‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 24 sur 30 · MON TÉMOIGNAGE · texte numérisé non relu

MON TÉMOIGNAGE

Octobre. -: Je viens de traversa une phase singulière et qui n*était pas sans danger pour ma santé morale. Je m'évertuais à tromper les autres et moi-môme, à entretenir une illusion dont je savais pourtant la fausseté. Le croirait-onT il me plaisait de me traiter et de me voirtraiter en malade. Comme la maladie est un accident , un état transitoire, un visiteur qui traverse notre logis et non un commensal qui demeure avec nous, j*aimais qu'on me parlât de ma maladie, je me laissais entretenir de convalescence, j'écoutais, sans protester, le mot de guérison... J'ai enfin secoué et rejeté loin de moi cette tentation d'un faux amour-propre. Non, je ne suis pas malade; les promesses que l'on me fait parce que je les ai sollicitées sont des flatteries ; les potions qu'on me donne sont des boissons de gourmet ; ce que j'éprouve n'esA pas de la maladie, c'est de l'affaiblissement ; tranchons le mot, c'est de l'infirmité. Ha chute m'a fait faire bien du chemin ; j*ai descendu une pente que je ne remonterai plus.

Chose étonnante 1 depuis que j'ai reconnu franchement ma situation devant moi-même et devant les autres, je m'y suis acclimaté sans peine, je n'ai pas tardé à m'y trouver à Taise ; depuis que j'ai renoncé à me cramponner à riUusion et que j'ai mis pied à terre sur le sol ferme de la réalité, j'ai retrouvé le repos et le bien-être. Il semble que la nature soit jalouse de notre confiance ; elle attend que nous nous soyons abandonnés à elle pour nous accueillir et nous découvrir les ressources qu'elle nous tenait en réserve. On se fait à tout, dit la sagesse vulgaire;

SOUS cette yërité il y a bien des mystères que nous ne savons pas voir, bien des grâces dont nous devrions être reconnaissants; où nous ne voyons qu'une résignation d'habitude, dont nous ne savons gré qu'à la fatalité ou à nous-mêmes, il y a une dispensation préméditée, une largesse de la Providence.

Je me rappelle avoir autrefois roifipu plus â*une lance en rhonneur de Tàge où je suis aujourd'hui, et qui est certainement la phase la plus décriée de toute la vie. Je prenais sa défense , en m'appuyant sur le raisonnement et aussi poussé par une sorte de foi instinctive. Il me semblait qu'aucun âge, qu'aucun moment de l'existence ne pouvait être absolument dépouillé de toute signification, de toute raison d'être, et par conséquent de tout bonheur. Mais on m'objectait mon inexpérience, les illusions généreuses de la jeunesse, la vanité des théories que dément la réalité , et Ton me mettait sous les yeux une imposante collection d'exemples bien faits, je l'avoué, pour me déconcerter, et qui en effet ne me laissaient pas sans quelque trouble.

Aujourd'hui, on ne récusera pas ma compétence ; les cheveux blancs que j'aperçois là-bas, en face de moi, dans la glace, sont* décidément des titres incontestables à la maturité du jugement et de l'expérience ; mon opinion est plus qu'une opinion , c'est un témoignage. J'y suis , dans cette décadence si réprouvée ; m'y voilà descendu , au fond de cet abîme si noir ; et nul ne peut me contes* ter le droit de crier à ceux qui en mesurent de loin les sinistres profondeurs avec effroi : — Rassurez-vous, approchez sans crainte ; ce n'est pas si affreux que vous vous le figurez ; il y a de l'air, il y fait jour, on y voit clair, on y respire I

Ce n'est pas que je songe à nier les privations qu*im-

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pose la vieillesse, qoe je r^se de recoBaUtre kB pei%s qu'il faut subir. Si elles saat évid^fttes pour ceux qui tes observent, elles ne le &&ni pas moias pour laoi qui en souffre. Oui, les forces nous sont 6tées : comment B*«a^ conviendrais-je pas, moi qui, chaque malin, pour faine quelques pas dans ma chambre, ai besoin du see(»^ de Baptiste 7 Nos sras s'éiaoïMMit ^ nous trahi^Mst, soit,, je ne saurais dire le contraire, quand hi^, après avoir épuisé toutes les paires de lunettes éganies dans mes tà^ roirs, ïù été obligé de me faire lire par Roger la lettre d» ma fille, et j*ai chargé île matédictiwis rédâtUFe aBgiatse qu'autrefois j'aimais beaucoup. Je ne coBlealerai pas da^ vantage ce qui parnlessus tout révolte , scandalise et fait taot redouter de vieUlir , TaffaiUissement des facidtés de Tesprit ; j'accorde que la mémoire se trouble et dimÉniim» j'en ai fait l'expérioBCO par moirméme et avr «noi-iiiémia; et si l'on prétend que l'ifttemgence décroît aassi, je siûa prêt à céder enccure mt ce pûnt; ai je fmaais diffiodlé d'y souscrire, je serais Ie]maiieràme tax» do lea&îlé... Vo^è certes bien des ruines ; mais je les regarde-d'an'Oûl traa^ quiUe, car au mUi^ dooes nûMs quolque^ebose reste debout ; au milieu de ces dépinaaemenis quelque cfaose subsiste ; et ce quelque chose, o'^st la ens^deace, c'est r&me; ce quelque chooe, c'ost IbomaM hit-môme. Lein que tout soit perdu, je dis ^e tout est sauvé I

À présent, je ne me sans disposé à anouiie humililé ; je ne laisserai pas rabaisser la vieillesse; fiMsé^e aussi accablé par l'âge, aussi dépouillé, aussi détrait que lea détracteurs de la vieillesse aiaeroat à le sojppës^, je dé» clare que je me sentirais néanmoins aii^ pteiaemeftt on possession de la nature humain^ aussi capable de d^^nilé et de bonheur, que les plus richement doués des avantagea du corps et de l'esprit £t .pourquoi ao dirais-jo pas

paiséet<mt entière f Jfe ne vmx pas âécmtrager les jetineft de leur jeunesse , les forts de leur force , dégoûter les intelligents de leur intenigence,— f fturais tort, et d^aillenrs je n'j parviendrais pas ; — mais j'estinte que ie n'ai rien à regretter de cette parure extérieure de la vie, qui attire nos yeux éblouis à la snrface, non an fond de nousmêmes, et que, loin d'être déshérité , ]e me trouve en de plus avantageuses ccmâitions. Me rappelant dans quelles chittèpes déeevantes le sentiment de mes ftyrces m'a autrefois égaré, dans quelles ambitions foHes, ennemies de la vérité et de la paix, des focultés asset sattsMsantes ou pluftôt satisfaites d'elles-mêmes jetaient mon <»rgueil, com^ ment me pleinârais-je de n'avoir plus maintenant que de quoi connattre les vrais biens et les aimer? Sentant que la vie de l'àme^st la vnrie vie, la joie de l'ftme la vraie joie, comment ne me féltcf!erais*^je pas d'être délivré dn reste et d*en être réânit k mon &me? Je proteste contre cette comparaison que Ton a cou^tome de faire de la vie avec une montagne dont, à peine esl^n monté au sommet, il faut descendre le versant ; comparaison désespérante, qui ne laisserait pas un seul moment de tranquillité à ceux qui ta répètent, s'fts y croyaient. Non ; la vie ressemble à Téchelle de Jacob, qui sort de terre et m redescend pas ; chaque échelon domine le précédent; chaque pas élève; on monte, on monte encore, on monte toujours.

{1 y a cependant, il tst impossible de le nier, des vieillesses dont l'aspect, loin d*encourager , ne peut inspirer que la tristesse et la pitié* Leurs propres plaintes ne nous confirment que trop le malheureux dénûment dont dles sont affligées. Mais je soutiens que ce n'est pas la vhsitiesse elle-même qu'il en faut accuser ; c'est la jeunesse , c'est l'âge mfltr. Quand Tautomne est stérile , c'est la faute du printemps et de Fêté. Comment ceux qui ont étouffé on

laissé s*éteindre ce qui seul était fécond et durable en eux» ce qui devait être impérissable, ne se trouveraient-ils pas dépourvus, désolés, quand ils viennent à perdre ce qui ne~ leur était donné que pour un temps , ce qui était sujet & s*user et à se détruire T Impatients d'exploiter Theure présente, n'accordant de réalité qu'aux choses visibles et palpables, ils n*ont cultivé en eux que les facultés subalternes et passagères, instruments de Tâme, comme les muscles sont les instruments du corps, et ils ont laissé Tàme ellemême , le foyer de notre vie, le soufQe même de Dieu , périr de langueur et d'inanition. Mais vous qui avez eu souci de la dignité de votre nature, pour qui les mots de justice et de devoir n'ont pas été de vains sons , qui avez mis au-dessus des jouissances vulgaires les joies de la conscience, vous pouvez vieillir sans crainte. Quand même votre esprit ne saurait plus enchaîner ses idées avec une aussi exacte rigueur, quand même votre mémoire aurait perdu les souvenirs qui la peuplaient, vous n'en aurez pas moins votre vie intacte, complète, au centre de votre être. Comme vos manifestations extérieures auront diminué, comme vous ferez moins de mouvement et de bruit, le monde, qui ne voit que la surface, déclarera que l'anéan* tissement vous gagne ; mais vous saurez bien qu'il se trompe. Si vos yeux se sont fermés au jour, une lumière intérieure brillera au dedans de vous , et celle-là ne s'éteindra pas. Si les sons du dehors n'éveillent plus votre attention, vous aurez au fond de vous-même une voix retentissante , une pairole joyeuse qui jamais ne tarira. Et ainsi, au moment même où peut-être le monde vous plaindra , loin d'envier les autres ou de regretter votre passé , vous remercierez votre vieillesse et lui rendrez ce bon témoignage , que jamais vous n'aviez goûté une paix ai pure, une ^rénité si profonde et si assurée.

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