Souvenirs d'un vieillard
Nul n'arrive à occuper une place marquée en littéral ;ure, à se concilier dans la masse mosivante du public un cercle fidèle d'approbateurs, quelque restreint qu'il soit, sans posséder un caractère distinct, sans avoir une personnalité. On peut, en se faisant l'imitateur d'un talent original, attirer un moment à soi quelques admirateu rs en retard, mais ceux-ci s'éloignent bientôt et l'on reste seul, oublié, tandis que d'autres, pour n'avoir cherché lenr modèle qu'en eux-mêmes , pour avoir frayé leur sentier au lieu de fouler les routes royales, se sont acquis des sympathies durables, M, Emile Souvestre est du nombre
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lie ces derniers. Il est facile de voir qu'il îir s'est .niv. ' dans les rangs d'aucune école, sous la bannière d'aucune gloire, mais que, fermant les yeux aux exemples, parfois attrayants, du dehors, il ne s*est engagé dans la carrière des lettres que pour obéir à un mouvement propre et se tracer lui-môme sa voie. Il suffit d'un coup-d'œil, rapidement jeté sur ses écrits, pour y apercevoir une préoccupation particulière, une tendance spéciale, qui, de nos . jours , ne se trouverait nulle part aussi saillante : celle de faire de sa parole une salutaire prédication, d'élever, en dehors du temple, une sone de chaire laïque, en un mot d'enseigner les consciences, de réformer les mœurs. Romancier, il renonce à ce qui fait le plus puissant attrait du roman, il s'interdit sévèrement la peinture séduisante des passions qu'il réprouve; les faits, les personnages dont il dispose, il ne les laisse pas s'égarer, au gré de leur fantaisie, à la poursuite d'une poésie désintéressée, il veut les utiliser, les mettre au service de ses convictions. D'abord, ému jusqu'à la stupéfaction, jusqu'à la colère, des iniquités et des vices qu'il découvre autour de lui, il se donne pour tâche de les dénoncer, de les traîner au grand jour, de les accuser publiquement; U entreprend de réveiller la société assoupie dans sa souffrance et de lui montrer ses plaies, pour qu'elle prenne l'alarme et se hâte de se guérir. Plus tard il s'apjïise, sans cesser de poursuivre le môme but; il 5 marche d'un pas moins impétueux, mais qui n'en est |ue plus sûr et plus direct : sur tes blessures qu'il a mises à nu, il verse le baume de la patience et de la résignation ; il nous montre le bonheur, caché dans la modération de nos désirs; il relève une à une les compensations semées en foule à nos pieds et qui n^altendent f ue notre bonne volonté pour fleurir et nous consoler ;
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wmouvdant, dans sa compassion pour nos maux, cette pure el douce philosophie, cultivée par les sages de tous les temps et que nous laissions se perdre, rallumant à la chaleur de sa philanthropie presque chrétienne ce bienfaisant flambeau où ne peuvent s'embraser les cœur» ardents, mais qui suiBt à conduire en paix les âmes modérées. Et môme quand il n'est plus que simple conteur, quand, philosophe en vacances, il parcourt les champs, les grèves, les forêts, s*arrétant dans la chaumière du laboureur, assistant à la veillée du pécheur ou du bûcheron, regardant uniquement pouf regarder et décrivant ce qu'il voit dans le seul but de nous distraire et de nous charmer, non-seulement il ne nous présente jamais aucun tableau (}ui glisse dans notre plaisir un trouble et un remords, mais encore de la nature qu'il nous dépeint et des héros dont il l'anime, il s'exhale une si saine poésie, quelque chose de si pur et de si fortifiant, qu'il réussit mieux que jamais peut-être à exercer sur nous une salutaire influence. Nul ne peut le méconnaître, la moralité, tel est le caractère distinctif de M. Souvestre,
Tous les ouvrages sortis de sa plume ont, avant tout, ce mérite d'avoir eu pour inspiratrice la plus respectable et, trop souvent de nos jours, la plus négligée des muses: une bonne intention. Mais parmi ses œuvres il en est ine à laquelle il s'est particulièrement appliqué, qu'il a travaillée, soignée avec une scrupuleuse vigilance, et qui, plus encore que les autres peut-être, porte ce cacîiet de conscience, de moralité que nous signalions : cette œuvre, c'est sa vie. Nous avons à cœur et d'ailleurs il nous parait utile de la faire connaître. Quand un écrivain, sor-
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tant du domaine idéal de la fiction, descend avec nous sur le terrain de la réalité et au nom de ses croyances entreprend de nous convaincre, de nous corriger, nous éprouvons le oesoin de l'examiner de plus près, de pénétrer jusqu'à Thomme à travers Tauteur. Le rôle de conseiller, d'éducateur qu'il ose prendre à notre égard nous inquiète en quelque sorte, nous rend ombrageux, et, s'il n'excite pas notre défiance, éveille du moins notre curiosité. Avant de prêter l'oreille à ses leçons, nous voulons nous enquérir de ses titres h nous les proposer, et sa biographie est la préface ainsi que le commentaire indispensables de ses écrits.
M. Emile Souvestre était ne en 1806, h Morlaix, et ceux qui l'ont connu retrouvaient en lui les principaux traits de la nature bretonne : au physique, la haute taille du Léonais, la démarche leiite, grave, presque solennelle ; le visage basané aux traits larges, tranquilles, sévères, et encadré d'épais cheveux tombants ; le regard et le sourire empreints d'une tristesse résignée; au moral, la persévérance allant jusqu'à la ténacité, une volonté si forte que les autres facultés ne tentaient mémo pas de discuter avec elle, une mélancolie tournant parfois en amertume, mais plus souvent se fondant en douceur par Tattendrissement; une profondeur de sentiments ne se trahissant que par de rares explosions ; de fortes affections et de fortes haines, cachées sous des dehors calmes et cédant la place, dans les moments de trêve, à une bonhomie naïve» à une touchante simplicité d'enfant
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n appartmiait à une famille bourgeoise , que ses modiques ressources maintenaient dans une grande sévérité de mœurs ; pour Thonneur et la fierté, il ne pouvait être à meilleure école. Un jour son père, qui avait un emploi dans l'administration des ponts et chaussées, menacé de la perte de sa place » à cause de ses opinions politiques, par un personnage influent, introduisit celui-ci, non pas au salon , mais dans la modeste chambre où la famille prenait le repas du soir : « Voyez, monsieur, lui dit-il en lui montrant Tunique plat dont se composait le dîner, quand on se contente d'une pareille table , on ne craint pas une destitution. » — Quelques faits de l'enfance de M. Souvestre révélaient les germes qui plus tard, en se développant, devaient le constituer tout entier. Amoureux de la solitude, il s'était réservé dans le jardin paternel une retraite écartée , et il y restait des journées entières, se croyant dans un désert inaccessible ; mais il ne venait pas s'y repaître de contemplation et de mysticisme , comme Bernardin de Saint-Pierre enfant qui s'était fait ermite pour obtenir la faveur d'un miracle et se voir servi parles anges ou les oiseaux du ciel ; il était au contraire Robinson Crusoé; il avait construit de ses propres mains la cabane qui l'abritait; il semait les plantes qui devaient le nourrir ; on le voyait assis durant de longues heures à côté de son arc et de ses flèches, immobile, l'imagination pleine de rêves, fier et content du sentiment de sa force: déjà il voulait se devoir tout à lui-môme.^ne rien attendre que de son industrie et de son courage. L'esprit moderne était en lui, l'esprit moderne ne comptant que sur soi, ne se donnant carrière que dans le domaine du visible et du réel, sans consolation quand il échoue, mais tirant souvent d'immenses résultats de ses immenses efforts. Un autre trait mérite d'être rapporté : c'est la prédilection
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passionnée que montrait Tenfant pour les plaisirs de Tesprit. La lecfure d*un livre était un événement qui marquait dans sa vie, et ses propres aventures ne lui étaient I)as en quel<(ue sorte aussi personnelles que celles des héros qui s'emparaient de sa sympathie. Il aimait surtout les légendes de son pays, qu'il allait recueillir auprès des lavandières âr^semblées aux fontaines ou des pêcheurs préparant leu rs barques sur la grève. Et il ne se contentait pas de celles qu'il entendait répéter, il se plaisait à en inventer lui-même. Au lieu de se mêler aux jeux bruyants des autres jeunes garçons, il s'entourait à l'écart d'un paisible auditoire de petites filles dub voisinage, et il les retenait attentives durant plusieurs heures de suite , en leur racontant de merveilleuses histoires, dont il renvoyait la suite au lendemain , quand il était embarrassé de finir. Tous les personnages du monde surnaturel, les fées et les nains , les trépassés sortis du tombeau, les esprits vengeurs des crimes, jouaient un grand rôle dans ses récits, et les jeunes filles qui l'ont jadis entendu et qui maintenant ont dépassé le milieu de leur carrière, se rappellent encore qu'elles tremblaient de peur, qu'elles en perdaient le sommeil, tant le conteur était habile et savait donner de réalité aux fictions qu'il imaginait 1 Mais ce qui plus que toute autre chose le caractérisait, c'était l'aversion profonde que lui inspirait l'injustice ; il ne pouvait la sup^ porter; de quelque force qu'elle s'armât, de quelque autorité qu'elle se revêtit, il s'élevait contre elle; ce sentiment allait si loin , que plus d'une fois son père, dont l'humeur impétueuse ne savait pas toujours se contenir, dut s'arrêter devant l'énergiane protestation de l'enfant, et, au lieu de pouvoir s'en irriter, n'en ressentait pour son fils qu'une affection plus forte et mélangée d'une sorte de respect. Un peu plus tard , comme il venait d'entrer au
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collège, farouche encore et sans aucune expérience de la vie , il fut un jour victime d'une méprise et dut subir un châtiment sévère qu'il n'avait pas mérité : rimprcssion qu'il en ressentit fut d'une violence extraordinaire ; soa ftme en fut toute bouleversée et ne put de longtemps s'a^ paiser; durant toute cette année-là» il vécut à l'écart, fuyant ses camarades qui ne s'étaient pas levés pour proclamer la vérité et qu'il accusait de lâcheté ^ ne prenant part ft aucun plaisir et gardant un silence obstiné ; le proviseur avait pris l'habitude d'écrire sur chaque bulletin trimestriel, ^l'article du caractère : Sombrt, OêtélètfB M ti^mbé dans lu mélancolie^
Les esprits positifs aiment à se moquer des aspiratio!i« ambitieuses de la première jeunesse, de sa sensibilité exa'* gérée , de l'attention passionnée qu'elle se donne à elle^ même, de ses tourments dont elle se pare comme d*ûtt signe de noblesse et qu'elle n'échangerait pas contre ué tranquille bonheur, de ce besoin de se plaindre et d'àp-* prendre au monde ses souffrances, qui se traduit invarià^ blement en élégies: rien n'est pourtant plus sincère, riôll n'est plus digne de compassion. L'adolescence sera toajours pour les âmes vives une crise douloureuse, un éveil agité où toutes les puissances de l'être se déploient d'un commun élan, souvent tumultueux sans doute, mais non dépourvu de grandeur. Ces émotions tout iiltériéu!*è«, préludes d'une vie forte, assaillirent de bonne heui^ô M. Souvestre. Au collège de Pontivy , où il fit ses élude» et où il souffrit d'ailleurs ce que souffrent au collège les cœurs délicats que le jeu de barres ne parvient pas k étourdir et qui se souviennent de la maison maternelle, il commença & les ressentir. Ce sont elles qui, ses classes