BIBLIOTHECA
100 SOUVENIRS d'lX VIEIL ATHÉNIEN
des colombes, les jeunes garçons jetant les osselets, les vieillards devisant, le long de Tllissus, sur la sagesse ou le bonheur, tandis que, dressée sur la plaine grisâtre, TAcropole, inondée de lumière, élevait triomphalement dans l'azur du ciel le temple virginal, le Parthénon d'Athéna, autour duquel ne rôdaient pas encore les archéologues, les ingénieurs et les ingénieux architectes. Mais le rêve du pauvre grand avocat fut vite dissipé : déjà les assassins aux gages des triumvirs traversaient les bosquets de sa villa, et, dans les brumes de ce matin d'hiver, montaient vers lui.
Les joies méditatives que Marcus Tullius avait espéré goûter aux dernières années de sa vie trop agitée, vont être savourées hâtivement et chronométriquement par les quatre ou cinq cents pèlerins qui, en ces journées d'avril, gravissent en bon ordre, munis d'ombrelles et de portefeuilles bourrés de doctes mystères, les pentes de l'Acropole auguste, parmi les bourdonnements d'abeilles, à travers les grands aloès plantés aux deux bords de la route. Quelques-uns de ces visiteurs reviennent à la Grèce comme à leur patrie intellectuelle. Le Parthénon est pour eux comme une maison familière, un foyer d'amis ; leurs sensations de jeunesse, d'enthousiasme, se réveilleront très vite, à peine atténuées ou refroidies, peut-être légèrement contrariées par la rumeur confuse de la procession, ou pour parler un langage plus congrument antique, delà théorie qui serpentera, ensoleillée et poudreuse, aux flancs de la colline sacrée. Mais les autres, le plus grand nombre, sont des néophytes, de vagues humanistes, des profes-
A PROPOS d'un pèlerinage 101
seurs allongeant, sous prétexte d'archéologie, leurs vacances de Pâques, d'aimables Mécènes départementaux, des fidèles du marbre brisé où apparaissent des débris d'inscription, des dévots de la poterie cassée, de la batterie de cuisine réduite à l'état d'informes épaves, reliques vénérables que fait parfois surgir hors de terre le soc de la charrue. Ajoutez, çà et là, quelque romantique attardé qui vient de relire les Orientales et croit qu'en Attique, à l'ombre de chaque oUvier, l'étranger rencontre « l'enfant grec aux yeux bleus », ou bien quelque virtuose de la restauration architecturale qu'appelle à l'Acropole l'espérance d'entendre décréter le rajeunissement du Parthénon, l'entreprise dont la pensée seule nous fait trembler : remettre des morceaux aux brèches de la ruine, effacer autant qu'il se pourra le souvenir deMorosini « le Péloponnésiaque » de la poudrière turque et de lord Elgin, le collectionneur féroce, qui fit abattre, à coups de massue et de hache, les métopes du temple, évoquer enfin le rêve poétique d'Iticnus et de Phidias. C'est pour ces Messieurs — parmi lesquels marchent sans doute quelques dames auxquelles la fine culture littéraire ajoute bien des charmes — que je me permets de renouveler le conseil de Cicéron : « Respectez les dieux ! » Oui, respectez Athéna aux yeux glauques (ou, selon quelques-uns, aux yeux de chouette). C'est une déesse d'esprit calme et de cœur paisible, une personne de tempérament métaphysique, qu'assourdissent les fanfares et les coups de canon et qui ferme dédaigneusement ses yeux divins, ses yeux d'améthyste,
au banal flamboiement des feux de Bengale. Le soir de l'entrée du roi Georges I" à Athènes, on avait allumé sur l'Acropole un immense feu d'artifice. Le spectacle eut de la grandeur et fit • songer à l'incendie de la citadelle par les Perses. Mais, le lendemain, la déesse témoigna vivement de sa mauvaise humeur : tempête sur le golfe, ouragan, pluie et grêle sur la plaine. Et, quand l'orage éclate là-bas, ce n'est pas pour rire. , Enfin, ô pèlerins ! ne vous avisez pas de prendre, en montant les marches des Propylées, des attitudes mystiques, des gestes hiératiques, des figures d'extase. N'ayez point la fâcheuse pensée de faire déclamer par la voix d'un ténor la fameuse « Prière sur l'Acropole », ce pur chef-d'œuvre d'ingéniosité alexandrine, que Renan n'a proférée ni à sa première, ni à sa seconde visite. J'en sais quelque chose, car j'y étais. Il avait un sens trop exquis de la beauté antique, et qu'aiguisait alors l'impression de grandeur écrasante, désordonnée, rapportée de son voyage en Egypte ; l'érudition trop impeccable, le goût trop rapidement attique, pour s'abandonner ainsi à une foudroyante agitation littéraire. Réservez la <( Prière » pour l'heure de vous mettre au lit. C'est une jolie chose ; lisez-la à demi-voix, sans emphase, et n'oubliez pas que vos voisins d'hôtellerie sont las du labeur de la journée et désirent dormir en paix.
Trois et quatre fois sages auront été les voyageurs de cette caravane qui emportent dans leurs bagages un tout petit livre de quarante-huit pages, léger comme une plume, mais charmant et d'nne , merveilleuse délicatesse de pensée, Le Charme
A PROPOS d'un pèlerinage 103
d Athènes, de M. Henri Bremond. Ils y trouveront la théorie et la pratique de l'initiation lente, méthodique, progressive. M. Bremond a visité Athènes, y séjourna à loisir dans la compagnie de Maurice Barrés. Prit-il à son compagnon ce don ■de reploiement sur soi-même, d'analyse inquiète de sa pensée et de son émotion, de méfiance à l'égard des décisions trop soudaines de l'esprit, de tâtonnement à la recherche d'une idée définitive, d'une note juste et très noble, je ne sais. Mais il y a plaisir à voir les longs détours qu'il s'est imposés avant d'interroger face à face l'Acropole et le Parthénon, avec quel tact d'artiste consommé, après trois visites trop hâtives, impuissant à ressentir en présence de ces illustres décombres la secousse profonde, il se résigne à errer à travers champs, sous les oliviers, parmi les rochers, vers les grandes montagnes, dans le désert de blanche lumière où flottent de si beaux souvenirs. Sainte Sophie venait de lui rendre le frisson sacré éprouvé par lui dans les ténèbres de Notre-Dame. Le Parthénon, aux premiers jours, gardait son «ecret avec le froid silence du sphinx des légendes sophocléennes. Il comprit, — ils comprirent, — •que d'abord il fallait pénétrer le mystère de poésie, de sérénité, d'harmonie qui affleure de toutes parts sur cette terre légère, où toutes les lignes, toutes les formes ont un rythme et une grâce, où les ombres sont traversées de transparences vermeilles, où, en certaines matinées, la mer Egine, les hautes côtes de l'Argolide et le •ciel s'étagent et se fondent en une gamme d'ineffable azur. L'instinct artistique de M. Bremond
104 soirv'ENiRS d'un vieil athénien
l'entraîne sur la route d'Eleusis, au vieux couvent de Daphné, où sont les tombeaux des ducs français d'Athènes ; il s'attache amoureusement à la contemplation assidue de cette petite église perdue dans la solitude, qui lui fait mieux goûter le charme des autres vieilles petites églises d'Athènes et le prépare inconsciemment à l'intelligence et à la vénération de « Notre-Dame du Parthénon ». « Bonnes aïeules, écrit-il de ces églises, cassées de vieillesse et que l'on sent pourtant immortelles à les voir s'appuyer ainsi de tout leur poids à la terre solide qui les porte, bonnes aïeules, graves et résignées, calmes inspiratrices de prière et de confiance, maison du pauvre et maison de Dieu. L'humilité de leurs portes encourage les plus timides, et leur coupole qui, au dehors, semble si modeste, s'élevant peu à peu dans l'obscurité des courtes nefs, redresse insensiblement l'àme à la pensée des choses du ciel. Mais Daphné, accueillante et sérieuse comme ses sœurs d'Athènes, a quelque chose de plus jeune et de plus charmant... Le parfum des pins descend de la colline, et pendant que ses sœurs, dans les carrefours brûlants d'Athènes, murmurent péniblement leur complainte éternelle, Daphné, dont le nom même est un parfum, Daphné, fraîche et souriante à l'ombre de ses cyprès et de ses platanes, rend en chantant témoignage à la grâce humaine du Fils de Dieu ». Il semble bien que, par le moyen âge, le voyageur s'achemine vers l'antiquité. Vue de la voie d'Eleusis, l'Acropole s'érige fièrement et, dressé sur ce socle, par dessus les vieux remparts aux tons fauves, le Parthénon montre sorv
A PROPOS d'un pèlerinage 105
front brisé, et vous appelle à lui. C'est par ce chemin que Chateaubriand vint à Athènes. Je ne connais pas d'avenue plus favorable ni plus belle. A l'aller comme au retour, elle est vraiment la route de l'initiation.
Sur TAcropole même, un monument manqua à la joie de M. Bremond et je ne saurais trop le féliciter d'avoir protesté contre les vandales qui l'abattirent il y a une trentaine d'années. La tour franque, si altière, dorée du même or que le Parthénon, symbole historique de la Croisade, souvenir des épopées où la France tint une place magnifique, a disparu. C'était la « lourde France ». Elle paraissait sur les vieilles monnaies, les vieilles estampes, relique d'un âge d'héroïsme. Elle ne gâtait aucune perspective, n'usurpait la place d'aucune antiquité ; on l'apercevait de la haute mer, superbe, familière aux navigateurs. Pendant quatre années, je l'ai saluée comme une amie. U était doux de s'asseoir dans la fraîcheur de son ombre, le dos appuyé à sa pierre vénérable. Mais^ elle n'était pas (( du temps ». Les archéologues^ l'ont abolie sans miséricorde, les mêmes iconoclastes (le mot n'est pas rigoureusement juste, mais l^énergie m'en plaît), oui, les mêmes iconoclastes que j'ai vus, en 1888, creuser le long du côté oriental du Parthénon de profondes tranchées : ils y trouvèrent, ensevelies, quelques statues d'art primitif, très raides, dépourvues de toute valeur esthétique. Mais du coup, ils ébranlèrent les fondations rocheuses du Parthénon, et, depuis^ ce temps, la santé du temple d'Athéna inspire des inquiétudes.
Ces inquiétudes mêmes sont fort inquiétantes. Trop de médecins tâteront, en ces journées d'avril, le pouls au malade. Faites, Seigneur, qu'ils ne se mettent point d'accord sur le traitement à lui infliger ! Vous allez à Athènes, bons pèlerins : respectez les dieux !
m Pèlerinages
Magna Grœcia (D
De toutes les provinces de rancien monde, cette partie extrême de l'Italie, la terre d'Otrante, le rivage du golfe de Tarente, la côte désolée, abrupte, qui se prolonge jusqu'en vue de l'Etna, est assurément la plus mélancolique et digne de la plus grande pitié. Au temps de Platon, Athènes, devenue très grave, oublieuse des berceaux premiers de la pensée grecque, de Milet, d'Ephèse, de la molle Asie Mineure, se tournait religieusement du côté d'Elée, de Métaponte, de Crotone, de Sybaris, comme vers le sanctuaire de l'idéalisme, le lieu où quelques sages, austères et doux comme des pontifes, avaient eu la plus pure vision des choses divines. Longtemps encore, et jusqu'aux derniers jours de l'Empire, ces villes demeurèrent florissantes, mais les bacchanales célébrées par Pétrone y avaient aboli les souvenirs de Xénophane, de Parménide et de Pythagore. Aujourd'hui il n'en reste rien, à peine quelques débris d'amphithéâtres ou de temples, de la plupart de ces cités. L'emplacement de plusieurs est encore incertain. La ruine même a péri. De vastes plaines grises et
(1) Journal des Débats, 23 mai 1893.
tristes, des landes arides, parfois des montagnes — de la Basiiicate à la mer, le lit immense d'un torrent desséché en été, formidable en hiver, encombré de roches, coupé par des marécages, où verdoient des peupliers et des bouleaux à demi déracinés, où le laurier-rose balance ses panaches embaumés. De loin en loin, sur le chemin de Bari à Tarente, un long ravin très profond, encaissé entre deux murs de rochers de couleur fauve, parsemé d'oasis de verdure, tout plein de sources chantantes ; les chèvres blanches grimpent vers les buissons fleuris ; on découvre, par quelque échappée, un pan de la mer Ionienne, d'un bleu violet ; couchés à l'ombre d'un figuier, les pâtres soufflent encore dans le chalumeau à deux branches, et les cigales, ivres de grand soleil, accompagnent ces enfants de leur aigre petite musique, ainsi qu'elles faisaient jadis, à la grande joie de Moschus et de Théocrite.
Ici, en réalité, depuis la fin des temps antiques, rien de nouveau et de vivant n'est apparu, sinon le christianisme. Les invasions, les barbaries et les civihsations successives, Byzantins, Lombards, Arabes, Normands, Impériaux, Angevins, Espagnols, ont passé sur ce désert sans s'y arrêter et sans y rien fonder. Elles allaient à la Campanie ou à la Sicile, à Naples, à Palerme, à Syracuse, à Poggia, à Saberne, tandis que ce Midi italien, qui avait été pendant près d'un siècle le cœur de l'hellénisme, s'engouffrait au fond de l'oubli. Il s'endormit dans sa misère et dans son rêve, bercé par une religion très particulière, à la fois hiératique et mystique^ que lui inspiraient les Basilicns