‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 18 sur 26 · Par M. Frédéric Masson · texte numérisé non relu

Par M. Frédéric Masson

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étreintes de la féodalité, condamnèrent la noblesse française à n'être plus qu'un brillant objet de luxe, la broderie du manteau royal, et à se ruiner pour remplacer l'influence par 1 éclat, le fer par le clinquant. M. Frédéric Masson, dans son livre, dont le légitime succès vient d'être renouvelé par une seconde édition après avoir été consacré par le suffrage de l'Académie, nous rend excellemment la sensation de tristesse qu'éveillent les douloureuses images groupées autour du marquis de Grignan. — « Il faut probablement, nous dit-il, renoncer à connaître la date exacte de sa mort et le lieu de l'inhumation. Le dernier de cette race des Adhémar ne fut point couché dans le caveau de la collégiale de Grignan. Il dort sans doute ignoré et inconnu en quelque église de la campagne lorraine, à moins que la poussière de ce soldat, remuée dans quelqu'un de ces sièges qu'a subis la bonne ville (Thionville) et qui ont pour la première fois illustré le nom d'Hugo, n'ait été jetée au vent, ou, dernier service qu'elle pouvait rendre, n'ait servi à amortir les boulets et les balles des ennemis de la France. »

Rien de plus vrai et de plus poignant ; néanmoins ne suffîrait-il pas d'un léger effort d'imagination pour répondre : « Le dernier des Grignan a eu des funérailles idéales et un invisible cortège; son deuil a été mené par toutes les grandeurs et toutes les prospérités du siècle de Louis XIV, prêtes à disparaître avec lui. Tous les hommes illustres avaient cessé de vivre. La

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victoire abandonnait les drapeaux de la France. L*ère éclatante du Roi-Soleil était rejetée dans l'ombre, et Taurore du nouveau siècle semblait plus sombre et plus sinistre que la nuit. La mort, prenant sa revanche contre tous ces éléments d'immortalité, s'emparait en souveraine d'une race plus auguste que les Grignan. Les espérances de la monarchie, un moment concentrées sur les jeunes têtes du duc et de la duchesse de Bourgogne, s'évanouissaient sous des coups de foudre si terribles et si soudains, que l'effroi se compliquait de mystère, et que le mystère prêtait à la calomnie. Louis XIV n'avait plus que quelques années à vivre, si c'est vivre que de compter, jour par jour, les funèbres expiations de ses gloires, de ses fautes et de ses joies. La Régence allait commencer; le petit-fils de madame de Sévigné ne pouvait pas choisir un meilleur moment pour mourir. »

Mais je vais trop vite, et j'aurais dû m'arrêter aux chapitres si intéressants où M. Frédéric Masson nous fait assister à la naissance et à l'enfance de ce Dauphin, que baptisa la Provence et qui semblait appelé à de si hautes destinées. On sait que madame de Sévigné, malgré les sages conseils du cardinal de Retz, avait marié sa fille, dont elle était si passionnément fîère, au comte de Grignan, veuf pour la seconde fois, infiniment plus âgé que sa nouvelle femme, et déjà criblé de dettes. Nous sommes tentés de sourire, ou plutôt de rire aux éclats si Ton nous dit que ce qui décida l'incomparable marquise, ce fut la supériorité

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généalogique des Grignan sur les Sévigné. Aujourd'hui, six lignes de son écriture nous paraissent préférables aux parchemins les plus authentiques. Mais n'oublions pas que nous sommes ici en pleine infaiuation, en pleine hallucination de noblesse. C'est d'après le même principe ou le même préjugé, que les filles étaient comptées pour rien, que les cadets comptaient à peine, et que souvent le père et la mère ne sentaient poindre dans leur cœur la tendresse paternelle et maternelle, que lorsque, après deux ou trois déceptions, c'est-à-dire la naissance de deux ou trois filles, arrivait enfin le garçon, l'Aîné, —

l'UNlQUE.

Certes, je n'ai aucune raison pour flatter mon temps, plein d'humiliations et de misères ; mais nous comprenons et nous pratiquons mieux les affections de famille. Peu nous importe que la naissance d'une fille ne nous promette pas de continuer notre nom. Elle n'en est pas accueillie avec moins de caresses et de joie. Elle nous indemnise de ce qu'elle ne nous donne pas. ïl se mêle à nos sentiments pour elle ce je ne sais quoi, plus facile à deviner qu'à définir, qui fait qu'on est plus doucement ému en disant : « Ma sœur î » qu'en disant : « Mon frère !» — Il nous semble qu'elle nous tient de plus près, qu'elle nous appartiendra mieux, et que, si Dieu nous accorde ou nous inflige de longs jours, c'est sur elle que nous pouvons compter pour soigner, consoler, adoucir et cajoler notre vieillesse. En outre, si nous sommes enclins — et qui ne l'est pas ? — à gâter quelque peu nos

enfants, nous savons que cette gâterie, avec notre fille, est un charme, et, avec notre fils, un danger.

Telle? n'étaient pas, en 1671, les idées de la haute noblesse, de la noblesse de cour. Le comte deGrignan ne s'était remarié que pour avoir un héritier de sa race et de son nom. La comtesse ne consentait à être tout à fait mère, à sentir enfin et à avouer les battements de son cœur, que si sa seconde grossesse lui donnait un fils. Le voilà, ce fils, si ardemment désiré. Écoutons M. Frédéric Masson : « La bonne nouvelle arrive : c'est un garçon ! Le travail a été long, les souffrances cruelles. La pauvre comtesse a plus souffert que si on l'avait rouée ; mais voici qui répond à tout. C'est un garçon! » — La jolie chose que d'accoucher d'un garçon et de l'avoir fait nommer par la Provence I — Pourtant, que de soucis encore! que d'inquiétudes I Et comme madame de Sévigné a raison d'écrire à sa fille : « Donnez-le bien à Dieu, afin qu'il vous le conserve ! Donnez-le à Dieu, si vous voulez qu'il vous le donne! » L'enfant est joli, mais frêle, chétif, d'une santé délicate. 11 a la fièvre, la petite vérole ou quelque chose d'approchant, des chaleurs maladives dans tout son petit corps. La grand'mère a peur des médecins plus encore que de la maladie ; car, dans ce temps-là, — (comme tout est changé!) — la médecine était souvent plus dangereuse que la

maladie.

Enfin, Louis-Provence est sauvé. Quoiqu'il ne soit que marquis, il sera le prince Charmant. Ici, reraar-

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quez une contradiction, tout à fait dans les mœurs de l*époque. Cinq ou six personnes, toutes plus distinguées les unes que les autres, tremblent pour cette vie si chère, pour cette santé si précieuse. Volontiers on tàterait le pouls, tous les matins, à cet enfant sur qui reposent tant d*ambitions et d'espérances; et cependant, h peine est-il au seuil de l'adolescence, on le voue à la guerre, comme les mères pieuses vouent leurs bébés au blanc ou au bleu, pour les préserver de la rougeole ou de la coqueluche. On le voue à la guerre, à ces terribles guerres du dix-septième siècle, aussi dévorantes pour la fleur des jeunes gentilshommes français que les guerres de l'empire pour les officiers de la Grande Armée.

A la cour, à l'hôtel Carnavalet, au régiment de Champagne, les débuts du jeune marquis furent heureux. Ses deux mères en recevaient force compliments. Après le siège de Philippsbourg, le siège de Manheim. Là, le marquis de Grignan reçoit une contusion très heureuse, qui, sans offrir le moindre danger, lui vaut un succès Tou. Le roi en parle. « C'est une grosse affaire... Toute la famille se met en campagne... Songez I c'est Monseigneur qui Fa mandé au roi ; cela fait une nouvelle à la cour ; mais est-ce bien le dos ou l'épaule, comme l'abbé de la Rochefoucauld croit l'avoir entendu? Non, c'est la hanche, et le marquis monte à cheval le lendemain C'est de la gloire et de l'honneur qui ne coûtent rien et il convient de se réjouir. <. »

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Tout ce petit épisode est raconté à merveille, et les chapitres qui suivent ne sont pas moins intéressants; mais j'ai hâte d'arriver à Tévénement le plus caractéristique de cette vie trop courte : le mariage. M. Frédéric Masson a peint à grands traits le gouffre sans fonds (au pluriel) qui se creusait sous ces splendides surfaces, et devenait plus effrayant à mesure que la famille de Grignan croissait en honneurs, en dignités et en orgueil. A chaque faveur nouvelle répondait une dette de plus. — « Ce mélange de luxe démesuré et de misère positive, cette cohue de créanciers au milieu de ce débordement de plaisirs, ces fêtes données au moyen d'emprunts usuraires, cette continuelle comédie jouée avec M. Dimanche et même avec madame... » — toutes ces magnificences, — « et cette réalité de protêts faits par des tailleurs, ou de visites de marchandes de modes récalcitrantes, c'est un des côtés qui font le mieux comprendre pourquoi et comment a croulé la noblesse ancienne, pourquoi et comment, un siècle plus tard, devait s'effondrer la rovauté. »

Et ailleurs : « Cette maison de Grignan tombe en ruine et fait eau de toutes parts. Les créances grêlent sur ce superbe château, et les créances de créanciers ne sont pas les pires. Il en est de famille, d'intimes, qui font mieux voir la profondeur de l'abîme... Ce château, ces terres, ces seigneuries, tout était couvert d'hypothèques... On en était à ces dettes ignobles, à ces dettes pressantes et criantes de fournisseurs qui réclament leur dû et veulent leur pain; des mémoirep

de tailleurs, qui, en 1690, envoyaient des exploits. On en était au nécessaire, qui manquait au milieu de ce luxe; et, comme cela est naturel, quiconque était par naissance ou par position à peu près l'égal des Grignan, refusait tout nettement d'entendre parler de mariage... »

Pour se tirer de ces formidables embarras, il n'y avait qu'un moyen : une mésalliance. Lorsqu'une famille de haute noblesse se décide à se mésallier pour conjurer sa ruine et payer ses dettes, elle aurait, selon moi, une manière bien simple d'ennoblir ce mariage au lieu de déroger : adopter cordialement cette pauvre riche enfant qui va nettoyer ce blason gorgé d'hypothèques; éviter toute allusion à l'infériorité de sa naissance; ne pas lui laisser croire qu'on ne l'a épousée que pour sa fortune; ne négliger aucune façon de la faire valoir; la présenter fièrement aux parents, amis et connaissances; la fêter, la choyer, la dorloter, comme si elle s'appelait La Rochefoucauld ou Montmorency ; l'acclimater doucement à sa nouvelle condition : l'assimiler si intimement à sa seconde famille, que, au bout de quelque temps, elle ait besoin d'un etïbrt de mémoire pour se souvenir de la première, et puisse se figurer que son baptême a été tout aussi armorié que son mariage. En d'autres termes, le meilleur moyen d'ennoblir une mésalliance, c'est d'avoir l'air d'ignorer qu'on s'est mésallié.

Fidèle admirateur — j'allais dire amoureux — de madame de Sévigné, je regrette qu'elle ne se soit pas

passionnée pour ce rôle si enviable et si doux : initier la femme de son petit-fils à l'honneur d'être marquise. Ce rôle était si digne d'elle! Il lui convenait si bien! Notez que cette jeune femme — Anne- Marguerite de Saint-Amans, — n'était ni laide, ni sotte. — « Elle avait dix-huit ans; elle était jolie, aimable, sage, bien élevée, raisonnable au dernier point. Certes, une fois la mésalliance acceptée, on pouvait tomber plus mal! » -- Maintenant, vous figurez-vous toutes ces qualités en germe et en fleur, cultivées par ce délicieux génie, qu'aurait secondé son entourage, immortalisé par sa correspondance? Vous figurez-vous Anne-Marguerite, admise dans l'intimité de ce groupe d'élite, maquignonnée par madame de Sévigné, qui s'y entendait si bien, et qui eût déployé, en son honneur, toutes ses coquetteries de grand'mère? Si madame de Sévigné avait pu lire dans l'avenir, elle y aurait vu que, de toutes les grandes dames du dix-huitième siècle, elle était celle dont la noblesse et les alliances pèseraient le moins auprès de la postérité, que là ne serait pas son titre de gloire, et que, par conséquent, elle pouvait, sans scrupule, commencer, de son vivant, cette victoire de l'esprit sur les préjugés de naissance. Façonnée et repétrie par elle, soumise par elle à une seconde éducation, Anne-Marguerite serait devenue si complètement sa petite-fille, que toute trace de bourgeoisie aurait disparu. Petite-fille et élève de madame de Sévigné! Condition excellente pour tourner la tête à un jeune mari; et alors, quel joli roman! Si

j'avais seulement cinquante ans de moins, j'essayerais de l'écrire. Le marquis de Grignan avait le défaut de détester les livres et la lecture; ce qui étonnerait davantage, s'il avait pu lire, imprimées, les lettres de sa grand'mère, et s'il avait su que ces lettres seraient la seule chose grande qui survivrait aux grandeurs de sa maison. A part cette lacune, assez peu rare chez les jeunes gentilshommes de son temps, il était beau, élégant, pieux, nullement libertin^ comme on disait alors; il réussissait également dans les exercices du corps et lés arts d'agrément. Il était bien vu du roi Louis XIV et du prince qui devait bientôt être le Régent. Sa bravoure ne fut Jamais contestée ; mais, à toutes les époques, louer un Français d'être brave, c'est un pléonasme, presque une offense. Il ne tient qu'à lui d'être le plus correct, le plus aimable et le plus aimé des héros du plus honnête et du plus chaste des romans.

A présent, voyez cette jeune fille, issue de bourgeoisie ou de finance, mais déjà pourvue de deux sortes de lettres de noblesse : celles qu'elle a bien gagnées en épousant le marquis de Grignan; et celles que lui a délivrées madame de Sévigné en l'élevant jusqu'à elle, en la faisant sienne. Elle est timide et craintive, cette Antoinette Poirier du dix-septième siècle, qui n'aura pas besoin de dire à son mari : « Va te battre ! » — Elle a entendu parjer des embarras d'argent de la famille où elle entre ; elle a deviné que, si ces embarras n'existaient pas, on ne l'aurait pas épousée. Que de sujets d'agitation et d'inquiétude I La

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voilà en présence de son mari. Elle ne tarde pas à être rassurée. Lui aussi, il sait de quel abîme ce mariage a sauvé ses parents et lui-même. Cette vilaine question d'argent, qui aurait pu désunir deux âmes vulgaires, tourne, au contraire, à leur avantage. La reconnaissance efface les chiffres ; l'amour fait le reste. Elle a dix-huit ans, il en a vingt-quatre leurs âges sont admirablement assortis. La distance des rangs, la dot, le contrat, les griffes des gens de loi et des créanciers, les protêts, les dettes payées, cette phrase atroce, trop souvent répétée en pareille circonstance : « C'est une affaire, une bonne affaire ! » tout est oublié. Il n'y a plus qu'un jeune homme et une jeune femme qui s'aiment et dont les cœurs, battant à Vunisson, battent une monnaie préférable à tous les écus, à tous les quadruples, à tous les louis d'or; ils s'aiment : n'est-ce pas charmant?...

Aujourd'hui, ces mésalliances ne font pas un pli. La jeune héritière de banquiers, d'industriels, de négociants, de brasseurs d'affaires, introduite dans une famille d'antique noblesse, croit aussitôt devoir montrer plus de morgue que si elle avait été emmaillotée, en guise de langes, dans une liasse de parchemins. On m'a conté l'histoire d'une de ces parvenues du mariage, qui, invitant une de ses amies à déjeuner, lui écrivait : « Nous serons entre intimes; nous n'aurons que Rivière et Ghalais. » — En 1695, les choses ne se passaient pas ainsi. Anne-Marguerite, qui aurait pu être l'ange de ces foyers dont les écussons fleurde-

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lises étaient rongés par le déficit^ comme le sont, sauf les fleurs de lis, nos budgets républicains, n en fut guère que la Cendrillon. Elle passe inaperçue, silencieuse et discrète, comme si elle avait à se faire pardonner d'être marquise de Grignan. On ne la regarde pas de travers. On ne semble pas la voir. Elle personnifie une délivrance et on se borne à se souvenir qu'elle rappelle une humiliation. Si la noblesse est un paradis, — ce qui ne me paraît pas démontré, — elle n'en habite que les limbes, et elle fait songer à ces vers d'un de nos poètes :

... Ils se parlent, mais c'est tout bas ; Ils marchent, mais c'est pas à pas...

Ils volent, mais on n'entend pas Battre leurs ailes...

Hélas! oui, il faut en rabattre, et mon pauvre roman n'est qu'un conte fantastique. Comment se défendre d'un vif sentiment de tristesse en lisant les pages où M. Frédéric Masson retrace, avec une rare énergie et une éloquence indignée, la pénible situation d'Anne-Marguerite, marquise de Grignan, dans cette famille, qui, sans elle, n'aurait plus môme de quoi faire des dettes et, suivant l'expression de Guibert, serait de plus en plus victime de Vusure prêtant à la nécessité. On voudrait du moins, faute de mieux, rejeter tout l'odieux de cette ingratitude sur la comtesse de Grignan, sèche, altière et antipathique personne que sa mère, malgré toutes les séductions de son génie, n'a pas réussi à nous faire aimer. Mais il

«st évident que madame de Sévigné ne songea pas à dédoubler sa passion maternelle : elle avait tout mis dans son écritoire et il n*en restait plus. Ses parents, ses amis imitèrent cette indifférence. On en est presque à se demander si la nouvelle marquise fut jugée digne de faire des Grignan, — « Sent-on, nous dit M. Frédéric Masson, ce que doit être pour cette malheureuse enfant de dix-huit ans, effarouchée, dépaysée, qui n'a près d'elle, pour la soutenir et la défendre, ni père, ni mère, ni mari (car le marquis est retourné à son régiment), ce continuel mépris et ce dédain perpétuel ! Elle sent l'hostilité dans les conversations, dans les regards, dans les silences. Elle est de trop entre cette mère et cette fille ; elle n'a que faire au milieu des Grignan. Tout la repousse, tout la rejette, tout la répudie. Et c'est en vain qu'elle se fera petite et humble... »

Ce tableau navrant et trop vrai rappelle à l'auteur une des plus attristantes comédies de Molière — (car la comédie n'est pas toujours gaie; elle ne serait pas ressemblante). — Georges Dandin a changé de sexe, et peut-être a-t-il perdu au change. Ce n'est plus le même genre de tribulations -et de souffrances. La comédie n'a presque rien à y voir. Elle en aurait peur, cette protégée des rois, des princes et des grands. Elle n'est pas encore assez hardie, la Muse d'Alceste, de Clitandre et de M. Jourdain, pour se prendre corps à corps avec le ridicule orgueil nobiliaire qui nous apparaît, à nous, plus tragique que comique ; nous savons quel en fut le châtiment. — « Mais

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Georges Dandin, nous dit M. Frédéric Masson, peut prendre sa revanche. Il est rustre et manant, soit; mais, en l'épousant, sa femme a renoncé à tous droits de noblesse. Elle lui appartient, sa femme, et, quelque jour où elle lui chauffera trop les oreilles, il saura d'un revers de main balayer les fontanges et rappeler à mademoiselle de Sotenville qu'elle est la femme à Dandin... » — Rien de plus piquant et de plus juste.

A Paris, chez elle, dans la maison paternelle, la jeune marquise est moins humiliée, moins molestée qu'à Grignan. Sa terrible belle-mère n*est plus là, et, si elle aime son mari, ce qui est probable, elle a le plaisir de le voir prendre goût à ce bien-être bourgeois, à cette grasse et plantureuse vie, préférable aux alternatives de faste officiel et de détresse latente, qui avaient précédé son mariage. « Le marquis s'y trouvait bien, dans cette maison fermée. Il y respirait un air de richesse et de bien-être ; il y engraissait, il s'y prélassait, il y sentait cette liberté charmante des dettes payées... Il était de ceux que la grasse vie contente, qui s'y affaissent et s'y endorment. Il ne portait point à la poursuite des honneurs cette âpre volonté qu'y mettait sa mère... » C'est ce que M. Edmond About, dans une de ses nouvelles si complètement oubliées, a appelé coq en pâte.

Il est malheureusement vraisemblable que, dans ce trop-plein de jouissances matérielles, dans cet engourdissement des facultés intellectuelles et actives, le marquis de Grignan oublia d'aime/ î^a femme.

Quelques années de splendeur ; puis la mort, cette mort dont nous avons déjà dit un mot d'après M. Frédéric Masson; cette mort, qui n'eut pas même le prestige d'une action d'éclat; la petite vérole, à l'hôpital de Thionville, sans funérailles, sans autre consolation qu'une lettre touchante et éloquente de Fléchier. Quelle expiation ! Quel sujet de réflexions poignantes pour cette mère, aussi éprise des vanités humaines, que si elle n'avait pas été dévote et si l'Évangile ne nous enseignait pas l'égalité sublime des grands et des petits devant Dieu!...

Il y a quelques années, je visitai le château de Grignan. M. Frédéric Masson nous dit, à la dernière page de son livre excellent : « Ainsi passe la gloire du monde... Le château est en poussière, le nom est aboli, l'écusson est, fruste... » — En poussière I C'est un peu exagéré; mais il y a deux sortes de poussière, et celle qui se fait avec l'oubli des" grandeurs disparues n'est pas la moins lugubre. La ruine du château de Grignan, c'est moins un mur qui se lézarde, un toit qui s'effondre, une tourelle envahie par les plantes parasites, que le contraste de ses nouveaux acquéreurs avec ses anciens propriétaires.

26 août 18S7.

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