Tome VI. — Lettres à son frère et à divers
enveloppe dans son égalité suprême ennemis, adversaires, amis, et que les coups d'épingle d'alors ont fait place aux coups de massue d'aujourd'hui, on éprouve une impression singulière : ce qui passionnait les contemporains perd de son importance, tandis que les détails de la vie intime, les tableaux d'intérieur, les familiarités d'une plume charmante dans son négligé et son abandon, les accents de douleur paternelle, tempérée par une admirable résignation chrétienne, n'ont pas vieilli d'une saison, et, conservent, après trente ans, toute leur vivacité d'émotion, tout leur effet pathétique, toute leur fraîcheur et toute leur grâce.
Je m'expliquerai en trois citations. Nous sommes en février 1857. Les inquiétudes que le gouvernement inspire aux catholiques ne sont encore que des pressentiments. La guerre est allumée entre M. de Montalembert et Y Univers. Louis Yeuillot écrit: « M. de Montalembert a un caractère malheureux qui nuit à ses talents et qui jette une ombre fâcheuse sur ses belles et nobles qualités. Je déplore plus encore le tort qu'il se fait que le i^al qu'il veut me faire. Il cherche à se venger d'un homme à qui il ne peut reprocher que de n'avoir pas pu le suivre dans les écarts et dans les circuits de sa politique ; mais, comme cet homme n'çst en quelque sorte qu'une œuvre, il se venge contre l'œuvre, et, par conséquent, il se venge aux dépens de la cause qu'il doit et veut servir. Je le plains; car il regrettera un jour amèrement des
fautes qui ont ruiné son crédit et annulé la force que Dieu lui avait donnée pour le profit de TÉgiise. Il faut, sans lui céder sur les points essentiels, le traiter avec patience, pour qu'il ne soit pas tenté de s'échapper tout à fait... » — Et un peu plus loin, dans une gamme plus familière : « J'ai un nouveau détail sur l'illustration de son château. Il a fait peindre en légende, dans la belle salle qui abîme Napoléon, une phrase de Commines ou de Froissart, portant que les seigneurs de Bourgogne vinrent un jour chanter pouille à leur duc et que « de petites gens n'auraient » su tenir un pareil langage ». — Comme ce gaillard-là prend soin que la postérité le connaisse I 11 a pourtant de l'esprit. Guitaut (son voisin), lui disait un jour que son majorât passerait aux enfants de son frère, et que c'était bien juste en punition de son amour pour les branches cadettes contre les branches aînées : — « Bah ! dit-il, cela ne me fait plus rien d'avoir des filles. Si j'avais un fils, il serait aujourd'hui chambellan de l'empereur ou rédacteur de Y Univers, »
Si j'ai cité ces lignes plus spirituelles que méchantes, c'est que j'y découvre le contraste des deux natures, des deux physionomies, et aussi le pourquoi de la popularité de Louis Yeuillot et de l'impopularité de Montalembert auprès de l'immense majorité de l'épiscopat et du clergé. Gentilhomme des pieds à la tête, parfois même un peu trop grand seigneur, fils d'une mère anglaise, le comte de Montalembert, dans un siècle et un pays essentiellement démocra-
tiques, réalisait, avec un incomparable éclat d'éloquence et de vertu, le type de l'aristocrate catholique, assez fréquent en Angleterre, désormais impossible en France. A ses yeux, le catholicisme aristocratique devait, par cela même, être libéral; car Taristocratie est seule dépositaire du véritable libéralisme ; si bien que le même homme qui réclamait, pour le père de famille, la liberté de tester, qui regrettait le droit d'aînesse, qui déplorait le morcellement des fortunes territoriales, demandait hardiment l'Eglise libre dans l'Etat libre. Noble et géné- .reuse illusion I II refusait de s'apercevoir que, dans une société nivelée comme la nôtre, rien ne remplace le principe d'autorité, quand on est parvenu à l'affaiblir, et que la liberté, confisquée par l'égalité, ne pouvait que battre en brèche la religion et l'Église.
Mais ce n'est pas avec des opinions que se fait ou se défait le plus ou moins de popularité des hommes célèbres; c'est avec les traits de caractère, de bonne ou de mauvaise humeur, quelquefois même avec un Irait du visage. M. de Montalembert, avec ses longs cheveux, sa vue basse, son lorgnon incrusté sous l'arcade sourcilière, faisait l'effet d'un lord qui aurait été en même temps clergyman. 11 avait cent fois trop de supériorité d'esprit pour être vaniteux, rogue ou hautain. Mais il aurait pu dire de lui-même, comme René, à qui il ne ressemblait guère, heureusement pour la noble comtesse, sa digne compagne : « Mon
humeur est impétueuse, mon caractère est inégal. » — En Fabordant, on ne savait pas si Ton allait être accueilli avec la franche cordialité d*un confrère ou avec cette politesse trop exquise qui servait jadis au supérieur pour tenir Tinférieur à distance. Il suffisait d'être un peu timide pour se sentir mal à Taise soit dans son intimité, soit dans son salon, où, malgré tant d'éléments de curiosité respectueuse, de sympathie, d'admiration, régnait un majestueux ennui. Pris isolément, chaque personnage était excessivement intéressant; l'ensemble était, comme disent les vulgaires loustics, à porter le Diable en terre; et, en effet, le Diable, dans cette société édifiante où il eût perdu son temps, n'avait rien à faire de mieux qu'à se faire enterrer. On eût dit des ombres chuchotant avec des fantômes, des revenants du parlementarisme, accourus pour donner des nouvelles du discours qui allait être prononcé, du projet de loi qui allait être voté, de l'amendement qui allait être discuté, de la sous-commission qui allait s'organiser au moment où quatre hommes et uïi caporal avaient dispersé nos législateurs. Quelquefois, — les grands soirs, — apparaissait une célébrité britannique ou irlandaise, catholique, anglicane ou méthodiste, qui, pour éviter de choisir entre sa langue naturelle et le français, prenait le sage parti de rester muette, et contribuait à l'eff'et imposant plutôt qu'à la gaieté de la soirée.
Quelle différence, quand je songe à ce bienheureux
IG8 SOUVENIRS d'un vieux critique
troisième étage du numéro 44 de la rue du Bac, où j*ai passé de si aimables heures! Quelles réunions charmantes! Eugène Veuillot, l'admirable sœur Élise, le comte d'Esgrigny, G. de la Tour, Du Lac, Aubineau, Calyimont, Octave Lacroix, etc., etc., groupés autour du maître! Au printemps, les fenêtres ouvertes, le trille des rossignols et le parfum des fleurs du jardin de la marquise de Caraman montaient jusqu'à nous, et on en avait la jouissance sans bourse délier. A cette irrésistible sensation de bien-être, de calme, de simplicité, de bonhomie, on ne se serait pas douté que quelques-uns de ces paisibles convives, à commencer par l'amphitryon, tisonnaient des questions brûlantes, agitaient le monde catholique, inquiétaient l'empereur, irritaient ses ministres, avaient mille accointances avec la cour de Rome, et donnaient du fil à retordre aux cardinaux et aux évêques. Sérieusement, lorsqu'on lit, dans ce sixième volume de la .correspondance de Louis Veuillot, les noms vénérés et bénis de Nos Seigneurs Pie, Parisis, Gerbet, de Dreux-Brézé, de Salinis, de Bonnechose, Landriot, Dupont, de Bruillard, de la Bouillerie, Raess, Mislin, — du Père d'Alzon, que Veuillot appelle son ami, et "qu'il félicite du premier succès de son élève, Numa Baragnon, — on se demande si ces belles âmes, ces hautes et pures intelligences, ces modèles de charité chrétienne, auraient consenti à encourager de leur adhésion et de leur amitié un énergumène, et s'il ne serait pas temps de faire justice de celte légende de violence, d'acrimonie injurieuse, accréditée par des
CaRRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT 169
gens qui, vaincus et aplatis dans la lutte, trouvaient commode d'attribuer leur défaite à des excès de musclés et de pugilat, au lieu d'y reconnaître leur infériorité et leur faiblesse ^
Ce qui est vrai, ce qui me ramène à mon texte, c'est que la fuite des années, en changeant les points de vue, en déplaçant les champs de bataille, en substituant d'effroyables catastrophes aux agitations d'alors, en emportant acteurs et comparses des drames et des comédies de 1857, a diminué l'intérêt des pages, si piquantes d'ailleurs, qui nous rappellent ces souvenirs. Voyez, au contraire, celles où Louis Veuillot parle des coups de foudre qui lui prirent, en bien peu de temps, sa femme et trois de ses filles. Il y a, de cela, plus de trente ans, et Ton dirait que le papier est encore humide des larmes de ce père, essuyées et sanctifiées par ce chrétien. Qui pourrait rester insensible à cette série d'épreuves, si courageusement acceptées et supportées? Comme nous tous, j'en suis sûr, MM. de Falloux et de Montalembert, pleureraient et prieraient avec lui.
Le 22 juillet 18o2, Louis Veuillot n'avait encore perdu que sa petite Thérèse, âgée de neuf mois; il écrivait à madame la comtesse de Montsaulnin, née de Maistre (excusez du peul) :
1. Si les vivacités de plume de Louis Veuillot avaient besoin d'être réhabilitées par comparaison, je dirais que M. Edouard Drumont s'est chargé de ce soin.
« Que serait-ce si Dieu me prenait Marie à l'âge où vous avez perdu votre fille, lorsqu'elle était déjà une compagne et presque une confidente de vos joies et de vos chagrins!... Dieu soit loué pour tout! II permet que je n'ignore pas pourquoi il a employé envers ma petite Thérèse cette miséricorde et envers moi cette rigueur. J'avais besoin d'un avertissement : je l'ai reçu, et j'espère en profiter. Je me familiarisais trop avec le regard de Dieu. Il est bon que je sente encore sur moi les yeux innocents de cet ange. Je lui parle, je la vois, je lui demande de me protéger. Ainsi le ciel s'enrichit en noire faveur. A mesure que ma douleur devient moins vive, elle devient plus profonde. Mon cœur est plus atteint qu'au moment où, accourant en toute hâte auprès de ma fille malade, je l'ai trouvée morte dans son berceau, n'ayant plus du tout le visage que je lui connaissais et que j'aimais tant. Cependant, je ne voudrais pas être délivré de ma douleur; je prie Dieu, au contraire, de me la conserver; c'est un poids salutaire et une flamme purifiante; je me sens meilleur et moins en péril que dans la joie. La joie nous endort sur le bord du précipice d'un sommeil plein de mauvais rêves. La douleur nous fait penser constamment à Dieu . »
« Que serait-ce si Dieu me prenait Marie!... » — On frissonne en lisant cette phrase et en songeant que Ton n'a qu'à tourner quelques pages pour assister à l'irréparable deuil de ce mari, de ce père, qui voit mourir, coup sur coup, sa femme et ses trois filles»
Marie, Gertrude et Madeleine. Les consolations humaines seraient impuissantes et illusoires. Sa foi lui donne la résignation. La résignation le sauve... — « Madame, je n*ai plus que trois enfants !... » — « Madame, je n'ai plus que deux enfants I » — « Ce qui nous reste de ces cinq enfants, si florissants il y a vingt jours, paraît maintenant si fragile! Mais il faut donner à Dieu ce qu'il prend, et le bénir, et travailler pour lui seul. » •
On a dit qu*il n'y avait pas de plus beau spectacle que celui de l'honnête homme aux prises avec l'adversité. Le spectacle est encore plus beau, quand cet honnête homme est un chrétien imperturbable, tel que Louis Veuillot. Le stoïcien se raidit contre l'invisible main qui le frappe; mais son effort est stérile, parce qu'il s'appuie sur l'orgueil, parce qu'il reste terre à terre, parce qu'il traite en ennemie la douleur dont il se vante de triompher. Brutus avait dit : « Vertu, tu n'es qu'un mot ! » — L'affligé qui n'est pas chrétien dit : « Douleur, tu n'es qu'un motl » — Mais c'est le mot d'une énigme qu'il ne lui est pas permis de pénétrer. Le chrétien seul a le privilège de faire de ses afflictions un trésor, de les amasser comme dans la caisse d'épargne de sa conscience et de son salut. Sa vie terrestre étant en perpétuelle communication avec sa vie future, son temps d'épreuve avec son éternité, il lui semble — et c'est ce qu'exprime Louis Veuillot en un style admirable, — que ce que la mort retranche à une des deux existences est ajouté
à Fautre, et que, ?i Ton a moins de temps à s'aimer sur la terre, on en aura davantage à s'aimer dans le ciel. Pour le sceptique, la douleur est une rupture; pour le croyant, elle est un lien ; celui-là est foudroyé, celui-ci est éprouvé. Il y a du provisoire dans le deuil de Tun, de l'irrévocable dans le deuil de l'autre. Chez Tun, la résignation est une pose ou un masque ; chez l'autre, un gage d'espérance, un visage tourné vers le consolateur divin, qui ne sèche pas les larmes, mais qui les consacre.
Touchant et pathétique lorsqu'il pleure, Louis Veuillot est charmant lorsqu'il donne carrière à sa verve d'enjouement et de badinage. M. Blanc Saint- Bonnet, un saint homme, un penseur de la vieille roche, qui plaçait ses idées si haut qu'il fallait se donner un torticolis pour les atteindre, une migraine pour les lire et une névralgie pour les comprendre, — se piquait d'être vigneron autant que philosophe. Il avait envoyé à son ami Louis Veuillot une pièce de son cru, un vin des coteaux du Rhône.
Veuillot lui écrit : « Je tiens toujours à trinquer avec vous, et maintenant plus encore que j'ai du vin, du vrai vin. Ce vrai vin, nous l'avons traité avec toutes les cérémonies et les respects que méritait son auteur, et dont il est digne par lui-inême. On a • attendu, pour le mettre en bouteilles, une petite gelée ou un temps clair. Temps clair et gelée s.ont venus le 31 décembre; l'opération a été faite aussitôt,
et elle a parfaitement réussi. Elle a donné trois cents nobles bouteilles, d'une qualité inconnue à ma cave, qui ont été magnifiquement coiffées de cire verte et rangées en bel ordre. Le jour même, M. Du Lac et M. Coquille, présents par convocation spécide, nous avons soumis ce trésor à la pierre de louche. Le succès n'a rien laissé à désirer; une robe charmante, un corps vigoureux et doux, un arôme exquis. Ajoutez-y que ce vin précieux n'aurait pourtant pas ailleurs le je ne sais quoi, la bonne grâce de son origine, le bouquet du souvenir, la chaleur de l'amitié. Enfin, nous ne l'appelons ni Chirouble, ni d'aucun autre nom, inais Saint-Bonnet ou la Philosophie. Ce légitime baptême, le seul auquel il soit exposé chez moi, m'amène à mon troisième point; votre livre. » — Votre livre ! Je suppose que Veuillot ne comptait pas sur le livre pour clarifier ce bon vin.
Voici qui me touche de plus près. Si je parlais latin, et si j'étais reine de Garthage, je dirais : « Non ignara mali, » — Un curé fait des vers (dans le Midi, nous disons versses); ce n'est pas un bien gros péché. Ces vers ne sont pas bons; il fallait s'y attendre. Mais, comme ils sont plus innocents que ceux de Baudelaire et même d'Alfred de Musset, ce curé s'imagine qne le contentement de son œuvre et de soi-même n'a ici rien à démêler avec la vanité littéraire, que ses vers {versses) sont chargés de purifier, de moraliser, de sanctifier, d'assainir la poésie contemporaine, de faire du bien aux âmes
endolories, malades ou convalescentes et que, dès lors, il peut, sans se départir un moment de Thumilité chrétienne, s'atteler au succès avec la force de vingt chevaux, y compris Pégase. L'excellent homme prie un de ses amis d'écrire à... Louis Veuillot en lui envoyant le chef-d'œuvre. Veuillot répond avec une parfaite courtoisie : « Monsieur l'abbé et respectable ami, au moment de quitter Paris, vaincu par la fatigue, j'ai reçu l'ouvrage que vous m'avez annoncé. J'ai demandé qu'on le remît à celui de mes colaboraleurs qui est ordinairement chargé de ces comptes rendus. Permettez-moi de vous dire que je crains qu'il ne puisse être très favorable. Je n'ai pas lu le poème de votre estimable confrère ; je ne l'ai pas même parcouru. Mais, en y jetantles yeux, j'ai vu des vers qui n'annoncent pas une main solide, ni même habile. J'ai peur que la critique, loule bienveillante qu'elle sera, ne dénonce aux mauvais journaux une mine de mauvaises* plaisanteries. Voyez si le mieux ne serait pas de se taire tout simplement et de laisser le poème faire son petit chemin parmi les braves gens qui ne demandent qu'à être édifiés, et qui appellent poésie tout ce qui .ne leur présente pas la physionomie matérielle de la prose. » Naturellement, le curé se rebiffe, et il réplique (ceci, bien entendu, est de mon invention... ou de mes souvenirs) :
« Monsieur, je vous croyais bon catholique et homme de goût. Je vois que vous êtes un triste sire.
et que vous n'y entendez rien. Mes vers sont excellents ; on en a rarement fait de meilleurs, et ceux qui ont treize pieds n'en marchent que mieux. C'est l'opinion de mon vicaire, que j'appelle plaisamment M. Fossé, parce qu'il a envie d'être curé. — (Vous voyez, monsieur le vieux critique, que vous n'êtes pas seul à perpétrer des calembours.) Un de mes paroissiens, capitaine en retraite, qui a traduit Horace, m'a dit que, depuis l'abbé Delille, il n'avait rien lu d'aussi beau que mes vers. J'ai donc de quoi me consoler de vos injustes dédains, avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.. etc.. »
Là-dessus, le vrai Veuillot rentre en scène, et il répond à cette lettre, que j'ai imaginée sans l'avoir lue :
a Monsieur le curé, j'ai écrit à mon respectable ami, M. l'abbé Sassier, que V Univers publierait volontiers un article sur votre poème, pourvu que l'éloge fût modéré : car un coup d'oeil jeté sur cet ouvrage m'a fait craindre qu'il n'obtienne pas au point de vue littéraire le succès qu'il mérite au point de vue religieux. J'y ai vu des vers que je ne voudrais pas livrer à la critique des journaux irréligieux. Quant à la lettre que vous m'avez écrite en dernier lieu, elle me rappelle bien à propos la parole de saint Louis sur les fautes des prêtres. Permettez-moi de vous dire qu'en fait de style épistolaire, d'atticisme, de politesse et même de simple justice, c'est
une de ces œuvres sur lesquelles la charité doit jeter son manteau. Je le fais bien volontiers, mais j'oserai, entre nous, vous donner le conseil de n'écrire de telles choses qu'à vos amis, et le mieux serait de ne les dire à personne. » Attrape I
On ne saurait assez féliciter et remercier M. Eugène Veuillot de sa persévérance à poursuivre la publication de la Correspondance de son illustre frère. Outre qu'elle témoigne, à chaque page, la souplesse de cette plume, tour à tour éloquente, émouvante, persuasive, spirituelle, fine, délicate, familière, plaisante, il en ressort, selon moi, deux vérités qui ont été souvent méconnues. Les parlementaires, les catholiques libéraux, les victimes politiques du 2 Décembre
— (je ne parle pas de celles que pensionne aujourd'hui notre bienfaisante et économique République),
— ont accusé Louis Veuillot d'avoir accepté le coup d'État avec enthousiasme, de s'être, pour ainsi dire, jelé à la tête du nouvel Empire et de l'empereur, de n'avoir voulu voir que les avantages immédiats, en fermant les yeux sur les périls à venir. Il n'en est rien.
Les illusions du rédacteur en chef de Y Univers ^ si elles existèrent, durèrent peu, et n'attendirent pas, pour se dissiper, la fatale guerre d'Italie. Dès le mois de mai 1855, il écrit au R. P. d'Alzon : « Notre situation se gâte un peu. Il me paraît clair que le gouvernement incline à gauche. J'ai été prié très sérieusement de ménager Bérauger, de ne pas poursuivre
mes discussions contre le Siècle, de lui laisser le dernier mot. Le Siècle jouit manifestement d*une protection que les journaux catholiques n'ont plus. » — Cette note inquiète, ce témoignage de désabusement revient sans cesse dans ces lettres, chaque fois que Louis Veuiliot parle de ses rapports avec les mimstres de l'empereur, et M. Rouland, entre autres, est roulé de main de maître. Puis, lorsqu'éclate la guerre d'Italie, quelle tristesse prophétique! Quels accents de douleur et d'appréhension chrétiennes! — «Grand Dieu! que cette guerre est mauvaise et que de sophismes plus mauvais on met en avant pour la justifier! On ne peut se dissimuler que le gouvernement se jette à plein dans la voie révolutionnaire. Les principes sont aussi mauvais que les actions, le langage est au niveau des actions et des principes. » — A mesure que les événements se précipitent, que les prétendus vainqueurs sont aussi mystifiés par Tastuce et l'ingratitude italiennes que si Magenta et Solférino avaient été des défaites, le ton s'élève et redouble d'énergie vengeresse. La suite, hélâs! a prouvé que les préoccupations catholiques, dominées par les intérêts de la Papauté et de l'Église, étaient, en même temps et par surcroît, les prévisions les plus françaises, les inspirations du plus sage et du plus pur patriotisme.
Un autre avantage de cette Correspondance sera, je le répète, d'achever de dissiper la légende d'âpres laquelle Louis Veuiliot, dont ses ennemis eux-mêmes n'ont jamais contesté l'admirable talent et la verve
inimitable, aurait été — un insulleur, le hussard de Vorthodoxie {sic), — et, ailleurs : « Une prose mystique eipopulacièref qui sentait à la fois la sacristie et le faubourg,,» » — Autant de mots, autant de contresens, de faussetés et de mensonges. J'ai cité les noms des évêques qui aimaient à recevoir des lettres de Louis Veuillot et à entretenir avec lui un commerce de sincère et confiante amitié. Si j'ajoute les noms, qui reparaissent le plus souvent dans cette correspondance, des comtesses de Montsaulnin, de Pitray, née de Ségur, de madame de Ségur, des divers membres de cette famille bénie, chère à la religion, à la poésie, à la littérature, à l'histoire, aux traditions les plus exquises de l'urbanité et de la politesse françaises, j'aurai le droit de vous demander : Croyez-vous que ces femmes d'élite, préparées à toutes les délicatesses de l'esprit par la pureté de leur âme et de leur conscience, croyez-vous que ces gentilshommes lettrés auraient trouvé tant de charme dans l'intimité d'un homme qui, en sortant de leur salon, serait allé feuilleter le catéchisme poissard et mettre une prose populacière au service de la religion de Fénelon et de saint François de Sales? Croyez- vous qu'il convînt de consulter, sur ces questions de bonne compagnie, de courtoisie et de beau langage, M. Léonor Havin, M. Paulin Limayrac, M. Jourdan, M. Carraguel ou M. About, plutôt que monseigneur de Dreux-Brézé, Nos Seigneurs de Salinis, Pie, delà Bouillerie, Parisis et Gerbet, plutôt que mesdames de Monlsaulnin, de Pitray, de Gui tant et de Ségur? La Correspondance de
Louis Veuillot fera disparaître cette absurde fiction àHnsulteur, d'ércinteur et de tombeur. Dirait-on d'un général, commandant une place assiégée, qu'il insulte les assiégeants, parce qu'il refuse de capituler!
10 septembre 1887.
En lisant le poème de Gœthe, en écoutant Topera de Gounod, je ne me doutais pas que cette légende de Faust, si fertile en inspirations poétiques dramatiques et musicales, nous arrivait, suivie d'un immense cortège où s'étaient révélés tour à tour l'esprit de foi des premiers siècles de l'Église, le mystique génie du moyen âge, puis le protestantisme de Luther, passant par l'ivresse païenne de la Renaissance pour aboutir aux dissolvants .de l'analyse et de la science modernes. Ce cortège, où figurent, en un pittoresque pêle-mêle, des papes, des évêques, des moines, des magiciens, des sorciers, des nécror mans, des poètes, des artistes, des chevaliers, des savants et des marionnettes, où les divines clartés de l'Évangile luttent contre les ténèbres des sciences occultes, je le trouve dans le livre de M. Ernest Faligan. Tout ce que ce livre suppose de recherches, d'études, de lectures, de fouilles intelligentes dans