il s'agissait d'apprendre la bonne prononciation du grec ancien et de se débrouiller en un texte d'Aristophane, où les moutons bêlent en bé bé ou en bii bii. Jadis, à Rome, j'eus avec le cardinal Pitra une conversation au cours de laquelle je compris vite que ce savant moine nous considérait comme des prêtres laïques chargés de régler l'affaire du Filioque et de ramener les orthodoxes au giron de Pie IX. Toutes ces vues furent fugitives. Une seule doctrine s'opposa nettement, patiemment à la théorie universitaire : celle de l'Institut, à savoir, l'organisation en terre hellénique d'une Ecole d'érudition, succursale et collaboratrice de l'Académie des Inscriptions, gouvernée de loin par le Palais Mazarin, encouragée par la perspective des fauteuils parfois vacants en ce palais ; c'est, depuis Albert Dumont, la charte, l'originalité et la vie de l'Ecole d'Athènes.
Elle vint trop tôt, impérieuse, tracassière, émanée d'hommes très savants, sans doute, animés des meilleures intentions, mais qui, connaissant mal le terrain si longtemps incertain où manœuvraient nos anciens, prétendirent gouverner seuls l'évolution intellectuelle de l'Ecole. J'ai assisté, pendant quatre ans, à quelques incidents pittoresques do la bataille entre l'Institut et l'Université, et j'ai moi-même reçu dans la mêlée quelques horions fort sensibles. Bien que tous les héros de cette Iliade soient descendus au tombeau, je ne yeux conter aucun de ces curieux épisodes qu'aggravèrent alors la Révolution de 1862 et l'anar-
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chie qui précéda l'avènement du roi Georges. J'aime mieux citer trois lignes de M. Radet sur l'un des plus paternels parmi nos patrons académiques, M. Guigniaut. « Il siégeait sous la coupole, et le sentiment d'appartenir à un corps illustre produisait en lui-même le même effet que la vanité chez un autre. Dès que les droits et privilèges de l'Académie étaient en jeu, il perdait pied, atteint de cette ivresse spéciale qu'inspire l'orgueil de raisonner au sein d'une gloire collective ». Et l'historien transcrit le programme « gigantesque » proposé en 1859 à l'exploration de l'Ecole. Tout l'ancien monde gréco-asiatique y figure. Depuis vingt ans, le programme a été rempli à peu près tout entier. Mais, depuis vingt ans, les universitaires envoyés là-bas ont pu travailler à la fois pour la science et pour leur carrière propre. Au temps de Daveluy, l'épigraphie, l'archéologie, la géographie, la philologie ne menaient à rien dans la malencontreuse Université. Un savant tel que Fustel de Coulanges pouvait être interné dans un lycée de province. Aujourd'hui les chaires d'érudition et d'antiquités surabondent dans les Facultés et dans les Ecoles d'études supérieures. Je crains même qu'en un temps prochain la France ne compte pas mal d'archéologues à la demi-solde. Enfin, et le fait est de première importance, depuis vingt-cinq ans, les anciens Athéniens sont entrés à leur tour au Palais Mazarin. Comptez bien. Ils forment, aux Inscriptions, presque le quart de la docte confrérie. La commission de l'Ecole d'Athènes est autrement plus éclairée que naguère sur les conditions de la vie et les
nécessités intellectuelles de l'institution. Le directeur, Homolle, est l'un des quarante des Inscriptions. Entre l'Institut qui patronne la haute science et l'Université qui crée pour elles de bonnes prébendes, le divorce a cessé. C'est le grand bienfait de Dumont qui, de sa main caressante, a rapproché et rattaché les pans de la tunique sans couture, si tristement lacérée il y a quarante ans.
Malgré sa prédilection pour la culture littéraire, jamais Daveluy n'a contrarié une vocation savante. Certes^ il ne nous sollicitait point très chaudement de traiter telle question baroque, venue à nous par le Pont des Arts, par exemple, la nomenclature des noms de poissons voguant dans les eaux du golfe de Corinthe. Mais, quand il s'agissait d'une entreprise scientifique dont les résultats devaient honorer l'Ecole, il l'encourageait, la protégeait, s'y dévouant passionnément. Je l'ai bien vu de près, au temps des travaux de MM. Foucart et Wescher, à Delphes. Jamais non plus, parmi nous, ne s'est manifestée cette scission militante entre les deux groupes, Tarchéologique et l'autre, que semble indiquer un joli passage de M. Radet : (( Sous le drapeau de l'Académie, avec une fermeté prudente et ingénieuse... marche Albert Dumont... A l'aile adverse (?) X tient le drapeau de la direction. II n'est pas, lui, l'Athénien des besognes qui abêtissent (mot d'Albert Dumont sur lui-même). Mon Dieu ! chacun faisait de son mieux, selon ses goûts et son génie, et je vous jure que notre plus vif souci était d'agréer à ces messieurs de l'Institut. Quant à nos deux condottières, ils n'ont passé côte à côte à l'Ecole qu'une vingtaine
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•de jours. C'est peu pour les chefs d'une bataille -aussi méthodique que symbolique. Dumont débarque au Pirée en février 1865 : X, tout aussitôt ^ourt à Memphis, à Ephèse, sur le Bosphore, voir si les anémones fleurissent. Il revient vers la fin de mai. Dumont était en Thrace. Dumont rentre au milieu de juin. X, dont la mission finissait, prend le premier bateau de juillet pour Naples et Rome, où il cultivait aussi des plates-bandes buissonnières. Ils s'embrassèrent sur le pont de VA?nérique^ liés par une amitié qui ne s'est jamais démentie ».
Un mot encore. Les préventions légendaires contre Daveluy n'ont pas empêché M. Radet d'esquisser du premier directeur un portrait attachant et vrai, que vous pouvez entrevoir en des lignes de Dumont : « Avec M. Daveluy, le plus sur, c'est, pour toute démarche, de commencer par lui. Le moindre manque sous ce rapport le rendrait terrible... En gardant la hiérarchie, j'espère que tout ira bien et, l'œuvre finie, le directeur qui, après tout, aime l'Ecole, me donnera la main et me dira : Allons ! c'est bien ! Tant mieux ! Continuez!... » M. Radet emprunte encore d'autres témoignages à ceux d'entre nous qui l'ont aimé comme il méritait de l'être, et qui l'ont bien connu avec sa loyauté, sa générosité d'àme, ses façons de grand seigneur lettré et la grâce d'un esprit que ne purent éteindre ni les souffrances de trois ou quatre maladies chroniques, ni un immense, un inconsolable chagrin dont peut-être il est mort, un matin de Pâques (1867), dans une pauvre' chambre de l'hôpital militaire d'Athènes, la tête
égarée, seul et désespéré. « Il eut, écrit Nisard^ cette rare fortune qu'étant supérieur dans tous ses emplois, il a paru capable d'emplois plus élevés dans l'opinion des hommes » ; et M. Radet ajoute ce trait d'une absolue justice : « Pour que son nom nous demeure cher, il suffît qu'il ait incarné vingt ans l'institution athénienne, et qu'il lui ait donné cette force sans laquelle en Orient tout est caduc : le prestige ».
A propos d*un Pèlerinage (i)
« Vous allez à Athènes, respectez les dieux »; écrivait Cicéron à son fils qui se préparait à faire voile vers l'Attique. En ce temps-là, Athènes était non seulement l'une des métropoles de riiellénisme, un foyer d'études philosophiques encore très actif, mais un lieu de paix profonde, un port tranquille où les Romains, dans l'éternelle tempête de leur vie publique, souhaitaient de se réfugier, afin d'y attendre, à l'abri des coups de vent qui bouleversaient Rome et l'ItaUe, l'apaisement des passions civiles. Cicéron lui-même, fuyant, éperdu, parterre et par mer, versGaëte, songeait à s'embarquer au plus tôt pour le Pirée. Il put, vers l'aurore de son dernier matin, faire un rêve très doux, revoir le golfe bleu, les montagnes violettes ou roses, à l'heure du soleil couchant, les colonnades de marbre sur les promontoires, les blancs portiques ombragés de grands lauriersroses, de sycomores et de cyprès, les statues divines, voluptueuses ou ironiques, debout aux carrefours des chemins éblouissants de blanche poussière; au bord de petites citernes, les jeunes filles, une cigale d'or à la chevelure, jouant avec
(1) Le Charme d'Athènes, par Henri Bremond. — Paris, Bibliothèque internationale d'édition ; 1905. Journal des Débats, 12 avril 1905.