‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 9 sur 26 · Victor Cousin, par M. Jules Simon · texte numérisé non relu

Victor Cousin, par M. Jules Simon

Lisez entre les lignes 1 étude fort intéressante de M. Jules Simon sur Victor Cousin. L'admiration s y assaisonne constamment de malice sournoise et d'ironie. Le biographe retire d'une main à son héros ce qu'il lui prodigue de l'autre. Il chicane sa métaphysique, qui, faute de point d'appui, risque sans cesse, sous prétexte d'éclectisme, de trahir Descartes et Malebranche au profit de Spinoza. Hâtons-nous de remarquer, pour n'avoir plus à y revenir, que les réserves et les critiqués de M. Jules Simon seraient plus persuasives, si, au lieu d'être simplement spiritualiste et ami sincère de toutes les libertés, même de la liberté religieuse, il était franchement et solidement chrétien* Or, la politesse exquise d'un homme d'infiniment d'esprit n'a rien de commun avec la solidité des croyances. Le moindre des évéques, qui, en sortant d'une audience de M. Jules Simon, ministre de Tinstruction publique, se déclarait enchanté de sa courtoisie et de sa bonne grâce, lui dirait que, lorsqu'on ne manque pas une occasion de porter aux nues — (encore si c*était aux nuages!) — Tauteur de la Vie de Jésus et de VAbbesse de Jouarre^ on perd tout droit au titre de chrétien: que, lorsqu'on n'est pas clirétien, on ne peut être, avec toutes sortes de circonlocutions charmantes, qu'un spiritualiste inconsé^ quent. Il suffirait d'une distraction pour verser dans le panthéisme.

Fidèle à ma méthode, ou plutôt à ma manie, je cède à l'envie de mêler mes propres souvenirs à ceux de M. Jules Simon* Parmi nos contemporains illustres,

Coasin est, avec Meyerbeer, celui que j'ai le mieux connu et approché de plus près. Auditeur assidu de son magnifique cours de philosophie, dans la grande salle de la Sorbonne, pendant la délicieuse lune de miel qui eut, en M. de Martîgnac, sa reine des abeilles, je le retrouvai, vingt-cinq ans plus tard, alors qiie, désabusé de la philosophie et déchu de la politique, il appliquait son beau style à la biographie des grandes dames du dix-septième siècle, et en devenait amoûlrêux pour être plus sur de les bien peindre. A cette époque, je le rencontrais bien souvent dans des salons où, à force de s'amuser de sa passion pour madame de Longueville, on finit par lui persuader qu'il était jaloux de La Rochefoucauld. Dans cette nouvelle phase de sa brillante carrière, il me fit l'effet d'un grand artiste épris de son art, plutôt que d'un philosophe convaincu. Lors de notre première rencontre, chez M. de Montalembert — (était-ce l'influence du lieu?), — il me dit, de ce ton hiérophantique dont il ne se désistait jamais : « Le malheur, c'est que le- succès appartient à ceux qui ont pris parti pour le mal contre le bien !» — Et il me nomma Balzac, George Sand et Béranger. Quelques jours après, je sus qu'il m'avait blâmé de ce qu'il appelait mes vivacités de plume contre le chansonnier du Roi d'Vvelot. Une autre fois, à propos d'un rendezvous qui nous aurait pris notre matinée du dimanche, il eut l'air de se raviser, et me dit d'un ton de nez fort dévot : « Avant tout, n'oublions pas que nous aurons à remplir nos devoirs religieux. » — Ce qui ne Tem-

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pécha pas, quand son livre intitulé le Vrai, le Beau, le Bien, fut vaguement menacé d'être mis à l'index, de me dire avec sa pantomime la plus exubérante : « Des phrases! des formules! des changements de mots, de points et de virgules!... Je leur en ferai jusqu'à*demain, jusqu'à ce qu'ils se déclarent satisfaits et me laissent tranquille ! »

Etait-il hypocrite? Pas le moins du monde; pas plus que Talma, lorsqu'il déclamait avec un admirable accent d'onction et de piété les rôles de Polyeucte et de Joad :

Pécheurs disparaissez!... Le Seigneur se réveille!

Comme toutes les natures expansives, douées de la faculté de sentir plus qu'elles ne raisonnent, et surtout d'exprimer plus qu'elles ne sentent, il finiS' sait par être sa propre dupe, le jouet de son éloquence. Cette éloquence magique lui donnait le change sur le fond des idées avec lesquelles il jouait comme le prestidigitateur avec ses cartes et ses gobelets. Quand il avait revêtu sa pensée d'une forme splendide, quand il l'avait faite sienne, il lui semblait que cette assimilation équivalait à un brevet de vérité, à un gage de certitude. On aurait pu le comparer à ces puissants conteurs, qui, à force de se pénétrer de leur sujet, à force de s'emballer dans leur récit, arrivent à croire que ce n'est plus un conte. Son imagination secondait son intelligence, et souvent la suppléait. Seulement, comme la vérité est stable et l'imagination mobile, il

était sujet à délaisser, le lendemain, sa vérité de la veille et de démolir l'édifice apparu dans le mirage qu'il avait bâti sur le sable ; c'était un sable d'or ; mais le roc eût mieux valu ; ses ennemis le traitaient de charlatan. Il n'était que variable.

Ce qui, pendant ces années transitoires, — de 1853 à 1866, — contribua le plus à nous rapprocher, moi si chétif, lui si illustre, c'est que jamais débutant, ayant à se créer une position littéraire, ne fut plus affamé, plus quémandeur d'articles. Cet appétit de boa, comme disait le spirituel vicomte de Fraissinet, amenait parfois des incidents comiques. Suivant que j'étais exact à mon poste, ou que je me faisais tirer l'oreille, j'étais un écrivain d'avenir, ou un quidam dont il affectait d'oublier ou d'estropier le nom. Certes, je n'avais pas besoin d'aiguillon pour faire bonne mesure à ses éloquentes études sur les femmes de la Fronde, les duchesses de Longueville et de Chevreuse, la marquise de Sablé, madame de Hautefort (un chef-d'œuvre) ; mais, encouragé par le succès, par les applaudissements des salons, entremêlés, comme toujours, de quelques sourires, le philosophe retraité voulut aller plus loin. Il entreprit de réhabiliter — que dis-je? . — de glorifier mademoiselle de Scudéry et le§ romans de cette école qui étaient aussi, dans un genre plus naïf et plus innocent, des romans à clef. Je refusai de le suivre sur la carte du Tendre, sur les traces de Clélie et du Grand Cyrus, et dès lors, je ne fus plus même un quidam^ puisque quidam y en latin, signifie quelqu^un,

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Ici, un détail d'histoire littéraire peut s'ajouter à mes souvenirs.

Cette malencontreuse tentative de Victor Cousin ne fut pas étrangère à l'avènement du réalisme, qui, au moment où j'écris,

Exhale ses poisons dans son dernier soupir.

Le triomphant historien de madame de Longueville était surveillé et guetté par Sainte-Beuve, qui l'exécrait. Saihte-Beuve profita de l'occasion pour accréditet» et lancer auprès de la bonne compagnie Madame Bovart/j qui à survécu, et Fanny, qui n'eut qu'un succès de mode et de saison. Quand on lui reprochait ses complaisances pour une littérature qu'il n'aimait pas, il répondait que les enthousiasmes factices de M. Cousin pour les exagérations ridicules du chevaleresque et du faux le polissaient à l'extrémité contraire, et le rendaient indulgent pour quiconque serrait de pf es. la réalité : tant il est vrai que l'excès, soit dans l'azur, soit datls Tordure, amène fatalement utie réaction en sens contraire!

Cousin a-t-il pu être cité au premier rang des causeurs? Oui et non; il était plus ou moins que cela. Avec lui, — et sa part est encore assez belle! — il fallait toujours en revenir au même mot : éloquence. Or*, un causeur n'a pas besoin d'être éloquent. En pareil cas, le mieux est l'ennemi du bien. îl suffit d'un peu d'agrément dans l'esprit,* de l'art de placer à propos uU trait piquant ou une anecdote; assez de tddtpout^ne jamais blesser vos irtlerloêuteurs, assei

de souplesse pour vous insinuer dans leur esprit sans qu'ils s*en aperçoivent, et leur faire croire qu'ils ont pensé ce que vous dites ; assez de légèreté pour glisser au lieu d'appuyer. L'éloquence parle à voix haute, la causerie à demi-Voix; il faut à l'une la pleine lumière, à l*autre le clair obscur; à celle-ci les nuances et les demi-leinles, à Celle-là les couleurs éclatantes et tranchées t le dialogue à l'une, lé monologue à l'autre. C*6sl, eh effet, dans le monologue qu'excellait M. Cousin, quand on avait le bon goût de l'écouter sans rihlerrompre, et quand son extrême supériorité doinLtiait son auditoire. Lorsque^ par un hasard d'ailleurs fort rare, il se trouvait en face d'un égal, la scène changeait. Il était plus habile à tenir le dé qu'à remuer le cornet. Je me souviens d'une soirée où la maîtresse de la maison avait réuni Cousin et Villemain; ambo pares y arcades ambo. Nous nous attendions à un redoublement de jouissances : ce fut un mécompte. On eût dit deux maîtres d'armes, qui, connaissant à fond tous les secrets de l'escrime, ne savent plus où se toucher et finissent par ferrailler à tort et à travers. Ils se taquinèrent pendant deux heures, et la scène finit par ce mot bizarre de M. Cousin : « Mon chef atai, nous aurons beau faire et beau dire; nous sommes des cuistres. »

J'ai eu bien tort, en associant mes souvenirs à ceux de M. Jules Simon, d'oublier la phrase d'Hamilton : « Bélier, mon ami, si cela t'est égal, commence par le commencement. » — Jamais M. Cousin ne fut plus beàli, plus complet, plus fulgurant, que dàhs isa

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chaire d'Histoire de la Philosophie, à la Sorbonne. Tout secondait son succès, ajoutait à son prestige, enflait les voiles de son éloquence : sa jeunesse, la nôtre, le soulHe de libéralisme qui tournait toutes nos têtes, le souvenir de son emprisonnement en Allemagne, qui le représentait à nos imaginations exaltées comme une victime de l'absolutisme des chancelleries européennes. Ce que Ton n'a pas assez remarqué, ce qui échappe à la sagacité de M.Jules Simon, si pénétrante pourtant et si aiguë, c'est que le cours de M. Cousin eut l'heureuse fortune de coïncider avec les premières ardeurs du romantisme. Son biographe, trop spirituel peut-être, lui reproche d'avoir fait le roman de la philosophie plutôt que son histoire. C'était là justement ce qui nous transportait. Pour passer des Méditations^ des Odes et Ballades, des Orientales, d*/^loa, de Cromwell et de sa préface aux leçons de M. Cousin, nous n'avions pas besoin de changer d'atmosphère. Poésie, art, philosophie, découlaient de la même source, s'allumaient au même foyer, échangeaient tour à tour leurs rayonnements et leurs reflets. L'éloquent professeur réagissait énergiquement contre la philosophie sensualiste des demeurants du dernier siècle, tandis que nos poètes et nos artistes appliquaient le même efl'ort de réaction aux pâles continuateurs de Voltaire et à l'école de l'abbé Delille. Je dois rappeler, pour être juste, que, au milieu de ses variations sur le clavier dont il jouait en virtuose accompli, M. Cousin garda jusqu'au bout son aversion pour les momies voltairienne?, extraites des bande-

leltes encyclopédiques. J'ai rarement entendu parler de gens méprisables et méprisés avec le dédain superbe, avec 1 écrasante ironie qui éclataient sur les lèvres et dans les gestes de M. Cousin, chaque fois que la conversation ramenait les noms de Ginguené, de Garât, et de deux ou trois autres fruits secs de la métaphysique révolutionnaire. Il les traitait couramment de pleutres, et cette épithète contrastait avec le langage de Sainte-Beuve, qui, parti de plus loin, presque mystique au début, maintenant athée de fraîche date et tout entier au despotisme de ses sens, ne voulait pas qu'il fût dit que Ton pouvait être sensualiste sans être spirituel.

M. Jules Simon nous dit avec une grâce et une malice charmantes : « Assez clair pour qu'on sût à peu près ce qu'on applaudissait, assez nuageux pour donner carrière aux imaginations. » A l'époque où le cours de philosophie battait son plein, les frondeurs, les plaisantins allaient plus loin. Je me souviens d'un article de journal (comme qui dirait le Figaro Aq 1828), qui mettait au concours l'explication de la phrase suivante : Une triplicité phénoménale, qui se résout dans l'unité; » — en ajoutant : « M. Cousin est admis à concourir. » Que nous importaient ces excès de raillerie et de parodie? Que nous importaient même les objections plus graves des juges plus sérieux, qui accusaient le Maître de ne pas conclure? Il ne concluait pas, c'est vrai ; mais il exposait admirablement, et ses expositions ressemblaient toujours à des exécutions.

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Après chaque leçon, lechamp de bataille était jonché des cadavres de tous les systèmes, et, s'ilne disait pas assez clairement ce que devait être la philosophie, il nous apprenait au moins ce qu'elle devait ne pasétfe. D*ailleurs, encore une fois, ce détail nous semblait secondaire. Il était pour nous un oracle plutôt qu'un professeur, et il sied aux oracles de s*entoufer de nuages. Au bout de soixante atis, je crois le voir et l'entendre encore : JDeUs ! ecce Deus!,,, 11 restait debout, et sa chaire devenait un trépied. Ses yêUx lançaietil des flammes. Ses gestes excessifs ajoutaient à I*enlralnemeJil de sa parole. 11 était sybillift sans être pédant, et ses obscurités paraissaient calculées pour rendre plus vifs et plus éclatants ses jets de lumière. Il avait des hardiesses de peflsée et de langage, qui saisissàieht nos intelligences, élargissaient lès hoHiotis et introduisaient violemment l'histoire contemporaine dans la philosophie de tous les temps. Ici, je vais suivre pas à pas M. Jules Simon :

Il était impossible de regarder et d'écouter M. Cousin à la Sorbonne sans songer à un aigle. On eût dît quelquefois que cet aigle ne trouvant pas son aire assez haute, la transférait sur les cimes de l'Himalaya ou de la Jungfrau. C'est dans un de ces accès d'inspiration presque fébrile qu'il prononça cette parole mémorable : « Il n'y a pas eu de vaincus à Waterloo !» En 1 828, ce paradoxe, si caressant pour notre orgueil national, pouvait se soutenir. Cousin était trop sincèrement ami de la libet*té (quoi-

que très despote dans ses attributions universitaires), doué d'un esprit trop supérieur pour accepter la monstrueuse alliance du bonapartisme avec le parti libéral. Dans le désastre de Waterloo, dans la chute irrévocable de Napoléon, qui, en cas de victoire, aurait été fatalement forcé de devenir tyran révolutionnaire, — les pires de tous, — il voyait surtout le triomphe des idées qui lui étaient chères, l'abdication de la force brutale, Favènement de la monarchie constitutionnelle et parlementaire, inaugurée par Louis XVIII, et qui, en 1828, profitait de la trêve des partis, non pas, hélas I comme le dit M. Jules Simon, pour obtenir une popularité immense, mais pour se faire agréer par tous les libéraux, sauf les forcenés, les intransigeants et les énergumènes. Cousin se trompait. Eclairés par nos douloureuses expériences, nous disons aujourd'hui : « Oui, il y eut des vaincus à Waterloo, parce qu'il y en eut au funeste et au coupable retour de l'ile d'Elbe. 11 y eut l'apaisement des passions qu'avait domptées, en 1814, Tinstinct de la délivrance. Il y eut la paix de la France et de l'Europe. 11 y eut le sens du patriotisme qui désormais, divisant les Français au lieu de les unir, consista, pour les uns, à se serrer autour d'une monarchie bienfaisante et tutélaire ; pour les autres, à étaler,, avec un luxe de doléances venimeuses et de gémissements perfides, le deuil de nos gloires militaires. M. Jules Simon nous dit : « Sans 1815, il n'y aurait pas eu 1870. Sedan est le lendemain de W^aterloo. » — Comment Tentend-il? Le lendemain,

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c'est trop près. Nous comptons, nous, des jours intermédiaires, aboutissant à la catastrophe finale. Oui, sans 1815, il n'y aurait pas eu 1870; pourquoi? — Parce que, sans 1815, il n'y aurait pas eu la révolution de 1830, cette révolution fatale que Cousin et Jules Simon ont eu au moins le mérite de signaler comme inutile (nous dirions nuisible) à la vraie liberté. Supprimez-la, et, sans abuser de la politique conjecturale, si séduisante pourtant en face de nos malheurs, de nos hontes et de nos ruines, je dis hardiment : « Vous supprimez, vous rendez impossibles la révolution de Février, les journées de Juin, le coup d'État, l'empire, la guerre de 1870, — Sedan, le 4 septembre, la troisième République, la Commune, la société sans Dieu, l'athéisme officiel, le gouffre du déficit^ la perte de deux provinces, et la littérature de M. Zola. »

M. Jules Simon, dans son livre, ne pouvait pas ne pas donner une large place à la philosophie. Je n'ai pas cru devoir le suivre sur ce terrain épineux et glissant, où il est si facile de s'accrocher et de perdre l'équilibre. Il m'a paru que les détails scientifiques, métaphysiques, techniques, les noms majestueux d'Aristote, de Plotin, de Zenon, d'Épictète, de Malebranche, de Spinoza, de Condillac, de Laromiguière, de Kant, de Hegel, de Schelling, de Fichte, etc., etc. risqueraient d'effrayer mes lecteurs et mes lectrices. D'ailleurs, le plus vif attrait de ce mince et élégant volume n'est pas dans les analyses philosophiques. Il est dans cette anomalie piquante d'un écrivain qui

n'aime pas son héros, et qui, ne pouvant pas en médire ouvertement, forcé de saluer en lui une des gloires de la philosophie, de la littérature, de notre pays et de notre siècle, s'arrange très ingénieusement pour bourrer de grains de sel son panégyrique et mettre de jolis cailloux, artistement polis, sous les roues du char de triomphe. Ceci me suggère la seule critique que me paraisse mériter cette œuvre exquise. N'y a-t-il pas des bijoux auxquels on ne peut toucher sans risquer de se faire des égratignures ?

M. Jules Simon, dans ces derniers temps, dans sa dernière manière, a obtenu de très grands et de très légitimes succès de journaliste. Eh bien, il est resté un peu trop journaliste dans ce livre. Il a vu Cousin de trop près, et, si un disciple ou un collaborateur n*a rien de commun avec un valet de chambre, on doit avouer pourtant que, pour ceux-là comme pour celui-ci, le héros devient trop aisément un homme. Est-ce à dire que Ton doive reprocher à M. Jules Simon d'avoir méconnu, rapetissé ou défiguré son modèle? A Dieu ne plaise ! mais, je le répète, il l'a vu de trop près, trop en déshabillé; il a pris trop exactement sa mesure, trop minutieusement compté les verrues et les rugosités de ce visage superbe. Il a fait ça et là une merveilleuse photographie au lieu d'un portrait de maître. Vingt années se sont écoulées depuis la mort de Victor Cousin. Il serait temps peutêtre de négliger en lui ces effets de pantomime, ces

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scènes de comédie, ces prodiges de grand comédien, qui reviennent trop souvent dans les souvenirs et dans le livre de M. Jules Simon. Comédien? qui ne Test pas un peu, dès l'instant que l'on est artiste, orateur, tribun, homme politique, poète, polémiste, voire ministre ou général, que l'on vit en dehors, que l'on écrit, parle ou pose pour le public ? Du moment que la publicité, que la notoriété fait partie essentielle et nécessaire de l'existence, comment ne pas lui faire quelques sacrifices? Gomment oublier qu'on a besoin d'elle plus qu'elle n'a besoin de vous ? Gomment ne pas se mettre en frais pour entretenir cette curiosité qui se lasse si vite, qui change si vite d'objet, d'idole et de victime? Gousin prenait trop de souci du paraître. Il en faisait le supplément de son cours de philosophie. Mais, du moins, dans cette passion pour le paraître, il ne comprenait que l'homme, le personnage, le talent, l'autorité, l'influence, le perpétuel renouveau de la renommée et de la gloire. Il dédaignait absolument — et c'est en quoi il différait du comédien proprement dit, — le colifichet, le panache, les breloques de la célébrité. Je n'ai jamais vu le moindre ruban à la boutonnière de son habit noir, bien râpé pourtant, et qu'une rosette aurait rajeuni d'un an, c'est-à-dire d'un sixième de sa durée.

Dans cette nouvelle série des grands écrivains français, la maison Hachette annonce Joseph de Maistre,

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS iii

et c'est à notre jeune et vaillant ami Melchior-Eugène de Vogiié que sera confié le soin difficile et enviable de faire revivre cette admirable figure. Les Joseph de Maistre sont rares, surtout dans une société aussi aplatie que la nôtre. Mais rien n'est impossible au rêve, et j'aurais volontiers rêvé un disciple, presque un émule du comte de Maistre, parlant de Victor Cousin, le jugeant de trop haut pour apercevoir les grimaces et les taches de rousseur, renfermant le débat dans la lutte inégale de cette grande intelligence ; proche voisine du génie, avec les vérités divines. 11 aurait fait de la stérilité, de Fimpuissance, du découragement final de ce prestigieux talent, un hommage de plus à la religion que Cousin ne cessa de côtoyer sans y entrer. Il nous l'aurait montré ayant tour à tour envie et peur de croire, détourné de la foi des simples, des humbles et des petits par l'orgueil de la science, puis humilié, dans cette science même, par l'impossibilité de conclure et de déchiff*rer un^seul des problèmes qu'elle pose sans les résoudre; possédant le goût de la vérité sans en avoir le courage ; s'offrant à lui-même et offrant à autrui l'a représentation, le simulacre d'une religion qui pactiserait avec la philosphie, et d'une philosophie qui ferait ses conditions au christianisme; ballotté, d'année en année, entre Dugald-Stewart et le Père Félix, entre le mystérieux aimant qui l'attirait sous sa chaire de Notre-Dame et le respect humain (ou philosophique) qui lui faisait craindre de paraître un déserteur, alors qu'il n'eût été qu'un spiritualiste consé-

quent ; arrivé ainsi jusqu'à la vieillesse, et, pour Texpiation de ses incertitudes, mourant à Cannes, sous les yeux de Mérimée, qui le laissa mourir sans prêtre, de peur que « le Dupanloup » {sic) n'abusât de sa conversion.

22 août 1887.

Je me souviens d'avoir répondu un jour à un imbécile qui me demandait si je descendais des Croisés : — « Non, et ce n'est pas là ce que je regrette ; mon regret est de ne pas m'appeler Cathelineau ou Mozart. »

J'avoue que, pour Cathelineau, je suis un peu refroidi depuis que l'héritier de ce beau nom qui n'avait pas besoin de se blanchir, s'est un peu trop frotté de blanc d'Espagne. Je m'étonne que ce digne homme' refuse de comprendre que, si Catherine de Médicis a pu dire: « Diviser pour régner », nous serions forcés d'ajouter : « Nous diviser, pour ne pas régner. »

Mais Mozart ! Quand j'entends prononcer ce nom béni ou quand je le retrouve dans un livre, il me semble qu'une harmonie céleste m'enveloppe de toutes parts et vient me distraire de nos misères et

1. Traduction complète avec une introduction et des noies par M. Henri de Curzon.

de nos tristesses. Je suppose, contre toute vraisemblance, une réunion de compositeurs illustres, mais immodestes, c'est-à-dire dénués de modestie. Ils se disputent la préséance. Le chevalier Gluck, superbe et hautain, demande à ses rivaux si Orphée pouvait avoir un autre interprète que lui. Spontini, tirant sa montre, assure que les aiguilles se sont arrêtées à toutes les horloges musicales, le lendemain de la Ves* taie. Gherubini rappelle sa maestria, Boïeldieu sa grâce, Auber sa spirituelle fécondité. Rossini fait remarquer qu'il a été, dans toute l'Europe, Tenchanteur de deux ou trois générations. Meyerbeer, de son air le plus discret, réclame de ses. confrères la permission de constater que, après un demi-siècle, ses quatre chefs-d'œuvre sont encore debout. Weber emprunte son plaidoyer aux sylphes dHObéron et aux mystérieux frémissements de la forêt du Freischûtz» Richard Wagner, le dernier venu, hausse les épaules sous prétexte que la musique n'existait pas avant sa Tétralogie, Berlioz, cheveux en coup de vent, visage émacié, œil morne, profil de camée, évoque le souvenir de ses souffrances, et affirme que l'on a le droit d'être un peu surfait après sa mort quand on a été si cruellement méconnu de son vivant. Beethoven, sombre et farouche, profite de sa surdité pour ne rien entendre de ce qui se dît autour de lui, à la gloire de ses émules, et, par une grâce d'état, écoute, en dedans, les merveilles de la symphonie héroïque et de la symphonie pastorale. Tout à coup, un des assistants nomme Mozart. Aussitôt tous les fronts se

LETTRES DE W.-A. MOZART ilS

découvrent, tous les concurrents s'inclinent, et Jlossini, résumant le débat, s*écrie avec un mélange d'enthousiasme et de malice : « Celui-là, ce n'est pas le premier, c'est le seul I »

Gomme si ce n'était pas assez de cette supériorité sans rivale, les braves gens, les simples d'esprit, tant de fois affligés du spectacle des aberrations du génie pactisant avec le désordre, complice du mal, se croyant supérieur à toutes les lois de la morale, se préférant à tout, au devoir, à la vérité, à Dieu, peuvent admirer ici en pleine sécurité. Ce délicieux génie fut une belle âme; ce grand artiste fut un chrétien. En 1857, lorsque parut l'ouvrage de M. l'abbé Goschler, — un Artiste chrétien, — des objections s'élevèrent. Les libres penseurs, les viveurs, les irréguliers, ou, comme on disait au dix-septième siècle, les libertins, ressemblent tous, sur quelque point, à l'astronome Lalande, qui, devenu le sergent recruteur de l'athéisme, ne cessait de grossir son Dictionnaire des athées en y accumulant, pêle-mêle, croyants, indifférents, sceptiques et mécréants. Il leur plaît de découvrir, partout où rayonne une gloire^ des coreligionnaires* découverte qui rassure leur conscience, justifie leurs doutes, apaise les inquiétudes du peut-être, et flatte leur vanité en leur persuadant que, si l'incrédulité est une des conditions essentielles du génie, ils n'ont eu, pour avoir du génie, qu'à commencer par être incrédules. Or, sur ces questions délicates, une biographie même sous la plume d'un écrivain consciencieux et sincère,

il6 SOUVENIRS d'un VIEUX CRITIQUE

risque d'être plus véridique que concluante. On peut croire que Fauteur, un prêtre surtout, dans l'intérêt de sa cause, atténue les faiblesses, exagère les vertus, glisse sur le chapitre des galanteries ou des amourettes. Une correspondance n'offre pas le même inconvénient; une âme jeune, pure, pieuse, telle que celle de Mozart, s'y reflète tout entière. Remarquez que, s'il y eut jamais un recueil de lettres écrites avec la quasi-certitude de n'être jamais lues que par celui ou celle qui les reçoit, c'est assurément le recueil des lettres publiées par M. Henri de Curzon. L'envie de plaire, de briller, de faire de l'esprit, ou, pour tout résumer d'un mot, la pose, est si bien dans la nature humaine, que, parmi les épistoliers et les épistolières célèbres, bien peu y ont échappé.

On a dit de madame de Sévigné que, avant tout, elle était vraie. Rien de plus juste. On doit supposer pourtant qu'à une époque où le service des postes était à l'état d'enfance, où, dans les groupes d'amis, de famille et de beaux esprits, une lettre était un véritable événement, où l'entourage de l'incomparable marquise, ayant l'honneur et le bonheur d'être privé de journaux, attendait son écriture comme la manne du désert, comme la surprise, le charme, la joie, le plus vif plaisir de la journée, madame de Sévigné, certaine d'être lue, non pas par le gros public dont on ne se faisait pas alors une idée, mais par une société d'élite, par une intimité exquise,

y mettait, à son insu peut-être, une coquetterie qui n'exclut, Dieu merci I ni la vivacité, ni la sincérité ni le premier jet, ni la verve, ni l'originalité, ni le naturel. Que dire de Voltaire, qui fit de sa vaste correspondance un supplément de Y Encyclopédie, un instrument de propagande, un fleuron à sa couronne, une collection d'armes défensives et offensives, et qui, avant de les extraire de son arsenal, avait soin de les aiguiser, de les fourbir, parfois de les empoisonner?

Avec Mozart, quelle difl'érence I Prenons, au hasard, un exemple. L'abbé Goschler, dont je n'ai pas le texte sous les yeux, avait probablement écrit que Mozart, sincèrement catholique, pratiquait tous les devoirs de la religion. — C'est possible, répond un sceptique; mais quelle preuve en avez-vous? — La preuve, la voici : Le 17 août, Mozart, marié depuis peu de jours, écrivait de Vienne à son père : « J'ai » oublié de vous écrire que, ma femme et moi, nous » sommes allés ensemble faire nos dévotions chez les » théatins, le jour de la fête de là Portioncule. » Quand même il serait vrai que nous n'y eussions » pas été poussés par un sentiment de piété, nous » aurions pourtant été obligés de le faire à cause du » billet (de confession) sans lequel nous n'aurions pas » été mariés. Mais il y a déjà longtemps que, [quoique] » non mariés, nous allions toujours ensemble aussi » bien entendre la sainte messe que nous confesser et » communier... et j'ai trouvé que jamais je ne priais » avec autant de ferveur, jamais je ne me confessais

>) et ne communiais avec autant de dévotion qu'à ses » côtés ; il en était de même pour elle. » — N'est-ce pas touchant et charmant? Gomment n^être pas ému de Falliance de tant de simplicité avec tant de génie? C'est le châtiment des amours coupables que, forcées de se suffire à elles-mêmes, de se détourner du Ciel qu'elles offensent et qui les réprouve, elles perdent le seul moyen de se renouveler et de se rendre immort telles. Quand l'illusion se dissipe, quand la passion s'opuise, la décadence et l'expiation commencent. Les imaginations romanesques ou déséquilibrées se trompent fatalement, lorsqu'elles ci*oient que la part du bon Dieu, dans Tamour, diminue d'autant celle que réclaiîient leurs rêves. C'est le contraire : pour l'amour comme pour la charité : donner à Dieu, c'est s'enrichir*

Hélas! Mozart n'eut pas le temps de profiter des trésors de chaste tendresse qu'il avait placés sur la tête de sa chère Constance. Mort à trente-cinq ans, presque toujours malade pendant les dernières années de cette vie si courte, forcé dé travailler sans cesse pour avoir du pajn, moins rétribué, pour des œuvres de génie, que le plus médiocre de nos musiciens d'opérette, il mourut à la peine, léguant à la postérité plus de millions qu'il n'avait touché de florins*

« L'on se sent navré, dit excellemment M. Henri de Curzon, quand on sait que, à cette même époque (au moment où il paraissait ne songer qu'à rassurer et à consoler sa femme), malade, réduit aux abois par une

misère de plus en plus poignante qu'un travail incessant ne réussissait pas à conjurer, il se voyait contraint de solliciter les secours d^un ami dévoué, et, ne pouvant en obtenir, de s'adresser aux usuriers qui achèvent sa ruine !

» Dévovéjpav la fièvre, ne mangeant pas à sa faim, hanté, depuis son sublime Don Juan^ par les visions du surnaturel, il n'est pas étonnant que Mozart ait cru éprouver les premiers frissons de l'agonie, le jour où un inconnu, long, maigre, vêtu de noir, réalisant au complet la physionomie et le costume d'un héros

de conte fantastique, lui remit une lettre anonyme dont l'auteur mystérieux lui proposait de composer une Messe de Bequiem pour le prix qu'il fixerait luimême; mais il ne devait pas chercher à connaître celui pour lequel il entreprendrait ce travail, En même

temps, les Etats de Bohême le désignèrent pour composer l'opéra de la Clemenza di Tito, donné, le 6 septembre 1791, pour les fêtes du couronnement de Léopold IL Au moment où Mozard montait en voiture avec sa femme, pour se rendre à Prague, l'inconnu se présenta soudain et réclama le Requiem, Mozart, déjà malade, fut frappé de cette apparition enveloppée de mystère et se figura, dès lors, qu'il travaillait pour ses propres funérailles. »

Nous-mêmes, le 13 janvier 1830, lorsque nous venions de lire le Don Juan d'Hoffmann, et que, par une nuit glaciale, nous sortions du Théâtre-Italien où Henriette Sontag avait chanté le rôle de dofla Anna comme on ne le chantera jamais, nous aurions traité

de bourgeois, de philistin, de classique, quiconque eût essayé de donner à l'apparition du mystérieux inconnu une explication naturelle. Aujourd'hui, M. Henri de Gurzon, mieux renseigné que nous, ajoute : « Ce mystère venait de ce qu'un certain comte de Walsegg. faisait travailler des auteurs célèbres sans leur révéler son nom, et donnait ensuite, comme de lui, leurs compositions. Il avait perdu sa femme le 14 février, et ce Requiem lui était destiné. »

Singulier mari, qui triche la mémoire de sa femme sous prétexte de mieux l'honorer !

La correspondance de Mozart nous transporte tour à tour en lialie, à Vienne, à Munich, en Allemagne, à Paris; puis retour à Munich, et nouveau séjour à Vienne. Né en 1756, il avait treize ans, quand il écrivit, de Salzbourg, sa première lettre. S'il n'a pas fait encore ses preuves de compositeur, le virtuose est déjà incomparable. Jamais on ne démentit plus brillamment le préjugé défavorable aux enfants précoces, aux enfants-prodiges. Aussi bien et mieux qu'Alfred de Musset, il aurait pu dire :

Mes premiers chants sont d'un enrant, Les seconds d'un adolescent ; Les derniers à peine d*un homme.

Ainsi que nous le dit M. Henri de Gurzon, il ne faut demander à ces lettres, d'ailleurs si intéressantes, ni perfection du style, ni préoccupation de la forme, ni

soin de ne jamais se répéter, ni documents inédits sur les événements contemporains, dans les grandes villes où il séjourne. Ce n'est pas son affaire; il marche dans ses harmonies, comme un somnambule dans son rêve. Les personnages qui disposent de la paix et de la guerre, les épisodes qui passionnent la curiosité publique, le mouvement des esprits pendant cette seconde moitié* du dix-huitième siècle, tout aboutit à son clavecin. Ses batailles et ses victoires s'appellent Idoménéey r Enlèvement au sérail ^ les Noces de Figaro, Don Juan, la Flûte enchantée. C'est à peine si, de temps à autre, le jeune musicien renvoie à sa famille ou à ses amis un écho de ce qui se dit autour de lui dans les salons de haute lice où on l'invite plus qu'on ne le paye et qu'on ne l'écoute. Pourtant, parmi ces rares échos, il en est un que je voudrais supprimer. Mozart est à Vienne, et il écrit à son père (pardon ! souvenez-vous que c'est de cette même plume qu'a jailli le finale de Don Juan) : « Qu'il y ait maintenant un Dauphin au monde, c'est, pour le moment du moins, une petite chose, en attendant que cela en devienne une grande. Je n'ai écrit ceci que pour ne pas laisser au duc d' Artois ioui seul (lisez comte d'Artois, futur Charles X) l'honneur d'un bon mot ; un jour que la reine, pendant sa grossesse, se plaignait de ce que le Dauphin l'incommodât beaucoup, ajoutant : « Il me donne de grands coups de pied dans le » ventre, » il a répondu : « Madame, laissez-le ^) venir dehors, quHl me donnera de grands coups » de pied au c. » (En toutes lettres dans le texte.)

Est-ce vraisemblable? est-ce possible? Ce propos grossier a-t-il pu être tenu par un prince que Versailles et Trianon saluaient comme un modèle de courtoisie et d'élégance? D'ailleurs, en 1781, date de cette lettre, le comte d'Artois, môme en supposant que la reine Marie-Antoinette n'eût pas de fils, était séparé du trône par le comte de Provence, son aîné de deux ans. Remarquez que, pour arriver jusqu'à Mozart, ce propos a dû faire le voyage de Paris à Vienne. Dans le trajet, le vin de Champagne s'est changé en grosse bière.

En revanche, que de traits caractéristiques dans cette correspondance I Que de fois on a envie d'appliquer à Mozart ce que Walter Scott dit de Shakspeare à la cour d'Elisabeth : « L'immortel s'inclinait devant les mortels! » — Telle ou telle de ces lettres peut nous donner une idée de la condition des artistes dans ce siècle où le règne des beaux esprits préparait celui des bêtes fauves. Un virtuose était traité par la plupart des grandes dames comme un carlin, un perroquet ou un sapajou. Mozart, recommandé par Grimm, va chez la duchesse de Chabot. Ecoutons-le : « Il me » fallut attendre une demi-heure dans une grande » chambre glacée, non chauffée et sans cheminée. » Enfin madame de Chabot arriva et me pria de me ^) contenter du piano qui était là, attendu qu'aucun » des siens n'était en état... et de vouloir bien » en essayer. — Je lui dis que je jouerais de grand » cœur quelque chose, mais que, pour le moment, » cela m'était impossible, parce que je ne sentais

to plus mes doigts de froid, et je la priai de vouw loir bien au moins me faire conduire dans une » chambre où il y eût une cheminée. — Ohl oui, i) monsieur, vous avez raison. — Ce fut toute sa w réponse; puis elle s'assit, et se mit à dessiner peri- » dant une heure entière en compagnie d'autres » messieurs qui étaient tous assis en cercle autour » d'une table; — et moi, j'eus l'honneur d'attendre 7) là toute une heure. Les fenêtres et les portes étaient » ouvertes; j'avais froid, non seulement aux mains, » mais à tout le corps, et la tête commença bientôt à » me faire mal. En même temps, altum silentiunif et » je ne savais que devenir avec ce froid, ce mal de » lête et cet ennui I A chaque instant, je me disais » que, si ce n'était pour M. Grimm, je repartirais » immédiatement.

» Enfin pour couper court, je jouai sur ce miséra- » ble et détestable piano forte (Chabot j. . • un Pro- » vençal prononcerait sabot) ; mais le plus vexant, » c'est que madame de Chabot et tous ces messieurs ^> n'interrompirent pas un moment leur dessin, mais » le continuèrent tout le temps, de sorte que je » dus jouer pour les fauteuils, la table et les murs. » Les circonstances étant si défavorables, je perdis » patience!... Je commençai les variations de Fischer, » j'en jouai la moitié, et je me levai. Aussitôt on » me fit une foule é[ éloges,,. »

Sans en penser un mot, et sans avoir écouté une •note I La tradition n'est pas tout à fait perdue. Seulement, voyez la différence des temps! Mozart ra-

conte sa mésaventure avec la résignation d'un homme qui se sent ou se croit l'inférieur de ceux dont l'impertinence le blesse. Une légère teinte d'ironie, voilà tout ce qu'il se permet. Aujourd'hui, les mondains et les mondaines ne se gênent pas pour .parler à demi-voix pendant qu'un artiste à la mode joue son morceau ou chante son air. Mais il aura pris ses précautions. Au lieu de cinquante florins, il aura demandé mille écus pour sa soirée, et, le lendemain, il écrira : « Ces gens-là me font comprendre et excuser 93; je vais souscrire pour la statue de Robespierre. »

Reposons- nous de cœur et d'esprit en lisant et relisant les lettres où Mozart s'abandonne, avec tout le charme de sa nature exquise, aux expansions de l'intimité, aux aff'ections de famille. Il n'en est pas de plus émouvante que celle qu'il écrit à l'abbé Bullinger, à Salzbourg, pour lui annoncer la mort de sa mère : « Très excellent ami ! Pleurez avec moi I » Ce jour a été le plus triste de ma vie!... Je vous » écris ces lignes à deux heures du matin. Il faut » bien que je vous le dise, ma mère, ma mère chérie » n'est plus I... Dieu l'a rappelée à lui; il voulait l'a- » voir, je le vois bien... C'est pourquoi je me suis ») abandonné à sa volonté. Il me l'avait donnée, il » pouvait aussi me la reprendre. Mais représentez- ^ » vous toutes les alarmes, toutes les angoisses que » j'ai endurées pendant Cfes quinze jours I... Elle » est morte comme une lumière qui s'éteint... » Trois jours auparavant, elle s'était confessée et

^) avait reçu la communion et Textrême-onction... » L*abbé Goschler avait bien raison : artiste chrétien ! celui-là est bien à nous, plus et mieux que Raphaël. On les a souvent rapprochés Tun de l'autre ces deux prédestinés, qui semblent avoir peint et chanté sous une inspiration divine. Morts presque au même âge, ils ont légué à l'immortalité de quoi suffire à la gloire de vingt grands noms. Mais Raphaël ne personnifie quune moitié d'artiste chrétien. Brillant, amoureux, jouant sur le velours de la Renaissance italienne, alternant entre le travail et le plaisir, favori des papes et des cardinaux, aussi fêté par les grands et les heureux de ce monde que Mozart fut délaissé, il représente, sinon la décadence de TArt, au moins celle de la Foi. Plus humaines que célestes, plus maternelles que virginales, ses Madones nous off'rent un type intermédiaire entre les femmes qu'il a trop aimées et la Sainte Vierge, trop sainte pour ses pinceaux.

M. Henri de Curzon a eu l'excellente idée de faire suivre ces lettres de deux tables détaillées, l'une consacrée à tous les personnages qui -figurent dans la correspondance, l'autre à toutes les œuvres de Mozart. La première est comme une lanterne magique ; elle fait défiler devant nous souverains, reines, impératrices, princes, grands seigneurs, maîtres de chapelle, chefs d'orchestre, impresarii, chanteurs, cantatrices, organistes, compositeurs, poètes, librettistes, savants, conseillers auliques, instrumentistes, danseurs, capitaines, archevêques, peintres, barons, pianistes.

théating, jésuites, médecins, etc., etc. On y voit aussi les noms des artistes auxquels échut l'honneur de créer les rôles dans les opéras de Mozart. Leçon d'histoire et de philosophie ! La gloire et la gloriole, la célébrité d'une soirée et la puissance d'un règne, le grand Frédéric et la chanteuse qui a créé le rôle de Zerline, la duchesse qui écoutait Mozart d'une oreille distraite et le chambellan qui le laissait grelotter dans une antichambre, l'impératrice Marie-Thérèse et Vimpie, le maître fourbe Voltaire {sic), crevé, pour ainsi dire, comme un chien, comme une brute [sic), tous ces noms se coudoient sur la même page. Sans craindre de se tromper, on peut calculer que la moindre de ces cantatrices était payée plus cher que l'auteur de la Flûte enchantée ; et que le plus obscur de ces principicules se croyait très supérieur à Mozart.

Le temps a rétabli les proportions et mesuré les distances. La gloire sereine du compositeur domine, non seulement les renommées éphémères, mais les puissances qui ont fait le plus de bruit et . laissé le plus de traces en ce monde. Quel chrétien n'aimerait mieux avoir été Mozart que Frédéric II ou Voltaire ?

La seconde liste est encore plus intéressante. On est foudroyé en reconnaissant que les opéras célèbres, — et môme moins populaires — ne représentent qu'une faible partie des œuvres complètes, écrites d'inspiration pendant cette vie si courte, traversée par les angoisses de la maladie et de la pauvreté. Je disais

tout à iTieure que Mozart faisait mentir le préjugé défavorable aux enfants précoces. N'a-t-il pas infligé un égal démenti à le méfiance qu'éveillent l'improvisation et les improvisateurs et qui s'est traduite par ce vers si souvent répété :

Le temps n'épargne pas ce qui s'est fait saos lui.

11 a épargné cette fois tout ce qui s'est fait sans lui, tout ce qui jaillissait de cette source vive, intarissable et limpide.

En terminant cet article qui se ressent de mon incompétence musicale, je ne puis me défendre d'un souvenir mélancolique, d'un douloureux rapprochement. Les plus purs chefs-d'œuvre de Mozart sont à peu près contemporains des journées néfastes de la Révolution ; la prise de la Bastille, le serment du jeu de Paume, l'atroce assassinat de la princesse de Lamballe, . amie de Marie-Antoinette, les massacres de septembre, la fuite à Varennes, le 10 août ; journées qui portèrent un coup mortel à la royauté française. Un siècle s'était écoulé. En octobre 1873, lorsque j'appris que notre Henri V était à Salzbourg, mes souvenirs et mes illusions se réveillèrent. Mon culte pour la mémoire de Mozart était si vif, que j'y mêlai une sorte de superstition naïve. Il me sembla que tout ce qui nous venait de sa patrie ne pouvait être qu'espérance, apaisement, consolation, harmonie; je me dis que ce doux nom qui s'était associé jadis à nos malheurs allait s'associer à nos joies, que la monarchie

1i!8 souvEKins d'wn vieux critique

allait renaître sous les auspices de ce beau génie qui avait chanté pendant que le trône de France s'écroulait. Hélas I la fatalité attachée à ce trAne refusa de lâcher prise. L'événement prouva que je m'étais trompé. Je n'avais voulu me souvenir que de la Flûte enchantée. J'avais oublié le Requiem.

EMILE MONTEGUT

La critique n'a pas de devoir plus évident et plus agréable que de ramener Tattention un moment distraite sur les écrivains d'ordre supérieur, que leur manque absolu d'intrigue et de savoir-faire, le caprice de la mode, les aberrations du goût public ou des circonstances particulières semblent rejeter provisoirement dans la pénombre. La littérature contemporaine possède peu d'esprits plus originaux, plus élevés, plus pénétrants et mieux renseignés que

M. Emile Montégut. Il a su mettre de la fantaisie dans la critique, sans y rien perdre de son discernement et de son autorité. Le sens moral est, chez lui, bien plus énergique que chez Sainte-Beuve, dont il a, au besoin, la sagacité et la souplesse. Il pense et il fait penser. Avec un dessin de Gustave Doré et une page de Dante, il soulève tout un monde d'idées ; il ouvre des horizons nouveaux où il y a plaisir à le suivre ; car le charme de son style simplifie et adoucit l'effort

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