Par le duc de Broglie
son aide de camp Paulus, prissent le parti de ne pas donner plus de pages à Germinal j au Journal des Goncourt, à Tétat-major de Médan, que de syllabes aux œuvres du duc de Broglie, de M. Camille Rousset, de M. Albert Sorel, et de bien d'autres que je me résigne à ne pas nommer, pour être plus sûr de n'en pas omettre. 11 serait alors convenu que nous avons, comme de tout temps, une bonne littérature et une littérature exécrable, que celle-ci, comme les femmes tarées, ne demande qu'à faire parler d'elle, que peu lui importent l'indignation et le mépris, pourvu qu'elle y trouve les bénéfices du bruit, du scandale, de la vente à cent éditions, et que la meilleure pénitence à lui infliger serait de la passer sous silence.
Lorsqu'un homme illustre, tel que le duc de Broglie, est arrivé à la plénitude de son talent, au versant d'une maturité féconde qui n'est pas encore la vieillesse, 11 y aurait quelque chose de désobligeant et, sous ma plume, de ridicule, à lui dire qu'il est en progrès et qu*il vient de se surpasser. Mais, en vérité, je ne connais rien de plus empoignant que ces beaux chapitres où nous apparaissent tour à tour la majestueuse figure de Marie-Thérèse, la sèche et railleuse silhouette de Frédéric II, le légendaire sourire de Voltaire, Tombre de la duchesse de Châteauroux, l'insolente beauté de madame de Pompadour, et le charmant visage de Louis XV, partagé entre les séductions de la gloire et les rappels du vice, rapproché de l'Église par la peur de la mort, ramené au plaisir par l'attrait du péché, bien coupable déjà, mais
MARIE-THÉRESE IMPÉRATRICE 3
encore susceptible de ces bons mouvements qui peuvent faire illusion sur un fond de libertinage, d'ardeur sensuelle et d'impitoyable égoïsme.
Et quel cortège I Remarquez d'abord deux noms qui expliqueraient peut-être deux influences contradictoires, continuées dans la famille de Broglie en un temps plus voisin du nôtre : le maréchal, antique modèle de bravoure chevaleresque et de fidélité royaliste, et d'Argenson, précurseur du libéralisme moderne, philosophe, utopiste, enclin à méditer des programmes de régénération sociale, qui lui semblent propres à consolider la monarchie; l'aventureux maréchal de Belle-Isle ; Maurice de Saxe, le héros, le triomphateur, à qui il n'a manqué qu'un plus exact équilibre de ses facultés puissantes pour occuper un rang encore plus haut parmi les portraits du siècle ; Richelieu, le mauvais génie de Louis XV, couvrant d'un vernis d'exquise élégance la corruption la plus raffinée, actif collaborateur des Encyclopédistes dans leur travail de dissolution morale; guettant, chez Louis XV, le réveil des mauvaises passions pour les envenimer et les rendre inc;|irables ; Méphistophélès chaussant son pied fourchu de souliers à talon rouge, idole des philosophes qu'enchante son scepticisme, et des alcôves où la faiblesse féminine se laisse griser par les parfums capiteux de sa trop savante galanterie, tout ensemble flatteur et flatté, flatteur du roi, dont il connaît le fort et surtout le faible, et qu'il fait descendre, sur une pente fleurie, de Ghâteauroux à Pompadour et de Pompadour à
Vaubernier; flatté par ses contemporains et ses contemporaines, qui lui savent gré de personnifier avec éclat tout ce qui, dans ce diable de siècle, dans ce siècle du Diable, caressait les imaginations, chatouillait les sens, émancipait les esprits, encourageait la connivence de l'incrédulité et du vice, et permettait aux âmes de se croire à la fois dégagées de tout devoir, déchues de toute espérance et affranchies de toute crainte; Voltaire, enfin. Voltaire, déjà nommé, qui, en ce moment transitoire, fier de Tamitié de d'Argenson, de Richelieu et de Frédéric, faisant griffe de velours, encensait Louis XV bien plus que Boileau n'avait loué Louis XIV, et ne paraissait pas encore se douter que ce ne serait pas l'encensé, mais l'encensoir, qui donnerait son nom à son siècle.
Ce qu'on ne se lasse pas d'admirer dans ces deux volumes éclairés de documents authentiques, c'est la souplesse de la plume ou du pinceau, la variété du ton, l'alliance de l'artiste consommé avec l'historien accompli. Le merveilleux récit de la bataille de Pontenoy, avec ses péripéties si émouvantes et la distribution de gloire qui revient à chacun, est désormais classique dans la meilleure acception du mot, et a pris place auprès de la bataille de Rocroi, de Monseigneur le duc d'Aumale. Ici, une radieuse aurore; là, un beau soleil couchant. Singulier contraste I Louis XIV enfant ne pouvait assister à la journée de Rocroy; Louis XV, homme fait, prit une part très . honorable, presque glorieuse, à la bataille de Fontenoy; et pourtant, dans les lointains de l'Histoire, il
nous semble que la royauté française est plus présente, plus vivante dans la première de ces deux batailles que dans la seconde. C'est que le crépuscule du soir n*a pas les mêmes nuances que le crépuscule du matin. C'est que le printemps ignore les mélancolies de Tautomne. La nuit qui s'en va a un charme inconnu de la nuit qui vient. Ainsi que le dit excellemment rillustre historien : « Oui, un beau jour, mais le dernier de l'ancienne France ! Elle était là tout entière, encore pleine de vie et resplendissante de tous les joyaux de sa couronne... » A coup sûr, la jeunesse groupée autour de Maurice de Saxe, de Louis XV et du jeune Dauphin, est aussi intrépide, aussi impétueuse, plus brillante peut-être que les gentilshommes associés à la victoire du grand Condé. Mais, en y regardant de près, on devine de légères différences. En 1643, la noblesse de notre vieille France, à peine échappée aux guerres civiles, à la guerre étrangère, aux échafauds du terrible cardinal, ne s'est pas encore ressentie ou aperçue des effets d'une politique niveleuse, qui va peu à peu la réduire à l'état d'objet de luxe, sans emploi déterminé dans l'outillage du gouvernement. Sa bravoure repose sur un fond plus solide, et, si l'on se souvenait que, en latin, le même mot exprime vertu et valeur, on se dirait que Gassion, Sirot et les autres lieutenants de Condé ont moins perdu leur latin que les compagnons d'armes de Richelieu et de Maurice de Saxe. Un grain de futilité —j'allais presque dire de fanfaronnade — se mêle à ces prodiges d'humeur guer-
rière, et, s'il était permis de comparer deux ordres d'idées bien différents, j'ajouterais que l'héroïsme des combattants de Rocroi est à celui des vainqueurs de Fontenoy ce que le génie de Corneille est à l'esprit de Voltaire. Cette futilité, qui, le 11 mai 1745, se cache encore sous les lauriers, ira se développant ou s'aiguisant de plus en plus, jusqu'à ce que cette no^ blesse frivole et coupable, se trouvant en face de périls d'un nouveau genre, ne sache plus faire de sa bravoure d'autre usage que ce qu'il faut pour sourire et mourir.
Je ne puis résister à l'envie de vous dédommager de ma prose, en citant une demi-page où on ne sait ce qu'on doit admirer le plus : éloquence d'un grand cœur, patriotisme incomparable^ émotion pénétrante, résignation mélancolique aux transformations des sociétés nouvelles : — « A côté du roi, comme le rejeton d'un chêne, l'héritier de cette royauté séculaire, portant dans ses regards d'une pureté presque enfan» tine un feu qui était le sang même de saint Louis et d'Henri IV; autour d'eux, tous les fils des anciens preux, dignes de leurs aïeux; la magie des souvenirs, toutes les traditions rajeunies de la vaillance et de la gloire; l'élan unanime de tous les cœurs, ce cri national de « Vive le roil » répété par des milliers de voix enthousiastes. Que manquait-il à ces moments d'ivresse? Et cependant celui qui doit les dépeindre se sent envahi tout à coup par une secrète et invincible tristesse. C'est qu'il voit dans le lointain le sinistre dénouement qui se prépare. Laissez passer un
demi-siècle! Où sera-t-elle, cette royauté, vivante incarnation de la patrie? Où seront-ils, ceux qui fonf cortège autour d'elle et la couvrent de leurs corpi, les Noaillesjles Biron, les Grainont?On ne retrouvera plus leurs noms que défigurés dans les arrêts d un tribunal révolutionnaire ou inscrits sur une pierre funéraire au fond de la mélancolique vallée de Bretagne où gît la dépouille des victimes de Quiberon. D autres, je le sais, auront pris leur place et la rempliront sans déchoir. Des enfants de nos campagnes, transformés en soldats pour repousser Tinvasion ennemie, arrogeront de leur sang les champs déjà fertilisés par leur sueurs. Des bataillons, disciplinés par la main de fer d'un conquérant, traverseront au pas de charge toutes les capitales de l'Europe. Dieu nous garde de médire de ces nouvelles formes du patriotisme et de la gloire!... Convenons pourtant qu'aux triomphes les plus éclatants, aux joies les plus vives de la France moderne, s'est toujours mêlé un fond de sentiment inquiet, provenant de l'instabilité de l'avenir, de la discorde des classes et du souvenir des luttes civiles, toujours prêtes à renaître. Rien dç de pareil n'attristait, le soir de Fontenoy, l'imagination d'un jeune vainqueur. Sa confiance imprévoyante ignorait tous les soucis qui, depuis lors, (>nt marqué d'une ride sévère les traits de notre physionomie nationale. En est-ce donc fait, et sans retour? Tous les dons que la fortune nous a ravis peuvent nous être rendus; notre influence abaissée peut se relever; la frontière rétrécie peut s'étendre. Itfais cette grâce qui
parait le front de la France d'une l3eauté si originale ; cette élégance qui n'ôtait rien à sa force; cette finesse délicate des mains qui noianiaient si légèrement l'épée; ce clairon des batailles entraînaht comme la musique d'une fête ; cette gaieté qui souriait jusque dans la mort ; tout cet éclat, en un mot, qui charmait le monde et qui séduit encore l'Histoire, qui jamais pourra nous le rendre? Yous qui lirez ces pages, enfants de la famille française, saluez d'un dernier adieu l'image déjà fugitive d'un passé qui a fait le prestige de votre nom. Avant de s'enfoncer dans les brumes de la haute mer, le navigateur jette un regard attendri sur les rives de la terre natale, illuminée des feux du soleil couchant. »
Le fond est admirable ; la forme est exquise. Décidément, la noblesse française a encore une manière de gagner les batailles de Fontenoy.
En regard de ce tableau d'une beauté si saisissante à la fois et si attendrie, placez le chapitre intitulé : Mort de la duchesse de Châteauroux, Là, Thistorien éloquent et le moraliste chrétien se rencontrent sur le même terrain. Nous n'avons pas encore le rayon de soleil de Fontenoy, mais le pâle demi-jour qui éclaire la chambre d'un malade... Ce malade, c'est le roi, et cette maladie tient la cour en suspens. Louis XV guérira-t-il? Et, s'il recouvre la santé, cette guérison ne sera-t-elle pas le signal d'une rechute? Grave question, qui domine, pour le moment, tous les problèmes de la politique extérieure. Si vif est l'intérêt de ce chapitre, que l'on croit assister à ces
scènes où le bon et le mauvais ange se disputent la conscience royale et peut-être Pavenir de la monarchie. Une illusion, prodige de Tart de conter et de nous passionner pour ce qu'on raconte, nous donne envie d'écouter aux portes, de surprendre les propos des courtisans qui se demandent à voix basse, et d'une âme plus basse encore, de quel côté sont les chances, et s'il y aura plus de profit à se ranger dans le parti de la vertu que dans le parti contraire. La Peyronic, le médecin, devient une puissance, et cette puissance s'accroît à mesure que s'affaiblit l'autorité du confesseur, nécessaire aux heures d'agonie, inutile aux jours de convalescence. En tâtant le pouls de l'auguste malade, La Peyronie pourrait se dire que, à chacune de ses pulsations, répond là fièvre d'attente de quelques centaines d'ambitieux et d'intrigants. Jamais la bascule courtisanesque n'avait été décrite avec cette sagacité d'observateur, avec celte énergie d'honnête homme. Pour ne pas faire mentir les étymologies, il semble que toutes les consciences se font courtisanes. A la fin, la duchesse de Ghâteauroux triomphe. La rentrée en posession des privilèges et des sécurités de la santé dépossède l'âme, la religion et la vertu. L'altière maîtresse est rappelée avec tous les honneurs de la guerre à l'honneur. Le duc de Broglie ajoute admirablement : — « C'était un jour fatal pour la royauté française que celui où elle donnait elle même au moindre de ses sujets le droit de remplacer dans son cœur l'amour par le mépris. Jamais l'anathème porté par l'Évangile contre celui par qui le
iO SOUVENIRS d'un VIEUX CRITIQUE
scandale arrive ne parut plus juste naent atteindra un établissement humain. 1/ avertissement de la justice divine ne sembla, du reste, pas se faire attendre, ^
On le sait, en effet, la faveur reconquise fut pour .le duchesse de Ghâteauroux un prélude de mort. Elle n'eut le temps ni de se réjouir, ni de s'enorgueillir, ni de se venger, ni de se reconnaître, ni de se repentir. Cette mort étrange, providentielle, presque subite, qui dérobait tout ensemble sa victime au Diable et à Dieu, donna lieu à d'innombrables commentaires, G*eat le châtiment de ces fragiles idoles d'un caprice royal, que pour elles il n'y a pas de milieu. Vivantes, le monde était à leurs pieds. Mortes, on s'en débarrasse comme d'une guenille incommode. Leurs obsèques clandestines ont quelque chose de furtif comme leurs amours. On se cache pour les enterrer avec autant de soin qu'on se montrait pour obtenir un de leurs sourires ou un de leurs regards. L'Eglise, qu'elles ont offensée, ne s'entr'ouvre à leur cercueil qu'avec une sorte de méfiance de l'efficacité de ses prières, et tout juste ce qu'il faut pour prouver qu'elle ne désespère jamais du pêcheur, et que la miséricorde de Dieu peut désarmer sa justice. — « Deux jours après, les restes d'une beauté coupable étaient portés à l'église, puis jetég en terre, sans pompe, au petit jour, par une matinée d'hiver, pour éviter les rassemblements et les insultes de la populace. »
Une autre expiation, c'est que ces coups d'État de la Providence servent bien rarement de leçon à celui qui survit. Pour aimer en dehors de ses devoirs, il a
MARiPrTHÉRÈSE IMP]È|iATRIGE il
fallu qu'il se (Jépravât, at h (JépraLVfttion, ai e\\f^ pertf
Tiustrument dp ses plaisirs, sa hâtp d^ Toubljer pour
pn oherpher nu autre, I^'égûispaq est un (J§a traits PiEirftQtéristiques du voluptueux, et nul ne fut plus égûïstq qg^Lopis XV, C'est (jg^us uue pl^^stq et légitime union, en aimant une ferunie digu§ d§ lui pt pu restant digue d'elle, que rtipuime -=r fût-jl roi =« pent faire de s^ conipagn^ une partie essautielle de son
ftme, et, quand ç§tte partie se détache, m pe onnsoli^r de lavoir perdue qu'en sachant OÙ la retrouver, .
Si vous voule? avoir une idi^e de l'ei^trême variété de ton qni rend pi attachante la leoture de MariP* Thérèse mpqrqtriee^ \mi le^ pages si piquante? qwe
l'on pourrait appeler les lendemains de Fontenoyi Le due de BrogJie y rencontre Voltaire, et, loin de s'effrayer de la rencontre, il en profite pour se reposer
des austères attpibutions de l'Histoirq et se contenter
d'avoir deresprit.
Il y eut deux hoinnies phez Voltaire, etussi haïs-
saWeSf aussi méprisabie§ Vviï\ que rantre, le courtisan et le railleur! ^ passa son temp^ et dépens^, son triste génie h essayer ^^ traité d'alliance entre l'insolenGe
et l'adulation, Sa vanité féroce! sa vanité de faux gentilhomme et d'étinpelant écrivain» Pe çessq, de se demander à quelle pâture elle devait^ pour s'assouvir,
donner la préférence : les distinctions sociales ou la
supériorité intellectuelle. A une époque où la société g3,rdait encore ses classifications officielles, et ne s'en désistait un moment que par complaisance, Voltaire crut pouvoir tout [concilier en faisant intervenir la
familiarité dans ses flatteries et en jetant des poignées de sel sur ses louanges. Il les exagérait, en riant sous cape, pour qu'elles fussent moins vraisemblables, et pour que leur objet fût seul à s*y tromper. Il refusait de s'apercevoir que l'obséquiosité impertinente est la pire de toutes, et que la flatterie, toujours coupable, devient honteuse, quand le flatteur, au lieu de chercher à paraître sincère, s'ingénie à laisser deviner qu'il ne croit pas un mot de ce qu'il dit. On a beau être l'homme le plus spirituel de son époque; l'amourpropre se charge de cacher ce que l'esprit devrait voir, et crée une égalité factice entre le panégyriste et le héros. Pendant cette phase qui marque un temps d'arrêt dans la turbulente carrière de Voltaire, il ne posait pas encore en suspect, en exilé ou en réfractaire. Ami de d'Argenson, de Frédéric et du maréchal de Richelieu, son ambition eût été d'ajouter à cette liste le nom de Louis XV, qu'un reste de bon sens et de tradition royale tint constamment en garde contre toutes les insidieuses avances et les perfides câlineries de Guillot le sycophante. Victor Hugo a jadis surnommé Voltaire un singe de génie. Il y avait en lui' du chat plus encore que du singe, ses caresses félines laissaient des traces d'égratignure.
Après Fontenoy, l'occasion était belle pour s'emparer de l'esprit du souverain. Les triomphateurs, les femmes coquettes, les gens enivrés de succès et d'hommages, ont cela de particulier que, au moment où ils devraient être le plus difficiles sur la franchise de
reloge et la qualité de Tencens, ils savourent, sans sourciller, toute la fumée de leur gloire, et sont d'autant plus crédules que Ton abuse plus insolemment de leur crédulité. Louis XV résista pourtant aux exagérations de certains thuriféraires. — Il eut, nous dit le duc de Broglie, assez de goût pour refuser de prendre au sérieux des phrases telles que celle-ci : «Les conquêtes de Votre Majesté sont si rapides, qu il s'agit de ménager la croyance des descendants et d'adoucir la surprise du miracle. » — Dans la lettre circulaire qu'il adressa aux évêques pour leur demander le chant d'un Te Deum dans les églises, il reconnaissait que la victoire n'était due, après Dieu, qu'au maréchal de Saxe, et, après lui, à la maison du roi et aux carabiniers. Mais Voltaire ne voulut pas être en reste; c'est dans la langue des dieux qu'il entreprit de chanter la victoire saluée par un enthousiasme unanime. Rien de piquant, de spirituel et d'amusant comme l'histoire de ses déconvenues poétiques, racontée par le duc de Broglie avec une grâce et une finesse que j'appellerais voltairiennes, si l'épithète n'était désormais prise en mauvaise part. On a dit que voler un voleur était un double plaisir. Ce n'est pas un plaisir moindre de se moquer d'un moqueur. Dans son Poème de Fontenoy, qui fait partie de ses œuvres complètes, l'auteur de la Henriade se proposa une de ces besognes qui font encore plus d'ingrats qu'elles ne sont ingrates : faire de son poème une sorte de galette, et en distribuer les tranches selon les mérites de chacun. — « Le résultat fut que sa
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vervQ se trowvft soqvpfii rrfrûjdi^ pir ce mw 4e n'pmettre et de n oublier persoiine. »
HéJfts I pvii, il fwX çrqjra qua s§ vfirvQ fut bi§n malade des suites 4e oe refroidissement; cçip la ppsté^ rite, fort jndifférentQ à Ja gwastion d@ savoir li tel psrsonnftge a e\i un vers de trop pn sj Voltaire ft fait tort d'un hémistiche h tel autre, se bprne à déclarer
en masse, que le poème est affreusement mauvais.
(( Il ne lui fallut pas inscrire, an trois oants rimes, n moins de cinquante-sept noms propres, qui n'étaient )) tous harmonieuii ni sonores, et dont la rapprPPhe- )i ment gênait singulièrement Tallure du Vfirs at T^Pt « sor de la pensée, n
Par malheur, quelle que fût son envie de na mécontenter personne, ses prédilections l'entraînèrent. Maurice de Saxe, plus épique, plus grandiose, lui était moins familier, moins agréable que Richelieu, qui lUntimidait moins et marquait à ses yeua^ la transillon du grand seigneur au bel esprit, des champs de bataille aux petits soupers. Il lui semblait que le libertinage de Richelieu se fondait dans le sien et qu^ils se complétaient l'un par l'autre, Donc, Richelieu eut dix ou douxe vers, a tandis que Maurice et le roi lui-même n*en avaient, chacun à' son compte, que quatre ou cinq ». A ce défaut de proportion ajoute? des bévues de détail, des noms oubliés, des étourderies de versificateur, sacrifiant la raison à la rime; vous comprendrez que ce Poème de fantenay ait été
MARIE-THÉRÈSE IMPÉRATPiq^ \o
pour son auteur plus fertile en dégagrém^îlU 0t §n déboires, qu'en jouîssanceg de vanité. Il fallut multiplier les errata pour arriver à une éditiqp présentable, dont Voltaire put faire hommage à 1^ T^lWn Mais qu'importait le suffrage de la pauvre MariQ Lecj&iiiska, rentrée, après une lueur d'espoir, dans son rôle d'épouse délaissée? Une nouvelle étoile se levait à l'horizon, du côté gauche, et Yoltaire av^it de bons yeux pour regarder de ce pôt^ là, Ce fnt ft 1^ bgllç d^Étioles, Trr aliàs marquise de Pompadouf, — qii'il offrit son ouvrage, afin de s'assurer la plqsi puissante des protectrices contre les mécontent^ fit les envieux. Ici, nous le retrouvons tout entier, dans sgn yérjtable élén^ent «
Qi^ançl César, ce héros charmant^
De qui Rome était idolâtre,
Battait le Belge ou rAlIemand,
On en faisait son CQiqp)imenj;
^ la divine Cléopâtre I
Quand Louis, ce héros charmant,
De qui Paris fait son idole, I
dagne quelque combat brillant,
Il en faut faire compliment
A la divine d'Etiolé.
— « Je suis persuadé, madame, que du temps de César il n'y avait point de frondeur janséniste qui osât censurer ce qui doit faire le charme de tous les honnêtes gens, et que les aumôniers de Rome n'étaient pas des imbéciles fanatiques. »
Remarquez le procédé essentiellement voltairien. Se dédommager, sur le bon Dieu, l'Église, la religion
et la morale, de Tennui de tomber en extase aux pieds d'une favorite; relever les fadeurs de l'adulation par le haut goût de l'impiété, et les rendre plus viles dans ce mélange d'audace et de bassesse.
Avec l'avènement de madame de Pompadour commence une nouvelle ère dans le dix-huitième siècle et le règne de Louis XV. — Mais, me direz-vôus, Marie- Thérèse, impératrice, qui donne son grand nom au livre? Frédéric II? Larchiduc Charles? François de Lorraine? La Diète de Francfort? La campagne de Frédéric en Saxe? — Excusez-moi ! Je me trouvais si bien en France avec le duc de Broglie ! Et un Français se trouve désormais si mal en Allemagne ! Vous lirez ce beau livre, où je ne découvre que deux lignes à contredire. — « Avant de raconter la victoire, nous dit l'émirient historien, comme il devait le faire plus tard avec une précision et un charme qui désespèrent ceux qui ont à en parler après lui,,. »
M. le duc de Broglie aurait eu bien tort de désespérer : nous y aurions perdu un chef-d'œuvre.
18 mai 188R.
Personne ne songe, — et moi moins que personne, — à contester le talent d'Alphonse Daudet; talent délicat, fin ou plutôt raffiné, plein de curieuses recherches et d'heureuses trouvailles, comparable à ces cuisines savantes et de haut goût, qui font les délices des gourmands et le péril des estomacs faibles. Il ne manque à Daudet, pour être absolument exquis, que d'être un peu moins modeste. Ne vous récriez pasi Quel est^ chez un auteur à la mode, le signe distinctif de la modestie ? C'est de renoncer à être original, personnel, d'accepter l'influence d'un chef d'école, de se résigner à être imitateur ou disciple, quand il pourrait être maître. Malheureusement, dans le cas dont il s'agit, le mieux est l'ennemi du bien, et, à force de modestie, on s'expose à être immodeste.
Exemple :
Une duchesse millionnaire, reine du high-life, propriétaire d'un de ces châteaux historiques des bords