‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 25 sur 30 · DERNIERES PENSÉES · texte numérisé non relu

DERNIERES PENSÉES

Novembre. — Il est temps de mettre fin à ce journal ; mes yeux et ma main me refusent leur service, et me forcent à leur donner un congé définitif; d'ailleurs mon histoire, non-seulement celle de mes actions, mais celle môme de ma vie intérieure, est maintenant terminée. Mon esprit a jeté l'ancre dans une pensée unique, invariable et inépuisable à la fois ; elle me fait Teffet d'une vaste mer, toujours la même, et cependant toujours nouvelle par son immensité et le mouvement incessamment varié de son onde.

Cette pensée est celle de la mort ; elle s'est faite ma compagne assidue : il est rare que je m'endorme le soir sans qu'elle plane au-dessus de mon chevet, que je rouvre les yeux le matin sans qu'elle vienne visiter mon réveil ; il n'est pas de jour où elle ne se présente devant moi à l'improviste, au milieu d'un chemin qui ne semblait pas devoir me conduire vers elle. Tout ce que je vois finir, le soleil qui se couche, le jour qui décroît, mon foyer qui s'éteint, la rappelle bien vite auprès de moi, s'il lui arrive de m'oublier trop longtemps.

Du reste, je ne cherche pas à l'éviter. Môme avant d'avoir sérieusement pensé à la mort, je n'ai jamais formé le vœu de la retarder, non plus que de l'avancer, d'un seul jour. Par nature autant que par principe, je me suis toujours appliqué à régler le pas de mes désirs sur celui de ma destinée, à conformer le mieux possible mes volontés à l'ordre souverain qui régit toutes chos&s, et

24S SOPVENIRS D'UN VIEILLARD.

que j'accepte avec la conviction instinctive de sa sagesse et de sa bonté. J'ai trouvé dans cette méthode, ou, pour être plus modeste et plus vrai, dans cette tendance, un guide excellent qui m'a conduit comme par la main aux moments critiques de ma vie, un soutien qui m'a po/té dans les pas diffieiles, et m'a sans doute évité bien des luttes aussi inutiles que fatigantes.

Aujourd'hui ce n'est plus seulement à mon parti pris de paisible résignation que je dois de ne pas redouter la mort. J'ai lait en quelque sorte connaissance avec elle, el sans en être encore à ce point de familiarité de la considérer comme une intime amie que j'appelle de tous mes vœux, je suis persuadé qu'elle ne me veut*pas de mal ; si je ne cours pas à sa rencontre, du moins je m'avance vers elle sans crainte, je puis même dire avec une secrète espérance.

Pauvre mort 1 de quelle ingrate fonction elle est chargée, et qu'elle a de peine à se réhabiliter, à se faire comprendre parmi les hommes I II est vrai qu'au premier abord, l'apparente destruction dont elle semble l'implacable ministre la revêt d'un caractère formidable ; mais un examen plus attentif perce ces terribles dehors et nous rassure en nous découvrant sa nature véritable. 11 eu est d'elle comme de ces sombres alchimistes du moyen âge dont le peuple redoutait les sortilèges meurtriers, et qui n'étaient au fond que des serviteurs de la science et des adorateurs des lois divines.

Non, la mort n'a mission de rien détruire, et le mol d'anéantissement, dont on la qualifie, dont même on lui fait un synonyme, est un de ces sobriquets injurieux que le vulgaire, comme pour se venger, jette aux inconnus qui lui en imposent. Il me suffit de l'interroger attentivement pour m'en convaincre ; je n'ai besoin que d'un peu

4e clûrvoyaace pour découvrir en elle, m lieu 4'ane «euvre cruelle et aveugie dont toutes les larmes du monda ne parviendraient pas à épuiser la tristesse, une merveille de prévoyance, un abime de fécondité : ce m'est un vit plaisir d'y plonger ma pensée, bien que je ne puisse en sonder les berds ; d'arrêter mon regard sur un être cpielconque, le premier quis'oAre à. moi, le brin d'herbe ou L'insecte qui rampe &mes pieds, et de suivre scm histoire ; de voir, au signal mystérieux du Uattre invisible, les éléments qui le composaieBt,.non se détruire, mats se tra&siosmer, non disparaire, mais s'échaj^per pour aMer autre part,, l'un à deux pas, l'autre à mille lieues, remplir une fonction nouvelle .; cimcun d'eux, voiture sur l'aile du vent,. par la goutte de rosée, dans les vagues de l'océan, sejrendre au poste qui lui est.assîgné, se fixer mais pour sepirtir, r^actir mais pour se fixer encore, ne jamais échouer sur l'écueîl de la mort que pour y reprendre son élan« et parcourir ainsi, sous toutes les formes, tous les âfintiecs du tourbillon qui constitue notre monde. Non, jamais de destruction, toiyours des métamorphoses ; aucune fin quine soit un conunencemenL Rien ne se perd, rien n'iest maudit^ toute chose qui tombe, tombe dans les liras d'un ange iuxifiible qui. ie recueille et l'emporte qpdquepart

Je jie puis donc avoir aucune inquiétude sur Faveiir de mon être corporel; je sais que tout et qui le consti* lue, jusqu'au pbis imperceptible atome, est emprisonné à jamais dans cette admirable et féconde créatkm où un rôle lui sera toujours réservé. L'humanité, les forêts,, les troupeaux, les ruisseaux des vallées, les neiges des montagnes, le oéclameront toujours. Il aura toujours sa place assurée au festin éternel de la. via, sa note h dianter dans le concert uniA^erseL

su SOUVENIRS D'UN VIBILLARD.

Tranquille sur la destinée de mon corps, de la partie de mon être dont j'eusse pourtant sans répugnance fait le sacrifice, comment ne le serais-j^P^ sur celle de mon esprit T Ici j'avoue que la nature ne me fournit aucunes preuves palpables, que l'histoire des âmes n'est pas écrite en caractères visibles pour nos yeux; mais je déclare en même temps que je n'en ressens aucun trouble. Je me passe même volontiers des raisonnements les mieux fondés de la plus solide philosophie. Je crois à Fimmortalité de mon âme, parce qne j'en ai la conscience, cette science toute faite, qui n'attend pas les conclusions des dialecticiens pour proclamer sa certitude. J*ai une foi instinctive que ce don magnifique, ce don divin que j'ai reçu de pouvoir dire moi^ de me connaître moi-même, de vivre et de sentir ma vie, d'y coopérer par l'assentiment joyeux de ma volonté, ne me sera pas retiré. Il est vrai que je n'en sais pas plus; mais n'est-ce pas assez, n'est-ce pas tout? Mourir, ce n'est donc autre chose que partir et changer de patrie. Oh 1 quel voyage et quelle destination! Traverser, avec la conscience de soi-même, les espaces incommensurables de l'univers 1 rouler dans le torrent des êtres, pour devenir une nouvelle créature 1 aller, avec le consentement d'une volonté librement soumise, se placer soi-même, matière intelligente, entre les mains de l'Ouvrier divin l A cette perspective, j'éprouve un senti-^ ment indéfinissable : c'est une sorte d'attente solennelle, traversée par des tressaillements de joie. J'éprouve ce que doit éprouver un voyageur prêt à s'embarquer pour l'Orient : il aime encore le rivage natal qu'il presse d'un pas tremblant, et il aime néanmoins d'avance la belle contrée dont il pressent les splendeurs; rempli d'attendrissement, mais aussi d*espérance, il tient son œil fixé sur Tocéan immense qui se déroule devant lui, et qui vient

LA DERNIÊRB ÉTAPE. 14ft

déjà baigner ses pieds sur la plage, comme pour Favertir et le solliciter

Se peut-il qu'avec l'idée de plus en plus sereine que ja me fais de la mort, je sois encore sujet par moments à de si tristes impressions 1 Cette nuit particulièrement, comme je ne pouvais dormir, d'insurmontables appréhensions se sont emparées de mon cœur. Je me repré-*^ sentais avec amertume, presque avec effroi, l'isolement dema dernière heure : il me faudrait, à ce moment suprême du départ, ne m'appuyer que sur moi-même, n'entendra que ma propre respiration dans un silence glacé; je n'aurais pas, pour me consoler et me fortifier, les témoignagesde tendresse, les adieux de mes enfants I

Mais ces pénibles impressions se sont dissipées d'elles^ mêmes avec l'obscurité de la nuit, et ont fait place à des sentiments plus justes et meilleurs. Loin de savoir gré à mon coeur d'une sensibilité dont j'étais seul l'objet, je reconnais que j'étais simplement victime d'une de ces dispositions malsaines dont notre faiblesse est la source ; je cédais à ce besoin de se prendre en pitié, de pleurer sur soi-même, auquel nous assujettit la susceptibilité maladive de notre égoïsme.

Oui, les choses sont bien comme elles sont, et me fût-il permis de les changer, je crois que je m'en abstiendrais. Je n*ai jamais aimé, au moment de partir en voyage, à m'entourer de mes parents ni de mes amis. L'heure des adieux, avec son attente anxieuse, ses larmes contenues, ses soupirs étouffés, n'inspire pas seulement la tristesse légitime de la séparation, elle oppresse, elle suffoque, elle déchire les fibres du cœur. Combien la mort, avec son lugubre appareil, n'est-elle pas mieux faite encore pour troubler 1 Semblable à ces fées des légendes, qui Toilaient sous des baillons repoussants leur jeunesse et

SOUVBIIII» D'un YIEILLARD.

leur beauté, ettt tourne du cAté du eiel sa faute radkn»e et ne montre aux yeux des hommes que son sioUtrie éyoor vaaiaîl.Il semble qu'elle craigne à*étne devîaée et qu'elle yeiiiile, à toee â'ébraater la chair, m^tre Fesprit en déroule. Bile ne toudie paa, ^letatppe ; elle n^aiteadrii pas, die brise; ette s'énerlite si lùen à effrayar, qiae noarseuilement elle banaii de 3a prismce toute aérinité, maïs qu'elle laisse eneor» apiès die une loo^ie horreur, et qu'akid die attère pour limgteaqNi, pâuMIce peur toujours, ta pttM mdMcolie dm soweuir.

¥lm ïf pensa, phts jd ne ré^ooie d*épaigner & mes mkfmts eelte donlotMMae^ épiettye. Saaa doute je ne souhaite pas qu'ils m'ouMiei^ mais Usar aAclioa m'est isi sûr gaïaut dateurs regnsta. Je M^suta pee jatoux de leur ééchifer le sdn pour y graver mouaeiHKeair en ua sition ^cmaaut Qu'ils restent, qi^S» resteui loin do moi I Bs appreudf ont que je m'en suis uûé mUsiÊit fers uue patrie mdSeora» et ih w^mvtmà pa» oaaisli a» pfothle désordre 4u départ. Leur trtstessen'aura ricu de vioieot m d'amer, ns ne eounutlroBt payées saugtois qui bottle?efBoat, ces ^couTuisiws fui briamt ; s'ils {Aaureat, ila i^orsoront de ces larmes paisibles et douces <A le cmur iTatte^rtt et s'épure. Lsurs haliiis do deuil we seront pas peureux un ciliée qui torture ; ils les porteront c(»nme les insignes de la fidélité, comme la pannure d'une religieuse espérance ! . . .

fit pour moi-^ffléffio, je ne suis plus tenté àd regr^ter ma solitude ; je remerde au contraire ma destinée qui me ménage, au lieu d'une reucontre publique, un této«&rtéte arec la mort. J'éprouve une sorte de pudeur en songeant à l'état où sans doute elle me mdtra, ne fût-*eo qu'un instant, et ce m'est une satiriaction de penser que cette pudeur ne sera point violée. Comme je serai seul a sentir ma tmm assurance, il est juste que je sois aussi stnl témdn

Ll BimUffiAE ffTAIPIE; 417

de maooaifiuiHin mmaenlMiâe. Eslr-œ là der«rg«^T j*ai «oaaeieiM» f»e nos ; cfestlaiiigiiiléde Ttoe b^maiii que je seas ie ben» de aiuiwgirdnr ^i moi. Lom de m'opposer à la nature, je ne fais que céder à Fimpuision qu^ie m'ônprime* dtemiéiae. Il 7 a des heures où elle n'aime p» à se laîBaer surprendre, il 7 a des secrets ipi^eUe lenÊt ae iterrer, et c'est pMr ceta qu'elle 7 rép«id quelfve làose es fQ&èbBe. leiriies les erèsHores, même les pltti huoiMiffSy semtiait cemptewlre son tqehi et 1^7 cooleraitat : qutad te ascnent est "venu de mourir, le cberteQilsffflifcnKean plaspfofendde la iorét, le passe- Maa ae eachie d«is le taillis le plus teirffa, rmeete s'entesse dans aeii impteétrabte eelhâe deseie pimr 7 eniireiirle^mfirtëêeîdîeflftBélMUH^liose.* • , • • . t • •

4& iio!^fft6r». ^ Je Tiens de relire le» deraièrespeges de mon journal ; je sisis Ue» aise d'anroir pu les écrire. Il me semble qu'eues résument assez exactena^t tout ce qui se passe en mol, qu'elles draneftt un reflet fidèle de ma vie intérieure. Je constate avec {teisir qii*â n'est pas n» de mes sentiments qudqœ p^ peraeianents, une de mes pensées, je parle de mes pensées fondamentales et persislantes, que je ne doive rai^rter à quelqu'une d'elles* Je prêterais à rire, si je me bissrâ aller à dé^

peindre la joie un peu orgueilleuse que j*éprouTe en voyant ma tâche achevée, au moment où mes forces, toujours décroissantes, allaient sans rémission m'obliger de Tabandonner.

Ennuis amers, dégoûts, regret du passé, haine du présent, terreur de Tavenir, sombres fantômes dont la vieillesse, au dire du monde, est !e lugubre rendez-vous, où ôtes-vous? Je suis entré, et je ne vous ai pas vus. Avec la fatigue et la faiblesse j*ai trouvé Tindulgence de la conscience, la douceur d'un repos mérité, des occupations qui sont des plaisirs; en môme temps que Fisolement, la consolation du souvenir et de la pensée, d'une intimité plus étroite avec mon âme ; au sein même de la maladie et de rinfirmité, des compensations qui me les ont rendues aussi chères que la santé ; enfin, au seuil de la mort, une immortelle espérance.

n est vrai que le sort ne s*est pas montré bien sévère à mon égard; je serais un ingrat si je ne me comptais pas moi-môme au nombre des privilégiés ; toutefois, je suis persuadé que le plus précieux des privilèges est h la portée de chacun, et que c'est la simplicité, la bonne volonté du cœur. Comme le philosophe et le savant s'imposent d'aborder l'objet de leur recherche avec un esprit dépouillé de tout préjugé, de môme j'ai tâché de me délivrer de toute injuste prévention, de la mauvaise humeur, du mécontentement anticipé, perfides tyrans auxquels nous nous laissons trop souvent assujettir, et de m'oflîrir h la vie avec un cœur droit et ouvert.

Puisse mon témoignage n'être pas inutile à mes amis et à mes enfants, qui seront les i^euls lecteurs de ces pages ! k mes enfants surtout I Puisse-t-il les aider à se relever aux heures d'abattement et de doute, à marcher en avant avec une inébranlable confiance, à se convaincre qu'une

LA DERNIËRE ÉTAPE. U^

providence paternelle mesure toujours nos fardeaux k nos forces, ne laisse jamais notre route sans ombragea rafraîchissants, sans fontaines jaillissantes, et qu'elle ne manque ni de puissance ni de bonté pour justifier nos espérances, quelque sublimes qu'elles soient I Quelle joie j'emporterais avec moi, s'il m'était permis de penser que, même éloigné d'eux par la nécessité, môme réduit par l'âge à la dernière faiblesse, je n'ai pas manqué à la mis?— sion dont je devais m' acquitter à leur égard ! si je pouvais^ me dire que, môme séparé d'eux par la mort, je continuerai encore à les appropriera la vie, à les élever, c'està-dire à les exhausser sur mon cœur, au-dessus de l'aride poussière et des brumes d'en bas, jusque dans la pure région du devoir et du vrai bonheur I

fiif^

Page 1