Marfurius aurait eu raison. C'est moi qui me trompais
comme la Révolution démocratique a tué la noblesse. Il n'est plus chez lui, en ce sens qu'on lui dispute le terrain où s'exerçait sa royauté pacifique. On n'est plus chez soi, quand il dépend d'un intrus de s*installer à côté du légitime propriétaire. On n'a plus de voiture, quand cette voiture se change en omnibus. On n'a plus de maison, quand cette maison devient un caravansérail à l'usage des indigènes de Romorantin et de Chicago, de Landerneau et de Pékin. Grâces soient rendues à M. Ernest Legouvé, qui, au milieu de ce désarroi, conserve intacts la physionomie et les traditions du bourgeois de Paris I — « A l'heure où la race des bourgeois de Paris va disparaître, nous dit Edmond Biré, il lui aura été donné de rencontrer un galant homme en qui revivent ses meilleures qualités et ses petits travers. Si M. Ernest Legouvé doit être le dernier de ses représentants, il laissera d'elle du moins à nos fils une aimable et souriante image. »
On ne saurait mieux dire; mais, j'y songe, peut-être les chemins de fer nous font-ils aller trop vite. Sont-ils seuls responsables de la décadence et de la fin du bourgeois de Paris? N'avait-il pas préludé par une tentative de suicide à cette mort par expropriation? Il réunit, on le sait, les traits les plus disparates. A la fois attique et béotien, spirituel et badaud, gobeur et gouailleur, sceptique et crédule, dupe de ce dont il devrait se méfier sauf à se méfier de ce qui mériterait sa confiance» il aime à donner des leçons au pouvoir, lui qui en a tant reçu qu'il devrait être dégoûté du plaisir d'en donner. 11 est horiîme à laisser passer, le X. 21
fusil en bandoulière ou la crosse en l'air, une révolution sous le pseudonyme d'émeute, et, le lendemain, k dépenser, pour ramasser les morceaux éparpillés dans la rue par cette révolution, plus d'argent, d'efforts, de patience et de courage qu'il ne lui en aurait fallu pour l'empêcher de rien casser. Les événements s'étaient chargés de réaliser à miracle le gouvernement le mieux ajusté aux goûts, aux idées, aux préjugés^ aux vertus, aux défauts, aux aptitudes et aux habitudes du bourgeois de Paris. Rien d'assez haut pour fatiguer ses regards, ni d'assez bas pour l'obliger de baisser les yeux; plus que le nécessaire pour délivrer son sommeil du cauchemar et des fantômes de l'ancien régime; assez d'égalité pour satisfaire sa vanité ; assez de garanties pour assurer san repos et lui permetU'e de s'enrichir, de développer indéfînim^it toutes les ressources du commerce et de l'industrie ; une royaçté faite à sa taille et à son image; un roi qui, quoique de bonne maison, le personnifiait en l'ennobUssant ; sur les marches du trône, une famille royale telle qu'il n'en exista jamais ; des princes si braves^ si élégants et si charmants, qu'ils lui donnaient l'illttsion d'une guerre sans péril, d'une gloire à peu de frais, d*tine cour sans habits brodés, sans étiquette et sans apparat» Vous savez ce que le bourgeois de Paris a fait de tout cela; les chemins de fer ont fait le reste.
Les premières pages de ce chapitre sont charmantes* Elles rayonnent de cette honnête joie qui est ici^bas le privilège des hommes d'esprit, quand ils sont aussi hommes de bien : « M. «Legouvé est de ceux qui n'ont
pa« besoin de mettre à la loterie pour gagner le gros lot. Il n'est pas seulement le bourgeois de Paris, il «st l'homme heureux. » L'inconvénient de ce titre enviable, c'est que l'on n'en est bien sûr que lorsqu'on le perd, quand la mort vient égaliser tous les bonheurs et toutes les adversités. N'importe! comme le bonheur en ce monde ne va pas sans beaucoup de sagesse, nous ajouterons que M. Legouvé est un sage. Les bonnes fées qui ont souri à son berceau n'ont pas eu à rougir de leur spirituel filleul. II. s'est contenté d'avoir du talent sans prétendre au génie, qui souvent coûte cher à autrui et à lui-même. Fils d'académicien, il a profité de l'héritage paternel sans en abuser, sans qu'on puisse dire qu'il n'a eu que la peine de naître, puisqu'il a pris plaisir à travailler dès sa sortie du collège» Riche sans être millionnaire, il s'est arrangé pour que sa fortune vînt eii aide à sa littérature au lieu de l'embarrasser. L'amitié de M. Goubaux et surtout de M. Scribe a favorisé ses débuts au théâtre, et U a prouvé qu'il pouvait s'en passer, puisque sa jolie comédie : Par droit de conquête^ n'est pas inférieure aux Doigts de fée et à Bataille de Dames. Trouvant dans ses papiers de famille, — j'allais dire ses lettres de noblesse, — un poème presque légendaire sur le mérite des femmes, M. Ernest Legouvé se devait à luimême de continuer l'hommage. Mais il a aimé les
femmes comme il convient de les aimer, honnêtement, loyalement, leur prodiguant le conseil plutôt que la flatterie, s'inquiétant de leur éducation intellectuelle et de leur dignité morale plutôt que de leur beauté.
A sa place, bien des auteurs applaudis, bieu posés et bien rentes, se seraient ennuyés d^habiter une vieille maison, rue Saint-Marc-Feydeau, 14, dans un quar« tier démodé, et auraient voulu faire bâtir^ dans le voisinage de l'Arc de Triomphe, le petit hôtel dont nos artistes modernes font désormais le domicile obligatoire et fort peu gratuit de la célébrité et du succès. Mais cette vieille maison était la sienne. Chaque chambre, chaque meuble lui rappelait un souvenir de famille et d'enfance, et il a eu le bon esprit de la garder. Il a éClidié par le menu les secrets de Tart dramatique, et, comme me le disait une aimable sociétaire du Théâtre-Français, nul ne sait mieux que lui comment il faut faire un chef-d'œuvre. Tout lui a réussi^ même les contrariétés inséparables de la vie littéraire. Quand la pauvre Rachel, toujours effrayée d'un nouveau rôle, lui rendit le manuscrit de Médée, madame Ristori et l'Académie française se trouvèrent juste à point pour le dédommager. Il y arriva, à cette Académie dont les palmes vertes ressemblent aux raisins verts de la fable, ni trop tôt ni trop tard, de manière à en jouir longtemps et à y devenir une autorité. Il y eut bien, à cette époque, quelque rumeur dans le clan des courriéristes, des boulevardiers, des irréguliers de la littérature, parce que le nouvel élu avait battu d'une longueur l'auteur de * Lucrèce; mais ces murmures s'apaisèrent vite; les mécontents savaient que, s'ils calomnaient sa plume, ils n'auraient pas aisément raison de son épée. On a conté que Narvaez, à son lit de mort, répondit
à son confesseur qui lui demandait s*il pardonnait à ses ennemis : « Mes ennemis! je n'en ai plus, je les ai tous tués ! » M. Legouvé a tué les siens d'une façon beaucoup moins tragique, en leur survivant. Il a donc eu des ennemis? Oui. Je me souviens d'une époque lointaine où son nom servait de cible à tous les bohèmes de lettres, à tous les génies sans ouvrage, à tous les débutants sans éditeur. Un d'entre eux l'ayant appelé devant moi l'ennemi commun, je lui répondis : « Quoique très distingué! — Parce que distingué, » répliqua-t-il. Ces messieurs avaient tant mangé du Nisard et du Saint-Marc Girardin, qu'il" n'en restait plus. Ils se jetèrent sur M. Legouvé, comme ils se jettent aujourd'hui sur quiconque se lave les mains avant d'écrire et refuse de déclarer que la littérature et la langue française n'existent que depuis Nana, la Fille Elisa, V Immortel, la Terre et le Journal des Concourt.
Je m'attarde, et je voudrais m'attarder encore avant d'arriver à l'unique chapitre où je me vois forcé d*être d'un autre avis que Biré. Entendons-nous bien, car le sujet est délicat : incedo per ignés suppositos cineri doloso. Tant que Paul Féval a vécu, tant que nous avons assisté à ce magnifique spectacle: un chrétien luttant contre le malheur, un malade surmontant ses souffrances pour affirmer dans des œuvres vibrantes une conversion qui n'était que le progrès du bien au mieux, d'une foi sincère, mais înactive, à la perfection et à l'exaltation catholique ; un père de famille ruiné par trop de confiance et conjurant sa
ruine par un redoublement de travail, j'aurais cru manquer à tous mes devoirs si j'avais essayé de fixer la vraie valeur littéraire de cet excellent homme, doué d'une belle âme, d'une imagination extraordinaire, infiniment supérieur à Ponson du Terrail et à Xavier de Montépin. Aujourd'hui, j'ai mes coudées franches, d'autant plus franches que j'ai fait, dans ces derniers temps, de singulières découvertes. Je dirais qu'Edmond Biré est, avant tout, catholique et Breton, si ces deux beaux titres n'avaient été malheureusement compromis aux dépens d'un général, que notre estime a suivi dans sa retraite. Catholique, il a été profondément ému, comme nous tous, par cette conversion éclatante qui nous a raconté ses étapes avec plus d'impétuosité que de mesure. Breton, il n'a pas craint de surfaire un de ses compatriotes les plus intéressants et les plus édifiants. Moi, qui n'ai pas l'honneur d'être Breton et qui suis catholique, mais non pas du tout à la façon de mystiques farceurs qui trouvent commode de pratiquer le superflu en négligeant le nécessaire, je vais droit à mon cher Edmond Biré, et, quoiqu'il m'en coûte, je lui dis : « Prenez garde, mon cher ami ! Il est permis d'être partial dans l'intérêt des braves gens et de la bonne cause, mais pas à ce point-là. Lorsque, rayant d'un trait de plume George Sand, Mérimée, Jules Sandeau, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Frédéric Soulié, Charles de Bernard, Octave Feuillet, Gustave Flaubert, vous terminez ainsi votre étude : « L'auteur de la Comédie humaine (vous y » tenez, soit!) n'en reste pas moins le plus grand
» romancier du siècle ;• et il m'étonnerait fort si, tout » de suite après lui, au second rang, la postérité ne , » plaçait pas Paul Féval... » Je me demande avec stupeur quel philtre armoricain vous a tout à coup fait perdre votre goût si fin, votre remarquable esprit critique. Quand vous dites : « Les lettres de Paul Fë- » val, rapides, courtes, comme de quelqu'un qui n'a » pas le temps, n'en sant pas moins pétillantes d'es-. » prit, pleines des imaginations les plus gaies, des n néologismes les plus amusants. » — Je réponds : Halle-là ! Je n'ai reçu, dans ma vie, qu'une lettre de Paul Féval; voici à quelle occasion : J'avais rendu compte de son livre sur les Jésuites, très agréable au bon Dieu, mais écrit à la diable; pour que mon article n'eût pas l'air d'une réclame en douze colonnes, j'avais signalé une malheureuse phrase, interminable, inextricable, enchevêtrée, embroussaillée. Fort susceptible malgré sa sainteté, et très friand d'éloges, Féval m'écrivit à ce sujet. Je reçus sa lettre à la campagne. J'avais chez moi, ce jour-là, quelques amis vauclusiens, sans prétention au bel esprit. Ils ne revenaient pas de leur surprise. La lettre était du même style que la phrase, avec des recherches inouïes de badinage et l'allure pincée d'un homme vexé qut ressent une égratignure et qui ne veut pas en convenir : c'était lamentable.
Mais qu'ai-je besoin d'évoquer un souvenir personnel? On a publié récemment des lettres de Paul Féval à un outrancier catholique qui s'intitule entrepreneur de démolitions, et dont les états de service démolis-
seur se réduisent jusqu'ici à un éreintement du P. Didon, accablé d'injures qui paraîtraient excessives à regard de Tabbé Gh&tel, de Lamennais après sa révolte ou du père Hyacinthe après sa chute. Voici,au hasard, quelques extraits de ces épitres familières et plaisantines :
« Léon Bloa, ma chatte, BloaLéon, faux fantassin , pèlerin attelé de locomotiveSy je vous remercie d'avoir prié pour pauvre moa,,. Oui, calligraphe et miniatv^ resque, tigre pieux , j'ai pensé à vous beaucoup... A cette époque, vous étiez un Anglais et vous vous appeliez BloWy qui veut dire soupir, atout, vent coulis, chiquenaude et môme tempête... Vous, vous êtes Léon Vallès, un pou (I) de génie. Je ne vous donnerais pas pour trente sous et Landry est ton prophète... EstupxdeBloxfy j'ai reçu vos borborygmes hier soir..» Je vous ai appelé tigre par charité, bon petit chacal! Ne dédaignez pas les bossus qui pigeonnent quand ils n'ont pas les moyens de rossignoler.,. Énorme Bloy, funeste Bloy, ô pieux, mais fauve/... » A quoi bon continuer ? Toutes ces lettres sont dans cette gamme. Dussé-je être accusé de pruderie janséniste, je ne puis me défendre d'une sensation douloureuse quand je lis ces billevesées d'un homme qui se bat les flancs pour être drôle, mêlées à toutes les expansions de la dévotion la plus fervente et la plus excessive; la communion fréquente, la messe d'actions de grâces, Tadoration perpétuelle, le Sacré-Ciœur, les œuvres de la bienheureuse Angèle de Foligno et de Rusbrock l'Admirable, sur la même page, — que dis-je ! — dans la
même phrase que ces grosses gaietés de séminaire bas-breton. Ces lettres ne sont pas seulement enfantines, d'autant plus attristantes qu'elles veulent être plus gaies. Elles sont traîtresses ; elles nous montrent — ce que, pour ma part, j'avais toujours ignoré, — dans quel monde, dans quel milieu vivait, pendant ses dernières années, ce pauvre saint homme, aussi déséquilibré dans sa conversion qu'il l'avait été dans ses romans. Ah ! il ne s'agît plus ici de distinguer les deux grandes fractions du parti catholique. C'est un troisième parti, une petite Eglise, une secte, qui nous rend témoins des alliances les plus étranges. LApo* calypse y fait bon ménage avec les Bijoux indiscrets; le Combat spirituel y fraternise avec la Vieille Maîtresse. Joseph de Maistre écrit dans le Gil Blas. L'eau bénite y exhale une odeur de musc. Pathmos avoisine Paphos dans la théologie non moins que dans le dictionnaire. On part, tous les matins, pour le Garmel, et on arrive, tous les soirs, place Bréda. Marie Alacoque sourit à la comtesse de Merteuil. La fumée des encensoirs se confond avec la fumée des pipes ; les chopes du café Tabourey servent de burettes ; l'archange saint Michel a le pied fourchu de Méphistophélès, et le chrétien naïf ne sait pas s'il doit dire à ce Cénacle d'un nouveau genre : Pax tecum! ou Vade rétro î II est bien entendu que, pour les Pères de cette Église, Montalembert, Lacordaire, M^' Dupanloup, Cochin, Rerreyve, sont des hérétiques que Ton aurait brûlés dans le bon temps ; l'auteur des Diaboliques se serait volontiers chargé de cette pieuse mission»
Je voudrais ne nommer personne; mais, en vérité, à moins que le pape, qui seul est infaillible, ne déclare que l'on est un grand catholique, lorsque, depuis près d'un demi-siècle, on alterne entre le roman obscène et le manifeste absolutiste, et que, finalement, on a élu domicile dans le journal pornographique de MM. Catulle Mendès, Emile Zola et Armand Silvestre; qu'on est un grand écrivain, quand on a le monopole d'un style rocailleux, prétentieux, raboteux, rugueux, hérissé de qui^ de que, d'incidences, de parenthèses, comparable à un sac de noix roulant sur un lit de gravier; qu'on est un écrivain de bonne compagnie, lorsque, dans un seul feuilleton, on répète dix-huit fois le mot dont abusa Paul de Kock et qui coi^ta cher à Molière; qu'on mérite d'être pris au sérieux, lorsque, à soixante-quinze ans, sanglé, maquillé, teint sur toutes les coutures et sur toutes les rides, on arpente les rues de Paris, avec une limousine drapée sur l'épaule, une redingote plissée à la taille, des manchettes brodées et des boutons de chemises larges comme un écu de cinq francs, je persisterai dans mon impénitence finale. Voilà pourtant l'oracle, l'objet des mystiques enthousiasmes de ce brave Paul Féval! Il lui prodigue, à chaque instant, des épithètes à grands ramages, dont se seraient contentés Dante, Bossuet, Chateaubriand et Victor Hugo. Après avoir parlé des petites gens qui ont dit du bien de ses livres, il tombe en extase et s'écrie : « Ce fut bien autre chose quand d'Aur... parla. Lui (remarquez ce Lm majuscule), Lui est éloquent et grand. » Comme qui dirait le rugisse-
ment du lion, qui fait taire le menu fretin des hôtes du désert ! Et notez que, à l'autre extrémité, le même grand homme était porté aux nues, dans le Figaro, par lauteur d'un roman que le marquis de Sade aurait signé. Encore une fois quel monde! quel salmis! quel entourage! quels Arlequins!
Il parait, d'après cette grotesque correspondance, qu'un de mes amis les plus intimes l'échappa belle, que les mameluks de Féval, dans leur zèle catholique, apostolique et romain, songeaient à lui faire un mauvais parti; que l'excellent Paul Féval, trop charitable pour vouloir la mort du pécheur, s'égosillait à leur crier : « 11 a du talent, quoi que vous en disiez tous » (ce TOUS est charmant), et qu'il eut toutes les peines du monde à obtenir ma grâce, à les empêcher de me juguler. Ce que c'est que de nous! Eh bien, je suis presque fâché qu'il y ait réussi. Jamais je n'ai été moins modeste qu'en avouant qu'il ne m'aurait pas déplu d* être juguléy concurremment avec le P. Didon, par le sieur Bloy, ou Bloa, ma chatte, faux fantassin, pèlerin attelé de locomotives, calligraphe et miniaturesque, tigre pieux, petit chacal, et entrepreneur de démolitions.
Sérieusement, et pour revenir à la littérature, jamais Paul Féval ne fut accepté que comme le cinquième des grands fournisseurs du roman de longue haleine; assez loin du quatrième, Frédéric Soulié. Dans toutes les zones httéraires, depuis l'Académie jusqu'aux salons, depuis les cafés jusqu'aux boulevards, depuis le groupe illustre des Guizot, des Cou-
sin, des Villemain, des Tocqueville, des Rémusat, jusqu'à la bande joyeuse des Henri Miirger, des Monselet, des Albert Wolff, des Villemot, jamais il ne fut compté que comme un écrivain d'un rang inférieur, de seconde classe. Le duc Victor de Broglie, lors de son ambassade à Londres, fut stupéfait, quand un homme d'État anglais lui demanda ce qu'il pensait de Paul de Kock;*il n'aurait pas été moins surpris, s'il lui avait fallu dire son opinion sur Paul Féval. Quant à son théâtre... mieux vaut ne pas en parler. A part le Bossu^ dont la paternité resta problématique, et qui n'est, en somme, qu'un gros mélodrame, Paul Féval n'eut que des chutes, dont quelques-unes furent ridicules et qui, à la fin, le faisaient consigner à la porte des directeurs. J'étais à la première de Frère Tranquille^ à côté de M. Lubis, le spirituel rédacteur de V Union. La pièce tomba à plat. Lubis me disait : « Gela ne vaut pas même Pixérécourt. » • Je ne dirai rien des ouvrages que Paul Féval écrivit après sa conversion. Je ne veux pas me déjuger. Seulement, il m'est bien permis de citer l'opinion de notre cher et grand évêque d'Orléans. A Hyères, en mai 1878, il me dit: « Ce n'est ni de la religion ni de la lit' térature. » Et il ne s'agissait encore que de la première Étape! Qu'aurait-il dit de la troisième, de ce volume insensé qui nous montre un beau et pieux jeiine homme, au moment d'épouser une jeune fiUe digne de lui, qu'il aime et qui partage son amour, rompant brusquement son mariage pour obtenir que son frère, un assez mauvais drôle, fasse une bonne pre-
mîère communion? Ainsi, tandis que l'entourage professait la religion intolérante et pratiquait la religion accommodante, Féval, dans son ardeur de converti, rendait la religion inaccessible.
Que je suis heureux, en finissant, de me retrouver, avec Edmond Biré, dans les bureaux du Correspond rfan^, sa vraie patrie! Quand je dis bureaux, je me trompe ; je devrais dire berceau. En nous parlant de Lamartine et de ses sympathies pour le premier groupe du Correspondant y'SïTé remonte à ses origines, à ses débuts, au temps où il paraissait une ou deux fois par semaine, en cahiers de huit pages, comme le Globe, son rival et le plus sérieux de ses adversaires. On éprouve une sensation d'apaisement et de bienêtre, en se retrouvant dans cette honnête compagnie, dans le voisinage de ces noms admirés et aimés, sous le drapeau de. cette troupe d'élite, où les vétérans sortaient à peine de l'École de droit, où les conscrits sortaient du collège. 1829! Montalembert, Cazalès, Ghampagny, Carné, Marmier, La Gournerie, d'Orti' gue, Berlioz, Jouenne d'Esgrigny! Quels souvenirs! Quel charme, mais aussi quelle tristesse pour les rares survivants! Que de rêves évanouis, d'illusions perdues, d'espérances déçues! Du moins, ces ouvriers de la première heure purent se rendre cette justice, que, si la France avait pensé comme eux, elle aurait échappé aux calamités effroyables qui ne sont pas finies et dont chacune est doublée d'une honte. Leur tâche était noble et belle : servir de trait d^union entre le passé et le présent; réconcilier l'esprit
moderne avec la foi de nos pères, les jeunes générations avec l'antique royauté qu'elles soupçonnaient d'arrière-pensées pour s'autoriser à nier ses bienfaits, avec la religion qu'elles calomniaient parce qu'elles ne la connaissaient pas! Ces écrivains, ces orateurs, Ces hommes de bien et de talent, ont presque tous disparu: Mais leurs leçons et leurs exemples n'ont pas été stériles; leur œuvre vit encore, malgré les disgrâces de la cause qu'ils défendaient avec tant de dévouement et de courage. Leur héritage est échu en de dignes mains ; ceci* me ramène à Edmond Biré. Je lis dans le Cours de littérature de La Harpe^ à propos du récit de Théramène : « Racine n'a commis qu'une faute, et de cette faute, il a fait un chef-d'œuvre. » Je dirai volontiers en fermant le livre de Biré, ces Portraits littéraires si exacts, si ingénieux, si consciencieux et si vrais : « Edmond Biré ne s'est trompé qu'une fois, et, s'il s'est trompé, c'est que l'énergie de ses convictions^ la constance de son amitiés, la Vigueur de son patriotisme breton, ont un moment altéré la sâreté de son jugement et de son goût. Félix culpa! »