BATAILLE DE MARATHON
l'océan des races orientales. Et, du même coup, c'est l'histoire même de Rome à part les Scipions, qui a changé. Rome n'est plus corrompue par les Grecs, Elle demeure — qui sait combien de siècles encore? — républicaine, vertueuse, patricienne et barbare. Sa vie morale et sociale s'oriente d'une tout autre façon, par cela seulement qu'elle n'a pas lu Epicure et n'a point soupiré aux comédies amoureuses de Ménandre. Les grands ambitieux, qui sont aussi les grands corrompus, et les virtuoses d'arts délicats et sensuels sont ajournés pour longtemps. L'Empire recule ; peut-être ne viendra-t-il jamais. Toutes les relations de Rome avec le reste du monde sont profondément modifiées, l'Asie lui échappe très longtemps^ car la Perse asiatique, aidée par la diplomatie et l'astuce hellénique, a formé un empire énorme, immobile, très solide. Rome s'enferme dans les limites de l'Europe. •Comme elle n'a pas encore à son service l'admirable machine impériale, la volonté écrasante d'un maître unique, l'assimilation entre elle et l'Europe se fait plus lentement, mais plus fortement aussi. Elle obtient, en y mettant des siècles, le protectorat pacifique de l'humanité barbaie.
A. son tour, le christianisme présente une évolution bien différente. Son apparition est d'une nécessité moins impérieuse, parce qu'en Asie, berceau des grandes religions, l'orgueil romain n'a point produit une misère infinie. Le beati qui liifjent n'est point attendu par cet Orient grave et rêveur où la souffrance humaine est moins douloureuse que partout ailleurs. Le christianisme est ajourné. En tout cas^ c'est toujours vers l'Asie
qu'il l'ayonne, c'est en Asie qu'il se confirme,, comme le bouddhisme et le brahmanisme. L'Europe l'attendra longtemps. Il n'aura plus pour se répandre en Occident, l'organisation et les routes de l'empire et la pax romana. L'Eglise, qui est bien pour quelque chose dans la conversion de notre monde, ne recueillera pas l'héritage magnifique de la Rome impériale. Et voilà encore plusieurs desavenues maîtresses de l'histoire universelle qui ont changé de direction.
Un jour devait-il venir où les races barbares, teutonnes, les Huns, les Hérules, tous les sauvages de rOccident se rueraient contre Rome avant d'avoir été civilisés ou disciplinés par elle? Rome devait-elle se heurter contre l'Asie, affinée par la Grèce? Il m'importe assez peu de le rechercher. Croyez bien au moins que le sang et les larmes auraient coulé en torrents. Mais nous n'aurions pas eu les mêmesgrands hommes d'action. Alexandre nous manquerait comme Aristote. Carthage aurait pu, des rivages de l'Afrique, provoquer les Scipions; mais le milieu social n'eût produit ni Sylla, ni César. Ce milieu philosophique n'eût pas donné les Antonins. La crise chrétienne étant refusée à l'Europe, on n'aurait eu ni Clovis, ni Charlemagne, ni la théorie de l'Empire et de la Papauté, ni Grégoire VII, Innocent III et l'empereur Frédéric II , ni les investitures, ni les croisades, ni Tolbiac, ni Bouvines, ni Azincourt. Les Arabes auraient sansdoute colonisé tout à leur aise le Sud-Ouest de notre continent. La notion de chrétienté n'existant pas, les peuples européens se seraient consciencieusement dévorés les uns les autres, ce qu'ils.
BATAILLE DE MARATHON 20i
feront bien quelque jour. Et les Turcs, et l'Amérique et la Chine !.., Ah ! mes bons amis, quel* beaux problèmes à creuser ! Mais j'ai assez prophétisé en arrière et à rebours. J'en viens à vos respectables arrière-grands-pères et à vos vénérables arrière-grand'mères, et aux paroles par lesquelles j'ai commencé tout-à-l'heure : « Personne, parmi nous, ne serait de ce monde à l'heure présente ». « Il n'est point un seul homme, dans cette Europe centrale qui a été depuis deux mille ans le grand théâtre de l'histoire, il n'est personne dont la destinée ne soit la résultante ou le contre-coup de cette histoire ; personne^ même parmi les plus humbles, qui sont plus exposés aux mauvais coups de la fortune. Je vous accorde que, sur les plateaux des- Grisons, dans les marais de l'Irlande, quelques filiations humaines ont pu échapper aux hasard* des choses extérieures. Mais en France, en Italie,, en Allemagne, dans les Pays-Bas, cela n'est point possible. Une invasion retardée ou avancée d'un siècle, une migration prolongée ou forcée d'attendre sur place l'heure de se remettre en route, une guerre déplacée, aggravée ou atténuée, et lessuites de toute guerre au moyen âge, famine, peste,, dépopulation et massacres, ajournés ou précipités,, voilà d'assez fortes causes de dérangement pour la série des unions dont vous et moi nous sommes,, ici, au pied de l'Acropole, le terme dernier. Quel'Europe ait vécu d'une vie tragique ou plus douce,, cela m'est indifférent ; mais qu'elle ait été secouéc^ endos sens autres que ceux que nous connaissons, cela suffit pour que nos arbres généalogiques n'aient point porté la branche dont nous sommes le fruit.
Nos aïeules auraient épousé d'autres fiancés; mais la guerre les aurait tués. Et une autre guerre, une autre famine, une autre peste auraient tué pas mal de ceux qui furent de nos ascendants. Or, messieurs, c'est assez d'un seul ascendant supprimé pour que toute la descendance s'en aille du côté des étoiles. Point d'Eglise chrétienne en Occident ou l'Eglise n'y paraissant que cinq siècles plus tard, et voilà tout un monde pris par le célibat, clercs, moines et nonnes qui, au lieu de saper au pied les arbres de filiation, en plantent allègrement. Sans compter qu'ils ne brûlent plus leurs frères pour crime d'hérésie^ de sorcellerie, de sacrilège. Il y aurait eu ainsi plus d'ouvriers dans la vigne de Dieu. Mais aucun de nous n'y ferait la vendange ».
Le paradoxe du docteur X... n'est point si déraisonnable. Il est certain que la bataille de Marathon n'a pas sa place légitime dans le cœur de l'homme moderne.
On n'en parle pas assez à la tribune de la Chambre, dans les conféreoces populaires, dans la chaire des églises. Rétablir, l'an prochain, les jeux olympiques, c'est déjà fort bien. Mais le jour où le peuple français se lassera de la prise de la Bastille, quel ministre, soucieux de sa propre gloire, saura lui proposer de danser en l'honneur de Miltiade? Et l'Europe entière pourrait danser le même soir. Ce serait le premier pas vers les Etats-Unis du vieux monde, dont nous nous éloignons un peu plus chaque matin.
Le Diacre Rouge
Souvenirs de Delphes (1)
— Eh quoi! me disait hier un ami, vous n'êtes point en route pour les fêtes de Delphes ! Redoutez-vous, pèlerin timide, d'être frappé d'une flèche d'Apollon sur les ruines de ses temples, ou^ pour parler simplement, d'être touché par les fièvres qui emportèrent autrefois ce pauvre Ottfried Muller?
— Non, je ne crains point Apollon qui m"a donné jadis, en son désert du Parnasse, des heures très douces et des souvenirs tragi-comiques. Mais cette caravane de personnages augustes^ ministres, diplomates, archéologues, épigraphistes, chefs de l'Université, habits noirs et habits verts, m'eût gâté le plaisir du voyage. Des foules, des fanfares, des discours, hélas ! les danses hiératiques des palikares, la fontaine Castalie éclairée aux feux de Bengale, cette aventure extraordinaire que la vieille Pythie n'avait point prédite était faite pour me troubler. J'aurais applaudi avec orgueil au triomphe de mon ami
(1; Journal des Débats, 28 avril 1903.
Ilomolle, Mais le temps où j'appartenais à l'Ecole d'Athènes est si loin déjà ! Je fus, naguère, letémoin des premiers travaux de mes camarades à Delphes, des rudes labeurs de Foucart et de AVescher, époque glorieuse, bien que préhistorique, et j'apparaîtrais là-bas comme le revenant d'un monde évanoui, oublié. Et puis, chemin faisant, sous la futaie des lauriers-roses, entre Salone et le Parnasse, sur le sentier vertigineux qui serpente à travers les rochers de la Montagne Sainte^ au pied des rouges Phédriades, clans le petit couvent voisin de la source chantante des Muses, en face du piédestal cyclopéen qui portait le sanctuaire de l'hellénisme, une ombre étrange eût marché trop près de moi, la figure formidable d'un homme auquel personne ne songe plus au pays delphique, et le tête-à-tête avec ce fantôme m'eût empêché de goûter l'éloquence de ces messieurs et le charme de la Marseillahe,
C'était au printemps de l'an 1862 {-post Christum natum). Wescher allait d'Athènes à Delphes pour y i-eprendre le déchiffrement des inscription» gravées au soubassement du temple. Je l'accompagnai avec deux de mes collègues et M. Boitte,, architecte, pensionnaire de la Villa Médicis. Nous. étions très jeunes et d'humeur joyeuse. Ah ! le bon temps et la folle traversée de l'isthme de Corinthe en charrette archaïque et le sourire du golfe de Lépante et la grâce solennelle du Cithéron, Sicyone endormie parmi ses vignes en fleurs^ la noblesse des monts de Phocide, la gravité mélancolique des monts d'Arcadie ! Débarqués à l'échelle de Salone, nous fîmes un détour pour
visiter, sur les premières pentes du Parnasse, l'acropole d'Amphissa et, à la nuit tombante, très haut déjà dans la montagne, nous demandions l'hospitalité au couvent de Saint-Elie. Vers la fin du souper, un cri d'effroi retentit à la porte du réfectoire : « Phôtia ! Phôtia ! » Le couvent brûlait. Incendie fort singulier, d'ailleurs. Une galerie extérieure en bois, convenablement vermoulue et <îaduque, flambait aux derniers roulements du tonnerre, au dernier souffle de la tempête. Le feu avait pris sous le plancher même et, comme l'incendie une fois étouffé, l'higoumène nous menait à la recherche du foyer, nous découvrîmes un tronçon de gros cierge fixé par un clou à la muraille et qui achevait de se consumer. Seconde découverte plus pénible encore : la galerie conduisait droit à la porte de notre chambre, la fameuse chambre des pèlerins, où les monastères grecs offrent aux voyageurs de distinction des grabats rocailleux. Les fenêtres de ce galetas s'ouvraient sur un précipice au fond duquel grondait un torrent. Et tandis qu'une pauvre folle, enchaînée sous le porche de l'église, et que la vue des flammes avait exaspérée, poussait des hurlements sauvages auxquels répondaient les dogues du couvent, nous gagnâmes notre logis, occupés de cette pensée attristante : quelqu'un avait eu le dessein de nous griller sans miséricorde, sur les degrés du trône d'Apollon.
Dès cinq heures du matin, las d'une nuit agitée par de mauvais rêves, nous enfourchions nos
mules, et, la tête alourdie par le demi-sommeil si cruel aux cavaliers, nous montions lentement vers Delphes. A midi, balancés par le pas de nos bêtes, nous enfilions la rue unique de Castri, qui est le nom moderne de la grande métropole païenne. Personne ne foulait la poussière du chemin, éblouissante aux feux du soleil. Quelques chiens maigres, qui savouraient la fraîcheur des rares coins d'ombre, levèrent, en grognant, le nez de notre côté. Un petit àne roux, au pelage ébouriffé et qui n'avait qu'une oreille, se frottait béatement contre les sacro-saints marbres épigraphiques découverts par Ottfried Millier. Tout au bout de la rue, l'humble couvent, notre hôtellerie pour quelques jours, masure délabrée, ouverte à tous les vents de la montagne et de la mer, habitée par un seul caloyer et le traditionnel moinillon, le pâle enfant de chœur aux longs cheveux noirs tressés comme ceux d'une fillette. Une rapide promenade archéologique, une sieste prolongée dans la prairie plantée de mûriers où court le ruisseau du Plisthos, nous acheminèrent jusqu'au soir. Trois ou quatre paysans, rencontrés çà et là, nous saluèrent froidement, avec un regard dépourvu de bienveillance. Nous soupâmes en compagnie du bon vieillard [caloyer), en plein air, sur le promenoir intérieur de la maison. Au delà de la cour, par une brèche de la muraille en ruines, luisait le golfe et, plus loin, paraissaient vaguement les lointains bleuâtres de l'Arcadie chère à Mercure. L'heure était venue de conter à notre hôte l'aventure équivoque de la dernière nuit.
Ce moine était un brave homme. Il nous fit
répéter les incidents notables de l'incendie. Son front s'était rembruni. Peut-être tremblait-il pour son propre couvent, dédié, lui aussi, à saint Elle, c'est-à-dire au Soleil, symbole d'Apollon. Enfin, presque à voix basse, il nous tint cet édifiant discours :
— Ceci, seigneurs, est fort sérieux. Vous avez un ennemi, le despote du Parnasse, le maître de la Phocide. Ici, à Castri, il est roi. Il n'aime pas les chercheurs d'antiquailles, gens curieux qui fouillent dans les caves des vieilles maisons. Jamais, à moins d'un ordre signé d'Othon et d'une douzaine de gendarmes, il ne vous ouvrira le logis de la Triandafilina, une sorte de sybille ou de sorcière qu'il a logée au milieu de la rue, à l'endroit le plus riche en écritures de marbre. Cette femme, albanaise ou turque d'origine, on ne sait pas bien, veille, portes et fenêtres closes, sur les secrets de cette demeure. Le plus innocent de ces secrets serait, dit-on, une fabrique de faux talaris. On parle aussi... Mais ces bruits sont dangereux à répandre. Il vaut mieux ne vous livrer que les choses certaines, l'histoire vraie de Vasili le Klephte, le « Diacre rouge », comme on l'appelle du Parnasse au Cithéron, de Livadia à Missolonghi,
— C'est un clerc apostat, un Epirote. Il est vieux déjà, mais droit comme un cyprès, avec des jarrets d'acier et un œil de chasseur qui vise et tue, sans jamais le manquer, même de très loin, le sanglier... ou l'homme. L'archevêque de Janina
"208 SOUVENIRS d'un vieil athéxiex
l'avait attaché, en qualité de diacre, à la petite église de Saint-Athanase. Or, le papas de cette église avait une fille fort belle que le diacre tenta de séduire. Le prêtre menaça Vasili des peines canoniques et lui imposa une sévère pénitence. Trois jours plus tard, c'était la fête de >'oël. Le peuple assistait à la liturgie de minuit. L'iconostase vejiait de se refermer pour le mystère divin. Tout à coup, on entendit un gémissement prolongé et le bruit d'un corps roulant sur les marches de l'autel. Puis les icônes s'ouvrirent violemment, ■et le diacre, sa blanche dalmatique empourprée du sang de sa victime, s'élança, tête basse, à travers la foule frappée de stupeur, arracha, au seuil de l'église, son vêtement sacerdotal et disparut dans les ténèbres. On ne le revit jamais à Janina. Le Diacre rouge franchit, sans être inquiété par la police turque, la frontière hellénique. Il s'arrêtait en Phocide et formait, sur le Parnasse, une bande de Rlephtes qui fut longtemps la terreur de la contrée. Vasili s'enrichissait par la rapine et le meurtre, sans aucun danger pour sa personne, car sa troupe, composée d'Arnautes féroces, de bergers vagabonds et de déserteurs turcs, intimidait nos gendarmes. Quant à lui, le capitaine, il s'était aflilié à l'un des trois ou quatre partis politiques qui se disputent, à la Chambre d'Athènes, les portefeuilles, les préfectures et les places où l'on gagne beaucoup de drachmes. Il représentait, à la tête de ses forbans, le gouvernement du jour ou celui du lendemain. Cette forme du brigandage, encouragée par la faiblesse d'Othon I", est particulière à notre royaume. Au jour très prochain où
tombera le roi bavarois, vous verrez rôder autour ■d'Athènes, sous les oliviers du Céphise et dans les ravins de l'Hy mette, ou même camper insolemment parmi les aloès de l'Acropole, ces troupes d'irréguliers, couverts de manteaux de poils de <îhèvres, figures patibulaires et barbares qui' attendent l'heure du pillagi^ ou de l'émeute, au profit de tel ou tel ministre. Ce jour-là, seigneurs, "Vasili le Klephte sera député de Castri, et je plains nos papas, nos évêques et nos moines si le désordre populaire laisse à ce clerc parricide le temps de se glisser, tel qu'un voleur de nuit, parmi les maîtres de la République athénienne.
Quand le diacre de Janina eut amassé une fortune assez ronde qu'il confiait aux banquiers de Zante et de Corfou, il pensa à s'établir. Le vieux Christodoulos possédait trois maisons adossées au grand mur de Delphes et une fille de mine assez chétive. Vasili épousa la fille, enterra sans retard le beau-père qui roula un soir de brouillard de façon fâcheuse, du haut des roches Phédriades. Sa femme mourut le mois d'après, de mort naturelle, en lui donnant une fille, Clytemnestre, nom tragique qui ne porta point bonheur à l'infortunée. Vasili fit élever l'enfant par une femme d'Arakova, le nid de vautours dressé derrière nous, sur un éperon du Parnasse. Cette femme, la Triandafilina, aujourd'hui dame de €astri, passait là-bas pour familière du diable et empoisonneuse. Quand Clytemnestre atteignit ses quinze ans, le diacre se lia avec un garçon imbécile et maladif à qui son père, bourgeois de Livadia, venait de laisser de vastes prairies et des
forêts autour du lac Copaïs. Il s'appelait Oreste, encore un nom qui sonne mal pour un chrétien» Or, une nuit d'hiver...
Le caloyer s'arrêta, scruta du regard la cour du couvent et les alentours de la brèche béante du côté du golfe, envoya le moinillon aux cheveux tressés puiser une cruche d'eau fraîche à la fontaine des Muses, souffla sur la petite lampe de cuivre qui éclairait la scène ; puis, se rapprochant de nous, à voix plus basse encore, il reprit son récit :
— C'était au temps de Spiridion, le moine qui me précéda dans ce couvent. Il y a plus de vingt ans. Moi j'étais ici le petit sacristain. Il me semble que cette horreur est d'hier. Donc, une nuit d'ouragan et de neige, on frappa rudement à notre porte. Spiridion se releva pour ouvrir. Cinq ou six brigands se ruèrent dans la cour. Vasili était avec eux. En travers d'un mulet était attachée, les pieds et les bras liés par des cordes, sa fille Clytemnestre. Derrière venait Oreste, entre deux Amantes chargés de pistolets et de coutelas. Vasili dit au caloyer :
— Allume deux cierges en ton église. Fais vite!
Tout frissonnant de peur et de froid, j'allai moimême préparer l'égUse. La bande se rangea en demi-cercle vis-à-vis de l'autel. Vasili tira de sa gibecière de chasse un papier, une écritoire et une plume et dit au jeune homme :
— Signe !
Oreste signa, sans lire. 11 riait d'un rire stupide et tremblait.
— Maintenant, dit le Diacre rouge en abattant
sa main droite sur l'épaule du moine, marie ces deux enfants !
— 0 reste riait toujours. Clytemnestre suppliait, essayait de se débattre et de fuir. Mais son père la regarda fixement et, la face toute blanche, elle tomba à genoux. Spiridion balbutia sur les deux misérables têtes les paroles du sacrement.
Et la troupe repartit précipitamment, en profond silence, par le chemin d'Arakova.
Ce fut un mariage bien malheureux. Le jour de Pâques, tandis que les jeunes garçons de Castri tiraient des coups de fusil pour célébrer la résurrection du Sauveur, Oreste, mêlé à la foule, en face de la maison de son beau-père, reçut une balle au milieu du front. Par le contrat signé à la lueur de nos deux cierges, il léguait à sa femme tous ses biens. Alors Vasili fit venir à Delphes la Triandafilina. Clytemnestre semblait atteinte de langueur. Elle mourut doucement au commencement de l'été entre les bras de la sorcière. Le père l'enterra en toute hâte dans la cave creusée sous le mur d'Apollon.
Telle est, seigneurs, l'histoire du Diacre de Janina. Je crois volontiers qu'il a tenté de vous brûler. Mais, pour le quart d'heure, il n'osera pas vous tendre un nouveau piège. Vasili n'est point un sot. Vous êtes Français, et la France a, dans tout l'Orient, un souverain prestige. Cet homme veut devenir ministre, et la crise révolutionnaire qui le portera au pouvoir est imminente. Il vous épargnera donc par diplomatie pure. Toutefois, soyez prudents. Ne touchez pas aux caves !
Peu de jours après cette soirée, nous dîmes adieu à MM. Wescher et Boitte. Trois d'entre nous se rendaient en Boétie par le sentier sinistre au bord duquel (Edipe tua son père Laïus, par Chéronée aux lourdes cigales couleur d'émeraude, par Livadia et l'antre prophétique de Trophonius, confrère et concurrent de la Pythie parnassienne. Et, cinq ou six semaines plus tard, je revenais à Delphes en grand appareil, avec le ministre de France à Athènes, M. Bourée, et l'état-major de VEuménide. Le pavillon français s'était promené autour de la Morée, à Navarin, aux îles Ioniennes, à Patras, à Missolonghi ; mais déjà M. Wescher avait quitté le théâtre de ses travaux sans y avoir éprouvé de trop graves ennuis. Le Parnasse se mit en fête. Le maire de Castri et le préfet d'Amphissa nous souhaitèrent la bienvenue à l'entrée du village. Nous dînâmes gaiement dans le grenier verdoyant et fleuri de la Triandafilina. Puis, une douzaine de grands garçons en fustanelles blanches, en vestes de soie bleue aux larges demi-manches retombantes et coiffés du fez rouge ou noir au gland d'or, envahirent la salle du festin ; au grincement d'un violon ils dansèrent devant nous la romaïque. Ils burent avec bonne grâce le Champagne de la France. A minuit, nous sortîmes de la vieille maison. A la porte de la sorcière attendaient nos mulets enguirlandés de lauriers, comme des empereurs romains. A l'entrée du terrible sfentier taillé au flanc du Parnasse, un pahkare tout
chamarré de broderies d'or et la ceinture gonflée par deux longs pistolets dignes d'un pacha, offrit avec beaucoup de dignité un bouquet de roses au ministre de France. Notre ami le caloyer, qui m'aidait à chausser Tétrier, me souffla ces mots à l'oreille :
— Regarde bien cet homme et n'oublie point son visage : c'est le Diacre Rouge !
Sur les bords du Styx(^)
Vous n'avez pas oublié la peinture saisissante /que mon confrère Le Braz mit récemment sous les yeux de nos lecteurs : l'île de Sein^ la pointe du Raz, la Baie des Trépassés, l'Enfer de PlogolT, tout l'appareil funèbre du Finis Terrœ^ où se rencontrent et se concilient toutes les tristesses poétiques des vieux Celtes, toutes les terreurs du christianisme breton ; là-bas, à demi voilé par Tembrun^ assiégé par les vagues du large et comme entouré ^'un linceul d'écume, le Campo-Santo où repose la cendre des Druides antiques; ici, dans les entrailles du terrible promontoire, le gouffre où s'abîme en hurlant la mer déchaînée, la lucarne entr'ouverte sur le monde des damnés, et d'où monte, à chaque battement de la lame, une effroyable rumeur, comme un cri d'éternelle agonie :
Quivi sospiri, pianti ed alti guai.
Tous ces mythes des races primitives ou des religions populaires relatifs à la mort, à l'autre vie, au séjour des âmes mortes, ont un trait de ressemblance bien curieux à noter : le rôle qu'y jouent les eaux marines ou fluviales, l'eau vivante et mobile, aux noires profondeurs, l'eau fuyante
(1) Journal des Débals, 15 janvier 1896.
qui s'échappe du réservoir inépuisable de la mystérieuse terre, court, chantante ou pleurante, à la lumière du ciel, puis se perd au sein de l'insatiable Océan. C'était le symbole de la naissance et de la mort, de la grande nuit qui précède et suit toute vie humaine, et la source qui riait en u» rayon de soleil, le fleuve au bruissement grave, le lac très pur et très froid, plus étincelant que l'émeraudc, qui dormait dans l'ombre triste des montagnes, ne gardaient-ils pas le secret d'une révélation douloureuse, le reflet des visions d'outretombe, l'écho de la « cité dolente », de la région au seuil de laquelle il faut dire adieu à l'espérance ?
Et, de la mer sonore de Bretagne, mon souvenir remonte tout naturellement aux silencieux déserts de l'Arcadie, et l'heure mélancolique passée sur les grèves de la Baie des Trépassés me paraît aussi douce que ma visite du temps jadis aux rives désolées du Styx.
Les Grecs des plus vieux siècles, Pélasges ou Doriens, ont placé ici la religion de la Mort ; le jeu étrange des eaux courantes, l'aspect austère des eaux dormantes de l'Arcadie éveillèrent en leurs consciences un mysticisme très particulier ; les phénomènes naturels dont ils étaient les naïfs témoins leur permirent de préciser les croyances infernales si vagues encore et si flottantes de la Nékuia homérique. Du massif des Aoraniens, point culminant du Péloponèse, découlent vers les quatre points de l'horizon des eaux dont les unes, telles que le Crathis, vont droit à la mer, au golfe de Lépante ; d'autres, après s'être amassées dans la
vallée, et le lac du Phénéos, ressortent, par des canaux souterrains, descendent aux vallées inférieures, disparaissent de nouveau sous terre^ puis, d'étage en étage, échappant parfois à trois cercles continus, tantôt dans la nuit et tantôt au jour, se précipitent sur les plaines basses de la Morée, le Ladon et l'Alphée vers le couchant, l'Eurotas et les marais d'Orchomène vers le Midi, les ruisseaux de l'Argolide, le lac Stymphale et les marais de Lerne vers l'Orient.
Quand les premiers pèlerins de la famille aryenne entrèrent, avec leurs humbles petits dieux, dans cette région décevante, toute parsemée d'ouvertures sur le m.onde d'en-bas, ils ne voulurent voir, en ces trous béants où tombent avec fracas les rivières et les lacs, que les portes retentissantes du Tartare. Ils arrivaient à l'Arcadie par l'isthme de Corinthe et la vallée de Stymphale. C'est cette route qu'il faut toujours prendre afin de suivre, jusqu'au Styx, dernière étape d'un voyage aux sombres bords, la gradation simultanée des paysages infernaux et de l'initiation religieuse.
A la seconde journée de marche à partir de Corinthe, on atteint la longue et étroite vallée de Stymphale, au pied du mont Cyllène, dédié à Hermès, le grand dieu pélasgique, dieu des échanges, du mouvement, de la vie et de la mort, qui veillait sur l'heure dernière des hommes et guidait les âmes vers leur demeure éternelle. C'est une montagne aride;, dont la cime est toujours neigeuse ; la vallée, sans verdure, monotone, est l'ancien lit d'un lac, plaine malsaine, empestée par l'eau croupissante, où ne se rencontrent d'autres oiseaux
•que les stymphalides, sorte de petits corbeaux à la tête énorme qui sautillent, avec un glapissement désagréable, dans la fange. La région n'a point -d'habitants ; on y voit le gouffre où disparaît, sans l)ruit, lourdement, un ruisseau jaunâtre qui sort des collines de Phénéos. Puis la vallée se rétrécit encore et se ferme. Pendant deux heures, il faut gravir alors une pente difficile, où aucun sentier •^n'est tracé. Mais, du faîte, on découvre brusquement l'un des plus beaux paysages qui soient au monde. Au fond d'un immense cratère est le lac infernal, -d'un ovale parfait, autour duquel se rangent, en face du voyageur venu de Stymphale, sept montagnes taillées en pyramides, d'une hauteur égale, qui s'enveloppent mutuellement de leurs grandes -ombres. Les forêts de pins noirs les recouvrent comme d'une draperie de deuil. Le lac, où ne vogue pas une seule barque, tremble et reluit avec des reflets d'acier bleuâtre. Pas une cabane sur les rives. Le Phénéos était un lieu maudit. •C'est par l'un de ses gouffres que Pluton entraîna Proserpine aux Enfers. Il faut chercher un gîte -assez loin, dans le village de Phonia, vers le Nord, sur les premiers degrés du mont Crathis. Nous dormîmes, cette nuit-là, sur la terre nue d'une chaumière dont le toit enfumé s'ouvrait aux rayons des étoiles. C'était la veille des Rameaux. Jusqu'à •îninuit, dans l'église voisine, la psalmodie des papas bourdonna d'une façon assez fâcheuse.
Le lendemain, avant le lever du soleil, nous /grimpions au col du Crathis à travers un bois de •sapins encore chargés de neige ; le lac aux sept montagnes disparut derrière nous, tandis qu'à nos
pieds paraissait une vallée horrible, ravagée, sans arbre ni pâturage, comprimée entre des montagnes dénudées, immenses, toutes à pic. Il fallut mettre pied à terre et tirer nos chevaux par la bride, escalader des troncs de pins morts, des quartiers de roches brisées, puis, tout en bas, •cheminer dans le lit du torrent qui occupe presque toute la vallée, les bêtes trébuchant aux cailloux monstrueux, à demi enfouis sous l'argile, les cavaliers éclaboussés par l'onde glacée du Crathis. A midi, nous tournâmes sur la gauche vers un long corridor de roches grises, très hautes, de mine inquiétante : un ruisseau en sort, qui va rejoindre le grand torrent. Notre guide descendit alors de son cheval, puisa dans sa main quelques •quelques gouttes d'eau et fit dévotement le signe ■de la croix.
— Mavro nero, dit-il.
C'était YEau noire, le Styx.
Deux pauvres hameaux d'une douzaine de masures, Solos et Peristera, gardent l'issue du défilé. Notre hôte de Solos, le capitaine Souliotis, vieux chef de Klephtes, qui s'était battu jadis contre Ibrahim et regrettait le roi Othon, nous remit à un berger qui devait nous conduire jusqu'au gouffre du Styx. On était à la fin d'avril. Le ciel s'était •couvert dans la matinée ; les nuages rampaient pesamment sur toutes les cimes et semblaient se fondre dans les nappes de neiges. Le vallon où coule le ruisseau sacré monte entre deux amoncellements de masses rocheuses, couleur d'ardoise, où pas un arbrisseau, pas un brin d'herbe ne verdoie. Les émanations sulfureuses du Stvx
ont tué ici la végétation. Tout à coup les deux remparts se rapprochent; entre les pans prodigieux de la montagne, les rochers s'entassent comme les ruines colossales d'un cirque. Du plus haut sommet, perdu dans la vapeur des neiges fondantes, le Styx se déroule tel qu'un ruban noir et glisse le long des granits. Au tiers de sa chute, il s'enfonce dans un abîme formé par l'écroulement des roches, d'où il rejaillit en grondant aux racines mêmes de la montagne. Il vient de traverser l'Enfer hellénique et de bercer à son murmure les grandes ombres du monde païen.
Nous aurions aimé à nous pencher sur l'entonnoir par où il pénètre dans la patrie des morts. Mais l'entreprise était trop périlleuse. A chaque pas, à chaque degré du formidable escalier nous enfoncions dans la neige jusqu'aux genoux. Une crevasse plus profonde pouvait nous engloutir. Nous aurions contemplé, avant l'heure marquée par notre destin,
Omnia suh magna labentia flumina terra.
Mais, comme dit Hamlet, c'est là un pays « d'où pas un voyageur n'est jamais revenu », et nous avions de sérieuses raisons d'ajourner ce curieux voyage.
Le soir approchait : par en bas, le crépuscule voilait d'ombre l'infernal vallon, tandis qu'un brouillard transparent noyait les hauteurs et, par le recul des perspectives, agrandissait encore l'aspect sinistre des Aoraniens ; les cimes lointaines semblaient des tours prodigieuses, revêtues de nuées, penchées sur le vide. Les dernières pâleurs
du jour s'éteignirent ; toutes ces grandes formes chancelaient et fuyaient dans la nuit ; nous n'entendions plus que la clameur du Styx courant parmi les ténèbres, et les vagues échos qui répondaient à sa Aoix étaient comme le chuchotement des fantômes de brume descendus de la montagne, alignés tout le long du funèbre vallon et qui nous firent un cortège mélancolique jusqu'à la pauvre maison du capitaine Souliotis.
Le bon capitaine, en grand costume de palikare, assis près de l'àtre de sa cuisine, nous attendait avec une réelle angoisse. Premièrement, il se demandait si le retard de ses trois hôtes ne compromettrait point la cuisson de l'agneau dont il surveillait la broche odorante ; puis, il redoutait pour nous quelque mauvaise rencontre avec les démons qui hantent toujours les abords de l'Enfer païen. Enfin l'on se mit à table, le dos au feu pétillant, et le capitaine, bientôt égayé par notre santorin, se mit à nous conter sa vie, le nombre de Turcs dont il avait scié le cou à l'aide du grand coutelas qui venait de découper les filets de l'agneau, et comment une fille charmante, qu'il avait dû épouser en 1830, avait été enlevée par le Diable, un beau soir d'automne, sur les bords mêmes du Styx, et n'avait jamais reparu. 11 s'était consolé de cet ennui en faisant un peu de brigandage du côté de Patras ; mais le roi Othon l'avait alors décoré et nommé capitaine de gendarmerie. Puis, brusquement, il nous posa cette question :
— Ti kami o Philippos? Comment va Philippe ?
Nous crûmes qu'à travers les fumées du san-
torin passait, dans la mémoire du capitaine, un vague et baroque souvenir des Philippiqiies, les- Athéniens se demandant des nouvelles du roi de Macédoine, au lieu de s'occuper des moyens d'en repousser l'attaque.
— Quel Philippe, capitaine ?
— O Lùdovikos ! Comment va Louis-Philippe?
— Hélas ! seigneur Souliotis, il est mort depuis quatorze ans.
11 y eut un long silence. Le vieux Klephte, qui vivait à Solos sur le seuil de l'autre monde, en était encore au ministère Guizot. Il vida dans son verre les dernières gouttes du santorin et but religieusement à l'àme du roi mort, avec des larmes dans les yeux.
Au matin, nous quittâmes le Styx sous la pluie battante. Nous allions, par le Nord-Ouest, vers lesrégions bucoliques de l'Arcadie. A mesure que nous nous éloignions de royaume du Pluton, la nature reprenait son sourire et le ciel sa sérénité.
Un instant, au bout d'un défilé ou les châtaigniers se couronnaient déjà de claire verdure, où les sources luisaient dans l'herbe étoilée de pâquerettes, nous découvrîmes la mer d'azur, toute frissonnante au soleil de midi, et, plus loin, isolé, dressé sur un socle de montagnes, le Parnasse à la double cime blanche, sanctuaire d'Apollon, dieu de la lumière, de la beauté et de la vie.
Pergame (D
Le siècle qui vient d'expirer fut aussi grand par ses découvertes archéologiques que par les travaux héroïques de ses explorateurs en Afrique et en Asie. Grâce aux archéologues qui affrontèrent lesdangers et les fatigues de lointains voyages, la fièvre, les coups de soleil, les brigands et les moustiques, de vénérables civilisations, connues jusqu'alors par des textes d'histoire incertaine ou des légendes épiques, ont surgi du fond de leur sépulcre, et nous avons pu contempler, dans la majesté des ruines couchées au fond des déserts, la figure des plus vieilles races humaines. On nous a rendu Memphis, Ilion, Suse, Pompéi, Mycènes, Delphes, Olympie; on a rappelé à la vie la cendre des morts antiques; Priam, Agamemnon, Oreste^ sont entrés avec nous en conversation familière ; ils ont justifié Homère et Eschyle. L'imagination aidant, — et l'imagination est pour Tarchéologue ce que Thypothèse est pour le physicien, — on a cru retrouver, sous la feuille d'or du masque funéraire, la face tragique du roi des rois et, dans les sables de la plaine troyenne, la cassette du bon Priam. Dans le sol même des cités qui, depuis de
(1) Restauration et description, par MM. Emm. Pontremou et Maxime Golugnon. — Paris, Société française d'éditions d'art; Journal des Débats., 13 février 1901.
longs siècles, semblaient ne plus nous dérober le secret de leur passé, l'archéologie a fait les plus heureuses trouvailles : sur les pentes de l'Acropole d'Athènes, le théâtre de Bacchus, où l'on replacera prochainement les douleurs d'Œdipe et la tendresse d'Antigone; sur le plateau du Palatin, à Rome, les corridors ténébreux et les salles sinistres où doit errer, la nuit, le fantôme des empereurs assassinés. On fouillait, en le bousculant quelque peu, cet auguste Forum où les Gracques ont parlé, où passa le cadavre sanglant de César ; malheureusement le Tibre, irrité par cette recherche indiscrète, brisa la cage de granit où les ingénieurs avaient cru l'enfermer et vint se coucher, écumeux et fangeux, sur le travail des archéologues. Il faut recommencer.
Cependant, bien des régions intéressantes demeurent encore inexplorées, particulièrement en Asie mineure, dans les contrées où la civilisation grecque avait eu son aurore, au temps de Thaïes et d'Heraclite, où elle prolongea, après la conquête romaine, ses derniers rayons. Ici, l'archéologie rencontre un hellénisme du second degré, la culture et l'art hellénUtiques. C'est à cette contrée et à ce moment de l'histoire de l'ancien monde que se rattachent le très beau travail et la collaboration d'un jeune architecte, M. Pontremoli, grand prix de Rome, dont le nom sonnera dorénavant maintes fois à nos oreilles, et de M. Maxime Collignon, membre de l'Insiitut et professeur à l'Université de Paris, que je n'ai pas à présenter à nos lecteurs. Pergame, la capitale des Attalides, aux troisième et deuxième siècles avant J.-C, métropole floris-
-sante au bord d'un affluent du Caïque, la plus illustre des cités asiatiques, selon Pline, avait été exhumée par deux savants allemands, MM, Humann et Conze. M. Pontremoli, après avoir étudié à Berlin les fragments d'antiquités rapportés en Allemagne, séjourna, du mois de septembre 1894 au mois de février 1895^ sur les ruines de la ville. Il y commença les planches de la belle restauration que nous avons admirée à l'Exposition de 1900. M. Collignon, de son côté^ alla visiter, en 1898, l'Acropole de Pergame. Les deux explorateurs finirent enfin leurs connaissances et leur talent ■dans la publication d'un in-folio orné de nombreuses héliogravures qui permettent de faire, au coin du feu, un voyage archéologique d'un charme sévère.
La royale cité était assise sur une colline allongée, descendant en pente douce vers la plaine, et dont le plateau supérieur portait l'Acropole. Tous les organes essentiels d'une ville hellénisée ont été retrouvés, reconstitués et décrits par les deux archéologues : la citadelle, le palais et les habitations de l'époque royale, le théâtre, le sanctuaire d'Athena Polias, le grand autel de Zeus Soter, l'Agora. L'époque romaine est marquée par le Trajaneum, le sanctuaire élevé en l'honneur de Trajan, et que soutient, à la partie haute du plateau, une bigarrure de murailles grecques, romaines ou byzantines. Sur le plan inférieur se trouvait l'Agora, la place du marché, la région des trafics, des beaux discours, de la vie en plein air, où séjournaient les anciens, quand ils n'étaient point au théâtre ou au temple. Il faut ici, écrit M. Collignon, replacer le va-et-
vient d'un bazar oriental : « On se représentera,, sous les colonnades, la foule affairée des acheteurs ;: on imaginera, dans le demi-jour des portiques, les étalages où s'accumulaient les riches étoffes, les tapis phrygiens^ les vases à parfums, les sachets à aromates, les objets de cuir multicolores, harnachements, chaussures passementées, dont la fabrication est restée, comme par une singulière survivance, une des industries les plus prospères de Bergama. Et faut-il encore faire revivre les types populaires que coudoyaient les flâneurs ? Voici le marchand forain, maigre, efflanqué, tenant la corbeille où s'étalent les belles figures de Lydie, et criant sa marchandise à pleins poumons ; le bateleur débitant son boniment aux curieux attroupés;, le paysan apportant ses paniers remplis de raisins; le petit bourgeois revenant de faire son marché, et tenant parles oreilles le lapereau qu'il marchandait tout à l'heure ; l'esclave à la tête rasée, ramenant au logis, par le chemin des écoliers, le garçonnet dont il a la garde. Tous ces types, l'esprit observateur et caustique des coroplastes hellénistiques les a pris dans la rue ; nous avons le droit de les rendre à l'Agora de Pcrgame ».
Le grand autel consacré à Zeus Sauveur et qui s'élevait en plein air, au cœur même de la cité, semble bien le monument capital de cette restitution archéologique. De cet autel, il ne reste plus en place que le noyau, un massif rectangulaire mesurant, d'un côté, 3Zi%0 et, de l'autre, Sy^VO. Des fouilles récentes faites à Magnésie du Méandre ont mis au jour un autel analogue orné de sculpture dont la restauration n'est pas encore publiée^
L'Asie mineure aimait cette pompe décorative et ce faste architectural dans le culte des dieux auxquels, en ce siècle des Attalides, après Aristote et Epicure, personne ne croyait plus. Celui-ci, rehaussé par un escalier de 22 mètres de largeur, défendu par une balustrade richement décorée contre la curiosité indiscrète des visiteurs ou des pèlerins, flanqué de deux colonnades d'ordre ionien, étalait au soleil, sur les quatre façades du monument, l'œuvre de sculpture la plus mouvementée, la frise en haut relief la plus vivante, peut-être, que l'antiquité ait contemplée; une Gigantomachie de plus de cent personnages, tout l'Olympe mobilisé, les Erynnies, les divinités marines, les nymphes, les titans, Cybèle, la grande déesse de Phrygie, Rhéa, l'archaïque déesse tellurique de la Grèce, Eôs et Sélèné, l'Aurore et la Lune, les Vents, les divinités sidérales, les Grées mystérieuses, avec leur dent et leur œil unique, les grandes divinités de la lumière, de la sagesse, de la beauté, x\thena, Apollon, Zeus, affrontant, terrassant, foudroyant les Fils de la Terre, mêlée violente où sont entraînés des lions et des hippocampes, où parmi les masses levées, les javelots lancés se dressent les têtes de serpents monstrueux. Puissance du sentiment dramatique, recherche des contrastes saisissants, beauté virile, réalisme énergique, expression poignante de douleur physique, telles sont les qualités dont témoignent les fragments parfois très considérables rapportés de Pergame. Le monument, où se voient encore les noms des sculpteurs, inconnus jusqu'à ce jour, qui l'ont exécuté, inscrivait aux flancs de l'autel comme le credo figuré
du vieux polythéisme mourant. Les premiers chrétiens purent y apercevoir un symbole apocalyptique, le concile de l'Antéchrist. Dans la formidable vision de saint Jean, l'épitre adressée à « l'Ange de l'Eglise de Pergame » débute par ces paroles significatives : « Voici ce que dit celui qui tient le glaive aigu à deux tranchants : Je sais que tu habites là où est le trône de Satan ». M. CoUignon, debout sur les ruines du trône satanique, évoque le chant sacré des processions païennes de Pergame : « 0 Zeus tout-puissant, toi qui habites le sommet de l'Olympe, la haute citadelle des Titans, salut ! » Et cette diversité d'impressions montre bien la différence des états d'àme entre l'apôtre de Pathmos et un académicien des Inscriptions et Belles-Lettres, fils adoptif d'Athènes, où règne la déesse aux yeux glauques.
Cette ville de Pergame avait été l'œuvre d'une dynastie qui occupe un rang honorable dans l'histoire de la civilisation antérieure au christianisme. Tous ces Attalides, Philétairos, Eumène I", Attale P', Eumène II, Attale II Philadelphe, Attale III Philométor furent à la fois des pohtiques avisés, de vaillants capitaines, des protecteurs éclairés des arts et des lettres ; leur bibliothèque, dont M. Colhgnon retrouve l'aménagement et qui renfermait près de deux cent mille volumes en rouleaux, fut, concurremment avec celle d'Alexandrie, un foyer de culture savante. Les Attalides surent s'abriter à l'ombre de la paix romaine. Ils furent les alliés fidèles de Rome, qui finit par recueillir tranquillement leur héritage à la mort de Philométor. Le dernier des Attalides était en train de gâter l'his-
toire de sa race. La mort de sa mère, Stratonice, et de sa femme, Bérénice, lui troubla l'esprit. Orphelin et veuf, il témoignait de sa douleur par des procédés inusités. Il fit étrangler ses cousins, ses amis qu'il accusait du meurtre des deux dames ; puis il remit au Sénat romain la tutelle du royaume, s'enferma au fond de son palais et se livra à l'étude des poisons, qu'il essayait sur des esclaves. Il mourut à trente-huit ans. Ce chimiste mélancolique léguait par testament à Rome l'empire de Pergame, qui devint la province d'Asie.
Praxitèle d) '
L'aimable petit livre de M. Georges Perrot, publié dans la collection des « Grands artistes », vient de réveiller en moi les souvenirs, hélas ! bien lointains, des trois années heureuses que j*ai goûtées dans la familiarité élégante du sculpteur athénien Praxitèle. Grâce à mon savant confrère, j'ai retrouvé la trace de mes études et de mes joies juvéniles, de mon archéologie dépourvue d'expérience, des longues heures écoulées dans les galeries du Vatican, des révélations que ces mar- 'bres légèrement animés d'une sensualité délicate me prodiguaient sur l'àme et le génie de la Grèce antique. J'ai feuilleté mon propre livre, oublié par moi-même et par bien d'autres depuis plus de trente ans, et j'ai revu, avec une sorte de tendresse, les lieux et les jours auxquels se rattachent les pages écrites avec le plus candide amour, une arcade du Cotisée où me retint longtemps la grande pluie printanière signalée par Virgile ; un recoin d'ombre fraîche, à l'Acropole, entre la tour franque abattue •depuis par les Barbares et le petit temple de la Victoire sans ailes ; le creux de l'Ilissus, tout jprès du stade, tout sonore du cri des cigales, où
(l) Praxitèle, par Georges Perrot, de l'Institut. — Paris, Henri Laurens, 1905.
Journal des Débats, 16 août 190o.
manquait seulement à mon plaisir esthétique lebeau platane célébré par Platon à la première page du Phèdre. Mais j'ai compris, non sans mélancolie, dès le début du livre de Perrot, que la plus précieuse relique de mon cher sculpteur n'avait jamais été contemplée par mes yeux, caressée par mes mains : VHe)'?nès d'Olympie. Ce n'est, d'ailleurs, pas ma faute si VHer?nès est absent de mon musée. Au temps où, selon M. Radet,, l'historien de notre Ecole française d'Athènes, je cueillais des gerbes d'asphodèles dans les champs de l'Attique, le chef-d'œuvre de la beauté éphébique dormait encore^ au désert d'Olympie, sous les alluvions de TAlphée, il ne reparut à la lumière du soleil que le 8 mai 1877. Il nous a rendu, au point de vue de l'expression, comme /e Canon du grand statuaire. On y a reconnu, « avec toute certitude, un marbre taillé par le ciseau même de Praxitèle ». Et cette heureuse trouvaille « a permis de contrôler l'idée que, d'après les témoignages anciens, on était arrivé à se faire de l'interprétation qu'il avait donnée de la forme humaine ».
On peut suivre, sur la photogravure, la description très finement détaillée que Perrot fait de cet Hermès, occupé à diveriir le petit Dionysos qu'il supporte de son bras gauche. Je n'en veux détacher que ces quelques lignes qui me semblent une notation psychologique excellente et qui peut servir à l'illustration morale de la plupart des dieux et demi-dieux praxitéliens :
« Ce n'est pas vers Dionysos que ses yeux sont tournés, ils regardent au-dessus et au delà de lui,, à travers l'espace... L'expression de la face est
difficile à définir. Ce n'est pas celle d'une émotion intense ou d'une attention qui se fixe sur un objet unique ; elle est plutôt contemplative et rêveuse. Le sérieux en est tempéré par l'imperceptible sourire qui flotte sur les lèvres. Dans une attitude qui exclut toute idée de fatigue et qui fait valoir sa belle stature, le dieu se repose. Tout en se prêtant, d'un air distrait, à amuser l'enfant, il savoure ce moment de détente, cette halte dans l'action ».
Praxitèle a sculpté l'Olympe hellénique presque entier, Zeus, Athéna, Héra, Apollon, Aphrodite, Poséidon, Déméter, Hermès, Eros, Dionysos, 11 ne semble pas que les plus hautes de ces divinités, les grandes figures idéalisées par Polyclète et par Phidias, aient été ses œuvres de prédilection. La grâce adolescente le charma plus que la noblesse majestueuse de ces imposants personnages qui, taillés parfois dans l'or et l'ivoire, n'avaient point, sans doute, une mine très souriante. Praxitèle sefit un petit Olympe champêtre, qu'il peupla des petits dieux de la montagne et de la forêt, satyres et faunes, dont il apaisait la pétulance, qu'il montrait en une attitude un peu molle, même efféminée, et qui ne gardaient, de leur origine rustique, que l'oreille pointue. Ils ne songent plus à bondir à la façon des chevreaux, sur les collines parfumées de thym . Ils écoutent gentiment quelque bruit lointain, les soupirs du chalumeau, le chant de la flûte, le bruissement du vent de mer à travers lespins et les cyprès. Les dieux d'un ordre supérieur, eux-mêmes, ont consenti à n'être plus que de merveilleux adolescents : Apollon, le Sauroctone, s'amuse à taquiner un lézard grimpant le long d'ua
arbre ; Hermès n'est plus le formidable conducteur des âmes vers les ténèbres du Tartare : c'est un jeune athlète des jeux d'Olympie ou de Némée. Aphrodite fait pensera Phryné, l'amie de l'artiste, qui avait, pour gagner ses procès, d'irrésistibles arguments. Eros, aux longs cheveux frisés, svelte, presque grêle, donne Tidée d'une fleur non encore éclose : « C'est un enfant en fleur », écrit Callistrate. Ce n'est point au sujet de cet Eros si peu tragique que les poètes et les sages criaient désespérément : « Amour, tyran des hommes et des dieux ! » J'imagine que Praxitèle, chaque fois qu'il revenait au jeune dieu, relisait, dans le Banquet, de Platon, cette page éclatante comme un hymne :
« Je dis que de tous les dieux, le plus heureux, c'est l'Amour, puisqu'il est le plus beau et le meilleur. Et voici pourquoi il est le plus beau : c'est que d'abord il est le plus jeune. Phèdre, n'aimant à vivre qu'avec les jeunes, car l'antique proverbe a bien raison : le semblable se rapproche toujours du semblable... 11 est donc jeune et tendre en même temps, mais il faudrait un poète aussi grand qu'Homère pour dépeindre la délicatesse et la douceur du dieu. ...Les lignes de son corps sont molles et ondoyantes. La chair est d'une beauié suave, puisqu'il vit sans cesse au milieu des fleurs: car l'Amour ne séjourne ni dans un corps, ni dans une âme, ni dans aucun lieu où rien ne fleurit ; mais, s'il rencontre un endroit rempli de fleurs et de parfumS;, il s'y arrête et s'y repose ».
Une vie de l'esprit, vague et frêle, anime la figure de ces dieux praxitéliens, une pensée qui se
fond en une rêverie paisible, très heureuse. N'y recherchez ni Teffort de la réflexion, ni une ombre de mélancolie. Le plus expressif de ces visages est peut-être celui du Faune Illustre, du Pcriboëtos, dont les exemplaires sont nombreux à Rome. Il a vingt ans environ. Le sourire de ses lèvres éclaire tout son visage. Le jeune homme s'abandonne tranquillement à la joie de s'épanouir dans la douceur de la nature. Il semble que les derniers accords de sa flûte, maintenant muette, tout en caressant son oreille, aient éveillé en lui quelque idée simple dont il s'enchante, et l'on sent flotter sur ce beau front les pensées sereines comme les vapeurs rayonnantes qui glissent lentement sur un ciel d'été. C'est le propre d'une civilisation originale, maîtresse souveraine des sources de son génie, de régler, comme par un diapason unique, toutes les manifestations de l'esprit à chaque période de son évolution historique. Toutes les formes de la pensée humaine, la religion, la philosophie, les arts, la poésie, peuvent alors s'unir et se répondre en un concert harmonieux. La Grèce donna cette fête au monde. Et, dans ce bel accord des âmes helléniques, il est facile de distinguer l'une de l'autre les deux époques glorieuses, et de si près voisines, de Phidias et de Praxitèle. Le siècle de Phidias fut l'heure assez rapide d'un spiritualisme transcendant, dont l'origine apparaît chez les philosophes de la Grande Grèce, qui aboutit à la théologie d'Aristote, mais qui avait trouvé en Platon sa plus claire et sa plus pure expression. Quand, plus tard, Aristote définit Dieu : « La pensée de sa propre pensée », il propose à l'es-
prit humain un mystère métaphysique assez ténébreux, Platon parlait mieux encore quand il disait^ dans le Sophiste : « Nous persuadera-t-on que le mouvement, la vie, Tâme et la pensée n'appartiennent pas à l'Etre par excellence ? Que cet être ne vit ni ne pense, et qu'il demeure immobile, immuable, sans avoir part à l'auguste et sainte intelligence? »
L'exaltation de la pensée, de la pensée supérieure à la passion, de la raison qui se joue parmi les drames de la vie et qui triomphe de la malice même des dieux, telle fut alors l'œuvre excellente de la Grèce. On la reconnaît partout au temps de Périclès, dans les figures tragiques de Sophocle, la morale de Socrate, la morale de Platon, la gravité simple de l'ordre dorique et tous les témoignages que nous ont laissés les anciens sur les peintures austères, presque hiératiques, de Polygnote. C'est le temps où l'éloquence d'un Périclès, l'histoire d'un Thucydide, même la comédie toute politique d'Aristophane sont comme nourries et vivifiées d'idées pures. La Vénus Uranie de Phidias aurait pu régner, sans discordance, dans le Parthénon, à côté d'Athéna, la vierge immortelle. Je ne ferai pas le même compliment aux Aphrodites de Praxitèle, en qui l'attrait féminin est plus apparent que la majesté religieuse.
Cet admirable siècle avait produit le spectacle symboliquement décrit par Platon : le coup d'aile de l'àme vers une région sublime. Mais les ailes avaient fléchi, et l'âme de la Grèce inclinait, dans la première moitié du quatrième siècle, vers un idéal moins auguste. Elle revenait aux prédilec-
lions de son adolescence, à la beauté souriante, à cette idée, enchantement de sa jeunesse, que la vie éphémère des mortels est bonne, la nature, bien que visitée trop souvent et gâtée par les -dieux, bienfaisante, à la portée de toutes les mains avides de la cueillir. Le vieil Hésiode avait chanté jadis les conditions de ce bonheur primitif. « Quand s'épanouit la fleur du chardon, que la cigale babillarde, assise sur un buisson et agitant ses ailes, répète son refrain perçant, dans la saison du laborieux été, alors que les chèvres sont très grasses et le vin délicieux, cherche donc l'ombre d'un rocher, emporte le vin de Byblos, le gâteau de fromage et le lait des chèvres. Assis au frais, repu à souhait, savoure le vin noir, le visage tourné du côté du zéphyr au souflle puissant, et sur les bords d'une source aux flots intarissables et limpides ».
Le diapason était changé. Aristote, content d'affirmer que Dieu ne connaît pas le monde, reprenait cette observation de la nature vivante instituée naguère par Thaïes et les Ioniens. Tous les arts, la poésie dramatique, recherchaient la séduction de la forme, la peinture de la passion. Après Praxitèle, Apelles, et cet autre peintre. Protogène, qui peignait des Faunes au repos. Après l'ordre dorique, d'une sobriété métaphysique, voici la floraison de l'ordre ionique, dehcat, ciselé comme une parure de femme ; après le Parthénon, l'Erechtéion et le Temple de la Victoire Aptère. Euripide avait jadis exposé sur la scène la violence des passions de l'amour : Ménandre en montrera les douceurs et les exquises tristesses.
C'est une autre Grèce, mais c'est toujours l'es-
prit hellénique, fait de mesure, de rythme et de grâce. Vers la fin du siècle, après Alexandre, dans la lassitude de la vie publique privée de liberté, on entendit la parole d'un sage qui sut trouver la formule philosophique de cette ère finissante. La doctrine tout entière d'Epicure tend à un problème unique : la recherche du bonheur. A la secte des cyrénaïques et des cyniques qui offrait à l'homme la jouissance effrénée des sens, Epicure répondait par sa belle théorie du plaisir en repos^ de l'ataraxie, état d^àme où domine la pensée, et que réjouit une volupté permanente et tranquille, comme un demi-sommeil que ne trouble jamais l'aiguillon du désir, Tennui de l'effort, l'amertume du regret. Dans le petit jardin d'Epicure, au fond d'un faubourg d'Athènes, on voyait sans doute, ombragées par les lauriers-roses, les figures praxitéliennes, Eros et le satyre illustre. Figures d'argile, car le maître était pauvre.
Mythologie de la Grèce antique (i>
Chaque vertu devient une divinité :
Minerve est la prudence, et Vénus la beauté ;
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre,
C'eot Jupiter armé pour effrayer la terre ;
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots.
Passons sur EchO;, sur Narcisse, « nobles fictions )).
La mythologie de Boileau vaut sa physique. Malheureusement, cette mythologie est encore aujourd'hui un fonds de connaissances dont beaucoup de personnes se déclarent satisfaites. M. Decharme a la très juste prétention de répandre, sur Thistoire et le caractère des religions grecques, quelques idées précises : il ne sait peut-être pas lui-même à quel point son livre était nécessaire non-seulement pour les gens du monde, qui le jugeront un peu volumineux et d'une lecture de beaucoup d'heures, mais pour les maîtres et maîtresses de la jeunesse. Je ne parle point de TUni-
(1) Par M. Paul Decharmk, professeur de littérature grecque à ia Faculté des lettres de Nancy, ancien membre de l'Ecole française d'Athènes. Paris, Garnier frères, 1879.
La République française, 11 février 1879.
versité, dont les professeurs savent depuis longtemps, d'une façon générale, ce qu'il faut penser des dieux helléniques, de leurs origines et de leurs aventures. Mais ailleurs, et particulièrement dans les séminaires de jeunes filles, quelles notions extravagantes, qui ne valent même pas rinoffensive platitude de la théorie de Boileau ! Je voudrais que M. Decharme pût tirer de son propre ouvrage un manuel abrégé, ad iisum Delphini, qui deviendrait très vite classique d'abord pour nos collèges, puis pour l'éducation de la jeunesse française. Car je crains fort que son livre, en sa forme présente, ne soit pas recherché avec beaucoup plus d'ardeur par nos écoliers et nos écolières que les travaux, d'aspect plus sévère et d'une science moins aimable, auxquels il succède. Il faut bien l'avouer : en dehors des savants et des lettrés règne sur la mythologie antique un préjugé tenace, nourri d'ignorance profonde et de scrupule religieux. C'est ce préjugé auquel M. Decharme essaye d'abord de répondre dans son excellente introduction. Il est clair que, pour les gens mal informés, les fables grecques, dépouillées de leur grâce poétique et considérées dans leur fond moral, doivent paraître ou d'une déraison étonnante ou d'une révoltante immoralité.
Le génie grec, qui partout ailleurs a eu des vues si sûres et si nobles, qui a inventé la vérité dans les sciences morales et la beauté dans l'art, n'a-t-il pas été, dans le domaine des idées religieuses, le jouet des plus folles illusions ? Il ne prête pas seulement à la divinité la figure de l'homme, ses passions, ses faiblesses, mais le crime et l'infamie.
Aberration apparente qui déconcerte. « Quelques personnes, il est vrai, croient avoir trouvé la solution de cette difficulté. A les entendre, la triste plaie de la mythologie ne vaut pas la peine d'être sondée ; elle ne peut inspirer que le dégoût et faire prendre en pitié l'aveuglement où est resté plongé, quant à la religion, un peuple éclairé en tout le reste, mais qui a eu le malheur de vivi;ç avant les bienfaits d'une révélation divine ». Cette explication, qui est encore fort répandue, ne saurait satisfaire la critique. Elle se heurte en effet et échoue sur un fait très considérable dans le développement du génie hellénique : la noblesse et la perpétuité du sentiment religieux, qui commence bien avant les premières écoles de philosophie et les premiers sages, qui se maintient en s'élevant toujours à travers les siècles, chez les métaphysiciens, les artistes, les poètes, les moralistes, et dans le déclin des mœurs politiques et des croyances positives, quand le Grec, émancipé par la dialectique de ses maîtres, se rit des vieux Olympiens, demeure jusqu'à la fin comme la parure dernière de l'hellénisme. Fixez, si vous le voulez, comme les deux termes extrêmes de l'histoire intellectuelle et religieuse de la Grèce, Homère et Epictète. Les homérides, en même temps qu'ils chantent les amours fort irréguUères de Zeus, manifestent sans cesse cette notion très haute que Zeus est le Dieu souverain, maître toutpuissant du monde, père de la race humaine sur laquelle il a éans cesse l'œil ouvert, Dieu de justice, qui récompense et châtie, dispensateur des maux et des biens, vers lequel se tourne, en
priant, avec espérance et joie, l'espèce humaine. L'œil de Zeus, dit Hésiode, voit tout, connaît tout. Mais cette omniscience et cette omniprésence de Zeus assure l'action infaillible du droit éternel. Quand Zeus soulève sa balance aux plateaux d'or, c'est l'auguste loi divine qai entre en action. Les mêmes idées religieuses, traversant les écoles philosophiques les plus contradictoires, et le scepticisme que ces contradictions affermissent chaque jour davantage, reparaîtront au Manuel d'E^'iciète,. un stoïque, que les fables d'Homère faisaient sourire. « Sache, dit-il, que le fond de la piété envers les dieux, c'est d'en juger sainement, de penser qu'ils existent et qu'ils gouvernent l'univers avec sagesse et avec justice, et, en conséquence, de te donner le rôle de leur obéir, de leur céder et de les suivre en tout ce qui t'arrive, dans la pensée que c'est arrangé pour le mieux. Ainsi, tu ne t'en prendras jamais aux dieux et tu ne te plaindrai pas d'en être négligé ». Il n'y eut pas, dans la poésie grecque, de sentiment plus présent ni plus profond que celui de la faiblesse humaine et de la domination qu'exercent sur l'homme les puissances célestes, qui protègent et vengent la loi morale. Quand les Grecs cessent de parler leur langue mythologique, la conception qu'ils ont de la divinité, de ses droits sur nous, de nos devoirs envers elle, ne diffèrent pas essentiellement des vues chrétiennes. C'est ainsi que, chez eux, la mythologie et la religion^ bien qu'elles aient vécu ensemble, sont, en réalité, deux choses distinctes, souvent contraires l'une à l'autre, et qui doivent être considérées à part l'une de l'autre.
D'où viennent donc ces fables religieuses qui n'ont pas toujours été d'accord avec le sens religieux de la Grèce? A. quel moment, sous quelle forme originelle, avec quelle signification primitive ont apparu les premiers mythes ?
Le problème a préoccupé les Grecs eux-mêmes, dès le temps où Xénophane déclarait que « Dieu est un, le plus grand de tous les êtres, ne ressemblant aux hommes ni quant à la forme, ni quant à la pensée » . Platon conduisait aux frontières de sa République, couronnés de fleurs, mais impitoyablement exilés, Homère et tous les poètes qui avaient mal parlé des dieux en leur prêtant les passions humaines, Euripide traitait les traditions mythologiques de« misérables histoires de poètes » et affirmait que « si les dieux font quelque chose de mal, ce ne sont pas des dieux ». L'esprit de critique des anciens, une fois mis en éveil par le bon sens et l'ironie des sages, s'appliqua assidûment à l'explication des origines religieuses. Pour les uns, les mythes ne sont que l'enveloppe allégorique des plus anciennes connaissances physiques : les dieux sont les vents, l'eau, la terre, le soleil, les astres ; selon Métrodore, les aventures divines représentent les diverses combinaisons des éléments au sein de la nature. L'école stoïcienne adopta cette hérésie. Pour les autres, qui considèrent surtout la religion comme un frein opposé aux convoitises humaines et comme une institution sociale excellente pour la paix publique,
les vieilles fables ont été imaginées par les plus anciens législateurs, afin de frapper le vulgaire d'une terreur salutaire, — initiu?n sapientiœ timor Domini, — et de mettre Tordre moral dans la société.
Cette explication, moins forte que la première, a reparu, appliquée au christianisme et à toutes les religions, au dix-huitième siècle. On sait qu'aujourd'hui encore, beaucoup d'hommes graves, absolument sceptiques, mais dont l'esprit eât plongé dans l'effarement, et qui n'ont, d'ailleurs, aucune notion claire du christianisme et de son originalité d'apostolat, professent doctement la théorie du prètre-gendarme. Je ne connais pas, dans le désordre des notions supérieures où s'agitent au temps présent un si grand nombre de personnes, d'idée plus outrageante pour TEvangile et qui soit plus contraire au grand christianisme, qu'on le prenne dans Saint Paul, dans Saint François d'Assise, dans Saint Vincent de Paul, plus contraire même à la notion authentique de l'Eglise, telle que l'ont fondée les Conciles, les Pères, les Docteurs et des Papes de génie. Si la chrétienté a formé longtemps un troupeau immense et docile, c'est que le berger portait une simple houlette. Mais, chaque fois qu'il a tenté de changer son bâton pastoral pour une arme offensive et aiguë, bon nombre de brebis ont pris la clef des champs et ne sont jamais plus rentrées au bercail.
Les philosophes anciens, qui expliquaient par une nécessité de police les fictions mythologiques, n'étaient point embarrassés par les mauvaises passions et les scélératesses des Olympiens. Ce sont,
disaient-ils, inventions de poètes à l'àme corrompue. Evhémère et ses disciples se tirèrent de la difficulté plus facilement encore. Ce géographe, que Cassandre avait chargé d'un voyage d'exploration dans la mer Rouge et sur les côtes méridionales de l'Asie^ raconta que, dans l'Océan Indien, il avait abordé à une île où étaient des inscriptions fort édifiantes pour la solution du problème que tant de bonnes âmes scrutaient, l'origine de la rehgion et des dieux. Ceux-ci, d'après ces monuments singuliers, n'étaient dieux que de nom, mais, en réalité, ils avaient été, en des siècles fort reculés, princes, législateurs, philosophes ou guerriers renommés ; après leur mort, les hommes reconnaissants leur avaient décerné l'apothéose. Ainsi, la mythologie, ramenée à l'histoire, n'était plus qu'un chapitre héroïque, et le premier par la date, des annales de la Grèce. On sait que, même dans les temps modernes, l'évhémérisme, qui est commode pour l'ignorance et la paresse de l'esprit, a eu encore des partisans, même de véritables savants, des érudits distingués de l'Ecole française : Clavier, Sainte-Croix, Raoul Rochette l'ont adopté. L'exégèse biblique a encore gâté la question.
Celui-ci, l'orientaliste Bochart, veut retrouver dans Homère des réminiscences de l'Ancien Testament, Noë dans Saturne, et les trois fils du patriarche dans Jupiter, Neptune et Pluton.
Ceux-là, Yossius, Huet, le bon évêque d'Avranches, et tous ceux qui s'obstinaient à refuser à l'esprit humain le pouvoir de s'élever, sans révélation ni miracle, à quelque conception noble, faisaient de Moïse le prototype des dieux et ne craignaient
même pas, pour l'honneur de la doctrine, de l'identifier avec Priape et Adonis : quant aux déesses, elles dérivaient toutes de sa sœur Miriam, ou de Zippora sa femme. Cette théorie n'a pas disparu ; un politique à l'càme généreuse, mais dont l'esprit n'est pas toujours critique, M. Gladstone, dans son livre sur Homère et l'âge homérique, soutient cette thèse que la mythologie grecque est une corruption de hautes et mystérieuses doctrines, révélées originairement par Dieu à l'humanité. Il croit même retrouver les éléments premiers de cette révélation, altérés, défigurés par les mythes helléniques : l'unité du Dieu suprême, la Trinité qui ne contredit point à cette unité, la sagesse divine. Providence du monde, l'attente d'un Rédempteur divin, la croyance aux puissances du mal, aux anges rebelles, au démon. L'esprit humain était né au sein de la pleine lumière : il s'est enfoncé dans les ténèbres, dans l'orgueil, dans la volupté, et a perdu de vue la pure révélation primitive.
Il faut ajouter que M. Gladstone a été à peu près la seule personne que ce rêve théologique ait enchantée.
Au commencement de ce siècle, Creuzer avait présenté, dans sa, S i/mbolique, une interprétation de la religion grecque analogue à celle de M. Gladstone, mais d'une valeur autrement scientifique. Il croyait à un vaste système religieux, maître de l'Asie à une époque antérieure à toute histoire, très pure de doctrines, dont une caste
isacerdotale avait longtemps gardé le trésor, et qui, par les prêtres^ aurait passé aux simples Jiumains dans un langage figuré et sous une forme essentiellement symbolique. Avec le temps, les symboles s'étaient substitués aux idées métaphysiques ou morales, les signes avaient pris les places des choses signifiées, et les mythes, de plus en plus éloignés de leurs sources, avaient envahi la religion jusqu'à l'étouffer. Comme les néoplatoniciens d'Alexandrie avaient appliqué à l'explication des dogmes helléniques une méthode semblable d'exégèse, Creuzer, fort d'une vaste érudition, chercha naturellement dans les ouvrages théologiques et nébuleux de ces philosophes la preuve de ses hypothèses. Mais des critiques venues de bien des côtés, Voss, qui flairait en Creuzer une théorie théocratique ; Lebeck, un sceptique; Ottfried Muller, un archéologue qui s'était pénétré de cette idée que la Grèce n'a dû que fort peu de chose à l'Orient; enfin, le traducteur français de la Symbolique, M, Guigniaut, par ses notes et éclaircissements, attaquèrent de toutes parts et ruinèrent ce grand édifice de science germanique. Ottfried Muller fut, en ces nobles études, un créateur. Le premier, il sut comprendre et définir le véritable caractère des légendes divines de l'antiquité. Il y aperçut clairement le début très naïf et très simple de la conscience religieuse. « Le mythe lui apparut comme un acte inconscient et nécessaire par lequel l'esprit de l'homme, encore incapable d'abstraction, envisageait toutes choses sous une forme concrète et vivante w.La langue « cette mère féconde des dieux
et des héros », l'étude du culte, des institutionsreligieuses, des monuments figurés, des paysages originaux, des phénomènes naturels, des religions polythéistes autres que l'hellénisme, toutes ces sources d'informations devaient être, selon lui, abordées par le savant curieux de remonter aux origines de la mythologie grecque. II ajouta l'exemple au précepte. C'est en Grèce qu'il devait mourir.
Une flèche aiguë d'Apollon le frappa au pied des roches empourprées du Parnasse, au bord de la source Castalie, qui rafraîchit ce petit couvent de Delphes où M. Decharme et moi, nous avons passé quelques heures heureuses. Il fut enseveli près d'Athènes, dans la terre sainte de Minerve, sur le rocher où Œdipe vint mourir près des grands platanes où bourdonnent toujours les abeilles, comme au temps de Sophocle.
Les progrès extraordinaires de la philosophie,, au commencement de ce siècle, devaient modifier encore les vues de la science sur les origines des mythes grecs. Quand on eut retrouvé dans le sanscrit la source, sinon première, du moins la plus haute des langues parlées par notre race aryenne, on jugea que le livre le plus ancien de cette famille primitive d'où étaient sortis tant de peuples, les Védas, devait contenir les linéaments originaux de toutes les conceptions religieuses qui^ de l'Hymalaya, se développèrent, avec les migrations, jusqu'aux contrées Scandinaves.
Or, dans les Védas^ la religion est à son état le plus simple, le plus irréductible ; nulle trace, dans les hymnes, de symbole réfléchi ni d'allégorie préméditée. Elles expriment l'émotion naïve, profonde, enthousiaste de l'àme humaine mise en présence de la nature. L'Arya sent bien partout, au-dessus et autour de soi, l'action tantôt bienfaisante, tantôt funeste, d'une puissance mystérieuse, invisible, irrésistible, que manifestent l'ardeur et la lueur de la flamme et du soleil, le bruissement et la violence du vent, le grondement du tonnerre, la pluie rafraîchissante, le nuage qui recèle l'orage dans ses flancs. Ne pouvant ni figurer ni définir cette puissance, l'ancêtre asiatique d'Homère et de Phidias la décrit par ses effets et la nomme par ses aspects : de là mille épithètes dont la variété répond à l'inépuisable étonnement d'une race enfantine. Peu à peu, ces épithètes se fixent dans l'esprit des hommes, y prennent une personnalité de plus en plus vive ; le mythe est à l'état de formation : le dieu va naître du langage même de ses adorateurs, du cerveau de ses fidèles. Nojnina numina. Les dieux sont des noms ; ils ont pour cause, selon M. Max Mûller achevant la théorie d'Eugène Burnouf, « la maladie mythologique du langage ».
La mythologie devient ainsi une branche curieuse de la philologie, et, de même que la philologie comparée a retrouvé les éléments communs des langues indo-européennes, de même la mythologie comparée peut rechercher les racines de toutes les fictions sacrées dont l'inspiration première remonte à ces bégaiements de terreur et
d'amour, depuis tant de siècles évanouis sous le ciel rayonnant de l'Asie centrale.
Ce système, très séduisant parce qu'il promet de tout expliquer, dès qu'on a voulu l'appliquer dans toute sa rigueur, a laissé voir plus d'un côté faible.
Il compromettait gravement l'originalité du génie grec dans l'invention de son polythéisme ; mais cet inconvénient ne pouvait encore rien contre la méthode de la mythologie comparée. C'est la difficulté même de s'entendre non seulement sur l'origine étymologique des dieux grecs, sur le sens primitif de leurs noms et de leurs épithètes canoniques, mais sur le sens et le développement des mythes où ils interviennent, qui permet de lever quelques doutes sur la valeur de la théorie.
A chaque instant, des obscurités ou des contradictions ont arrêté les mythologues en présence des fables helléniques, et même dans l'explication des expressions véridiques. Ainsi, Saranijû, d'où viendrait le mot grec Erinnys, signifie, selon Max Mùller, la lumière qui court dans le ciel, c'est-àdire l'aurore ; selon Adalbert Kuhn, au contraire, la sombre nuée d'orage qui, au commencement de toutes choses, planait dans l'infini. En réalité, grâce aux difficultés du texte du Véda, l'ensemble de cette religion primitive et, par conséquent, des mythes originaires de la Grèce que l'on y rattachait, dépendait d'une conception a priori que l^s savants devaient se former d'abord sur le sens général du naturalisme religieux des premiers Aryas. Pour M. Max Mùller, l'impression dominante, qui a engendie la religion, est celle de
l'harmonie, de la régularité, de la paix bienfaisante de la nature; pour Kuhn, au contraire, c'est la violence, l'apparition impétueuse des phénomènes dangereux, l'orage, la tempête, qui a éveillé d'abord la profonde émotion religieuse. De si grandes incertitudes ne sont pas faites pour jeter une lumière bien vive sur les obscurités philologiques qui embarrassent les mythologues lorsqu'ils analysent et pèsent dans leurs balances de brouillard les nomina et les niunina helléniques.
M. Decharme est revenu à l'école d'Ottfried MuUer, tout en profitant beaucoup des doctrines de Max Millier. Il est particulièrement préoccupé, car en lui domine l'helléniste, de l'originalité des mythes grecs, et insiste sur cette notion qu'en Grèce, comme dans l'Inde, le divin s'est révélé directement à l'àme de l'homme : cette révélation, éveillant en elle mille sentiments d'étonneraent, de joie ou de terreur, a donné naissance aux légendes populaires qui ont été le premier fonds de la mythologie. La nature s'est présentée à la vue et à l'imagination des vieux Grecs, d'une façon toute démoniaque. Les noms et les épithètes n'ont pas été antérieurs aux croyances ; ils sont venus en même temps qu'elles sur les lèvres des premiers fidèles. Les racines de ces mots peuvent être védiques. Ce fait confirme l'unité ou la parenté de la race^ mais n'établit pas nécessairement la filiation en ligne directe des mythes. Gomme ils
voyaient la nature toujours active, immortelle en face de l'homme mortel, le dominant et l'écrasant de ses forces impitoyables, les Grecs supposèrent que tous ces phénomènes n'étaient autre chose que les actes d'êtres merveilleux, bien supérieurs en puissance à leur misérable humanité. « Ces dieux sont libres, passionnés, souvent méchants ; leur action est toute individuelle, parfois capricieuse et désordonnée ; nous sommes encore fort loin de l'idée de loi — le mythe de Jupiter excepté — que plus tard les philosophes découvriront dans la nature et fmiront même par apercevoir avec quelque complaisance dans le polythéisme ».
Ce peuple jeune, épris de la beauté dont la nature lui présentait de toutes parts l'image riante, ce peuple d'un sang si pur et de formes si nobles, qui a créé la plus belle statuaire, donna à ses dieux la forme humaine en même temps que Tintelligence et les passions humaines. Cette conception n'est point, après tout, si choquante, et les modernes auraient mauvaise grâce à être, sur ce point, trop sévères à l'égard des Hellènes.
N'oublions pas que les corps divins sont immortels, d'un charme infini, se nourrissent d'un aliment ineffable, l'ambroisie, breuvage d'éternité, et qu'ils agissent, non comme des choses terrestres et pesantes, mais avec l'élan sublime des esprits : d'un bond, et par l'effet de leur volonté, ils vont du ciel à la terre ; en trois pas ils franchissent les limites du monde ; leurs pieds reposent sur les plus hautes montagnes comme sur un escabeau.
Scabellmn pedum tuorum. Par la pensée, ils sont partout, et l'homme, qui ne peut échapper
ni à leur regard, ni à leur justice, marche toujours dans leur ombre.
J'ai voulu montrer la méthode et l'inspiration générale du plus récent historien des dieux grecs. Le livre lui-même, qui témoigne d'une grande science et d'un talent remarquable d'écrivain, est plus intéressant que beaucoup de romans. Après tout, les historiens de Zeus, d'Eros, de Hermès, de Poséidon, n'appartiennent pas moins au trésor intellectuel de notre race que les aventures de la Table-Ronde,
La Grèce d'aujourd'hui
La Grèce et les Grecs (i)
Le nom du vieil amiral Canaris, qui vient de reprendre la direction du cabinet d'Athènes, a dû réveiller en Europe le souvenir de l'ancienne question d'Orient^ telle qu'on l'entendait au temps déjà lointain de Chateaubriand, de lord Byron et du général Fabvier. Alors, en effet, c'était la cause seule des Grecs que l'on embrassait avec ardeur ; les hommes d'Etat étaient d'accord avec les poètes pour arracher au servage ottoman la race dont les ancêtres ont fondé notre civilisation ; on ne s'inquiétait guère des Slaves, qui n'avaient dans leur médiocre passé aucun titre à la reconnaissance du monde. Aujourd'hui tout est changé : le tour des Slaves est venu, et c'est justice ; mais la grande diplomatie semble trop oublier les Grecs, comme si tout était réglé du côté de ces derniers définitivement, comme s'ils ne peuplaient pas encore des provinces et des îles soumises au Sultan. Il y a deux cent mille Grecs à Constantinople et sur le Bosphore. Il y en a soixante mille à Smyrne. Or, si la guerre actuelle, entreprise dans l'intérêt du panslavisme, ne doit avoir d'autre conclusion
(1) République française, 10 juillet 1877.
qu'une réforme sincère et profonde du régime admininistratif des Turcs, rien ne sera fait tant que les populations helléniques n'auront pas obtenu des avantages égaux pour le moins à ceux des Bulgares ; et si les Turcs, vaincus, dépossédés, sont refoulés en Asie, tout sera à recommencer tant que les Grecs de l'Anatolie et de l'Archipel ne seront point préservés d'une manière absolument efficace contre les rancunes impitoyables de leurs maîtres. Ce point du problème que la Russie a décidé de résoudre est fort délicat.
L'Europe pourra brusquement se trouver en présence d'une nouvelle question d'Orient dont le foyer ne sera plus ni Bucharest, ni Belgrade, ni Andrinople, ni Constantinople , mais Smyrne, Rhodes, Beyrouth, Jérusalem. Je ne parle pas de la Crète, poste trop important en face de l'isthme de Suez, que quelque puissance aussi politique que chrétienne saura bien sauver à son profit des représailles de l'islam. Mais enfin il faudra reprendre la broderie de Pénélope.
Si la politique a négligé les Grecs, qu'elle a feint de croire satisfaits de l'autonomie d'un fort petit royaume, la curiosité des voyageurs et des lettrés n'a pas moins, depuis une trentaine d'années, délaissé la Grèce. En réaUté, personne aujourd'hui ne fait plus le voyage de Grèce. On touche à Athènes au retour de Constantinople, de Smyrne ou du Caire ; l'Acropole — les démolitions, disait un brave sergent de marine que l'on avait chargé d'y promener les mousses de la sta- ' tien — n'est plus qu'un objet d'art, le plus précieux sans doute, du Levant, que l'on contemple
par scrupule de conscience, et pour lequel on veut bien séjourner trois jours, entre !deux bateaux, dans la ville de Périclès. Bien rares sont les touristes qui sacrifient une semaine à Mégare, à Corinthe, Némée, Mycènes, Argos et Nauplie. Les pensionnaires de l'Ecole française seuls poussent jusqu'à Sparte et Olympie ; je crois même qu'ils ont oublié le chemin du Parnasse et ne montent plus à Delphes, la ville sainte de l'hellénisme, le site le plus noble du golfe de Lépante. J'ai vu le temps où l'on gravissait la glorieuse montagne avec une sorte de piété archéologique ; on allait y visiter les fouilles de AVescher et de Foucart, ce grand registre de pierre inscrit sur les soubassements du temple d' Apollon, où les anciens ont gravé les actes de leur état civil et les témoignages de leur vie religieuse. Au-dessus de Delphes, où chante toujours la source Castalie, on s'élevait, par le sentier rocheux que décrivit Pausanias, le long des grandes roches Phaedriades, que semble avoir pénétrées la pourpre de l'aurore, jusqu'aux plateaux supérieurs plantés de pins énormes, couverts de pâturages alpestres ; on s'arrêtait à l'autre Corycien, sanctuaire primitif du dieu, en face la double cime neigeuse du Parnasse. C'était une impiété de rappeler alors, même tout bas, le vers de Despréaux :
C'est en vain qu'au Parnasse...."
De là-haut, quel horizon ! les monts de Phocide, les plaines grises de Béotie, la mer bleue comme un lac, l'Arcadie dont les montagnes semblent revêtues de voiles de deuil, Sicyone couronnée de
vignes, Corinthe avec sa citadelle inviolable, le Cyllène, berceau de Mercure, les Aoraniens d'où coule le Styx, et qui gardent le vestibule du royaume des morts. La difficulté de voyager dans un pays dépourvu de routes et d'hôtelleries vient sans doute en aide au préjugé obstiné des Occidentaux sur la Grèce. C'est, dit-on, une contrée fort belle par Tarchitecture de ses montagnes et le profil de ses promontoires;, mais aride, brûlée, poudreuse, une Arabie sans eau ni arbres, toute en rochers, où Ton ne rencontre d'autre rafraîchissement que l'ombre étroite de quelque rare colonne dorique debout dans le désert morne. « Yotre Grèce, disait le spirituel Yictor Schnetz, pour qui la campagne de Rome seule avait des charmes, je la vois d'ici : du jaune de Naples, de la terre de Sienne et du bleu d'outrem'er ». Ces trois couleurs dominent en eff'et dans le tableau de l'Attique, vue d'Athènes; mais l'aimable peintre oubliait d'ajouter à sa palette la lumière céleste, la lumière de Claude :
Placatitmque nitet difjuso lumine cœlum
C'est là, sur cette plaine desséchée où les oliviers du Céphise, les vignes de l'Ilissus ne donnent même pas l'illusion de la verdure, sur le marbre nu de ces montagnes aux vives arêtes, aux cassures profondes, sur ces ruines, vestiges des œuvres les plus parfaites que les hommes aient produites; c'est là que la lumière ruisselle à flots, 'blanche, sereine au milieu du jour, et, vers le soir, éclatante et joyeuse, à l'heure où Salamine se revêt d'un voile d'or, où l'IIymctte prend les teintes dé-
licates de la fleur du pêcher, où le Pentélique est violet, où l'Acropole, sanctuaire des dieux vaincus, rayonne comme un autel. Les hommes des temps héroïques pleuraient, en mourant, la lumière du ciel ; ils pleuraient aussi les sources d'eau vive et les fleuves paternels. « On chemine à pied sec dans le lit des rivières » , vous diront les touristes qui ont vu l'Ilissus au mois de septembre et s'étonnent que Socrate ait pu s'y promener les pieds dans l'eau, avec ses élèves, et se soit assis sur le bord, dans l'herbe odorante, à l'ombre d'un platane. Mais les touristes ne vont point jusqu'à Céphise, qui coule toujours aussi abondant qu'au temps de Sophocle, et parlez-leur de TAlphée, du Pamisus, delà Néda, de l'Eurotas, de l'Erymanthe, du Ladon !
Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature ! chantait André Chénier. Je sais bien qu'il en coûte de partir sur un cheval maigre, portant en croupe son lit, et n'étant pas sur de déjeuner tous les jours, pour la verdoyante EUde et la sauvage Arcadie, pour Phigalie, d'où l'on voit l'Ithôme s'élever, disait Chateaubriand, comme un vase d'azur sur la Messénie, pour Tauslère Taygète où Virgile voyait en rêve danser les filles de Sparte, et où vit encore, dans les décombres de Mistra, le souvenir de la France féodale de Yillehardouin.
Non licet omnibus adiré Corinthum.
Mais personne, je crois, n'éprouvera jamais, en parcourant ces régions lumineuses, l'amer désenchantement des bonnes gens qui, après avoir escaladé à travers le brouillard, le long des précipices,
les jambes dans la neige, quelque énorme montagne de la Suisse, parvenus au sommet, se trouvent, comme Jupiter en ses heures de fantaisie voluptueuse, ensevelis dans un nuage.
Ici, la race n'est pas moins intéressante à observer que la nature. On ne peut pas dire que, depuis vingt-cinq ans, les Grecs aient été les enfants gâtés de l'opinion publique, particulièrement en France. Deux livres, écrits par l'un de nos plus spirituels compatriotes, ont présenté d'eux un portrait peu flatteur, surlequel je voudrais d'abord m'expliquer. Ce portrait est exact en presque tous ses traits, quoique les plus belles lignes y soient recouvertes d'ombre et que les accidents fâcheux reçoivent toute la lumière. Mais, chose singulière ! bien que ressemblant par le détail, il produit par Tensemble une impression fausse, et qui n'est pas équitable. Comme en toute description morale qui procède par l'anecdote, on y reconnaît des individus ; mais ce n'est point là la physionomie vraie de la nation. Tel travers d'esprit, qui, observé isolément, semble déplaisant ou ridicule, répond souvent à une qualité de la race entière. Au lendemain de la facile révolution qui. en 1862, précipita le roi Othon, un publiciste d'Athènes divertit les personnes raisonnables par un manifeste où il disait entre autres choses : « Une ère nouvelle commence pour l'humanité ; la révolution d'octobre a renouvelé l'œuvre accomplie par la France en 1789 ». Et il ajoutait (car il était en même
temps étudiant en médecine et dirigeait une revue scientifique) : « Dès aujourd'hui, les sciences naturelles vont prendre tout leur essor ; la Grèce rede-» vient le foyer intellectuel du monde » .
A cette même époque, qui n'eut de remarquable qu'une anarchie parfaite, les enfants, partagés en camps ennemis, jouaient à la fronde sur les collines voisines de l'Acropole ; du matin au soir, les pierres sifflaient désagréablement aux oreilles des promeneurs. « Pourquoi ce jeu absurde? » demandai-je un jour à un jeune savetier fier et déguenillé. « Nous imitons nos pères », me répondit-il avec emphase. Transformez cette infatuation puérile en un sentiment populaire et national, et vous comprendrez le mouvement héroïque de la guerre de l'indépendance. Bien des défauts qu'une histoire désastreuse a imposés à ce peuple, une certaine défaillance de sens morale î'âpreté au gain, la notion du juste trop souvent troublée, un médiocre respect pour la discipline, toutes imperfections qui froissent l'Européen, ont leurs causes dans une oppression séculaire. La domination musulmane n'a jamais favorisé ces vertus délicates qui font le charme et la sûreté du commerce des hommes civilisés. De longues misères ont aiguisé encore chez les Grecs cet esprit de sophisme, si cher à leurs ancêtres, si utile aux opprimés pour contenter leurs passions et leurs caprices.
Après tout^ je ne crois pas que l'on puisse leur reprocher un seul vice de caractère qui ne soit pour le moins tout aussi apparent chez les autres familles chrétiennes de l'Orient, les peuples slaves
et les Arméniens. En revanche, ils ont deux qualités éminentes, qui sont les traits les plus saillants de leur originalité morale, et leur assurent dans un avenir peut-être prochain la primauté politique sur ces régions oii leurs pères avaient établi une civilisation si féconde, et que les Turcs ont rendues à la barbarie.
La première de ces qualités est l'amour et l'orgueil de leur patrie, sentiment assez complexe pour lequel ils embrassent à la fois le petit pays que Kanaris, Odysseus, Mavromichalis^ Botzaris et Capo d'Istria, aidés desphilhellènes et d'une partie de l'Europe, arrachèrent aux Ottomans, et l'hellénisme tout entier, toutes les îles, toutes les ^^lles, toutes les provinces de langue grecque, la Crète, Rhodes, Constantinople, Smyrne, les côtes de l'Anatolie. Sur ce point, ils sont bien supérieurs aux anciens qui périrent par la rivalité des cités, étaient Athéniens, Spartiates, Thébains, et ne se sentaient Grecs que dans leur dédain superbe pour les barbares^ c'est-à-dire pour le reste du monde. Les Hellènes contemporains ont ainsi un trait de ressemblance avec les Italiens de nos jours. Ceux-ci, dont les pères ont perdu la péninsule par l'excès du régime communal, possèdent enfin cette unité nationale que Machiavel le premier avait entrevue : ils s'y tiendront, quoi qu'en disent quelques rêveurs dépourvus d'informations précises, qui s'obstinent à espérer un retour au passé pour un peuple parvenu en si peu d'années à la pleine maturité politique. L'unité de l'hellénisme a toujours été, depuis quarante ans, l'ambition des Grecs. C'est la grande idée, la reconsti-
tution de la famille hellénique, la reprise de son domaine, et, par-dessus tout, la rentrée triomphale dans Byzance, et le symbole de Nicée éclatant de nouveau sous la coupole de Sainte-Sophie. Ils affirment que le 1" juillet, au lever du soleil, on vit du haut de l'Hymète le dôme de Constantinople. Ils soupirent après les rives du Bosphore comme les croisés du douzième siècle après les murs de Jérusalem. En 185/i, Othon l", qui n'était point belliqueux, entraîné par l'enthousiasme de ses sujets, se fit préparer un costume d'empereur byzantin ; la grande idée semblait sur le point d'être réalisée ; mais l'occupation française dissipa ce beau songe, Othon ne revêtit point la dalmatique, ne se couronna point de la tiare des Paléologues. Les Grecs sont patients, comme le sont les hommes qui s'enchantent volontiers de la parole ; ils attendent que vienne leur heure, tout en faisant des discours. Une idée fixe, poursui\ie avec l'entêtement de l'amour, est, en poUtique, une force incomparable. D'ailleurs, l'exemple des Italiens est fait pour les encourager. Pour le moment^ ils glissent quelques cartouches dans la giberne de leurs soldats, s'agitent sans trop se hâter et méditent peut-être sur une fable intéressante, qui n'est point dans Esope : Raton tirant pour Bertrand les marrons du feu.
Le souvenir du passé soutient les généreusesespérances: ils voient dans ce qu'ils ont été naguère un gage et un titre pour ce qu'ils souhaitent d'être de nouveau un jour. L'esclave grec qui, dans le Don Juan de Byron, chante devant Juan et Haydée l'ode des Iles de la Grèce, rougit de honte en
rappelant Marathon : les Hellènes du temps présent^ devenus libres, relèvent fièrement le front en parlant de leurs ancêtres ; ceux qui appartiennent aux provinces de l'empire turc, s'ils ont quelque culture d'esprit, se réfugient dans cette vieille histoire comme dans une patrie idéale. Ils vénèrent l'antiquité, et, dès qu'il s'agit de fonder quelque institution savante, d'aider à quelque recherche archéologique, ils ouvrent largement leur bourse. Que l'on parcoure les noms des personnes associées pour l'encouragement des études grecques en France, on y trouvera tous les Grecs distingués^ les hommes poUtiques, tels que M. Delyannis, M. Zaïmis, M. Rangabé ; les chefs de l'Eglise orthodoxe, Gerasimos, métropolitain de Chalcédoine ; Glycas, évêque d'hnbros ; le gymnase de Janina, les Mavrocordato, les professeurs d'Athènes, les négociants dont le nom est européen, les Rodocanaki, les Zaphiropoulo, les Zariphi de Marseille, les Zographos de Constantinople, et jusqu'au nom de tel étudiant, venu de Smyrne à Montpellier pour y apprendre la médecine. Quant à la petite patrie du royaume hellénique, les Grecs du dehors, ces marchands ou ces banquiers de Londres, de Marseille, de Trieste, d'Alexandrie, de Vienne, d'Odessa, du Phanav, l'entourent d'une sollicitude filiale : toutes les œuvres utiles, université, musées, école polytechnique, collèges, hôpitaux, bourses d'étudiants, fouilles d'antiquaires, sont le fruit de leur générosité. Depuis quelques années même, beaucoup d'entre eux, une fois fortune faite, reviennent à Athènes et s'y élèvent de riches maisons de marbre
pentélique dans le quartier du palais royal et sur le penchant du Lycabette. Cette ville qui, il y a cinquante ans, n'était qu'un village en ruines, est ainsi devenue, grâce à la libéralité des Grecs du monde entier, l'une des plus peuplées, et de beaucoup la plus lettrée, la plus vivante et la plus aimable de l'Orient.
Elle est déjà, en efTet, une ville savante, la vraie capitale d'une nation, où le goût de l'instruction, la curiosité de la science sont toujours dignes des traditions antiques. C'est là le second des traits remarquables du caractère des Hellènes. Là-bas tous les enfants, même dans le plus misérable hameau de la Morée, apprennent à lire et à écrire. Le grec des livres liturgiques est pour eux presque une langue vivante, qui leur permet de comprendre les passages les plus simples des anciens écrivains. Un jour, dans un village de Laconie, je priai un enfant qui se rendait à l'école de me montrer ses livres. J'ouvris Tun d'eux au hasard : c'était une anthologie d'après Xénophon ; je tombai sur une belle page, toute parfumée du miel de Vaheille atùque. On sait que les étudiants pauvres se louent, à Athènes, comme domestiques, afin de suivre les cours de l'Université. Beaucoup d'entre eux habitent, sur le Lycabette, des chaumières pareilles à des étables. Il n'en est guère qui n'entendent le français. Quelques-uns, aidés par leurs compatriotes, étudient à Paris, à iNaples, à Pise, ou dans les écoles de l'Allemagne. J'ai vu, dans le bourg d'Andritzéna, en Elide, un médecin, élève de la Faculté de Paris, dont les fils et les filles parlaient le français ; sa maison était
pauvre, mais bien hospitalière, et remplie de livres excellents. L'éducation des filles n'est pas moins soignée que celle des jeunes gens. Athènes possède un lycée féminin, VArsakion, où quatorze cents jeunes filles reçoivent un enseignement secondaire admirable : grec ancien, langues vivantes, histoire, géographie, sciences naturelles, dessin, économie domestique, arts d'agrément, travaux de femmes. L'Université, le Panhellenion, a l'organisation et le mouvement de celles de l'Allemagne. Les étudiants s'y rendent de tous les points de la Méditerranée, de la mer Noire, de l'empire turc, des provinces danubiennes. Le Polytechnion forme des ingénieurs et des industriels : il faut souhaiter que ce pays s'efforce de former aus^ des agriculteurs. S'il y avait aux champs plus de propriétaires, grands et petits, honorant la Terre nourrice, la grande déesse des vieux âges, il y" aurait à la ville moins de politiciens^ de candidats aux fonctions de l'Etat, trop peu nombreuses pour tant d'ambitions remuantes ; la fortune de la Grèce serait assurée.
Quand on esquisse l'image d'un peuple contemporain, il n'est pas possible de négliger sa foi religieuse et l'état de son Eglise. Depuis cinq ou six ans, le christianisme est entré dans une crise extraordinaire dont le contrecoup a sur la politique et sur la vie morale des nations européennes l'effet le plus grave ; les aveugles seuls ne veulent point voir que la question religieuse est la trame même sur laquelle se brode chaque jour le dessin de
rhistoire présente. Seuls, les Grecs, comme les Russes, ne sont point engagés dans cette crise : depuis le schisme de Photius, ils vivent au sein d'une Eglise que le génie de Byzance a frappée de stérilité, qui se soutient par son immobilité même et qui, si elle a gardé la forme et lesprit de la vieille communauté chrétienne du neuvième siècle, ne ressemble en rien à aucune des confessions de l'Occident. Tandis que le catholicisme se développait, se donnait de nouveaux organes, agrandissait le monachisme, modifiait sa politique, remaniait •sa constitution, la communion byzantine demeurait inébranlable, muette et comme morte, semblable aux saintes images de ses sanctuaires dont ■aucune Hberté de l'art n'a jamais changé les lignes hiératiques. Ce fut pour elle une cause d'infériorité et de médiocrité ; c'est aussi une cause de ■durée. Quand on ne fait point un seul pas, on ne risque point de chanceler. Elle n'a eu, en ces siècles ardents qui suivirent Grégoire VII, ni esprit d'apostolat, ni ferveur de charité, ni prétentions poUtiques, ni ambitions temporelles ; elle s'est renfermée dans un dogmatisme immuable, ne demandant aux conciences qu'une adhésion calme à la lettre sèche de la loi, se souciant peu du mysticisme, n'exigeant point le dévouement ni le sacrifice, indifférente à la noblesse du martyre. Elle a vu passer sans émotion les croisades, et dans ses rangs il ne s'est point levé de saint Bernard, elle a laissé ses moines basiliens dormir sur les sommets de TAthos, tandis que saint François d'Assise soulevait par sa parole et l'exemple de sa vie le monachisme ; mais elle n'a point connu les trou-
blés de l'Eglise de Rome, aux prises avec l'orgueil et la foi indignée des moines ; elle n'a point eu de saint Dominique, mais elle n'a pas eu davantage d'Inquisition^ et si son histoire a été sans grandeur^ elle n'a point eu de moments tragiques. Ses fidèles, s'ils n'ont jamais senti l'élan irrésistible de l'amour^ n'ont jamais non plus goûté aux joies amères de la révolte : elle n'a compté, depuis le jour de la séparation, ni saints ni hérétiques. Aujourd'hui, elle ne connaît, en réalité, ni fidèles enthousiastes, ni libres-penseurs inquiétants. Une paix profonde a toujours régné en elle et autour d'elle, la paix des nécropoles. Religion bienveillante, dépourvue d'idéalisme, toute pleine de petites pratiques, de génuflexions, d'attitudes idolâtriques : le prêtre n'est point prédicateur ; il n'a sur les âmes aucune action ; il se mêle familièrement à la vie de tous ; il est père de famille comme ses paroissiens ; il se rend dans leurs maisons, au prix d'une petite monnaie, pour les baptiser, les confesser, les marier. C'est ainsi que le clergé et la société laïque, loin de former deux groupes distincts, se confondent dans le troupeau des fidèles. L'évêque, qui est pris parmi les moines et n'a point de famille, n'apparaît guère, ne s'inquiète point de la société civile, de la politique de l'Etat, des affirmations ou des négations de la science ; il se contente de veiller légèrement sur ses couvents et ses papas. Un peu de simonie — on l'a vu par de récents scandales — ne l'effraie point. 11 vit, comme son clergé, sans agitation, ni terreur, ni clameur : il n'a personne audessus de lui, que le synode national, composé
d'évêques ses coofrères. Je ne crois pas que les évêques grecs écrivent des mandements. Ils aiment, d'ailleurs, sincèrement la patrie hellénique ; le premier martyre de l'indépendance fut Grégoire, patriarche de Constantinople.
Le même christianisme byzantin peut allumer, en Russie, un fanatisme farouche; le paysan de la steppe^ dont la passion religieuse s'exalte durant les longs jours de Thiver, à la voix de ses popes, marche résolument à la guerre sainte. Mais la Grèce est une terre vieillie, et que ne visitent plus ces pieux enthousiasmes ; c'est le berceau du scepticisme, de l'observation critique : ajoutez que Thomme n'y sent jamais le besoin d'échapper, en fuyant du côté du ciel, à l'étreinte de la nature. Le Grec aime son clergé sécuUer, ses papas, bonnes gens qui ne le gênent guère ; il méprise ses moines, étrange société qui, en face d'un peuple actif et ardent à l'étude, étale sa paresse et sa prodigieuse ignorance. Les moines ocieux du Pantagruel sont bien dépassés par ces fainéants dont l'emploi unique est de chanter par cœur quelques offices chaque jour: car beaucoup d'entre eux ne savent pas lire. Leur sottise est sans pareille. A peine descendu de cheval, l'étranger est abordé par le kaloyer, le bon vieillard le plus docte du couvent ; il en reçoit coup sur coup les questions suivantes, qui se reproduiront invariablement dans toute la série des monastères : « Esttu catholique romain? Comment va le pape? Et la reine d'Angleterre ? Tes prêtres disent-ils la liturgie (la messe) en latin ? Communies-tu sous les deux espèces? Crois-tu au purgatoire? Com-
ment va le sultan ? » Ne vous informez point de la bibliothèque : la clef ne s'en trouve jamais. Hélas! leur cuisine n'est guère mieux montée. Ils ne sont point gourmands : frère Jean des Entommeures les écraserait de son dédain. Un vendredi, au Megaspileon, ce couvent extraordinaire d'Arcadie, établi dans les entrailles du rocher, où l'on chemine toujours avec une lampe ou un cierge, notre modeste dîner donna de bien cruelles tentations au frère Samuel — je n'ai point oublié son nom — moinillon fort crasseux, notre serviteur d'un jour. Un poulet étique y figurait, et, afin de ne pas scandaliser cette bonne ànie, je lui fis comprendre que des voyageurs, en ces montagnes, n'allaient point sans dispenses régulières. Au dessert, que formait une assiette de pruneaux cuits, le moine n'y tenait plus : ses yeux brillaient comme des escarboucles ; je lui montrai l'assiette : il y plongea sa main, ramassa les pruneaux, puis frappé d'un scrupule théologique : <( Au moins, il n'y a pas de viande là-dedans? »
Ainsi, il n'y a pas, en réalité, pour les Hellènes, de question religieuse. L'Eglise, toute nationale, indépendante du synode de Moscou, n'entre jamais en conflit avec l'Etat; le clergé, tolérant et médiocre, le monachisme, assoupi et indilTérent aux choses du monde, n'entreprennent point de diriger et de gourmander les laïques. La guerre d'Orient précipite l'un contre l'autre deux fanatismes inflexibles; elle est véritablement, pour les Turcs comme pour les Russes, une guerre sacrée. Les intérêts de la race hellénique sont, dans ce grand débat, purement poUtiques et temporels. C'est encore, de
la part de ces descendants du prudent Ulysse, un trait d'esprit. Le ciel appartiendra aux pacifiques et aux simples de cœur : la terre finit toujours par revenir aux gens d'esprit.
Les débuts d*un règne.
George I®»" de Grèce (i)
Jamais les Rois n'ont été populaires à Paris comme à l'heure présente. On leur sait gré de leurs visites, on les salue avec respect, on les acclame avec enthousiasme. Et ce ne sont pas des rois en exil, dépossédés, épaves des révolutions, qui sont accueillis, avec une telle courtoisie, par la grande ville républicaine, mais des souverains en activité, assis — presque tous — sur des trônes solides. Le premier en date, cet été, de tous nos hôtes couronnés, un vieil ami de la France, citoyen de la bonne ville d'Aix-les-Bains, George P"", roi de Grèce depuis trente-deux ans, a fondé une dynastie qui, affermie par d'illustres alliances, entourée de la sympathie de l'Europe, est plus assurée de l'avenir que telle ou telle puissance de plus ancienne race monarchique. J'ai toujours admiré le très remarquable sens politique de ce prince danois qui, venu tout jeune de si loin, placé au commandement d'un navire dont l'équipage et les officiers avaient perdu l'habitude d'obéir et le respect de la discipline, a su devenir, sans crise sérieuse, par sa loyauté, son bon sens et la dignité de sa vie, le maître constitutionnel non seulement
;i) Journal des Débats, 8 octobre 1895.
de son royaume, mais de tous les partis de son royaume. Et cependant, jamais règne n'avait eu des commencements plus incertains et de plus courtes espérances. Il dure encore et George I" peut se promener tranquillement en Savoie et à Paris sans craindre, à son retour au Pyrée, la pénible surprise qu'y avait trouvée, à la fin de 1862, son prédécesseur Othon I" de Bavière.
Celui-ci, un bien brave homme, mais lourd, ridicule, qui, sous sa fustanelle et sa veste brodée d'or, semblait un magnifique marchand de pastilles du sérail, avait eu deux malheurs : sa femme, d'abord, la reine Amélie, que les Grecs exécraient, sans trop savoir pourquoi, car elle était charitable ; puis le couple royal n'avait point d'enfant. A quoi bon garder un roi qui manque d'héritier ? s'étaient dit un beau soir les étudiants, les journalistes et quelques officiers avides d'avancement précipité. La Cour était justement en villégiature d'automne sur les côtes du Péloponèse, En un tour de main, dans Athènes insurgée, le gouvernement fut bousculé, le palais pillé, la République instituée à titre de régime provisoire. Quand Othon revint sur sa frégate, c'était fini. Il dut se réfugier, comme Napoléon,, sur un navire anglais, qui se hâta de lever l'ancre pour Trieste. Aux représentants des puissances protectrices, France, Angleterre et Russie, montés à son bord pour lui faire leurs adieux, le pauvre sire n'avait demandé qu'une faveur : qu'on lui rendît bien vite, via Corfou, ses chemises blanches dont il avait un pressant besoin ; malheureusement, elles étaient déjà sur les épaules du peuple vainqueur.
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Cette révolution avait été imprévue et rapide, telle que notre 24 février. Elle mettait aux prises, sans aucun frein, les partis entre lesquels l'infortuné Bavarois s'était vu sottement ballotter pendant trente ans.
Ces paitis formaient alors un triple système, se dévoraient en quelque sorte, en trois arènes distinctes. D'abord, c'étaient les Autochtones contre les Phanariotes, les premiers pauvres, en général, se nourrissant d'olives, de fromage de chèvre, et se consolant de leurs perpétuels carêmes par le rêve glorieux de l'hellénisme local, la rentrée à Constantinople, la Pàque orthodoxe célébrée sous le dôme de Sainte-Sophie. Les Grecs du Phanar, banquiers, armateurs, diplomates, amis de l'ordre, clients respectueux d'Abdul-Aziz, trouvaient que tout était bien, que le royaume hellénique était assez grand et qu'il était plus sage d'y développer l'agriculture et la marine marchande que la marine de guerre et des ambitions inquiétantes pour la paix de l'Orient. Les Phanariotes, fort peu nombreux à Athènes, y étaient très forts néanmoins, parce qu'ils représentaient la richesse, la culture européenne et que les liens de famille ou d'affaires les rattachaient à cet autre hellénisme, puissance internationale, qui réside à Constantinople, à Smyrne, à Alexandrie, à Vienne, à Marseille, à Londres, à Paris.
Un second groupe de partis répondait aux rivalités intérieures du royaume : la Grèce du Nord contre la Morée, la >Lorée et la Grèce du Nord contre l'Archipel, Athènes méprisant Sparte, le Parnasse regardant de haut le Taygète et l'Ithôme,
les îles rocheuses, stériles, ne vivant que de la mer et du cabotage, jalousant la Grèce continentale, où la vie était plus douce, plus champêtre et qui avait encore les agréments du brigandage appliqué à la politique, tandis que Syra, Hydra, Santorin avaient perdu les joies de la piraterie.
Puis, venaient les politiciens, la peste du pays, qui s'étaient faits les parasites, les valets et les espions des légations étrangères et rêvaient d'inféoder, moyennant salaire honnête, le royaume à l'une des trois grandes nations qui avaient brûlé jadis leur poudre dans la baie de Navarin.
Enfin, le grand parti vague, disposé à travailler à côté de l'un ou de l'autre des trois premiers, le parti des simples forbans et des pêcheurs en eau trouble. Dès le premier jour, la poussée révolutionnaire porta au pouvoir deux ou trois de ces messieurs et, parmi eux, le ministre X...., un insulaire qui, le soir de la déchéauce d'Othon, fumant son tchibouk à sa fenêtre, vit accourir de loin le carrosse du consul général de Bavière. La femme du consul fuyait, éperdue, au Pirée, afin de se jeter sur le premier bateau à vapeur venu. Le ministre descendit quatre à quatre son escalier, fit arrêter les chevaux, obligea la pauvre dame à ouvrir ses valises où, disait-il, se trouvaient assurément des papiers d'Etat, ne découvrit que des couverts d'argent, les entassa dans un pan de sa robe de chambre, salua très poliment et rentra chez lui.
Alors, durant plus d'une année, la plus odieuse anarchie avait pesé sur Athènes et le royaume de Minerve. La décomposition politique et morale du
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pays fut d'une rapidité foudroyante. Tout se gâta à la fois : l'armée, la justice, le Parlement, le peuple. Les soldats enfermèrent à triple tour, dans leurs casernes, colonels et capitaines. Les officiers se promenaient ivres dans les équipages du roi, brandissant leurs sabres nus, avec des chansons imbéciles contre Othon et Amélie. Les gendarmes s'éclipsèrent. La magistrature suspendit l'application du Code pénal. Les élections pour l'Assemblée nationale se firent à coups de revolver. Les candidats audacieux escamotaient les bulletins au nom de leurs concurrents, ou même emportaient tout bonnement chez eux l'urne sous leurs bras et la rapportaient revue et corrigée. Le vieil instinct féodal se réveilla tout à coup et les députés s'acheminèrent vers Athènes suivis de leurs clients, de leurs bergers, de leurs vassaux en dalmatiques de poils de chèvre, armés de gourdins et de longs pistolets, accompagnés de dogues à la trogne farouche. On put arrêter à Missolonghi, grâce à une dose sérieuse d'arsenic, le général brigand Gr... qui venait escorté de tous les bandits de l'Acarnanie. Plus tard, ce fut le ministre de l'instruction publique K... qui logea sous les oliviers de l'Illissus, à l'entrée même de la capitale, les Klephtes appelés par lui des montagnes du Magne. Cela nous valut, en juillet 1863, une émeute horrible autour du palais royal et de l'Ecole française. Les prisons et les bagnes ayant ouvert leurs portes, au nom de la Uberté reconquise, les pires coquins de l'Orient vinrent étaler dans la capitale leur impudence et leurs guenilles. Les pères de famille prudents ne permirent plus à
leurs filles de montrer leur minois et leurs yeux noirs à la fenêtre. On tirait à la cible sur les places publiques. Les soldats essayaient le fil de leur sabre sur le nez des enfants. Un jour ils poursuivaient, le sabre haut, à travers la ville, un malheureux nègre employé dans un cirque français, et l'atteignant sur le seuil d'une pharmacie, lui abattaient le poignet ; un soir, ils enlevaient à l'issue de la représentation, deux écuyères, dont Tune fut retrouvée, le lendemain, agonisante, au bord de la route d'Eleusis. Un autre soir, irrités de ne point rentrer gratuitement à ce cirque, ils firent pleuvoir du dehors une grêle de pierres sur les spectateurs qui furent obligés de poser leurs chaises sur leurs têtes ; mais la femme de l'ambassadeur de Turquie, Mme Photiadis Bey, eut tout de même la tête fendue. Les environs immédiats d'Athènes étaient des repaires de malandrins. Au mois de mai, sur le Pentélique, à deux heures d'Athènes, quatre Anglais durent Uvrer leurs bourses, leurs montres et leurs revolvers à une bande qui, trois fois par semaine, envoyait à l'Agora plusieurs jeunes drôles, pour y faire les provisions.
Cependant, l'Assemblée nationale, aussitôt constituée, s'était occupée de pourvoir à la vacance du trône. Il y eut alors une intrigue anglaise assez obscure, mais qui faillit aboutir en faveur d'un des fils de la reine Victoria, le prince Alfred. On reçut un jour, dès le mois de novembre, à Athènes, une proclamation télégraphiée de Corfou annonçant l'arrivée aux îles Ioniennes d'une escadre britannique portant le roi futur. L'enthousiasme
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s'alluma subitement, comme une fusée d'artifice. On n'entendit plus que le cri de : « Zito Alferdos ! Vive Alfred » et le nombre des ivrognes s'accrut sensiblement. Un omnibus d'hôtel, surmonté d'un orchestre de foire, parcourut la \ille et les musiciens, tout en écorchant le God save the Queen, présentaient au peuple des lithographies coloriées delà reine, du prince de Galles et du jeune Alfred. Les Grecs se voyaient déjà, soutenus par les armes et les guinées anglaises, rentrant à Constantinople : Abdul-Aziz se repliait sur Brousse. La question d'Orient^, réglée pour l'Europe, reculait en Asie-Mineure. Le candidat qu'appuyaient la France et la Russie, le prince de Leuchtenberg, n'eut pas une seule voix au scrutin de l'Assemblée, qui donna un vote à Abdel-Kader, un au maréchal de Mac-Mahon. Cela se passait vers le 20 décembre. Mais brusquement, ce beau rêve de Picrochole s'évanouit. On apprit que l'Angleterre gardait son prince. L'Europe avait peut-être froncé les sourcils. Peut-être aussi la prétention hautement déclarée des Grecs de prendre le roi sans un seul habit rouge d'escorte, afin de ne point recommencer l'aventure des tuniques bleues de Bavière, avait-elle fait réfléchir le cabinet de Londres. L'omnibus, l'orchestre et les portraits royaux furent remisés et ne reparurent plus. Et le gouvernement provisoire d'Athènes reprit 1'^/manach de Gotha et y chercha fiévreusement un nouveau prétendant.
Il découvrit enfin un adolescent, neveu du roi de Danemark, enseigne sur un navire de la marine danoise. Une ambassade fut expédiée à
Copenhague. Le roi hésita longtemps avant de donner son neveu à la Grèce. Il céda enfin, à temps pour la paix intérieure du royaume, A ce moment, au mois de mai 1863, on ne parlait plus que d'un envahissement de l'Assemblée par le peuple. Les soldats vagabonds étaient les maîtres de la capitale ; le gouvernement, en plein désarroi, était réduit à former une garde civique avec tous les mauvais sujets amenés des provinces par les députés. On les arma de revolvers et d'énormes bâtons. Ils patrouillaient en ville jour et nuit. Cette police extraordinaire établit dans la capitale la plus utile terreur. Nous ne fûmes tranquilles qu'à partir du jour où des brigands hors cadres veillèrent, en sentinelles crasseuses, sur la propriété, la famille et la pudeur pubhque.
Ce fut une grande joie, pour les personnes amies de l'ordre dans la rue, d'apprendre qu'on avait misla main sur un roi. Les sages, si facilement pessimistes, hochaient la tète et faisaient d'inquiétantes grimaces. (( Cela ne durera pas, disaient-ils. Athènes n'est pas encore assez ivre de licence, L?, nouveau régime versera de l'eau dans notre coupe avant que nous n'ayons le dégoût du vin trop pur. il fallait attendre une année encore et laisser les Klephtes et les militaires en rupture de caserne mettre le comble à leurs horreurs. Une révolution arrêtée trop tôt est un incendie mal éteint. Il restera du feu sous les cendres ».
Mais, quand on apprit que le jeune roi appor-
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tait, comme don de joyeux avènement^ les îles Ioniennes à sa nouvelle patrie, l'allégresse et l'enthousiasme éclatèrent de façon extraordinaire. L'Angleterre avait bien fait les choses. Les Sept Iles ne lui servaient de rien, à la vérité, pour la protection de la route des Indes ; mais le cadeau était royal et très propre à consolider, dès le premier jour, le trône de George I". Le souverain devait faire son entrée triomphale dans Athènes le 30 octobre 1863, une année tout juste après la chute du Bavarois. L'hellénisme entier se mit en voyage pour saluer son apparition. Je rentrai alors d'Italie par Corfou et Zante. Le bateau à vapeur qui nous prit à Zante, la foule et moi, était si plein de monde que le capitaine dut refuser des passagers aux dernières escales du golfe de Corinthe. II fallut enfermer dans la cale une douzaine de soldats dont la tenue était vraiment trop débraillée. Ils nous firent passer une nuit détestable, menaçant de mettre le feu au navire ou d'y ouvrir une voie d'eau. On dut les délivrer et leur rendre le pont. Au matin, dans les parages de la triste Lépante, ce fut une autre alerte. Nous passions lentement en vue d'un vieux fort du temps des Turcs, où le ministre de la guerre avait cloîtré quelques compagnies d'infanterie dont l'indiscipline avait dépassé toutes les bornes. Ces jeunes gens, dont l'humeur était portée à la gaieté, imaginèrent de tirer sur nous trois coups de canon. Le premier boulet tomba à dix mètres de l'avant, le second à deux mètres de l'arrière, le troisième passa en sifflant sur nos têtes. Jamais plaisanterie ne m'a paru du plus mauvais ton. Un trou dans
notre coque, et nous descendions à pic sur les rives du Styx qui, heureusement, ne coulait pas très loin de là ; en trois minutes nous y étions rendus ; nous y serions encore.
La réception du roi, au Pirée, le long de la route poudreuse d'Athènes et dans les rues de la capitale fut réellement touchante. Ce grand garçon blond et rose, qui semblait n'avoir que seize printemps, charmait les Grecs que la caricature massive d'Othon avait fini par ennuyer. On fit pleuvoir sur sa voiture les dernières roses et les derniers lys, et une nuée de petits papiers, sonnets, madrigaux, épigrammes, odes et acrostiches, qu'il ne pouvait pas comprendre encore, car c'était du grec. J'en ai ramassé quelques-uns, de ces naïfs compliments : il n'y était question que d'Alexandre, de Constantin, du Bosphore, toujours la grande idée, que la monarchie bavaroise n'avait pu réaliser et dont elle finit par mourir. Les jeunes filles se tourmentaient moins de la question d'Orient. On avait bien le roi, mais la reine? Plusieurs, et des plus jolies, en perdirent le sommeil. Au bal de la légation de France, à la fin de décembre, les six plus ravissantes héritières du royaume s'attachèrent au prince comme demoiselles d'honneur. Leurs tabourets entouraient le petit trône établi dans l'angle du salon de M. Bourée. Elles aidaient le roi à s'y asseoir, à se relever, se penchaient sur sa montre quand il regardait l'heure, caressaient la grande croix de la Légion d'honneur qui pendait à son côté, lui disputaient des débris de dentelles et de rubans qu'elles espéraient bien qu'il garderait toujours. 11 passa là de longues heures dans un
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incendie d'yeux noirs qui flamboyaient. Ce fut peut-être le plus grand péril du règne naissant. Un mariage grec eût rapidement gâté les choses ; toutes les jeunes filles, toutes les mères, tous les pères, tenant aux partis politiques hostiles à celui de la famille élue, formaient une opposition formidable de jalousie et d'orgueil blessé. Les Phanariotes et les autochtones, les insulaires et les continentaux se déchiraient de plus belle, et la guerre du Péloponèse se rallumait. — A plus d'un signe fâcheux, on put croire, en ces premiers mois du règne, la situation de la Couronne chancelante. Le roi prit comme grand-maréchal du palais un Phanariote généralement haï, que Othon lui-même avait écarté de sa maison. Les journaux s'empressèrent d'attaquer le maréchal. Le fils de celui-ci, officier de lanciers, tira son sabre et alla sabrer la tête de M. Charidis, rédacteur du Phôs, ainsi que celles de madame et demoiselles Charidis. La foule se porta, furieuse, à la maison de l'officier, qui s'élança, à cheval, suivi des étudiants et de nombreux coups de revolver. Cependant, le peuple marchait sur le palais en criant : « A bas le maréchal ! A bas les Phanariotes ! )> Le poste prit les armes et les aides de camp de Sa Majesté vinrent parlementer sous le péristyle du palais. Toute la nuit, les soldats veillèrent avec leurs officiers dans les casernes.
Quelques jours plus tard, nouvelle émotion. Un homme de la Grèce du Nord, armé d'une canne à épée, fut surpris en train de forcer les serrures de l'appartement royal. C'était sans doute un fou, dont les signes de croix multipliés avaient, la
veille, étonné ses voisins de table, à l'hôtel d'Orient. On confia le mystérieux personnage au procureur du roi. L'affaire n'eut pas de suite. Mais on chuchota dans Athènes qu'une conspiration des Othoniens avait échoué, grâce à Saint George, patron du roi et l'un des protecteurs célestes du royaume.
Enfin, le brigandage, symptôme de malaise politique, refleurit avec les asphodèles. Le courrier de Thèbes fut dévalisé sur la route sacrée d'Eleusis, à trois kilomètres d'Athènes. C'était une bande de gens de bonne mine, ornés de chaînes d'or et de bagues. Ils opéraient dans le périmètre de la capitale. Au moment du carnaval, ils avaient dansé la romaïque sur la place de Képhissia, en compa^ gnie du maire et des gendarmes. Ils avaient avec eux leur bourreau, un nègre, qui coupa le cou à un petit garçon pour décider le père de l'enfant à ouvrir son coffre-fort. L^armée se ressentait toujours du désordre révolutionnaire. Une compagnie d'infanterie, ayant chassé ses officiers, faisait une promenade de touristes quelque part dans la Grèce du Nord. Elle se nourrissait des moutons du prochain, sans payer, naturellement. Les minisrres de la guerre et de l'intérieur ne purent jamais savoir en quelle région ces militaires manœuvraient, autour du Cithéron ou dans les vallons du Parnasse, séjour des Muses. On envoya à leur recherche des gendarmes à peu près sûrs, qui les atteignirent sur les frontières de Turquie. Il était temps : quelques heures plus tard, nos braves envahissaient la Macédoine et faisaient flamber une fois de plus l'éternelle question d'Orient.
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Ce roi de dix-huit ans, isolé au milieu de son peuple, perdu dans son immense palais, mal conseillé, d'ailleurs, par son mentor, le comte d& Sponnek, un archéologue et économiste danois, homme d'Etat pour vieux pays très tranquille, et qui ne connaissait pas mieux la Grèce que le Japon, George P"", dis-je, paraissait être, au début de son règne, à la merci d'un pi^onimciamiento de sergents ou d'un coup de tête parlementaire. Il eut la sagesse de renvoyer assez vite M. de Sponnek à ses études, en Danemark, et la sagesse encore plus grande de se faire aimer de ses sujets. Une circonstance bien singulière lui attira tout à coup la sympathie attendrie des Hellènes. Je veux parler de la guerre de 186/i, l'écrasement de la nation danoise par la coalition de deux grandes puissances militaires, l'Autriche et la Prusse. Le deuil du souverain passa dans le cœur du peuple grec.
Une légende assez comique sortit alors du cerveau des bons Palikares. Le roi Othon était, disait-on, le généralissime de l'armée austro-prussienne, et :il se vengeait sur le faible Danemark, par d'éclatantes victoires, de la perte de son trône. Le roi Othon à cheval, Tépée nue dans la fumée des canons, c'était une invention bouffonnedigne d'Aristophane.
Propos helléniques (D
Il y a quatre-vingts ans, après les Martyrs et le Pèlerinage de Childe Harold, après la mort héroïque de Byron à Missolonghi, on fut, chez nous, passionnément philhellène. On le fut beaucoup plus qu'en Angleterre, en Italie, en Russie. En France^, le philhellénisme enflammait l'imagination populaire, il se glissait clans l'imagerie chère cà la bourgeoisie^ jusque clans la décoration des pendules. Je possède, en province, une vieille petite pendule qui sonna la première heure de ma vie et sur le cadran de laquelle est assise^ au pied d'une croix, une femme grecque dorée, les mains jointes, priant pour Botzaris, Mavromichalis ou Kolokotronis. Quand éclata le coup de clairon des Orientales, la France eut un vif sursaut. Les personnes d'humeur élégiaque s'en allaient répétant CCS deux vers qui leur donnaient la vision d'une m.ultitude de petits garçons grecs marchant contre les Turcs :
Je veux, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus. Je veux de la poudre et des balles !
ou bien, avec le poète, on pleurait sur la mort du grand brùlotier Kanaris, qui, en 1877, était encore
(1) Le Gaulois, 1907.
sénateur du royaume. Légère erreur historique^ que couvrait la fanfare des rimes et qui ne fut, je crois, relevée chez nous qu'en 1862, lorsque^ à la veille de la chute d'Othon I" et dernier, les Athéniens songèrent à l'amiral pour en faire un chef du cabinet.
Une fois la Grèce consacrée en son indépendance et munie des organes vitaux de tout peuple libre, Chambre des députés et Sénat, gendarmes et douaniers, réunions publiques et journaux, le philhellénisme français, qui n'avait plus d'objectif guerrier ou naval, dériva du côté des professeurs de grec de la Sorbonne, de l'Académie des inscriptions. On embrassait ainsi la Grèce moderne sous les voiles de l'antique Heliade. L'œuvre la plus apparente de ce philhellénismc des lettrés fut la création, en 1846, de l'Ecole française d'Athènes, qui, après quelques années de tâtonnements inévitables, aggravés encore par notre révolution de 1848, fut confiée définitivement à la surveillance paternelle de l'Institut. Sévère, mais juste, l'Institut, qui gardait le culte des plus vénérable^' antiquailles, offrit aux éphèbes que l'Université envoyait aux rives de l'Ilissus des sujets de mémoires ou d'expéditions scientifiques dont quelques-uns invitent aujourd'hui au sourire, après les graves travaux d'flomoUes à Delphes, et du directeur actuel, M. Holleaux, à Délos. Quand j'arrivai là-bas, au printemps de 1862, dans la liste rédigée par ces messieurs des Inscriptions figurait une étude sur le Mur des Lélèges, à Ty-
rynthe. C'est un entassement de blocs irréguliers, d'aspect cyclopéen, que l'on rencontre, revêtus de mousse, hérissés de chardons, sur le chemin qui va de Nauplie à Argos et Mycène. Cette question était faite pour plaire aux jeunes amateurs d'excursions champêtres. Quant aux Lélèges euxmêmes, on ne sait de ces braves gens absolument rien, sinon qu'ils vinrent peut-être de Crète en Péloponèse, dix-huit cents ans avant Jésus-Christ. Aux philologues de tempérament plutôt aquatique, l'Académie proposait de dresser la liste des noms de poissons qui naviguent dans les eaux du golfe de Corinthe et de déterminer la parenté desdits poissons avec ceux qui nous sont connus par les auteurs de l'antiquité.
Ces deux beaux sujets de recherches, faits pour renouveler l'érudition en matière hellénique et' susciter des vocations éminentes, n'a jamais tenté personne à l'Ecole française. On pourrait les retrouver en quelque carton de nos archives, mais décorés de vignettes ironiques dues au crayon d'un architecte pensionnaire de TAcadémie de France à Rome et d'une liste supplémentaire écrite par un nourrisson de l'Institut, dont je veux bien taire le nom, car il respire encore la lumière du ciel. Dans cette liste insolente, on lisait :
Reconnaître, décrire et classer les cailloux qui guérirent Démosthène de son bégaiement. Explorer en particulier, pour ce travail, la baie d'Eleusis.
Déterminer de quelle essence fut le bois du tonneau de Biogène. Retrouver, s'il se peut, les débris de la lanterne de ce philosophe.
Dégager de l opération pratiquée par Alcihiade sur la queue de son chien les vestiges dun mythe solaire, probablement antérieur à la période homérique...
Au moment de la guerre de Crimée, les tendresses se refroidirent entre la France et la Grèce. Le petit royaume avait été pris d'une ambition purement extravagante. Il espérait la l'econstitution de l'Empire grec de Constantinople^, la Grande Idée, dont il rêvera longtemps et qui pourrait bien se réaliser quelque jour. Mais, en 185/4, c'était un peu trop bonne heure. 11 eût fallu, pour sacrer Otlion dans Sain te- Sophie, la défaite profonde de l'Angleterre et de la France, l'anéantissement de la puissance ottomane. Les alliés imposèrent une occupation militaire à leur remuante pupille. Othon dut enfermer en ses coffres la dalmatique. brodée d'or, et la tiare en cuivre doré, et le globe du monde, et le sceptre, mondial aussi, des Césars byzantins. On découvrit cette défroque, après sa déchéance, dans les greniers du palais royal. Ce n'était pas sa faute, au pauvre homme, s'il n'avait point chaussé les brodequins de pourpre des Comnène et des Paléologue. Mais, déçus dans leur espérance de résurrection impériale, ses sujets lui gardèrent une rancune dont il devait cruellement pàtirhuit années plus tard.
Cependant, il n'y eut point de brouille .sérieuse entre nous et les Hellènes. Pas un instant l'Ecole française n'eut à s'inquiéter. Cette race line, de
caractère très doux — les brigands coupeurs de tètes mis à part — n'est point capable de méchanceté. Elle a, au plus haut degré, l'instinct hospitalier. Je n'ai jamais rencontré, même dans les régions les plus sauvages de l'Arcadie ou de la Phocide, que la plus franche cordialité. Ils ont gardé pour la France une gratitude dont j'ai vu parfois les signes touchants. En 1870, une troupe de jeunes volontaires grecs était toute prête à s'embarquer pour Marseille. Le veto du gouvernement prussien obligea le roi George à s'opposer au départ.
Beaucoup plus tai'd encore, dans la récente crise Cretoise, l'Europe se coalisa pour arrêter l'élan irrédentiste un peu trop prompt et trop vif des Hellènes. Quatre ou cinq puissances bloquèrent le Pirée. La France refusa de s'associer à cette leçon sévère d'équilibre européen. Et cette générosité toucha le cœur d'Athènes aux yeux glauques.
Aujourd'hui^ enfin, le phil hellénisme français prend encore une figure nouvelle. Erudits, diplomates, archéologues^ publicistes, ont formé à Paris une société dévouée à la Grèce, à ses intérêts politiques, à ses antiquités augustes, à son avenir oriental. Pensée excellente. Dans la péninsule des Balkans, au Phanar comme à Péra, dans l'Archipel, au fond des mélancoliques déserts de l'Asie Mineure, le Grec est vraiment le délégué de l'Europe, le missionnaire de la civilisation.
II est, en effet, de notre famille intellectuelle, et comme pour nous, Latins, la Grèce antique demeure la grande aïeule, les Hellènes du temps présent auraient quelque prétention légitime à représenter notre branche aînée. C'est d'ailleurs surtout le culte de la Grèce classique qui parut en nos sympathies européennes, depuis Chateaubriand et Byron, à l'égard des compatriotes de Botzaris, des administrés d'Othon ?"■ et de George I". Il y a de l'archéologie au fond de notre amour. Ce peuple nous semble charmant, parce que les traits dominants de son caractère font revivre sous nos yeux les Grecs d'Aristophane. C'est à dessein que je nomme ici le grand comique athénien, plutôt que Xénophon, Méandre ou Plutarque. Ces peintres de mœurs discrètes ou de passions tempérées donnent une sensation d'humanité trop générale. Le vrai Grec, le Grec éternel, se montrait déjà dans Homère par le personnage tiiachiniste, si je puis ainsi traduire l'épithète si fréquente de l'Odyssée, l'homme qui n'est jamais pris au dépourvu et se tire lestement de tous les mauvais pas. Mais Ulysse est bien primitif, et le monde héroïque des Atrides est d'une perspicacité trop lointaine. Aristophane, à la bonne heure ! M lui ni ses acteurs n'ont la mine archaïque. Aristophane est pour nous, Français de 1907, presque un contemporain. Il fut le témoin de la crise à la fois démagogique et sophistique qui fut pour Athènes et l'hellénisme entier une irrésistible cause de décadence. Prenez, au hasard, les tableaux de ce théâtre : les corroyeurs et les charcutiers portés par la démocratie aux affaires publiques ; les phi-
losophes subtils qui mesurent le saut de puces et se rieDt de la religion séculaire, l'éducation des jeunes gens livrée aux charlatans, aux contempteui's des gloires ancestrales, les femmes qui s'agitent, délaissent le vieux foyer^ vont au Pnyx, à l'Agora, se mêlent de politique, troublent la Cité, les rêves des grands chimériques, oiseaux jaseurs, inlassables bavards, qui font marcher les hommes sur la tête ; et de toutes parts, l'Etac envahi par les fourbes, les impurs, les affamés : cette explosion d'individualisme effréné, c'est la république, telle que l'entendaient les compères de Cléon, la démocratie pure qui ne connaît ni la tradition, ni la loi, ni le droit d'autrui, ni la liberté du voisin ou du rival. Dans la présente langue grecque, Dimocratia signifie simplement République . Mais, dans la langue des personnes indifférentes aux nuances délicates des mots quasi-similaires, Anarchia veut dire tout à fait le même régime. Ij'Anarchia est l'élixir de la Dimocratia. Elle est ce breuvage terrible que Platon dénonce et que le peuple boit longuement jusqu'à la folie furieuse.
De cet excès de l'individualisme, la république romaine commença de mourir au temps des Gracques, et les républiques italiennes devaient périr à leur tour. La république hellénique de 1862 à 1863 se savait éphémère, ce qui lui donnait une grâce bien touchante. Elle cherchait un Roi au coassement de mille grenouilles démocratiques et politiciennes. Elle le cherchait un peu partout, en
Angleterre, en Russie, dans la famille d'Orléans. En attendant qu'elle le trouvât, elle se livrait aux plus aimables caprices. Ce fut une débâcle de toute autorité publique, de la police, de la gendarmerie^ de l'armée.
Un jour, tel régiment mettait sous clé, dans sa caserne, proche de l'Agora, son colonel et ses ofticiers. Un soir, les militaires assiégeaient un cirque et, du dehors, lapidaient les spectateurs. Les députés, à l'Assemblée nationale, appelaient à Athènes leurs sicaires, sous la forme de bei'gcrs farouches, chargés de coutelas et de pistolets, sortis des monts d'Acarnanie, des rochers du Magne. Jour et nuit ces bandes rôdaient en ville, terrorisaient les citoyens. Ils accouraient à l'Assemblée, au moment des crises pai'lementaires, et les banquiers effarés enterraient leur or. On ne respira que le jour où le gouvernement eut l'ingénieuse idée d'enrôler ces brigands dans sa police.
Autour d'Athènes, au pied de l'Acropole, les jeunes gens s'exerçaient à la cible ; les polissons, partagés en deux camps^ othoniens et républicains, faisaient silller leurs frondes. Pour trois sous, ils suspendaient les hostilités et laissaient passer les promeneurs. A ma question :
— Pourquoi ce jeu, mon frère ?
-^ Nous imitons nos pères, me répondit, en grec classique, le capitaine de la bande républicaine. 0 ombre de Miltiade, de Thémistocle, de Périclès !
Ce désordre ne dura qu'une année. Ceux qui l'ont vu — et combien peu survivent ! — ont pris alors, en pilules homéopathiques, une dose excel-
lente de républicanisme. Ils sont comme vaccinés ■contre toute congestion d' Anarchia. Leur philhellénisrae s'est enrichi d'une sorte de conscience littéraire. Il est si doux de vérifier, dans les sottises que l'on voit, les discours de la sagesse antique ! J'ai rapporté d'Athènes un petit souvenir que j'évoque souvent, pour ma joie intime. Yous connaissez le symbole familier de Platon. Dans les cités de pleine démocratie^ dit le philosophe, les ânes se promènent en liberté et tiennent le haut du pavé- L'image m'avait toujours paru un peu aventureuse. Or, un matin de mai, au temps de l'interrègne anarchique, comme je remontais nonchalamment, par l'étroit trottoir de gauche, la rue •d'Hermès, je vis venir à moi, tout nu, seul, les oreilles hautes, le mufle ari-ogant, un àne magnifique. Il jouissait de sa liberté, du soleil, de la solitude du chemin, frottait béatement ses flancs contre les murailles tièdes. Arrivés face à face, lui et moi nous fîmes halte. Qui de nous deux céderait à l'autre ?
L'àne platonicien roidit ses quatre jambes, dressa plus haut ses oreilles, poussa un braiement impératif et ne bougea point. Je saluai courtoisement €t descendis dans la poussière blanche de la rue.