‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 5 sur 30 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce soir, je revenais de ma promenade accoutumée aux bords du canal ; je regardais vaguement la longue ligne d'eau qui miroitait au soleil , entrecoupée de hautes écluses et tachetée çà et là de lourdes barques glissant entre les peupliers. Mes pieds allaient machinalement, je laissîds mon esprit flotter à travers mille images fugî* tives et inachevées J'étais dans cet état de somnolence éveillée où Ton vit suns s'en apercevoir.

Tout à coup, mon nom prononcé m'a fait retourner la tête. Un soldat, assis au revers de la berge gazonnée, s'est relevé en portant la main à son képi; il avait l'épaule chargée du sac militaire, et l'étui de fer-Blanc destiné à la feuille de route pendait à son côté. J'ai reconnu le fils de l'ancien maître d'école, parti voilà cinq ans pour l'armée, n est venu à moi le visage rayonnant d'une joîer mâle et franche :

€ Se peut-il que ce soit Baptiste?

— Lui-même, monsieur.

'^ SOUVENIRS D'UN VIEILLAHa

— Et voHS revenez au paysT •a- Avec tia congé déHfiWf . »

'^ ïe l'ai félicité du fond du cœur ; j*ai Youïti lui (îbtmw des nouvelles de ses sœurs, de sa mère, mais il les savait toutes bien portantes et lietirenses^ < Elles vous attendenlT

— Depuis ce matin ; mais je suis venu lentement . — Par fatigue, sans doute? »

Le jeune soldat a secoué la tête.

« Faites excuse, monsieur, mais, près d'arriver, on reconnaît tout, on regarde malgré soi, on est bien aise de se rappeler. Depuis trois lieues, savez-vous, il n'y a pas un arbre, pas un toit penchant sur le chemin qui ne me dise quelque chose.

— Je comprends ; on veut saluer au passage ces vieux amis.

— Sans compter que c'est tin grand changement. ïe rentre à mon foyer respectif comme dît le colonel ; une nouvelle vie va commencer, et pour lors, vous comprenez qu'il est bon de se reconriattï-e un peu. Quanfl on arrive à la dernière étape, c'est le momeilt de rêfléCMr et de regarder autour de soi.

A ces mots, il m'a salué et il a repris sa tôtite dti pas ferme et régulier du soldât.

Ce qu'il vient de dire m'a frappé. Il est (î0f tàhies heufres oti certains mots réveillent en nous une sorte de vibration sonore, où notre conscience a de l'écho, la mîenniB'a longuement résonné à cette phrase de BaiJtiste : « Quand on arrive à la dernière étape, e'est le moment de réfléchir et de regarder autour de soi. » Maïs, moi- même, n'y suis-je donc point arrivé?... Ne suis-je^aisiattlssi un congédié du régiment social?... Le tefme n'est-11 point là, Si quelques pas, le terme supréoxe, celui qui sépare le mondo

LA BERNI'ËRE ËTAPB. t

visible du monde inconnu?... Que suiHe ^ntre chos# qu'un soldat désarmé qui achève son dernier jour de marche avant d'arriver au lieu du repos? Et cependant je ne songe point à examiner ce qui se passe au dehors ou au dedans de mon être; j*aGhëve le voyage comme jV chevûis, tout à Theure, ma promenade, sans y penser, à l'aventure ; je ne choisis pas mon chemin, c'est lui qui me conduit. — Étrange imprévoyance ! ainsi placé entre deux mondes, dont l'un renferme tous I^ souvenirs de mron passé, Vautre toutes les espérances de mon avenir, je ne songe même point à m'arrèter pour me recueillir; je ne jellc point un dernier regard vere la tente humaine que je vajs bient4)t quitter; je ne m'interroge ni sur ce que j'ai été, ni sur ce que je suis. — Quant à ce que je serai, c'est le secret de Dieu; je m'abandonne avec con- (lance à sa justice éternelle : ce qui se passe entre lui et moi n'a pas besoin de sortir ici de mon âme; car, dans ces entretiens intimes, chaque homme pacte jpour luimême h son céleste interlocuteur.

Mais ee qu'il me reste à parcourir de i^e terrestre n*at-il pas droit à une attention particulière? Au. moment des adieux, le voyageur arrête ses regarde sur ce qu'il m quitter; il fait la revue dee témoin&de son bonheur ou de son affliction ; il prend successivement congé de chaque ôtie, de chaque objet associé à hil:p&r l'habitude; il rassemble, pour ainsi dire, dans cette dernière entrevue, toos ses compagnons d'existence ; il écoute mieu$ leur voix, il examine ploa soigneusement leur apparence, il ea prend une dernière fois possession par tous les sens, afin d'en emporter une image plus complète. Et ce redoublement ^l'attention, il ne l'a point seulement pour ce qui l'environne, mais pour lui-même : il s'observe plus.sévèroniciit, QÙn.îïA ne laisser et.de n'empnrter que de .bons

fi SOUVENIRS D'UN VIEILLARa

souYenirs; il s'étudie à ce qui pourrait altérer la douceur attendrie de ces derniers instants, — impatiences, abat* temr.'^ts, plaintes, larmes ou volontés tyranniques; — il parle avec une affection plus caressante à ceux dont il va se séparer, il leur ouvre les points les plus obscurs de son cœur ; il cherche des joies là où il ne trouvait qu'indifférence et mécontentement: il recueille enfin, avec une patience résignée, les dernières miettes de ce festin presque desservi dont la nappe va être bientôt enlevée.

Eh bien ! pourquoi ne ferais-je point comme lui ? Ne suis-je pas aussi un voyageur près de quitter tout ce qu'il connaît? N'ai-je pas entendu au loin le roulement du sombre équipage qui doit m'emporter aux contrées invisibles?— Vieillesse ! vieillesse I terme des choses d*ici-bas, heure de suprême attente, qui m'empêche de chercher ce qu'il y a encore en toi de ressources? La plupart des hommes te haïssent ou te redoutent; tu leur apparais avec le sombre cortège de Tégoïsme, de Finutililé, de la tristesse et des défaillances. A leurs yeux, vieillir, c'est désapprendre la vie. Ahl laisse-moi leur prouver que c'est, au contraire, la compléter; que tu es la couronne de l'âge mûr, couronne verte ou épineuse, selon que tu nous arrives comme une récompense ou comme une pu* nition.

D'autres ont écrit le journal de leurs années fleuries, de leurs luttes viriles ; moi, je veux transcrire les impressions des dernières journées, recueillir, à cette heure de jéclin et d'adieux, ce qui réjouit, ce qui soulage ou ee qui fortifie.

J'inscrirai, jour par jour, pour mon propre enseignement et pour l'enseignement de ceux qui viendront après moi:

Les occupations d'un travailleur dont la tâche est finie ;

res plaisirs d*une vieillesse sans forces et sans opulence ;

Les consolations d'un foyer dont le veuvage a fait une solitude.

Comme le soldat que je viens de rencontrer, je veux désormais « faire ma dernière étape en réfléchissant et en regardant autour de moi. »

LE RECENSEUR.

On frappe à ma porte, je crie d'entrer ; Félicité l'entr'ouvre et avance entre le chambranle et le battant jaunâtres son gros visage jovial qui ressemblée un coquelicot dans les blés.

« Monsieur... c'est un monsieur... qui demande Monsieur. »

Félicité est la meilleure servante de France et de Navarre, active, économe, fidèle, mais dont le vocabulaire renferme moins de mots que le plus petit dictionnaire de poché. Toute sa rhétorique se résume dans le rire ou les larmes dont elle accompagne ses phrases incomplètes ; c'est comme la clef marquée à la première portée d'une mélodie et qui en donne le ton.

Cette fois, elle sourit, preuve que la visite n'a rien de redoutable pour moi. Je lui dis de faire entrer, el elle introduit un jeune homme qui marche sans se presser, salue officiellement, dépose dans un coin son chapeau qu*il perche sur son parapluie, et me dit gravement :

€ Monsieur, je suis le recenseur communal. »

Rien qu'à l'aspect j'aurais deviné le fonctionnaire. Je m'incline poliment.

< Ah I fort bien ; alors monsieur vient pour prenilm les noms?...

— Ages, professions et autres circonstanoe&^ achève pédantesquement l'employé municipal qui s'est approché de la table sur laquelle il a ^taié ungim registre. >

Jeveux lui chercherune plumeet une écritoire ; mais il retire Tune et l'autre de kupoohe de son paletot, avec un grattoir, une règle, de la sandaraque, une petite bouteille d'oncre rouge et un livret de renseignements.

Je regardais cette poche merveilleuse comme le héros de Chamisso regardait celle du diable, quand le recenseur, qui avait trouvé ma colonne et mon numéro d'Ordre, a co^ameiicé son interrogatoires

€ Votre nom, monflieur?

— Georges ^RaymancL

— Né en...?

L'employé ferme les yeux derrière ses lunettes, fait un calcul mental, et murmure : — Soisante^htai ans«

« C'est cela, monsieur, ai- je repris pensivement, soixante-huit ans... Et qiJiB de choses j!ai vues dans ce court espace de temps I... Combien de lévtdutîons, qui semblent s'annuler saofs^ cesse et se reoommencar 1 Le genre humain arairdB tourner dans unoercleimmuiable^ mais, quand on regarde 'de loin, on s'aperçoit que ce cercle va toujours s'élargissamt..

— Célibataire ou marié? a mterrompi- le recenseur^ évidemment étranger à la phiiosqshie de Thistoine.

— Veuf, memiûeiir; ai^ répond^u en sentant mon cœur se serrer, veuf, hélas! depuis cinq annéeSi

^— Ancien professeur dedmt?

— Qui ne songe plus àoBseigner que lui-môme..

— Et propriétaire ?. ..

LÀ DERKIÈRE ÉTAPE. 7

— De la pension de deux mille francs que lui ont acquise quarante ans de services. »

Après avoir écrit, remployé a pris sa règle, a tiré deux-. traits à Tencre rouge et a demandé si j'habitais seuU

C'a été le tour de Félicité. Sur son invitation, la pauvfe fille a dû s'approcher ; mais, à chaque question, elle s'est troublée, m'a regardé en riant d'abord, puis, comme le recenseur fronçait le sourcil, elle a changé de visage, et je l'ai vue près de pleurer : il a fallu me mettre à sa placcL et répondre pour elle.

«Félicité Noirot... âgée de trent3e4rois ans... céliba*^ taire... servante... et sans biens.»

A cette dernière déclaration, la brave fille a éclaté dô rire, comme s'il lui eût semblé ridicule de l'enregistrer. Qui songerait à croire, en effet, qu'elle possédât quelque.chose? N'étaii-eile point visiblement de ceux qui travaillent seulement pour vivre aujourd'hui, «uns pouvoir se garantir le lendemain? Ne«»yait-on pas bien que la richesse avec toutes ks jouissances qu'elle achète était destinée à d'autres? qu'elle ne pouvait compter que sur la bonté des hommes et sur celle de Dieu ? Et à cette pensée, qui eût emenimé tant d'autres cœurs, la douce créature a ri naïvement, satisfaûte de son lot, par GàA seul que c'est son lot.

Le recenseur a tiré sa seconde ligne roufe; i) a mé^ thodiquement remis en potbe encre, phiHie, règle et livret ; il a repris le parapluie coiffé du chap^u, et, après un sahKt plus bref (pie celui 4'enrrivée, il est parti.

Hélas I comoM tout dégénère; voilà pourtant le suc« Vsseur du fameux Caton le- Censeur 1

Dès qu'il n'a plus été là. Félicité a voulu savoir pourquoi «ce monsieur se montrait si curieux. t> J'ai tâché do lui faire comprendre la nécessité des grands recense-

ments; mais, au premier tiers de mon explication, Tcx- €ellente fille est devenue inattentive, sa main est allée chercher instinctivement le coin de son tablier; elle avait aperçu une rayée de poussière oubliée par le plumeau sur un de mes cartons. Il a fallu couper court et la laisser à son attraction passionnelle.

Autrefois je me serais indigné de cette vulgarité d'inclinations; j'aurais demandé si cet être, uniquement adonné aux trivialités de la vie, était bien une créature de mon espèce ; mais l'expérience m'a rendu moins fier : aujourd'hui, j'entends toujours ce dialogue de la couronne et de la sandale :

« Souviens-toi que nous sommes sœurs et au service du môme maître, disait la sandale à sa compagne.

— Moi, ta sœur J. répliquaitlacouronne indignée, etque fais-tu donc alors là-bas, dans la fange ou la poussière?

— Ne le vois-tu pas? reprit la sandale; je t'aide à rester en haut dans l'air pur et le soleil !»

Ne pourriez-vous nous faire la même réponse, humbles travaillems qui prenez à votre charge le labeur grossier, afin de nous ménager les loisirs nécessaires aux œuvres délicates et choisies î N'êtes-vous pas aussi les pieds de cette société dont les tètes vous méprisent? Ah i maudit soit l'orgueil humain qui a proportionné son es* time à l'espèce de l'œuvre, et non à la vaillance de l'ouvrier ; qui a refusé l'égalité du respect à l'égal accomplissement du devoir; qui a mis le modeste ou l'utile sous les pieds du brillant ou du superflu, dédaignant le travailleur auquel on devait les moissons pour glorifier l'artiste gui savait les peindre.

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