‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 10 sur 26 · Curiosités littéraires et historiques, — John Aubrey · texte numérisé non relu

Curiosités littéraires et historiques, — John Aubrey

nécessaire pour s'élever jusqu'à lui. Quand il lui arrive de n'être qu'ingénieux, il n'est ni subtil, ni pédant, ni obscur. En présence des douloureux événements qui saignent encore au flanc et au cœur de la France, il a écrit un livre à la fois mélancolique et consolant, qui devrait être dans toutes les mains et où il prouvait que, si notre patriotisme endolori ne peut désormais sans une vive répugnance et une cruelle humiliation dépasser nos frontières, il nous serait facile de retrouver, sur le sol même de notre pays mutilé, l'équivalent des sites pittoresques que nous allions chercher ailleurs. Ce fut pour lui le point de départ d'un voyage à travers la France, où s'entremêlaient des souvenirs historiques, des descriptions exquises, des réflexions piquantes, et où des villes et des bourgades, que nous avions souvent traversées avec une dédaigneuse insouciance, devenaient,

sous la plume d Emile Montégut, aussi intéressantes, aussi curieuses qu'Heidelberg, Cologne, Prague, Edimbourg, Séville, Florence ou Grenade. Nous ressemblions, en le lisant, à des avares mal infor* mes qui, sur le point de partir pour aller chercher fortune en Amérique, trouveraient tout à coup dans leur tiroir des rouleaux d'or et des liasses de billets de banque. Si j'ajoute qu'Emile Montégut n*est pas populaire, ce sera un éloge, un hommage de plus, en un temps où la popularité se vautre dans un fumier si infect, qu'elle deviendra bientôt synonyme d'ignominie. Si je remarque qu'il n'est pas de l'Académie française, c'est une énigme dont il faudrait

peut-être demander le mot à MM. de Lesseps, Léon Say, Leconte de Lisle et Gréard.

Emile Montégut, ne Toublions pas, a eu, avant M. Taine, l'honneur de démontrer une vérité, passée aujourd'hui à l'état de monnaie courante : c'est que la Révolution a tué le patriotisme. A l'idée de patrie, à l'amour de la patrie, elle a substitué, en apparence, le culte de l'humanité; en réalité, l'égoïsme, l'orgueil, l'ambition, l'exagération de l'individu. En donnant à Tindividu une valeur qui se perdait autrefois dans un ensemble d'intérêts collectifs et de dévouements au roi et au pays, en lui permettant d'aspirer à tout et de ne respecter rien, elle lui a appris à se regarder comme le centre des événements, à en faire les instruments de sa grandeur personnelle, au lieu de se subordonner à tout ce que ces événements peuvent produire d'utile ou de funeste à sa patrie. En d'autres termes, elle lui a conseillé — et Dieu sait s'il a suivi et suit encore le conseil I — de préférer un régime détestable qui favorise ses appétits, ses ambitions et ses convoitises, à un ordre régulier qui assurerait le bonheur et le repos de ses concitoyens ; — pour me résumer en deux mots, de préférer la République à la France.

Je viens de lire une belle et savante étude d'Emile Montégut sur John Aubrey, sous ce titre parfaitement justifié : Curiosités littéraires et historiques. Tout d'abord, vous me demanderez ce que c'est que John Aubrey. Il y a trois jours, je l'ignorais. A présent, je puis vous le dire : John Aubrey, esprit déséquilibré

dans un corps maladif, personnifla, en plein dix-septième siècle et dans la sage Angleterre, toutes les variétés de la superstition. En lisant les pages consacrées à cette singulière mémoire, on commence par être étonné, j'allais dire eCfrayé de tout ce que cette étude suppose d'érudition et de lectures; Emile Montégut nous parle d'Antony Wood, de John Bunyan, de Cotton Mathor, de MarcileFicin, de Robert Burton, de sir Thomas Browne, d'Isaac Walton, de George Borrow, deRichard Baxter, de William Dugdale, etc., etc, comme nous parlerions de Walter Scott, de lord Byron, de Thomas Moore, de Lamartine, d'Alexandre Dumas, de Balzac, de George Sand ou d'Eugène Scribe. Puis, à mesure qu'on se familiarise avec cette étrange figure de John Aubrey, qui semble parcourir le pays des songes, une lanterne sourde à la main, peu s'en faut qu'on ne devienne visionnaire comme lui. Ses hallucinations sont contagieuses; le monde invisible qu'il peuple d'êtres fantastiques, se rapproche tellement du monde réel, qu'on ne sait plus où celuilà finit, où celui-ci commence. On cause avec les morts comme avec les vivants, avec les revenants comme avec les personnes naturelles. Les tombeaux s'entr'ouvrent pour révéler leurs secrets, tandis que leurs hôtes se lèvent pour annoncer les mystères de l'avenir. On vit de plain-pied avec une sorte d'astrologie en action, et, comme l'histoire est là pour nous rappeler que les catastrophes prédites se sont réalisées, on est tenté de ne plus séparer les prophéties de l'histoire. La sorcellerie joue un rôle si prépondérant, qu'on est presque

fâché de n'être pas sorcier. On dirait une ronde du sabbat, toujours prête à se jeter au travers des épisodes qui ont renouvelé et transformé l'Angleterre. Hoffmann y tend la main à Macaulay, Edgar Poe chuchote à Toreille de Robertson. Çà et là, l'histoire des révolutions britanniques ressemble à un chapitre des Mémoires du Diable,

Pourtant, s'il ne s'agissait que d'une jouissance littéraire, je n'insisterais pas; mais Emile Montégut, habitué à féconder ses sujets, à en faire sortir un essaim d'idées si neuves, qu'elles pourraient, à première vue, paraître paradoxales, me met cette fois en présence des deux vérités qui font justice de deux lieux communs, et qui sont de bonne prise : la première, c'est qu'il n'est pas exact que le moyen âge soit un éteignoir, et que la Renaissance et la Réforme aient été deux lumières, chargées de dissiper ces ténèbres; la seconde, c'est que la superstition ne prouve rien contre la religion ; au contraire I

Consultez le premier venu parmi les libres penseurs, les demi-savants, les voltairiens, et surtout parmi les imbéciles ; leur réponse est toute prête, leur siège est fait : le moyen âge, époque d'obscurantisme et dMgnorance, soigneusement entretenue par l'Église, qui en profite pour opprimer l'esprit humain, garder le monopole de toutes les connaissances, les distribuer et les défigurer à sa guise, et pour rester souveraine au milieu d'un peuple condamné indéfiniment au servage intellectuel comme aux servitudes matérielles; la Renaissance et la Réforme, deux sœurs,

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Un détail non moins curieux, c'est que, à dater de la fin du quinzième siècle, les superstitions, au lieu d'être populaires, — ce qui semble leur spécialité, — tt sont en grande partie des superstitions de gentlemen et surtout de lettrés ». Doit-on s'en étonner, quand on songe que la plupart furent léguées par l'antiquité, dont se grisait la Renaissance, arrivant, comme les gens ivres, à ne plus distinguer les vins généreux des liqueurs capiteuses et malsaines, et à ne plus voir les objets qu'à travers les fumées de rivresse. On a souvent comparé la Renaissance à l'épanouissement d'une corbeille de fleurs. Soit ! mais il existe des fleurs dangereuses, dont le parfum porte à la tête, surtout si on les enferme dans un petit espace, sans ouverture sur le ciel et le grand air. Ce qui m'a toujours frappé dans cette phase transitoire, c'est le défaut absolu de proportion entre la curiosité ou l'avidité de l'esprit et ses capacités digestives. On dirait un convalescent famélique, se jetant sur les aliments sans discerner ceux qui peuvent lui rendre ses forces et ceux qui doivent compromettre sa guérison. Quoi de surprenant si, dans ce festin pantagruélique^ l'esprit de la Renaissance accepte, adopte, absorbe les superstitions que lui ont léguées Gicéron, Platon, Plotin, Pline, Élien, Plutarque, Porphyre, Jamblique, Properce, Appien, etc., etc.? N'y a-t-il pas quelque chose d'humiliant pour la vanité traditionnelle des intelligences cultivées et raffinées, à voir des savants, des érudits, des philosophes, des poètes, des magistrats, des princes, placer sur la même

ligne les sciences exactes et les sciences occultes, croire aux sortilèges, aux apparitions, au mauvais œil, confondre Tastronomie avec Tastrologie, pratiquer la superstition de seconde main, comme yn legs de Tantiquilé; si bien que les erreurs du paganisme renaissent au milieu de ces premiers démolisseurs de l'Église, et qu'Homère et Sophocle, Virgile et Horace, ont pour cortège des nécromans, des magiciens, des diseurs de bonne ou de mauvaise aventure I

Les superstitions populaires ont un côté touchant et charmant. Elles sont comme les fleurs printanières des civilisations au berceau, comme les brumes légères que pénètrent peu à peu les rayons du soleil levant. Le peuple à l'état d'enfance ne fait pas de triage parmi les objets de sa foi naïve. Il ressemble à l'enfant qui croit également aux contes de sa nourrice, et aux anges, aux saints, à la Sainte Vierge, qu'il apprend à prier sous la dictée de sa mère. La superstition patricienne n'a ni la même fraîcheur, ni la même grâce. C'est une plante parasite, accrochée à la muraille d'un édifice dont elle compromet la solidité. Il y a plus : Emile Montégut remarque un détail non moins curieux. Pendant toute la période qui précède,accompagne et suit les révolutions d'Angleterre, c'est dans le parti révolutionnaire, parmi les Presbytériens, les Têtes-Rondes, les Puritains, que la superstition bat son plein. La Réforme a pu, au nom de l'esprit nouveau, détruire, dissoudre, défigurer la plupart des dogmes essentiels de l'Église catholique; en vérité, elle n'a pas à s'en vanter ; car ce qu'elle retranche à

la religion révélée, elle Tajoute à la superstition. Sa prétendue science consacre les plus grossiers effets de Tignorance; ses progrès sont des reculades; ses lumières pactisent avec les ténèbres. Elle ne veut pas que Notre-Seigneur Jésus-Christ soit présent dans le sacrement de TEucharistie; et elle amplifie la présence de Satan, au point de faire de lui le maître du monde. Le Diable n'est plus l'Archange déchu, révolté contre le Ciel, l'invisible ennemi de notre salut, ne se révélant que par les funestes conseils qu'il nous donné, par son infernale aptitude à profiter de nos mauvais penchants, de nos passions, de nos faiblesses, de nos vices. Il est partout, et les Puritains se chargent de le découvrir là où il est, de l'inventer là où il n'est pas. Ils se font les espions, les policiers de leur Dieu, ses janissaires, ses bourreaux, pour suivre à la piste, avec un zèle infatigable, implacable et meurtrier, l'Esprit malin auquel ils prêtent un corps, un visage, une action permanente sur l'homme et sur les phénomènes du monde extérieur. Emile Montégut explique admirablement cette recrudescence diabolique. Avant la Réforme, les fidèles, abrités sous la tutelle de l'Église, s'en remettaient à leur vigilante tutrice du soin de conjurer, de paralyser les maléfices du Démon.

Mais, lorsque le protestantisme eut superbement proclamé la déchéance de l'Église, « lorsque le » fidèle resta seul avec lui-môme, sans autres armes » que celles qu'il trouvait en lui-même, cette terreur » du Diable s'accrut de toutes les incertitudes du

)) jugement privé chez des intelligences étroitement » fanatiques, et de toutes les inquiétudes de la res- » ponsabilité morale chez les consciences sauvage- » ment scrupuleuses. Et non seulement la présence » de son infernale majesté devint permanente, d'inj> termittente qu'elle avait été toujours; mais sa »f personne, d'invisible qu'elle était restée jusqu'alors, » — sauf pour ses fidèles ou ceux qui l'appelaient de » toute l'ardeur de leurs mauvais désirs, — devint >) visible sous les formes les plus variées, les plus » .familières, les plus intimes. »

Ainsi, l'effet le plus authentique de cette Réforme, destinée à en finir avec ce que ses fondateurs appelaient les superstitions catholiques, fut justement de changer en superstition et d'armer jusqu'aux dents de la plus féroce intolérance et du plus odieux espionnage un article de foi, qui, dans ses vraies limites, fait de la conscience humaine le théâtre d'une lutte perpétuelle, mais invisible, entre le bon et le mauvais ange.

Ce qu'il y eut de pire, de plus effroyable, c'est que cette chasse à courre, à la poursuite de Satan, se traduisit, chez les Puritains, en cruautés auprès desquelles l'Inquisition espagnole devient, par comparaison, une idylle. — « Comme nos terroristes, les » Puritains allaient agrandissant sans cesse leurs » listes de suspects, et comme leur domination fut » autrement longue que celle de nos terroristes et » leur influence autrement puissante sur la société

» générale, il n'est pas douteux qu'ils ne leur aient » été aussi supérieurs par l'étendue de la sévérité que » par la solidité des principes. La preuve en est dans » l'héroïsme à faire frémir qu'ils déployèrent contre » Satan sous la forme de procès de sorcellerie, de » bûchers d'hérétiques, de cruelles fustigations de » quakers, d'exils iniques, d'infâmes piloris, partout » où ils furent les maîtres... La preuve en est encore » dans le chiffre effroyable de victimes que l'accusa- » tion de sorcellerie fit pour la seule Angleterre durant » le cours du dix-septième siècle; chiffre dont une » bonne part leur revient incontestablement : qua- » rante mille selon des écrivains qu*on a tout lieu de » croire exactement informés... w

néant de la sagesse humaine, réduite à ses seules ressources! Châtiment de l'orgueil, enclin à ne plus consulter que lui-même ! Les révolutionnaires français, arrivés à la suite des philosophes qui ont fait table rase, inaugurent leur œuvre au nom de l'humanité opprimée, disent-ils, et outragée par les abus de l'ancien régime. Ils sacrifient les devoirs ou les servitudes de l'homme à ses droits* dont le plus sacré, j'imagine, est de ne pas être guillotiné. Ils fabriquent a priorii d'après Jean- Jacques Rousseau, l'homme modèle, l'homme perfectible, qu'il suffira d'arracher aux perversions sociales et de rendre à la Nature, pour qu'il devienne un moule prêt à l'application des idées nouvelles, un type de vertu capable de ramener le Paradis sur la terre. L'épreuve commence, sans

obstacle, favorisée par ceux-là mêmes qui auront le plus à en souffrir ; — et, au bout de deux ans, le pouvoir est livré à des monstres; le sang coule à flots sous les échafauds, dans les geôles, dans les couvents, dans les rues. Le massacre est organisé dans des proportions telles que le fer des égorgeurs s'émousse avant que leur fureur s'apaise. La persécution se fait ingénieuse, la proscription se fait inventive. Elles créent des genres de supplice expéditifs, collectifs et terribles, auxquels n'avaient songé ni Galigula, ni Mézence, ni Louis XI, ni Philippe II, ni le ducd'Albe, ni Henri VIII. Des villes entières disparaissent; les terres sont en friche; l'herbe croît sur les ruines qui furent des châteaux, des usines et des palais. Quelques années encore, et cette croisade de la Raison contre la Foi ramènerait l'homme à l'état barbare, à l'état sauvage.

Puis, pour que la leçon soit plus complète et plus écrasante, la société n'échappe à ce joug sanguinaire que pour tomber sous un autre joug, encore moins ménager de la vie humaine : la dictature du sabre remplace le despotisme de la guillotine. La liberté, qui a servi de prétexte à tant de crimes et de folies, punie par où elle avait péché, est traînée, la corde au cou, aux pieds de l'insatiable conquérant, exécuteur testamentaire de la Révolution. L'Idée, cette maîtresse du dix-huitième siècle, l'Idée dont la prépondérance absolue a fait des milliers de victimes, devient à son tour victime du formidable ennemi des idéologues qui veut qu'on ne pense que par lui et pour lui. Et

maintenant, quatre-vingts ans après ces deux crises épouvantables, regardez à tous les échelons du gouvernement de la France, de la société française : qui oserait dire que la Révolution, préparée, entreprise et accomplie par Torgueil de l'esprit, a tourné au profit de Tesprit?

A présent, voyez l'Angleterre au dix-septième siècle. La Révolution et la Réforme se sont emparées d'elle. La Révolution a frappé les Stuarts; la Réforme a déclaré que les progrès de Tintelligence étaient incom- . patibles avec les superstitions et les abus du Papisme; — et, par un mouvement rétrograde, qui multiplie à rinfini les arrêts de mort, les billots, les piloris et les exils, la Réforme prend, dans cet arsenal de superstitions, celle qui porte le plus profondément l'empreinte de ce moyen âge dont les ombres l'importunent ; le commerce de l'homme avec les démons; les communications perpétuelles et visibles de Satan avec l'humanité sauvée par N.-S. Jésus-Christ. Elle ne bouleverse la théologie que pour créer la démonologie^ et cette création coûte la vie à plus d'innocents que l'aveugle fanatisme de Torqiiemada, renié d'ailleurs par les papes, désavoué par Sixte IV.

Emile Montégut a des pages charmantes sur la superstition. Je me souviens que, en 1829, au moment où la Revue de Paris, encore sans concurrence, était dans toute la fraîcheur de son succès,

Charles Nodier, alors surfait, aujourd'hui trop oublié ; Charles Nodier, qui mettait volontiers beaucoup de fantaisie et de curiosité dans un peu d'érudition, publia un article intitulé : Lamettrie ou les Superstitions. Il mettait l'athéisme de Lamettrie aux prises avec les croyances ou superstitions populaires, du vendredi, du nombre 13, du mauvais œil^ il les expliquait de la façon la plus ingénieuse, et il prouvait, par l'exemple du célèbre athée, que l'homme a un tel besoin de croire, que, lorsqu'il a réussi à faire le vide dans son àme, il cherche aussitôt quelque chose pour le remplir, fût-ce un rêve d'halluciné ou un jouet d'enfant. Emile Montégut, lui aussi, plaide en faveur de la superstition les circonstances atténuantes. On a dit de l'hypocrisie qu'elle était un hommage rendu à la vraie piété et à la vertu. On peut dire de la superstition qu'elle est l'envers de la foi, et que, par cela même, elle prouve que la foi existe, et qu'elle est nécessaire. Ne nous égarons pas dans la nuit des temps ; sommes-nous bien sûrs que les Rochefort, les Blanquistes, les conseillers municipaux de Paris, les ^ organisateurs d'enterrements civils, les grands contempteurs ou négateurs de Dieu, n'ont pas, à domicile, quelque démon familier, ne croient pas aux fétiches, ne redoutent pas l'influence du vendredi et du nombre 13? Y a-t-il, hélas I un fait plus moderne, plus contemporain, que la guerre de 1870, dont nous ressentons encore les plaies et les morsures? Eh bien, souvenons-nous de la créance que rencontraient, non pas auprès des concierges, des badauds et des

gobe-mouches, mais auprès d*hommes sérieux et de femmes d'esprit, ces billevesées, ces sornettes, ces contes de la mère l'Oie, — les carrières de Jaumont, les trois cercueils recouverts de drap d'or, s'acheminant lentement à travers les populations ahuries, la servante^ inspirée de Dieu, franchissant, invisible, les lignes prussiennes, et allant faire part au général Trochu des moyens de défense que lui avaient révélés les Voix mystérieuses, etc., etc. Qu'étaientelles, ces folles imaginations, sinon des superstitions produites par l'intensité de nos angoisses et de nos douleurs, et remplaçant, dans l'âme française, la foi que nous n'avipns plus, et qu'avaient si souvent justifiée la bravoure de nos soldats et la fortune de nos armes?

Emile Montégut nous dit en finissant : « Ce que nous appelons aujourd'hui superstition, les hommes d'autrefois l'appelaient de tout autre nom, et je me demande de quel droit nous venons^aujourd'hui établir des diflerences que ces hommes, qui vivaient avec la religion en rapports autrement intimes que nous, n'ont jamais soupçonnées et n'auraient jamais voulu admettre. Non! ils croyaient aux fantômes, parce qu'ils croyaient à l'âme immortelle ; ils croyaient aux événements miraculeux parce qu'ils croyaient au gouvernement de Dieu sur le monde; ils croyaient aux esprits parce qu'ils croyaient au monde surnaturel ; ils croyaient aux sorciers parce qu'ils croyaient à Satan. Les deux termes ainsi rapprochés, pouvez-»

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vous me dire où commence la superstition et où finit la croyance? »

Oui, nous pouvons le dire, et Emile Montégut le dirait comme nous : la croyance finit là -où notre religion ne nous ordonne plus et même ne nous permet plus de croire ; la superstition commence là où notre foi, si elle faisait fausse route, donnerait prise aux sceptiques, aux sots et aux impies.

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