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échappés aux iconoclastes féroces de l'Orient, les ermites étranges du mont Gargano, disciples de saint Nil, les moines éblouis par l'Apocalypse et l'Evangile de Saint Jean qui priaient sur les plateaux alpestres de la Calabre. Sans le vouloir, la Grande Grèce du moyen âge et de l'âge moderne, jusqu'à ces vingt dernières années, a justifié la doctrine imaginée par les Eléates, à savoir que le mouvement et la diversité n'existent point, que les séductions de la vie ne sont que de trompeuses apparences et qu'il n'y a de bon que le demisommeil de la pensée, sous un ciel impassible, au bord d'une mer immobile et muette.
Le vieux paganisme et le christianisme se sont rencontrés dans ces solitudes où ne parvenaient plus les échos de l'Europe, et leur rencontre fut pacifique. Partout ailleurs, en Italie, à Rome, à Naples, en Ombrie, en Toscane, le christianisme a très vite, en quelque sorte, baptisé les anciennes croyances, exorcisé les superstitions séculaires. Ici, les deux religions ont conclu un amical concordat. L'Eglise indulgente, plus byzantine encore que romaine, a fermé les yeux sur beaucoup de croyances et de préjugés populaires qui sentaient la foi païenne. Elle n'a pas tiré, comme elle le fit ailleurs, à tout instant, des replis de sa chape de pourpre, le diable incarnation ou symbole des croyances maudites ; le diable, à son tour, comme touché de cette bonté maternelle de l'Eglise, s'est tenu presque tranquille et n'a point tourmenté l'imagination de ces simples des fantômes qu'il semble avoir réservés aux pays plus étroitement catholiques, apostoliques et romains.
J12 SOUVENIRS d'un VIEIL ATHÉNIEN
Cette originalité de l'àme d'un peuple, où la religion d'Homère s'est confondue avec le christianisme le plus naïf, a inspiré à un érudit de la terre d'Otrante, M. Giuseppe Gigli, un petit livre des plus intéressants, sur lequel j'aimerais à attirer l'attention de nos lecteurs (1).
La préoccupation du vendredi, générale dans toute la chrétienté, se complique, pour l'Italie méridionale, de l'inquiétude du mardis le jour du dieu Mars. Vous voyez la fusion des croyances populaires, le Calvaire et l'Olympe unis dans une même superstition. Mais Vénus et Mars sont des divinités de fâcheux augure, particulièrement pour les maris. Ceux-ci ont dû inventer le proverbe : « Vendredi et mai'di, mauvais jours pour se marier ». Le proverbe ajoute sagement : u Et pour se mettre en voyage ». Si Vulcain, en effet, n'avait voyagé loin de sa forge, les dieux n'auraient point eu l'occasion de rire à ses dépens, sur leur montagne parfumée d'ambroisie.
La terreur de l'inconnu, de la nouveauté, d'un signe obscur donné par le hasard ou par la nature, est le fond de toutes les superstitions. Le hibou, qui, la nuit, s'arrête sur un toit et crie lugubrement, annonce la mort prochaine d'une personne de la famille. De même, la poule qui chante à la
(1) Superstilioni, Preguidizi e Tradizioni in lerra d'Otranlo (Firenze, Barbera, 1893).
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façon d'un coq. Un moine étranger qui frappe à la porte d'un couvent, un ermite descendu de sa solitude lointaine, qui passe par la rue d'un village, présage l'un aux moines ses confrères, l'autre aux vieilles femmes effarées derrière leurs vitres, quelque grand malheur. Tous les songes ont leur signification, La fille qui a rêvé chevaux et carrosses épousera un riche seigneur ; rêver d'un cheval couvert d'une housse blanche (le cheval pâle de l'Ecriture), c'est s'attendre à de mauvaises nouvelles ; le figuier annonce les coups de bâton, le serpent, la calomnie, une statue des discordes de famille.
Le monde est plein d'êtres surnaturels, bons ou mauvais, qu'il s'agit de se conciUer, d'apaiser ou de chasser. Le plus grand, le plus sacré est le soleil. A l'époque de la moisson, au moment où l'astre, rouge comme braise, va disparaître derrière les cimes de la Calabre, les travailleurs, épuisés par la chaleur du jour, s'arrêtent sur le sillon d'où sort un soufïle de feu, se rangent en demi-cercle, tournés vers le couchant, tètes nues, et s'agenouillent. Le plus ancien commence une prière au soleil, à laquelle répondent tous les autres. C'est V Angélus de Millet, interprété en terre païenne par les misérables qui gagnent, selon M. Villari, six sous par jour et sont nourris de pain noir jeté dans un chaudron d'eau chaude. [Lettere méridional i).
Une éclipse, une pluie d'étoiles filantes, une comète, une aurore boréale présagent de grandes catastrophes. De toutes parts le malheur guette l'homme et c'est une science de connaître les
recettes ou les enchantements qui permettent de lutter contre la malice des choses. Une corne decorail, au cou des enfants, leur assure la santé. Un lézard à deux queues (ce que nous appelons, en France, un merle blanc), renfermé dans labourse d'un joueur, est le gage d'un gain perpétuel. Les pierres précieuses ont d'admirables^ vertus. Le rubis prémunit contre la peur, le tonnerre et la peste ; placé sous la langue, il guérit de la tentation du suicide ; l'émeraude chasse les vipères et les esprits malfaisants ; la turquoise adoucit l'agonie ; l'améthyste engourdit la goutte aux doigts des évêques ; le cristal de roche préserve des songes effrayants et l'onyx de la mélancolie. Le tout est de posséder un écrin bien assorti ou d'être orfèvre.
L'orage d'été qui sème la ruine et détruit toute espérance ; la trombe noire qui, sur mer, noie les barques et, sur terre, emporte les toits, sont conjurés, dans la campagne de Tarente, par une pratique touchante. Dès que le ciel devient livide et menace, les femmes font sortir sur le seuil des maisons un enfant âgé de moins de sept ans, qui jette en l'air, à droite, à gauche et en avant, trois petits morceaux de pain, tout en chantant cette prière :
« Lève-toi, saint Jean, et ne dors plus, — Car je vois venir trois nuages — Un d'eau, un de vent, un de tempête. — Où conduirons-nous ce temps ? — Dans une grotte obscure, où ne chante point le coq, — Où n'entre point la lumière de la lune, — Afin qu'il ne fasse de mal ni à moi ni à personne ».
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La mort est le mystère suprême. La Grande Grèce croit toujours que les âmes des morts reviennent effrayer les vivants. Dans la nuit des Trépassés, elles cheminent en longues files tortueuses, par les champs, sur les colUnes, au bord de la mer; drapées de blancs linceuls, balançant des lanternes, la blême procession glisse dans les rues des villages et Ton entend le bourdonnement sourd des psalmodies d'outre-tombe. En 18/i8, à Manduria, comme le peuple hésitait entre les idées libérales et la fidélité aux Bourbons, le parti royaliste n'imagina rien de plus convaincant, pour décider les esprits, que de payer quelques fantômes sacrilèges qui, durant plusieurs nuits, jouèrent la farce sinistre d'une procession mortuaire tout autour de la ville. Les habitants, terrorisés, revinrent au roi Bomba.
Pour contenter les morts^ ces bonnes gens ont d'ingénieuses imaginations. Ils brûlent les matelas du défunt, autrement l'àme demeurerait attachée à son lit d'agonie, retenue loin de Dieu. Ils font cercle autour du cadavre, pleurant et célébrant les vertus que le vivant n'avait pas montrées. Ils conduisent au cimetière les petits enfants, avec un joyeux concert de flûtes, de violons et de trombones, accompagnant le prêtre et la croix, et, le long du chemin, ils jettent sur le pauvre cercueil des poignées de bonbons. Lès pleureuses, les prefiche, remphssent les maisons visitées par la mort de gémissements aigus, très vieille tradition que les Romains avaient reçue des mœurs homériques.
Les dieux lares de Rome, génies intimes du
foyer, sont encore représentés par le Laïuni, une àme d'aïeul qui rôde, aflairée, tracassante et silencieuse, dans la vieille maison patrimoniale.
C'est un petit personnage remuant, haut d'une coudée, aux yeux noirs très brillants, aux longs cheveux frisés, on habit de velours, coiffé d'un chapeau calabrais. Il est capricieux, volontiers voleur, dérobe l'avoine des bêtes, fait maigrir les vaches, tourmente les ânes, agite les femmes la nuit et leur souille d'étranges rêves.
S'il devient trop incommode, on n'a, pour le chasser, qu'une seule ressource : placer, sur la porte d'entrée de la maison, une paire de cornes de bœuf, les longues cornes recourbées et pointues des bœufs du désert de Pœstum.
Le Lauru commet volontiers un crime au bénéfice de ses favoris. Une femme avait deux filles, l'une belle, l'autre laide k ravir. La première, considérée, parée, rieuse, était de toutes les fêtes ; l'autre, la Cendrillon, méprisée, farouche, gardait la cuisine. Le Lauru donna un croc-en-jambe à la jolie fille qui tomba d'un escalier et se tua. La sœur laide prit le deuil, recueillit la dot et se maria gaiement. Voici un autre bon tour de l'esprit famiher : Un roi avait une fille divinement belle, dont les cheveux blonds luisaient comme un rayon de soleil. Elle était aimée d'un jeune prince pauvre, déshérité par son père Orlando. Elle l'aimait de tout son cœur. Mais le roi décida de la marier au frère d'Orlando, Giovanni, qui devait régner un jour. La pauvrette, le soir des noces, pleurait amèrement dans sa chambre quand le Lauru, tout de velours vêtu, vint la consoler et lui
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promit le salut. En effot^ à peine l'époux était-il entré dans le lit nuptial, la jeune dame devint noire comme du charbon. L'époux, étonné, se hâta de se relever et de s'enfuir. Le roi appela tous les médecins de son royaume, qui chaussèrent leurs besicles et perdirent leur latin sur ce cas singulier. On fit venir alors tous les savants de Calabre, de Fouille et de Sicile qui, après un examen attentif de la malade, dirent au père :
« Sire, c'est le mari qui est cause que votre fille est si noire ! »
Et tranquillement, sans cérémonies, on descendit le malencontreux mari dans un cachot profond où il mourut tout seul de faim. La jeune princesse redevint blanche et rose et fort désirable et, au bout d'un an, son deuil fini, elle épousa son cher Orlando.
Le trésor caché, la richesse ensevelie furtivement par les ancêtres, en un jour de terreur, puis oubliée pendant des siècles, est une des plus naturelles préoccupations d'une race pauvre, sur le sol où a passé jadis quelque éclatante civilisation. Il suffit que la charrue, déchirant plus profondément le sein de la terre, découvre une monnaie d'argent, un fragment de vase précieux, pour que le paysan rêve d'une moisson d'or. C'est dans la région de Tarente que la superstition du trésor semble la plus commune. Le trésor de Totila, abandonné dans une tour et que les Grecs de Narsès pillèrent, donna le premier élan à
l'imagination populaire. Là, le diable daigne parfois montrer le bout de ses cornes. Près de la ferme de San Domenico, il couve un trésor qu'on ne lui arrachera qu'après avoir versé en un fossé du sang humain assez abondamment pour noyer un veau. Opération difficile, qui reste à tenter. De même, près de la ferme Cappello, il veille autour d'un amas d'or enfoui au fond d'un puits et apparaît aux visiteurs trop curieux sous l'aspect d'un géant de mauvaise mine dont la vue les décide à se promener plus loin. A la villa Carducci, dans Tarente même, est un lion de pierre dont le regard se dirige droit sur un trésor. Malheureusement, la bête contemple ironiquement la mer, et les chercheurs, impuissants, se découragent. M. Gigli a trouvé un document du siècle passé portant l'indication minutieuse de dix cachettes recelant des richesses dans la terre de Parménide. Les distances, les détours à observer et profondeurs à creuser sont mentionnés avec précision. Ici, près d'un sanctuaire païen, au fond d'un puits, est une peau de bœuf pleine de piastres ; là, sous une chapelle de la Sainte- Vierge, sont enterrées deux cloches remplies d'or et d'argent. Tel de ces trésors semble à la portée de la main d'un enfant ; mais, sans doute, le diable s'en mêle encore, car les plus âpres recherches n'ont jamais ramené au jour le plus mince écu.
Au moins reste-t-il à tous ces simples une passion et une espérance que rien ne décourage ; la loterie : Le lotto est, pour l'Italie entière, une source de joie et une cause de ruine accessibles aux plus petites bourses. Le grand art est de flairer
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la série des bons numéros. Le jour où le peintre AUard, un galant homme fort aimé à la villa Médicis, fut assassiné à Rome, dans son atelier, par son modèle Gigi, — c'était vers 1867, — tous les modèles de l'Académie de France, les Spartacus, les Léda, les sainte Agnès et les Mercure notèrent, pour la loterie du prochain samedi, le numéro de la maison tragique, l'âge de l'assassin et celui de sa victime, l'heure probable du crime, le nombre de coups de marteau assénés sur le crâne du malheureux artiste, celui des degrés de l'échelle du haut de laquelle Gigi avait frappé le premier coup. Indications banales, d'ailleurs, qui ne donnèrent rien de bon. Micheline, la maîtresse de Gigi, une fort jolie fille de seize ans, dépourvue d'ingénuité, dressa sa liste avec d'autres chiffres, d'elle seule connus, et gagna un terne dont elle fit passer le prix au pauvre jeune homme caché, pendant trois mois, dans un four à chaux de VinfernOy derrière le Vatican, dans l'ombre même de Pie IX. Mais, en terre d'Otrante, région pythagorique, les procédés efficaces pour la loterie sont <i'un mystère plus compliqué. 11 s'agit, par exemple, de découvrir une poule parfaitement noire et d'en recueillir le premier œuf ; sur la coquille, dans le réseau confus des vagues hiéroglyphes, sont épars en chiffres romains ou arabes, les numéros vainqueurs. Ou bien, le soir, à portes <;loses, on se tire, à l'aide d'une épingle, quelques gouttes de sang dont on frotte un morceau de pain qu'on fait ensuite bouillir lentement et se fondre dans une marmite: buvez l'eau, et vous rêverez d'un quine. Il est seulement fâcheux que
la recette n'ait de chances sérieuses de succès qu'employée par un moine fameuxpour sa sainteté thaumaturge de profession, ou une femme grosse exactement de deux cent soixante jours. Trésor caché ou tombola bienheureuse, là-bas, dans le désert de Sybaris ou sur les rives du golfe de la molle Tarente, il est vraiment difficile de faire fortune d'un seul coup.
Ils s'en consolent par la résignation et lachanson. Ils poussent sur la plaine blanche leur charrue archaïque, avec des ballades d'amour où la rose, l'oranger, le basilic et le jasmin jouent un rôle odorant :
« Hier soir, en passant, je l'ai vue, ma toute belle, — Qui arrosait son basilic, — Et je lui en demandai une branche ; — Elle répondit : Monte et prends-en deux, — Et si toute la fleur ne te suffît pas, — Emporte encore le vase et la maîtresse du basilic ».
Ou bien, le long des grèves, dans les premières ombres de la nuit, le pauvre pâtre chante ces vers mélancoliques :
« J'ai été solitaire et misérable dans la vie ; — Je n'y ai jamais eu de joie ni de plaisir. — Tout petit, au berceau, on m'a battu. — Jeune garçon sans foyer, ou m'a tourmenté. — Quand ma mère m'enfanta, — Hélas ! l'air s'est obscurci, et le ciel et le monde aussi, — Et le soleil s'est montré tout en larmes ! »
Et puis, ces Eléates se reposent en une religion très douce, mêlée de paganisme et de souvenirs apostoliques, de poésie virgilienne et d'Evangile enfantin. A tout propos ils ont aff'aire à
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quelque madone ou à quelque relique et ils y courent en grande foule, avec bannières et musique. Quand l'été est trop sec, les paysans, les prêtres, les enfants vont camper près de la tour de Bevagna, petit fleuve des environs de Manduria. Toute la nuit, les lanternes errantes scintillent dans les campagnes. Au matin, la procession se forme et le clergé prend dans la chapelle voisine de la tour l'image de saint Pierre ; au bruit des trompettes, chantant une litanie plaintive, le cortège parcourt les champs, suppliant l'apôtre d'accorder la pluie. C'est en effet à l'embouchure de l'humble rivière que saint Pierre et saint Marc débarquèrent sur la terre italienne ; l'eau de la Bevagna, où Thomme de Galilée baptisa les premiers chrétiens de la Grande Grèce, est demeurée miraculeuse et l'antique peinture est un cadeau de saint Luc. La cérémonie dure cinq ou six heures et recommencera chaque jour jusqu'aux premières gouttes de pluie.
La nuit de Noël est ici toute lumineuse. Chaque maison allume un grand feu pour réchauffer l'Enfant- Jésus s'il lui prenait la fantaisie de frapper à la porte ; on lui prépare une crèche bien chaude avec des langes neufs, des fruits, des confitures et des jouets et une lampe qui brûle jusqu'au jour, afin que le Bambino puisse s'orienter dans son logis. Les bêtes sont de la fête. Il est certain qu'à minuit les bœufs, les ânes et les chevaux parlent gravement entre eux, dans le dialecte de la contrée. Les bouviers et les valets n'entrent plus alors dans Tétable, par discrétion, afin de ne point troubler la conversation de ces amis de
Jésus. Le 28 décembre, jour des Innocents, on sort de ce recueillement attendri. C'est le dernier reste de la fête des Fous, des saturnales latines et ■du Carnaval clérical qui durait au moyen âge, de Noël à l'Epiphanie. Mais la terre d'Otrante n'est pas assez riche pour vêtir d'or et de pourpre le Pape des fous, et mener, dans ses modestes •églises, la bacchanale ecclésiastique du temps passé. Elle se contente de plaisanteries fort candides, qui ressemblent beaucoup à nos poissons <l'avril. Une moitié du pays mystifie l'autre qui ne se plaint point d'être ainsi jouée. N'est-ce rien que l'espérance, même éphémère, la caresse d'une ombre, l'illusion d'une chance heureuse qui distrait, pendant une heure, des misères de la vie? La grande consolatrice, à côté de l'Eglise, c'est la mer. Les habitants des côtes croient toujours au monde divin qui séjourne, sous la voûte liquide, en des palais de cristal et d'azur. La sirène les appelle encore, et ils croient reconnaître, dans le bruissement des vagues, le chant qui séduisit les compagnons d'Ulysse. Les sirènes ont été jadis des jeunes femmes que l'amour a fait mourir. Maintenant, balancées, dans leurs voiles étincelants d'écume, par la mer Ionienne, -elles charment les pêcheurs et les attirent sur les roches à fleur d'eau où ils se brisent ; mais c'est une volupté de s'abîmer ainsi entre les bras des ■déesses et, si le navigateur échappe au naufrage, ■avec l'aide de son saint patron, il ne regardera jamais plus une femme de la terre. Il vivra dans le souvenir d'une minute de béatitude, possédé par un rêve éternel.
PROMENADES ARCHÉOLOQIQUES
Rome et Pompéi (i)
M. Gaston Boissier n'est point archéologue de profession, ni de caractère. Il est académicien et professeur de poésie latine au Collège de France ; de plus, homme d'esprit, et, sous sa plume très française la dissertation érudite garde toujours le ton aisé de la conversation. Personne ne connaît mieux que lui la société de l'ancienne Rome; il a vécu dans l'intimité de Cicéron et de ses amis, et la mort tragique de son cher consul n'a point assombri sa belle humeur; j'ai toujours envie, quand je l'aperçois, passant d'une allure contente dans les rues latines de la rive gauche, de lui demander si la figue mûrit à Tusculam, s'il fait toujours grand vent à Tibur et quelle comédie grecque l'on joue ce soir au petit théâtre de Pompéi. Pour lui, les vieilles pierres, les pans de mur,
(1) Promenades archéologiques. — Rome et Pompéi, par <xaston Boissier, de l'Acadéinie française. Paris, Hachette,
République française, 1" juin 1880.
les inscriptions, les peintures murales, les vases et les bronzes valent surtout par le témoignage qu'ils nous apportent sur la vie et le génie des Romains du temps jadis, nos aïeux intellectuels.
Le lettré^ l'historien, le moraliste, dominent en M. Boissier.
C'est pourquoi je me réjouis de le voir toucher à l'archéologie, même d'une façon toute péripatétique, en simple promeneur que le grand sourire de la nature et du ciel d'Italie enchante autant que la majesté des ruines. Laissons-le toucher, de sa main fine d'humaniste que les fouilles savantes et les estampages épigraphiques n'ont point alourdie, à cette arche d'alliance autour de laquelle tant de graves personnages font une garde jalouse. Les lettres pures, qui s'accommodent si bien à toutes les recherches de l'érudition, ne seront pas seules à tirer profit de semblables études. Celles-ci forment, en effet, un domaine hospitalier, d'un accèsaimable, où tous les esprits cultivés peuvent s'entendre et se rapprocher. Les archéologues di primo cartello et les artistes qui, en général, se tiennent si fort isolés les uns des autres, et même parfois se regardent d'un œil chagrin, gagneraient beaucoup au commerce d'une littérature tempérée d'archéologie.
La maison pompéienne de M. Boissier, plus grande que celle de Socrate, les convie à l'amitié ; qu'ils y accourent au plus vite. Le maître de la maison leur prodiguera les plus sages conseils. Que nos jeunes architectes de l'Académie de Rome méditent bien ces paroles, gracieusement rejetées dans une note : « Le reproche le plus grave qu'on
ait adressé à M. Dutert (dans sa restauration du Forum romain)^ c'est d'être resté trop étranger aux questions d'érudition que le Forum soulève. Par exemple, il écorche sans pitié les noms
propres Je ne relèverais pas cette faute si on
ne pouvait en tirer une leçon utile. On n'est pas assez persuadé à l'Académie de France qu'il ne suffît pas que la restauration d'un monument antique soit élégante et agréable à rœil, qu'il faut aussi qu'elle soit exacte et qu'elle ne peut l'être que si l'architecte qui l'entreprend a d'abord étudié les témoignages de l'antiquité à propos du monument qu'il restaure. Pourquoi les jeunes artistes de la villa Médicis n'ont-ils pas plus souvent recours à leurs amis du Palais Farnèse ? »
Ajoutons d'ailleurs que, dans le remarquable travail de M. Dutert, auquel M. Boissier rend pleine justice, ces erreurs ne sont que des ombres très légères. 11 est bien rare que nos grands prix d'architecture ne s'efforcent pas d'atteindre, avec une conscience scrupuleuse, à toute l'érudition nécessaire aux ouvrages qu'ils ont entrepris. Mais enfin, avouons-le, jusqu'à présent nos écoles savantes d'Athènes et de Rome ont emprunté à l'Académie de France beaucoup plus que celle-ci ne leur a demandé. Cela tient sans doute au développement plus précoce de l'esprit de critique chez les jeunes savants, qui voient très vite avec netteté ce qui leur manque et y pourvoient sans hésiter.
De la restauration de l'Acropole par M. Beulé à celle de Préneste par M. Fernique, que de nolions justes nos archéologues n'ont-ils pas dues
à leurs camarades excellents de l'Académie ? Ils sont toujours prêts à les leur rendre avec usure, surtout aux heures où un vent de paradoxe souffle sur la Trinità de monti. D'ici nous venait, en ces temps derniers, un Parthénon restauré en rouge majeur, frontons rouges, parvis rouges. Imaginez dans ce cadre d'éclatante lumière, où la nature se manifeste par une note fondamentale, le bleu, dont les tons passent harmonieusement du gris veïonté de l'Hymette aux, teintes d'améthyste du Pentélique, où le ciel, la mer, la plaine et les montagnes forment un concert parfait, tout en accords discrets et finement gradués; imaginez ce coquelicot monstrueux jeté en plein azur, cette pivoine barbare étalant sa face sur l'autel sacré de l'Acropole et noyant de ses reflets d'une pourpre violente les marbres et les ivoires de Phidias ! Ah ! pauvre monsieur Beulé 1 que vous êtes mort à temps, n'ayant point vu de vos yeux cet autre jour de malheur ! Un lettré patient eût expliqué à ce jeune homme que le rouge est une couleur orientale, asiatique, espagnole, romantique, mais hellénique, non. La vraie Grèce ne l'a point aimée beaucoup plus que le cri aigu de la trompette phrygienne. Il était pour elle une couleur très foncée et triste, d'une sensation indécise. Les homérides disaient le vin noir, le sang noir. Un Parthénon écarlate, c'est l'orgie des Niebelungen dans l'Odyssée, le sabbat de Walpurgis sous les clairs ombrages du Céphise et qui troublerait la sérénité d' Œdipe à sa dernière heure.
Mais le conseil de M. Boissier est bon pareille-
ment pour les archéologues improvisés sur le tard et qui n'ont point reçu d'abord l'éducation classique, pour les fouilleurs terribles dont la pioche ne respecte ni les souvenirs de l'histoire, ni les aspects pittoresques. Le spirituel académicien a certainement entendu conter à Rome l'aventure de ce docte personnage qui, invité par l'auteur de la Vie de César à reproduire une très ancienne carte du littoral italien, avait traduit cette mention : Il/ic portus — ici un port — par : Poi^t (ïlllic ! Petite peccadille que notre savant Léo» Rénier corrigea avec douceur, parmi bien d'autres. Mais sait-on le mal que les archéologues excessifs où présomptueux, bornés dans l'horizon de leur science ou livrés à leurs rêves, peuvent accomplir dans un sanctuaire historique tel que Rome ou Athènes? Le charlatanisme candide est encore le moindre de leurs méfaits.
Je ne vois aucun inconvénient à signaler aux touristes américains, par des écriteaux plantés sur le mont Palatin, l'endroit précis où Romulus têta la louve et celui où Cacus avait sa tanière. A Rome, d'ailleurs, ainsi que le remarque justement M. Roissier, les traditions perdues dans la brume mythologique ont encore de la fraîcheur. Ce qui est plus grave, c'est de défigurer ou même de détruire les monuments pour satisfaire à la déplorable manie de reconnaître en tout le dernier dessous des choses. Ce qui s'est fait au Colisée est désolant. Le hvre de M. Roissier n'a point un chapitre sur Tamphithéàtre flavien. Est-ce par courtoisie qu'il se tait sur ce point ? Mais des milliers de visiteurs ont vu, depuis six ou sept ans, un
spectacle lamentable : le vrai sol ouvert, béant, et, au fond de la cuve, ce qui reste des substructions, des égouts, des couloirs souterrains du cirque. Un instant même, on prétendit avoir enlin retrouvé le théâtre véritable des gladiateurs et des martyrs. On oubliait simplement que ces fouilles, faites déjà deux fois dans les derniers siècles, avaient chaque fois été recouvertes par les exploiateurs. La faute commise après 1870, on ne veut pas la réparer. Aujourd'hui encore, Tarène antique, où a fleuri le christianisme primitif, est un gouffre fort déplaisant, envahi par les eaux croupissantes où se divertissent les grenouilles, tandis que l'araphithéàtre, dépouillé des arbres et des herbes qui revêtaient sa nudité de la grâce des ruines, délaissé par les oiseaux qui y chantaient comme en un bois sacré, se dresse, bien sarclé, avec la mine ennuyée et sèche de quelque énorme antiquaille visible dans un musée, tous les jours, de dix heures à quatre.
A Athènes, c'est plus triste encore. On a démoli la grande tour franque qui se tenait debout à l'angle oriental de TAcropole, du côté de la mer, qui ne masquait ni le Parthénon, ni les Propylées, ni la Victoire sans ailes et que le soleil attiquc avait dorée avec autant d'amour que les marbres d'Ictinus. Cette tour, d'une figure si simple et si fière, c'était une date de l'histoire d'Athènes et du monde, la croisade, la féodalité occidentale portée en Orient, l'empire latin de Constantinople. Ils l'ont jetée à bas comme on fait d'une masure de chevrier. A quand le tour des remparts vénitiens et des bastions turcs ? Là, sur ce massif construit
par un Vauban barbare, les philhellènes de Fabvier ont pointé leurs canons. Oui, mais le bastion est postérieur à Périclès, et ses jours sont comptés. On frémit en pensant que sous le Parthénon est l'emplacement d'un temple que les Perses ont détruit. L'archéologue qui achèvera l'œuvre des bombes de Morosini sera, je le jure, immortel. Tout vient à point. Attendons.
Je ne vois qu'un remède à de tels abus, c'est que les lettrés, les humanistes, les gens d'esprit, veillent résolument sur les archéologues, tiennent •les personnes instruites au courant de leurs re- •cherches, les encouragent, les critiquent, et, au besoin, les gourmandent.
Les lettrés qui inventent les idées générales et savent déchiffrer des pages d'histoire sur tous les vestiges du passé, sont seuls capables d'entraîner du côté de l'archéologie l'opinion publique : ils l'entraîneront et la formeront par le sentiment de la juste mesure dont ils ont le secret ; ils soutiendront les archéologues eux-mêmes et ne les violenteront point.
Les lettrés tels que M. Boissier ne sont point des réactionnaires, ils savent faire à la science tous les sacrifices raisonnables. M. Boissier se promène •dans le Forum bouleversé, coupé de précipices poudreux et privé de ses vieux; arbres, sans regretter le Forum de Piranesi : c'est que ces fouilles méthodiques nous ont véritablement rendu le site antique; les bouviers des marais pontins ont disparu avec leurs bœufs, mais la vie publique de Rome républicaine ou impériale sera mieux com- ,prise. Tout au plus, à la première page de son
livre, critique-t-il, en quelques lignes modérées^ les quartiers neufs, d'une si plate vulgarité, qui envahissent;, entre Sainte-Marie-Majeure et la porte San-Lorenzo, le beau désert de Rome. « On se souvient, dit-il, que déjà du temps de Néron, quand il rebâtit la vieille ville sur un plus vaste plan, les badauds admiraient beaucoup la magnificence des nouvelles constructions, mais les gens sages ne pouvaient s'empêcher de regretter ses anciennes rues étroites et tortueuses où l'on trouvait toujours tant d'ombre et de frais ». M. Boissier ne pouvait pas faire moins, et je veux, pour ma part, témoigner du bon efi"et de ses Promenades, en imitant sa réserve, tacitiis ac mœrens. Ici, d'ailleurs, nous sommes en présence des bâtisseurs plutôt que des archéologues.
Dans les rues muettes de Pompéi, on suivra avec un plein contentement le savant voyageur. Je veux bien, avec M. Boissier, reprenant un vœu de M. Beulé, que le plus grand effort des archéologues, dans le midi de l'Italie, se reporte sur Herculanum, où sont encore enfouis tant de beaux monuments de la statuaire et de la peinture décorative.
Mais enfin, Herculanum enterrée sous la cendre durcie à l'égal de la lave, et que recouvre un grand village, ne sera jamais qu'une crypte ténébreuse : Pompéi, au grand soleil, entre la mer et les montagnes, Pompéi couchée au pied du Vé-
suve, nous donnera toujours la sensation vive de l'antiquité.
Et dans celle-ci même, elle nous révèle d'une façon saisissante la vie intime des provinciaux, petits bourgeois, artisans, humbles gens de la taverne et de l'échoppe sur lesquels la littérature latine ne nous apprend pas grand'chose. « Ni les poètes, ni les historiens ne se sont beaucoup occupés des pauvres gens; quel service nous rendrait Pompéi en nous mettant sous les yeux une sorte de tableau vivant des classes populaires de l'empire ! »
Les fouilles récentes ont dégagé, il est vrai, plus de maisons élégantes que de masures, mais il est probable que Ton exhumera du côté de Castellamare, c'est-à-dire en dehors des quartiers qui s'ouvrent vers la route de Naples ou la mer, les demeures populaires. En attendant, à l'aide des peintures, des graffiti, des vestiges de boutiques ou d'ateliers, M. Boissier indique les traits parfois très particuliers de ce petit monde. Les Pompéiens avaient certainement les qualité de vivacité et d'entrain de la métropole, c'étaient des Napolitains extra tnuros^ plus Grecs encore que les Latins, aussi gais mais plus naïfs et plus sûrs que les Napolitains authentiques.
Ils « exerçaient en plein vent toutes les petites industries qui alors, comme de nos jours, remplissaient de mouvement et de bruit les villes italiennes. C'étaient les marchands de gâteaux, de saucisses, de frutti di mare, qui, chacun, nous dit Sénèque, annonce sa marchandise sur un ton particulier et avec des cris différents. On les appelait à Pompéi les gens du Forum [forenses] parce
qu'ils se tenaient sur la place publique. Une peinture curieuse nous montre un cuisinier, établi en plein air, près de sa marmite qui bout, et entouré de gens alléchés par la bonne odeur de sa cuisine.
Il tient à l'extrémité d'un bâton une petite tasse de cuivre avec laquelle il va puiser dans sa marmite ce qu'il doit vendre à ses clients. C'est une scène qu'on peut voir tous les jours dans les marchés de Naples ». J'ajouterai, et M. Boissier ne me démentira pas, que ce spectacle familier est le plus sur moyen de perdre agréablement son mouchoir de poche.
Les hôtelleries et les cabarets sont assez nombreux à Pompéi. Là encore, nous retrouvons les petites gens, leurs mœurs et leurs plaisirs. Le pauvre diable qui n'a ni péristyle orné de statues de bronze, ni lararium peuplé de dieux domestiques, ni triclinia pour y fêter ses amis, viendra le soir à la taverne se divertir avec ses compères. Devant la porte est un comptoir de marbre avec des ouvertures rondes pour les vases contenant les boissons, à l'usage des buveurs pressés qui n'ont pas le loisir de s arrètei-. Mais au fond de la boutique s'ouvrent des « cabinets particuliers » pour les clients plus sérieux.
J'en demande bien pardon à mes lecteurs : que les plus sévères d'entre eux ne dépassent point le comptoir de marbre. Ici, dans l'ombre, se passent des scènes de tripot et de mauvais lieu que les peintures nous font connaître encore.
Celle-ci, par exemple, montre les servantes du cabaret folâtrant avec les buveurs. Elles les poursuivent, les embrassent et les excitent à boire.
ROME ET POMPÉI 13.'i
Voici deux hommes barbus qui tiennent une table de jeu sur leurs genoux et jouent aux dés; l'un semble triomphant du coup qu'il vient de faire, tandis que l'autre agite les dés avec l'espoir de faire un plus beau coup encore. « Dans le tableau suivant, nos deux joueurs se disputent, chacun d'eux prétend avoir gagné; ils se disent de grosses injures que reproduisent des inscriptions placées au-dessus de leur tête. Au bruit, accourt le cabaretier qui, avec beaucoup de politesse et dans une attitude respectueuse, les prie de s'aller battre à la porte ».
Dans les auberges, où les chambres sont petites, les hôtes d'une nuit ont parfois tracé à la pointe leur nom sur les murailles. Dans le nombre, sont un soldat prétorien en congé, des pantomimes qui viennent de donner des représentations, un habitant de Pouzzoles qui souhaite toutes sortes de prospérités à sa ville et un amoureux qui, passant la nuit tout seul, regrette sa bonne amie. « Vibius Restitutus hic sohis dormivit et Urbanam suam deùderabat ».
Tout se trouve, dans ces graffiti de Pompéi, jusqu'à un compte de blanchisseur qu'a recueilli reUgieusement le corpus des inscriptions latines, mais ce qui y revient le plus fréquemment c'est, bien entendu, l'amour. On sait que Vénus était la patronne de la ville, une sainte dont le culte était fort en faveur. Aux élections municipales, les candidats se recommandent aux électeurs de la bonne Vénus. On casserait aujourd'hui de telles élections, véritables candidatures officielles et cléricales pour la ville. Les amoureux
supplient, soupirent, s'appellent, se répondent, s'injurient. « Methé, la joueuse de flûte, aime Chrestus de tout son cœur. Que Vénus leur soit propice et qu'ils vivent toujours en bon accord ».
Mais dans ces roucoulements éclatent parfois des cris moqueurs : Virgula à son ami Tertius : « Tu es trop laid ! » Façon commode pour passer à Quartus^ puis à Quintus. Les beaux esprits provinciaux ne dédaignent pas de tracer sur les murs quelque madrigal en prose : « Muletier, si tu sentais les feux de l'amour, tu te hâterais davantage pour retrouver ta belle (Ici, des points).
Je t'en prie, presse le pas, allons, prends ton fouet et agite-le ; mène-nous vite à Pompéi, où m'attendent mes chères amours ! »
Les inscriptions étaient alors, comme aujourd'hui un moyen efllcace de publicité : : on affichait ainsi les spectacles du jour à Pompéï, les appartements à louer pour les calendes de juillet ou les ides d'août, les bons dîners et « autres commodités » {omiiia commoda proœtantur)^ que les hôteliers promettaient aux voyageurs; les objets volés ou perdus : « Une urne de vin a disparu de la boutique; celui qui la rapportera recevra 65 sesterces (13 francs); s'il amène le voleur, on lui donnera le double ». L'ujne a pu être retrouvée» mais le vin?
Les lecteurs habitués à la vie de cour, à la société grave des philosophes, à la conversation enjouée des artistes et des poètes, suivront peutêtre plus volontiers M. Boissier à travers les nobles ruines de la villa de l'empereur Hadrien ; ceux qu'attirent surtout les souvenirs mystiques l'ac-
compagneront dans les rues d'Ostie, où s'est fondée l'une dés chrétientés primitives, ainsi qu'à Pouzzoles, où planent encore les grandes ombres de saint Augustin et de sa mère. La visite aux catacombes où M. Boissier a été guidé par la science profonde de M. de Rossi, est aussi fort édifiante ; l'origine de ces souterrains, œuvre des mains chrétiennes, leur première existence, à l'état de propriétés particulières et sous la protection de la loi civile, forment un chapitre des plus curieux. Mais c'est encore à Pompéi que l'on se reposera avec le plus de satisfaction d'esprit de ces consciencieuses explorations. Le sentiment que l'on y goûte, mélangé d'impressions diverses, est d'une singulière séduction. On y jouit de la paix des nécropoles et ce recueillement est d'un grand charme pour les voyageurs que l'agitation et le vacarme éternel de Naples ont un peu fatigués ; mais on y passe aussi comme dans une ville endormie plutôt que tout à fait morte; où l'on s'attend, à chaque détour de rue, à voir paraître les habitants. Aux heures chaudes du jour, on s'imagine sans peine qu'ils font tous la sieste : les riches, à l'ombre embaumée de leurs jardinets ; les gens du peuple, la tête appuyée sur la table des cabarets^ devenus silencieux jusqu'au retour de la fraîcheur ; longtemps, tant que le soleil fait étinceler les grosses dalles de grès des carrefours, tant que chantent les cigales dans l'herbe jaunie des remparts, l'illusion est facile et douce.
Mais vers le soir, quand les ombres s'allongent au flanc des montagnes et que la brise plus vive de la mer court sur la rive toujours déserte, la.
sensation change et devient plus triste : décidé^ ment ils sont bien morts. Montez alors sur les terrasses des maisons voisines de la porte d'Herculanum.
Là-bas, sur la mer qu'empourpre le couchant, les dernières barques retournent lentement vers Naplesou Sorrente; les voix des paysans, les derniers bruits de la vie champêtre se taisent peu à peu ; on n'entend plus enfin que le frôlement sourd des petites vagues le long des grèves. On aperçoit à ses pieds, déjà recouvertes par les vapeurs du crépuscule comme par un voile de deuil, les maisons effondrées, envahies par les ronces, le Forumdésolé et qui semble agrandi par la solitude, la campagne poudreuse où gît Pompéi comme sur un lit funèbre.
Et Ton se souvient de la civilisation brillante qui s'est épanouie naguère sous ce beau ciel et que ces ruines ont ensevelie. Je ne connais point de Campo-Santo plus touchant que celui-là, et tous ceux qui lui ont donné une heure de leur vie sauront gré à M. Boissier d'en avoir évoqué pour eux la vision.
Naples et sa Plèbe (D
Léopold Robert était un grand peintre au temps- QÙ l'on voyait l'Italie à travers la poésie des écrivains idéalistes : Chateaubriand, Georges Sand ou Lamartine. La vieille école toute française des voyageurs de bonne humeur, un peu sceptiques, tels qu'avaient été le président de Brosses et ses amis, était alors abandonnée. La douceur du ciel, les enchantements de la nature, la majesté des ruines, la magnificence des œuvres d'art, le prestige d'un passé glorieux enveloppaient comme d'un reflet éblouissant les réalités visibles : toutes choses étaient ainsi transfigurées, et l'enthousiasme sincère du voyageur, allant jusqu'aux plus humbles parmi les enfants de la terre de Saturne, croyait retrouver dans les moissonneurs et vendangeurs de Robert les vrais paysans d'Italie, dan.s. la famille de Graziella les vrais pêcheurs napolitains. Déjà, dans les figures souffreteuses d'Hébert, on a pu soupçonner que cette grande tristesse n'était point l'effet d'une noblesse native de l'àme, mais bien de la misère et de la fièvre.
(1) Napoli a occhio nudo, par M. Renato Fucini. Florence ^ Le Monnier, 1878.
La République française, 9 octobre 1878.
Cependant, un pinceau si délicat ne devait point révéler la mal' aria morale et toutes les détresses de ces pauvres gens qu'il a vus de si près dans les montagnes de la Sabine et les villages des marais pontins. Certaines enquêtes douloureuses sont l'affaire des écrivains plutôt que des peintres. Un Italien, poète distingué, M. Renato Fucini, vient d'en publier une de la sorte sur Naples et sa population. L'autre jour, assis à l'ombre, non loin du tombeau de Yirgile, j'ai lu tout d'un trait son livre, Naples à lœil nu^ au bruissement lointain de cette ville de 700,000 habitants et de 400,000 misérables. La peinture est absolument juste, et du plus fidèle réalisme. On voudrait même y trouver plus d'âpreté et des couleurs plus violentes. Ah ! si jamais la plume audacieuse de M. Zola passait par ici !... En attendant, suivons — sans montre ni portefeuille — M. Fucini dans la curieuse investigation qu'il a eu le courage de tenter et d'écrire.
« 0 douce Naples ! ô sol bienheureux ! » chantent, en grattant une harpe énorme, les pauvres petits diables à la face ébouriffée et tout en guenilles, qui représentent, dans les quartiers perdus de Paris, la musique italienne. Et ils ajoutent, les traîtres :
Tu sei l'impero Dell' armonia.
« Tu es l'empire de l'harmonie ». Donnez-leur un sou, bonnes âmes, et dites-leur qu'ils mentçnt
impudemment. Non, non, Naples n'est pas l'empire de l'harmonie ; non, les pêcheurs n'y chantent pas, en tirant leurs filets, des Canzones mélodieuses comme les soupirs de la mer, pas plus que les gondoliers de Venise ne glissent sur la lagune au rythme des barcaroles.
Si l'on chante à Naples, c'est un air barbare, en dialecte local, dont les Canaques, qui sont anthropophages, ne voudraient point : voilà bien dix ans qu'il est inventé, je n'y ai jamais compris trois paroles ; d'horribles gamins, dont le soleil illumine les haillons, le répètent cent fois par jour, toujours le même, le promènent par groupes de trois ou quatre, de Pausilippe à Portici : de toutes parts il éclate sans raison et sans rime sur le port, au coin des rues, dans les échoppes, dans les tavernes, monotone, sortant du nez plutôt que du gosier de l'artiste ; les fillettes s'y essaient, et les vieilles, nées au temps de la République parthénopéenne le glapissent lugubrement le long du quai de Sainte- Lucie. Voilà pour l'harmonie. Le reste n'est qu'un tourbillon, une tempête de bruits discordants qui donne le vertige au voyageur novice. M. Fucini en est tout étourdi. A la longue, s'il revient à Naples, il s'y habituera, comme le marin aux clameurs confuses de l'Océan. Mille cris détonnent à la fois comme les fusées d'un feu d'artifice sur lequel il a plu, et qui n'est pas d'accord ; la nuit venue, les pétards et les pois fulminants ingénieusement posés sur les rails des tramways s'y mêlent; les jours de fête le cliquetis irritant des petites cloches des églises y ajoute les voix du ciel. Ce qui domine, c'est le laah ! iaah ! des cochers qui vous poussent
leur bête maigre dans les épaules, et les appels désespérés qu'une mère inquiète lance à tous les échos, sur le ton aigu, vers sa progéniture vagabonde. Tous les métiers bruyants empiètent dans la rue : on y forge, on y cloue, on y rapetasse, on y lime ; tout ce qui se mange ou se boit se vend dans la rue, et le marchand hurle l'éloge de ses coco-meri, de son macaroni [comr bellol), de ses figues, de son eau claire ; les journalistes, les vendeurs d'éventails, de bouquets, d'allumettes, tournoient autour de vous — serrez votre mouchoir I — en criant leur marchandise ; les clochettes de cuivre des corricoli se marient à l'aigre trompette des tramways ; les ânes enfin, que tout ce vacarme met en joie, braient avec une emphase insolente. J'oubliais les pianos roulants et mécaniques et les décrotteurs qui, sur leur boîte, à grands coups de brosse, battent la mesure du concert infernal. Le soleil couché, les orchestres aigres des petits théâtres forains appellent vers le môle les heureux de ce monde-là qui pourront, pour trois sous, assister à un drame et à une comédie tulla dà ridere, empilés, empestés, mais assis ; les autres, sans basse envie, s'amassent et se bousculent au dehors, à la lumière rouge des tréteaux, contents d'entendre le nasillement ironique de Polichinelle, quelles étincelles dans leurs yeux de jais quand celui-ci, l'idole de Naples après saint Janvier^ bâtonne le commissaire ! Vos oreilles sont-elles assez martelées, votre cerveau assez moulu ? Allezvous coucher ; mais méfiez-vous des bombes en carton qui parfois, vers deux heures du matin, éclatent à Sainte-Lucie et à la Victoria, et des
querelles de commères au clair de lune : on en voit bien le commencement, mais la fin jamais.
Voilà, direz-vous peut-être, une population gaie. C'est l'opinion commune à laquelle M, Fucini paraît se rattacher ; je l'ai, pour ma part, longtemps partagée. On verra tout à l'heure s'ils ont lieu d'être si gais. Après tout, les Grecs, leurs vieux ancêtres, étaient des gens graves. Aujourd'hui encore, à Athènes comme au Phanar, ils causent beaucoup, gesticulent peu, crient moins encore. La race italienne où ils se sont fondus n'est point si bruyante qu'on l'observe à Venise, à Milan, à Florence, à Rome, à Palerne. Les villes de Sicile, sœurs ou cousines de Xaples, également mélangées par les mêmes invasions, asservies par les mêmes maîtres, brûlées par le même soleil, comparées à la « douce Parthénope », sembleront silencieuses. Mais l'apparente gaieté des Napolitains est si capricieuse, si cahotée, si fébrile, elle se manifeste par des mouvements si désordonnés et un rire si animal, qui éclate sans raison et s'éteint brusquement ! Ne serions-nous point plutôt en présence d'une sorte de cas pathologique, d'une forme de delirium tremens ? Si ce mot, que j'ai hésité quelques minutes à écrire, en dit trop, qu'on l'atténue. Je le veux ; mais qu'on songe à cette agitation incessante des corps, à cette grimace perpétuelle des figures ; ils se démènent jusqu'à ce que le sommeil les terrasse au bord d'un trottoir, sur les marches d'une égUse, sur le parapet d'un quai ; ils se réveillent et la danse de Saint-Guy les reprend. M. Fucini est si frappé de cet état singulier, qu'il lui vient une jolie idée. « Je n'aurais
pas été surpris de voir un prêtre, poussant un autel roulant, dire la messe à la course, et les fidèles par derrière courant pour l'entendre ». Pour sur, ces gens-là ne sont pas en équilibre. Leur machine nerveuse est détraquée et bat la campagne comme une horloge dont on a retiré le balancier. Le balancier, dans l'homme, c'est l'estomac. Les personnes qui jeûnent, théoriquement peuvent être des mystiques sublimes dans la paix d'un couvent et l'ombre fraîche d'un cloître ; mais leurs idées sonnent toujours un certain creux. Ceux-ci, au dernier fond du dénùment, ne buvant point de vin, ne mangeant point de viande, nourris de fruits gâtés, de moules à demi pourries, de tomates à l'huile rance, de melons sauvages et, dans les bons jours, de macaroni, abreuvés d'eau claire, dormant irrégulièrement, l'été sur lé pavé, l'hiver sur le fumier de leurs réduits, quand ils s'abandonnent au dévergondage de leurs cris, de leurs gestes, de leurs bonds, de leur va-et-vient précipité, ne croyez pas qu'ils sont joyeux. Ils ont une crise, et voilà tout. N'oubliez pas que sur ces pauvres êtres qui vont tête nue et pieds nus pèse, une moitié de l'année, un ciel de feu. Ils croient à l'araignée de Tarente, dont la piqûre provoque le malade à danser jusqu'à la mort : leur tarentule à eux, c'est leur soleil.
C'est aussi la misère. Une misère infinie, à laquelle ne pensent pas assez les touristes qui, à Sainte-Lucie, après avoir regardé un instant, au
loin, la côte merveilleuse de Castellamare et de Sorrente, améthystes noyées dans l'azur, abaissent leurs yeux sur ces grappes d'enfants nus et sordides et s'amusent à entendre l'éternel refrain de ces petits : « Monsieur, un sou ! je meurs de faim I ». Ils le disent avec une moue divertissante qui rassure l'étranger ; ces trois polichinelles de quatre ans, dont l'un n'a qu'une culotte sans fond, l'autre une chemise sans manches, le dernier n'a ni culotte ni chemise, eh bien ! c'est la seule vérité qu'ils diront dans toute leur vie : ils meurent de faim.
Seulement, ils y sont habitues, et ne se jettent pas pour cela la tête au mur. Mais il n'est cabrioles qu'ils n'inventent pour vous séduire et vous arracher le sou, objet de leurs rêves dorés, le sou auquel pensent leurs grands frères du matin au soir, et leurs parents, et les vieux grands-pères, le sou qui pemiet de se passer pour une fois des débris ramassés dans la fange. Ici l'être humain si douloureusement décrit par Lucrèce est une réalité :
Indigus orani
Vitaï auxilio.
Dès qu'ils peuvent se traîner à quatre pattes, ils sont jetés dans le combat pour la vie, et jusqu'à la fin ils n'auront qu'une préoccupation : manger. Pour cela, ils s'agitent tumultueusement, ils pleurent, ils rient, ils volent les mouchoirs, ils supplient, ils mentent, ils invoquent la madone, ils l'insultent, ils croient à Dieu et au diable, au besoin même ils travailleront. A Londres, au moins, les misérables ont le gin pour oublier leur détresse. Ceux-ci ne connaîtront jamais l'ivresse ;
tous les aiguillons de l'appétit les harcellent ; c'est pourquoi ils sont si bien éveillés. Dans la rue, ils font grand tapage et se secouent comme des bêtes agacées par les mouches ; s'ils rentrent par hasard au logis, voici ce qu'ils y trouvent.
Je passe la parole à M. Fucini, me réservant de tirer çà et là le rideau sur les détails d'un réalisme trop violent :
<( Chapitre où F on parle des quartiers des pauvres. — Cinq ruelles adossées au rocher de Pizzofalcone forment le quartier de Sainte-Lucie. Elles ont en long une trentaine de mètres, et deux de largeur. Là, de quinze à vingt mille personnes ont leur tanière. Les maisons sont hautes : la lumière du ciel est arrêtée dès le sixième étage par la quantité d'objets suspendus aux fenêtres, habits, linges, filets, etc. Point de pavé : il y en a eu, la couche séculaire d'immondices le recouvre ; c'est la région de putréfaction. A peine étais-je entré dans l'une de ces ruelles, qu'une foule de créatures dignes de la Nuit de Walpurgis m'entourait, avec des clameurs inintelligibles, me regardant d'un air de curiosité stupide. C'étaient des femmes, presque toutes vieilles, maigres et livides comme des cadavres. Physionomies immobiles, fixes comme des masques ; des yeux malades, des figures rongées de maux hideux, démangeaisons du haut en bas, surtout dans les cheveux, auxquelles les mains sont occupées incessamment. (Je viens d'adoucir le texte italien)... « Fais-moi voir ta maison », dis-je à la plus répugnante [alla pià oscena) de ces vieilles. Ce fut comme de la poudre sur le feu. Toutes se jetèrent sur moi, me
tirant par les habits : « Moi ! moi ! la mienne ! Venez avec moi! » Je me dégageai avec peine; l'autre me montrait une ouverture ténébreuse : « Entrez excellence, entrez dans mon palais ! ». J'entrai. C'était une chambre plus basse que la rue de deux degrés. Le sol était une terre humide souillée de fumier ; l'obscurité absolue, la puanteur indescriptible. Je frottai des allumettes. Sous mes pieds, des ordures de toutes sortes ; sur les murs •de la voûte, des toiles d'araignées. Une pierre pour s'asseoir, et une paillasse pourrie, voilà le mobilier. Dans le coin le plus noir j'entrevis une forme humaine qui grognait quelque chose d^une voix rauque. « Qui est-ce ? demandai-je. — Bonne maman, qui vous dit que vous avez dérangé ses rats ». J'abaissai les yeux et vis en effet quelques rats très gras, assis avec dignité, et attendant que le visiteur incommode fût parti. Je me mis en mesure de lancer un coup de pied au plus voisin, mais la vieille du fond jeta un cri aigu et désespéré : « Ne les chassez pas ! ce sont aussi des créatures du bon Dieu !» — « Eh quoi ! tiens-tu à ces vilaines bêtes ?» — « Voilà trente ans que nous nous aidons entre nous, signorino. Donnez un sou à la pauvre vieille ». Et elle me tendait un bras de momie. Elle était aveugle, la peau de sa figure et de ses bras était toute en écailles, couleur de tabac. .. (M. Fucini poursuit bravement sa peinture, et explique comment les rats sont si luisants de graisse, et « que leur amitié n'est pas tout à fait désintéressée ». Mais mon encre se révolte dans ma plume. Je passe). Le soir, le reste de la famille — six personnes — venait dormir sur la paillasse
pourrie. Le loyer du palazzo était de neuf francs par mois ! . . .
« Montons à un premier étage. L'escalier est écroulé depuis longtemps : on grimpe sur ses ruines. Sur le palier s'ouvrent des bouges aussi nauséabonds que celui d'où nous sortons. Ici, c'est une femme qui hurle dans les douleurs de l'enfantement ; là, sur un tas d'immondices, un enfant de quatre ans dort : il a les joues toutes noires de punaises ! Douloureusement ému, je me baissai malgré ma répugnance, et, d'une main^ je lui dégageai une joue. Mais alors la mère, qui me suivait au milieu des autres mégères, se jeta furieusement sur mon bras ; elle fixait sur moi des yeux étincelants de rage, levait les poings avec menace, criait comme une corneille, et grinçant les dents, me défendait de toucher à sa créature. Un vacarme diabolique commença. La troupe qui m'escortait prenait parti, les unes pour moi, les autres contre moi ; tout à coup la mère se calma, se fit humble et me supplia de ne pas toucher à son fils, parce qu'il avait la fièvre et qu'il crierait en s'éveillant. Mais, au regard soupçonneux qu'elle jetait sur moi, je devinai que la crainte du mauvais œil avait provoqué cette scène désagréable ».
Cette ruelle bien visitée, M. Fucini passe aux autres. Une vieille accroupie comme un ours des cavernes sur le seuil de son réduit, rongeant des débris de poisson, consent à lui faire les honneurs de Xappartement. Là, dans une même chambre, habitaient avec elle quatorze personnes, plus, pour quelque temps, une veuve et ses cinq enfants
doDt l'aîné avait douze ans. La vieille, elle, avait un lit, une porte sur deux chaises boiteuses, une poignée de joncs et quelques haillons en guise de couverture. Les autres couchaient à terre. Sous un escalier, une fillette de seize ans préparait le souper de ses six frères et sœurs plus jeunes qu'elle : vingtdeux escargots et vingt-deux châtaignes bouiUies. Toute la famille, filles et garçons, dormait pêlemêle sur une paillasse sordide.
Et la fameuse grotte Aile Rampe di Brancaccio, « sorte de caverne ossuaire, repaire à crocodiles, où une hyène mourrait d'asphyxie et d'épouvante ! » Il y a là, entassées dans l'ordure, quarante familles^ environ deux cents personnes. M. Fucini a rampé jusqu'à la dernière galerie, guidé par un jeune garçon qui lui disait : « Excusez, excellence, si je n'ouvre pas les fenêtres : il n'y en a pas ». Et les enfants à qui les rats ont mangé un œil ou le bout du nez ! Il y a quatre ans, une mère trouva son petit mort : les rats l'avaient saigné à blanc. Et les mêmes horreurs se reproduisent dans tous les quartiers populaires. Toute cette masse humaine naît, végète, pâtit et meurt ainsi. Homo nains de millier e...
C'est pourquoi leur âme est vide, leur esprit obscur et méchant, leurs instincts vils. La misère les a jetés dans l'abjection, la lâcheté, la créduUté enfantine, la fourberie inconsciente. M. Fucini s'indigne presque de n'avoir pas été insulté une seule fois, lui, vêtu da signore, au cours de ses vi.sites domiciliaires. « J'aurais été pris d'un moindre dégoût, dit-il. Mais non ! Des excellences, des révérences, la plus dégradante humihté, rien qui
ne fît voir que c'était là aussi des hommes ». Il essaie de faire inventaire des notions générales qui sont dans leurs cerveaux. Dieu, le diable, la sainte trinité, les sorcières, \sl jettatura ; voilà pour l'ordre spirituel. Mais c'est encore trop. Dieu, peut-être, mais considéré comme le gendarme suprême. La sainte trinité, non, c'est une idée métaphysique. Le Fils, pour eux, est tantôt le bambino que tient la madone, tantôt l'homme cloué à la croix, tout saignant, décharné, horrible, qu'ils adorent entouré d'une auréole de cierges allumés. Quant au saint Esprit, j'affirme bien qu'ils n'en ont point le plus mince soupçon. Le diable à la bonne heure ! La mésaventure finale de Polichinelle et les sermons furibonds, au soufre et à l'asphalte, des curés et des pères capucins, leur donnent, sur ce point, d'assez vives inquiétudes. Sortons de ces « trous à crocodiles », allons au loin, le long des rives du golfe, sur les montagnes de Sorrente et d'Amalfi, respirer l'air pur, à l'ombre des citronniers, parmi les buissons de géraniums et de roses sauvages. Hélas ! n'allons pas trop loin. Au-delà de Salerne, sur le versant de la mer Tyrrhénienne, et, du côté de l'Adriatique, en dehors des villes qui vivent par leurs ports ou leurs rades, Bari, Barletta, Brindisi, Tarente, des spectacles plus désolants peut-être nous attendent. Il faut lire, pour savoir ce qu'est la misère du paysan dans le midi de l'Italie, les Lettres méridionales qu'un savant historien, homme de cœur, M. Pasquale Yillari, vient de publier. Ceux-là n'ont plus, pour se nourrir, les reliefs et les épluchurcs d'une grande ville. Ils ne possèdent pas un seul
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NAPLES ET SA PLÈBE H'è
lambeau de cette terre ingrate qu'ils tourmentent d'un travail contre lequel se révolteraient les nègres de l'Amérique du Sud. Pour salaire, quelque sous par jour. En Sicile, le maître ou le fermier de la récolte donne le repas : de l'eau chaude ou trempent des quartiers de pain noir et terreux, quelques grains de sel et quelques gouttes d'huile pour orner le bouillon. Du vin, jamais. Travaille donc, misérable fauve, quinze heures par jour, dans les rocs calcinés des Calabres, dans les terres chaudes de la Fouille, sur les laves de l'Etna! Parfois, désespérés, ils se jettent dans la montagne et vivent de la chasse à l'homme, jusqu'au jour où, traqués par les carabiniers, ils seront pris et fusillés contre un mur.
Il n'y a pas en Europe de contrée plus malheureuse; il n'y a pas non plus dans l'histoire un exemple pareil de déchéance morale et intellectuelle. Cette région a été jadis le foyer de l'hellénisme et la lumière du monde ; elle a produit les plus grands idéalistes, Xénophane et Parménide ; elle a entendu les derniers enseignements de Pythagore. Longtemps après, sous l'empire romain, elle était peuplée par les villes les plus riches et les plus voluptueuses : Crotone, Sybaris, Tarente, Métaponte, dormaient, lasses de plaisir, sous les tièdes caresses du vent d'Afrique ; Naples enchantait Virgile; Pompéi, Herculanum, Stabie, retenaient les lettrés et les épicuriens de Rome ; Pouzzole, Baies et Misène retentissaient chaque nuit jusqu'à l'aurore du bruit des orgies impériales. C'était alors la Grande Grèce, la Grèce d'Athènes ne savait laquelle de ces deux contrées
elle devait vénérer le plus, de Tlonie, berceau d'Homère, ou de l'Italie, patrie des sages d'Elée. Les Barbares firent leur œuvre, après le Vésuve, et la grande Grèce perdit toute part à la civilisation générale. De loin en loin quelques grands esprits s'y élevèrent, comme des colonnes isolées qui permettent de mieux mesurer le vide du désert, Joachim de Flore, saint Thomas, Giordano Bruno, Vico. Mais il n'y eut plus d'ensemble, plus d'école. La Renaissance y a compté quelques médecins, quelques naturalistes, et pas un peintre illustre ; des poètes de cour, et pas un historien. Tandis que le reste de l'Italie, jusqu'au premier tiers du seizième siècle, luttait sans trêve pour sa liberté, le royaume de Naples subissait sans révolte tous les jougs : les Normands, les Sarrasins, le Saint- Empire, les Angevins, les Valois, Charles VIII, les Espagnols, les Bourbons. Toute tradition noble a été rompue, et les vieux souvenirs se sont effacés. Au siècle dernier, on a découvert avec surprise, au milieu des marais, les temples doriques de Pœstum, mais on cherche encore l'emplacement probable de Sybaris et de Métaponte. Crotone est un village sordide, Tarente s'est réfugiée sur un îlot rocheux qu'un pont relie au continent. Il ne reste rien de Stable ; à Misène, à Baies, quelques substructions informes ; près de Pouzzole les colonnes du temple de Sérapis rappellent ces villes charmantes dont la joie mettait Sénèquc de si mauvaise humeur. On voit encore Herculanum et Pompéi, mais mortes, et couchées au fond de leur tombe. Et les pianos mécaniques de Naples roulent sur la cendre de Virgile en jouant les airs d'Orphée aux Enfers.
Ah ! miser am Eurydicem !
Je voudrais qu'à la pointe du Spartivento, en vue de TEtna et du rempart à pic des montagnes de Calabre, au bord de cette route que sillonnent les narires allant vers les villes toujours florissantes de l'ancien monde, Athènes, Alexandrie, Smyrne, Corfou, Salonique, Constantinople, on élevât parmi les ronces, près de la mer, une sorte de colonne Antonine, avec ces deux mots : Magna Grœcia. Ce serait une inscription sépulcrale assez touchante. Mais comme le temps présent n'est point à la poésie, on placerait peut-être au sommet un phare tournant, ce qui changerait tout à fait la signification symbolique du monument.
Aux lies Ioniennes (D
Le nouveau livre que vient de publier M. Rodocanachi sur les deux occupations des îles Ioniennes par la France au temps du Directoire et sous Napoléon est plein de faits curieux, peuplé de figures originales et me semble l'un des plus intéressants parmi les nombreux ouvrages du docte écrivain. De ce volume, dont le cadre historique est bien connu, je voudrais mettre en lumière un chapitre fort piquant sur les mœurs des Corfiotes et de leurs voisins insulaires à la fin du dix-huitième siècle et deux personnages bien différents l'un de l'autre, qui semblent s'être entendus à travers l'Adriatique pour détruire, dans les sept îles, l'œuvre première de Bonaparte, le gouverneur jacobin Comeyras et le terrible Ali de Tebelen, pacha de Janina.
Corcyra ou Corfou, la reine du charmant archipel, n'a véritablement pas d'histoire cà partir de l'époque fabuleuse où Ulysse contait ses longues aventures au bon roi Alcinoiis, ce roi d'Yvetot de l'âge homérique. Point d'histoire, par conséquent
(1) Emm. RoDOCAN.vCHi. — Bonaparte et les îles Ioniennes (1797-1816). — Paris, Alcan; 1899.
Journal des Débats, 11 octobre, 14 novembre 1899.
■ce fut un pays heureux. Les empereurs byzantins qui la reçurent de Rome l'avaient oubliée. Les princes normands, qui étaient des maîtres commodes, s'en emparèrent au douzième siècle; puis les Vénitiens mirent la main sur le chapelet entier des îles Ioniennes qu'ils gardèrent jusqu'au traité •de Campo-Formio, en 1797. Le gouvernement de Venise n'était point sans douceur. 11 entravait volontiers la liberté de penser, mais accordait largement la liberté du plaisir. Dans ses possessions ^u Levant, où l'islamisme se rencontra quelquefois avec la foi latine et la communion orthodoxe, la République de Saint-Marc savait imposer la paix religieuse, et je tiens du savant abbé Pisani -qu'aujourd'hui encore, en certaines métropoles du vieux domaine vénitien, — peut-être même à ■Corfou, — l'évêque latin assiste parfois gracieusement, dans la cathédrale grecque, aux cérémonies de son confrère schismatique. J'ai vu Zante, Fiore del Levante, au temps des Anglais. On n'y parlait jamais de politique. Une société hospitalière, «légante, y dansait tous les soirs où Ton ne jouait point l'opéra. C'était une terre de béatitude. Il est fâcheux qu'elle ait si fort tremblé il y a quelques années, que l'on y vive désormais dans l'angoisse quotidienne du tremblement de terre.
Beata solitudo. Songez que les sept îles ont vécu de si longs siècles, sous le ciel le plus riant <Ju monde, isolées de l'Italie et de la Grèce, qu'elles ne connurent ni les désordres politiques de l'Italie, ni les convulsions de l'empire byzantin •en ses temps de décadence, ni la conquête turque ■et la servitude de l'hellénisme. Elles jouirent des
conditions hygiéniques les plus favorables à la fantaisie des mœurs locales, à la permanence des traditions vénérables, à la belle humeur du petit peuple, à la bonne grâce des hauts seigneurs.
Perdues dans l'azur étincelant de la mer, elles n'imitaient les usages de personne et ne cherchaient point à jouer un rôle sur le grand théâtre de la chrétienté. C'est pourquoi elles eurent des façons et des gestes souvent bizarres, dès l'âge •du roi Alcinoiis. A Corfou, sous ce prince excelient, c'était la fille du roi qui faisait elle-même la lessive des linges de l'Etat. Elle allait à la rivière avec ses suivantes et quand elles avaient foulé aux pieds, dans le lavoir, puis étalé au soleil, sur les cailloux du rivage, les vêtements purifiés de leurs souillures, ces demoiselles se baignaient dans la a mer poissonneuse », puis se parfumaient d'huile et déjeunaient sur l'herbe « douce comme le miel ». Enfin, les cheveux au vent, elles jouaient à la balle. Homère oublie de nous dire si Nausicaa et ses campagnes reprenaient leurs robes pour ce champêtre divertissement. La coutume peut paraître périlleuse ; elle n'était assurément pas vulgaire.
M. Rodocanachi recueille, aux premières pages de son livre, un grand nombre de traits singuliers qui nous permettent d'apercevoir la physionomie propre des modernes Phéaciens. C'est naturellement le petit peuple des campagnes et de la ville qui gardait, il y a cent ans, la personnalité la plus franche. Les nobles, les riches de Corfou s'étaient laissé séduire par la mollesse des mœurs vénitiennes et l'on retrouve, surtout chez les jeunes
gens, l'inutilité niaise de la vie adoptée, sur les lagunes, par les jolis petits-fils des glorieux amiraux et des grands diplomates de Venise. Cette jeunesse dorée passait les jours et les nuits dans les casins de TEsplanade, sortes de cercles ou de tabagies où les comédiens italiens venaient donner la comédie. Quand une comédienne renommée, une étoile, daignait passer d'Italie aux Sept Iles, on la défrayait de ses dépenses par cotisations individuelles, ou bien les jeunes seigneurs du casino organisaient une cavalchina^ c'est-à-dire un bal masqué « durant lequel la dame se tenait à la porte de la salle, un grand bassin d'argent à la main, afin d'y recevoir les dons de ceux qui entraient ». Par vanité ou flatterie, les jeunes Corfiotes, Grecs de race, ne parlaient qu'italien, et s'habillaient à la vénitienne. Beaucoup ne savaient ni lire ni écrire. Or, cela plaisait à Saint- Marc, qui négligeait de doter de groupes scolaires ses sujets du Levant et, afin de retenir les descendants de Nausicaa loin des Universités de Bologne et de Padoue, où couraient dans l'ombre des idées dangereuses, la maternelle République leur donnait pour quelques écus tous les diplômes, tous les bonnets de docteur. Corfou était ainsi une Université de Cocagne, où manquait même une imprimerie, où, en 1797, on ignorait encore la Révolution française. Quelle douceur, pour les étudiants, de vivre en une cité où ne sévissaient ni les professeurs, ni les examens, ni les livres !
Dans la campagne corfiote, les paysans avaient échappé à l'influence morale de Venise et conservaient des mœurs simples et rudes. Leur costume
était tout oriental ; hommes et femmes portaient des anneaux aux oreilles et de longs cheveux ; les hommes se coiffaient du bonnet de laine rouge et se glorifiaient de leurs énormes moustaches. Les femmes ne paraissaient que masquées, hors du logis; quand un étranger venait en visite, elles se cachaient à la cave ou au grenier. Au repas de famille, elles n'avaient pas le droit de s'asseoir ; elles attendaient, au fond de la salle, que le père eût fini de dîner pour ramasser les miettes qu'elles partageaient avec les enfants. Ces campagnards ressemblaient, par leur brutalité homérique, aux Klephtes albanais comme aux brigands corses. La vendetta fleurissait dans l'île d'Âlcinoiis. Les pères transmettaient à leurs fils et à leurs petits-fils les haines de famille. Les villages prenaient parti et l'on s'y massacrait avec entrain. Les femmes excitaient les combattants et se jetaient dans la mêlée. A Zante, aussi bien qu'à Corfou, les spadassins foisonnaient. Zante, avec 38,000 habitants, comptait 200 assassinats par année. La justice vénitienne, toujours bienveillante, fermait les yeux. En 1797, elle condamnait à dix ans de prison un homme coupable de dix homicides et à vingt ans de galères l'imprudent qui avait mal parlé d'un magistrat vénitien.
Plus d'un usage, d'un symbolisme parfois obscur, mais pittoresque, semble venir du lointain paganisme. Quand le papas avait béni deux époux, on reconduisait, au son du tambour, le couple à la maison nuptiale ; deux jeunes gens, tenant l'extrémité d'un mouchoir, dansaient en tête du cortège ; on attachait au-dessus du lit,
tressés en couroDne, les deux cierges qui avaient éclairé le sacrement ; puis on souhaitait bonne nuit aux mariés. Là-bas, la cérémonie religieuse est généralement nocturne. La jeunesse attendait au dehors. Tout à coup, la fenêtre s'ouvrait et le marié tirait un coup de pistolet. Alors commençait la fête : trompettes, tambours et danses, jusqu'au lever du soleil, devant la maison des époux. Si,, tandis que le marié prononçait, à l'église, le oui fatal, quelqu'un, dans l'assistance, formait rapidement trois nœuds avec un cordon (sans doute, c'était le oui grec à trois syllabes : màlista)^ l'époux infortuné ne goûtait qu'amertume et déception dans le mariage ainsi frappé de mauvais sort ; l'unique antidote à ce désagrément était un pistolet placé sous l'oreiller, à la condition facile que l'arme eût servi à cinq ou six assassinats. Si la mariée, dans les premiers temps, montrait peu d'amour pour son époux, sa famille s'assemblait et jetait dans un brasier ardent un coq noir, une mèche des cheveux de la dame et quelque objet lui appartenant. Et l'amour s'éveillait en son cœur.
Les funérailles avaient, elles aussi, leurs étranges coutumes. Le mort, une fois empaqueté dans un sac qui laissait passer la tète et les mains et allongé sur un brancard, le papas arrivait, porté •en un fauteuil par quatre confrères ; il récitait les prières, tandis que les parents rappelaient les faits et gestes du défunt, l'interrogeaient même sur les raisons de son départ pour l'autre monde, peu à peu s'égayaient, contaient des histoires burlesques. Le convoi s'acheminait enfin vers l'église ;
dès qu'il avait franchi le seuil de la maison, on jetait par la fenêtre des marmites pleines d'eau et la vaisselle du mort. La cérémonie religieuse une fois expédiée, le trépassé était logé en son caveau, après avoir été embrassé sur la bouche par l'assistance qui le chargeait de commissions et de messages pour les pays d'outre-tombe. Chaque trois mois, on apportait du blé rôti, des gâteaux, du vin et de l'huile à l'hôte du funèbre logis qui, descendu par ses héritiers deux heures seulement après sa mort au royaume de Pluton, avait eu peut-être besoin d'un bon souper, le premier soir.
Le clergé ionien vivait de mendicité, de petits trafics et languissait dans la misère. Ces pauvres diables de papas, mariés, chargés de famille, seraient morts de faim, eux et leurs petits, sans^ la fréquente aubaine de l'excommunication. Lorsqu'un Corfiote voulait, sans risquer sa précieuse personne, se venger d'un compère, il s'entendait avec son curé, qui allait devant la maison de l'homme condamné, précédé d'un grand crucifix, suivi de tous ses enfants de chœur, en chape noire, portant un cierge noir ; le famélique pasteur prononçait la formule de l'excommunication, et pour en confirmer l'effet, lançait d'horribles imprécations.
Dès cette heure, l'excommunié, méprisé, honni, était rejeté en dehors de l'humanité, c'est-à-dire de son village, plus pitoyable qu'un lépreux. Mais l'Eglise ionienne connaissait le jeu du doit et de Xavoir dans les opérations sacramentelles ; elle était prête à vendre la contre-excommunication
comme elle avait vendu l'excommunication. Avec le même appareil, le même cierge et les mêmes anathèmes, le bon curé foudroyait son premier client. Cela faisait la balance du compte, he papas présentait sa note, on payait et l'on s'embrassait. C'est dans ce monde enfantin et violent qu'entra tout à coup, grâce à deux lignes d'écriture diplomatique, la France de Bonaparte.
Nous verrons bientôt quel maître sot et quel maître fourbe ruinèrent cette conquête élégante que le vainqueur d'Arcole nous donnait par-dessus le Milanais, la rive gauche du Rhin et la Belgique.
Bonaparte venait de donner à la France les Sept-Iles, la plus aimable des conquêtes, qui n'avait coûté ni une goutte de sang, ni une larme, terres riantes, fertiles en olives, en figues, en citrons, embellies de souvenirs homériques par les ombres d'Ulysse, d'Alcinoûs, et, sur les rochers de Cérigo, par la figure d'Aphrodite, reine de Cythère. En ce temps-là, ne l'oublions pas, Chateaubriand rêvait d'épopée néo-païenne et néochrétienne, songeait à visiter les ruines de Grèce, dont le Voyage du jeune Anacharsis avait, quelques années auparavant, renouvelé la mémoire. Rien n'était plus aisé que de gouverner, même de loin, ce petit monde, avec un peu de gendarmerie dans les campagnes aux mœurs naïves, tempérées de coups de couteau donnés sans malice^ avec des préfets gens d'esprit dans les deux villes de Corfou et de Zante, si bien assouplies par la mollesse, la sensualité et la torpeur, que le gouvernement de Venise avait encouragées. La France recevait du traité de Campo-Formio comme un jardin charmant, baigné d'une mer voluptueuse, caressé de souffles tièdes, où les grands lauriers-roses mêlent leurs touffes odorantes au velours sombre des cyprès, à la claire verdure des amandiers.
C'était une villégiature marine, très douce aux malades, aux désabusés, aux victimes de la politique. La tâche des généraux chargés du com-
mandement militaire était fort aisée et d'une importance secondaire, pourvu que l'administration' civile fût confiée à des mains adroites et légères. Il fallait, à Corfou, un gouverneur brillant et bien élevé, s'accommodànt aux mœurs ioniennes, rusé sans fourberie, menteur sans impudence, respectueux des traditions locales, même puériles, hospitalier enfin et disposé à prodiguer les souperssucculents et les bals. Le 6 janvier 1798, Bonaparte avait proposé au Directoire deux noms de candidats. Le Directoire s'empressa de choisir l'homme qui convenait le moins au poste délicat, le citoyen Bonhomme Comeyras, un jacobin sectaire, ignorant, orgueilleux comme un paon, eii' réalité, un parfait imbécile.
Comeyras avait poussé entre les pavés de la Cannebière, humble petit trafiquant, vendant tour à tour des oranges, de vieux habits ou des perroquets. La Révolution l'attira à Paris.
Là, Comeyras se fit avocat. Dès lors, il pouvait prétendre à tout, à la carrière diplomatique d'abord, naturellement.
Le Directoire lui confia une mission près des Ligues Grises. Chez les Grisons, il put rendre des services faciles. Dès lors, l'avocat marseillais parut sacré homme d'Etat. Et ces messieurs de Paris lui mirent sur les bras les îles Ioniennes avec le titre de commissaire général.
Comeyras était un jacobin fougueux, mais prudent. II arrive à Ancône. On lui apprend que tout va de travers chez Alcinous : le trésor vide, lesfonctionnaires sevrés de leurs appointements, la garnison française affamée. Comeyras décide de
demeurer à Ancône et de gouverner les Sept-Iles du rivage d'en face. Et ce fut un extraordinaire gouvernement. Comeyras aimait les voyages. Il entreprit de se promener à Rome, à Milan, à Venise : il jugeait utile, pour ses sujets insulaires, de visiter la Sixtine, la cathédrale des Sforza, Saint- Marc aux coupoles byzantines. Mais, tout en flânant en Italie, Comeyras avisait aux moyens de réformer, de régénérer, c'est-à-dire de bouleverser les îles, sans les connaître ; son secrétaire Paris y apporta, à la fin de mai 1798, les plans du patron. Avant tout, il importait que Zante et Corfou fussent partagées en quatre quartiers symboliques : les quartiers de la Liberté, de l'Egalité, de l'Unité, de la Fraternité.
A chaque quartier, dans les villes, à chaque commune, dans les campagnes, son Conseil ; à chaque canton, son Directoire. Aux plus hautes assises de cette pyramide administrative, dont Comeyras serait la pointe, douze ministères, ministères du commerce, des beaux-arts, de la police, des jeux, des subsistances, des prisons, des religions, des écoles, de la garde nationale, des eaux et citernes, etc..
Réforme radicale de la justice et des tribunaux. La uomination des juges de paix enlevée aux « pères de famille », vieille mode homérique, et attribuée au commissaire général ; pour la plus grande commodité des justiciables champêtres, tous les juges de paix de la campagne, dans l'île capitale, transportés à Corfou. Après tout, ce n'étaient encore que bouleversements de mince importance. Mais un bon jacobin qui ne touche pas rudement aux
choses religieuses et ne malmène point l'Eglise n'est plus un bon jacobin. Aux séculaires superstitions chrétiennes, orthodoxes ou latines, il convenait de substituer l'invention théologo-démocratique de Larévellière-Lepeaux, l'Evangile de la Théophilanthropie ,
L'archevêque latin, Fenzi, se vit donc chasser de son palais et dépouiller de ses titres honorifiques pour cette raison <( que, une ère de fraternité ayant commencé^ il ne devait plus y avoir entre les citoyens d'autres distinctions que celle de la vertu ». Fenzi, secondé par son confrère schismatique le proto-pape, cria du haut de tous ses clochers. La population prit tout aussitôt une attitude hostile. Elle rejeta d'abord le masque révolutionnaire qu'elle avait revêtu pour complaire à ses nouveaux maîtres. Paris se plaignit que, dans les cafés, on n'entendît plus vilipender les nobles et les rois. D'autre part, il excitait ses fonctionnaires civils contre les autorités militaires qu'il accusait de dilapidation et d'empiétements de pouvoirs.
En quelques semaines, la vieille Corcyre se trouva sens dessus dessous. Comeyras recevait à Ancône ces fâcheuses nouvelles^, les transmettait au Directoire, touchait ses appointements, mais ne s'embarquait toujours point. Paris perdit patience. Le 8 juillet, il écrivait au Directoire : « Cette impuissance où je suis de faire le bien (!), et même quelquefois d'empêcher le mal, est un supplice que j'éprouve depuis deux mois et demi que j'attends le commissaire organisateur ;;.
Enfin, le commissaire touriste risqua, sur une planche fragile, sa précieuse personne, et débarqua
le 17 juillet, à Corfou. Sans retard, il commit quelques lourdes sottises, lança un manifeste menaçant à l'adresse du clergé^ renvoya la municipalité dévouée à la France, et la remplaça par une commission de gens hostiles aux habitants paisibles, forma une autre commission de cinq jurisconsultes, chargés d'adapter aux Ioniens la législation de la République, entreprit de réformer tous les organes de l'administration, fit un discours sur les beautés de l'instruction^ tout en décrétant contre les prêtres et les nobles des mesures violentes. On put craindre qu'il ne renouvelât làbaS;, en 98, plus d'un excès de 93. Malheureusement pour sa gloire, le Directoire, inquiet de son humeur brouillonne, le rappela. 11 partit en annonçant que son successeur ferait « porter aux puissants et aux riches le joug des lois ».
Mais sa révocation lui portait un coup fort pénible. 11 s'embarqua avec la fièvre. A Ancône, port malsain, la fièvre devient pernicieuse. Le pauvre homme en mourut. Pareil accident, dans la même ville, était arrivé naguère au pape Pie II, Piccolomini. Comeyras avait fondé, sans le savoir, une tradition. Il est le père d'une lignée bien encombrante, étant peut-être le premier en date de nos politiciens d'exportation. Figure plus ridicule encore qu'odieuse, et pitoyablement chétive, si on la rapproche du sinistre personnage qui, tapi, à la façon d'un tigre, sur les montagnes de TEpire, guettait sournoisement l'occasion de nous reprendre, sur le golfe d'Arta, la citadelle de Préveza, clef de l'Albanie.
Ali de Tebelen, pacha de Janina, fut l'un des
héros sympathiques de notre littérature romantique. On le crut vraiment philhellène. Ce n'était qu'un révolté, de mine grandiose, assurément, et l'un des plus accomplis virtuoses de la fourberie, de l'assassinat politique et de la férocité orientale. L'esquisse que M. Rodocanachi donne des intrigues d'Ali avec le gouvernement militaire de Corfou, à la suite de notre défaite d'Aboukir, pourrait dissiper les préjugés trop favorables. Cet homme, qui rêvait d'un empire balkanique et que le voisinage de la France gênait, n'épargna pour compromettre notre domination sur les Sept-Iles aucune félonie, aucune atrocité. 11 attirait sur un point de ses côtes Roze, commandant la place de Corfou, à qui il avait donné en mariage sa plus belle favorite ; après un entretien amical, au cours duquel le malheureux officier informa le pacha de l'état de nos forces militaires sur l'Adriatique. AU fit garrotter Roze par ses Albanais et le jeta en un cachot de Janina. Roze s'évada, mit quatre mois d'hiver à traverser à pied la Turquie et vint mourir de misère à Constantinople, au château des Sept- Tours. Ali tenta la même trahison contre le commandant de notre forteresse de Bucintro ; mais l'officier, plus avisé que Roze, n'envoya au rendezvous qu'un sous-Ueu tenant et le papas de la paroisse.
Les événements prenaient contre la France un tour menaçant. Tandis que les Anglais tenaient la mer, la Russie et la Turquie unissaient leurs flottes en vue d'une guerre maritime dans les eaux ioniennes.
AU vint assiéger Prévcza. Un combat furieux
fut livré dans les ruines de Nicopolis, au lieu même d'où Auguste avait contemplé la bataille d'Actium. Vers la fin de l'engagement, nos soldats, décimés par le feu des Albanais, reçurent tout à coup les balles de la garde nationale prévezane, qui se conciliait ainsi les bonnes grâces du pacha. Dans la ville même, le capitaine Tissot, avec quatre-vingts soldats, se battit en désespéré. Quand il ne lui resta plus que huit grenadiers, il fut pris et garrotté. Ali lui dit : (( Je vous traiterai avec les égards que l'on doit à la vertu malheureuse, allez consoler vos compagnons ».
Il s'agissait des prisonniers de Nicopolis, qui venaient d'assister à la décapitation d'un grand nombre d'habitants et n'étaient point du tout rassurés sur leur propre sort. Le vainqueur fit alors brûler la ville, puis il envoya l'archevêque d'Arta offrir le pardon aux habitants réfugiés sur la plage d'Actium.
Les pauvres gens montèrent en bateau qui les emmena loin de Préveza. Le lendemain, Ali, assis sur un balcon, fit décapiter tous ces infortunés (c lentement, dit un témoin, afin qu'ils se sentissent mourir ». Les tètes furent portées à Janina et disposées en trophée. Il y en avait plus de quatre cents.
Restaient cent quarante Français prisonniers. Le pacha les força d'abord, sous peine de mort, d'écorcher à coups de rasoir les têtes des Prévezans décapités. Puis on les emmena, enchaînés, vers Arta, pieds nus, sur les rocailles et les ronces. En tête du cortège, cinq têtes marchaient à la pointe des lances. Quant un captif tombait d'épui-
sèment, les Albanais le hachaient à coups de yatagan, lui tranchaient la tête et obligeaient ses camarades à la porter. Presque tous allèrent mourir aux bagnes de Constantinople.
Ali de Tebelen joignit ses Albanais aux troupes russes et turques qui bientôt firent le siège de Corfou.
Quand Napoléon eut repris les Sept-Iles perdues par le Directoire, le despote de Janina tenta de se rapprocher de la France. L'Empereur lui envoya un fusil précieux et dédaigna son amitiés
L'Orient (D
Voici deux volumes qui ont réveillé en moi la nostalgie du Bosphore et d'Athènes. La plupart du temps, les livres de voyage ont fait tout leur devoir quand ils ont donné au lecteur une notion claire des lieux visités par l'auteur : celui-ci est si vivant, si personnel, qu'il sera peut-être contagieux et entraînera, l'été prochain, vers l'Orient les personnes curieuses de sensations poétiques. L'œuvre de notre ami a été presque un tourment pour moi. Vingt fois, en savourant ces pages couvertes de peintures si fines et si vraies, en reconnaissant, par leur trait original, ces sites où se sont écoulés les plus beaux jours de ma vie, j'ai murmuré mélancoliquement :
J'étais là ; telle chose m'advint.
Hélas ! combien elle est juste, la pensée triste de Virgile et de Dante :
Nessun maggior dolore
Che ricordani del tempo felice ! \
Mon beau Bosphore, si bleu et si doux ; ma lumineuse Athènes, mon Parnasse sublime ; mes
(l) Voyage en Orient, par Joseph Reinach. 2 vol. Paris, Charpentier.
République française du 9 décembre 1879.
pauvres Turcs, qui s'en vont ; mes Hellènes spirituels, qui rêvent de Sainte-Sophie, et le grand Olympe de Brousse, et les marchés sacrés de l'Acropole, toutes ces visions se sont levées dans mes souvenirs, et si séduisantes et si impéiieuses que j'ai failli fermer mes livres, mon écritoire et mon cours, et voler, comme un exilé qui se hâte, vers la patrie aux mers homériques, les « mers poissonneuses où Ton ne vendange point ».
J'aurais rejoint Reinach sur quelque bateau de l'Archipel, dans les eaux de Syra, de Smyrne ou de Beyrouth ; car il poursuit, en ce moment même, sa course heureuse du côté de l'Orient biblique. Illusions d'un infortuné dont les vacances sont finies ! Je resterai dans nos brouillards cimmériens, content du moins du plaisir que m'a causé <:e brillant voyageur, et très décidé à le faire partager à tous les amis des lectures généreuses.
Ce livre est l'œuvre à la fois d'un artiste et d'un publiciste, car en Orient M. Reinach peut étudier sur le vif la question d'Orient. II nous ramène au lendemain même du traité de Berlin, à l'été et à l'automne de 1878. Aujourd'hui encore, il n'aurait pas dix lignes à modifier dans les pages qu'il a consacrées à la politique. L'empire turc s'abîme lentement comme un vieux vaisseau de haut bord qu'une fâcheuse collision et surtout la vétusté de sa coque et la sottise de son état major ont ruiné. Le voyageur a sondé les blessures du navire, et il le croit à peu près perdu. Je reviendrai plus loin
l'orient 171
sur cette partie très curieuse du nouveau Voyage en Orient. Observons d'abord l'ouvrage de l'arliste. 11 est, qu'on me passe le mot, subjectif a-u plus haut degré, ou, si l'on veut, très moderne. Les voyageurs de la vieille école, très consciencieux, surtout les voyageurs en Orient, tels que les braves Spon et Wheler, ou le colonel Leake, se contentaient en général de décrire, avec une exactitude parfois monotone, les contrées, les monuments, le costume ; en eux, l'archéologue était Thommc même. L'Orient était pour eux si lointain et si nouveau qu'ils l'observaient parle détail, religieusement, lentement : ils le racontaient comme un long procès-verbal, à la façon de Marco Polo jeté en pleine Asie mongolique ; ils s'oubliaient parfaitement et ne songeaient guère à nous dépeindre leurs joies, leurs tristesses. C'est pourquoi leurs récits, fort utiles encore pour la science, sont d'une lecture peu attrayante. A.u dix-huitième siècle, le spirituel président de Brosses voyagea d'une façon bien plus française, trop française même, car il ne nous parle pour ainsi dire que de lui-même, de ses aventures, de ses aimables folies, de ses bons ou méchants dîners ; l'Italie l'amuse, et il nous amuse de l'Italie ; mais, comme l'enthousiasme et la poésie ne le tourmentent point, dès qu'il veut sortir de lui-même et parler sérieusement des choses qu'il voit, il tombe dans le catalogue aride : nous le laissons au milieu de ses musées, et nous courons le rejoindre à son dessert. Mais il y a plus d'émotion et de sentiment historique dans un seul cri de Dante :
Ahi ! serva Italia, di dolore estello !
que dans les deux volumes du président. On n'imagine pas les pages que de Brosses eût écrites sur l'Orient, si Constantinople et Athènes avaient reçu la visite du charmant Bourguignon. La poésie de ces vieux pays a commencé avec Chateaubriand. Celui-ci ne riait pas volontiers ; son rôle de père laïque de l'Eglise ne lui permettait même guère d'être souvent de bonne humeur. Mais si cette âme très haute, pleine d'orgueil et qu'enchantait surtout la mélancolie, était au niveau de toutes les grandeurs, et les comprenait d'autant mieux que la ruine en relevait encore la noblesse, ses peintures de la Grèce dévastée et muette sous le talon des pachas turcs, ses tableaux de l'Attique, de Marathon, de Sparte, son Athènes vue du côté du défilé sacré d'Eleusis, toutes ces pages de \ Itinéraire sont de premier ordre. Au contraire, le Bosphore et Constantinople ressortent fort mal sur sa toile : le peintre a broyé du noir sur sa palette; comme il manque du degré de sensualité nécessaire pour bien goûter le ciel, le paysage et la vie de Byzance, il s'ennuie mortellement et déclame d'un ton pédantesque, au lieu de jouir. Il était de ces artistes qu'un grand égoïsme possède et qui, dans le spectacle des choses extérieures, recherchent avant tout uo prétexte pour se retrouver eux-mêmes et regarder complaisamment au fond de leur propre cœur. Byron, lui aussi, fut de cette école si florissante aux temps de René, de Childe Harold et de Lara. Mais ce glorieux épicurien, âme toute vibrante,, avait à sa lyre plus de cordes que Chateaubriand ; les émotions changeantes des voyages y éveillaient
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ies chants les plus variés, tels que la rêverie grandiose du pont des Soupirs, à Venise, l'hymne aux îles de la Grèce, la salutation au Parnasse, les stances splendides qu'il est si doux de relire sous les cyprès du vieux sérail, le long des remparts de Stamboul, au balcon de marbre de Gul- Kané, dans les villages grecs du Bosphore. Et quel peintre, je vous le demande, a laissé un tel paysage de l'Archipel au déclin du jour? Rien •que la mer endormie, où glissent, comme un frisson, les dernières lueurs pourpres du ciel, les rochers nus, fauves^ désolés de l'île, la grève déserte où soupire la vague mourante, et là-haut, dans la solennité sereine du firmament, une grande étoile solitaire : j'oublie don Juan qui, dans une grotte voisine, tient entre ses bras la blonde Haydée.
M, Reinach me pardonnera si je passe, sans transition, de Byron à lui-même.
Je n'ai point le dessein d'inquiéter sa modestie.
Sans doute, il est un pèlerin plus gai, plus heureux de vivre et de courir que Childe Harold. Mais, comme Byron, il a vu l'Orient de la bonne manière, en l'aimant, en cédant à l'incomparable séduction de ses aspects et de ses souvenirs. On trouverait, avec peine, un voyageur de meilleure foi plus décidé à jouir de l'heure présente du flot qui passe, du rayon qui fuit, de la lamentation de l'iman qui chante l'appel à la prière, du mouvement bariolé et silencieux de la foule aux abords de la Corne-d'Or, de la grâce virgilienne des Eaux- Douces d'Asie, du décor féerique de Stamboul sous les feux du soleil couchant, de la face imposante de l'Olympe de Bithynie. Toutes ces choses
si diverses lui imposent un contentement sans pareil. Son émotion est très sincère, et n'est jamais gâtée par le préjugé égoïste ; elle est très vive aussi, et se renouvelle, sans lassitude, à chaque jour, à chaque page. Notre ami est un raffiné, qui savoure l'Orient comme on fait d'une musique très suave ; il cherche, avec une sorte de gourmandise intellectuelle, le point juste, le moment précis où la sensation le caressera de la façon la plus voluptueuse. Tenez, il a cherché de quel endroit Constantinople se présente avec le plus de magnificence. J'avais cru le trouver jadis au pied d'une vieille petite mosquée à mi-côte du parc du sérail, dans la ligne droite qui va de Sainte-Sophie à la pointe. M. Reinach a trouvé un autre site que je voudrais bien vérifier le plus tôt possible, « J'ai marqué sur mon plan^ au tiers environ de la largeur de la Corne, un certain point d'où la vue sur Constantinople est la plus belle, où le peintre qu'attend encore cette ville admirable devra dresser son chevalet. Quand mes caïqdji arrivent à cet endroit, Constantinople étend droit sur moi ses deux bras immenses, celui de l'Arsenal et celui de Serai; et dans l'ouverture de ses deux bras, l'eau joyeuse scintille au jeune soleil, presque sombre aux environs de Yeni-Djami, presque blanche au-dessous d'Eyoub. Des nuées de mouettes dansent sur la crête des flots. On les appelle, d'un nom poétique, les (hnes en peine. Autour de moi, les grands vaisseaux à l'ancre, noirs et lourds, dressent dans l'air pur du matin leurs forêts de mâts et livrent au vent qui les gonfle leurs larges voiles. Dans Stamboul, perçant de
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leurs masses énormes les cent mille toits qui reluisent comme des vagues, les mosquées apparaissent comme d'autres vaisseaux à l'ancre, ayant les minarets pour mâts et les coupoles arrondies pour voiles. De tout cela, une rumeur monte, puissante, comme un sourd accompagnement de basse à l'hymne triomphal de la lumière ».
« Voilà pour les sens. Plaisir extrême, maisdangereux ; je m'en rends compte avec quelque inquiétude, je sens le Kief oriental qui m'envahit de tous côtés, la rêverie qui s'empare de moi ». Cette impression revient plus d'une fois dans le livre de M. Reinach. Elle est tout à fait juste, et les personnes qui ne la ressentiraient point sur le Bosphore auraient perdu leur temps et leur peine à ce long voyage. Si l'on ne se livre point au charme tout sensuel de Constantinople, si l'on veut y exercer les facultés raisonnantes de l'esprit, on doit s'y ennuyer terriblement. Ici, il faut s'abandonner à la séduction caressante et à l'étonnement, et la nature et l'art vous enveloppent à l'envi et vous bercent sans cesse dans l'une ou l'autre de ces sensations. On a toujours dans le cerveau comme une légère fumée d'ivresse bienheureuse, « plaisir dangereux », si vous le voulez, mais que vous regretterez quand vous ne le goûterez plus. Ici, la majesté et la grâce se succèdent sans transition : l'équilibre et la logique des paysages de Grèce ou même d'Italie manquent à l'Orient; l'esprit, déconcerté, renonce à toute méditation ; l'imagination voltige d'autant plus librement dans la région des songes. Cela est fort doux. On s'habitue vite à ce hachich moral : la tête est prise^
tant mieux ; l'éternelle légende des sirènes est vraie. M. Reinach a beau s'efforcer de reprendre la maîtrise de lui-même et de calmer la folle du logis, comme il convient à un Occidental, à un Parisien, à un publiciste : partout où il va, c'est par l'éblouissement ou un petit vertige agréable qu'il commence. Voyez cette première visite à Sainte-Sophie. Il n'y a point d'édifice plus géométrique en son plan intérieur; mais je plaindrais le géomètre qui n'éprouvera point le saisissement ineffable confessé par notre voyageur, ce grand souffle que les objets vraiment grandioses jettent d'abord à la face du spectateur. « Dès que je suis entré dans la nef, je me suis senti écrasé, perdu... Les sens sont frappés, étourdis, comme ceux d'un oiseau qui a donné de la tête contre un mur et qui tombe sur le sol. Tout est énorme : la coupole qui verse à flots une lumière blanche, les arcs, les piliers, les colonnes, les chapiteaux, les cartouches verts aux inscriptions dorées, les ailes de mosaïque qui ornaient les corps des archanges grecs disparus sous le badigeon musulman. Ce n'est pas un temple, c'est un monde. Des nuées de pigeons voltigent sous la voûte comme sous le ciel même. Au pied du member (chaire) grand comme un obélisque de Louqsor, quelques points noirs, des fidèles en prière.
Au-dessus des têtes, le balancement des lustres d'or qui descendent de la coupole par des chaînes longues de soixante mètres. 11 n'existe rien de comparable. On ne refera jamais un pareil colosse. L'audace humaine n'ira jamais plus loin ».
Il s'en faut d'assez peu que l'Acropole d'Athènes
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■dans son ensemble, ne produise un effet pareil sur l'imagination de M. Reinach. Il est vrai que, cette fois-là, il l'abordait de nuit, au clair de lune, du côté de la ville, où le rocher est à pic, très proche, et, par conséquent, envahit tout l'horizon du spectateur. « Rien ne saurait égaler la profonde impression religieuse que je ressentis à l'aspect soudain de l'énorme rocher tout inondé de lumière lunaire. Au milieu de l'étonnant silence de la nuit, l'Acropole rêvait, être formidable et sacré ». Il monte sur la plate-forme, et le voilà presque repris par les enivrements du Bosphore. « L'air est très vif, mais la lumière est si limpide, le silence est si plein de tendresse, que quelque chose de doux, de tiède et d'amoureux se glisse dans les veines, dans l'être tout entier ». Mais ces crises voluptueuses sont rares en Grèce. M. Reinach, à peine débarqué en Attique, respire un air tout intellectuel.
Il a jeté dans l'Archipel les molles langueurs orientales : il ne veut plus que regarder, comprendre, raisonner, analyser. « Il faut raisonner son sentiment, et, quand on l'a raisonné, l'on n'admire que plus et mieux. Ce qui me gênait sur le Bosphore, c'était l'impossibilité où j'étais vis-à-vis de moi-même de justifier un plaisir tout sensuel, toutd'épiderme,si je puis dire ». Et notre ami de porter sous ses bras toute une bibliothèque archéologique dans ses visites à l'Acropole : Leake, Beulé, Burnouf, des plans, des cartes. Il n'a pas eu le loisir d'y monter en compagnie du seul Platon. C'est une joie raffînéc que je lui recommande pour l'avenir — car il est de ceux qui
reviennent — relire le Banquet, dans le texte grec, assis sur les degrés du Parthénon, du côté de la mer, par un matin d'avril, quand les éphèbes de Phidias sourient au soleil et que les abeilles d'or chantent doucement dans le grand silence. Pour un voluptueux en plaisirs intellectuels, ceci est la béatitude. Mais, je le sais, on commence toujours par l'archéologie, et cet état d'esprit est fort naturel chez les gens d'esprit. Ils font là-ba& de l'archéologie comme M. Jourdain faisait de la prose. Les officiers de marine et les secrétaires d'ambassade eux-mêmes s'en mêlent.
Jadis, ils y étaient plus ardents que toute l'Ecole d'Athènes, le directeur compris. On ne parlait parmi eux que de Propylées, de vraies et de fausses portes de l'Acropole, de polychromie, d'architecture hypètre, de théâtre de Bacchus.
Ah ! le bon temps, et qu'il est loin déjà ! Pour moi, j'ai toujours préféré aux plus savantes dissertations les jouissances contemplatives, la rêverie des nuits d'été où l'air, dit Chateaubriand, <( est doux comme le lait et le miel », ou les siestes infiniment prolongées, au grand soleil, sur la tribune de Démosthène. Je n'y suis pas devenu très savant, mais j'y ai enchanté mes souvenirs. Et je vois bien aux impressions profondes recueillies par M. Reinach, non seulement à Athènes, mais à Mycènes, à Delphes, à Chéronée, dans la mélancolique Béotie, sur les rivages de la sainte Eleusie, à la façon grave et presque triste dont il se sépare de l'Acropole et de l'Attique, que nous sommes de la même confrérie poétique, seulement un peu plus gais que nos solennels patrons Chateaubriand
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et Byron. Je le répète, il retournera là-bas, et je voudrais lui donner un jour, sur les roches de l'Aéropage ou dans le jardin des Muses qui se penche sur l'Ilissus, la salutation antique : Khaire, réjouis-toi.
Les observations du publiciste sont fort instructives dans ce Voyage. M. Reinach a passé en revue tous les acteurs de ce drame embrouillé et inquiétant qu'on appellera longtemps encore la question d'Orient : Autrichiens, Serbes, Roumains, Turcs, Bulgares, Grecs, Monténégrins, Dalmates ; l'expérience commencée à Vienne finit à Trieste. Quant aux Russes, il les voit campés à San-Stefano, à quelques kilomètres de Constantinople ; comme il peut s'éclairer à merveille sur les intérêts engagés dans la crise, il juge en connaissance de cause l'œuvre moscovite. Il ne lui est point favorable, et il reflète, sur ce point, l'opinion des Occidentaux désintéressés qu'il interroge à Constantinople.
Le prestige dont la Russie a tenté d'envelopper ses desseins se dissipe à ses yeux pour une raison très simple : la guerre où les petits peuples du Danube ont été précipités à l'avant-garde des Russes n'est qu'en apparence une croisade pour la civilisation. Ce n'est point la liberté de conscience opprimée des chrétiens orientaux qui la justifie ; seule, l'ambition d'un grand peuple, à qui la politique a fermé l'accès des mers du midi, fit couler à flots un sang inutile. La question des chrétiens d'Orient n'existe que dans les journaux du slavisme ou dans l'imagination de quelques
publicistes de rOccident. Ceux-ci en sont toujours aux Turcs du temps jadis, farouches, intolérants, soupçonneux, qui entraient en fureur à la vue d'un chrétien et dégainaient leur yatagan : ces Turcs de roman, milice d'Allah, sont morts depuis longtemps. La vérité est que tous les cultes chrétiens sont absolument libres dans l'empire ; les processions passent à Galata et à Péra aussi commodément que dans un village de Bretagne, et la musique des régiments de Mahomet marque le pas au Saint-Sacrement. Ce n'est point l'impiété des maîtres turcs, mais les haines furibondes des cultes chrétiens entre eux qui troublent là-bas la paix des consciences.
Cependant, je n'irais pas aussi loin que M. Reinach dans sa critique contre la Russie. Si la religion des races slave, latine et grecque est respectée par les Turcs, il faut convenir que les raïas, courbés sous la féodalité musulmane, écrasés par une administration de pillards et d'usuriers, traités comme une humanité inférieure et vile par l'insolence des pachas, ont bien quelque raison de perdre patience, et, puisque l'Europe est incapable de s'entendre pour discipliner l'Orient, de se retourner vers le petit père de Moscou. Celuici est venu à ses clients avec le projet bien arrêté d'améliorer ses propres affaires.
On sait comment a fini le second ou troisième acte du drame, ainsi qu'en plusieurs fables de La Fontaine : Aliboron et les marrons rôtis sont tombés aux mains de l'Autriche, incident qu'on n'avait point prévu. Mais dans quel casse-cou, pareillement imprévu, Aliboron n'entraîncra-t-il pas son
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nouveau cavalier? M. Reinach a, sur l'avenir de l'Autriche, d'assez graves inquiétudes qu'il est diffîcile de ne point partager. L'Autriche a laissé détruire l'empire ottoman (mais était-elle libre d'en arrêter la ruine ?) puis elle a demandé sa part à la curée. L'équilibre de l'empire des Habsbourg a été rompu. « L'Autriche-Hongrie n'existe plus que de nom. Ce que je vois sur la carte, c'est un empire slave, flanqué à l'occident d'une riche province allemande, et à l'orient d'un royaume madgyar ». Si nous ajoutons le morceau italien, nous comprendrons qu'à la première secousse ces nations où l'hégémonie du nombre, sinon du gouvernement, appartient désormais aux moins civilisés (vingt millions de Slaves), se détacheront avec un léger craquement à droite, à gauche, au sud. « Alors, de la Bohème jusqu'à la Macédoine, peutêtre jusqu'à la mer Egée, il ne restera qu'un Etat slave en long^ trop faible pour se défendre contre la Russie, contre la terrible poussée du Nord vers le Sud, mais malheureusement assez fort pour arrêter la marche en avant des vrais pionniers de la civiHsation, les Hellènes ». Ce passage donne à réfléchir, et l'immense difficulté que rencontre depuis plusieurs mois la solution des intérêts grecs semble justifier les réflexions qu'il renferme. Je crois, avec M. Reinach, que tout règlement des affaires de l'Orient qui contrarie les aspirations légitimes de l'hellénisme, c'est-à-dire de la civilisation vraie de l'Orient, n'est que provisoire et, en attendant, funeste. S'il est vrai que le slavisme est un péril pour l'Occident, c'est en Orient qu'il faut l'endiguer par la prédominance de l'hellé-
nisme; les peuples latins, tranquilles du côté de l'extrême Est, sauront bien alors, de concert avec l'Angleterre, protéger souverainement leur fortune et leurs libertés.
Ces idées sont comme le centre des vues politiques de M. Reinach. On doit les retrouver plus ou moins dans la pensée des hommes éclairés à Péra, à Athènes, à Trieste ; sur les Turcs euxmêmes, notre voyageur ne fonde que bien peu d'espérances. Il a le sentiment d'une chute prochaine que seul un miracle d'énergie et de bonne volonté pourrait conjurer. Mais est-ce le gouvernement, sultan et pachas, pauvres personnages énervés par le harem, d'une ignorance formidable, qui tenteront le suprême effort ? Quant à la foule, à la nation, à la race, découragée, lasse de ses longues misères et des humiliations de son orgueil, atteinte peut-être dans la sécurité de son vieux fanatisme, elle est bien incapable de se redresser et de demander à ses maîtres imbéciles ce règlement de comptes qui s'appelle une révolution. Elle n'a plus que la force de maudire le sultan et, quand il passe le vendredi, dans son cortège oriental, parmi ses généraux, ses eunuques, ses pages, tout blême de peur en face de la multitude muette, la joie de le mépriser. L'enthousiasme, le respect même est mort : c'est décidément la fin du monde.
Dans cet Orient qui chancelle comme un édifice caduc secoué par un tremblement de terre, une parole éclate parfois et court de bouche en bouche : « Et la France ? que fait la France ? Ah ! si la France avait été là!... »
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II semble que notre ancien pi'estige en Orient, ■chez les latins comme chez les musulmans, que la guerre de 1870 avait presque détmit, se soit relevé au congrès de Berlin,
A toutes ces races si profondément remuées par la crise où s'abîme un grand empire, à tous ces peuples, les vaincus comme les vainqueurs, que tourmentent de telles tristesses ou de si âpres ambitions, la seule nation qui ait paru dans le congrès pour n'y demander aucune dépouille, aucun petit morceau, pour y protester seulement en faveur du droit, des libertés ,'de conscience, de l'affranchissement des provinces grecques, la France a rendu le sentiment et la consolation de la justice. Ses représentants, M, Waddington a pu le dire avec une fierté légitime, sont revenus les mains nettes. Résultat moral, d'une portée très grande pour l'avenir. Les personnes qui connaissent bien les Orientaux estimeront que M. Reinach a raison de le signaler hautement et non sans orgueil patriotique. Qui sait si le temps n'est pas proche où la politique honnête portera des fruits meilleurs que la politique de « courtage honnête » ?
Pèlerinage à TOlympe d'Asie (i)
Prenez un caïque au pont de Galata et faitesvous conduire à l'entrée de la mer de Marmara, entre Scutari et Khadi-Keuï, l'antique Chalcédoine. Montez, le long du cimetière où dorment les soldats français et anglais de la guerre de Crimée, jusqu'au cyprès du grand Champ des morts de Scutari,asseyez-voussurquelquetombeet regardez. Il n'y a pas, dans le monde entier, de vision plus magnifique. A votre droite, dans sa ceinture de murailles et de tours croulantes, au delà des arbres du vieux sérail, Stamboul élève en plein ciel ses coupoles et sa forêt de blancs minarets. Jusqu'aux dernières profondeurs de la Corne-d'Or, par-dessus les mâts des navires, les quatre ou cinq villes qui forment Constantinople se déroulent jusqu'aux rives du Bosphore ; sur la mer unie telle qu'une nappe d'azur, flottent les îles des Princes aux collines vermeilles, et plus loin, à l'extrême horizon, la Bithynie s'allonge, très haute, toute violette, portant comme en triomphe une grande montagne bleue, solitaire, dont la cime neigeuse, les pentes et les replis profonds
1 Journal des Débats, 2 et 9 septembre 1893.
semblent avoir été taillés par la main d'un sculpteur. C'est l'Olympe de Brousse, le plus noble des Olympes que le vieux monde consacra depuis les plateaux de l'Iran jusqu'au cœur de l'Italie. A force de le contempler, au temps de mes premiers séjours à Constantinople, j'imaginai, avec la pleine candeur de la jeunesse, que cette montagne, vers laquelle allaient les plus vieilles traditions héroïques de la Grèce, était vraiment le grand Olympe hellénique, l'Olympe baigné de lumière, solennel et joyeux d'Homère; ce trône de Zeus qui, selon VIliade, reçoit les rayons du soleil levant bien avant les mortels campés autour de Troie, endormis encore dans la nuit. L'Olympe de Thessalie, aux innombrables sommets, si bien étudié par mon ancien de l'Ecole d'Athènes, M. Heuzey, n'était plus qu'un sanctuaire d'époque plus récente, une date postérieure dans l'évolution de la race et de la religion grecques : il figure aussi dans VIliade, mais qu'importait, en un poème où toutes les légendes d'un monde adolescent s'étaient fondues, une contradiction géographique ? Après tout, j'avais pour moi le soleil et la marche du jour d'Orient en Occident, la Toison-d'Or, les Argonautes, le culte très antique de Jupiter Phrygien, les Corybantns et leurs tambourins de cuivre, et la route probable des vieilles migrations aryennes d'Asie en Europe, par les rivages de la mer Noire et leur émotion mystique le jour où, encadrée par l'avenue fleurie du Bosphore, la grande montagne rayonnante leur apparut au loin, telle qu'un paradis, sur la mer empourprée, à demi noyée dans le bleu du ciel.
PÈLERINAGE A l'OLYMPE d'aSIE 187
J'espérais bien que mon rêve renouvellerait la mythologieet me donneraitla'gloire. Ce n'était qu'un rêve, hélas ! qui fut accueilli comme un insupportable paradoxe, auquel un homme charmant, M. de Sauley, accorda, avec une indulgente ironie, quelques compliments litttéraires. Mais on me fit entendre qu'il n'était point licite de toucher, d'une main téméraire, aux traditions vénérables. C'en était fait de ma vocation de mythologie et, depuis, je n'ai plus déplacé de montagne.
Mais j'avais gravi l'Olympe et foulé la neige immaculée de son front, et les souvenirs du voyageur ont toujours consolé la déconvenue de l'humaniste.
Le Mahmoud faisait, sans se presser, en quatre heures, le trajet de la Corne-d'Or à Moudania, qui est l'escale de Brousse. Les guides, les chevaux et les mulets attendaient sur la plage leur clientèle. La chevauchée de Moudania à Brousse durait environ cinq heures. En juin, il était bon de s'arrêter de temps en temps à l'ombre d'un bouquet d'arbres. On entrait dans Brousse au coucher du soleil.
Cette année-là (186/i) le voyage à travers cette région bithynienne était étrange. Trois cent mille •Circassiens, chassés de leurs montagnes par le typhus et la misère, descendirent le long des côtes turques de la mer Noire, les uns jusqu'à Scutari et Constantinople, les autres jusqu'à Nicée, Nicodémie et Brousse. Ils mouraient le long de la route. Ils mouraient, en dehors de Stamboul, dans les fossés des murailles byzantines, dans les <îavernes formées par les écueils qui supportent le
château des Sept-Tours. Dans les cours des mosquées, sur le pont de Galata, dans les cimetières musulmans de Péra, on voyait des mères moribondes gisant à terre, entourées d'une grappe d'enfants nus, rongés de lèpre. On achetait alors pour vingt francs deux petites filles dans les repaires des marchands d'esclaves. A Moudania, les misérables mendiaient en courant derrière les chevaux de notre petite caravane. Alors un Turc jovial, qui allait en tête, poussait un hourrah ! et les bêtes prenaient un galop fou à travers la plaine poudreuse. Et l'on courait, torturé par les selles indigènes, vers la dernière capitale des Osmanlis en Asie, qui se montrait, comme étouffée par la végétation toute-puissante d'une terre merveilleuse, avec les dômes de ses mosquées trois fois saintes et ses massifs de cyprès funéraires, majestueusement assise sur les premiers degrés de l'Olympe.
Une ville en ruines, à ce moment, que les tremblements de terre et les incendies avaient détruite aux trois quarts. Mais elle gardait encore, couchée au pied de sa montagne, dans l'ombre de sa forêt de noyers, de sycomores et de platanes, à l'éternel bruissement de ses sources d'eau chaude, les plus riches du monde, comme une dignité impériale. Et la ruine elle-même y apparaissait toute gracieuse. D'énormes buissons de roses sauvages voilaient les décombres d'une parure embaumée ; de beaux enfants en robes roses, vertes ou blanches, le front et le col oinés de verroteries, jouaient gravement avec des moutons tout frisés, dans l'herbe touffue des cime-
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tières. Et puis, on peut évoquer ici une histoire farouche, dont les reliques reposent au fond d'une chapelle ténébreuse, le tombeau d'Osman, père de la race de Osmanlis, qui, après avoir recueilli les débris du royaume Seldjoucide, conduisit les Turcs jusqu'aux murs de Brousse. Il est enfermé en un haut sarcophage de pierre, recouvert d'une draperie de pourpre brodée d'or, et, près de lui, sont alignés les humbles cercueils de ses enfants. Plus loin, c'est le tombeau d'Okhan, fils d'Osman, un sultan très doux et très docte, qui conquit la moitié de l'Asie-Mineure, transporta sa capitale d'Iconium à Brousse, pilla les faubourgs de Byzance et se promena victorieusement en Bulgarie ; il épousa une fille de l'empereur grec, battit les Serbes pour le compte de son beaupère et eut le plaisir de battre aussi les Vénitiens. Et du fond de leur métropole asiatique délabrée et dépeuplée, ces grands morts attendent le jour où leurs descendants, vaincus par la destinée, traverseront de nouveau la mer de Marmara et s'achemineront vers le désert de Bithynie.
Le patron de V Hôtel de V Olympe, un Italien fort brave homme, me donna une chambre blanchie à la chaux, veuve de meubles, munie d'un lit d'anachorète, qui, par trois fenêtres dépourvues de rideaux, s'ouvrait sur une campagne incomparable.
Il me conduisit lui-même jusqu'à la porte de notre vice-consul de France, M. Séon, l'un des hommes les plus hospitaliers que j'aie rencontrés en Orient. Pendant quelques jours, sa maison fut la mienne. J'y trouvai l'un des diplomatee les plus
distingués de notre pays, M. Tissot, alors consul général à lassy, qui fut, il y a quinze ans, notre ambassadeur à Constantinople et qu'un mal mortel força de prendre une retraite prématurée. Un après-midi, tout en trottant en un froid vallon, au pied de la noble montagne, je lui fis part de ma découverte mythologique. Il m' écouta avec bienveillance, mais sans enthousiasme.
— Vous aurez contre vous, me dit-il, tous le& professeurs de grec. Mais vous aurez sur eux l'avantage d'être venu jusqu'ici.
— Jusque là-haut, cher monsieur ! Et de ma cravache, je montrais lOlympe, qui, vu de très près, semblait mal commode à l'ascension et terriblement sillonné de précipices.
— Ceci, réphqua M. Tissot, est une affaire sérieuse. Nous consulterons M. Séon. Il vous faut des gendarmes, des dogues, un mulet excellent et un manteau très chaud. Mais, pour l'honneur de votre paradoxe^, vous avez peut-être raison de courir l'aventure. Seulement, je vous en préNÎens, c'est une aventure.
Pendant deux jours, avec une bonne grâcetouchante, notre consul prépara mon hasardeux voyage au sommet de l'Olympe. Il me donna un cawas du consulat, obtint du gouverneur une escorte de deux gendarmes turcs, découvrit un berger qui voulut bien nous accompagner avec ses dogues, enfin me trouva des mulets et un guide. Le cawas, représentant la France, était une garantie diplomatique ; les gendarmes me mettraient à l'abri de quelque regrettable coup de main des pâtres vagabonds et des saints ermites musulmans qui pullulent sur les plateaux et dans les trous de l'Olympe. Quant aux dogues, trois monstres laineux, aux yeux sanglants, ils me protégeraient contre les morsures de leurs confrères^ les terribles chiens de bergers de l'Orient.
A dix heures du soir, nous partîmes de l'hôteL Par les ruelles noires, mal pavées, toutes roides, nous traversâmes Brousse endormie. Un chat fut étranglé par un dogue dans l'ombre de la mosquée d'Osman. Le guide et le cawas portaient des lanternes au bout de hauts bâtons. Je gravis d'abord^ par un sentier passable, la première assise de la montagne sous un couvert de chênes, de cyprès et de platanes.
La lune en son dernier quartier nous prêta bientôt sa pâle lumière. A minuit, nous étions au premier plateau, dans un bois de châtaigniers, au bord d'un ravin profond, vertigineux, le Gheut-
Déré, le Vallon céleste, qui descend jusqu'à Brousse. Puis^ il fallut grimper sur une pente rocheuse où s'accrochent encore des pins rabougris. Le vent glissait sur leurs têtes avec une plainte monotone. Plus haut, ce fut une vallée encombrée de roches écroulées, qui figuraient assez bien les ruines d'une cité immense. A un moment, je crus voir venir à nous, de très loin, comme une procession de moines gris ; les pierres, alignées et debout, formaient un long cortège pareil à celui des monolithes de Karnak. De blanches vapeurs flottaient au-dessus de nos têtes et nous dérobaient la cime de l'Olympe. Une lumière tremblait dans le creux d'un rocher.
« Hadji ! » dit le cawas.
C'était un saint homme, un derviche, et peutêtre plusieurs saints personnages qui veillaient dans la solitude. Notre caravane fit un détour pour ne point les troubler. Les dogues grognaient d'une façon menaçante. Les gendarmes firent lever le chien de leurs carabines.
Vers deux heures, il fallut mettre pied à terre, attacher les mulets à un pin et nous hisser, les pieds dans la neige, parmi des blocs de granit horriblement entassés. A trois heures, nous étions sur le dôme supérieur de l'Olympe, dans une mer profonde. Le prodigieux horizon ne montrait encore que de vagues masses ténébreuses du côté de l'Asie et, sur la mer de Marmara, le miroitement de flots caressés par les rayons de la lune. Bientôt le ciel pàUt, puis se colora de rose, de safran et de pourpre.
La Bithynie, la Galicie, la chaîne de l'Ida, les
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collines du Bosphore, puis le lac de Nicée, la plaine de Brousse et les sommets de Constantinople furent évoqués tour à tour par les feux de Taurore. Et le soleil parut sur l'Asie et monta superbement dans le ciel. Le linceul de neige sous lequel gisent les dieux morts flamboya, et nos yeux éblouis ne pouvaient plus supporter la «plendeur blanche de la montagne sainte.
Il fallut bientôt redescendre ; nos chiens euxmêmes semblaient rassasiés de poésie et, maugréant contre la neige où ils pataugeaient, frissonnaient pitoyablement. Nous revîmes la vallée des ruines et, sur le seuil de sa grotte, le santon, le saint, dont la lampe brûlait encore à minuit. Il nous regarda défiler, plus inerte et plus raide que les pans de roches amoncelés autour de son ermitage, desséché et jaune comme une momie, dans sa robe verte, coiffé du bonnet de feutre gris et de la bandelette verte des derviches revenus de la Mecque. Mes gens me firent comprendre en mauvais grec que ce thaumaturge guérissait, avec sa saUve ou par l'imposition des mains, toutes les maladies du monde.
Notre retour n'eut d'autre incident qu'une bataille furieuse, au bord du Gheuk-Déré, entre nos molosses et un monstrueux chien de berger, qui fut laissé le cou en lambeaux et la langue pendante dans le creux d'un vallon.
J'espérais passer quelques jours encore à Brousse, afin de m'y reposer de l'ascension olympienne. Mais le lendemain de la descente, le consul m'apprit que quelques milliers de Tcherkesses s'avançaient vers la ville, traînant dans
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leurs guenilles le typhus et le choléra. Le gouverneur allait placer autour de Brousse un cordon sanitaire de bachi-bouzouks. L'entrée et la sortie deviendraient une opération difficile pour les hôtes de la capitale de Prusias.
« Partez cette nuit même. Et puisque vous reviendrez encore l'été prochain à Constantinople, je vous attendrai pour une excursion à Nicée et à Nicomédie ».
Ce fut une nouvelle chevauchée nocturne, moins bien ordonnée que la première. J'avais pour compagnon un Grec de Péra. Le guide turc et nous, plus un mulet pour les bagages, nous sortîmes à dix heures du soir de Brousse, avec une pluie finC;, en suivant une longue chaussée raboteuse qui date des sultans du quatorzième siècle. Tout au bout de cette route un bain turc était encore éclairé. Les garçons, dans leur pagne de cotonnade bleue, accoururent sur le seuil et nous contemplèrent avec une sorte d'effarement. Une fois en pleine campagne, le guide perdit son chemin. La pluie n'attendait que ce moment pour tomber en abondance. A dix pas, on n'y voyait goutte. Nous allions à tâtons dans le désert, traversant de larges ruisseaux, piétinant dans les marécages, trébuchant dans les fondrières. Le guide tenait la tête de la troupe, tirant à lui le précieux mulet ; puis le seigneur hellène trottinait assez à son aise ; quant à moi, je me dirigeais, le parapluie ouvert à la main, du côté où résonnaient les pas des trois bêtes. Il y eut, dans cette nuit, une minute tragique. En traversant un fourré qui me parut plutôt épineux, je sentis que mon plaid
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quittait mes épaules, que mon parapluie se déchirait tout de son long, que ma selle turque tournait... J'étais bien à terre, ou plutôt dans une flaque d'eau, et mon cheval marchait toujours dans les ténèbres 1 Je criai comme si les Tcherkesses m'écorchaient vif ; on eut de la peine à mettre la main sur ma monture ; le Grec aimable me donna son cheval dont la selle était européenne, et nous repartîmes, le nez au vent, à l'aventure.
La pluie s'apaisa tout doucement. Mais, à mesure que nous avancions vers la côte, les campements de Circassiens apparaissaient de plus en plus nombreux. C'était Ï3ien une migration d'affamés et de moribonds qui marchait sur Brousse. Ils dormaient en tas, autour de feux à demi éteints, dont les lueurs tremblantes, recueillies par les feuillées qui leur servaient d'abri, étendaient sur cette ineffable misère comme un voile de pourpre. Quelques-uns réveillés par le bruit de notre chevauchée, se soulevaient lentement et nous suivaient d'un regard désespéré.
A notre gauche cheminait depuis une bonne heure une autre caravane dont les bêtes portaient clochettes et grelots, et dont les voyageurs tenaient des lanternes. C'étaient des personnes joyeuses, que le typhus n'inquiétait point et qui riaient de la détresse humaine. Ils nous rallièrent à l'approche de Moudania. Ils venaient de Brousse comme nous, mais ils avaient pris la bonne route et n'avaient point déchiré leurs parapluies. Le long de la plage, ils se lancèrent au galop et nous entraînèrent très gaiement jusqu'à la petite ville. La mer était admirablement calme ; l'aurore pointait
là-bas sur la cime blanche de l'Olympe, et le flot balançait mollement, roulait sur le sable et reprenait comme en se jouant le corps nu d'un enfant.
Paradoxe raisonnable sur la Bataille de Marathon (i)
Si les Grecs avaient perdu la bataille de Marathon, aucun de nous, messieurs, ne serait de ce monde à l'heure présente !
Ceci était dit, une nuit d'été, sur la terrasse de TEcole française d'Athènes, par le docteur X..., médecin de notre escadre du Levant, qui était allé la veille se promener sur le fameux champ de bataille.
Nous laissâmes retomber les couleuvres de nos narghilés. Le docteur aimait les idées bizarres. Celle-ci nous semblait bien extravagante.
— Vous voulez rire, cher ami. D'abord, la bataille de Marathon n'a peut-être jamais été livrée. Et quand même ?
Et les sept ou huit narghilés se remirent à chanter mélancoliquement au clair de lune.
— Je ne veux point rire. Ecoutez-moi seulement pour vous moquer de moi !
Il se carra majestueusement du côté de l'Acropole, et nous montrant le Parthénon :
— Oui, si les Perses vainqueurs avaient bâti là-bas, quelque temple monstrueux, personne,
(1) Journal des Débats, 16 septembre 1895.
parmi nous, ne se trouverait ici, ce soir, pour le regarder. Et, pour ma part, je serais charmé de n'y être point. Les Grecs ont été vaincus. C'est une hypothèse, procédé scientifique. Vous savez que le résultat de l'affaire a tenu à presque rien. Cinq cents lances de plus du côté des Perses ! C'est à frémir... Voilà la Grèce conquise. Elle se laisse faire. Elle joue dès lors le jeu qui lui a réussi plus tard à Rome. Songez que ceci se passe avant que sa conscience ait été bien éclairée par ses poètes, ses artistes et ses philosophes. Elle se résigne. D'abord c'est, après tout, une civilisation noble qui entre chez elle.
En cinquante ans, elle s'habitue à l'Orient, et l'Orient lui est très doux, car il a besoin d'elle. Les sculpteurs viennent d'Athènes au grand roi, les courtisanes de Corinthe, les bons marins de l'Archipel, les joyeux parasites de l'hellénisme entier. A Suze, à Persépolis, les Grecs sont banquiers, potiers, musiciens, mimes, moralistes, charlatans. Leur religion qui n'a ni symbole de foi ni clergé, s'arrange parfaitement avec Zoroastre. La Grèce se fond dans l'Asie. Il n'y a plus de civilisation grecque indépendante. Plus de science grecque libre, de rationalisme grec très fécond. C'est la plus grande catastrophe qu'ait connue le genre humain.
— Mais pourquoi voulez-vous, docteur, que cette catastrophe ait si gravement troublé, dans l'Europe lointaine, nos arrière-grands-pères et nos arrière-grand' mères ?
— C'est bien simple, mes chers amis. Nous imaginons la Grèce rejetée sur l'Asie, noyée dans