‹ Souvenirs d'un vieillardChapitre 9 sur 30 · LES LETTRES · texte numérisé non relu

LES LETTRES

C'est aujourd'hui que je reçois les lettres de mes enfants; elles sont là toutes deux sur mon bureau. Je reconnais chacune d'elles à la forme de l'enveloppe, à la couleur du papier I — Chers visiteurs que j'attends chaque semaine, et qui m'apportent comme un accent affaibli des absents I

Une lettre a toujours eu pour moi je ne sais quel invisible charme. Je ne puis regarder cette feuille pliée que referme un cachet fragile, sans penser qu'il y a là quelque chose d'une âme humaine, un fugitif rayonnement de vie qui a traversé l'espace pour arriver jusqu'à moi. Que de fois, accoudé le soir sur mon balcon, quand le courrier passait au galop de son attelage, j'ai été saisi à la pensée de ce qu'il emportait de mystères douloureux, de haines déguisées, de confidences charmantes, d'élans sublimes peut-être I Tout ce monde intérieur, dont nous ne voyons que le masque, avait là son secret écho : c'étaient les confessions intimes du genre humain qui passaient, confiées à des mains grossières et indifférentes.

Celles du facteur ne le sont guère moins : je le vois

chaque matin semant çh et là, avec insouciance, les nouvelles tristes ou joyeuses; chaque lettre n*estpour lui qu'un mandat au porteur; mais celui-là, combien j*ai toujours été heureux de le solder ! Si les lettres sont un plaisir pour tous les âges, elles sont plus particulièrement la ressource des vieillards condamnés au repos ; ils n*ont que ce moyen de visiter les absents ; ils peuvent écouter sans fatigue les confidences silencieuses ; la tyrannie des devoirs journaliers ne leur ôte pas le loisir d'y répondre ; ce qui n'était autrefois qu'une obligation passagère peut devenir une de leurs distractions sérieuses.

Nulle autre ne me semble plus douce. Ces lettres de mes enfants que j'ai lues une première fois, je vais les relire pour y répondre ; je vais repasser par tous ces détails qui me font assister à leur vie. Ici demander un éclaircissement, là donner un conseil, puis raconter à mon tour mes actions et mes pensées, sans autre souci que de laisser toutes les portes ouvertes entre nos âmes.

La lettre d'Anna renferme une grande espérance I elle parle de me faire embrasser, aux vacances prochaines, ses enfants que je n'ai vus qu'au berceau. En quittant leurs pensions, ils pourront faire le détour qui les conduit jusqu'à moi : il faudrait seulement pour cela leur trouver un conducteur. Puisse Dieu m'aimer assez pour le leur faire rencontrer I

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