CINQUIÈME NOTE
Le paysan et l'avocat. — Les villes ont leur individualité comme les hommes: industrielles ou maritimes, savantes ou frivoles, elles révèlent tou«
jours par leur physionomie la nature de leurs habitants. Traversez Rouen, Lyon, Brest, Strasbourg, et regardez autour de vous ; tout ce qui frappera vos yeux sera une révélation de goûts et d'habitudes; l'histoire de chaque population se trouvera, pour ainsi dire, écrite dans ses rues.
On est surtout frappé de cette vérité, lorsqu'on visite Rennes. En voyant ses grands édifices à Tair magistral, ses places magnifiques où Therbe perce les pavés, ses solitaires promenades que traversent à peine, de loin en loin, quelques lecteurs pensifs, on reconnaît sur-le-champ la capitale du vieux duché breton, Tancienne résidence du parlement» la ville d'études où vient se former toute la jeunesse sérieuse de la province. Car ce qui domine dans l'aspect de Rennes, c'est la gravité : la ville entière est calme et sévère comme un tribunal: et, en efiet, c'est là que demeure la loi I Là se trouvent son temple, ses grands prêtres et ses plus fervents adorateurs. On y arrive des extrémités de la Bretagne pour s'éclairer et demander conseil. Venir à Rennes sans consulter, parait aussi impossible à un Breton, qu'il eût été' impossible à un Grec da
passer près du temple de Delphes sans interroger ^ la Pythonisse.
Cela était vrai vers la fin du dernier siècle comme aujourd'hui, et, surtout pour les paysans, race timide par expérience et habituée à prendre se» précautions.
Or donc, il airiva qu'un jour un fermier, nommé Bernard, étant venu àRennes pour certain mefrché, s'avisa, une fois son affaire terminée, qu'il lui restait quelques heores de loisir-, et quHl fierait* bien de les employer & consulter un avocat. On lui avait souvent parlé de M. Potier de la Geiroondaie, dont la réputation était si grande, que Ton croyait un procès gagné lorsqu'on pouvait s'appuyer de son opinion^ Le paysan demanda son adresse, etse rendit chez lui, rue Saint-Georges.
Les clients étaient nombreux, et Bernard dut attendre longtemps; enfin son tour arriva, et il fui' introduit. Mî Potier de la^Germondaie lui fit signe"' de s'asseoir, posa ses lunettes sur lé- bureau et'liSttdemanda ce qui ramenait.
— Par ma foi ! Monsieur l'avocat^ dit le fermier en tournait son chapeau, j'ai cntemJadirc iUîAdê^
bien de vous que^ comme je me trouvais tout port4 à Reanes, j'ai voulu venir vous consulter afin de profiter de Toccasion.
— Je vous remercie de votre confiance, mon ami, dit M. de la Germondaie; mais vous avez^ sans doute, quelque procès)
— Ses procès ? par exemple 1 je les ai en abomination, et jamais Pierre Bernard n'a eu un mot avec personne.
— Alors c'est une liquidation, un partage de famille?
— Faites excuse, Mbnsîeur l'avocat; ma famille et moi nous n'avons jamais eu à faire de partage^ vu que nous praiomà la même buche^ comme on dit.
-**I1 s'agit âme dê^ qurtqaercontrat d'acbat-ou daivente?
— »Ab bienottil jene <suls pas assez riche pour ii^heter, ni asstfz^wimie poiurrefendre 1
— Mais enfin que voulez-vous detmoiif demanda tl. wisconsulte étonné. >
— Et bien! je vous l'ai dit^ Monsieur l'avocat^ yepptBemerdavec un ^osTireesabarrassé^jevete
une consulte... pour mon argent bien entendu... à cause que je suis tout porté à Rennes et qu'il faut profiter des occasions.
M. de la Germondaie sourit, prit une plume, du papier et demanda au paysan son nom. '
— Pierre Bernard, répondit celui-ci, heureux enfin qu'on l'eût compris.
— Votre âge î
— Quarante ans ou approchant.
— Votre profession.
— Ma profession?... Ah! oui, quoi, est-€eceque je fais?... Je suis fermier.
L'aTocat écrivit deux lignes, plia le papier et le remit à son étrange client.
— C'est déjà fini? s'écria Bernard ; et bien à la bonne heure ; on n'a pas le temps de moisir, comme dit cet autre. Combien donc est*ce que ça vaut, la consulte y monsieur l'aTocat?
— Trois francs.
Bernard paya sans réclamation, salua du pied et sortit enchanté d'avoir profité de VoccasUm. Lorsqu'il arriva chez lui, il était déjà quatre
heures, la route l'aTait fatigué et il entra à la maison bien résolu à se reposer.
Cependant ses foins étaient coupés depuis deux jours et complètement fanés ; un des garçons Tint demander s'il fallait les rentrer.
— Ce soir î interrompit la fermière qui venait de rejoindre son mari ; ce serait grand péché de se mettre à Touvrage si tard, tandis que demain on pourra les ramasser sans se gêner.
Le garçon objecta que le temps pouvait changer, que les attelages étaient prêts et les bras sans em* ploi ; la fermière répondit que le vent se trouvait bien placé et que si l'on commençait la nuit viendrait tout interrompre. Bernard, qui écoutait l^s deux plaidoyers, ne savait à quoi se décider, lor r qu'il se rappela, tout à coup, le papier de l'avocat.
— Minute 1 s'écria-t-il, j'ai là une consulte ; c'est d'un fameux, et elle m'a coûté trois francs : ça doit nous tirer d'embarras. Voyons, Thérèse, disnous ce qu'elle chante, toi qui lis toutes les écritures»
La fermière prit le papier et lut, en hésitant, ces deux lignes t
Ne rem^tez jamais atk lenékfMm cê qa^vm^ fouvez faire le jour mêfM*
— Il y a celai s'écria Bernaird^.friqipédô ràfçrop08 ; alors yiteles charrettes^ le^f^tes, les-garçoBai et rentrons le foin 1
Sa femme voulut essayer eiioovei (fuidqiies ob- )eeti<«&; maisâl déclara (fu'oû. n'achetait pag'UM^ eonsuUe trois franesrpour n'en riefi/lûte.ctqaUl. fallait suivre Tavis de TaToeati LuiHQaéme donnai l'âxemple en se mettant àf la> téte^d^s^ travailleurs et en ne renicant qu'après avoin ramassé: tous ae&>
fdQs.
L'événemeoit sembla vouloiir i»*ouifôr la sagesse : dasa conduite, cac le temps^ohaag^a. pendairt la nuit, im oragi^ inatteBdu éclata «sur la^vattée; ety le lendemain^ quandlejour^pamt,^ aperçut^dans la^ p-ftirie la rivière débordée quL^aitcatnait les/foins récemment coupés^ La^récoite de tous lesfermieiSv voisins fut complétenaânx anéantie; Bernard sevii n'avait rien perdu*
Celle première expériecce lui donna une tellô.M» dans la consultation dol'ayocat^ ,qi^'il'paFiir deee our il l'adopta pour règle de conduite £t.ç(wflldeçi
Tint, grâce à son ordre et à sa diligence, un des plus riches fermiers du pays. Il n'oublia jamais, du reste, le service que lui avait rendu M. de la Germondaie, auquel il apportait tous les ans, par reconnaissance, une couple de ses plus beaux poulets^ et il avait coutume de dire à ses voisins, lors» qu'on parlait des hommes de loi, a qu'après les commandements de Dieu et de TÉglise, ce qu'il y avait de plus profitable au monde était la consulto d'un bon avocat.»
Uemîer cliapitre de* onfessiont. — Leotnrei Aa lllf ^M» quet. — Tentations — Un piqueur homme de lettrée*
»- GoDOllMÎOIft. '
Voilà bien longtemps que j'ai interrompu le journal de mes souvenirs. Les lignes écrites sur la der^ nière page ont eu le temps de blanchir^ et moi j'ai fait comme elles^ sans m'en apercevoir. Les gros miu*s sont encore solides, mais le bâtiment a perdu son air de jeunesse. Geneviève elle-même n'est plus ce qu'elle était; les rides lui viennent au coin
de rœil. Heureusement qu'il lui reste ce qui fait la galté du ménage : la bonne santé et le bon cœur. D'ailleurs^ si nous baissons, il y en a près de nous qui montent : les enfants sont là et nous remplacent ; à cette neure, c'est pour eux que brille le soleil. La vie ressemble à un bal : quand on est trop vieux pour danser^ on regarde les autres^ et leur joie vous rit dans le cœur.
Ceci est le mot de Geneviève. A chaque plaisir perdu, elle se console avec les plaisirs de la fille et du jeune gars. Leurs bonnes dents remplacent les dents qui lui manquent^ et leurs cheveux noirs Tempéchent de voir ses cheveux gris. Les gens qui vivent seuls ne connaissent jamais ce bonheur-là. Le monde entier a Tair de décliner avec eux, et tout ici-bas se termine à leur fosse. Mais pour celui qui a une famille, rien ne ûnit^ car tout recommence; les enfants le continuent jusqu'au jugement I Je me suis quelquefois demandé, dans mes mauvaises heures^ quel profit on trouvait à bien vivre ; maintenant il en est un, au moins, que je ^nnais^ c'est de pouvoir impunément vieillir. Jeune, il en coûte, par instants^ de faire son devoir,
Me —
oa trouve lat tftcba lourde et la joaniée longae^. mais plus tard^ quand Tâgia a refroidi le scnog, ob^ récolte ce qu'on a semé. Nos eHo/rts nous sontt payésen bonne réputotion^enaisanee; en sécurité^ et notre bten^-èlre lui^màn» devient comme uc certificat d'honneui .
Puis la famille est là^qni bénéficie de notre: passée qui reçoit en joie le revenu de toutes nost vieilles misèi^ ; n'y eâtnl poini d'aisitre récompense ^ ceUe-là serait suffisante, et, quoi que' Dieu eût eiigéi pouspoiirriiNas leteair quitte. Povt) ma part) je ne luiiréclam6Tien..Voici les enfants) qui ont grandi, sans malhem; quiniM]Biaimenit.eti qui ont bonnee^érance; qaftidemiander de pluB>t Jacques était d^à le melUeur maltte compagnon du pays; il vient de prouver qu'il .ne serait pas: 1er plus mauvais entrepreneur. Hier on a posé^le^mai) sur le petit viaduc deuil» la constrtictioiiilui était confiée, et ringénieur, qui' ne loue Jamais qufà-lai dernière extrémitéi a> avoué quetouti était biem« Quant à Marianne^ ilyapkisieiirs'moiftt qu^'elle remplace sa mère à labtancbisserie. Geneviève assure que tout va* mieui depuiS'quJdle s'^ttL
— 2«7 — mAtet: les-onvrières chantent pbo» btet eim^atnu ^ yaiUent pas moios/fovt.. Il n'y a<qi^ la» jeAinesse: pour. s&Toir ainsi assaisonner le trayail de gatié l
Bmi soit bénii de* les-avoîc mis tousr dieox^ dans » la^lionne roiite I Un (instani j'ai tremblé ; can euii . aussi ont euleim.'teBtotions^/ Jacques isuirtoul, qui> a^foillv tourner Qaru»eutre>iebemiiik et nous éobap^per^
Sa&étûde&li]i.airaieiil doimé lefHS^ûtdes livi^^ ^, tou^^ense; encon^ . ee qu'il . ponirait^<raxnasser ^ËaT/P^ éteitipoiiD le» colparteomide>libra»iB«. GlâiqnaaBnée^ il lajoùlailr imie: ptenebft de sa{ÉDtià : sa^lttfaliothiqiifti.LAimàrefBe plaignaiii Uen' quel^ qUfifcMSrdelaiâépèifte, et(moiidtt teispsidékiolilé aa. chantier peuirlire); mate l'unr^gvondait biealmsiet : Tauiare pflsbien:haQty ce i^^iiàisaittqaeleigaiMW^ dtengeaôt rien à «es brtAmdes^
Au fâi^ je^ifèttrarteigaèreieu^lai fime dble WAm* iMr j-nsdi^qui «^«19 toujours sentt tme sorte -de yè^ néiratloff peiiïrIe'pafpierfimpriTnét Ces pages^mwt^ tës^ulffioent laparole> quila'ltontreteïrtîr jusqtfani, MuVdtt monde,. qui'transmettent*à iom^ les- idi^ dé'diicuii'> me^semWèftravoirqmîi^c' chose» dé*
sacré. Je ne puis voir déchirer le plus Tieil ahna'* nach sans impatience^ et je touche avec respect les journaux roulés en cornet par Tépicier. Jacques a^ait sans doute hérité de mes superstitions^ car on ne le trouvait jamais sans un livre dans sa poche ou à la main. Le travail n'en allait pas mieux 1 Tandis que le gars lisait Racine , nos ouvriers jouaient au bouchon I Cependant , je prenais patience ; après tout, c'était la moindre des folies de son ftge. Je le laissais faire ses journées derrière les buissons, couché sur Therbe comme les anciens bergers^ et se grisant de prose ou de vers. J'espérais qu'à la longue le goût lui en passerait; mais, loin de là^ il se mit lui-même à écrire, et il y eut bientôt; dans la maison, autant de manuscrits que de volumes imprimés. Je fermai encore les yeux. L'expérience m'avait appris que l'autorité faisait le ânéme efTet, contre un goût^ que lèvent contre une tioile, et qu'au lieu de l'arrêter elle le poussait en avant. Jacques s'aperçut de ma complicité, il en proflta. D'abord il s'était contenté de rapiner des heures, comme les mauvais compagnons^ ou de faire des IvindU de biblioihèque ; mais peu à peu il
abandonna le chantier, mit la traelle au croc, et s'enfonça dans les paperasses.
Geneyiève avait toigours blâmé ma patience, en répétant que le gars courait à sa perte; elle passa bientôt de la crainte à la désolation. J'avsds essayé, à plusieurs reprises, des avertissements d'amitié dont Jacques avait d'abord tenu compte ; mais, peu à peu, il s'était déshabitué d'y prendre garde. Il ne rougissait plus de me laisser tout le travail, et ne paraissait môme point se le reprocher. Évidemment, sa conscience commençait à avoir Toreille dure. Je sentais la nécessité de m'expliquer ; mais encore fallait-il une circonstance propice.
Depuis quelques semaines, Jacques paraissait plus préoccupé que de coutume ; il avait écrit de longues lettres et semblait attendre une réponse. Elle arriva enfin, avec le timbre de Paris. En la recevant, il ne put retenir une exclamation; il l'ouvrit précipitamment, regarda la signature, et s'enfuit pour la lire. Je rentrais au même instant. Geneviève était encore sur le seuil, payant le facteur ; elle me prit à part pour me raconter »Dut bas ce qui venait d'arriver. La pauvre femme ne com^
imndt rira à œisiTstère, et tremblait sans* sa^ voir pourquoi. Elle me n^mira Jacqoe&au beat' du jardin, lisast à demirvoix sa lettre ayec des gestes de joie, riant tout seul^ et coûtant^ comme un ^ fou^ à travers les plate&4iandeg d'osdUe. Je n'étaisx pas moins curieux que Geoefviève d&Goi]Baitr& le mot de rémgme ; maisj'arrivais^en société du nocH* veau piqueuTy établi la veille survies travaux par^ ringénieur en chef, et il fallut remettre re]qdiea«-< tion à plus tard.
Mon compagnon était un jeune homne de meilleures façons que ses conftères^ mais dont Taôr abattu et les habits rftpés expliquaient la positioUi Évidemment c'était quelque fils de bomgeois^levé pour autre chose^ et que la misère avait fait des^ cœdre. Touché de sa tristesse et de sa douceur, je Pavais prié d'acœptei^ à souper^ et nous en»* trames dans lep^ salon de compagnie.
Jacques y avait dressé sa bibliothèque de boisi peint et placé ses plus beaux livres. Aleurvue,^ M. Ducor fit un mouvement cte surprise et se mit* à examiner les volumes d^m air de connaisseur. Le gars entra un instant après. Il me sembla ^qu'il*
avait grai^ de six pouces ; son visage rayonnait. M. Ducor lui fit compliment sur: ses volumes, et tous deux commencèrent à en parier^ Le nouveau piqueur paraissait très au courant. Il avait habité Paris, et laissa même voir qu'il y connaissait plusieurs auteurs. Ceci lui gagna toutde suite ramdtié de Jacques, Pendant tout le souper, il ne fut question que de romans ou de vers. M* Ducor se contentait de répondre»; mais^ notre gars ne tarissait pas ; jamais je ne lui avais vu tant d'entrain. Geneviève me regardait d'un air inquiet et étonné, comme pour me demander s'il avsût la fièvre. Je ne savais trop que croire moi-même^ et j'attendais avec impatience le moment de tout .éclaircir. 'Comme nous ânissions, on vint me demander pour un compte. Je passai dans le cabinet vitré
qui touche au salûn ; Geneviève retourna au ménage avec Marianne, et les deux jeunes gens restèrent seuls.
Je feuilletais mes étals de frais, sans m'occuper d'abord de leur conversation; mais, peu à peu, les vwxqui s'abaissaient me firent prendre garde. Jft relevai un coiiï du- rideau pour voir dans le petit
^ salon. Jacques et M. Ducor étaient accoudés aux deux côtés de la table, en si intime confidence que leurs figures avaient Tair de se toucher. Le ^emier était très-rouge, et ses yeux brillaient comme 'ies étoiles.
— C'est fini, disait-il anpiqueury voilà trop longtemps que le métier m'ennuie l je veux suivre ma vocation et aller à Paris.
— Pour écrire? demanda M. Ducor.
— • Et faire mon chemin comme tant d'autres, reprit le gars. Nous ne sommes plus au temps où l'ouvrier avait la main soudée à son outil; la porte est maintenant ouverte à tout le monde.
— Ce qui n'empêche pas que beaucoup restent dehors, objecta le piqueur en souriant d'un air triste,
— Je sais, je sais ! répliqua Jacques avec un peu d'impatience ; mais on se sent , voyez-vous ; et puis j'ai quelqu'un qui me noussera. Enfin, hier encore j'hésitais, ce soir je suis décidé.
Le piqueur ne répondit pas tout de suite ; il émiettait un reste de pain sur la table et paraissait pensit ; tout à coup il releva la tête :
— Ainsi vous renoncerez à votre état, diWl lentement; vous quitterez votre famille j vous re* commencerez tout seul ime vie que vous ne connaissez pas, à laquelle rien ne vous a préparé ; vous irez là-bas faire queue avec les affamés de fortune et de renommée ?
— Qui est-ce qui m'en empêcherait ? demanda Jacques d'un ton résolu.
— Mon exemple, reprit M. Ducor plus vivement. Moi aussi je me suis cru une vocation; et j'ai tenté répreuve ! Tel que vous me voyez, j'ai eu une pièce jouée, un volume imprimé, plusieurs articles de journaux qui faisaient mon éloge, ce qu'on appelle enfin des succès ! Pendant trois années j'ai promené dans les salons de Paris une misère en gants blancs ; j'ai mangé mon pain sec assaisonné de promesses, j'ai attendu jusqu'à ce que le temps eût usé ma dernière espérance avec mon dernier habit.
— Et vous avez enfhi dû repartir ? dit le gars.
— Pour devenir ce que vous me voyez, répliqua le piqueur. Ah ! cela vous étoxme, n'est-ce pas? vous avez peine à m? croire ; mais j'ai les preuves;
Tenez, Yoîci Tannonce de ma réception dans la Société des gens de lettres, des autographes de nos grands honimes du jour... sans compter ceux que j'ai vendus pour avoir du pain... un billet du ministère de Finstruction publique tinnonçant un secours de cinquante frsaics a accordé à mon mé- Tite littérahre ; » la phrase y est ! c'est à la fois un bon d'indigence et un certificat de gloire... Ahl voici la lettre à laquelle je dois tous mes malheiu*s. Voyez, c'est une réponse à renvoi de mon premier manuscrit.
Jacques hit tout haut la signature, qui était celle de *'*. A ce nom célèbre, il fit un mouvement.
— Vous pouvez lire, continua M. Ducor; la lettre vous fera comprendre comment, après l'avoir reçue, j'ai pu quitter le petit emploi que j'occupais, et croire que ma place était à Paris. Je ne savais pas encore que les encouragements de quelques-uns de nos illustres ressemblent à ces jetons de théâtre que lesiuiais^euls prennent pour de l'or.
Pendant que le Jeune ihomme parlait, Jacques parcourait le papier qui lui avait été remis, et je voyais son visage changer de couleur. Enfin, il
s'arrêta avec une exclamation, fouilla dans poche, en retira la lettre qu'il avait lui-même reçue avant le souper, et se mit à comparer, à demivoix, les deux rédactions. C'étaient les mêmes éloges et les mêmes offres de service exprimés avec le même enthousiasme. Le grand poëte auquel j'appris alors que Jacques avait envoyé une de ses œuvres, comme M. Dacor Pavait fait autrefois, répondait à tous deux dans les mêmes termes ; ses brevets d'immortalité n'avaient qu'une seule formule, comme les certificats de bonnes vie et mœurs ! Jacques ne put cacher son dépit; mais le piqaeur se mit à sourire.
— Nous avons reçu le même passe-port, dit-il ironiquement; je sais ofù m'a conduit le mien, nous verrons où vous conduira le vAtre. De loin, ces messieurs déclarent que nous sommes des étoiles t mais, de près, ils nous traitent conmie des lampions. Les éloges qu'tm prend pour des prédictions ne sont, à leurs yeux, que des politesses ; ils nous rendent la monnaie de notre admiration, et flattent chacun pour être flattés par tout le monde. Ce sont tout simplement des avo-
cats qui promettent le gain du procès afin de conserver leur clientèle. J'en ai fait, pour moi^ lexpérience ; maintenant^ c'est à votre tour.
Jacques garda lé silence. Les deux lettres étaient ouvertes devant lui^ et ses regards allaient de Tune à l'autre. Il n'avait plus son air de triomphe^ mais une mine soucieuse et comme irritée. Après une pause, il recommença à interroger le piqueur avec moins de confiance^ et celui-ci raconta en détail ses trois années de Bohème littéraire^ comme il les appelait. C'était une longue suite d'espérances faisant banqueroute et de souffrances qu'il fallait cacher. Le malheureux avait vécu de désappointements et d'humiliations ; boutonnant son habit jusqu'au cou sur sa misère^ montant du troisième étage aux mansardes^ des mansardes au grenier ; fuyant la faim d'abord, puis la faim et les créanciers 1 Uhistoire était si lamentable et dite d'un accent si"^ vrai , que Jacques en fut visiblement troublé y cependant il luttait encore. Si le piqueur n'avait point réussi, peut-être ne fallail-il en accuser que lui-même. Méritait-il au même degré que notre jeune gars les éloges qui l'avaient encouragé ?
C'était seulement après ayoir jugé l'œuvre que Ton pouvait s'effrayer du non-succès de rouvrierl If. Ducor devina sans doute Tobjection, et promit t]
d'apporter, à sa première visite, le volume qu'il avait publié; mais, à renonciation du ii(re, Jacques reconnut un de ses livres favoris, celui qu'il s'était, en dernier lieu, proposé pour modèle, et dont l'auteur avait souvent excité son envie !
Cette découverte fut un vrai coup de théâtre. Après i'étonnement et les félicitations vint le désappointement. L'auteur du volume admiré était-il bien celui qu'il avait là sous les yeux? Se pouvaitil qu'un talent qu'il espérait à peine atteindre eût ainsi misérablement échoué ? Toutes ses illusions étaient coupées au pied, tous ses plans bouleversés! Il causa encore longtemps avec le jeune poëte^ l'interrogeant sur cette vie d'auteur qui lui était apparue si belle de loin. Là où il n'avait râvé que célébrité, indépendance, richesse, loisir, le pauvre piqueur lui montrait persécutions, esclavage, indigence et travail acharné. Animé par le souvenir de ce qu'il avait souffert, il parlait avec une éloquence dont je me sentais moi-même troublé. Ses yeux
— «78— étaieot humides et ea voix tremblait ! Au moment de partir, il prit les deux mains de Jacques^ et^ les serrant dans les siennes :
— Réfléchissez, dit^il avec une chaleur alfectueuse^ et regardez bien tout .ee ijue tous laissez ici de sûi pour l'ineer tain que tous poursuivrovlàbas. Vous emm une &aiiUe qui^voiutaime^ des babitudes dont tous ayez fait une seconde naUffe, un bon métier appris dès L'enfonce; et vous voulez sacrifier tout cela à des étrangers dont vous s^ez la dupe, à des usages qui vousigènerent toiqoufs, à une profession pour laquelle voi:is n'avez point été élevé ? Qu*irez-vaus eherdier • à «Paris l du bonheur? vous Tavez ; des i^aisûrs d'ocgueill pciez Dieu de ne jamais vous les accorder l G!est la maladie de notre tempsj voyez^vcois; tout -le monde veut un nom qui s'imprhne et retentisse ; FcEuvre des mains &it honte ; on ne voit partout que transfuges du travail essayant de fuir dans l'art, comme autrefois les vâfdns cherchaient à se faufiler à la cour. Mais sare^vous ce que je voudrais faire^ moi» si j'avais eu, comme vous, le bonheur de fortiier mes bras par le labeur? Je resterais où le ciel m'a
inis^ par prudence d'abord^ puis par fierté et dévouement. Je mettrais ce que je sais au service de mes compagnons de peine; je leur montrerais comment on peut allier Tintelligence au travail des mains; je leur apprendrais à. trouver/ dans les joies de l'esprit^ la récompense des fatigues du corps; j'aiderais, selon mes forces, à élever leurs ftmes, à leur donner la^ faim de l'idéal ; je consacrerais ma vie à les rendre mes pareils afin de n'être plus isolé piu^mi eux. Là est votre véritable tâche : il ne faut pas que rinslruction^ devienne une porte de derrière par laquelle vous désertez du milieu de vos frères, mais une échelle que vous leur dressez pour- qu'ils montent à votre niveau. Fensez-y, monsieur Jacqpes»: à Paris vous ne se^^ riez que le conscrit d'une armée qui a tous sea officiers ; ici. vous.pauvezétre le capitaine instruoteurd'unbataUlonquî manque de chefs. Croyezmoi, au lieu de vous déclasser, travaillez, à élever veire classe. On ne déménage pas son existence comme un mobilier de garçon/: là où sont les ha^ bitttdes et l'affection se trouve- aussi la s&reté. Il n&faut jamais quitter à la. légère la place où Ton
« été heureux^ où Ton nous aime ; le cœur doit nous la rendre sacrée.
En prononçant ces mots d'une yoix troublée^ le jriqueur salua Jacques et sortit. J'aurais yoùIu courir après lui pour Fembrasser ; car ce qu'il venait de dire m'avait autant ému que le jeune gars.
Je passai toute la nuit sans fermer Foeil. Séparé de Jacques par une simple cloison, Je Tentendais se retourner et soupirer; moi-même j'avais le cœur comme étouffé. Je sentais que sa destinée se décidait en ce moment, et aussi une partie de la nôtre, à Geneviève et à moi ; car que serions-nous devenus sans notre fils? Si Marianne était la gaité du logis, il en était la force et l'avenir. Ce que chaque jour m'enlevait, nous le retrouvions en lui. A cette heure, la maison avait deux têtes : quand la vieille faiblissait, la plus jeune était là pour tout conduire. Mais s'il partait, qu'allait devenir tout ce que j'avais préparé? Que deviendraitil lui-même au milieu des dangers que le piqueur lui avait signalés? Puis je pensais au crève-cœur do Geneviève ; car Jacques était sa tendresse fayo-
rite, comme à moi Marianne, el chacun avait ainsi sa joie particulière dans la joie générale. Le gars absent, Téquilibre se trouvait rompu.
Je ruminais tout cela, le cœur gonflé d'angoisses, et je comprenais pourtant qu'influencer la volonté de Jacques, c'eût été lui donner une chance de regret, un moyen de retour 1 II fallait le laisser décider lui-même, pour que la décision fût sans appel 1 J'attendis donc avec le tourment de cœur de l'homme qni va être jugé. Au point du jour, Jacques se leva. Il sifllait doucement, comme c'est sa coutumequand il réfléchit. Je suivais de Toreille tous ses mouvements. U descendit l'escaUer sans bruit et ouvrit la porte d'entrée. Je relevai le ri* deau pour regarder sur la route... Ah! je crus que mon cœur allait éclater de joie... Il était e^t costume de travail, portant surl'épaulele marteav et la truelle. Je courus à Geneviève en criant :
—Nous sommes sauvés 1 le gars a compris I...
Depuis, tout est allé de soi-même. Jacques a mis
au rancart sa gloriole. Sans renoncer à ses î>res,
il en a fait seulement une distraction. Appliqué de
cœur à son métier, il est devenu le premier ouvrier* du pays. Personne ne toise comme lui un travail dupremier regard, et le meilleur comptable ne fait pas plus vite un calcul. Avec ça bon compagnon, ayant le mot pour rire, mais la main ferme quand il faut; un vrai conducteur d'bommes, et quisaM se passer d'être conduit.
Marianne est toujours la même bonne fille qui chante, qui ri(, qui court, qui vous embrasse, et vient à bout de tout sans en avoir Tair. Il me semble voir sa mère quand je l'ai connue pour la première fois. Où elle se trouve, il y a comme un rayon de soleil. Le grand Nicolas, notre contremaître, l'a bien remarqué ; c'est un brave travailleur, poiu: qui nous trouverons fiicilement une place dans la famille : aussi je ne dis rien et je laisse aller. Aujourd'hui même, il est parti avec tout notre monde pour rassemblée du village.... ce qui fait que je suis resté seul ; et voilà pourquoi j'ai été amené à écrire ces pages.
Ce seront les dernières, car le reste du cahier a servi pour des comptes. Ma plume touche le bout du papier blanc : il faut donc dire adieu à'mesr^
.Veilles ayentures du passé, mais non aux souve^ nirs qu'elles m'ont laissés. Ces souvenirs, je les ai là, autour de moi, vivants et transformés, mais toujours présents. C'est d'abord Geneviève, c'est la fillette et le gars, c'est l'aisance du dedans et la bonne réputation du dehors. Quand je n'aurais rien raconté, on pourrait tout )ire ici : les confessions dutravailieursontiepiussouvent écrites dans son ménage lui-même, triste ou joyeux, aisé ou misérable, selon qu'il a pris la vie par le bon ou le mauvais côté; car, pour tous les hommes, la vieillesse est ce que l'ont faite la jeunesse et Végo mûr.