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Sa vie et ses œuvres, par Jules Lacoiute

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coup perdu aux confidences épîstolaires, publiées après leur mort. Ils nous y apparaissent dans un déshabillé qui ne les embellit pas, l'un avec toutes les petitesses d'une nature de vieux garçon libertin, maniaque, venimeux, vicieux, obséquieux, vindicatif et méchant; Fautre avec toute la sécheresse d'un scepticisme haineux, incessamment occupé à assouvir sa vanité et à la cacher sous un masque d'ironique indifférence. Dans notre camp, au contraire, quel que soit le grade ou l'uniforme, — de Joseph de Maîstre à M. de Villèle, de Louis Veuillot à madame Swetchine, de Montalembert à Lacordaire,de monseigneur Dupanloup à Marie Jenna, la publication des lettres a encore rehaussé ceux et celles qui les avaient écrites. Pourquoi? — C'est que ce genre de littérature, — qui, heureusement pour lui, n'en est pas une, — est celui où l'on donne le plus de soi-même, où Ton se compose le moins, où, au lieu de songer à l'impression, à Teffet, au public, à la nécessité d'un peu d'ajustement et de toilette, on s'épanche dans une âme qui devient une âme sœur, du moment qu'on l'admet en partage de sentiments et de pensées, et qui aurait le droit de se plaindre, si l'on se déguisait pour elle. Dans ce commerce épistolaire, qui est une des grâces de la société polie, et que nos mœurs télégraphiques et téléphoniques finiront par supprimer, celui qui n'a à offrir que de l'esprit a bientôt vidé son grenier à sel ou son sac à malices. Si, plus tard, on publie ses lettres, elles ne le font pas aimer. Parmi ceux que nous saluons comme nos modèles et nos

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maîtres, quelle différence ! Leur inspiration est inépuisable, parce que toutes les sources de tendresse sont de leur domaine, parce qu'ils touchent aux fibres les plus délicates de la conscience et du cœur, parce que Dieu, c'est-à-dire Tinfini, est sans cesse présent, comme un céleste trait d'union, entre les deux âmes qui se parlent et se répondent. En outre, il est rare que ces lettres bénies ne nous ménagent pas quelque douce surprise. Ceux qu'effrayaient parfois les doctrines absolues du comte de Maistre, sont ravis de le voir, dans sa correspondance, sous un aspect tout nouveau, sensible, aimable, attendri, se livrant aux plus irrésistibles effusions de l'amour paternel et de^ l'amitié. Ceux qui, sur la foi du Charivari et du Siècle, ne se représentaient Louis Veuillot que sous les traits d'un éreinteur, ont de quoi se raviser en lisant ses lettres familières, en reconnaissant qu'il possède, lui aussi, le don des larmes, qu'il sait pleurer et sourire, que le fougueux polémiste a des accents incomparables lorsque, frappé au cœur par la mort de sa femme et de ses filles, il confond dans une même prière sa douleur et sa résignation. Le nom du grand évêque d'Orléans signifie, pour la plupart de ses admirateurs, lutte, attitude militante, énergique et infatigable défense des intérêts catholiques ; dans ses lettres, se révèlent, à chaque page, la douceur et la bonté... Ici, je ne puis résister à l'envie de citer quelques lignes de Marie Jenna; mes impressions s'accordent si bien avec les siennes I

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« Je suis encore tout étonnée de lui, tant il est diffé* rent de ce que je m'imaginais. Rien absolument que la bonté n'a paru en sa personne. Nous lui expri* mions notre reconnaissance, notre joie de le voir, notre admiration pour ses écrits. Il nous laissait dire» répondant seulement quelques mots, paraissant heureux et touché. On aurait dit un bon curé. Dans un moment d'effusion, il saisit le bras de mon père, comme s'il eût été son ami de tous les jours. Puis il nous bénit paternellement... »

Rapprochez de ces lignes le passage suivant que je prends désormais pour devise, comme si j'avais eu le très grand honneur de Técrire :

« Ces liommes-là, ces chrétiens à la face du monde (Montalembert et Louis Veuillot), je les aime passionnément. Et qu'importe leur nuance' d'opinion? Que M. de Montalembert soit trop libéral, que Louis Veuillot ne le soit point assez, qu'importe? Us ont dévoué à Jésus-Christ leur plume et leur vie; ils l'ont défendu, toujours et partout, sans faiblesse et sans respect humain. Ils ont mis une magnifique éloquence au service d'une grande pensée. Eh ! mon Dieu, qu aimerait-on sur terre, si l'on n'aimait cela? »

Marie Jenna a cent fois raison. J'ai connu, dans ma jeunesse, de vieux demeurants du dix-huitième siècle, obstinés à unir dans leur admiration Voltaire et Jean- Jacques Rousseau, lesquels, de leur vivant, usèrent

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et abusèrent du droit de se haïr et de se mépriser. Le bien serait-il donc plus intransigeant que le mal? Est-il plus difficile de coopérer, sans être exactement du même avis sur les questions secondaires, à une œuvre de réparation et de salut qu'à une entreprise de démolition, de ruine et de mort? C'est Técueil des consciences vigoureuses, armées de croyances inflexibles. D'autant plus susceptibles qu'elles sont plus convaincues, elles se croient défigurées par tout ce qui leur renvoie leur image en changeant quelque chose, non pas à l'ensemble de leur physionomie, mais à de légers détails de leur visage. Elles se regardent comme dépositaires, non seulement des grandes vérités, mais des petites, et il leur paraît qu'on attaque celles-là quand on discute celles-ci. Même, comme les meilleurs ont leurs contradictions et leurs faiblesses, ils s'attachent plus passionnément à ces accessoires dont je parle, parce que, n'ayant que le dépôt des articles de foi, ils finissent par faire des autres leur propriété. Ceux que M. Guizot a surnommés les malfaiteurs de l'intelligence n'ont pas de ces susceptibiUtés et de ces scrupules. L'affirmation est exclusive, la négation est accommodante. L'appétit du néant se nourrit de toutes les pâtures. Tout est bon à ces destructeurs, pourvu qu'on leur apporte un moyen de détruire.

Avant d'aborder la correspondance de Marie Jenna, — un écrin dont toutes les perles semblent des gouttes d'une rosée céleste, — je me reprocherais de passer sous silence l'excellente notice de M. Lacointa,

dont reloge peut se résumer en quelques mots. Dire qu'elle est digne du sujet, ce ne serait pas assez. Elle s'harmonise si bien avec la vie et l'œuvre de Fangélique créature dont elle nous conte la simple histoire, qu'on la dirait animée de son souffle, imprégnée de son âme, et que, lorsqu'on passe de la biographie à la correspondance, on est tenté de se demander où M. Lacointa a fini, où commence Marie Jenna. Le biographe ne nous dit pas précisément, mais nous croyons savoir que cette femme si bien douée, type de beauté intellectuelle et morale, était, physiquement, une disgraciée de la nature. Ce détail la complète. Lorsque les infirmités et les imperfections du corps et du visage ne créent pas, chez celui ou celle qui en souff're, un fond d'amertume et d'aigreur, un grief permanent contre le genre humain ou même contre le Créateur, un prétexte de représailles traduites' en esprit de dénigrement, rien de plus touchant que de voir ces déshéritées, renonçant à l'amour tel que l'entend le monde des heureux et des profanes, s'indemniser de cette privation en sanctifiant leur faculté d'aimer, en la répandant sur tout ce qui mérite d'attirer et de fixer leurs regards. Cet amour purifié, idéal, fait de renoncement, de sacrifice, de perpétuelles aspirations vers le bien, vers le beau, vers ï au-delà, leur donne certaines libertés, * qu'elles n'auraient pas si elles étaient vulgairement belles. Résignées à n'être que des âmes, elles peuvent se prodiguer au profit d*âmes sœurs, se servir d'expressions qui, dans des conditions difi*érentes, semr

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bleraîent appartenir au domaine du roman, et qu», sous leur plume, dégagées de tout sens humain, ne sauraient ni faire tressaillir une sensitive, ni effaroucher une hermine, ni inquiéter un ange.

M. Jules Lacointa cite de bien beaux vers de Marie Jenna, extraits de ses Elévations poétiques et religieuseSfde ses Enfants et Mères^ des Premiers Chants, La Muse chrétienne n'a rien inspiré de plus suave, de plus exquis, de plus pur. J'arrête au passage un épisode qui pourrait donner lieu à un malentendu. — « Cédant à d'affectueuses instances, nous dit M . Lacointa, notre aimable poète adressa à l'Académie française la première édition des Elévations ; quelle heureuse fortune pour les concours académiques! Mais le. livre ne fut pas couronné, deux pièces du recueil ayant été considérées comme irrespectueuses envers Victor Hugo et M. Renan. M. Villemain rangea ces poésies bien au-dessus de tous les autres travaux. — « Mademoiselle Marie Jenna, déclara M. de Montalembert dans une lettre rendue publique, doit être fière de ce qui lui arrive. Son livre a été jugé par M. Saint-Marc Girardîn et M. Sainte-Beuve comme supérieur, très supérieur à tout ce qui a été présenté à l'Académie ; il n'a été écarté qu'à cause des attaques dirigées contre deux membres de l'Institut. »

Ceci se passait en 1867. A cette date, M. Renan était loin de l'Académie française, dont la majorité se serait bien gardée de l'élire. On peut supposer d'abord que l'Académie crut devoir faire celte poli-

tesse à M. Renan, en sa qualité de membre de l'Institut (Inscriptions et Belles-Lettres), mais surtout que, dans le duel étrange entre Victor Hugo et Napoléon III, ayant accepté le triste rôle de témoin du poète, elle ne voulait pas en démordre et traitait d'iconoclaste quiconque refusait d'adorer le pathos sibyllin des Contemplations et les odieuses violences des Châtiments. Voici quelques strophes de la pièce h Victor Hugo :

« Est-ce bien lui, mou Dieu! dont la France était fière, Lui, phare étincelant au rivage allumé, Urne versant à flots Tencens et la prière, Lui ! lui que nous avons aimé ?

» O poète égaré? qu'as-tu fait de ta lyre, Mise au diapason du concert étemel, Ta lyre qui faisait et pleurer et sourire",

Voix de la terre et voix du ciel?

» Oh ! que n'as-tu suivi depuis longtemps la feuille Que Tautomne en passant prend au rameau flétri I Oh! que n'es-tu tombé, comme le fruit qu'on cueille Tout aussitôt qu'il a mûri I

» Nous aurions vu de loin disparaître ta voile, Ainsi qu'on voit descendre une vierge au tombeau ; Et Dieu sur ton beau front eût retrouvé l'étoile Qu'il a jetée à ton berceau .

» Mais maintenant ta lèvre enseigne le blasphème, Et l'amour se tarit où ton souffle a passé.

poète ! ô chrétieu ! de ton double baptême Le double signe est effacé! »

Ces vers sont de 1864 ou 1865. Victor Hugo n*en était encore qu'aux premiers symptômes de ses allé-

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nations poétiques. Pauvre et sainte Marie Jenna! qu'a-t-elle dû penser, quelles larmes a-t-elle dû répandre, tandis que le grand coupable, aliénant de plus en plus le divin trésor, dont personne icibas n'eut une part plus large, publiait VHomme qui rit, les Chansons des rues et des bois, et puis ces phénomènes de folie, d'impiété, de caducité et de radotage, VAne, le Pape, Religions et Religion, les Quatre vents de V esprit, la Pitié suprême, bourrés de blasphèmes, d'apologies de la Commune, d'insultes violentes à tout ce qui mérite le respect, de personnalités grossières^ d'entassements amphigouriques, de gageures contre le bon sens? Le malheu* reux — je ne dis pas le misérable — y a gagné toutes les piles de gros sous de la popularité, l'inscription de s6n nom au coin de nos rues républicaines, des funérailles fastueuses et le Panthéon. Si les âmes d'élite, telles que Marie Jenna, n'ont pu désormais songer à lui que pour le maudire ou le plaindre, on peut affirmer qu'il a perdu au change.

J'ai hâte d'arriver à la correspondance. Ravissante à tous les points de vue, que doit-elle être pour moi, qui m'y retrouve en pays de connaissance, et qui, en lisant certaines pages, puis me croire à Tombre de nos tours papales ou même de mes vieux marronniers? Pourtant, j'ose me permettre une très légère réserve, ne fût-ce que pour introduire une pie-grièche dans ce nid de colombes. Les possesseurs d'une trop belle âme — et quelle âme fut plus belle que celle de Marie Jenna? — sont exposés à deux sortes de périls,

que la langue boulevardière exprime par ces deux mots : bénisseur et gobeur.,. Ah! qui oserait reprocher à Marie Jenna d'être bénisseuse^ Ses bénédictions sont si balsamiques I Son eau bénite ressemble si peu à Teau bénite de cour! Elle est si limpide! Il s'en exhale un tel parfum de sincérité, de tendresse, de charité, de piété, de douceur 1 Elle est si heureuse d'admirer, d'aimer, de communiquer à ceux qu'elle aime un reflet de sa lumière et de sa flamme! D ailleurs, ceux qu'elle bénit sont en fonds pour lui rendre ce qu'elle leur donne; ils s'appellent Lacordaire, Montalembert, Mermillod, Dupanloup, Gochin, Perreyve, Auguste Nicolas, Trébutien, etc., etc., sans compter d'autres amis auxquels j'arriverai tout à l'heure. Que dire du second genre de péril, qui n'est que la conséquence du premier? Une nature aussi pure, aussi éthérée que Marie Jenna, devait nécessairement mettre du sien dans quelques-uns de ses enthousiasmes et « croire qu'elle regardait un portrait quand elle ne voyait que son miroir ». Son amitié avait une telle puissance d'idéalisation, que ses amis se transformaient à son image. — Dieu merci! la diff*érence n'était que du plus au moins. Elle les sanctifiait en es aimant. Dans ce mystérieux travail du mieux exagérant le bien, le pécheur devenait un chrétien, le chrétien un fervent catholique, le paroissien un marguillier, le poète religieux un Père de l'Eglise, Pour elle, la mythologie ne cessait de se dépeupler au profit de l'Évangile; les amours joufflus étaient

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de petits anges; la Vénus d'Arles elle-même lui serait apparue sous les traits d'une sainte, patronne des gens d'esprit en temps de République, — et qu'on nomme sainte Nitouche.

Pardonnez-moi cette boutade de vieux et incorrigible critique! Je reviens à Marie Jenna, entourée, non plus des évêques, des catholiques illustres, des athlètes de notre religion, dont les noms reparaissent souvent dans ses lettres, mais dé mes compatriotes et de mes amis. La voici à Avignon, sinon en personne, au moins dans les plus charmantes effusions de ses sentiments et de ses pensées. On dirait que, en perdant Trébutiën, elle a fait de notre Roumanille le plus cher de ses confidents et de ses amis. — « M. du Breil, écrit-elle, me dit encore : « Il vous donne un » joli nom, M. Roumanille : Ma sœur!,,, il n'y a » pourtant aucun lien de parenté? — Non, cela » veut dire : Sœur en poésie et en foi, — Une » belle fraternité que celle-là I »

Comment ne pas redire, avec Alfred de Musset, qui, par parenthèse, aurait bien fait d'humecter un peu moins son cachot ?

L*âme, fille du Ciel, prisoDnière invisiblei Souffre dans son cachot de poignantes douleurs ; Du fond de son exil, elle cherche ses 9(Burs, Et les pleurs et les chants sont les voix éternelles De ces filles de Dieu qui s'appellent entre elles!

Roumanille porte bonheur à Marie Jenna. Sans ravoir jamais vu, elle le devine, etje dirai volontiers

qu'elle le peint. Sans connaître encore sa langue, elle comprend d'instinct que, seul parmi ses émules, il a donné à la Muse provençale sa vraie mission; que, par cela même que cette muse avoisine de plus près la ferme et la mansarde, l'atelier et la chaumière, il sied d'en faire, non seulement une charmeuse, mais la conseillère et l'amie des classes populaires ; que, dans un temps troublé où toutes les tètes sont à l'envers, au village comme ailleurs, Roumanille, luttant avec verve, enjouement et bonne humeur contre l'épidémie révolutioimaire, nous offrant le contrepoison des mauvais journaux à un sou, égayant ses leçons pour les rendre plus persuasives, se faisant simple avec les simples, a l'unique privilège de ne jamais nous suggérer ce propos si souvent répété : « Ce doit être bien beau ! quel dommage que ce ne soit pas écrit en français! » Marie Jenna, nature essentiellement immatérielle, avait l'honneur et le bonheur d'ignorer certains dessous de cartes ; sans quoi, elle nous aurait dit quel mauvais service on rend à la Muse provençale, en la parisianisant. Elle trouve, en parlant à Roumanille de ses affections et de ses joies de famille, de la poétique Rose Anaïs, de la charmante Thérézet, des expressions dont rien n'égale la suavité, la grâce pénétrante et la fraîcheur. Un de ses amis l'a qualifiée de voyante. En effet, de Bourbonne à Avignon, elle voit ce qui est loin de ses regards. Elle n'est myope que pour le mal. J'ai connu un grand vicaire, homme d'esprit (pourquoi pas?), qui s'était égaré un soir, à la suite de son évêque, dans un salon qu'il croyait de

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haute lice. Les dames étaient décolletées, et la maitresse du logis crut devoir s'en excuser. Un imbécile n'aurait pas su à quel sein se vouer. Mon grand vicaire répondit sans se troubler : « Madame, Dieu est partout, et je ne vois que lui. » — Il avait pressenti Marie Jenna.

A côté de Rounïanille, plaçons la famille Goudareau, une famille dont notre ville s'honore à juste titre, et dont on peut dire ce que le pape Grégoire XVI disait des La Ferronnays : « Sono tutti santi, » M. Albin Goudareau venait de perdre une femme incomparable et adorée. Marie Jenna lui écrit :

« J'ai reçu la lettre qui m'annonce votre malheur, fille a bien su me révéler, cette simple lettre, toutes les angoisses, toutes les larmes, toutes les prières qui ont précédé le moment suprême et le vide profond qui Ta suivi. Vous m'avez si bien dit votre tendresse pour la femme admirable que vous avez perdue ! Oh ! pourquoi faut-il que de telles chaînes soient brisées, que deux époux chrétiens ne puissent pas s'en aller, la main dans la main, jusqu'au ciel?... Mais vous n'êtes point séparés... Il vous manque la présence sensible de votre Olympe, mais vos liens ne sont point brisés. Votre lettre tout entière me la montre vivant avec vous dans une mystérieuse intimité. Vos deux vies, c'est une seule vie partagée entre la terre et le ciel. »

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Quel est celui de nos grands écrivains, de nos grands poètes, qui refuserait de signer cette dernière phrase? Hélas! il refuserait peut-être, parce qu'il ne la penserait pas.

Marie Jenna est une exaltée. Sa sympathie est de la tendresse ; son admiration est de lenthousiasme ; son enthousiasme est de Textase. Mais ne croyez pas que son exaltation soit de Tascétisme, que sa piété ou sa dévotion la rende étrangère ou indifférente à tout ce qui n'est pas contenu dans le sanctuaire! Cette délicate intelligence est préservée par son ange gardien de» intempéries du dehors; elle n'est pas fermée. La musique l'enchante. Les mélodies de Schubert la font pleurer et rêver. La musique des vieux maîtres donnerait des ailes à son âme, si elle en avait besoin. Les mystiques harmonies de Torgue répondent à ce fond de mélancolie, à ce sentiment que M. Jules Lacointa nomme excellemment le mal de rexil,eiq\ie l'on pourrait appeler le mal du pays, ou la nostalgie céleste. Comme elle aime Lamartine, le Lamartine des Méditations et des Harmonies! Quelle profondeur de conviction chrétienne dans cette phrase poignante et vraie : « Ah! ces sacrements donnés pendant le sommeil de rame, ce n'est point ce que je voulais, ce que j'espérais. » — Et M. Ernest Renan, aujourd'hui grand officier de la Légion d'honneur, et qui devrait rougir en regardant cette croix dont il a renouvelé le supplice! Quel souffle d'indignation généreuse! a Quand ces messieurs croient voir, parmi les catholiques, quelques restes de superstition, ils s'écrient ;

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« En plein dix-neuvième siècle! » Eh bien, moi, je m'étonne que, en plein dix-neuvième siècle, on ose produire un livre aussi dénué de bon sens que le Saint Paul de Renan. »

Marie Jenna, artiste, poète, musicienne, épistolière de premier ordre, était aussi paysagiste, et la sobriété de ses paysages n'en fait que mieux ressortir la vérité, la transparence et le charme : « Ici, le bois est percé à jour; les rayons de soleil se jouent entre les branches vertes et rouges, et sur les feuilles sèches qui ' couvrent la terre. Oh ! le joli sentier, ruban d'ombre et de lumière, qui se montre et se cache, qui monte et descend, et qui ondoie comme l'eau d'un ruisseau I Je veux le parcourir tout entier; je veux voir où il mène. Est-ce à une plaine toute ruisselante de soleil, ou à un bois plein de mystère, ou à un grand chemin planté d'arbres, ou à un coteau de vignes? Oh! ne m'appelez pas! Laissez-moi voir ce qu'il y a au haut du sentier. Je vous le dirai peutêtre à mon retour... Chantez^ petits oiseaux, réjouissez-vous; vous êtes libres!... »

En somme, si j'avais à résumer mes impressions après cette délicieuse lecture, je dirais : Marie Jenna est comparable à une cantatrice douée d'une voix si douce et si pure, que, même si elle chantait au-dessus du ton, on ne s'en apercevrait pas, ou l'on serait fâché qu'elle chantât autrement.

Marie Jenna donne si à propos et place si dignement le doux nom do cœur, diâme sœur, qu'on se

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PETlT-FlLS DE MADAME DE SEVIGNÉ

Le marquis de Giignan, mort à trente -trois ans, sans même avoir l'honneur d'être tué sur un champ de bataille, a laissé peu de traces dans l'histoire. Pourtant, quand même il ne serait pas le petit-fils de madame de Sévigné, dont le nom illumine tout ce qu'il touche, il mériterait, à un autre titre, l'attention de l'historien et du moraliste. Nul peut-être, à cette heure néfaste de l'agonie d'un grand siècle et d'un grand règne, ne personnifia plus complètement le néant des vanités humaines, l'écroulement de l'orgueil nobiliaire, foudroyé par la Providence. Est-ce tout? Pas encore. Par son mariage, qui fut une mésalliance, et que rendirent nécessaire les énormes dettes de son illustre famille, il représente à nos yeux le mauvais côté de la politique de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV, qui, en débarrassant la monarchie des

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