Publiées par M. l'abbé Lagrange
tiques, la preuve. Ces lettres, si variées, si affectueuses, si persuasives, si pieuses, si pathétiques, animées d'une foi si vive, d'un patriotisme si ardent, d'un esprit si français et si chrétien, d'un tel dévouement au salut des âmes, peuvent prouver à M. l'abbé Lagrange qu'il a été véridique en retraçant cette belle vie; elles me prouvent à moi, chétif, que je ne me suis pas trompé en vouant un culte à cette sainte mémoire.
Il est facile de suivre, dans cette Correspondance, qui va de 1820 à 1878, les divers épisodes de l'histoire contemporaine, mais avec cette nuance que l'histoire, quand elle nous rappelle nos malheurs, nos fautes, nos illusions, nos folies, nos humiliations, nos mécomptes, nos ignominies, ne nous apporte pas de consolation et de correcfcif, tandis que, sous la plume de notre cher évêque, il n'y a pas de douleur qui consente à désespérer, pas d'angoisse que n'adoucisse un mot de résignation, un redoublement de soumission à la volonté de Dieu. C'est la différence entre la Fatalité, qui ne veut pas qu'on l'explique ou qu'on essaye de la fléchir, et la Providence, qui, même en nous frappant, tient en réserve de quoi nous dédommager. En lisant ces lettres, qui se rapportent à la fatale révolution de Juillet, à l'exil de la branche aînée de Bourbons, à l'éducation du comte de Chambord, aux souffrances de l'Eglise pendant les premières années de la monarchie de 1830, à ses revanches devant les auditoires de la chaire de Notre- Dame, à ses conquêtes, favorisées pai* les rudes leçons
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de la république de Février, à la liberté d'enseignement, à une réconciliation tardive entre légitimistes et orléanistes, aux effroyables calamités de la guerre de 1870 et de ses suites, aux chances d'une restaution monarchique dans les conditions les plus désirables, aux désastres d'une crise qui, dès l'instant qu'elle ne réparait rien, aggravait tout, on sent que monseigneur Dupanloup, tout en subissant le contrecoup de ces alternatives où de fugitives espérances furent suivies de déceptions si cruelles, garde en soimême un point d'appui qui ne le défend pas des secousses, mais ne lui permet ni de chanceler, ni de tomber. Plus il souffre de l'iniquité, de la méchanceté, de la bêtise des hommes, plus il se confie à la justice et à la miséricorde divines.
Ayant rendu, en 1883, un compte détaillé de l'ouvrage de M. l'abbé Lagrange et craignant de me répéter, je me bornerai à saluer, dans cette Correspondance, ce qui est tout à fait nouveau.
Qu'elles soiît touchantes les lettres d'adolescent, écrites par le jeune séminariste à sa mère! Quelle heureuse alliance de tendresse filiale et d'une piété déjà marquée pour le sacerdoce I Je lisais récemment dans un roman de M. Cherbuliez, cette phrase, mise par l'auteur dans la bouche d'un prêtre-missionnaire : « On ne peut pas trop aimer sa mèrel » — Rien de plus vrai. C'est l'erreur des mon* dains et des mondaines de croire ou d'affecter de croire qu'une vocation telle que celle de l'abbé Dupanloup, — décisive, irrévocable, sans un moment
d'hésitation ou de trouble, — dessèche le cœur, affaiblit les affections de famille et crée, entre le néophyte et Dieu, une sorte d'égoïsme à deux, où ne pénètrent plus les douces images de la mère et de la sœur. C'est le contraire. La vocation du prêtre affermit ces affections en les sanctifiant, en les associant à un autre amour, d'une essence plus pure encore et plus délicate. Le jeune viveur, emporté par ses passions et ses plaisirs, Thomme marié que dominent les sentiments et les intérêts du foyer domestique, peuvent avoir des retours et comme des boutades de tendresse pour leur mère. Elle ne représente pas tout ce qu'il leur est permis d'aimer dans ce monde. Elle ne personnifie pas cette étroite communauté de sentiments, de pensées, de croyances, de prières, qui fait de la piété filiale une partie essentielle de l'autre piété. C'est surtout avec l'âme que l'on aime sa mère, et cette âme, chez les prédestinés du sanctuaire, n'a pas besoin de se dédoubler, de se laïciser j pour mettre d'accord le fils et le prêtre. Ils ne font qu'un sous les voûtes de l'église comme sous le toit du presbytère. Il suffit d'avoir vécu, souffert et pleuré, pour savoir que les sentiments qui ont toute facilité de s'épandre au dehors, sont moins durables, moins solides, que ceux qui se recueillent et s'infiltrent, goutte à goutte, dans les plus intimes profondeurs. Or, le recueillement, c'est la vie du sacerdoce; rexpansion, c'est la vie du monde, avec toutes les distractions qu'elle comporte, et où le cœur, sous prétexte de s'étourdir, oublie de ne pas oublier. En
outre, la mère, même la meilleure, est toujours femme sur quelque point; susceptible de jalousie, si elle soupçonne l'objet de sa tendresse de ne pas la préférer à tout. Elle ne se pardonnerait pas d'être jalouse du bon Dieu.
Lisez les lettres du 2 février 1847 à madame la princesse Borghèse, et du 7 février, à M. de Montar lêmbert. L'abbé Dupanloup leur fait part de la mort de sa mère. Quelle simplicité, quelle foi, quelle résignation, dans ce premier cri de sa douleur! — « L'affreux malheur, qui pesait sur moi depuis trois mois, vient de m'écraser... Je suis tombé dans une faiblesse de cœur inexprimable. Un pauvre prêtre, seul au monde avec sa mère, et qui la perd, perd tout. Je sens cela plus que je ne devrais, puisque DieiPme reste, — et ma mère aussi... Je suis anéanti et sans aucune force. Je n'ai jamais mieux senti à quel point la nature et la foi sont des puissances distinctes. Demandez à Dieu que le prêtre se retrouve courageusement, comme le fils s'est douloureusement retrouvé. »
Les lettres de l'adolescence et de la jeunesse sont datées de Gourcelles, propriété de la pieuse famille de Bories, et dont j'ai précieusement conservé la vue, aquarelle d'un de mes oncles [Souvenirs d'un vieux critique, 4® série) ; du séminaire d'Issy, où le jeune rhétoricien prélude par de brillants succès à sa gloire future ; du château de la Roche-Guyon, où il passait une partie de ses vacances, et où le duc de Rohan, que l'on a accusé d'être médiocre, eut au moins le
mérite d'accueillir et de deviner un grand poète et un grand évoque, Lamartine et Dupanloup. Il y assiste à une visite de madame la duchesse de Berry : « Elle fut^tout à fait aimable. Elle trouva bien du changement chez M. le duc, qu'elle avait vu autrefois à la cour, tout en plaisirs, en fêtes, en succès, avec qui elle ne manquait jamais d'ouvrir tous ses bals, parce que, disait-elle, cela la mettait en train ; aujourd'hui, tout de noir vêtu, et non moins aimable. Il lui a dit quelquefois des vérités assez sérieuses; elle a tout reçu d'une manière charmante. »
Bientôt l'horizon s'élève et s'agrandit. On n'a qu'à lire les beaux noms groupés, dès le début, autour de ce jeune diacre, — Quélen, Frayssinous, Borderies, Mac-Carthy, Rohan, — noms qui sont restés, après plus [d'un demi-siècle, l'honneur du clergé et de l'Église de France, — pour comprendre toutes les espérances qui se rattachaient déjà à ce catéchiste incomparable, premier confesseur du duc de Bordeaux, appelé plus tard par la confiance de la reine Marie-Amélie à préparer la première communion des princes et princesses d'Orléans, signalé à la reconnaissance des catholiques par la balsamique influence de sa parole, de ses écrits, de son apostolat, de sa piété active, de son zèle infatigable, par la direction des âmes et la conversion de célèbres pécheurs, arrachés in extremis aux griffes de Satan. Puis viennent les illustres amitiés. — Ravignan, Montalembert, Augustin Gochin, Gratry, Albert du Boys, Ghampa-
gny, Berryer, — consacrées par la religion, par l'éloquence, par le patriotisme, par la douleur, par le travail, par la collaboration à une œuvre commune, et qui s'aideront mutuellement à être immortelles.
Dans la plupart de ces lettres, je retrouve un détail que j'avais déjà remarqué. Que n'a-t-on pas dit, que n'a-t-on pas écrit pour faire de monseigneur Dupanloup un homme de parti; comme si le génie du bien, élevé à cette perfection et à cette puissance, pouvait être d'un parti? Singulier libéral, ce jeune abbé, dont les premiers maîtres professent et pratiquent les plus pures doctrines de l'Église, aussi éloignées des erreurs du gallicanisme que des exagérations ultramontaines I Etrange partisan des idées nouvelles et des concessions quasi révolutionnaires, ce prêtre dont la Correspondance ramène sous nos yeux quelquesuns des plus beaux noms de France, ce catéchiste qui va peupler de ses élèves les hôtels du noble faubourg, cet apôtre de vingt- huit ans, réservé à un magnifique avenir, et dont l'unique ambition, après la révolution de Juillet qui l'a consterné, est de suivre dans leur exil les Bourbons de la branche aînée, et de se consacrer tout entier à l'éducation du royal enfant, innocente victime de passions perfides qui n'épargneront pas plus sa maturité que son enfance! A-t-il eu un moment d'illusion en l'honneur ô\x peuple héroïque des glorieuses journées, qui, dès le lendemain de sa victoire, forçait les prêtres de se déguiser ou de se cacher, et qui, l'hiver suivant, saccageait Saint- Germain-l'Auxerrois, pillait l'Archevêché, menaçait
de mort monseigneur de Quélen, et jetait dans ]a Seine les trésors d'une riche bibliothèque, sous prétexte de constater le triomphe de la lumière contre l'éteignoir! Non. A-t-il fait des avances à la royauté des barricades? Non; le strict nécessaire, rien de plus. A-t-il accueilli avec enthousiasme la publication et la rédaction de YAvenir, destiné, semblait-il, à infuser un sang nouveau dans les veines du catholicisme et à sceller Talliance entre l'Église et la société libérale? Au contraire I II se tient sur ses gardes; il se méfie; il devine le visage bilieux du sectaire sous le masque du polémiste plus catholique que le pape. Dès le 10 janvier 1831, il écrit au cardinal de Rolian :
« J'ai vu monseigneur l'archevêque de Paris, et lui ai fait part des bruits que messieurs de VAvenir avaient fait courir à Rome sur la prétendue approbation qu'il leur avait donnée. Il en a été peiné, et point Surpris. De toutes parts déjà, il lui était revenu que ces messieurs triomphaient de la bonté avec laquelle il avait relevé M. de Lamennais, qui s'était jeté à ses pieds, et de l'indulgence avec laquelle il avait accueilli de sa bouche les rétractations les plus formelles et les plus humbles excuses. A les entendre et à lire certains journaux, c'était monseigneur Tarchevéque qui avait demandé grâce, paix et réconciliation... Voilà la bonne foi et l'humilité de cet homme. Il faut certainement que l'une et l'autre soient éprouvées avant d'être approuvées. »
Est-ce là le langage de l'enthousiasme, ou même de l'adhésion? Maintenant, si vous me dites que, à la
suite de Tabbé de Lamennais, ces messieurs s'appelaient Lacordaire et Montalembert, et que le nom de Fillustre auteur des Moines d'Occident se retrouve à toutes les pages de cette correspondance avec tous les témoignages de la plus vive amitié, je vous répondrai d'abord que les disciples qui rompent franchenient avec leur maître ne sont plus responsables de ses erreurs; ensuite, qu'il aurait fallu être sourd, aveugle et obtus pour méconnaître les immenses services rendus par Montalembert à TÉglise. Le merveilleux orateur qui, à propos du Sunderbund, faisait tressaillir les cœurs parcheminés des vieux pairs de France, qui, toujours sur la brèche, ne se lassait pas de plaider pour la liberté d'enseignement, et qui avait rallié toutes les âmes catholiques à ce cri filial : « L'Église est une mère I » — ressemblait bien peu au jeune et aventureux réfractaire de 1831, qui, sans regret pour la royauté tombée, sans lien avec la monarchie nouvelle, persuadé que la religion peut se passer d'autorité, donnait à ses revendications un air de révolte contre toutes les légalités et tous les gouvernements; enfin, même avec Montalembert, et surtout avec le P. Lacordaire, il y eut constamment des nuances,
Le P. Lacordaire, qui, dans ces lettres, brille par son absence, s'était, à ses débuts, tellement grisé de liberté, qu'il lui en restait comme la fumée. Monseigneur Dupànloup, tout en admirant son éloquence si originale et si passionnée, éprouvait, à son sujet, ce genre d'inquiétude dont nous ne pouvons nous X. 9.
défendre, quand nous voyons une série de hardiesses bravant une série de périls. Si quelques auditeurs du célèbre dominicain, plus ou moins claqueurs d'Bernani, furent parfois tentés de saluer en lui le romantique de la chaire chrétienne, Tévêque d'Orléans, sans aller jusqu'à cette épithète, y reconnaissait pourtant le seul côté faible de cet admirable talent, qui, contrairement aux conquérants ordinaires, capitulait pour mieux conquérir. Quant à Montalembert, le compagnon de toutes les luttes, Tami de tous les instants, cette amitié, qui fut une des consolations de l'Église au milieu de ses terribles épreuves, n'implique pas une similitude absolue d'opinion, sinon sur les questions religieuses. Pour M. de Montalembert, rien n'existait en dehors des intérêts catholiques. Complètement indifférent à la chute des dynasties, imprégné, sous la Restauration, de notre libéralisme de collège, il s'obstinait à ne considérer, dans la Révolution de 1830, qu'une sorte de libératrice qui dégageait la religion d'une protection onéreuse, rendait aux catholiques toute leur indépendance, mettait en fuite le fantôme de la Congrégation et grandissait l'autel en le séparant du trône. L'abbé Dupanloup, plus attentif au principe d'autorité, ne cessa jamais de s'affliger de tout ce qui tendait à Taff^aiblir, et les événements lui ont donné raison.
Hâtons-nous de quitter cet aride terrain de la politique, où nous ne récolterions que des épines, des chardons et des plantes vénéneuses; tâchons, ces lettres à la main, de ressaisir cette incomparable
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physionomie d'évêque, de bienfaiteur des âmes, où je persiste à trouver autant de douceur, de tendresse et de bonté que de vigueur et d'énergie. C'est là, en effet, son double caractère. Nul ne fut plus vaillant aux heures de combat, plus intrépide sur les champs de bataille, plus empressé de relever le gant que lui jetaient les coryphées de la démagogie et de la libre pensée. Mais, aux heures de repos, où il lui est permis de déposer son armure, quel charme dans cette détente ! avec quelle grâce communicative le lutteur redevient pasteur, l'athlète se change en paysagiste chrétien, prêt à savourer, chez son ami le comte Albert du Boys ou en d'autres résidences hospitalières, les beautés de la création, dont il jouit plus pleinement que les simples touristes, parce qu'il les rapporte au Créateur et les fait participer aux magnificences divines I Le lac du Bourgct, les sites alpestres, les pittoresques paysages de la haute Savoie, Içs plages enchanteresses de Cannes et de Carqueyrane, se reflètent dans cette correspondance comme dans une eau limpide où l'azur du ciel se réfléchirait au-dessus des rideaux de peupliers, des futaies, des collines et de la neige des sommets. Tertullien, saint Augustin, Bossuet, les Pères de l'Église, font place alors à Fénelon, à saint François de Sales, à saint François d'Assise. Saint François d'Assise ! J'évoquais cette suave et mystique figure, en lisant la délicieuse lettre, écrite à M. de Montalembert (t. I", p. 199), et datée de Rome, après l'avènement de Pie IX. On dirait une légende de l'ÉgHse primitive.
Dulcismelle ! c'est la lune de miel de la papauté rajeunie et du dix-neuvième siècle, qui, n'en étant pas digne, ne tardera pas à la trahir, sous prétexte qu lien attendait ce qu'elle ne peut pas lui donner. L'élection du nouveau pape est précédée et escortée de miracles. Ce souverain pontife, à qui ses ennemis euxmêmes ont accordé trois signes distinclifs, — sainteté, esprit et beauté, — ce successeur des apôtres, dont les portraits nous regardent avec des yeux si purs, un sourire si doux, un si aimable équilibre de piété et de santé, était sujet dans sa première jeunesse, à des crises d'épilepsie qui passaient pour incurables et semblaient lui interdire, non seulement le pontificat, mais le sacerdoce et la célébration des divins mystères. Sa guérison, vraiment surnaturelle, fut un chefd'œuvre de l'ardente foi de Pie Vil, le martvr de Fontainebleau, encourageant là foi du futur martyr de Gaëte. Rien de plus émouvant que le récit de l'abbé Dupanloup. Les diverses phases de l'élection sont racontées de manière a ne pas nous laisser douter de l'intervention de TEsprit-Saint. Voici saint François d'Assise, qui nous apparaît avec son gracieux cortège, apprivoisant les oiseaux du ciel :
« Dans une petite ville des Marches, la voiture du cardinal Mastaï (allant à Rome pour le Conclave) fut extrêmement entourée. Pendant que tout le peuple le considérait et que tous les regards étaient arrêtés sur lui, une colombe blanche, traversant l'àir, s'arrêta
tout à coup pt vint se reposer sur sa voiture. Tout le peuple battit des mains; les cris de joie furent universels. Tous s'écriaient : Viva! viva! « 11 sera » pape! il sera pape! » On fit tout ce qu'on put pour faire envoler l'oiseau. Il sembla un. moment céder à cette violence; mais bientôt, après s'être élevée en l'air, la colombe, d'un vol rapide, redescendit sur la voiture, et s'y reposa de nouveau, tranquille et assurée. »
Avec un peu d'imagination, il est facile de se figurer cette blanche colombe, planant dans le bleu^ et se posant sur la voiture du cardinal Mastai, qui va s'appeler Pie IX, comme l'emblème d'une âme, de cette âme pontificale, nourrie de la rosée céleste et du suc des fleurs du Calvaire. Elle vole librement dans l'espace, et on se demande, en la voyant à cette hauteur, point blanc dans l'immensité, si elle n'est pas plus près du ciel que de la terre, si ses ailes sont d'un oiseau ou d'un ange. Elle a toutes les candeurs séraphiques, toutes les illusions d'une vertu qui, ne découvrant en elle-même que la faculté d'aimer, de prier et de bénir, ne croyant qu'au bien, refuse de croire à la méchanceté des hommes, jusqu'au moment où elle fera connaissance avec Yautour aux serres cruelles ^ avec l'épervier piémohtais, l'orfraie garibaldienne et le vautour révolutionnaire.
De ces pages délicieuses, où éclate un infini dévouement au Saint-Siège et au nouveau pape, rapprochez les lettres écrites par l'évêque d'Orléans pendant les
années sinistres qui suivirent la guerre d'Italie, tandis que les complices de Victor-Emmanuel, de Gavour, de Cialdini et de Garibaldi plumaient la colombe jusqu'au sang et consommaient la spoliation du domaine de saint Pierre. Quelles anxiétés! quels éloquents cris de détresse! Avec quelle vivacité ce cœur d'évêque français reçoit le contre-coup des iniquités romaines! Avec quelle persévérance il saisit toutes les occasions de protester contre cette œuvre impie, destinée à de si effrayantes expiations! Quelle fière attitude, quel énergique langage à propos des discours du prince Napoléon! On dirait qu'Orléans est devenu un faubourg de Rome, et que, à chaque morceau qui se détache de l'héritage de Pie IX, monseigneur Dupanloup perd une paroisse de son dio-
Ah! Tévêque qui s'associe avec tant d'effusion aux douleurs du souverain pontife, qui pleure ses larmes et saigne de ses blessures, a pu hésiter un moment dans une question livrée préalablement aux libres controverses; il n'a jamais brisé, ni même détendu les liens qui l'attachaient de longue date à ce martyr, à ce saint. La seule différence, c'est que, si tout deux étaient impeccables, l'un était infaillible et l'autre ne l'était pas I
Si vous voulez apprécier le fidèle royaliste, lisez la lettre pathétique sur la reine Marie-Antoinette : « Oh ! mon ami, j'en ai l'âme toute remplie!... Quelle âme! quel esprit ! quel cœur ! quelle femme ! quelle mère ! quelle fille! quelle sœur! quel caractère! quel cou-
rage ! Cela est sublime, héroïque, déchirant, illuminant!,.. » Voulez-vous un modèle de tact en un sujet bien délicat et bien difficile? Lisez Tunique lettre au prince de Talleyrand, écrite en mars 1838, deux mois avant la mort du prince. Vous connaissez la situation : une jeune et angélique cathéchumène, nièce ou petite nièce du vieux diplomate, se plaçant entre son oncle et le prêtre, médecin des âmes, qui ne s'effraye pas de ce terrible malade, parce que, s'il y a en médecine des cas désespérés, il n'y en a pas, en religion, sous le regard du Dieu des inépuisables misérieordes ; M. de Talleyrand, à quatre-vingts ans, préparant une dernière évolution qui épargne aux innombrables scandales de sa vie le scandale suprême de sa mort; s'apercevant, pour la première fois, qu'il a une conscience, parce que, pour la première fois, elle ne le laisse pas tranquille ; prononçant, à l'Académie des sciences morales, un discours où apparaissent quelques hommages à l'Église, quelques velléités de conversion. Oui, mais ce vieillard est un grand seigneur, un des hommes les plus spirituels et les plus ironiques de son temps. Avec une oreille si fine, une fausse note perdrait tout. En face d'un tel client, qui n'était pas encore un pénitent, le devoir d'un prêtre comme l'abbé Dupanloup était de ne rien brusquer, de ne rien compromettre par excès de zèle, de cacher, sous des formules de respect, le frisson d^une âme pure devant une âme souillée, et, en même temps, de ne pas écrire une syllabe qui puisse faire supposer une avance de la vertu au vice, de la foi au
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scepticisme, de Tapôtre à Tapostat. Il fallait que la diplomatie du sanctuaire triomphât de celle des chancelleries, des salons et des boudoirs, que le formidable pécheur se trouvât pris avant de s'apercevoir qu'on voulait le prendre et que le sauveteur de la dernière heure s'avançât avec précaution, comme on s'avance en pays conquis où Ton n'est pas sûr de ne pas rencontrer un piège, une embûche ou un ennemi.
J'ai répété bien souvent dans cet article si incomplet le mot âmey qui revient à monseigneur Dupanloup par droit de .naissance et de conquête, comme signe de sa mission en ce monde et de sa récompense dans le ciel. Les grandes et belles âmes ont leur optique particulière. Incapable de s'abaisser, il leur semble plus facile d'élever jusqu'à leur nive*au des gens dont le nom étonne et détonne dans cette charmante symphonie du bien.
Vous ne serez pas peu surpris de lire, dans une lettre à madame la princesse Borghèse (p. 30i, du tome I" ) : « M. John Lemoinne, jeune homme plein de talent et qui a de la religion » — Nous ignorons où se cache la religion de M. Lemoinne, un des t3'pes les plus désagréables du journalisme contemporain; à moins que ce ne soit dans son. nom monastique, — à l'aide d'une faute d'orthographe. Puisque j'en suis aux chicanes typographiques, j'avouerai que, après avoir vainement cherché une tache dans cette admirable Correspondance, je n'ai trouvé qu'une lettre à supprimer, — entendons-nous^!
LETTRES CHOISIES DE M«» DUPANLOUP iOl
non pas une lettre du recueil, mais une lettre de l'alphabet. Monseigneur Dupanlou écrit (p. 273 du tome P') : « M. Thiers est un homme à prendre. » Avec un r de moins, quelle bonne vérité ajoutée à tant d'autres ! ! I
22 mai 1888.
Quand je vous aurai dît que ce sixième volume commence, ou à peu près, le lendemain du coup d'État, et va jusqu'à la fin de 1859, vous en comprendrez le très vif intérêt, surtout si j'ajoute qu'on y peut suivre, presque jour par jour, les relations de Louis Veuillot avec la politique de l'empire, et que les variations, les incohérences, les défaillances de cette politique, dans ses rapports avec l'Église, se reflètent dans ces lettres où se succèdent les illusions des catholiques, déjà mêlées de quelques appréhensions, puis des craintes plus sérieuses, trop justifiées par de tristes réalités. Je mentirais plus qu'il n'est permis à un vieux journaliste, si j'essayais de nier que bon nombre de ces pages portent la trace de polémiques qui, malheureusement, ne se dépensaient pas toutes en fines épigrammes contre les voltairiens de 1857, contre les beaux esprits du Siècle et, du Charivari. Mais, à mesure que les années s'écoulent, que la mort