Par le prince de Valori
Torgueil. Quand il est beau, il est sublime; quand il n'est pas sublime, il n*est pas ridicule, mais seulement ennuyeux, jamais vulgaire. Ses diatribes contre la France, si peu spirituelles que nous devrions en
rire à ses dépens, s'expliquent par des rancunes
presque légitimes contre Paris, où, après avoir subi toutes les rigueurs de la misère, il eut, vingt ans après, à essuyer une tempête de sifflets, lui, traité dans son pays comme Tégal des dieux, Tami des rois, l'idole des peuples. Weber, d'ailleurs, l'immortel auteur de Freischûtz et d'OberoUy n'a pas été beaucoup plus tendre pour la patrie de Méhul, d'Auber et de Boieldieu. — Soit! Mais le génie de Wagner, fût-il encore plus immense, ne diminue pas d'un millimètre la taille de ses devanciers, Gluck et Mozart, Spontini et Grétry, Rossini et Meyerbeer, — voire Bellini, Halévy et Donizetti, — pas plus que la gigantesque Légende des siècles, — cette épopée wagnérienne — ne rapetisse Lamartine, n'amoindrit Alfred de Musset, n'annule André Chénier et n'annihile Racine.
Telle est la pensée du prince de Valori, et il l'exprime avec une autorité, une élégance, une courtoisie, qui devraient désarmer les wagnériens les plus fanatiques. Ce n'est pas lui qui aurait écrit le lendemain de la' première représentation de Tannhauser à l'Opéra : « Dieu du ciell Quelle représentation i Quels éclats de rire! Le Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais style musical; il a ri des polissonneries d'un
orchestre bouffon; il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc qu'il y a un style en musique! Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement. »
De qui sont ces lignes sibilantes? — De Berlioz, celui de tous nos compositeurs, — comme le remarque très justement le prince de Valori, — dont la musique se rapproche le plus de celle du maître de Bayreuth. Il est vrai que ce même Berlioz, pour se mettre d'avance en règle à l'égard de la musique de l'avenir, avait écrit à propos de l'incomparable chefd'œuvre de Rossini, Guillaume Tell: « Je crois que tous les journaux sont décidément fous. C'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est pas absurdement éc?ntj où il n'y a pas de crescendo et un peu moins de grosse caisse, voilà tout ! Du reste, point de véritable sentiment, toujours de l'art, du savoir-faire... »
Bonté divine I Parler ainsi de cette merveille de la musique moderne, dont les beautés commencent avec la splendide ouverture et ne finissent qu'au délicieux ^no final. Je rends à ta tendresse.,,; trop souvent supprimé à la représentation. Je me souviens que, en novembre 1829, j'allai, avec un de mes camarades de collège, entendre Guillaume Tell, dont le succès n'était pas alors ce qu'il a été depuis. Quelle interprétation 1 Quel ensemble ! Dabadie ne valait ni Baroilhet, ni Faure, ni Lassalle ; mais Adolphe Nourrit I Levasseur ! madame Damoreau ! Alexis Dupont, X. 16
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dans le rôle du pêcheur Ruodi, livré aujourd'hui à des ténors de pacotille ! Taglioni dansant sur les paroles : Toi que F oiseau ne suivrait pas!... et, pour jouir de tout cela, mes dix-huit ans! ma vivacité d'impressions! ma facilité d'enthousiasme!... L'infaillible Habeneck dirigeait l'orchestre, peuplé de solistes du premier ordre. Après le prélude où dialoguent les violoncelles, lorsqu'arriva le lianz des vaches y — « développé, nous dit le prince de Valori, agrandi par Rossini, et devenu un des plus beaux fleurons de sa couronne», — je serrai le bras de mon camarade, en lui disant à demi-voix : « Oh ! mon ami, que c'est beau! » Mes voisins me regardèrent de travers; à cette époque, le parterre des théâtres lyriques ne plaisantaient pas, et toute interruption,
même admirative, soulevait de vive colères
Le rideau se leva sur le chœur Quel jour serein pour nous s'apprête ! Lorsqu'après l'exquise romance du pêcheur, Accours dans ma nacelle! survint le foudroyant appel de Guillaume : Il chante et VHelvétie pleure sa liberté! je ne pus contenir mon enthousiasme... — « Je t'avertis, me dit tout bas mon camarade, que, si tu ne te tiens pas tranquille, on va crier : « A la porte! » et tu n'entendras plus que les fiacres de la rue Le Peletier. »
Doux et lointain souvenir ! il y a, de cela, cinquante-huit ans. Depuis longues années, je n'entends plus d'autre musique que celle de mes rossignols et de mes cigales. Mais souvent, le soir, dans ce demisommeil où l'âme se détache des choses présentes,
OÙ ne veillent plus que les songes^ j'évoque ces images du passé. Plongé dans mon vieux fauteuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche, ces airs, ces duos, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse. On me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créations pathétiques ou riantes, tragiques ou bouffonnes, mais toujours mélodieuses, de Rossini, de ses émules et de ses meilleurs disciples : Sémiramide et Desdemona, Niuetta et Rosine, Assur et Otello, Figaro et don Magnifîco, Edgardo et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino et Amina, Alice et Robert, Valentine et Raoul, Fidès et Sélika; et, avec eux, leurs interprètes, Rubini et Lablache, Ronconi et Mario, Tamburini et Julia Grisi* madame Mabibran et sa sœur Pauline Viardot, Garcia et Alboni. Si la musique était belle, les auditoires n'étaient pas moins beaux. Où sont-elles, les célébrités de l'élégance, de l'art, de la poésie, du théâtre, du blason, de la richesse ? Dans quelle nécropole faut-il les chercher? Les robes de soie et de velours sont devenues des suaires; les figures sont des fantômes, les fantômes sont des spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes sont des ombres. C'est à peine si les petites-filles savent les noms de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et les artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent battre les cœurs des dandys les plus éblouissants, des plus brillants officiers de la garde royale et de l'armée, et qui constellaient les loges de leur beauté, de leurs sourires. Où sont les fleurs de leur
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corsage, les diamants el les perles de leurs colliers ? vanité! ô néant! C'est triste; ce serait lugubre et navrant, si, au bout de ces mélodies profanes, on ne récitait un Pater et un Ave^ si, après ces litanies mondaines, on ne répétait les véritables : « Rosa mystica! Rose mystique, qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais! Stella matutina! Etoile du matin, d'un matin qui n'aura pas de soir, d'un jour qui n'aura pas de nuit ! »
Voilà pourquoi je dois au prince de Valori deux remerciements au lieu d'un : d'abord, pour m'avoir ramené vers des souvenirs dont la mélancolie n'est pas sans douceur; et puis, parce que la note religieuse reparaît, à chaque instant, dans son charmant ouvrage. 11 parle la langue de Dante comme la sienne, et il profite de cette intimité que son nom rend plus vraisemblable, pour nous rappeler ces vers sublimes de la Divine Comédie :
Vergine Madré, figlia del tuo figlio, Umile ed alla più che a'eatura
« Vierge Mère, fille de ton fils, humble et élevée plus qu'aucune autre créature! Dans l'éternité des conseils divins, lu ennoblis la nature humaine à ce point, que Ion créateur n'a pas dédaigné d'être, à son tour, enfanté par toi! »
Oui, le prince de Valori a bien raison : ces vers, que je traduis trop imparfaitement, sont le dernier mot du sublime !
La musique est le plus religieux de tous les arts.
Elle possède un privilège que lui refusent, je le sais, les rigoristes, mais qui me semble incontestable. Plus heureuse que la peinture, la statuaire et la poésie, il lui est impossible d'être indécente^ licencieuse ou obscène. Entendons- nous : si vous prenez un air quelconque d'opérette ou de café-concert, et si vous le transportez dans une église pour fêter le doux mois de Marie, il v aura inconvenance, mais rien de plus. L*air en lui-même est innocent; il est discrédité par le sens qu'on lui attache, par les paroles qu'on lui applique, par les allures de contredanse, de valse ou de polka, dont il paraît inséparable. Pourtant une femme très pieuse, — (j'en ai fait rexpérienc.e) — trop pieuse pour aller au bal ou au spectacle, — assistant aux offices du mois de Marie, ne sera pas scandalisée si on lui joue une musique d'opéra qu'elle n'a pas entendue ailleurs. Croyez-vous qu'il en serait de même, si vous lui récitiez une poésie erotique ou si vous la forciez de regarder un tableau où s'étaleraient toutes les audaces du nu? Il y a plus : la musique religieuse est absolument indépendante de tout ce qui n'est pas elle. Si elle s'envole vers le ciel, sa patrie, et si nous essayons de la suivre, rien ne nous distrait, rien ne nous arrête. Certes les madones de Raphaël éveillent des sentiments qui n'ont rien de profane; mais enfin ce sont des femmes; ces femmes sont belles. Nous pouvons nous dire que, pour les peindre, il a fait poser quelque splendide paysanne d'Albano, modèle moins virginal que la copie. La poésie la plus chrétienne ne peut pas se dégager des
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exigences du rythme, de la forme, de la rime. Avec Bach, Pergolèse, Hcondel, Palestrina, Haydn, Allegri, Mozart, la musique rehgieuse n'a qu'à déployer ses ailes ; la voilà rendue à sa céleste origine, dans Tintimité des anges et des séraphins. Les séraphins et les anges! Je me les figure parfaitement s'abstenant de contempler des tableaux, — et les jours de vernissage, je serais de leur avis, — ou se privant de lire des vers, — et je n'ai garde de les plaindre, quand M. Leconte de Lisle perpètre ses poèmes barbares, païens ou prémythologiques. Je ne saurais les imaginer autrement qu'avec une harpe dans les mains, un cantique sur les lèvres. Autre remarque : nous ne pouvons nous dissimuler que, dans notre malheureux siècle, l'art se sécularise, se laïcise de plus en plus. Hippolyte Flandrin, Orsel, Emile Périn, ont bien peu de successeurs. Nos artistes exécutent sur commande des tableaux religieux où il y a de tout, excepté de la religion. L'idéal a encore des fidèles, ne fiU-ce que Puvis de Ghavannes; la foi catholique n'en a plus. Depuis les Harmonies poétiques de Lamartine, la France chrétienne attend en vain un de ces poèmes, un de ces recueils lyriques où pas une dissonance ne trouble les mystiques effusions de l'âme en présence de son Dieu. Si elle en demandait, on lui répondrait par les Névroses et les Blasphèmes.
Il n'en est pas de même pour la musique. Elle purifie ce qu'elle touche ; elle communique aux moins chrétiens des intermittences d'inspiration chrétienne.
On en trouverait dans le répertoire de M éhul, de Meyerbeer, d'Halévy, d'Adolphe Adam (il/mm7, Chrétiens!) et même d'Auber, l'épicurien et le sceptique. Je ne parle pas de Gounod; je croirais lui faire injure, en le réclamant pour l'orgue et le sanctuaire. Passionnément religieux, religieux d^instinct, de cœur, d'attrait, d'imagination et d'âme, l'auteur de Rédemption, de Mors et VitUf et de tant d'autres pages illuminées de l'esprit de foi, a pu, ce que j'ignore, être entraîné, de temps à autre, par cette imagination même, vers des objets différents des objets de notre culte. Mais, chez lui, le musicien profane, le pécheur, n'est qu'intérimaire, et il a su mettre de la religion jusque dans Faust, où Gœthe n'avait mis que du panthéisme.
Nous voici bien loin de Wagner, de Rossini et de Berlioz. J'y reviens, avec le prince de Valori, pour relever un détail. Le Berlioz posthume a eu une bonne fortune et une mauvaise : la bonne, l'excellente, à laquelle ont contribué MM. Pasdeloup, Lamoureux et Colonne, c'a été l'apothéose d'outre-tombe, le retour de l'opinion en Thonneur d'un grand artiste méconnu et martyrisé de son vivant; la mauvaise, c'est la publication de sa Correspondance, qui le ferait haïr, si nous ne savions que ses souffrances morales et physiques, les privations de sa jeunesse, sa gastrite nerveuse, une orageuse passion suivie de cruels mécomptes, et, plus que tout cela, l'injustice de ses contemporains, la conscience de son immense valeur se débattant contre l'indifférence publique, le maintenaient dans un état permanent d'irritation et
d'amertume. Ce qu'il y eut de pire, ce qui compromettait son autorité, c'était le contraste de ses malices parlées, de ses violences épistolaires avec le ton fort convenable de ses articles, qu'il fallait lire entre les lignes pour deviner dans quel mépris il enveloppait Rossini et Meyerbeer, Bellini et Donizetti, Gounod et Ambroise Thomas, Auber et Halévy, Adam et Victor Massé. Il était sincère, mais tellement passionné, que Textrême mobilité de ses jugements le rendait suspect de partialité. Lors des débuts de Duprez dans ce même opéra de Guillaume Tell, que Berlioz avait si fort maltraité, ce ne fut pas de l'admiration, ce fut de l'extase : un cri d'enthousiasme en six colonnes. G^était le ténor idéal, le ténor rêvé; on eût dit qu'Adolphe Nourrit n'avait jamais existé. Les compositeurs allaient désormais avoir, en la personne de ce ténor sublime {sic), un auxiliaire, un collaborateur incomparable. Deux ans après, Benvenuto Cellini tombe à plat, et Duprez, chargé du principal rôle, se fait presque complice du désastre. Dès lors, Duprez n'est plus bon qu'à livrer aux sifflets des parterres de province; et, comme Berlioz, au milieu de ses tempêtes, ne perd jamais une occasion déplacer un jeu de mots, il ajoute : « Je conseille à ce monsieur (le sublime ténor de tout à l'heure) de ne plus faire de visites qu'au rez-de-chaussée; car il lui est impossible de monter. »
Avec Rossini, les invectives de Berlioz étaient sans excuse; car il n'avait pas encore subi de froissements d'amour-propre, au moment où l'auteur de Guil-
LA MUSIQUE ET LE DOCUMENT HUMAIN ZOl
laume Tell rentra dans le silence pour n*en plus sortir que pour aller à la messe, comme il le disait spirituellement, en faisant allusion à son dernier chef-d'œuvre, joué et chanté d'abord chez le comte Pillet-Wil]. Heureusement, il gardait, pour veiller sur sa gloire, la génération dont il avait été Tenchanteur. Infiniment plus jeune, le prince de Valori en a recueilli les meilleures traditions; il a assisté, le i*^' mai, à la translation des cendres de Rossini à Florence, à Santa-Groce, « le panthéon des gloires italiennes ^), — et celte cérémonie, plus triomphale que funèbre, lui a inspiré de belles pages, d'une éloquence communicative, où reparaît, dans tout son éclat, cette figure immortelle que l'inconstance du dilettantisme et l'épidémie wagnérienne menaçaient d'une éclipse, visible à Paris et peut-être en Italie. Je n'ai envie de récalcitrer que sur un point qui n'a. Dieu merci ! rien de commun avec les merveilleuses beautés de Guillaume Tell et du Comte Ory, d'il Bar^ bière et de la Gazza, de M osé et de Semiramide. — « Parlerai-je, nous dit Henri de Valori, de. ses samedis 'i Q\iq\^ souvenirs! Quels hommes! Entête, Berryer; puis l'ami, le Caro Beppino, le prince Joseph Poniatowski, grand seigneur par le talent, la courtoisie, la bienveillance : chanteur, compositeur, pianiste, homme d'Etat ; puis Auber, Halévy, Meyerbeer, Ambroise Thomas, Gounod, Verdi; — des Mécènes comme Rothschild, Aguado, Pillet-Will, Vio-Bonato enfin, son médecin et son ami. »
Rien de plus vrai, et l'on pourrait encore ajouter
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de boaux noms à ce livre d'or. Pourtant la vieillesse de Rossini ne fut pas tout à fait ce qu'elle aurait pu être, s'il avait épousé une femme digne de lui, digne de faire les honneurs de sa maison, de son génie et lie sa gloire à ce groupe d'élite qu'il présidait — primus inter pares. Madame Olympe Rossini, — cidevant Pélissi 3r, — éloignait quelques admirateurs délicats et timides, épris de leur propre admiration qu'ils soignaient comme une fleur rare; non pas qu'ils fussent effrayés d'avoir à apporter, de temps en temps, un pâté de foies gras ou une poularde truffée, sous peine d'être fort mal reçus par la terrible virago, mais parce que, dans ce temple de Tharmonie et de la mélodie, une fausse note déplaisait plus qu'ailleurs. Le prince de Valori cite une déplorable lettre de Berlioz : « On m*a offert de me présenter à Rossini. Je n'ai pas voulu, comme vous pensez bien; je n'aime pas ce Figaro, ou plutôt je le hais tous les jours davantage. » — Dans un sens diamétralement contraire, un de mes amis — très intime — écrivait à mon cher et toujours regretté Joseph d'Ortigue : « Tu me proposes de me présenter à Rossini. A ta grande surprise et à la mienne, je refusa. Tu connais mon admiration pour l'auteur de Guillaume Tell et de vingt autres partitions magnifiques ou charmantes. En musique, Rossini est mon Dieu, mais ce Dieu n'a pas été raisonnable; c'est trop de deux Olympes. »
Le prince Henri de Valori n'a pas été moins bien inspiré en nous parlant de Verdi. Mais, ici, sans me
récuser absolument, je demande à faire une distinction essentielle. Mon enthousiasme pour Rossini s'entremêle de reconnaissance et de tendresse. Si sa musique a vieilli, — ce que je m'obstine à nier, — nous avons vieilli ensemble, et Ton sait que les amants ou époux bien épris ne s'aperçoivent ni du premier cheveu blanc, ni de la première ride. Quelquefois même, en avançant dans la vie, ils s'aiment davantage parce qu'aux douceurs de l'affection présente se joint la reconnaissance pour les années de bonheur. En outre, à un point de vue plus sérieux, le génie de Rossini s'encadre exactement pour moi dans la phase par excellence^ dans les quinze ans de Restauration. Tancredi est de 1816, Guillaume Tell est de 1829. On a dit : « La comédie de quinze ans, » — Je dirai volontiers : « L'opéra de quinze ans. » — en donnant pour étiquette à chaque numéro de ce mélodieux calendrier un chef-d'œuvre d'inspiration tragique ou bouffonne, de verve, de génie, d'esprit ou de gaieté. Lorsque disparaît la branche aînée des Bourbons, Rossini cesse de chanter. Même à la suite d'un malentendu dont M. Guizot dit un mot dans ses Mémoires, il se trouve que le gouvernement de Juillet, si spirituel, si lettré, installé au nom des supériorités intellectuelles, de la philosophie, de Tart, de l'éloquence et du bel esprit, manque aux engagements que le ministère de la Restauration avait pris avec l'illustre Français d'adoption, auteur, en quatre ans, de Moïse, du Siège de Corinthe, du Comte Ory ei de Guillaume TelL Rossini, qui a écrit
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pour le sacre de Charles X il Viaggio à ReimSy se dit que la nouvelle monarchie, qui ne se fait sacrer ni parla religion, ni par la poésie, ni par la musique, est décidément trop bourgeoise pour lui. Le cygne de Pesaro replie ses ailes, et peut-être perdons-nous, à la chute de notre chère et bienfaisante royauté, cinq ou six chefs-d'œuvre, qui ne demandaient qu'à naître, et qui n'eurent pas même à mourir. Enfin, comme pour mieux caractériser sa physionomie, son rôle, sa place dans notre siècle, quel est, en France, le meilleur ami de ce grand artiste qui a le bon goût de détester la Révolution? Berryer, le grand orateur; Berryer, le Qdèle légitimiste, le Rossini tout à la fois et le Lablache de la tribune.
Avec Verdi, ce n'est pas la même chose; la fleur est belle, le fruit est savoureux, la figure est superbe; maïs le duvet n'y est plus. Est-ce ma faute? Est-ce la sienne? A la jeunesse a succédé l'âge mûr, au mariage d'amour le mariage de raison. J'avais près de quarante ans, quand j'ai entendu Nabucco; j'en avais plus de soixante, quand j'ai applaudi la Traviata. Les meilleurs ouvrages de Verdi, il Trovalore, RigolettOy il Ballo in maschera, se sont rencontrés avec l'époque où se désagrégeaient les artistes et le public du Théâtre -Italien, habitués, quinze ou vingt ans auparavant, à une sorte d'intimité dont les uns profitaient pour mieux chanter, l'autre pour mieux écouter. Une des grâces exquises de la Muse italienne, des Gimarosa, des Paësiello, des Rossini, des Bellini, des Donîzetti, c'était de nous transporter
dans un monde idéal, complètement étranger aux passions politiques, de rejeter tout ce qui aurait alourdi son vol à travers le pays du Bleu. On dirait ces alcyons dont les ailes sont immenses et le corps imperceptible. Verdi n*a pas cette sérénité. Qu'il Tait voulu, ou que le hasard ait tout fait, sa gloire est étroitement liée à la Révolution italienne. Cette Révolution, que Rossini haïssait, a adopté Verdi comme sien. Il en a été tout ensemble le cimier et le clairon. Son nom même, — qui Tignore? — a fourni des initiales aux manifestations populaires en Thonneur du futur roi d'Italie. Son génie âpre, inégal, sombre et violent, se prêtait à cette espèce de collaboration révolutionnaire. Théophile Gautier écrivait après une représentation de la Cenerentola : « Dès les pre-. mières mesures, il semble qu'un rayon de soleil entre dans la salle. » — Chez Verdi, ce rayon existe; mais c'est un soleil d'orage.
J'admets parfaitement, avec le prince de Valori, qu'un grand seigneur ou un grand artiste italien ait souffert impatiemment le joug de l'Autriche, rêvé la délivrance et la naissance de sa patrie, remonté dans ses songes jusqu'aux antiques souvenirs de la grandeur romaine, sans même se demander si une autre grandeur, plus durable et plus sacrée, ne serait pas atteinte dans la revendication de ce dangereux héritage. Mais, pour nous. Français et catholiques, les points de vue ne sont pas les mêmes. L'héritage de Saint-Pierre nous paraît préférable à celui de Romulus, et nous ne pouvons oublier ce qu'il en a coûté à
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la France pour faire du roi de Turin, le roi de Rome. Henri de Yalori a excellemment compris cette nuance. Il rend hommage au gouvernement paternel» aux aimables vertus des princes dépossédés dont il est le fidèle ami ; ce qui ne l'empêche pas de croire, comme nous, que les beautés des chefs-d'œuvre de Verdi sont dignes d'échapper à nos rancunes.
i2 octobre i8S7.
Lorsque Théophile Gautier écrivait son prodigieux Capitaine Fi^acasse, que je préfère, pour ma part, à Notre-Dame de Paris, et où des merveilles de pittoresque n'excluent ni Tattendrissement, ni Témotion, il ne se doutait probablement pas que la république des lettres se peuplerait, après lui, d'autres capitaines Fracasse, dont les exploits consisteraient surtout à faire du passé d'hier une table rase, où régneraient sans partage, dans un majestueux isolement, Stendhal, Baudelaire et Flaubert; Flaubert, Baudelaire et Stendhal, le Rouge et le Noir, les Fleurs du maly V Education sentimentale, ou, en d'autres termes, le cynisme, la démence et l'ennui.
Si je ne conservais encore un vieux levain romantique, je dirais que mes contemporains célèbres, coryphées de la Pléiade et du Cénacle, subissent la loi du talion. Soyons justes pourtant, même envers ceux
1. Histoire des œuvres de Théophile Gautier, par le vicoiute de Spoelberch de Lovenjoul (Charles de Lovenjoul).
qui ont changé nos illusions en mécomptes et nos enthousiasmes en désenchantements. Victor Hugo, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, Emile et Antony Deschamps, Charles Nodier, Mérimée, Balzac, George Sand, Alphonse Karr, Alexandre Dumas, Vitet, réagissant contre des hommes tels que MM. Arnauld père et fils, Jouy, Jay, Etienne, Baour- Lormian, Viennet, Delrieu, Casimir Bonjour, etc., etc., ou bien nos pygmées de lettres s'efforçant d'abattre aux pieds de leurs idoles tous leurs devanciers illustres, est-ce la même chose? Je ne le crois pas. D'une part, j'aperçois les mandataires (infidèles, soit!) d'une noble et belle idée, poussés par un grand souffle de spiritualisme et retrempant aux sources vives la littérature française, qui se mourait d'inanition et de langueur entre les mains glacées des néo-classiques ; de l'autre, les insolents triomphes du matérialisme sous ses aspects les plus immondes, ajoutant un épilogue aux Odeurs de Paris.
Parmi les hardis croisés du romantisme, je n'ai pas nommé Théophile Gautier, qui ne fut ni le moins intrépide, ni le moins bien doué. S'il ne prit pas une part active aux luttes de la première heure, il y apporta, dès la seconde, son appoint de novateur, de coloriste et de poète. Dès son début, on put voir en lui un volontaire, destiné à passer général. Il eut le tort, pendant ces années d'effervescence et de jeunesse, de trop afficher ses opinions au lieu de se borner à les affirmer, d'exagérer l'uniforme du régi-» ment dont il portait le drapeau, de mettre dans son
costume les audaces qu'il essayait dans sa poésie et dans sa prose, et de se poser en bohème à force de haïr le bourgeois et le philistin. Ce luxe démonstratif, cet abus du bric-à-brac romantique et dès évocations du moyen âge, amenèrent un malentendu. Théophile Gautier passa pour Tenfant terrible de 4a nouvelle école. On tarda longtemps à s'apercevoir que ce tranche-montagne, ce truculent, comme il se qualifiait lui-même, n'avait qu à jeter sa gourme pour devenir le plus correct, le plus parfait des écrivains de son groupe, et mériter que Joseph Autran, dans un charmant sonnet, lui décernât le titre de classique malgré lui.
L'œuvre colossale, extraordinaire, de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, arrive tout à point pour faire justice des démolisseurs dont je parlais tout à l'heure, et qui ont le triste courage d'écrire (il s'agit de Théophile Gautier et de Sainte-Beuve) : « Notre génération les connaît encore; la génération qui vient les connaîtra plus par les anecdotes qui se transmettent des vieux aux jeunes que par leurs livres; car on ne les lira guère. Ils ne sont déjà plus de notre temps. Ont-ils été du leur? Quand on secoue sur eux la poussière de nos bibliothèques, et qu'on les interroge, il semble qu'ils n'aient gardé qu'une valeur archéologique, une beauté conventionnelle de ruine, célébrée par Joanne et par Bœdeker, pour la curiosité des touristes. Auprès de Balzac, de Stendhal, de Heine, de Flaubert, à qui la mort fait tous les jours une immortelle jeunesse, ils prennent des allures d'ombres
errantes ou formes évanouies de spectres... Tout en eux a été artifice et convention > depuis les préciosités analytiques, les retournements de sensation (?) auxquels se plaisait Sainte-Beuve, jusqu'aux formidables paradoxes de Gautier... Bientôt... il ne restera que quelques méchancetés étoupées (?) de Sainte-Beuve, que quelques métaphores hardies^ que quelques rythmes charmants d'Émaux et Camées, et le légendaire gilet rouge d*Hemani, lequel — ô désillusion suprême ! — n'était pas rouge, mais rose. En les tirant pour quelques minutes de l'indifférence où ils commençaient de sommeiller, les Concourt, qu'ils l'aient voulu ou non, ont sonné le glas posthume de leur irréductible mort. » (I)
Refrain : « Et Ton se prend d'une plus grande fierté et d'un plus grand amour (II) en songeant à Flaubert (auteur du Candidat et de Bouvard et Pécuchet). Au moins, la gloire de celui-là est d'un solide métal, que le temps revêtira d'une patine de jour en jour plus belle (rien du ballet des patineurs). »
Décidément, c'est un tic, une maladie qu'il faudrait renvoyer aux médecins spécialistes. Ces messieurs sont atteints de la flaubertomanie, comme d'autres de la folie des grandeurs ou de la folie des persécutions. La postérité leur a-t-elle fait ses confidences? Leur a-t-elle annoncé d'avance que, en 1937, elle préférerait l'illisible Salammbô à Tra-los-Montes et . l'opération du pied-bot dans Madame Bovary à la mort du Matamore dans le Capitaine Fracasse? (les escompteurs de la postérité jouent un bien mauvais
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tour à leurs fétiches. En leur promettant la gloire à venir, ils les condamnent à n'avoir que la gloriole présente, celle qui se fabrique et se consomme entre deux chopes, au Chat Noir, oh la fumée des pipes se confond avec la fumée de Tencens. De quelle autorité tiennent-ils leur brevet de distributeurs d'immortalité? Et, s'il me plaisait, à moi, en vertu de mes privilèges de vieux radoteur, de déclarer que, dans cinquante ans, tous nos illustres d'aujourd'hui seront réduits à l'état de fantômes et de spectres, et que, au-dessus de ces masses d'ombres, on ne verra plus resplendir que les noms radieux de Ponson duTerrail, d'Emile Oaboriau et d'Emile Richebourg I Soyez sûrs que je trouverais, à Castelnaudary ou à Brives-Ia-Gaillarde, quelques abonnés assez naïfs pour me croire. Ce serait plus drôle ; ce ne serait pas plus absurde.
Mais voici le comble^ comme on dit dans la belle langue moderne. Ces prétentieux poseurs — car ils ne méritent pas d'autre titre, — après avoir signalé, chez Sainte-Beuve, « une grâce apprêtée et minaudière de vieille coquette à jouer à ces petits jeux académiques dont le mécanisme dissimule mal les ridicules et les puérilités », — lui reprochent, ainsi qu'à Théophile Gautier, d'avoir négligé l'étude de Thom* me, l'histoire des Âmes. Les âmes! Gomment osent-ils écrire ce mot! Comment osent-ils revendiquer les droits de l'âme? Ils la traînent dans tous les bourbiers et tous les cloaques; ils l'étouffent sous leur athéisme grossier. Ils l'asphyxient de toutes les pestilences du sensualisme le plus abject; ils l'aplatissent, ils l'an-
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nihilent entre les charrettes de M. Domange et le répertoire du marquis de Sade. Singuliers avocats pour cette cliente! Ils froissent toutes ses délicatesses, ils humilient toutes ses fiertés, ils outragent toutes ses pudeurs. Ils la forcent d'entendre des propos dont rougiraient des matelots ivres. Ils ne cessent de déchirer ses lettres de noblesse, pour, mieux l'asservir à la matière. Ils font si bien, qu'elle disparait dans le fouillis de leurs documents naturalistes et réalistes. — Et lorsqu'il n'en reste plus rien qu'une captive dans son cachot, un oiseau mort dans sa cage, un squelette dans son tombeau, ils accusent Sainte-Beuve et Gautier de ne pas lui avoir fait la part assez belle !
Remarquez que je suis bien désintéressé dans la question, — m^me quelque chose de plus, — et que, si les noms de Sainte-Beuve et de Théophile Gautier n'éveillaient pas une idée absolument contraire à celle de sainteté, personne pourtant ne pourrait dire que je prêche pour mon saint. J'ai été une des victimes de Sainte-Beuve, qui m'en voulait de l'admirer en le mésestimant; à peu près comme ces femmes tarées qui donneraient tous les témoignages de galanterie amoureuse pour un hommage de respect. Théophile Gautier lui-même, si bienveillant, si prodigue, dans son impassibilité superbe, de bons points et de satisfecit, manqua volontairement l'occasion de me nommer à propos d'un drame emprunté à une de mes nouvelles. [Le Secret du docteur, 6 février 1863, numéro 1982, page 300 du
second volume de M. le vicomte de Lovenjoul.) A un point de vue plus général et plus sérieux, remarquez aussi qu'il suffirait de placer le débat sur un autre terrain pour donner raison à ceux qui reprochent aux Sainte-Beuve, aux Gautier, aux Saint- Victor, de ne pas s'être assez préoccupés des intérêts de Tâme, et pour me ranger à leur avis. Mais il faudrait parler au nom du spiritualisme chrétien, au nom de vérités supérieures au culte stérile de la Nature et de TArt : de la Nature, qui n'est qu'un prétexte pour se dispenser de Dieu ; de TArt, qui n'est qu'un subterfuge pour se dispenser de l'idéal. Ahl si un Louis Veuillot, sortant de sa tombe, l'Évangile à la main, demandait à ses contemporains sceptiques, panthéistes, païens ou athées, comment il se fait que les jeunes, qui continuent, en l'envenimant, leur scepticisme ou leur paganisme, les déclarent tombés dans les limbes de l'oubli, et comment ils n'ont pas même le bénéfice d'être acceptés à titre de précurseurs ou d'ancêtres par ceux qui traduisent leurs raffinements grossiers ! Alors la discussion ne serait pas sans issue; alors il y aurait pour nous plaisir et profita reconnaître tout ce qui se cachait, en effet, d'infirmités sous ces surfaces brillantes, tout ce qu'il y avait de creux et de vide dans cet orgueilleux égoïsme du bel esprit ne demandant qu'à lui-même les secrets de la conscience et de l'âme, de la vie et de la durée.
Me voici bien loin de Y Histoire des œuvres de Théophile Gautier, par M. le vicomte de Lovenjoul. C'est que je tenais à faire mes réserves, à rappeler
mes convictions les plus chères avant de me souvenir que, en latin, le même mot exprime Tétonnement et l'admiration. C'est un étonnement admiratif que soulève ce gigantesque travail, entrepris et menié à bien, après un ouvrage du même genre sur M. de Balzac, en attendant un troisième tour de force en l'honneur de George Sand et de ses romans. Tour de force, ai-je dit? M. de Lovenjoul serait le premier à me contredire, si j'assimilais le tour de force au chefd'œuvre; et cependant, aussi incapable de l'un que de l'autre, je suis presque tenté d'établir une sorte d'égalité entre les œuvres de Théophile Gautier et l'histoire de ces œuvres. Songez donc I Qu^l prodige de patience, de persistance, d'abnégation et de volonté I En accomplissant ce phénomène de difficulté vaincue, le bibliographe, le biographe n'avait pas les mêmes stimulants que le romancier, le voyageur et le poète. Les séductions de l'amour-propre n'étaient pour rien dans son immense travail ; c'est dans l'œuvre d'autrui qu'il avait à se complaire, et non pas dans la sienne. Toute sa part de gloire devait se réduire à répéter tout bas l'hémistiche d'Horace, Exegi monumentum.,, en ajoutant qu'il n'avait le droit que d'inscrire son nom à la base du monument, à demi cachée dans un massif de fleurs rares et de plantes exotiques, tandis que le nom du poète rayonnerait sur le fronton. Deux volumes grand in-8° formant un total de onze cents pages, et contenant sans compter les citations les plus curieuses et les plus inédites, 2500 numéros, soigneusement étiquetés et
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classes à leur date I N'est-ce pas le cas de s'écrier, comme Dominas Sampson dans Guy Mannering :
« Prodigieux I énorme ! »
On a comparé M. de Lovenjoul aux scoliastes dantesques. La comparaison n'est pas tout à fait exacte. Les gavants italiens qui cherchent à fixer le sens de tel ou tel passage de Dante, opèrent dans un cadre restreint; ils appliquent leur intelligence à un but déterminé, font acte d'initiative, et peuvent même se donner une satisfaction de vanité, s'ils croient avoir mieux pénétré que leurs émules les sublimes obscurités du grand poète. Ici, rien de pareil; ce n'est pas un commentateur, c'est Thistorien collectionneur des œuvres d'un écrivain qui, pendant quarante ans, tout en se plaignant de ses servitudes littéraires et en gémissant sous le harnais du feuilleton, n'a pas laissé passer un jour sine linea, et a produit l'équivalent de quatre cents volumes (à peu près 145 000 pages). Notons, à ce propos, un détail caractéristique. On a dit avec raison que la première condition pour bien faire est d'aimer ce que l'on fait, Théophile Gautier a constamment démenti cet adage. Il ne cessait de se plaindre du joug de la nécessité, des exigences du pot-au-feu qui faisaient de lui le serf de lalittérature au jour le jour. Il nous disait que, s'il avait eu seulement cinq mille livres de rente (le budget des héros de PauldeKock), il n'aurait fait que du roman et surtout de la poésie. Il était sincère, et pourtant la plupart de ses articles d'art et de théâtre sont des chefs-d'œuvre, où il n'y a pas trace d'ennui, de négligence ou de dédain. Je
citerai un souvenir entre mille. Un soir, au théâtre .des Variétés (23 novembre 1863), le hasard m'avait placé à côté de lui. On donnait la première représentation d*un médiocre vaudeville, dont tout l'esprit était dans le titre : Ajax et sa blanchisseuse. De temps en temps, je regardais mon voisin. Il avait Tair fort ennuyé et même un peu somnolent. — « Allons ! me disais-je, nous n*aurons, lundi, dans le Moniteur ^(\xxq le strict nécessaire, la devanture, comme on dit en argot d'imprimerie, et, franchement, cette pièce ne mérite pas davantage! » — Le lundi, quelle ne fut pas ma surprise, en ouvrant le journal, d\y trouver une fantaisie étincelante, des variations exquises, inspirées par le contraste du nom homérique d'Ajax, fils de Télamon, avec les vulgaires amours d'un étudiant et d'une blanchisseuse l On ne pouvait pas supposer que, en écrivant cette jolie page, Théophile Gautier fût de mauvaise humeur; c'est qu'il était, avant tout, un virtuose incomparable, le Paganini du vers et de la prose. Que la musique fût belle, médiocre ou banale, une fois sur son pupitre, il s'en emparait avec une maestria inouïe; il la faisait sienne, et on ne savait plus, en le lisant, si le texte était de Mozart ou du répertoire des cafés-concerts.
J'ai rappelé le travail, analogue à celui-ci, qui nous avait valu, sous la plume de M. de Lovenjoul, l'histoire des œuvres de Balzac. Avec Théophile Gautier, la besogne était plus compliquée, la difficulté plus effrayante. Sauf quelques rares échappées, dans le journalisme, sauf les trois numéros de la Revue
Parisienne (nous en payâmes six, dont les trois derniers n*ont jamais paru), Balzac est tout entier dans ses romans. Il suffisait — et ce n'était pas, j*en conviens, une petite affaire, — de le suivre à la piste dans les transformations et les déplacements innombrables qu'il avait fait subir aux éditions primitives, et dans les procès que soulevaient ses perpétuels conflits avec les Bévues, les journaux et les libraires, Gautier n'a pas cessé de s'éparpiller, et ce n'était pas une des moindres curiosités de cette vocation spéciale, de cette organisation exceptionnelle, que l'impeccable perfection d'un style appliqué tour à tour aux sujets les plus divers : à la ciselure d'un sonnet, à l'esquisse d'un poème, aux caprices d'un ballet ou d'une pantomime, au dialogue d'une saynette, à la composition d'un roman ou d'une nouvelle, à un récit de voyage, à la photographie littéraire et littérale d'une statue ou d'un tableau, à la rivalité d'une plume et d'une palette, et jusqu'aux prospectus d'un parfumeur ou d'un fabricant de chocolats. Il semble qu'un bénédictin, enfermé durant un demi-siècle dans sa cellule, serait seul capable de gagner cette formidable gageure, . — sauf à choisir un autre objectif que l'auteur de Fortunio, — ou bien qu'un contemporain de M. Chevreul ne parviendrait à signer la dernière page du second volume, que le jour où il fêterait sa centième. — Or, on me dit que M. le vicomte de Lovenjoul est jeune encore, gentleman des pieds à la tête, homme du monde, habitué de toutes les solennités musicales, et assez riche pour payer sa paresse.
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Vraiment, on serait tenté de croire à je ne sais quelle opération magique, qui aurait attiré à lui tous les écrits de Théophile Gautier, comme une baguette de fée qui ferait sortir des eaux, des collines et des bois les sylphes, les lutins, les elfes, les ondines et les willis.
J'ignore l'effet que produit ou que produira un pareil livre sur les jeunes générations qui nous suivent et qui semblent avoir hâte de nous supprimer.
Pour moi, c'est un charme mélancolique de remonter le cours des années avec Théopile Gautier et son bibliographe, depuis la première représentation d'Bernani jusqu'à notre dernière rencontre chez Joseph Autran, bien peu de temps, hélas! avant la guerre fatale. Je dis charme mélancolique : c'est, en effet, une des tristes conditions de la vieillesse, que la sensation du passé, de quelque chose qui s'en est allé et qui ne reviendra plus, se mêle au souvenir des heures agréables. On ne les ressaisit un moment que pour les perdre de nouveau, et pour ressentir plus vivement le chagrin de les avoir perdues. On ne sait alors si Ton doit s'applaudir ou se plaindre d*avoir de. la mémoire. Pour les images qu'elle rappelle, pour les joies évanouies qu'elle réveille, pour les figures aimées qu'on ne doit plus revoir, c'est comme une seconde mort, une épitaphe sur un tombeau, et l'on se demande si cette évocation les ressuscite ou les achève.
N'importe ! il y a dans l'ouvrage de M. deLovenjoul,
telle page, telle note, — C/^ojod^re, par exemple, le Caprice y la Dame aux Camélias ^ Diane, le Gendre de M. Poirier, le Demi-Monde, On ne badine pas avec r amour y les Salons de 1857 à 1870, le Supplice d'une 'femme, le Fils de Giboyer, le Lion amoi/rewa?, etc., etc., qui m'ont un moment associé aux dates indiquées par M. de Lovenjoul, parce que fy étais, parce que je rendis compte, moi aussi, de la plupart de ces pièces, de presque tous ces Salons de peinture et de sculpture, et parce que, ayant eu soin d'oublier mes articles, ceux de Gautier me donnent Tillusion singulière d'une sorte de collaboration anonyme, entremêlée d'assentiments et de dissidences. Ainsi, lorsque, pour plaire ' à la bourgeoise (c'est le titre familier qu'il décernait à madame Emile de Girardin), — il portait aux nues la très médiocre tragédie de Cléopâtre, j'exprimai une opinion contraire. Lorsque, dans le Fils de Giboyer, il blâma de coupables personnalités contre un écrivain illustre, le sceptique et le catholique furent du même avis.
Avant de conclure, je veux rendre hommage au caractère de Théophile Gautier. Il est bien entendu que je ne sais rien, que je ne veux rien savoir de sa vie privée, où il eut peut-être le tort de s'inspirer un peu trop du .plus populaire des ouvrages d'Henry Mtirger. Si le mot innocence pouvait s'appliquer uniquement aux relations d'un homme de lettres avec ses confrères, s'il n'était pas incompatible avec certaines licences de plume, — j'allais dire de pinceau, — je rappellerais que Gautier fut le plus innocent de ses
contemporains célèbres. Secrètement irrité du défaut absolu de proportion entre son admirable talent, son travail incessant et ses bénéfices littéraires, jamais il ne permit à ce sentiment fort explicable de tourner à Taigre, de s'indemniser aux dépens du prochain. Jamais une goutte de fiel ne tomba dans cette écritoire qui distribuait, chaque matin, Téloge et la critique. Il eut des préférences et des antipathies, et je crois bien que, s'il avait dit toute sa pensée lors de Tavènement de Técole du bon sens, elle aurait passé un mauvais quart d'heure. Il n'eut pas de haine. On peut remarquer que, sur cet Olympe païen où Gautier occupa une place inférieure à celle de Victor Hugo, le dieu fut mille fois plus vindicatif que le demi-dieu. Avec lui, on n'eut jamais à craindre ces coups d'épingles empoisonnées, ces sous-entendus perfides, ces hypocrisies de la méchanceté, dont Sainte-Beuve était si prodigue. Tout au plus, pourriez-vous constater quMl y eut, dans cette innocuité imperturbable, plus d'indifférence que de bonté.
L'impassibilité du poète, nous la retrouvons dans les deux volumes de M. de Lovenjoul. Un inventaire n'est pas un commentaire. Pourtant, le noble historiographe nous pardonnera, si nous opposons à sa monumentale histoire une courte historiBtte. Il y a quelques années, lorsqu'un des gendres de Théophile Gautier crut devoir rendre public ce que le poète avait appelé son. Musée secret, un courriériste du Figaro protesta au nom de la pudeur universelle, et se plaignit (était-ce un pressentiment?) qu'il y eût des gen-
dres compromettants pour leur beau-père. Un marguillier peut-il être, sur ce point, plus accommodant qu'un boulevardierjuif ? Le vicomte deLovenjoul est homme de goût et de tact c'est à lui que je confie le soin de la réponse.
3 décembre 1887.