‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 8 sur 30 · UN PLAISIR DE TOCS L1S8 ÂGES · texte numérisé non relu

UN PLAISIR DE TOCS L1S8 ÂGES

Tout Lilieiire, trois musiciens ambulants se sent ar- Télés sras mes' fenêtres: c'étaient trois Allemands qui jouaient des^fragmenls de symphonie avec un eoseiuble merveilleux.

J'ai toiilours regardé la mosifue comitte'ttn comj»Ii^

meot du langage ; elle réveille certaines sensations que la parole laisserait endormies, et traduit des nuances de sentiments pour lesquels les dictionnaires n'ont point de mots. Ce n'est pas, comme le dit Beaumarchais en raillant, « ce qui ne vaut point la peine d'être écrit qui se chante, » mais bien ce qui ne peut être dit ni écrit. Aussi quel charme dans cette signification indécise I II en est de la musique comme des nuages d'un ciel d'automne dans lesquels le regard trouve successivement toutes les images qui flattent notre fantaisie. Chacun écrit son poëme sous ces mélodies flottantes ; les sons semblent insensiblement se transfigurer, prendre une forme visible, glisser devant nous comme des visions.

Parfois, c'est un féerique paysage qui sort lentement de ces limbes harmonieuses. On voit s'étendre les horizons fuyants, se dresser les colonnades de marbre, jaillir les eaux cristallines ; on entend le vent bruire dans les ombrages embaumés ; le soleil brille, les oiseaux gazouillent, mille fantômes gracieux se laissent entrevoir k travers les feuillées. Ce sont les jardins d'Armide ou les palais des Mille et une nuits.

Puis tout s'écroule subitement, et la scène change. Voici les monts sauvages qui montent vers les nuées, les grands lacs qui dorment à leurs pieds, le cor des Alpes dont les sons se prolongent dans les ravines ; la nuit descend, le vent murmure sourdement à travers les sapins; Irois hommes se dirigent sur trois points différents vers le Gruttli, où ils vont jurer la délivrance de leur patrie*

L'héroïque vision s'évanouit encore; cette fois, c'est le hautbois qui se fait entendre ; des cris joyeux se répondent ; la danse des villageois commence ; on voit les pas cadencés, on entend les éclats de rire, toujours plus bruyants, jusqu'à ce que Fair s'allourdisse, que le ciel sa

plombe, que le tonnerre gronde au loin. Il s'approche, il éclate, il disperse les danseurs effrayés. J'ai reconnu la symphonie de Beethoven.

Rôves charmants et toujours nouveaux, (Jue l'âge no peut enlever I car, si d'autres joies échappent, celle-ci, du moins, reste tout entière.

C'est, en effet, aux heures du déclin que le choix de nos plaisirs de jeunesse devient une ressource ou un châtiment. Tandis que les jouissances grossières s'usent elles-mêmes, les délicates semblent se féconder par l'usage et devenir plus complètes.

Je vien§ encore de l'éprouver tout h, l'heure en entendant cette symphonie exécutée sous mes fenêtres. Renversé dans mon fauteuil et les yeux fermés, j'écoutais avec un, paisible ravissement. Le violon, l'alto et le violoncelle sont d'abord partis d'un mouvement modéré en faisant entendre des accords harmonieusement entrelacés. On eût dit trois amis qui se mettaient en roule d'un pas égal pour quelque promenade matinale.

Bientôt le violon a pressé le pas et élevé la voix ; il s'exaltait sans doute à la grandeur du spectacle ; il montrait le soleil incendiant à l'horizon des brouillards qui se déchiraient comme un voile, et la création, surprise dans son sommeil, se montrant aux regards dans toute la gr^ de son immortelle beauté.

L'alto appuyait, de loin en loin, par une exclamation Admirative, et le%violoncelle ajoutait quelques mots avec la gravité d'un vieillard.

''Tous trois ont atteint le sommet de la colline. Là le Tioloncelle a fait entendre un hymne religieux soutenu par la voix de ses deux compagnons.

Pendant ce temps, le soleil, qui avait grandi, inondait la campagne de ses vagues d'or. On entendait bourdon-'

» SOUVENIRS D'UIT YTBTXLARD. #

ner l'abeille et Je ruisseau bruii« dans les^ gM[euU.-Le» trois promeneurs se sont assis pour une intune causerie^

Le violon a d'abord raconté ses chimères de jeiune iiomme : -«nom glorieux, amour partagé^ épreuves» victorieuses f-^il.s'estmontré tenant la réalité h la mwct de £a fantaisie, comme Tarchangede Raphaël tient ledémooi

Pui&Falto a parlé àson tourc iladitses' durs travaux, «a forte patience, ses buts déjà. attittni8,etceux qu'iltvoit plus rapprochés ; pour lui, la vieestune moisson mare, «t sa faucille est aux pieds des ^i».

Enfin le violoncelle a élevé sa voix où vibre une onction attendrie. Il a redit les-confidenoes de ses» deux compagnons en y joignant les leconsderexpérieDce. Répété par lui, le chant d'espoir de la jeunesse est devenu plt» <^me, l'hymne de triomphe de l'âge mûr est derenu plu» doux, et, ramenés par cette^voix d'une sagesse ému^ l'alto et leviolon ont fini partse€onJf6ndmaveeeUe dans un mélodieux accord.

Je ne suis sorti de mon espè^ d'haHuoiuitidn qu^eu entendant retentir dans la sébile de fer des^ANèmandsiles gros sous que leur jetai^t les» auditeurs* de la rue; j'ai voulu m'associa à leur gtoérositd^ et les trois mustciene ont paru enchantés delà recette: aus^seat-ils reparti» en jouant une hongroîs&qui m'a fait tressaillir.

Cet air, je le reconnais ; c'est-hii que FépéfoiM'OTohèsMf du bal, la première fois que je vis ceUe quiidevaît assurer mon bonheur. Je ne l'ai jamaisientenâu deipuî» sao»^Be reporter, par la pensée; à cette soirée qui- décida de. ma vie; en l'écoutant, il me^^semble que je rebrousse'e» arrière jusqu'à rage où la vie était encore pourmoi^c^moe un livre dont les feuillets n'avaient pMUtété ceupés, e| que je possédais sans le connaitre^

J'ai refermé ma fenêtre;' ie me suis rassis, la<fr(mt>ap-i^

LÀ DEfiOriÊRE ETAPE. S»

ppyéconire le marbre de ma cheminée, et j*ai laissé mon esprit remontm* leatement ce fleuve de trente années qui a emporté dans son cours tant de débris de moi-même. Insensiblement toutes les images du passé se sont ravivées ; je me suis retrouvé jeune» pauvre et amoureux comme au jour où Louise et moi nous n'avions pour prendre courage que cette invincible confiance de ceux qui croient et espèrent. Ces souvenirs ont passé sur mon cœur comme un vent de printemps sur une terre glacée; je lui senti se ranimer, s'attendrir. Je mesuis levé^ j'ai, ouvert mon secrétaire^ et, dans un tinoirdontje connais seul le secret, j'ai pris une petite cassette d'écaillé d'où. s'^st exhalé un parfum de vétyver. — Il m'a semblé respirer un souffle qui avait passé- sur ma jeunesise. — Al' Ions, du courage I osons regaider en faee cfô souvenij^r: heureux, nous promener sans faiblesse au milieu deceâr palais de fées dont le temps a fait des^rutnes l -^Mai»^ surtout fermons la porte à double toury afin quepersonna; ne puisse nous surprendre rdans cette revset

DL

REVUE d'un vieux SECKÉTAïRE.

La revue* d'un secrétaire depuis longtemps à notre^ usage n!est pas un acte sans importance; qui peut être sâr de fouiller impunément dans ces archives du passé? d'y retrouversans embarras les vestiges de ses sentiments et de ses habitudes ?

Que d'accusations souvent dans les témoins muets de ^ noire vie I II semble que chaque objet dont nos yeux sont frappés ^lève successivement la voix pour nous raconter un cliapitre de nos mémoires ; et si le récit déplatt^ pot» •

avons beau renfermer le narrateur importun et partir, sa voix continue à vibrer ; nous remportons au dedans dé nous-même.

En définitive, Texamen de notre secrétaire tf est qu'un examen de conscience auquel on procède par tiroirs.

Le temps est venu de faire le nôtre ; laissons la petite cassette, et voyons le reste.

Premier tiroir. Il ne renferme que des quittances. D'abord leur aspect me réjouit. Toutes sont rangées en ordre, par année; elles semblent proclamer ma prudence et ma régularité ; mais une réflexion arrête court mon orgueil... Si je les relisais, combien d*entre elles constateraient ma négligence ou mes caprices 1 Que de dépenses mal faites I que d'achats infructueux I que de folles expériences 1 De tout Targent porté sur ces mémoires, qu'il en est peu qui ait sérieusement tourné à mon utilité ou à mon plaisir 1 Combien de ressources gaspillées par irréflexion 1 Je crois lire au dos de chacune de ces quittances un mot accusateur tracé par la main qui écrivait sur les murs de la salle du festin de Balthasar : Vanité! sottise! sensualité!... Je n'en veux pas lire davantage, et jQ renferme brusquement ces impertinentes.

Deuxième tiroir. Ici sont les ordonnances du médecin et les remèdes employés. Encore des quittances soldées h la plus dure de toutes les créancières I Les comptes de tout à l'heure rappelaient la rançon payée aux besoins dé la vie; ceux-ci rappellent la rançon payée aux infirmités. Ils sont à la fois un souvenir et un avertissement; comme le prêtre, le lendemain des fêtes folles, ils semblent me dire : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière. »

Troisième tiroir. Son aspect est moins sérieux et ses enseignements moins sévères. Il ne contient que des

échantillons de minéraux/ des coquillages, quelques Iragments d'antiquités. Ce sont les préliminaires de vingt collections toujours commencées et toujours interrompues; une nouvelle preuve de notre inconstance et de nos variations. Madame de Staël a dit que tout ici-bas n'était « que des commencements. » Mon tiroir le prouverait au besoin.

Quatrième tiroir. Des notes historiques et littéraires, des manuscrits arrêtés au titre, beaucoup de pensées illisibles et incomplètes, hiéroglyphes qui n'auront jamais de ChampolUon l Ma vie s'est passée, comme celle de tant d*autres, à rêver la préface d'un livre qui ne devait jamais exister. Il en est de certains esprits comme de certains arbres ; au printemps ils se couvrent de fleurs dont pas une ne peut se nouer en fruit pour l'automne.

Cinquième tiroir. Celui-ci mérite d'occuper plus longtemps mon regard. Voilà les correspondances d'amis perdus. Les uns, qui ont succombé en chemin, n'ont plus de nom que sur une tombe; les autres ont changé déroute et adorent de nouveaux dieux. Ah 1 ceux-là, du moins, ne sont que des morts, tandis que ceux-ci sont des transfuges l Le souvenir des premiers ne réveille qu'un regret ; celui des seconds réveille la douleur et la colère. Quoi l partir ensemble, avec la même foi, le même drapeau, les mêmes espérances, et, au i)remier carrefour, voir son compagnon le plus cher s'échapper furtivement pour rejoindre le camp ennemi 1 l'entendre blasphémer les noms qu'il révérait, rire des enthousiasmes qu'il a partagés, répondre par un coup de feu au cri qu'il répétait avec vousi'^Quel plus amer désappointement 1 compie il décourage des hommes et fait douter de l'avenir! Ne nous arrêtons pas à ces pensées; je ne veux point lire ces témoignages de promesses oubliées, de croyances trahies.. .

A3 . SOUVEiîIRS D'UaN VIEILLARD.

Celui qui les a écrits et que. j'aimais n'est plus sur^iette terre ; une autre &me anime la forme qui porte son nom.

Sixième tiroir. loi se trouve la cassette ; c'est elle qu'il faut ouvrir.. Je jnlarréte; moacûmr bat plus fort, majnain tremble; enfin ie. couverde est soulevé 1 Les voilà,, le» trésors de inonipauvreio]fer, les diamants de ma cou- ' ronne domestique; tous les doux souvenirs d'autrefois y 6ont repréeeiftés ; je . puis i^life là le, poëme de ma Jeunesse et de mon âge. miûr, écmt, oomme les a&nales des Incas, par des symboles parlants. Chaque objet que mon œil retrmve redit un épisode de ce poëme. Ici, une luranche de laurier flétri ane reporte aux triomphes de •mon fils WiUiams, quittant le collège chargé de couronnes; là, une fleiur rd'oianger arrachée au bouquet de ma fille Anna ime fappeUe^ce jour de joie douloureuse où sa mère ettmoi l'avQDS'raQEiîseàFamour d'un autre(^prolecteur. Hélas l tous deux -deisaâent être bientôt enlevés à notre ioyer . par les exigences du 4ev<Hr; tousdea:^^, à peinaeBtrevus;depuis,>antidé80vmaisleur viesôUeufs l Je vous pteme sar:mes lèvres, p&le fleur et pauvre teioUe fo- 2kée, qui^senlesimûn^eniiiLt .me restez d'elle et de lui!

Hais que dlasBtfessowûikirs. près.de vous 1 Cet aimeau d!aUiance retiré du doigt idadeui: mère ayant de la caoliÊf sous le linceul, cecoltieride corail, ce J)racelet .d'argent qui la parait «aux jours rde sa: jeunesse et de sa. j}aatttét Oh 1 comme à leur v.ue lout le passé se redapesse dans ma mémoire !

Je me suis assis; j'ai repris l'un 9>prës Tautre,' id'une main tremblante, ces. ga^es 4es brillantes années ; j'ai rouvert j[K>& lettres jaumes par le temps. Lfs mlà bien telles que no^e flèvire d'abord les avait faitesiTavect leur écriture fine et leurs lignes croisées, avec leur papier longtemps froissé dans la. .poche ou prè& da cornet, avec

LA DERNI£RE ËTAPfi. 6»

les^doubles, les triples post-scriptum. Âge heureux où ron n'a jamsâs tout dit. Je les relis, partagé entre ratlendrissèment et le sourire. Que de points d'exclamation ! or> dirait le défilé d'un régiment de petits lanciers. Mais aussi qna d'abondance de cœur t <jfael flot d'espérances! comme en croit de bonne foi à ces exagérations I comme Timpossible paraît facile 1 £h I pourquoi serait--on jeune, si ce n'était pour attendre des miracles ? Du haut de son enthousiasme, on promène les yeux snr les quatre coins de l'hodzon, cherchant le corbeau merveilleux qui nourrissait lesstylites ; c'est seulement quand la faim et la nuit sont Tenues que les regards se baissent et qu'on songe à demander le pain du jour à la terre, au lieu de l'attendre du ciel.

Dînne de ces lettres qui racontent le roman de notre jainesse tombent tout k coup quelques fleurettes en défais. Ah I le temps leur a vainanent enlevé la forme et la couleur ; je les reconnais ; c'est le premier don de Louise, Jelragile anneauqui commença à unirnosideux destinées.

Je me rappelle encore tous les détails. C'était un de» idamiers jours4e juin ; nous revenions d'une longue pro- 'inenade. Son oncle me psurlait de bâtisse et de planta* tîons, tandis qu'elle s'écartait pour cueillir, à la lisière des prairies, les centaurées et les myosotis. Distrait malgré moi, je suifais la nièce du regard^ n'écoutant l'oncle qu'à demi, .quand je la vis tout à coup s'arrêter. Un enfant seitenait^boutau^milieudu sentier; «a tête blonde atteignait à peine le sommet des herbes fleuries ; il regar* dfldt antour^de lui aveo^uvaoate et il pleurait. Elle s'approcha pour^l'interpoger; nous-mêmes venions de le re^etedre/ L'enfant, interdil, n'osa d'abord répondre; m9is eUe s'était agenouUlée sur l'herbe pour être h son niveau ; elle l'attira 4ans ses bras, unei joue sur sa joue

hh SOUVENIRS D'UN VIEILLARD.

humide, et elle se mit à le rassurer par des baisers, n put alors faire comprendre qu'il avait quitté la maison pour rejoindre sa mère aux faucheries, et qu'occupé des fleurs et des oiseaux, il avait perdu sa route. Louise s'écria aussitôt qu'il fallait le ramener ; mais l'enfant venait de loin et était trop las pour marcher. L'oncle commençait à élever des objections; il parlait de le laissera la première ferme ; Louise, qui pensait aux inquiétudes de la mère, Tivait des larmes dans les yeux. J'enlevai Venfant entre mes bras en demandant gaiement qu'on me montrât le chemin. Elle poussa un cri de joie, et son regard me remercia. L'oncle voulut élever encore des objections; mais je m'étais mis en marche; il suivit en grommelant.

Nous traversions des prés dont les vagues fleuries ondulaient autour de nous sous le vent du soir; le parfum du foin coupé nous arrivait des coteaux, et l'on entendait au loin, dans les bois, les grelots des attelages qui regagnaient les fermes isolées.

Louise marchait à mes côtés, jouant avec l'enfant toujours plus rassuVé. Sa main agitait devant lui le bouquet de centaurées et de myosotis que pendant longtemps il s'efforça en vain de saisir ; mais, profitant enfin d'une distraction de sa partner, il se pencha sur mon épaule, avança le bras avec une rapidité imprévue, et arracha les fleurs en poussant un de ces éclats de rire frais et vainqueurs qui sont comme le chant de l'enfance. Louise ne put réussir à les reprendre jusqu'au moment où nom atteignîmes la ferme.

Tout y était déjà dans le trouble à propos de l'enfant disparu. En l'apercevant^ la mère accourut avec un cri de joie et les bras ouverts. Elle voulait nous dire sa reconnaissance, elle ne put que balbutier quelques paroles entrecoupées ; mais ses pleurs nous remerciaient.

Cependant la nuit allait venir, et la ville était encore éloignée ; Toncle nous pressait de prendre congé. Comme je m*approchais de l'enfant pour Tembrasser, il jeta ses deux petits bras autour de mon cou, et, appuyant sa tête blonde sur mon front humide de sueur avec une grâce caressante, il me présenta le bouquet dérobé à Louise. . Je la regardai ; elle sourit et rougit en même temps. .

« Dois-je accepter? demandai-je.

— Neravez-vous point gagné? » ditrelle & demi-voix.

]*embrassai tendrement Tenfant et j'emportai les fleurs. Depuis je les ai conservées, et les voilà, mais devenues, hélas l ce que tout devient ici-bas, des débris 1 "^ En continuant à fouiller, je trouve mes correspondances intimes : lettres échangées avec Louise pendant nos courtes séparations, longues épitres de fiancés; et, en remontant plus loin, tout ce qui se rapporte à la di£SciIe négociation de notre mariage. Voici les brouillons de mes plaidoyers à Toncle, où les points d'exclamation reparaissent aussi pressés que les baïonnettes d'une colonne d'attaque ; puis les réponses de l'oncle, brèves, sèches, fortifiées de murailles infranchissables; difficile débat qui peut se résumer dans ce vulgaire dialogue.

L'ongle. Monsieur, ma nièce n'a point de dot.

Moi. Je le sais, monsieur ; mais je Taime.

L'ongle. Vous êtes également sans fortune, monsieur.

Moi. Monsieur, jsravoue ; mais je travaille, et je l'aime 1 je l'aime I...

L'ongle. Songez, monsieur, à toutes les épreuves que peut vous infliger l'avenir.

Moi. Ah I monsieur. Dieu nous aidera, et j'aurai du courage ; je l'ahne ! je l'aime ! je l'aime I ... »

Qu'opposer à cette suprême raison? Je l'aime 1 Tout D'est-il point là, en effet, quand on est bien sûr de dire

ao SOUVENIRS D'UN YIEILUARD.

rrai, "({iNBDd on ne prend pas un caprice pour un dioix^ un entealiaeBieQt pour une afièction ? Aimer, c*est oonnatire ton t ce qui fait qu'un .autre noua ressemMe par l'âme ; c'est' estimer avec tendresse, &ô i^onâer avec sécuhté ; c'est trouver à la fois un confident, un oonseiUer, un s(Miti«i; c'est aspirereafin à devoir m^lleur en se cosih ^lélaat. L'égoïsBie:à deux, dont parlent les CMnanciers, n'est que l'amour d'un jour, d'une Gemaine; eefaii qui doit aott&sutYre des ansées fleuries aux années jblanchiseanles, à: tratrers les seuffraneesiet les ruines •coaraae à tcavers le&succteetles ioiies, cehii-ià ne lernie point le cœur, il Tëargit. On sent lerbesotn deiaire partager son rfoeobeiir àttous; les boas, loin de se refermer sxà* ce qu'on «iœe, s'ouvoent devant, le.monde avec un syoïpa- :thique;.atilefidri8seatmti; m > voudrait, ooaunei le pontife de la vie éternelle, ^envttopften dans utteaiéiaelfe^^ tionle foyer^trufiivecs, mAi4t orbi!

Loué ^t à iu&ais le jour oùije l!ai .compris, où j'ai

tiM»si pour :ooflQpagne de mes étapes terrestres, non. ceUe

j^ui passât en canro&&e,'n)ais l'humble et vaillante- voya-

.geuse qui aavait^pportePddKcefiiait la peussiéiede la

route ou la plufe du. eiel I

Je suis ppéeisément arrêté sur cette réflexion par trois coups frappés k ma porte. C'est Félicité qui m'avertit qu'il ya îàquelqu'u&avec.un billet, pouninoi.

A Qui cela T

— René. »

La voix de la pauvre fllloiafléfdiienvpronongantcenôm.

Elle aussi a choisi René sans oalcul, sans caprice, parce qu'elle l'a trouvé selon son cœur. A toutes mes objections, elle eût pu. répondre cianme moi jadis à l'oncle de Louise : Je l'aime I et cette raison qui, dans ma bouche» me semblait victorieuse, dans la ^ienneije l'ai

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dédarée misérable. Pourquoi donc deux poids et deux mesures?

Ah I c'est que 1-âge est venu glacer ma logique ; c'est qu'elle a perdu ses deux ailes, l'espérance et la foi ; c'est que maintenant les longues routes-m'épouvanlent et que -les grands horizons me font peur.

Puis, qui sait si ceque j'ai cru son intérêt n'était pas 1er mien déguisé? si je ne me suis pas surtout effrayé de comariage parce qu'il me laissait sans serviteur et me livrait . à tous les ennuis d'une recherche nouvelle? Hélas ! notre propre cœur est un théâtre 'dont les acteurs ressemblent à tous les autres ; que de vauriens y jouent des rôles de héros I

Cette Ibis du motos je oe serai pas leur dupe. Vous ne m'aurez* pas vaûtemefit reporté en arrière, souvenirs de '. ma jeiifiesse ; je compr^Kls votre avertissement, et je saurai 7 obéir.

JeisinsalléiOQvrir la porte, j'ai lait entrer René, puis Félicité; je les ai interrogés avec une familiarité amicale^ mt' leur attachom^t récjiprocpier sur leurs projets : tous deux sont forts de boane volonté et d'espoir, mais sans folles illusions ; ils s'attendent aux obstacles, ils acceptent d'avance la pauvreté et la fatigue ; toute leur ambition se borne à les su{q[)orter ensemble. Ces co&urs naïfs ont tti> aniéré-de jeunesse qui ne demande qu'à se dépenser.

Qu'ils «D jouisse&t donc seion leur désir I Après tout,. Dieu n'at pas fait le bonheur seulement pour les beaux, leslorts et les triomphants. Toutes les moissons ont leursglaneurs. Je repr^ds avec Félicité le ton que je n'aurais Jamais' dû quitter ; je promets à. René de parler pour lui h so» maître qui ne sait rien encore ; et, comme je i(v% me punir de ma dureté d'hier, je leur déclare que je ma charge de la noce.

as SOUVENIRS D*nN VIEILLARD.

Celte fois, Félicité perd tout à fait la tête ; elle veut parler et ne peut arriver qu'à des éclats de rire qui se terminent en sanglots. René tord sa taille circonflexe jusqu'à se donner l'apparence d'un point d'interrogation, et répète : « Ahl Monsieur! » en tournant son chapeau. Je les congédie avec un sourire ; ils partent contents d'eux et ma laissent également content de moi-même.

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