LE PLUS BEAU MAUSOLEE
Au bout d'un des faubourgs se dresse, à droite, un portique soutenu par deux colonnes, et fermé par une porte de fer; on lit sur le fronton un verset des livres saints ; c'est le champ des morts.
Chaque fois que mon cœur plie sous quelque tristesse, je vais là, vers une pierre grise qu'ombrage un jeune saule, et je le décharge dans des larmes.
La pierre est étioite, car une place a été réservée h cAté (la place que je dois occuper un jour) ; Vépitaphe tient tout entière dans deux lignes ; elle ne renferme que le nom de la femme qui m'a précédé là, avec trois dates : celle de sa naissance, celle de notre mariage, celle de notre séparation. Autrefois j'avais voulu élever un monument plus somptueux; pendant bien des mois j'ai rêvé le bronze et le marbre sous ces rameaux flottants ; ne pouvant plus donner à celle qui repose là d'autre témoignage de ma tendresse, je tenais à constater au moins ainsi mon persistant souvenir. Que de calculs faits et recommencés dans ce but! quels soins apportés pour grossir les épargnes de chaque mois I comme je me complaisais dans mes habits plus grossiers et ma table appauvrie l Enfin la somme nécessaire se trouva prête; j'allais chaque jour au cimetière mesurant notre lit funéraire, élevant en idée la tombe espérée. Un jour que j'y étais, lui rêvant une forme, deux jeunes filles passèrent; elles portaient un arrosoir à demi rempli; la sueur coulait de leurs fronts enflam* mes, et toutes deux haletaient.
€ Où allez*vous ainsi, pauvres enfants? demandai-je.
— Là-bas, répondirent-elles, à la tombe de notre bon
père que nous avons garnie de fleurs.
iO SOUVENIRS D*UN VIEILLARD.
— Et VOUS apportez cette eau pour les arroser?
— De bien loin, monsieur; il a fallu la prendre au puits du petit sentier; encore sera-t-il desséché sous peu, et alors les fleurs mourront. »
Elles avaient dit cela si tristement que je voulus les rassurer en leur montrant les parterres qui émaillaient autour de moi les tombes.
« Oh 1 pour ceux-là, répondirent-dles, on paye le fossoyeur qiai fait venir de Feau à grands frais : ce sont les tombes des riches, monsieur ; m£»s voyez les autres ! »
Elles indiquaient,, dans un coin du cimetière que je &*avais jamais visité, de longues ranges de tertres déjà brûlés par le soleil, et dentles fleurs n'étaient plus que des herbes jaunies^
« Voilà comme s^ta la tombe de notre père dans quet- ^[ues jours, a}dutèDeat tes^eux jeunes filles avec émotion.
— Ainsi, isaite d'eau^ von» devrez renoncer à Tentr^etenir?
— Hélas i ont, laonsienr ; les pauvres gens sont bi^ malheureux de ne pouvoir fleurir leurs morts 1 »
L'ahiée, qui avait prononcé ces mots, soupira.; puis, Msant un sigstd à ^ sœur, toutes deux reprirent Tarco^ soir et partirent.
Je les ffliivis d'un long regard. — Chères et pieuses filles, qui ne demandent qu'à pouvoir orner de quelques guirlandes la tombe de celui qu'elles regrettent! Et (^mbien d'autres ambitionsent sans doute le même bonheur! Tandis que je préparejin riche monument pour ma compagne perdue, combien d'autres seraient satisfaits d'un arbuste, de quelques roses au pied delà croix de bois qui protège leurs morts pleures! Avec le prix de ce cuivre, de ce&r et.de ce marbre, je pourrais faire jaillir de terre assez d'eau pour cev^erdir tojutes ces. tombes flétriea. Le
LA DEtlNIEUE ËTÀP^. tf
sacrifice de mon orgueilleux caprice serait la joie de tous. Adieu donc, inutile mausolée! je n^avais espéré qu'un monument de méfiai et de pierre pour ma chère absente; je lui en élèverai un d'abnégaftion et de dévouement. Ce que demandent ces pauvres tomèes, je le leur donnerai au nom de celle qui a été la^meilienre part de moi-même ; Teau que tons désirent sortira des pied3 de son cercueil ; morte, elle sera ce qu'elle ^tait vivante, la richesse de ceux qui manquent et la consolation de ceux qui pleurent^ Diea soit héiii de m'avoir fourni ce moyen d'honoreir sa mémoire d'une manière digne d'elle l Aujourd'hm la source a été trouvée, l'eau murmure doucement à travers les grandes herbes du cimetière, et les pauvres tombet Heamseoit à régal des pluis opulentes.
Ce noiatîn, en entrant dans la petite pièce qui me sert à» parloir et de cabinet de repos (car je n^ose plus dire de travail) , j'ai aperçu un bouquet d'immortelles placé sur le bureau, au-dessous du portrait que voile un crêpe noir. Félidié, qui venait de le déposer là, s'est esquivée à mon approche. Ah I elle aussi a la mémoire fidèle : elle n'a point oublié que c'était aujourd'hui l'anniversaire de ce jour terriWe où Dieu m'êta ce qu'il m'avait donné de plus précieux et de plus doux, la femme qui s'était mise avec moi sous le fardeau de la vie, et qui, pendant trente année^ n'avait eu d'autres soins que de tirer à elle le poids le plus lourd.
« Venue à moî dans tout l'épanouissement de sa jeunesse, die avait tout parta^ : illusions, désenchantements, lu(>*
la SOUVENIRS D*DN VIEILLARD.
tes, travaux obstinés. Je lui avais dû mes plus douces joies dans les meilleurs jours , mes plus sûrs reconforts dans les pires épreuves ; elle avait été la lampe de la maison dont je m'efforçais d'être le pilier. Nos deux âmes , si longtemps associées, avaient fini par n'en faire qu'une ; die disait le plus souvent ce que je venais de penser, elle proposait ce que j'allais vouloir. Quand l'un de nous sa sentait défaillir, l'autre était là pour lui servir d'appui ; chacun avait ainsi deux courages et deux consciences. Son économie laborieuse avait fait sortir l'aisance de la pauvreté ; comme le Janus antique, elle semblait avoir deux regards : l'un qui sondait l'avenir, tandis que l'autre continuait à voir le passé.
Grâce à elle, les enfants avaient pu grandir, se marier, et nous nous étions retrouvés seuls tous deux au moment où le front commence à se courber ; mais sa tendresse avait comblé tous les vides du foyer. Affranchie de ses austères obligations de mère, elle avait laissé se réveiller en elle comme des ressouvenirs de jeunesse. Ses loisirs nouveaux avaient ramené les longues causeries des premières années, les promenades à petits pas faites pour nous seuls, les lectures à deux ; toutes ces douces habitudes de l'entrée en ménage bientôt interrompues parles devoirs de la famille , et que nous retrouvions dans un printemps de Tarrière-saison.
Oserai-je le dire? ces jours avaient été les plus doux de ma vie. Je respirais ce reste des parfums de la jeunesse avec la sécurité que donne une tâche complètement ache« ^ée. Nous connaissions enfin ce contentement des cœurs q^i ont fait la part de l'idéal et celle de la réalité, cette sérénité vainement poursuivie pendant la fièvre de l'action, ce désintéressement de la vie qui permet d'en jouir en ne lui demandant que ce qu'elle peut donner. — Bonheur
LA DEUMËRE ÉTAPE. 19
trop court I — celle qui avait partagé tous mes combats avait toujours aussi caché ses blessures. J'avais vu ses forces décliner graduellement presque sans m'en apercevoir ; à chaque affaiblissement son courage grandissait, sa p&leur se déguisait sous les sourires. Plus soigneuse de sa personne à mesure que le temps et la souffrance redoublaient leurs coups , elle entretenait mon illusion ; elle voulait m'épargner l'attente poignante d'une douleur inévitable.
Je n'en avais un vague soupçon qu*en la voyant chaque Jour plus occupée de Dieu et de moi. Dans sa tendresse toujours croissante je pressentais comme l'approche d'une séparation. Enfin le danger se trahit. Épuisée d'efforts, la malade ne quitta plus son alcdve où le jour arrivait à peine. Ses derniers jours furent employés à me préparer au coup qui me menaçait ; mais je ne voulais point comprendre, je ne pouvais y croire ; elle s'occupa de me le faire accepter et de me l'adoucir.
Le temps avait insensiblement fait le vide autour de nous. Les enfants étaient partis et trop enchaînés ailleurs pour revenir , les vieux amis dispersés. Un seul vivait à quelques pas, le plus cher de tous, celui qui, pendant trente années, avait assisté à nos chagrins sans les aigrir, à nos joies sans y faire ombre. Mais un jour (jour de triste mémoire) un nuage s'était tout à coup formé dans notre del et avait éclaté en orage : cette longue chaîne d'habitudes s'était brusquement rompue, et une honte orgueil* leuse avait empêché, des deux côtés, d'en rapprocher les anneaux. Quand la mourante sentit que le terme élait proche, elle écrivit, d'une main déjà glacée, ces seuls mots : € Venez consoler le veuvage d'un ami ! »
Roger comprit et accourut. Doux et cruel retour I elle réunit nos mains, elle nous confia Fun h l'autre» puis,
%li SOUVENIRS D'UN VIEILLARD.
«Uirant notre ami par un signe, etie lui parla tonglem^fs tout bas d'nne voix entrecoupée ; sans doute elle me léguait à son dévouement, car Roger répétait sans cesse : « Je le promets ! je le promets I » tandis qne ses larmes tombaient sur Toreiller; les miennes coulaient aussi aux pieds de ce lit où je m^états affaissé)^ les mains jointes, n'ayant même plus la force d'espérer.
Deux journées s'écoulèreiït, puis deux nui^, puis le soleil se leva encore ; ce fut la dernière fois pour elle. Ses paupières qui tremblaient sras le rsryon matinal se rôfcrmërent, elle murmura mon nom^ fit enlendpe ce& m<6(^ de la prière des simples : « Notre père, qni ét^ aux eieux... » puÉB elle s'endocmit sur mon bras ^ la seu*t^ait...
Désormais j'étais seul ; plus de cosur battant à touless les pulsations de mon coeur,, pins d'esprit pour répondifB à toutes les questions de mon esprit ; elle était perdue la compagne dévouée dfe toutes mes épreuves, celle qui' sa/»vait m'épargiœr la pluie et me ménager le soMl. Autrefa» j'étais à sa char^, elle à la miernie ; chacun do nous n'avait à s'occupa que de l'autre ; maintenant j'allais subir la triste nécessité d'é^e mon but k. moi-même.
Oh I qui pourrait dire ce- morne cbafigennsPRrt du.fo^ à l'heure du veuvage 1 CTest surtout quand le premier désespdrs'apmse, loreque rentré en possession de soi^ même on peut regarder et comprendre ; c'est qoanii V66 pas retentissent en lugubres échos dans ce^ charnbi^ vides, que vos yeux rencontrent à: chaque instant cpielqne souvenir de celle qui a disparu : ici sa corbeille renfermant un travail interrompu, là son livre îmm «acom ouvert à la page pnéférée ; plus loin le vêtement q«i:gar«cte son empreinte et rappelle son attitude ; partout ce qu'elle a vu , ce qu'elte a touché. Son souvent tL&iie ay^our cte
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vaus sur tous les meubles et sur tous les murs ; il semble qu*elle n'est sortie que pour quelques heures , qu'elle va revenir; à chaque bruit de pas vous prêtez Foreille, à chaque porte ouverte vous vous retournez comme si elle allait paraître ; vous ne pouvez croire à Téternité de aeilQ absence qui a laissé tout à salace comme pour un prochain retour. Il faut loagtemps pour que cette conviction pénètre dans votre esprit, pour que vous compreniez, ce ^'il y a d*irrévocable dans cet abandon. Cest alors que votre reste de courage fléchit, q]ue vous vous accroupissez dans votre douleur sans autre occupation qu*elle-4nême. Oh' 1 que de doux ressouvenirs qui se transforment en tortures i Avec quelle persistance acharnée on recompta, pièce à pièce , le trésor disparu 1 Comme on regrette les journées perdues, les fugitives querelles I Combiea de remords d'avoir quelquefois affligé celle qu'on ne peut plus réjouir I Ah 1 pourquoi l'idée de cette séparation ne nous revient-elle pas aux heures moroses^ quand notre patience se lasse, quand notre indulgence est en défaut? Pourquoi , au moment de faire ceuler une larme , ne pas nous dire : — Je dérobe au bonheur un moment qui ne renaîtra plus ; je frappe un condamné à mort.
Cette idée m'est revenue plus vivement aujourd'hui devant le bouquet d'immortelles et le portrait voilé*
Ce crêpe qui le recouvre, je l'ai suspendu là moi-même de peur qu'à force de rencontrer, à chaque kistant du jour, l'image de l'absente, mon regard ne se désaccoutumât de la regarder. Je n'ai pas voulu que cette chère image pût se confondre avec ce qui l'environne, devenir un trivial ornement du foyer domestique,, perdre, dans l'habitude, son charme émouvant. Je l'ai gardée pour les heures où mon cœur se retourne vers elle et demande à la voir* Sa vue alors m'aide à rebrousser chemin sous la
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douce expression de son regard ; mes souvenirs prennent des ailes ; ils remontent du veuvage et de la vieillesse, bien haut et bien loin, vers les sphères radieuses du passé.
Aujourd'hui ma main a écarté le voile sombre. La voilà cette apparence d'une âme que moi seul ai sondée ! La voilà telle que je Tai connue aux fortes années de Fâge mûr, quand toutes les fleurs de la jeunesse étaient devenues des moissons 1 Elle vivante, j'étais moins attentif aux détails de celte forme aimée ; possesseur de l'être luimême, je ne cherchais point à examiner aussi attentivement l'image ; mais maintenant j'en étudie les moindres traits ; je voudrais les imprimer assez profondément dans ma mémoire pour que le doux fantôme ne me quittât plus et marchât partout à mes côtés.
J'ai contemplé longtemps ce portrait qui me regarde avec un sourire, et, laissant couler mes larmes, je lui ai dit:
€ Sois bénie, chère créature, pour tout le bonheur que
> je-te dois, et pour tous les torts que tu m'as pardonnes.
> Vivante, tu as été la providence de notre demeure;
> morte, tu en es encore l'ange gardien. Tout ce que j'y
> trouve de paix , de consolations , d'abondance, c'est à 1 toi surtout que je le dois. Ta prévoyance survit dans le » bon ordre établi, dans le dévouement des serviteurs, » dans toutes ces habitudes qui font une atmosphère au
> foyer domestique. Tu es partie comme le soleil qui
> laisse les semences, échauffées par ses doux rayons,
> germer dans les ténèbres humides de la nuit ; ce que » tu avais couvé sous ton cœur a continué d'éclore quand » tu n'as plus été là. Je te retrouve dans tout ce qui
> adoucit mon veuvage. La simplicité gracieuse du logis, » la sainte frugalité de ma table, la bienveillance recon- » naissante des voisins, le respect de tous et le retour do
» notre ami, rien qui ne soit à toi, qui ne vienne de toi.
> Sois donc encore bénie une fois et toujours, 6 ma douce
> protectrice 1 et puissé-je te prouver ma. reconnaissance » en payant aux autres tout ce que tu as fait pour moi J p^