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achevées, le détournèrent de FEcole polytechnique, à laquelle sa famille Tavait destiné, et où il lui semblait qu'il ne ferait que languir dans cette sèche atmosphère d'axio* mes et de formules ; ce sont elles encore, de plus en pluf impérieuses, qui, en même temps qu'il comrnençait son droit à Rennes, le poussèrent vers la carrière des lettres. Là, en effet, il n'aurait point à sacrifier ce qu'il sentait en lui de plus précieux, ses espérances, ses vœux ardents de bonheur, ses tristesses mômes, toutes ces richesses du cœur auprès desquelles les richesses les plus enviées de la terre n'étaient à ses yeux que néant : loin de réprimer, d'étouffer son âme, il pourrait la suivre et lui laisser tout pn essor, et comme si ce n'était pas assez de cette heureuse liberté,'peut-ôtre aurait-il encore la gloire pour récompense I... Dans cette effervescence de la dix-huitième année, ce qui appartenait en propre à M. Souvestre, c'était la pureté non moins que l'ardeur de toutes les aspirations. Quelque chose d'impersonnel, de désintéressé se mêlait à ses désirs, et, sans les refroidir, les ennoblissait. Dans la gloire qu'il ambitionnait, il voyait surtout le témoignage incontestable de la sympathie des hommes, et ce n'était pas seulement par la grandeur , mais par une grandeur généreuse et bienfaisante qu'il souhaitait de l'acquérir. Sa préoccupation dominante, celle qui absorbait toutes les autres et remplissait sa vie, était de s'attirer l'affection : la crainte de n'être jamais aimé le poursuivait comme un spectre effrayant, et il passait des nuits d'insomnie à appeler avec supplications, avec larmes un cœur qui se donnât en échange du sien. D'abord, au début de l'adolescence, c'est dans l'amitié qu'il concentra toute j\>xaltation de son âme ; il y transporta les joies et aussi le Uourments d'une passion véritable ; peut-être n'éprouvat' H jamais de plus poignantes angoisses qu'aux heures
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I OÙ il soupçonnait d'indifférence ou de tiédeur Fami dont il avait fait choix. Bientôt, sous l'inspiration plus distincte
* de la jeunesse, il devina Tamour, et toutes les forces de son être se précipitèrent au-devant de lui comme au-devant du seul bonheur, mais Tamour qu'il voulait n*avait rien de vulgaire; c'était celui que Platon concevait, complètement détaché des avantages sociaux et même des avantages physiques; c'était Tamour idéal, fondé sur la be'auté mutuellement sentie de deux âmes. Il est constant que le Jeune poêle ne fit guère d'élégies où n'apparût quelque part la ligure de sa mère, comme celle d'un ange gardien qu'il n'eût jamais exposé à rougir.
Au sortir du collège, Emile Souvestre avait perdu son père et s'était trouvé maître de ses actions. Il quitta Rennes au bout d'un an et vint se fixer à Paris. Il se proposaitd'y terminer son droit; mais une arrière-pensée, plus chère, plus pressante, l'avait entraîné : il voulait voir de près le monde littéraire et tenter de s'y faire une place. Il était pauvre, sa part de l'héritage paternel pouvait à peine suffire au pain de chaque jour, mais il s'en inquiétait peu; la nourriture qu'il venait chercher était celle de l'esprit ; aucun sacrifice, fait en faveur de sa vie morale ne lui coûtait. Bien des séductions l'environnaient et aucune surveillance, aucun frein n'était là pour le retenir : néanmoins il ne succomba pas; en dépit de son indépendance, de l'exeniple, peut-être des suggestions de ses vingt ans, il demeura inflexible dans son austère honnêteté; il appartenait bien, comme il l'a dit d'un de ses héros, à la race dure et chaste de la vieille Armori'que. Poussant à bout ses principes, il s'imposa même de dédaigner les plaisirs admis de la jeunesse, de
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fuir les lieux publics et jusqu'aux suions mondains où, disait-il, les oisifs vont parquer leur ennui ; dans son spiritualisme absolu, il regardait « ces cavernes de tueurs de temps comme les coupe-gorge de Tintelligence. » Mais en même temps il nourrissait des illusions que Texpë* riencc ne devait pas ménager. Cette vie littéraire, qui de loin lui apparaissait si libre, si radieuse, il en connut bientôt les difficultés et les amertumes. L'inspiration ne lui faisait pas défaut; rempli des généreuses émotions qu'excitait alors l'affranchissement de la Grèce, il avait composé une tragédie, le Siège de Missolonghi; mais comment soulever ce poids d'indifférence ou de préventions qui opprime tout inconnu? Isolé, sans appui, timide au milieu de ce monde parisien, susceptible parce qu'il était fier, incapable de souplesse, même dans la forme, parce qu'à ses yeux plier ressemblait trop à s'abaisser, nul n'était mieux fait que lui pour se blesser aux épines qui environnent le début. Chaque démarche, chaque sollicitation lui coûtait un douloureux effort ; un échec lui était une torture. Un jour enfin, la fortune sembla vouloir le favoriser. Lue au Théâtre-Français, grâce à la protection d'Alexandre Du val, qui se montra bienveillant pour un compatriote, sa tragédie fut reçue avec enthousiasme, obtint la promesse d'être jouée sans retard, et de magnifiques perspectives s'ouvrirent aux yeux ravis du jeune écrivain. Mais sa joie ne fut pas de longue durée ; des obstacles de toute sorte se présen* tèrent en foule, les délais, les froideurs, les résistances, les inimitiés. Il fallut se mesurer avec cette hydre for* midable aux têtes sans cesse renaissantes qui défend les abords de la scène dramatique, et plus impétueux qu'habile, l'auteur novice n'eut pas le dessus. Plusieurs autres tentatives qu'il voulut faire encore de différents cdtés, na
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furent pas plus heureuses. Alors, se voyant repoussé, proscrit après avoir reçu en quelque sorte son droit de cité, il tomba dans un profond découragement. Uesprit de répoque contribuait encore à l'abattre. C'était le moment où ces types de désenchantement et d'orgueil, les Oberman, les René et les héros de Byron exerçaient leur fascinante et pernicieuse royauté dans le monde intellectuel. Il y avait dans Tair un souffle subtil qui se glissait dans les âmes, les enflait d'ambitieuses et vagues aspirations, les rendait incapables de s'appliquer à rien de réel, et les poussait, en proie au désespoir, vers Vabîme du néant. Il n'est personne peut-être qui n'ait senti parfois s'infiltrer en soi cette maligne influence de notre siècle. Emile Souvestre n'y échappa point; un dégoût universel s'était emparé de son cœur; bien qu'il eût renoncé à la littérature, toute autre profession lui paraissait inacceptable ; il se sentait déplacé dans le monde, impropre à la vie. Mais si M. Souvestre devait subir cette crise de l'âme, il n'y devait pas succomber. Ce ne fut pas le bonheur qui l'en tira : peut-être n'y eût-il pas réussi. La Providence lui envoya un malheur réel, un grand malheur qui arracha son cœur k ses préoccupations trop personnelles, et en môme temps un grand devoir qui stimula sa conscience, le ressort le plus puissant qui fût en lui. fl apprit un jour, au milieu même de son abattement, que son frère aîné , qui était capitaine au loAg cours, venait de périr en mer avec tout ce qu'il possédait laissant sa femme et son enfant sans ressources. Sous ce coup terrible, il se releva. Les fibres viriles qui faisaient le fond de sa nature tressaillirent et se rani^ mèrent ; Torgueil ne tint pas devant l'honneur, et il prit •lussitôt son parti : il pria ses amis de lui trouver n'im-* iioria oài û Paris, en province, au bout du nionde^ M
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emploi quel qu'il fût , un métier quelconque, môme le plus humble, pourvu qu'il lui fournît le moyen de venir en aide à sa famille. On lui proposa une place de commis chez un libraire de Nantes : il partit sans hésiter et alla résolument s'établir derrière un comptoir de marchand.
Il y avait loin des rêves d'indépendance et de gloire iont s'était bercé M. Souvestre aux soins tout matériels que sa nouvelle position lui imposait; mais le demi-jour de son humble boutique lui fut salutaire et le guérit peu à peu des éblouissements d'autrefois. Les fumées de la jeunesse se dissipèrent, et l'idée du devoir, se dégageant à ses yeux, devint le mobile constant, la règle inflexible qui disposa, dès lors, de plus en plus souverainement du cours de sa vie. Il sentit que se rendre utile, se dévouer, dans sa situation et selon ses forces, était la seule dignité incontestable, et il brisa dans son esprit celte fausse hiérarchie de professions que la vanité construit à son proflt. Désormais il ne consulta pas la condition ni le degré de culture d'un homme pour lui accorder son respect, et nul ne se dépouilla davantage de cette aristocratie d'intelligence, qu'il déclarait non moins injuste, non moins cruelle que celle de la fortune. Toutefoijs il ne permit pas à sa résignation de dégénérer en assoupissement. L'honneur passif ne lui suffisait pas; l'honneur militant, comme il disait, le poussait en avant. Tout en s'acquittant avec exactitude des modestes fonctions qui lui étaient confiées, il souhaitait de se signaler à ses propres yeux par des efforts plui efficaces, par des services plus étendus, et dans son exil volontaire, il aspirait toujours au monde inlellco
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tuel, sa vraie patrie. Plusieurs essais de poésie et de prose, composés dans le silence et la liberté de ses nuit^ et publiés dans les revues de Nantes et de Rennes, attirèrent sur lui Tattention et lui acquirent d'utiles sympathies. Ce fut avec joie qu'il accepta l'offre qui lui fut laite de se joindre à un autre jeune homme, également distingué, et de se mettre à la tôte d'une maison d'éducation. Former les esprits, les aider, en dirigeant leurs efforts, à sortir des langes où ils naissent enveloppés et à déployer leur stature et leur beauté, lui parut la plus noble tâche qu'il pût se proposer. Il rentrait dans sa vocation.
Mais la satisfaction de ses aspirations intellectuelles et celle même de ses besoins de conscience ne suffisait pas à l'accomplissement de son bonheur : il y avait encore dans sa vie un grand vide que ressentait avec une inquiétude croissante son cœur aimant et impatient d'être aimé. Aussi dès que son labeur opiniâtre eut amené le succès et le succès de la sécurité, s'empressa-t-il de se marier. Il n'avait encore que vingt-quatre ans, mais il était sûr de lui ; l'irréprochable pureté du passé lui garantissait celle de l'avenir. Doué d'une grande beauté de traits, d'un charme puissant qui s'imposait de lui-même, il semblait ne s'être jamais aperçu de ces périlleux avantages et ne pas se douter qu'il eût pu faire de sa vie iin roman. Le prestige des mystérieuses aventures, des émotions passa-^ gères s'évanouissait. devant son regard chaste et per* çant; il ^^ découvrait sans peine le vide et l'indignité; il trouvait une plus vraie et plus féconde poésie dans les solides sentiments de la famille; le rôle d'époux et de père, ennoblissant le bonheur par le dévouement, la joie
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par le sacrifice, pouvait seul tenter rhonnéteté et la générosité de son cœur. Mais une terrible épreuve lui était réservée : au bout d'un an de mariage, la mort frappa sa jeune femme, et, quelques semaines après, l'enfant à qui elle avait donné le jour. L'énergie de sa nature ne fit d'abord que prêter des forces à sa douleur; la violence de son désespoir fut telle que Ton craignit de Ty voir succomber. Mais convaincu qu'il fallait vivre, que s'ensevelir dans un irréparable passé était une faute, il dompta les convulsions de son cœur, comprima sa blessure, pour ne plus regarder en arrière s'enfonça dans un travail acharné, et s'engagea ainsi tête baissée dans l'avenir. L'avenir ne le repoussa pas ; peu à peu il releva les yeux, put regarder autour de lui, et un jour, l'occasion de refaire sa vie détruite se présentant d'ellemême, il l'accueillit. Son second mariage se fit avec un sentiment plus sérieux, plus profond encore que le premier; il trouvait dans la jeune fille qu'il s'associa, les qualités qui l'attiraient le plus, une intelligence vive et ouverte à toutes les idées, une vaillance à la hauteur de toutes les tâches, un dévouement proportionné d'avance à toutes les fortunes. Confiants l'un dans l'autre, n'ayant pour toute ressource que leur courage, ils se mirent en marche, pareils à ces pionniers américains, allant à travers les savanes chercher un abri pour eux et leur future famille, le mari muni de la hache et des outUs de défrichement, la femme chargée des provisions de voyage, tous deux résolus, intrépides, prêts à lutter contre tous les obstacles.
I^ chemin fut long et difficile ; M. Souvestre resta sl\ années en route sans trouver où se fixer. Le sort le bal-»-
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lotta de profession en profession, de lieu en lieu, comme pour éprouver aa constance. Avocat & Morlaix , directeur de journal, puis professeur à Brest, professeur de rhétorique à Mulhouse, nous le voyons se transformer au gré de ta nécessité avec une persévérance infatigable, côtoyant el abordant toujours la littérature, mais nesentantpas encore le terrain assez solide pour y prendre pied sans le secours d*un autre appui. Enfin, en 1836, ses études sur la Bretagne (qui ont formé le beau livre des Derniers Bretons) avaient obtenu un brillant succès dans la Revue des Deux- Mondes; la Revue de Paris le comptait au nombre de ses rédacteurs ; son premier roman [V Echelle de femmes) avait trouvé un éditeur; Riche et Pauvre s'achevait, el hieu d'autres sujets se disputaient son imagination : M. Souvestre prit le parti d'aller droit à Paris et de s'y établir, de concentrer tous ses efforts dans un seul travail, d'oser tout demander aux lettres, et le pain de l'esprit el le pain du corps. L'entreprise était hardie, car le poids de sa responsabilité s'était encore accru ; trois jeunes têtes bouclées se pressaient mainlenint .«ous le regard caressant mais inquiet du père de famillb ; et puis, la scène littéraire était plus que remplie ; comment s'y faire une place et détourner sur soi Vattention, déjà si bien occupée ailleurs ? Ajoutons que le chemin se trouvait resserré pour lui, bordé qu'il était par d'ombrageux scrupules, par d'inébranlable* convictions : non que la conscience détruise Tart, mais il est certain qu'elle en émonde un grand nombre de branches, et précisément les pousses les plus faciles , les jets les plus touffus et dont les fruits tenten» le plus la foule... Mais ce qui surmonta les appréhensions de M. Souvestre, ce qui trancha décidément ses hésitations , ce fut encore cette idée qui avait sur lui une irré- Mfitibie puissance, celle du devoir. La littérature n'était